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Libres Feuillets, site consacré à la littérature et aux arts, comporte aussi une rubrique de réflexion intitulée "regards sur le monde".

Dans la partie "lettres", la poésie tient une place importante, sans que soient négligés les autres genres littéraires.

S’agissant des arts, Libres Feuillets propose en particulier des comptes rendus et commentaires sur les spectacles et les expositions.

Quant à la réflexion sur le monde, elle se subdivise en "regards sur le monde actuel" et "regards sur les mondes anciens".


Billet : les gilets jaunes

Canons d’eau sous pression grenades fumigènes
Sur les Champs Élysées c’est le premier sujet
D’une actualité qui a pour origine
Le prix des carburants la coûteuse énergie

Il faut y ajouter les gaz lacrymogènes
Les flash-balls dont mieux vaut éviter le trajet
Les groupes de casseurs comme des djinns en jean
Courant dans un brouillard de folle tabagie

Honnêtes provinciaux flanqués d’affreux jojos
C’est le mélange habituel des gilets jaunes
Qui viennent à Paris les samedis dès l’aube

Beaucoup pour qui l’auto demeure un grand enjeu
Voient dans la Société unissant vieux et jeunes
Une autre dimension d’« automobile club »

 

Tous les automobilistes doivent avoir dans leur voiture un gilet jaune fluorescent, imposé par l’Etat depuis 2008, à endosser notamment en cas d’urgence ou de détresse pour être bien visibles, par exemple en cas d’arrêt sur le bord d’une route ou d’une autoroute. A partir d’un mot d’ordre lancé fin octobre 2018, ce vêtement est devenu en quelques semaines un symbole de ralliement incarnant d’abord la contestation des automobilistes contre le prix du carburant, contre la vie chère en général, et par extension contre les injustices sociales et le manque de démocratie directe. Manifestations, blocages, violences parfois : on a retrouvé partout en France (en particulier sur les ronds-points ou carrefours giratoires qui seraient 50 000 aujourd’hui dans notre pays, un record du monde) les porteurs de ce fameux gilet, qui permet d’être à la fois très visible et de rassembler des gens très différents. En le choisissant comme emblème, le mouvement a aussi changé le sens que l’on donne à ce vêtement. Initialement imposé, devenu un symbole de révolte un demi-siècle après mai 1968.

Dominique Thiébaut Lemaire

La gravure en clair-obscur. Par Annie Birga.

LA GRAVURE EN CLAIR-OBSCUR (CRANACH, RAPHAËL, RUBENS…)
Exposition au musée du Louvre du 18 octobre 2018 au 14 janvier 2019.

Le Département des Arts Graphiques du Musée du Louvre dispose désormais d’une salle de médiation (aile Sully), où sont projetés des films d’art et montrés les matériaux et instruments nécessaires à l’élaboration des œuvres, dans le cas de la gravure sur bois en couleurs, les papiers, les gouges et les encres. Ce type de gravure nécessite en effet une explication pour le néophyte. Elle est obtenue par le passage sous presse de plusieurs planches, l’une appelée « de trait », l’autre (ou les autres, car on peut en dénombrer jusqu’à quatre) « de teinte ». Il arrive parfois que le graveur n’utilise pas de planche de trait et recoure seulement aux planches de teinte. La superposition des planches aboutit à une image en couleurs, moins abstraite que le noir et le blanc, souvent proche du lavis et même de la peinture à l’huile par le modelé des formes et par les jeux d’ombre et de lumière. Certains peintres gravent eux-mêmes à partir de leur dessin, mais en général ils confient celui-ci à un artisan graveur. Les curateurs de l’exposition mettent l’accent sur cette collaboration et sortent ainsi de l’ombre des graveurs dont chacun a sa manière de travailler et sa personnalité.

De 1510 à 1650 s’épanouit le siècle d’or de la gravure en clair-obscur, nommée chiaroscuro par les Italiens et camaïeu par les Français. Inventée en Allemagne, elle passe successivement en Italie, dans les Pays-Bas et en France. Les premières gravures de ce type sont signées Cranach l’Ancien, Hans Burgkmair, Hans Wechtlin, Hans Baldung Grien. Elles évoquent le monde germanique, ses forêts profondes, ses châteaux gothiques, ses chevaliers. Elles sont toutes merveilleusement élaborées. Une même image peut être tirée en teintes diverses et acquérir de ce fait une autre atmosphère : la version des « Sorcières » de Baldung Grien est différente selon qu’elle est imprimée en orange ou dans un gris sombre.

Hans Baldung Grien : Sorcières

SorcièresLe « Portrait de Hans Baumgartner » de Burgkmair, daté de 1512, est considéré comme un chef-d’œuvre : le graveur emploie trois planches de teinte rose et obtient ainsi des dégradés de tons subtils, des traitements fins de la fourrure et des cheveux du modèle, sans que cette recherche esthétique nuise à l’intensité psychologique du portrait, on pourrait dire, bien au contraire, qu’elle la renforce.

On retient en Italie les noms de trois graveurs qui se sont succédé dans la première partie du seizième siècle : ce sont Ugo da Carpi, Antonio da Trento, Niccolo Vicentino. Le plus doué qui revendique d’avoir introduit en Italie le chiaroscuro est Ugo da Carpi. Il grave d’après Titien, d’après Raphaël, d’après Parmigianino, avec une parfaite connaissance du métier. Dans cette époque d’humanisme et de foi, les sujets sont inspirés par la Bible ou par la mythologie gréco-romaine. Ainsi Ugo da Carpi part d’une composition de Raphaël, quand il exécute la gravure « Enée, Anchise et Ascagne fuyant la ville de Troie en flammes », datée de 1518, qui, au-delà du récit virgilien de l’exil, peut évoquer les trois âges de la vie. Antonio da Trento travaille en collaboration directe avec Parmigianino, mais celui-ci exécute lui-même des eaux-fortes. L’élégance des lignes chez le peintre maniériste est soulignée par le trait de la gravure. Un dessin au lavis, avec des rehauts blancs, « Le désarroi d’Olympos » (1526), semble une préparation pour une gravure. Et, en effet, celle-ci a été exécutée bien plus tard, en 1640, par  un graveur qui pourrait être Niccolo Vicentino.

Domenico Beccafumi, autre figure du maniérisme italien, grave lui-même des estampes en clair-obscur dont Vasari dans son « Libro dei disegni » écrit qu’elles sont « disegnate magnificamente ». On connaît son rôle majeur dans la décoration du Duomo de Sienne,  en particulier dans les dessins du merveilleux pavement de marbre. Il reprend en gravure des images d’apôtres au caractère monumental. Un dessin à la plume, un burin, une gravure sur bois montrent des nus masculins en position allongée, traités avec une grande élégance.

L’Ecole de Fontainebleau prendra le relais, au milieu du seizième siècle, avec la venue  en France de Rosso Fiorentino et de Luca Penni, qui travaillent à la décoration du château. Les sujets mythologiques alternent avec les thèmes d’inspiration religieuse ; Penni traite aussi bien le sujet d’Actéon et Diane que celui de la fuite en Egypte. Il s’intéresse aux techniques de gravure et élabore des dessins préparatoires, tirés par des Italiens ou par l’allemand Georg Matheus.

Mais l’Italie va aussi rejoindre les Pays-Bas par l’intermédiaire du peintre et graveur Frans Floris qui a séjourné à Rome. Il y a étudié les bas-reliefs et les sarcophages et il y a vu les sculptures et les fresques de Michel-Ange. De retour à Anvers, il travaille de concert avec le bon graveur Joos Gietleughen. Ils réalisent une très grande gravure en six parties, intitulée « Les Chasses », datée de 1555, de style héroïque et violent. Ses belles gravures, dont une magnifique « Cérès »,  suscitent le désir d’en savoir plus sur ce peintre qui fut surnommé le « Raphaël flamand ».

Le dernier volet de l’exposition dont on a bien noté le caractère chronologique établit un va-et-vient entre l’Italie et les pays nordiques.. A Mantoue, le graveur Andrea Andreani reprend une sculpture en bronze de Giambologna dans la série de la Passion du Christ. Il exécute aussi en 1586 un dramatique « Sacrifice d’Abraham » d’après le pavement de Beccafumi à Sienne. Il grave d’après Mantegna, mantouan lui aussi, les « Triomphes de César », dont une gravure imprimée sur soie violette qui est une curiosité, mais n’égale pas l’impression sur papier, plus nette. Dans ces mêmes années de fin de siècle, Hendrick Goltzius qui s’est installé à Haarlem entreprend d’illustrer les « Métamorphoses » d’Ovide en partant de dessins au lavis rehaussés de gouache blanche. Il expérimente les techniques avec inventivité : on peut comparer quatre versions de la gravure « Hercule tuant Cacus » .

On remarque que la France est assez peu représentée dans l’exposition. C’est un lorrain, Georges Lallemant, qui sauve l’honneur.  Deux aspects de sa production sont montrés ici : une scène de genre, inspirée par la Commedia dell’arte, « L’entremetteuse » et un sujet religieux « Moïse tenant les tables de la Loi » (1623-24). Dans les années 1600, Abraham Blomaert avait traité le même sujet de Moïse, mais il lui avait ajouté, en pendant, le personnage biblique d’Aaron. De Rubens, deux gravures, «  Repos pendant la fuite en Egypte » et « Portrait d’homme barbu », exécuté sans planche de trait et en quatre planches de teinte par le bon graveur Christoffel Jegher (vers 1632-36).

Ainsi la médiation n’est pas seulement le recours à l’audiovisuel, elle est assurée dans cette exposition par les explications qui accompagnent chaque œuvre, stimulant et sollicitant et l’attention et l’intelligence du visiteur. Ajoutons que les estampes proviennent du fond de la BNF, de la Fondation Custodia, du Louvre et de grands musées européens, ce qui est une garantie de leur authenticité et de leur qualité.  Et leur beauté est source de notre plaisir.

