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Faille dans l’espace-temps urbain

Ces établissements de brique rouge, avec leur longue cheminée, semblent rappeler le temps où l’Est de Paris était encore émaillé d’usines ; quelque bougnat y livrait le charbon. La famille y venait prendre la douche. On s’endimanchait.


Faille dans l'espace-temps urbain

Les bains-douches nous rappellent les temps de l’hygiénisme triomphant. Pour mieux vivre, la science dicte le nouveau mot d’ordre : c’est l’hygiène. Luminosité, circulation de l’air, accès à l’eau potable ; rien d’étonnant à ce que la douche soit une invention... du XIXe siècle.

Les bains-douches sont alors synonymes de luxe. A Paris, on compte 78 bains publics en 1837, leur nombre passe à 187 en 1873, dont une quarantaine avec piscine. Véritables instituts de beauté, ils proposaient, après les bains composés et les massages, restaurant, bar, salon de lecture et fumoir.

Pour le bon peuple, le 10 mars 1898, les bains douches publics dits de propreté sont créés à travers « l’œuvre parisienne des bains douches à bon marché ». En 1889, les bains douches Rouvet (19e arrdt) sont les premiers à ouvrir leurs portes. Au cours des décennies suivantes, les bains douches s’implantent majoritairement dans les quartiers les moins favorisés de l’Est parisien dans l’entre-deux-guerres.

A défaut de partager le pain et le vin, les parisiens partagent le bain ; Bains douches et piscines s’imposent désormais au sein de la cité et deviennent des lieux indispensables à la vie. En outre, ils véhiculent intrinsèquement des idées fortes. L’égalité par le sport et l’hygiène, qui ne sont plus réservés à une élite mais à l’ensemble de la population grâce l’importance du parc d’installations mis en place. Ainsi, l’accès aux bains douches devient un enjeu social évident. Ce que confirmera, au niveau national, la politique menée par le Front Populaire.

Les bains douches rappellent ainsi quelque chose du socialisme utopique des phalanstères. Le plus célèbre d’entre eux, le familistère de Guise, alliait socialisme et hygiénisme, et permettait de garantir aux ouvriers les conditions de confort, de salubrité que la bourgeoisie s’offre par l’argent (luminosité des appartements, circulation de l’air, accès à l’eau potable à chaque étage).

Dans le familistère, le soin du corps est assuré par la création d’une buanderie, située près du cours d’eau, comportant des douches et une piscine (au plancher mobile, pour permettre aux enfants d’y nager en toute sécurité). Des installations et une architecture qui visait à répondre à l’ensemble des besoins des ouvriers, et qui étaient complétés par un système de protection sociale, des caisses de secours protégeant contre la maladie, les accidents du travail et une retraite pour les plus de 60 ans.

Et encore récemment...

Il y a encore peu, avant 1970, les salles de bains individuelles étaient encore rares dans la capitale. Les bains-douches municipaux étaient alors partie intégrante du quotidien des parisiens. Au sortir de la guerre, en 1946, 47,8% des maisons, appartements et garnis n’avaient pas l’eau courante, plus de 80% n’avaient pas de toilette intérieure, près de 90% ne possédaient ni douche, ni bain. Environ 500 000 personnes logeaient à l’hôtel. On peut aussi évoquer la persistance de taudis et de logements populaires exigus, mal chauffés et éclairés. Le recensement de 1954 confirme cette situation.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, l’évolution des modes de vie a contribué à faire entrer dans le logement des fonctions autrefois remplies par des établissements spécifiques (le lavoir, les bains-douches, ou encore plus récemment, le cinéma). La fréquentation des bains douches décroît à partir des années 70, en lien avec les progrès du confort des logements parisiens. Le dernier bain douche construit est le bain douche Audubon (12e arrdt).

Les bains douches restent encore aujourd’hui assez fréquentés par les parisiens. Pourtant, dans nos sociétés urbaines modernes, ces grandes bâtisses ont tout d’anachronique [1]. Parce que la douche individuelle est devenue un élément essentiel du confort matériel de nos sociétés, les bains douches apparaissent comme une anomalie spatio-temporelle.

Parce que les bains douches sont un recours pour un nombre croissant de « précaires », ils prennent à contre-pied la recherche pathologique de l’« attractivité » et d’une « image positive » à renvoyer au marché et aux classes aisées pour attirer les capitaux des investisseurs. En offrant un lieu, un espace à ceux qui sont associés à tous les maux, la criminalité et le trafic de drogue, le chômage, la pollution ; aux indésirables, bêtes noires des investisseurs, qui « cassent » l’image d’un quartier, d’une ville ou d’une région.

On les imagine volontiers précaires, marginaux, mais au juste, qui sont les usagers des bains douches ? Selon les statistiques de la Mairie de Paris : deux tiers de sans-logements et/ou de « populations étrangères de passage », nous apprendront les chiffres [2]. Le tiers restant rassemblent les « mal-logés », terminologie un peu vague. Pour tous, étudiants, travailleurs précaires, la machine urbaine, grippée, ne semble plus parvenir à satisfaire les besoins les plus élémentaires.

D’une « démarche préventive de salubrité publique », les bains douches participent à présent au « traitement de l’urgence sociale », d’après les textes de la Mairie de Paris, qui les a rendus gratuits en 2000. « Si les histoires de pauvreté sont légions aux bains douches - des factures impayées aux galères de la vie en structure d’accueil ou en chambre de bonne – les lieux n’accueillent pas seulement les exclus. Les profils des nouveaux usagers soulignent la précarisation de la classe moyenne » peut-on lire sur le site de la Mairie.

A l’intérieur des bains-douches, des murs recouverts de céramique. C’est la suspension. Il y règne une ambiance particulière. On y entre sans que personne ne vous demande quelque compte. Un écriteau rappelle, dans de nombreuses langues : on y rentre propre. A l’intérieur, on ne parle pas ou peu, on s’affaire, au rasage, au brossage.

Le photographe Paul Szarkan nous propose une séries d’images prises à l’intérieur de ces lieux à la fois marginaux, mais néanmoins inscrits dans la ville. Images du quotidien dont un détail, un geste, un regard, nous projette soudainement dans un univers hors du temps.

Georges Monc

Notes

[1A la manière de ces bancs, relégués au rang de curiosité préhistorique d’une époque où l’on considérait la rue comme un lieu public où l’on ne faisait pas que circuler (de préférence, le plus vite possible, la lenteur étant suspecte, l’immobilité carrément à proscrire).

[2Une enquête menée en 2009 a établi les profils et la typologie de 8 bains douches parisiens. Elle a révélé que la population se composait au 3/4 d’hommes. 2/3 des usagers sont sans domicile fixe, SDF de longue date, en majorité de sexe masculin, et populations étrangères de passage, exclusivement des jeunes hommes. On compte également 1/3 de mal logé(e)s sans salle de bains ainsi qu’un très faible nombre de logés avec salle de bains (personnes âgées encourant un risque à se laver seules chez elles). A la direction de la jeunesse et des sports, on précise que « La vocation de cet équipement est devenue forte et les besoins ont changé. Il faut donc s’adapter. Aujourd’hui, quatre bains douches sont équipés de bagageries, comme aux bains douches Charenton ». A proximité de ce bain douche sur deux étages qui compte 47 cabines, une bagagerie permet à des usagers, SDF pour la plupart, de se délester de leurs gros sacs pour une durée plus ou moins longue.

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