L’oeil de Baudelaire, au musée de la Vie romantique. Par Annie Birga

L’ŒIL DE BAUDELAIRE
Musée de la Vie romantique
20 septembre 2016-29 janvier 2017

Le Musée de la Vie romantique présente une centaine d’œuvres, peintures, estampes, sculptures, liées aux essais critiques du poète, regroupées en quatre sections, le Salon de 1845, le Musée de l’Amour, l’Héroïsme de la vie moderne, le Spleen de Paris, qui nous permettent de comprendre ses choix, ses options esthétiques dans une réflexion qui accompagne toute sa vie et qui va se complexifiant. Les images, écrivait Baudelaire, « ma grande, mon unique, ma primitive passion ».

L’image de l’écrivain habite l’exposition. Le dandy mélancolique de la photographie de son ami Nadar, l’amateur d’estampes vu par Carjat. Des autoportraits dessinés sans complaisance et avec le souci du vrai. Des tableaux, d’Emile Deroy évoquant le jeune homme de 1843, de Courbet, et c’est le Baudelaire repris dans «L’atelier du peintre», mais ici, en 1848, année de luttes communes, éclairé d’une lumière rouge. Plus tard, en 1865, Manet réalisera une belle eau-forte du poète visionnaire et ironique. Sont présentés aussi des manuscrits, des lettres qu’on se plaît à déchiffrer avec émotion.

Le Salon annuel du Louvre, en 1845, est, selon le jeune critique qui y fait ses premières armes, un « capharnaüm ». Mais le goût sûr et l’œil juste lui ont permis d’affirmer de suite ses préférences : Corot dont il aime « la naïveté » et « l’originalité », Ingres « le seul en France qui fasse vraiment des portraits » (il arrive souvent que les jugements soient à l’emporte-pièce et les portraits de Flandrin, de Lehman sont là pour les contredire, mais Baudelaire n’aime pas le trop fini). Par-dessus tous les autres, c’est Delacroix, le peintre aimé, célébré, analysé ; ne pas oublier qu’il a sa place dans « Les Phares ». Une peinture romantique, supranaturaliste, mélancolique, où la couleur est harmonie. L’exposition montre une très délicate « Madeleine au désert », une « Montée au Calvaire » de petites dimensions qui émeut davantage qu’un grand « Saint Sébastien soutenu par les Saintes Femmes ». Baudelaire rejette dans cette masse de tableaux du Salon « les morceaux luisants, propres et industrieusement astiqués ». Par contre on a plaisir, ayant lu les Curiosités esthétiques et se souvenant mal de certains noms de peintres mineurs, à découvrir leurs tableaux. Mais, après tout, l’américain George Catlin qui peint des Indiens est au Musée du Quai Branly, et on retrouve Penguilly-l’Haridon au Musée d’Orsay dans l’exposition «Spectaculaire Second Empire». Baudelaire critique sait reconnaître la force de l’un et le fantastique de l’autre.

Le poète rêvait d’un «musée de l’amour », musée imaginaire où l’amour se donnerait à voir sous toutes ses formes. Une petite salle de notre charmant musée tente d’illustrer le phantasme du poète. Y sont rassemblées des images des femmes aimées : un «Portrait présumé de Jeanne Duval en buste et de profil», lavis de Constantin Guys, un buste en terre cuite de Madame Sabatier, la Présidente, par Clésinger, ainsi que, du même, une réduction de la voluptueuse « Femme piquée par un serpent ». De Ingres un portrait d’Odalisque. Pour bien marquer la double postulation vers Dieu et vers Satan, on fait voisiner des tableaux religieux et des estampes libertines. Et, en affirmant que les sculpteurs étrangers rivalisent avec les Français et même peuvent l’emporter, Baudelaire analyse un beau marbre de Lorenzo Bartolini, « La Nymphe au scorpion », dont il apprécie la noblesse et la grâce.

Dès les premiers Salons de 1845 et 1846 Baudelaire appelle de ses vœux un nouveau type de peinture, qui, délaissant Grecs et Latins et même Renaissance, saurait faire voir le côté épique de la vie moderne. « Au vent qui soufflera demain nul ne tend l’oreille ; et pourtant l’héroïsme de la vie moderne nous entoure et nous presse. » Cette attente ne sera pas vraiment comblée. Mais l’intérêt que Baudelaire éprouve pour la caricature est lié à son immédiateté et à sa représentation de la vie moderne. En écho à ses articles sur les caricaturistes, doublés d’une profonde réflexion philosophique dans l’essai De l’essence du Rire, sont exposés des lithographies et des dessins de Grandville, Gavarni, Daumier. De ce dernier Baudelaire saisit bien l’originalité et «l’aspect terrible et inquiétant» que peuvent recéler certaines toiles littéralement fantastiques, bien au-delà de la caricature (« Au Palais de Justice ») et qui plongent dans les « monstruosités » de la grande ville. Parmi les graveurs il est particulièrement ami de Méryon, dont les « Eaux-fortes sur Paris » évoquent les « Tableaux parisiens » . Et il écrit merveilleusement sur Goya (un autre phare) dont on voit ici des Sorcières, gravure tirée des « Caprices », « théâtre abominable ».

« Le peintre de la vie moderne », c’est Constantin Guys, sur lequel Baudelaire écrit un essai, paru dans Le Figaro de 1863. Il voit en lui bien plus qu’un chroniqueur, un vrai dessinateur, tout entier dans le présent.
Parmi les peintres de la modernité, Baudelaire s’éloigne de Courbet qu’il estime trop naturaliste, mais à qui il fait ce bel hommage : « Il faut rendre à Courbet cette justice, qu’il n’a pas peu contribué à rétablir le goût de la simplicité et de la franchise, et l’amour désintéressé, absolu, de la peinture. » Avec Manet il a un rapport ambigu, alors qu’on aurait imaginé à causes d’affinités mentales un lien plus fort. Goût commun pour l’Espagne, et on présente « Lola de Valence ». Manet peint dans une étude Jeanne Duval. Dans « La musique aux Tuileries » il place Baudelaire, en compagnie de Gautier, au centre du tableau. Mais Baudelaire a ce mot terrible : Manet est « le premier dans la décrépitude de son art ». A en juger d’après ses remarques sur les études de Boudin « si rapidement et si fidèlement croquées », dont il dit qu’elles « portent toujours, écrits en marge, la date, l’heure et le vent », et dont on voit une belle « Etude de ciel au soleil couchant », on peut présumer que l’Impressionnisme l’aurait intéressé. Le Symbolisme, certainement.

On se prend donc à rêver après cette promenade baudelairienne, ce qui ne dispense pas de lire le stimulant catalogue de l’exposition et de se replonger dans l’univers de Baudelaire, où la poésie et la critique s’entremêlent si étroitement.
Annie Birga

Les commentaires sont fermés.