Annie Birga

Billet: ma Normandie de 1993 à 2018

J’ai fréquenté longtemps la campagne normande
Où nous avions acquis dans un recoin dormant
Pour un temps qui devait n’être qu’un intermède
Une grande maison fleurie au mois de mai
J’y rêvais de vraies fleurs qui ne fanent jamais

Nous trouvions là de l’air modérément humide
C’étaient près de Paris des instants d’accalmie
Tandis que par métier je parcourais le monde
En respirant la vie qui gonfle les poumons
En survolant de haut l’argile et le limon

J’ai planté des fruitiers produisant en septembre
Des paniers des cageots de pommes parfumées
Mûries dans un verger où l’herbe tiède fume
Dans les matins frisquets que le soleil rallume

Je m’en suis détaché lorsqu’un soir de novembre
En ce lieu j’ai senti ma confiance meurtrie
Par un commencement d’incendie électrique
Noircissant l’intérieur de la maison de brique

 

Après quelques années de location dans le département de Haute-Normandie à 110 km de Paris, Maryvonne et moi avons acheté un peu plus loin en 1993 comme résidence secondaire une solide maison de brique datant sans doute de 1850 (d’après une pierre insérée dans le mur du jardin) près de Forges-les-Eaux dans la région où Flaubert a situé madame Bovary. J’ai acheté de l’autre côté de la place du village un terrain de 2000 m2 qui devait servir de terrain de jeu pour les enfants, où j’ai planté des haies de lauriers-palmes et un verger. Nous avons fait refaire en 1999 le toit d’ardoises de l’habitation puis nous avons subi en 2004 un incendie électrique qui a fait fondre le compteur en plastique d’EDF, brûlé en partie la porte d’entrée et tapissé de suie l’intérieur de la maison. La mutuelle d’assurances a payé les dégâts qui ont été réparés péniblement, mais à partir de cette date j’ai cessé de planter des rosiers et des arbres fruitiers. Je me suis détaché de cette résidence secondaire en y investissant de moins en moins, psychologiquement et matériellement. En 2011, nous avons décidé de mettre en vente la maison et le terrain en accord avec nos enfants auxquels nous en avons fait donation. Cela dit, le moment n’était guère favorable : la crise économique faisait sentir ses effets, et les résidences secondaires étaient passées de mode. Après quelques années de patience dans un marché immobilier atone, des acheteurs normands se sont présentés, à des conditions limitant autant que possible le montant de la moins-value. Le terrain a pu être vendu comme terrain à bâtir, et le dossier a été enfin clos avec la vente de la maison en septembre 2018.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : La francophonie aujourd’hui

Qu’on ne nous vante plus l’espace francophone
Dont l’organisation sonne creux sonne faux
On n’y entend n’y voit que phosphène acouphène
Vient d’y être promu l’anglophone surfait

Kagamé du Rwanda depuis longtemps peaufine
Sa haine du F(f)rançais sa vraie philosophie
A travers sa ministre admiratrice fan
Il pourra sur l’estrade être le mâle alpha

Sa force s’est forgée en un temps de massacre
Où il pensait qu’enfin ses semblables vaincraient
Bien qu’en minorité même tués proscrits

Ce qui paraît hors jeu après ce génocide
C’est la majorité qui a versé leur sang
Pas de démocratie dans ce pays d’excès

 

Le Rwanda, petit pays francophone d’Afrique surpeuplé de 12 millions d’habitants, situé dans la région des grands lacs, continue à nous faire marcher sur la tête. Dans les années 1990 il a connu une guerre civile atroce, où le groupe majoritaire, celui des Hutus soutenus sur place par l’Eglise catholique, a essayé de se débarrasser de la minorité tutsie qui continuait, semble-t-il, à diriger la société. Il en est résulté tout ce qui suit : un génocide, le plus souvent à la machette, qui a fait des centaines de milliers de victimes ; la reprise du pays par les Tutsis exilés notamment dans l’Ouganda voisin et soutenus par l’anglophonie de la région ; l’interposition momentanée, sous mandat de l’ONU, de l’armée française entre les Tutsis et les forces hutues en déroute ; la fuite de ces dernières au Congo voisin (Zaïre devenu RDC, République Démocratique du Congo, le plus grand Etat francophone du monde, peuplé à présent d’au moins 80 millions d’habitants) ; la traque des fuyards par les Tutsis à travers le Congo, traque qui a fait à nouveau un très grand nombre de morts, cette fois chez les Hutus ; les tentatives faites par le chef des Tutsis, Paul Kagamé, pour annexer de facto les zones du Congo oriental limitrophes du Rwanda ; la dictature du même Kagamé dans son pays, qui s’est maintenue pour au moins trois raisons : son « groupe ethnique » a subi un génocide, il assure l’ordre intérieur, il est appuyé par les pays du Commonwealth britannique dont le Rwanda est devenu membre en 2009. Aujourd’hui, la perte de repères s’accentue : Paul Kagamé, président de l’Union africaine jusqu’en janvier 2019, soutenu par le président français bien qu’il n’ait cessé depuis les années 1990 de vilipender la France, vient de faire élire sa ministre des affaires étrangères Louise Mushikiwabo à la tête de la francophonie avec le soutien du président français ! Mais le véritable enjeu, c’est sans doute celui des élections prochaines en RDC.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : navires et avions comparés aux grands animaux

Vingt mille conteneurs sur un même navire
Et huit cents passagers qui vont confier leur vie
Au même gros avion les morceaux de bravoure
Qu’il faut pour en parler j’y renonce j’avoue

Je me contenterai de tourner quelques vers
Sur le transport en mer comme si je pouvais
Agrémenter ici de quelque enjolivure
Des chiffres qui d’abord en semblent dépourvus

La course au gigantisme au début les baleines
En ont lancé l’idée l’homme a pris le relais
Sous ses bateaux géants la houle est vaguelette

Hyperdimensionnés ne chôment ni ne flânent
A travers l’océan sans être jamais las
Ces monstres de métal dont l’armateur se flatte

 

Les plus grands navires d’aujourd’hui sont les porte-conteneurs de quatre-cents mètres de long et cinquante-cinq mètres de large, qui se déplacent à la vitesse moyenne de 20 nœuds (37 km/h). Le transport maritime des passagers et celui des hydrocarbures ont également donné naissance à des navires gigantesques (paquebots, pétroliers et méthaniers). Les avions, comme on le sait, sont nettement moins volumineux mais beaucoup plus rapides. Par exemple, l’Airbus A380 a les caractéristiques suivantes : longueur : 73 m ; envergure : 80 m, supérieure à sa longueur ; masse au décollage : 575 tonnes ; vitesse maximale : 1000 km/h. Dans la nature, on constate des similitudes, selon le milieu, eau, air, terre, avec les moyens de transport fabriqués par l’homme. Parmi ceux-ci, les records de taille sont détenus par les navires, de même que c’est dans les océans que vivent les plus grands animaux. Les baleines bleues ont une vitesse de croisière de 20 km/h, une longueur de trente mètres, un poids de 170 tonnes, alors que les éléphants d’Afrique pèsent au maximum 12 tonnes. Chez les oiseaux, la capacité de voler dépend de la « charge alaire », rapport entre le poids du corps et la surface portante des ailes. Le cygne, oiseau emblématique de Mallarmé et de plusieurs autres poètes, a un poids de 11,5 kg en moyenne et des ailes dont l’envergure est de l’ordre de 2,5 m. Il a besoin d’une course de 8 à 20 m avant de décoller. Dans les airs, il peut atteindre la vitesse de 80 km/h. C’est l’oiseau volant le plus lourd avec l’albatros, oiseau emblématique de Baudelaire, dont l’envergure peut atteindre 3,5 m. « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher », écrit Baudelaire (qui voit en lui une figure du poète maladroit à terre mais capable de s’élever haut et d’aller loin). L’albatros a une « finesse aérodynamique » telle que pour chaque mètre descendu, il peut parcourir 22 mètres de distance horizontale.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : effondrement d’un viaduc

La construction des ponts est œuvre délicate
Et leur effondrement ne va pas sans fracas
Gênes l’a constaté lorsque son long viaduc
A brusquement cessé d’être un pont suspendu

Ouvrage d’art usé que le trafic esquinte
Il souffrait de surcroît d’un entretien mesquin
Sans oublier que vu ses faiblesses techniques
Il n’aurait pu durer plus de cinq décennies

En France il est exclu qu’un tel ouvrage craque
Nous dit-on doctement exclu qu’il se disloque
Et que l’ingénierie subisse un tel échec

Mais en parlant ainsi on ne sera pas quitte
Car l’ingénieur français – tendance trop fréquente –
Préfère désormais la finance et les comptes

 

Le viaduc autoroutier de Gênes, pont suspendu d’une longueur de 1100 m, s’est écroulé sur 250 m le 14 août 2018, probablement à cause d’une défaillance de ses haubans. Cet équipement indispensable doit être reconstruit au plus vite. « Le célèbre architecte italien Renzo Piano [architecte du centre Pompidou à Paris] a présenté le 7 septembre à Gênes un projet de nouveau pont pour sa ville natale, après l’effondrement du viaduc Morandi qui a fait 43 morts au mois d’août. A la fin de la conférence de presse, le patron d’ASPI, la compagnie des autoroutes italiennes, Giovanni Castellucci, a examiné un élément de la maquette présentée par le bureau de Renzo Piano et l’a fait tomber par mégarde : le morceau de plastique s’est brisé, provoquant un sourire et un geste d’impuissance de Renzo Piano. « Ça porte chance », a fini par s’exclamer l’architecte devant cet incident malencontreux » (Le HuffPost). Cette information a été publiée en première page du Canard enchaîné daté du 12 septembre 2018 : « Le futur pont de Gênes est calculé, selon son architecte, Renzo Piano, pour durer mille ans, mais sa maquette, elle, s’est effondrée au bout de quelques minutes lors de sa présentation à la presse le 7 septembre dans la capitale ligure. Ce n’est pas sa structure qui est en cause – elle sera en acier, a précisé Piano – mais un geste malheureux de Giovanni Castellucci, patron d’Autostrade per l’Italia, propriétaire du viaduc Morandi… » A l’heure actuelle, les ouvrages d’art sont souvent en mauvais état un peu partout, pas seulement en Italie. C’est un symptôme d’une tendance générale des pouvoirs publics et des jeunes ingénieurs, notamment ceux des ponts et chaussées, à délaisser les routes, le béton et l’acier pour des activités moins lourdement matérielles, plus « à la mode » et apparemment plus rémunératrices comme l’urbanisme, l’écologie, l’informatique, la finance.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : cinquième anniversaire

Sacha cinq ans questionne expérimente observe
C’est l’âge où il comprend après plusieurs essais
L’art de la bicyclette et roule de conserve
Avec ses deux parents nous montre ce qu’il sait

File sous les rayons d’une lumière en verve
Soleil tapant sur l’estivant qui se dévêt
Pas sous la pluie dont Sacha dit qu’elle « s’énerve »
En ruisselant d’un ciel brièvement mauvais

Il vaut mieux éviter piste ou sentier qui servent
A visiter la rive où les oiseaux se plaisent
Le cycliste apprenti ne peut y être à l’aise

Trop de piétons vélos rallient cette réserve
Circulent font du bruit les non-humains se taisent
Dans l’arrière-marais où la chaleur s’apaise

 

 

L’enfance fascine par l’aventure de ses progrès, dont l’une des étapes importantes est la maîtrise de la bicyclette, maîtrise acquise par Sacha peu avant ses cinq ans. Mais qui dit progrès dit nouveaux problèmes. Vers le quinze août à Fouesnant (Finistère) où Sacha a passé quinze jours après l’île de Ré, les sentiers de randonnée et les pistes cyclables dans le « site naturel classé » de Penfoulic sont victimes de leur succès, d’autant qu’une confusion s’est instaurée involontairement (ou peut-être volontairement de la part des responsables du tourisme et des cyclistes) entre ce qui est piétonnier et ce qui est cyclable. J’avais déjà pu constater cette confusion à Quiberon, il y a quelques années, comme si la coexistence des marcheurs plus lents et des deux-roues véloces pouvait être assurée en toute liberté. A Fouesnant, les promeneurs sont sans cesse dérangés par des cyclistes qui piaffent dans leur dos, et les petits comme Sacha qui se lancent sans l’aide de roulettes stabilisatrices ne peuvent pas vraiment profiter de leur nouveau savoir-faire sur ces itinéraires qui seraient pourtant à leur portée. Quant à l’île de Ré, d’après le journal Sud-Ouest (10 juillet 2017), « avec près de 110 km de pistes cyclables, [elle] attire bon nombre d’adeptes de la petite reine. Mais les accidents se multiplient malgré les avertissements des communes […] Sur les pistes certains se prennent à rêver du maillot jaune au milieu des familles en balade » ; des sentiers de l’île sont interdits aux vélos, mais les interdictions sont mal respectées.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les footballeurs français champions du monde

Tant pis si le trophée attestant la prouesse
N’est plus l’ancien calice où l’on boit pétillants
Des breuvages de joie rendant le cœur vaillant
Demi-sphère moulée sur un sein de déesse

A la divinité de la victoire en liesse
Les supporteurs de foot déclarent chauds bouillants
Quand la bière ou le champ’ leur font des yeux brillants
« C’est dans ta coupe en or que nous buvons l’ivresse »

On a vu que le ciel à la fin s’est ouvert
Pour l’ondoiement de ceux qui jouent d’un pied agile
Et d’étoiles soudain l’horizon s’est couvert

Les Bleus redevenus vulnérables fragiles
Se sont montrés en bus encadrés de vigiles
Sur eux la gloire a la couleur des lauriers verts

 

 

Ce poème est parti d’un vers de Nerval qui se trouve dans « Myrtho », sonnet des Chimères : « C’est dans ta coupe aussi que j’avais bu l’ ivresse ». Il est dommage que, matériellement, le trophée de la coupe du monde ne soit plus une coupe, mais une sorte de statuette en or surmontée d’un ballon qui fait l’effet d’une grosse tête. Le 15 juillet 2018 à Moscou, juste avant la pluie, l’équipe de France, appelée « Les Bleus » bien qu’elle n’ait pas l’exclusivité de cette couleur, a gagné cette compétition pour la deuxième fois. On a pu constater à nouveau que les passions affectent non seulement les individus, mais aussi les nations, dans la joie ou dans la tristesse. Dans la tristesse, ce qui s’est manifesté dans les pays concurrents de la France, c’est une forte envie presque naïve dont l’expression a dérapé. Comme l’a noté Ouest France les 18 et 19 juillet 2018, plusieurs médias étrangers ont voulu minimiser le succès de l’équipe française, en insistant sur les origines africaines des joueurs. Cette envie perçait parfois sous une bienveillance ambiguë feignant de vanter la diversité française. Elle trahissait souvent un racisme inconscient ou maladroitement dissimulé. « Merveilleuse impureté de la sélection française », a écrit le journal barcelonais Sport, illustrant son propos par la mention de Griezmann, Pogba et Mbappé, pourtant tous trois nés français. En Italie, le Corriere della Sera a critiqué cette équipe «pleine de champions africains mélangés à de très bons joueurs blancs face à une équipe composée seulement de blancs représentant un pays au centre de trois grandes écoles de football, les écoles slave, allemande et italienne. » Pour le journal allemand Bild, la France ne doit pas s’illusionner : « Les banlieues de Paris peuplées d’immigrés sont souvent le théâtre d’émeutes, Marseille a été péniblement arraché à la mainmise de clans maghrébins et les 30 % d’électeurs FN n’ont pas disparu en une nuit. » C’est beau, l’amitié entre Européens.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le temps ne fait rien à l’affaire

Les jeunes cons deviennent vieux
Pourvu que Dieu leur prête vie
Brassens l’a dit fort peu gracieux
Mais véridique à mon avis

Qu’importe l’âge auquel sévit
La présomption des prétentieux
Les jeunes cons deviennent vieux
Pourvu que Dieu leur prête vie

De leur ornière ils ne dévient
Que rarement souvent odieux
Dans le chemin qu’ils ont suivi
Blancs-becs d’abord puis sentencieux
Les jeunes cons deviennent vieux

 

Brassens a fait une chanson sur ce thème :
« Le temps ne fait rien à l’affaire,
Quand on est con, on est con.
Qu’on ait vingt ans, qu’on soit grand-père,
Quand on est con, on est con.
Entre vous, plus de controverses,
Cons caducs ou cons débutants,
Petits cons d’la dernière averse,
Vieux cons des neiges d’antan. »
Le premier vers de cette citation peut faire penser à une réplique d’Alceste à son rival Oronte, auteur d’un sonnet du genre précieux, dans Le Misanthrope de Molière.
Oronte (à propos de son sonnet) :
« … Au reste vous saurez
Que je n’ai demeuré qu’un quart d’heure à le faire. »
Alceste :
« Voyons, Monsieur, le temps ne fait rien à l’affaire. »

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Descartes et Spinoza à la galerie Saphir (conférence et gravures)

 

Saphir 2

Saphir

Dans ce livre, l’auteur réfléchit à l’actualité des Passions de l’âme de Descartes (1649) et de l’Éthique de Spinoza (1677),  deux philosophes qui ont vécu à peu près à la même époque et dans le même pays, les Pays-Bas. Le premier livre de Spinoza s’intitule Les principes de la philosophie de René Descartes.
Descartes dénombre six passions primitives, auxquelles toutes les autres se rattachent, et que Spinoza réduit à trois affects primitifs, le désir, la joie et la tristesse (représentés, de même que les six de Descartes, par le peintre et graveur Sergio Birga). Aujourd’hui prédominent la tristesse de la compassion nourrie par des médias désormais planétaires, et la tristesse de l’envie liée au désir légitime d’égalité selon Descartes. Ce sont les deux faces d’un même sentiment consistant à trouver injuste ce qui arrive à un semblable, soit en mal, soit en bien. De plus, comme l’a remarqué Spinoza bien avant René Girard au XXe siècle, souvent on envie un bien non parce qu’il est désirable en lui-même, mais du seul fait qu’un autre le désire ou le possède.
Outre ces analyses éclairantes, Descartes et Spinoza peuvent apporter des réponses aux questions du XXIe siècle dans la mesure où l’une de leurs leçons est la lutte toujours nécessaire contre les idées reçues. Leurs oeuvres, écrites au début du grand développement de la raison scientifique, ont toujours quelque chose à nous dire à ce sujet.
Spinoza écrit dans la quatrième partie de l’Éthique que les hommes sont contraires les uns aux autres quand ils sont la proie des affects, mais s’accordent en tant qu’ils vivent sous la conduite de la raison. Descartes s’est prononcé dans le même sens. Il distingue dans l’âme d’une part ses passions, qui naissent de l’union entre l’âme et le corps, d’autre part ses actions, c’est-à-dire ses volontés. Plusieurs des vertus traditionnelles, qui sont de l’ordre de la raison et de la volonté, commencent par être des passions : l’espérance, l’amour ou charité, le courage, la justice qui n’est pas sans relation avec l’envie, et même la prudence qui n’est pas sans relation avec la crainte. Le lien entre passion et raison vertueuse existe également dans la générosité qui est pour Descartes la clé de toutes les vertus, et que Spinoza adopte comme une composante de sa vertu majeure, la force d’âme (fortitudo).
En ce qui concerne les principaux moyens d’agir sur les passions ou affects, Dominique Thiébaut Lemaire met en évidence à la suite des deux philosophes : comment une passion peut en contrebalancer une autre ; comment se fortifier en bien par l’habitude ; comment le régime politique peut modérer les passions ; comment la maîtrise des passions est possible par la volonté pratique et par la connaissance. A la différence de la volonté pure qui agit par le seul fait d’être formulée, la volonté pratique, au sujet de laquelle Spinoza s’accorde finalement avec Descartes malgré leurs différences de principe, s’appuie sur les efforts répétés de l’exercice ; sur l’anticipation à laquelle contribue le savoir ; sur la capacité de ménager un temps de réflexion quand la passion se fait pressante. La volonté ne sert à rien sans la connaissance, dont l’aspect le plus spectaculaire est le pouvoir de l’esprit sur les corps.

Libres feuillets

Billet : présidentiel mépris

 

Le président élu par surprise ou méprise
Continue de montrer un étonnant mépris
Contre les gens du peuple un dédain que n’entame
A peu près nul remords c’est le chef de l’Etat

Chez lui les mots vachards et les méchantes phrases
Franchissent librement sans guère d’embarras
La barrière des dents * n’expriment pas d’estime
A l’égard des sans grade aucune modestie

L’ouvrière d’usine encourt ses anathèmes
Le gréviste en teeshirt qui n’a pas de costume
Le pauvre en son logis trop cher et mal foutu

Il nomme zigoto l’homme de la Corrèze
Auquel il doit son poste il recourt à la ruse
Mais croit en la vertu du parler cash et cru

* Formule homérique

 

D’après un récent sondage, 39 % des Français pensent qu’Emmanuel Macron est méprisant, 31 % qu’il ne l’est pas. En tant que ministre de l’économie, en septembre 2014, à propos de la société Gad en difficulté, il avait déclaré que : « il y a dans cette société une majorité de femmes, il y en a qui sont pour beaucoup illettrées… On leur explique : allez travailler à 50 ou 60 km ! Ces gens-là n’ont pas le permis de conduire, on va leur dire quoi ? » Il avait ensuite présenté à l’Assemblée nationale ses « excuses les plus plates » (sic). Par la suite se sont succédé d’autres déclarations à l’emporte-pièce : « Bien souvent, la vie d’un entrepreneur est bien plus dure que celle d’un salarié » (janvier 2016) ; à un gréviste : « vous n’allez pas me faire peur avec votre teeshirt, la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » (mai 2016) ; en septembre 2017 il s’en est pris aux « fainéants » opposés à la « loi travail » ; en octobre 2017, il a demandé à des salariés licenciés d’aller chercher du travail ailleurs au lieu de « foutre le bordel » en marge d’un de ses déplacements. Dans un documentaire télédiffusé le 7 mai 2018 pour le premier anniversaire de son élection, il s’emporte contre « les petits bourgeois de la pensée » : « Il n’y a plus d’aventure importante parce qu’on ne risque plus sa vie. Et même l’amour a moins de sel parce qu’il est rendu possible. Les histoires amoureuses sont possibles parce qu’il y a des interdits. » Il s’emporte aussi contre « ceux qui pensent que la France est une espèce de syndic[at] de copropriété » et que « le summum de la lutte, c’est les 50 euros d’APL [aide personnalisée au logement], ces gens-là ne savent pas ce qu’est l’histoire de notre pays. L’histoire de notre pays, c’est une histoire d’absolu ». Oui mais pour Descartes, les généreux, libres, égaux et fraternels, « ne méprisent jamais personne. » (Les Passions de l’âme, article 154).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : fin de la crise économique de 2008 ?

L’économie repart avec manifs et grèves
Les revendications quand tout va mieux s’aggravent
A la fin de la crise où tous n’ont pas maigri

La paye on veut alors qu’elle soit en progrès
Et que l’os à ronger se garnisse de gras

Le monde d’avant-hier est bonheur qu’on regrette
Le corset de rigueur il ne faut plus qu’il gratte
L’effort mal réparti devient un * mistigri

La paye on veut alors qu’elle soit en progrès
Et que l’os à ronger se garnisse de gras

Au bout du purgatoire oubliera-t-on la Grèce
Pressurée par l’Europe au point de crier grâce
Jalousée par le Nord qui souffre d’un ciel gris

La paye on veut alors qu’elle soit en progrès
Et que l’os à ronger se garnisse de gras

Après dix ans de peine assortie de migraine
Qui n’a pas disparu qui reste en filigrane
Je pense que beaucoup vont en sortir aigris

 

Par un paradoxe apparent, c’est au moment où les crises économiques sont en voie de résolution que les mécontentements s’expriment avec le plus de force. La population prend alors conscience qu’elle peut cesser de plier sous le joug de la contrainte et que l’espoir d’une amélioration renaît. L’espérance est un facteur d’illusion, mais aussi une aide à la modération, comme pourrait le montrer le cas de la Grèce. Celle-ci a emprunté depuis 2010 plus de 200 milliards d’euros auprès de ses partenaires européens. Alors que le plan d’assistance s’achève le 20 août prochain, l’Union européenne, sachant qu’Athènes a besoin de soutien dans cette période délicate, réfléchit à un plan d’allègement « vraiment convaincant » (mais en est-elle capable, cette union ?) qui inciterait les Grecs à cultiver la prudence économique dans la durée et à poursuivre les réformes.

*Mistigri : entre autres significations, désigne « une carte à jouer désavantageuse dont il faut se défausser. Repasser, refiler le mistigri à quelqu’un : se débarrasser d’un problème encombrant  » (dictionnaire Robert).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le franchissement des Vosges

 

Entre Alsace et Lorraine on traversait les Vosges
En car dans ma jeunesse ou en quatre-chevaux
Aujourd’hui par Bussang les camions lourds s’allongent
Ils freinent l’impatient pressé sur leurs talons

Par le col de Bramont dans des pentes sauvages
Les virages serrés font toujours la java
Les sapins sur leurs bords aux feuillus se mélangent
Pour franchir la montagne on voudrait plus d’élan

Par le col d’Oderen celui que je préfère
La route est plus tranquille et ses tournants moins forts
Quelques-uns seulement en épingle à cheveux

Ses lacets modérés n’exigent des chauffeurs
Qu’une attention moyenne et sans appels de phares
Et sans agacement de conducteur nerveux

 

Entre la vallée alsacienne de la Thur (vallée de Thann/Saint-Amarin) et les vallées lorraines de la Moselotte et de la Moselle, l’automobiliste a le choix entre trois cols routiers : ceux de Bussang  (731 m d’altitude), d’Oderen (884 m d’altitude) ou de Bramont (956 m d’altitude),  ce dernier tout au fond de la vallée de la Thur. La voie mosellane historique qui passe par le col de Bussang aurait pu avoir son tunnel ferroviaire de 8 300 m de long. Mais le percement de ce tunnel, décidé le 11 juillet 1870, a été annulé à cause de la guerre franco-allemande et de l’annexion, pendant presque cinquante ans, de l’Alsace par l’Allemagne. Le creusement a finalement démarré en 1932, mais les coûts ont augmenté rapidement, et la société de forage a fait faillite en 1935. A cette date la plupart des ouvrages d’art côté alsacien étaient construits et le tunnel était foré sur une longueur de presque quatre kilomètres. La poursuite du projet a traîné et la seconde Guerre mondiale l’a stoppée. En 1943, l’ouvrage inachevé a été reconverti en camp de travail, annexe du camp de concentration de Natzwiller-Struthof. Des pièces de moteur d’avion y étaient fabriquées pour le compte de Daimler-Benz. Les déportés, juifs pour la plupart, provenaient des camps de Dachau ou du Struthof. Ils étaient majoritairement russes et polonais. Le chantier du tunnel n’ayant pas été repris après 1945, le col de Bussang est resté indispensable jusqu’à maintenant comme voie de passage la plus directe sur le grand axe de circulation entre le Benelux, la Suisse et l’Italie.

Dominique Thiébaut  Lemaire

 

Billet : bise de Russie

Nous attendons transis par un froid de canard
Qu’agisse un dieu clément deus ex machina
Contre le vent trop vif qui porte sur les nerfs
Ce n’est pas le noroît celui que l’on connaît

Rien depuis la taïga n’a pu le retenir
De l’Oural jusqu’à Brest sur la monotonie
Des plaines de l’Europe il souffle et la tournure
Ensoleillée qu’il prend n’est guère bienvenue

Des oiseaux migrateurs des oies de Sibérie
Aimant l’hiver breton dans  la vasière hivernent
Imités cette fois par la bise glaciale

La tiédeur d’un zéphyr venu de l’Ibérie
Les fera repartir tant mieux si le vent tourne
Et tant pis pour le bleu monochrome du ciel

 

Alors que le mois de janvier 2018 a été le plus doux en France depuis 1900, mais aussi l’un des plus humides, février 2018 a été froid. Les 7 et 8 février, des chutes de neige inhabituelles ont touché Paris (voir le billet précédent intitulé  » La ville sous la neige »). A la fin du mois, une vague de froid tardive de 3 ou 4 jours, caractérisée par une bise de nord-est liée à un anticyclone étiré de la Russie à la Bretagne (de l’Atlantique à l’Oural, aurait dit de Gaulle), a touché la France et la plus grande partie de l’Europe. A cette occasion, les médias français ont pris conscience d’un phénomène bien connu dans les pays au climat hivernal rigoureux : la différence entre la température objective mesurée sous abri et la température ressentie, à laquelle d’autres médias ont coutume de se référer par exemple en Amérique du nord. Météo France explique ce phénomène par le fait que dans une atmosphère froide et sèche sans cesse renouvelée par le vent, la peau n’est plus protégée par la mince pellicule d’air chaud et humide qu’elle produit habituellement. Elle s’assèche et réchauffe l’air avec lequel elle est en contact, ce qui refroidit l’organisme. A la fin de l’épisode froid et venteux, le redoux est arrivé par l’Espagne. Il est remonté progressivement vers le nord, avec de violents conflits de neige entre l’air glacial sec et l’air doux humide.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : la ville sous la neige

A Paris cette année le froid garde la neige
Et pendant quelques jours impose le bonnet
Le piéton pour sortir porte double lainage
C’est un temps qui renvoie aux anciens almanachs

Sous un flocage blanc les marronniers se changent
En arbres de Noël on n’entend plus le chant
Des oiseaux dans le parc mais des envies de luge
Excitent les enfants regardant les talus

Les grilles sont fermées sur leur désir de glisse
Attention le flocon par terre devient glace
Les rues sont menacées d’un reluisant verglas

Le conducteur léger dans la pente ou la rampe
Sans pneus d’hiver patine étourdiment dérape
Et dans l’embouteillage il est fait comme un rat

 

La neige fraîche et veloutée de cette semaine a commencé par être un plaisir pour les enfants, les touristes et les Parisiens qui ont le temps d’avoir une pensée esthétique. Elle a surligné de blanc givré le branchage des marronniers en accentuant leur apparence ébouriffée. Mais au sol elle est vite devenue de la gadoue, mot qui, d’après le dictionnaire Robert, signifie au Canada « neige fondante et salie ». Pas seulement au Canada. La tour Eiffel trop glissante a été fermée. Quand le froid est revenu, le soir et la nuit, la gadoue a durci et gelé au point de faire obstacle à la marche. Les camions ont été interdits. Les boulevards et avenues sont restés dégagés non pas grâce aux chasse-neige, mais grâce au passage ordinaire des voitures roulant sur une épaisseur  de dix ou vingt centimètres de flocons malaxés par les pneus. Pour les piétons, la ville a prévu des bacs de sel, avec une notice disant en substance aux habitants du quartier qu’ils se débrouillent. On sent qu’elle parie sur l’ordinaire bonté du ciel pour faire l’économie d’équipements hivernaux.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : « A nous deux Paris »

Le parc en plein hiver privé de chlorophylle
Offre un balcon de ciel d’où jeter un défi
A Paris capitale aux beautés triomphales
Ainsi que Rastignac jadis l’apostropha

Depuis le Panthéon jusqu’à la tour Eiffel
De nuit la ville brille elle déploie ses feux
Vus de ce belvédère ils sont comme une foule
Et le regard s’y perd libre de garde-fou

Quand il ne fait pas beau les nuages défilent
Dans l’ombre le vent noir fait sentir ses rafales
Il imite parfois des colères qui feulent

Si l’on croit percevoir des cloches qui se fêlent
C’est qu’aux bords de la Seine il passe et se défoule
Emportant la rumeur d’une ville un peu folle

 

 

En remontant la rue Piat à la limite du XXe arrondissement de Paris, on accède à un belvédère qui surmonte le parc de Belleville. Ce pourrait être de cette colline que Rastignac, l’ambitieux de Balzac, a lancé son défi : « A nous deux Paris ». Depuis ce lieu, la vue est superbe, du Panthéon à la tour Eiffel, et, plus largement, d’est en ouest, depuis le XIIIe arrondissement jusqu’au mont Valérien et même jusqu’aux tours de la Défense, en passant par Notre-Dame, Beaubourg, l’Opéra, le dôme des Invalides (sans pouvoir effacer l’hypervisible tour Montparnasse)… Les arbres du parc, ayant beaucoup poussé, sont sur le point de cacher en été une partie du paysage, si, comme on peut le pressentir, rien n’est fait pour les discipliner. Ce belvédère idéalement placé souffre d’un aménagement médiocre et négligé. Construit en matériaux bon marché qui se dégradent, couvert d’un affichage sauvage et environné de HLM qui ne brillent pas par la qualité de leur construction, il sert de toit à une « maison de l’air » désertée dont la mairie de Paris ne semble pas savoir quoi faire, après avoir essayé de jucher à son sommet des éoliennes  minuscules en forme de turbo-réacteurs. Le soir, le promeneur, pour accéder au vaste paysage,  rencontre inévitablement un groupe de quatre ou cinq revendeurs de drogue qui se sentent là chez eux.  Durant les soirées d’été, une sono, qui casse les oreilles à toute personne se trouvant dans le voisinage, prend possession du petit amphithéâtre dans la pente au pied du belvédère. La laideur proche, visuelle, auditive et « sociétale », contraste de manière presque douloureuse avec la splendeur du panorama.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : beaux sapins et cadeaux de Noël

 

Sous un ciel immobile et sans enjolivure
Les gens capuchonnés sont à peine entrevus
Il ne fait pas bien froid seulement gris l’hiver
Serait mieux décoré d’une neige en duvet

Les passants ont l’air triste avant de recevoir
Leurs cadeaux de Noël dit Mamie qui les voit
Se hâter dans la rue le regard trop sévère
Comme pour signifier je suis mal je m’en vais

Mais Sacha plein d’espoir le cœur joyeux savoure
L’idée que  les présents seront au rendez-vous
Sans un doute il répond moi je ne suis pas triste

En attendant le soir qui viendra le ravir
Annoncé par décembre et son long préavis
Il rêve à des jouets peu importe leur liste

 

Sacha a pris plaisir à parer avec des guirlandes et d’autres embellissements lumineux et colorés le sapin de Noël dans sa maison, puis celui que ses grands-parents paternels ont installé chez eux après l’avoir acheté un peu tard, si bien que le marchand n’avait plus à vendre que des exemplaires d’un mètre soixante-quinze de haut. Pour le sommet, Sacha a choisi une grande étoile rouge. Au pied il a répandu quelques éléments décoration, des paquets en miniature, à accrocher normalement aux branches, en disant à Mamyvonne : « Comme ça, Papido va penser que ce sont des cadeaux. » Dans la crèche il a déposé à côté du « bébé » qu’il n’a pas envie d’appeler l’enfant Jésus une grosse boule de décoration, rouge et argentée, puis deux autres, en se demandant pourquoi le nourrisson est couché si inconfortablement sur de la paille. Bien que les adultes trouvent Tino Rossi ringard, il aime l’écouter chanter « mon beau sapin » et « vive le vent d’hiver », une chanson apprise à l’école. Il demande à sa Mamie : « pourquoi tu prends des photos au lieu de regarder ? »

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : funérailles du chanteur

Lorsque le Président demande d’applaudir
Le Chanteur mort la foule émue fait ce qu’il dit
Rend hommage au défunt rallie son étendard
Pour la gloire posthume est-ce un bon candidat

Le cercueil blanc rejoint une île à milliardaires
Il emporte le corps de Johnny Hallyday
Le peuple n’ira pas – vieux motards et faux durs –
L’accompagner là-bas dans un exil perdu

Un paradis fiscal où le chanteur fraudeur
Qui gagnait dépensait flambait comme pas deux
Pensait être à l’abri des redditions de comptes

Il était de ces stars que leur public adore
Idole pour toujours de ces anciens ados
Qui cherchent leur jeunesse et qui se la racontent

 

 

Je me suis toujours étonné de la gloire de Johnny Hallyday, rockeur « idole des jeunes » dans les années 1960 bien qu’il n’ait pas été, sauf exception, l’auteur de ses textes ni de ses musiques, contrairement à beaucoup de chanteurs musiciens ou paroliers ou les deux. Il a misé sur l’adaptation et l’interprétation, sur sa voix devenue rauque avec le temps et sur le spectacle de ses concerts qui en mettaient plein les oreilles et les yeux à force de sono et de lumières. Il est mort dans la nuit du 6 décembre 2017 à l’âge de 74 ans, et les pouvoirs publics se sont mobilisés (président de la République, présidents des deux assemblées, premier ministre…) pour lui rendre hommage à la Madeleine, église des artistes de variétés, dans l’espoir de capter à leur profit une part de son étonnante popularité, au risque de contrevenir au principe de séparation entre l’Église et l’État. Ensuite il a été inhumé en présence de ses proches dans le blanc cimetière de l’île caribéenne de Saint-Barthélémy, paradis fiscal cossu mais exposé aux cyclones, au-dessus duquel tournoyait au moment de la cérémonie une frégate, grand oiseau de mer. Il ne portait pas dans son cœur l’administration des impôts : ses démêlés avec celle-ci ont abouti à de lourdes amendes, à des condamnations pour fraude, et ont motivé une bougeotte passant par des lieux fiscalement plus cléments que la France métropolitaine : la Californie ; la Suisse où il n’a pas respecté l’obligation fiscale de résidence pendant au moins la moitié de l’année ; in fine Saint-Barth, territoire français dont on voudrait bien savoir pourquoi la France y maintient, pour les résidents ayant au moins cinq ans de présence, un régime caractérisé par l’absence de TVA, d’impôt sur la fortune, d’impôt sur le revenu, de droits de succession. Fisc mis à part, Johnny s’était fait le chantre de la passion à laquelle doit son titre l’album De l’amour qu’il a sorti fin 2015.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : tout prend de l’âge

En même temps que moi je sens que prend de l’âge
Mon environnement la ville qui est là
Ne va pas rajeunir n’a pas ce privilège
Mais dure plus longtemps que l’humain feu follet

On retape les murs on ravale on prolonge
On change le vitrage et les tuyaux de plomb
Dans ces rénovations passe blanc comme un linge
Un souvenir d’amis happés par le déclin

Je suis tenté de dire après moi le déluge
En espérant rester au nombre des élus
Qu’une arche va sauver de ce monde insalubre

Un choix plus raisonnable encore qu’il m’afflige
Serait de réparer sitôt qu’elle faiblit
La plomberie du corps qui se déséquilibre

 

Quand on prend de l’âge, on finit par se rendre compte que tout vieillit en même temps autour de soi, ce dont on n’avait pas pleinement conscience. Les jeunes peuvent vivre temporairement dans l’illusion de rester jeunes, ce qui donne à certains de l’arrogance, mais ceux qu’on appelle aujourd’hui d’un mot anglo-latin les seniors savent dans leur chair que cet espoir est vain (à l’exception d’une minorité d’addicts en tout genre, vieux beaux soi-disant toujours frais, alcoolodépendants, tabacomanes, qui se croient éternels). « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait », et « le  diable était beau quand il était jeune », disent les proverbes. L’usure affecte les êtres humains mais aussi le monde matériel, la ville, les rues où se creusent des nids-de-poule, les immeubles dont l’apparence retrouve une jeunesse factice lorsqu’on les ravale. Je suis entré dans un immeuble neuf il y a trente-cinq ans, et j’y suis encore, mais de plus en plus il faut faire un effort désormais permanent pour repeindre, réparer, remplacer, rénover les fermetures des portes et les pièces les plus sollicitées des ascenseurs, des extracteurs de ventilation, des tuyauteries de chauffage et d’alimentation en eau, etc. Quant aux êtres humains, il faut aussi les réparer, combattre l’hypertension ou le diabète, remplacer une articulation, poser une prothèse, opérer une cataracte, ponter des veines ou des artères, bref nous devons rapiécer notre premier vêtement et réhabiliter notre premier logement, le corps, avec lequel nous ne faisons qu’un.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : cyclones des Caraïbes

Entre la Guadeloupe et sa sœur Martinique
Un minuscule Etat que le destin punit
Végète à l’abandon nommé La Dominique
Le nombre de ses plaies forme une litanie

Quand le vent fait souffrir cette île volcanique
L’orgue de l’ouragan n’est que disharmonie
Quand il est surpuissant niveau cinq cyclonique
La tourmente la nuit devient de l’agonie

Le charme tropical à ce moment révèle
Son côté le plus noir trombes d’eau qui dévalent
Rivage ravagé toitures qui s’envolent

Tornades tourbillons bourrasques de déluge
Les mots ne manquent pas peut-être qu’ils soulagent
L’impuissance à guérir les maux qui nous affligent

 

L’ouragan Irma a sévi du 29 août au 12 septembre 2017. Classé en catégorie 5, la plus élevée, avec des vents de plus de 300 km/h, il est le deuxième cyclone le plus puissant enregistré dans l’Atlantique nord après Allen en 1980. Catastrophique dans les îles de Barbuda, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Anguilla et les Iles Vierges, il y a causé des décès et de gros dégâts. Puis l’ouragan Maria, de catégorie 5 lui aussi, a été le plus puissant à frapper Porto Rico depuis 1928. Ses vents ont atteint 280 km/h, ce qui a fait lui le dixième des cyclones les plus intenses jamais enregistrés dans l’Atlantique nord. Il est passé dans la nuit du 18 septembre au 19 septembre 2017 sur La Dominique (Voir ci-après le poème XLV que l’auteur a consacré dans Courts poèmes long-courriers à cette petite île de 754 km2 et de 75.000 h), où Maria a fait quinze morts en s’engouffrant entre La Martinique et La Guadeloupe, et où il a anéanti l’agriculture (manguiers, arbres à pain, avocatiers, cocotiers, champs de banane et de plantains…). Les animaux, bétail et volaille, ont aussi payé un lourd tribut. Les routes, les réseaux d’irrigation et les serres ont également été  détruites. 25 % de la population active de l’île travaille exclusivement dans le secteur agricole et s’est donc trouvée au chômage. Les canots de pêche n’ont plus été en état de sortir en mer. Des millions d’arbres ont été arrachés. Le manque d’ombre a entraîné une forte évaporation et une baisse des cours d’eau. Les citernes pour l’arrosage des pépinières et jardins de la capitale, Roseau, ont été prises d’assaut par les assoiffés. Des commerces ont subi les pillages des affamés. La distribution de l’aide internationale arrivant dans le port de Roseau a été ralentie par l’état des routes. L’urgence la plus pressante a été le ravitaillement des communes reculées par hélicoptère et par bateau.

Le poème XLV de Courts poèmes long-courriers (Le Scribe l’Harmattan, 2011), écrit dans la première moitié des années 1990 à l’occasion d’un voyage dans cette région du monde, parle de Roseau, capitale de La Dominique, et de Castries capitale de l’île de Sainte-Lucie au sud de La Martinique.

XLV

On ne sait trop vous situer sur la planète
Castries Roseau villes perdues des Caraïbes
Offrant pour atterrir des pistes désuètes
L’une en creux l’autre en courbe en un décor qu’imbibe

L’humidité propice à la fièvre aux amibes
Décor où vous reçoit grand-mère sous-préfète
La ministresse en chef à la bonne franquette
Bourrue parlant créole ou vieux français par bribes

On confond le planton et le traîne-savate
Devant la primature où l’ivrogne titube
Et l’ambassadeur lance un juron de pirate

Contre ces faux édens où la chaleur incube
Indolence et violence où vous guettent latents
La bouche soufrière et l’œil de l’ouragan

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet : les nouvelles règles de l’insécurité routière

De plus en plus d’engins circulent sur les routes
Autos gonflées motos à double ou triple roue
Le bruyant motocycle excité comme en rut
Pollue aussi la ville en sillonnant les rues

Dératés impatients opérés de la rate
En plein embouteillage au cœur des embarras
Les motards slalomeurs dépassent la charrette
De l’automobiliste immobile à l’arrêt

Sur la piste cyclable au besoin qu’ils empruntent
Parfois à contresens ils ignorent le frein
Prennent des raccourcis de brutes tout terrain

Lorsque sur le périf en rangs serrés poireautent
Les quatre-roues coincés restant sur le carreau
Ils vont s’y faufiler tant pis pour les accrocs

 

La réglementation des voies de circulation tourne à la pagaille. Il faut partager, dit-on, l’espace disponible pour les déplacements, rues en ville et routes ailleurs, entre les piétons, les automobiles, les camions et les diverses variétés de cycles : bicyclettes ou vélos, motocycles de toutes cylindrées (cyclomoteurs, vélomoteurs, motocyclettes ou motos, scooters), qui peuvent être aussi des trois-roues. On voit même passer à toute allure sur les trottoirs des trottinettes motorisées sur lesquelles se tiennent droit, fiers comme Artaban, de grands dadais barbus. Les vélos ont désormais le droit de prendre à contresens les sens uniques. Aux carrefours, ils peuvent aussi passer au feu rouge à condition de respecter la priorité des piétons et des véhicules qui traversent au feu vert. Depuis 2016, dans onze départements (l’Ile de France, la Gironde, le Rhône et les Bouches-du-Rhône) les deux-roues motorisés sont autorisés à circuler entre deux files de voitures circulant dans le même sens sur les chaussées à voies multiples avec terre-plein central. La Sécurité routière explique que cette circulation « inter-file » est de toute manière déjà « massivement pratiquée », et que son autorisation va être « expérimentée à titre exceptionnel » en vue d’une généralisation dès 2020 : bel exemple d’une lâcheté réglementaire qui entérine sa propre impuissance pour faire plaisir à des lobbys bien intentionnés, et qui se déguise en fausse expérimentation. Pendant ce temps, entre 2015 et 2016, la mortalité routière, quasi stable globalement (3477 décès), a augmenté dans certaines catégories de la population : 559 décès de piétons, en hausse de 19 % ; 162 décès de cyclistes, en hausse de 9 %, principalement dans les agglomérations ; 612 décès de motocyclistes, chiffre global stable, en baisse chez les moins âgés, mais en hausse de 23 % chez les 50-64 ans (142 décès).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : feu d’artifice en lutte contre la lune

Sur la côte bretonne elle est mi fée mi clown
Triste car elle est pâle et glisse à pas de loup
Joviale cependant car elle est ronde et pleine
Elle change la vague en multiples reflets

Elle est l’astre d’argent celui des clairs de lune
Que rythment sans faiblir le flux et le reflux
On la sent vulnérable un objet d’opaline
Dont l’apparence invite à la mélancolie

Sacha craint que le bruit nous dit-il ne la brise
Quand le feu d’artifice explose monte et plane
Envol d’oiseaux de nuit brillant de trop d’éclat

Quand la pyrotechnie éparpille ses braises
Dans l’espace étoilé ciel pur d’anticyclone
Sans nébulosité sans vapeur de halo

Après un retour par avion de New York à Paris, Sacha a presque inauguré le quatre août (jour de ses quatre ans) le prolongement, de Paris jusqu’à Rennes, de la ligne de chemin de fer à grande vitesse. Le feu d’artifice estival de la station balnéaire finistérienne où il s’est rendu en train avec ses parents a été tiré le lendemain, hasard du calendrier, comme d’habitude depuis une barge placée à quelque distance du rivage pour le divertissement des spectateurs massés sur la plage. La nuit n’était pas illuminée seulement par ce spectacle pyrotechnique, mais aussi par un clair de lune intense, la lune étant presque pleine – elle l’a été peu de temps après, le sept août. Sacha a donné sa préférence au calme spectacle de la lune en se demandant si le feu d’artifice ne risquait pas de la « casser ».

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le général rhabillé en poète

En tenue d’aviateur il visite une base
Après un tour éclair en Afrique là-bas
La troupe est au désert dans une couleur bise
Manquant de matériel muette elle subit

« Il » c’est le Président patron des vieilles buses
Et des vrais généraux qui ont besoin d’obus
Rares sont les crédits le risque est la thrombose
Bien qu’avec peu d’argent les défilés soient beaux

Le chef d’état-major ne veut pas qu’on le baise
A-t-il dit refusant une armée au rabais
Poète paraît-il et revendicatif

Poète pas vraiment parole regimbeuse
Qui pourfend d’un seul mot brut les grands discours verbeux
Du coup l’exécutif se fait vindicatif

 

Dans le Figaro du 21 juillet 2017, le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, a attaqué l’ex-chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers, après plusieurs péripéties : une semonce du président de la République ne jugeant « pas digne d’étaler certains débats sur la place publique » ; la démission du général pourtant récemment reconduit, et son communiqué : « je considère ne plus être en mesure d’assurer la pérennité du modèle d’armée auquel je crois pour garantir la protection de la France et des Français…» ; son remplacement immédiat par le chef du cabinet militaire du premier ministre ; la visite de la base aérienne d’Istres par le président, tièdement applaudi par les militaires. Selon le porte-parole du gouvernement : « Le chef d’état-major [CEMA] a été déloyal dans sa communication, il a mis en scène sa démission ». Il s’était notamment insurgé, lors de son audition à huis-clos devant la commission de la Défense de l’Assemblée le 12 juillet, contre les économies nouvelles demandées aux armées en 2017, en affirmant qu’il ne se laisserait pas « baiser comme ça » (variante : « baiser par Bercy »). Selon Christophe Castaner, le départ du chef d’état-major « n’a rien à voir » avec cette audition « même si Pierre de Villiers aurait pu s’imaginer que ses propos allaient fuiter, à moins de manquer d’expérience… On n’a jamais vu un CEMA s’exprimer via un blog, ou faire du off avec des journalistes ou interpeler les candidats pendant la présidentielle, comme cela a été le cas. Il s’est comporté en poète revendicatif. On aurait aimé entendre sa vision stratégique et capacitaire plus que ses commentaires budgétaires. » Le général publiait régulièrement des textes sur sa page Facebook (et même en décembre 2016 une tribune dans Les Echos). Les médias ont tous relevé l’expression incongrue de « poète revendicatif ». Poète de misère, peut-être ?

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Billet : canicule

Fin juin début juillet de lourds hectopascals
Ont fait pression sur nous subsiste un reliquat
Sous les coups de chaleur frappes de canicule
Il faut que le corps las recharge ses accus

Le soleil installé près de la verticale
Sur la ville fournaise est devenu tracas
Nous attendons l’orage afin que l’air circule
Que la température à la fin s’évacue

Vers des sommets nouveaux s’élève le mercure
Je redoute midi j’aime le crépuscule
Asthénie et langueur m’ont un instant vaincu

Dans le ciel a fondu le vol ailé d’Icare
Vivement que le temps ne soit plus tropical
J’aspire à la fraîcheur en rêvant d’Alaska

 

Trois vagues de chaleur d’une semaine ont submergé la France, fin mai, et surtout fin juin et début juillet. Le mot de canicule, du latin canicula, petite chienne, fait référence à la période de l’année où Sirius, étoile principale de la constellation du chien, et la plus brillante du ciel nocturne, se lève et se couche avec le soleil, du 22 juillet au 23 août. Les trois vagues de chaleur de mai-juin-juillet 2017 ont donc été en avance. Tandis qu’en hiver il nous arrive de subir la froidure des vents du nord et de l’est, polaires ou sibériens, en été les vents venus du sud de la Méditerranée et du Sahara peuvent faire grimper les températures à des niveaux excessifs, nous apportant parfois du sable du désert. Heureusement, entre ces excès de froid et de chaud, les vents dominants, sauf quand les hautes pressions de l’anticyclone des Acores y font momentanément obstacle, nous viennent de l’ouest atlantique. La France, grâce à eux (et grâce au courant océanique du « gulf stream »), est et reste un pays tempéré, sur le trajet du « jet stream » ou « courant-jet » de l’hémisphère nord qui résulte notamment de la rotation de la terre. Ce puissant courant atmosphérique fait le tour du globe aux latitudes moyennes en passant par l’Amérique du Nord, l’Europe, la Chine, le Japon… C’est lui qui fait que les temps de vol entre New York, Paris Canton et Tokyo, par exemple, sont plus courts de l’ouest vers l’est que dans l’autre sens.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : l’électorat d’Emmanuel Macron

Avec Macron le jeune elle se voit cougar
L’électrice en retraite entichée de ce gars
Se sent prête à casquer désormais davantage
Au point que sa pension serve à payer l’Etat

Elle y perd mais tant pis ne s’en inquiète guère
Elle se sacrifie et le fait le cœur gai
Croyant contribuer au pouvoir qui protège
Le bon sens de nos jours n’est plus ce qu’il était

Elle choisit la mine et la bonne figure
L’apparence moderne et les choix ambigus
Où sont les protections quand la loi dérégule

Pour ce président neuf qui fait de la voltige
Qui va de gauche à droite elle a des sympathies
Préférant la jeunesse elle se sous-estime

 

D’après un article de l’hedomadaire Le Point daté du 8 juin 2017, qui se réfère à un sondage d’Ipsos :
« Ceux qui ont un minimum de bac + 3 ont voté Macron à 81 %. Marine Le Pen obtient son meilleur score chez ceux qui ont un diplôme inférieur au bac : 45 %. Cette typologie recoupe celle des professions. Les cadres (à 82 %), les professions intermédiaires (à 67 %) et les retraités (à 74 %) constituent le gros des troupes du vote Macron. Marine Le Pen reste la plus forte chez les ouvriers (56 %, contre 44 % pour Macron). Chez les employés, Macron reste en tête (54 %, contre 46 % en faveur de Marine Le Pen).
« Marine Le Pen reste forte dans la ruralité (43 %), tandis que le nombre d’électeurs favorables à Emmanuel Macron est élevé en milieu urbain, pour culminer à 72 % dans les villes de plus de 100 000 habitants.
« Le vote Macron est plus féminin (68 %, contre 62 % des hommes). Le candidat d’ En marche ! est largement en tête chez les 70 ans et plus (78 %), les 60-69 ans (70 %) et les jeunes de 18-24 ans (66 %). Marine Le Pen obtient son meilleur score auprès des 35-49 ans (43 %). »
Dans le programme du nouveau président, l’imposition accrue des retraites par la hausse de la CSG (contribution sociale généralisée) a quelque chose d’indécent : il est question de taxer davantage les retraités, population largement captive qui a beaucoup travaillé pour mériter ce qu’elle gagne, et de détaxer en revanche les grandes fortunes mobilières qui font du chantage à la délocalisation.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : TGV

Le TGV s’élance à très grande vitesse
Coupant dans les reliefs que jadis évitaient
Le vieux chemin de fer et ses locos qui toussent
Anthracite et vapeur elles menaient partout

Pour joindre sans détour la région du pastis
En avalant l’espace avec grand appétit
La ligne électrifiée raccourcit les distances
Mais l’air devant le train se fait plus résistant

L’allure malgré tout reste vive et glissante
L’heure glisse elle aussi l’aventure est succincte
Le paysage en fuite échappe à tout dessin

Le train non loin des Baux d’où provient la bauxite
Bifurque alors vers l’est et le wagon tressaute
(Wagon c’est l’ancien mot) vers des cieux provençaux

 

A l’occasion de l’ouverture le 2 juillet 2017 d’une nouvelle ligne TGV (entre Paris et Bordeaux), la SNCF a présenté un nouveau label pour ses trains à grande vitesse, qui existent en France depuis 1981, et dont on rappelle qu’ils atteignent 300 km/h ou davantage. Le Canard enchaîné a publié à ce sujet, en première page de son édition du mercredi 31 mai 2017, un article intitulé : « SNCF : voyage au bout de l’inouï », qui nous donne les informations suivantes : « Encore des tags qui vont saloper nos beaux trains ! Mais ceux-là sont officiels et les tagueurs n’ont pas de cagoule. Dès le 2 juillet, tous les wagons de TGV seront ornés du nouveau logo « inOui »… réversible de droite à gauche et aussi de bas en haut » [c’est-à-dire avec un premier i écrit à l’envers, puis un n ressemblant à un u renversé, et un gros O central]. Dans Le Parisien du 27 mai, un spécialiste des marques s’est étonné que la SNCF sacrifie pour un simple jeu de mots « ces trois lettres [TGV] qui résonnaient dans le monde entier ». Le Canard enchaîné a cherché des explications. « Pourquoi faire le deuil du TGV ? Pas assez chic, trop low cost, trop technologique, paraît-il, alors que le nouveau label doit incarner au contraire le changement et l’accroissement de la qualité (Les Echos, 30/5). Car la SNCF, en mal de clients, prévoit de former 5 000 cheminots à une nouvelle façon d‘agir, et d’installer la Wi-Fi dans tous ses nouveaux TGV. Avec des oui-contrôleurs ? Guillaume Pepy [président de la SNCF] l’assure : ces nouveaux services se feront sans augmentation de prix, il ne s’agit pas d’en faire un produit de luxe. Oui, si cette promesse était tenue, ce serait vraiment… inoui ! » Par la même occasion, il serait bon d’améliorer la ponctualité de ces trains.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : un château d’herbe en pissenlits

Epars dans le gazon les pissenlits s’étendent
Efflorescence jaune au moment du printemps
Bien que deux fois par mois la machine les tonde
Ils renaissent toujours dans ce jardin breton

Peut-être poussaient-ils jadis dans l’Atlantide
Continent légendaire à l’histoire engloutie
Sans que l’on sache au vrai par quelle latitude
Le vent disséminait leurs semences têtues

Mellifères ces fleurs que l’abeille butine
Montent très vite en graine et forment des aigrettes
Qui s’envolent partout retombent ralenties

Sacha impressionné par la pioche décrète
Que Papido creusant pour sortir les racines
Elève un « château d’herbe » avec ce qu’il extrait

 

Vers Pâques, le gazon de la maison bretonne avait besoin d’être nettoyé. Malgré toutes les qualités qui leur étaient reconnues jadis et naguère (notamment gustatives et médicales, leur nom même témoigne de leur qualité diurétique !), les pissenlits sont aujourd’hui peu appréciés, car leur pousse rapide et anarchique dépare les tapis végétaux entretenus par la tondeuse. On pourrait encore tolérer leurs fleurs jaunes attirant les abeilles, mais non leurs aigrettes qui forment des bulles de semences légères prêtes à s’envoler et à se disséminer au moindre souffle. Certes, ces aigrettes continuent à être représentées sur la couverture des dictionnaires Larousse comme une image du savoir « semé à tout vent ». Mais, dans les jardins, elles sont une menace annonçant la multiplication des mauvaises herbes. Cette plante a un côté souterrain qui n’est pas le moins gênant pour celui qui jardine. Elle enfonce dans le sol des racines profondes qui se cassent lorsqu’on essaie de les tirer pour les extraire à la main. Une plante voisine à fleurs jaunes, la piloselle, a des racines plus superficielles. Sacha (trois ans et demi), à qui il a été demandé de se tenir à distance, a été moins intéressé par la botanique que par la pioche utilisée pour extraire ces indésirables dont son grand-père faisait un tas. L’imagination enfantine y a vu tout de suite la construction d’un château d’herbe.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les châteaux de sable

Sacha ne se plaît guère au bord où l’on patauge
En retrait sur la plage il bâtit un château
De puissants chevaliers dont les remparts protègent
Le rivage marin du pays fouesnantais

Lorsque la marée monte il faut des colmatages
Elle sape les tours et les transforme en tas
Bientôt les murs de sable auront l’air de vestiges
Dilués par la vague et par les clapotis

L’enfant n’en est pas triste et même il prend plaisir
A piétiner le reste il n’y a plus de garde
Opposable à la mer quand celle-ci déborde

Les praires que mamie l’a aidé à choisir
Pour décorer ce fort les coques les palourdes
Les coquilles striées dans le flot se reperdent

 

Sacha a passé les vacances de Pâques au bord de l’Atlantique, à l’île de Ré et en Bretagne. A la plage il a bâti des châteaux de sable avec l’aide de ses grands-parents, soit en creusant, soit en édifiant avec du sable humide des tours et des murs. Le sable est un matériau qui n’est pas si facile à utiliser : quand il est trop sec, il ne tient pas et s’effrite ; quand il est trop mouillé, il ne tient pas non plus. Des coquillages diversement striés dont la mer fournit une grande variété peuvent servir de toits sur les tours.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les rats et les chats de Paris

 

Le fabuliste a dit dans plus d’un apologue
L’aventureuse vie du rat du surmulot
Dans un style enjoué mêlant sagesse et blague
Avec limpidité sans égard au blabla

J’aimerais aujourd’hui m’inspirer de sa langue
Et lui emprunter même un peu de son talent
Pour vous narrer qu’ici réapparaît la ligue
Des rongeurs au poil gris dans la ville en folie

L’homme les craint toujours dans sa mémoire longue
Ils sont aussi présents à New York ou à Londres
Et sortent quelquefois de leurs obscurs filons

L’hygiène sanitaire à Paris se déglingue
On les voit au grand jour on commence à s’en plaindre
Où sont passés les chats tous les petits félins

 

Jean de La Fontaine a écrit plusieurs fables sur les rongeurs qui cohabitent avec les humains : « Le rat de ville et le rat des champs » (Livre I, fable 9), « Conseil tenu par les rats » (livre II, fable 2, apologue dont Eustache Deschamps a fait une ballade), « Le lion et le rat » (Livre II, fable 11), « Le Chat et un vieux rat » (livre III, fable 18), « Le Combat des rats et des belettes » (Livre IV, fable 6), « La Grenouille et le rat » (livre IV, fable 11), « Le rat qui s’est retiré du monde » (Livre VII, fable 3), « Le rat et l’éléphant » (Livre VIII, fable 15), « Le Rat et l’huitre » (livre VIII, fable 9), « Le chat et le rat » (Livre VIII, fable 22), « Les Deux rats, le renard et l’œuf » » (livre X, fable 1), « La Ligue des rats » (fable hors recueil, mais publiée du temps de l’auteur)… Le fabuliste les décrit avec une sympathie surprenante, contrastant avec la crainte suscitée par les épidémies qu’ils ont propagées dans le passé, et dont subsiste un fort écho dans La Peste de Camus. Comme le rappelle l’Institut Pasteur sur internet : « La peste est une maladie des rongeurs, principalement véhiculée par le rat, et transmise à l’homme par piqûres de puces de rongeurs infectés. » On trouve des rats en abondance à Paris, Londres, Chicago ou New York, pour ne parler que du monde occidental. A Paris, la négligence générale, celle de l’administration locale (nettoyage déficient, poubelles inadaptées, service de santé mal « restructuré » c’est-à-dire désorganisé), celle des commerces alimentaires et celle des habitants, se traduit à présent par une prolifération accrue des rats, qui s’épanouissent dans les espaces verts, tandis que leurs prédateurs, les chats, sont confinés en grand nombre dans les appartements. La ville de Paris veut réagir et dératiser, en particulier parce qu’elle craint les effets négatifs de cette situation sur sa candidature aux jeux olympiques et sur son attractivité touristique.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir

Il n’y a pas d’espoir sans crainte
Sans inquiétude en souterrain
La crainte rend la joie prudente
Et l’espoir vibre en attendant

Désire-t-il changer les dates
Accélérer les agendas
Il n’y a pas d’espoir sans crainte
Sans inquiétude en souterrain

Dans l’espérance on sent le doute
Moins violent qu’elle et même doux
Que l’avenir parle sanskrit
Ou langue neuve et non écrite
Il n’y a pas d’espoir sans crainte

***

L’espoir se lève au fond des craintes
Il atténue plainte et chagrin
Rend l’affliction moins imprudente
Chez qui se croit perdu perdant

Il attend le report des dates
Qui nous soucient dans l’agenda
L’espoir se lève au fond des craintes
Il atténue plainte et chagrin

Dans la tristesse on voit le doute
Recommander qu’un ton plus doux
S’exprime en mots non pas en cris
La fin n’est pas d’avance écrite
L’espoir se lève au fond des craintes

 

 

« L’espérance est une disposition de l’âme à se persuader que ce qu’elle désire adviendra, laquelle est causée par un mouvement particulier des esprits, à savoir par celui de la joie et du désir mêlés ensemble. Et la crainte est une autre disposition de l’âme, qui lui persuade qu’il n’adviendra pas. Et il est à remarquer que, bien que ces deux passions soient contraires, on les peut néanmoins avoir toutes deux ensemble, à savoir lorsqu’on se représente en même temps diverses raisons, dont les unes font juger que l’accomplissement du désir est facile, les autres le font paraître difficile. » (Descartes, Les Passions de l’âme, article 165).
« L’espérance est une joie inconstante née de l’idée d’une chose future ou passée sur l’issue de laquelle nous avons quelque doute… La crainte est une tristesse inconstante née de l’idée d’une chose future ou passée sur l’issue de laquelle nous avons quelque doute. » (Spinoza, Ethique, III, définitions des affects, définitions XII et XIII). « De ces définitions, il suit qu’il n’y a pas d’espérance sans crainte, ni de crainte sans espérance. Car qui est suspendu à l’espérance et doute de l’issue d’une chose imagine… quelque chose qui exclut l’existence de la chose future ; et par suite on suppose qu’en cela il est attristé, et par conséquent que, tandis qu’il est suspendu à l’espérance, il craint que la chose ne se produise pas. Et qui, au contraire, est dans la crainte, c’est-à-dire doute de l’issue d’une chose qu’il hait, imagine aussi quelque chose qui exclut l’existence de cette chose ; et par suite il est joyeux, et en conséquence en cela il a l’espérance que la chose ne se produise pas. » (Ethique, troisième partie, définitions des affects, explication des définitions XII et XIII).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : rondeau pour la Saint-Valentin

 

C’est une fête où toute rose est rouge
Célébration de la Saint-Valentin
De la tendresse et même du courage
Pour être doux le monde en a besoin

Le coeur et l’âme ont l’amour en commun
Ne veulent pas qu’il cède et qu’il se range
C’est une fête où toute rose est rouge
Célébration de la Saint-Valentin

Pour que l’amour sans vaciller dirige
Nos sentiments sous un ciel incertain
Qu’il soit plus fort que les riens qui l’abrègent
Qu’il ne soit pas un feu de paille éteint
C’est une fête où toute rose est rouge

 

Ce poème est un hommage à Charles d’Orléans (1394-1465), petit-fils, neveu et père de roi, grand poète, qui a écrit plusieurs rondeaux sur la Saint-Valentin, par exemple celui-ci (numéroté CLXI) :

Saint Valentin, quand vous venez
En carême au commencement,
Reçu ne serez pas vraiment
Ainsi qu’accoutumé avez.

Souci, pénitence amenez :
Qui donc vous recevrait gaiement,
Saint Valentin, quand vous venez
En carême au commencement ?

Une autre fois vous avancez
Plus tôt, et alors toutes gens
Vous accueilleront autrement ;
Et dame à choisir amenez,
Saint Valentin, quand vous venez !

Il est à noter que la mère de Charles d’Orléans, fille du duc de Milan, s’appelait Valentine Visconti. La Saint-Valentin, traditionnellement fêtée le 14 février, tombe parfois au début du carême, ce qui n’est pas bon pour la fête, nous dit Charles d’Orléans. Mais en 2017, le carême ne commence que le premier mars. J’ai traduit par « dame » le mot « pair » qui signifie : personne qui fera la paire.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Macron, Hamon et Mélenchon

 

Descendus dans l’arène ainsi que des Curiaces
La faiblesse les guette avec ses incuries
Peut-être faudrait-il qu’ils aient l’air moins candide
Et le cœur mieux armé ces triples candidats

De concert ils battraient l’adversaire coriace
Et son conservatisme encombré de scories
Mais ils sont divisés leur désunion les bride
Et les oppose entre eux dans cette corrida

Chacun se croit meilleur on connaît cette espèce
Ils auront beau montrer qu’ils ont de la vaillance
La qualité première est d’être clairvoyant

Ils feraient mieux de lire ou relire la pièce
Tragique où nous voyons un trio défaillant
Périr à trois contre un faute de faire alliance

La désunion de ces candidats à l’élection présidentielle fait penser au combat symbolique qui, dans Horace de Corneille (acte IV, scène 2), oppose les trois Curiaces à leur adversaire
Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d’eux,
[Qui] sait bien se tirer d’un pas si dangereux ;
Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
Divise adroitement trois frères qu’elle abuse.
Chacun le suit d’un pas ou plus ou moins pressé,
Selon qu’il se rencontre ou plus ou moins blessé…
Horace, les voyant l’un de l’autre écartés,
Se retourne, et déjà les croit demi-domptés :
Il attend le premier…
L’autre, tout indigné qu’il ait osé l’attendre,
En vain en l’attaquant fait paraître un grand cœur ;
Le sang qu’il a perdu ralentit sa vigueur.
Albe à son tour commence à craindre un sort contraire ;
Elle crie au second qu’il secoure son frère :
Il se hâte et s’épuise en efforts superflus ;
Il trouve en les joignant que son frère n’est plus…
Son courage sans force est un débile appui ;
Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui…
Comme notre héros se voit près d’achever,
C’est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver :
 » j’en viens d’immoler deux aux mânes de mes frères ;
Rome aura le dernier de mes trois adversaires,
C’est à ses intérêts que je vais l’immoler,  »
Dit-il ; et tout d’un temps on le voit y voler.
La victoire entre eux deux n’était pas incertaine ;
L’Albain percé de coups ne se traînait qu’à peine…

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : la reconnaissance et l’ingratitude

 

L’ingratitude est un grand vice
Briseur de liens lorsqu’il sévit
Lorsque l’ingrat pense d’avance
Que le bienfait n’est que du vent

Dire merci c’est survivance
Finie pour lui dorénavant
L’ingratitude est un grand vice
Briseur de liens lorsqu’il sévit

Quand tout s’achète et tout se vend
Remerciement c’est redevance
Payée trop cher à son avis
Sentiment brut et dissolvant
L’ingratitude est un grand vice

 

La reconnaissance est une espèce d’amour que nous avons pour celui qui nous a fait quelque bien, ou qui du moins en a eu l’intention. Elle ressemble à la « faveur », définie comme l’amour pour ceux qui font des choses que nous estimons bonnes en général. Mais, de plus, elle est fondée sur une action qui nous touche personnellement et qui nous incite à rendre la pareille. « C’est pourquoi elle a beaucoup plus de force, principalement dans les âmes tant soit peu nobles et généreuses. » (Descartes, Les Passions de l’âme, article 193). « La reconnaissance ou gratitude (gratia seu gratitudo) est le désir ou zèle d’amour par lequel nous nous efforçons de faire du bien à qui, pareillement affecté d’amour envers nous, nous a fait du bien. » (Spinoza, Ethique, troisième partie, définitions des affects, XXXIV). L’ingratitude, au contraire, est « un vice directement opposé à la reconnaissance, en tant que celle-ci est toujours vertueuse et l’un des principaux liens de la société humaine. C’est pourquoi ce vice n’appartient qu’aux hommes brutaux et sottement arrogants, qui pensent que toutes choses leur sont dues ; ou aux stupides, qui ne font aucune réflexion sur les bienfaits qu’ils reçoivent ; ou aux faibles et abjects, qui, sentant leur infirmité et leur besoin, recherchent bassement le secours des autres, et après qu’ils l’ont reçue, ils les haïssent » : en effet, n’ayant pas la volonté de rendre la pareille, ou désespérant de le pouvoir, et s’imaginant que tout le monde est mercenaire comme eux, ils s’imaginent (ou feignent de croire) qu’on ne fait aucun bien que dans un but intéressé, avec l’espoir d’en être récompensé (Descartes, Les Passions de l’âme, article 194).

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le marché de Noël à Strasbourg

Je me souviens du marché de Noël
Qui se tenait sur la place Broglie
A prononcer comme ce nom s’écrit
On y sentait pain d’épice et cannelle

Vin chaud sucré suivant le rituel
Et sapin frais bonne parfumerie
Je me souviens du marché de Noël
Qui se tenait sur la place Broglie

Mais depuis lors finie la rêverie
Récent bizness partout se multiplient
De faux chalets vendant de l’irréel
Que veut détruire un djihad en folie
Je me souviens du marché de Noël

 

Un marché de Noël berlinois très mal protégé, celui de la Breitscheidplatz, a été attaqué le 19 décembre 2016 vers vingt heures par un djihadiste d’origine tunisienne au volant d’un camion de 38 tonnes qui a tué douze personnes et qui a fait plus de cinquante blessés. La justice allemande a révélé que le camion était équipé de systèmes électroniques de sécurité, caméra et radar, capables de détecter les obstacles. Ces systèmes ont provoqué un freinage d’urgence limitant le nombre de victimes. Après l’attentat, revendiqué par l’organisation Etat islamique, soixante plots en béton armé d’une tonne et demie ont été installés. La police allemande n’a pas pu attraper le meurtrier qui, après une cavale passant par la France, a été contrôlé par hasard près de Milan et tué dans la nuit du 22 au 23 décembre par une patrouille de deux policiers italiens en état de légitime défense. On nous dit (et on veut bien le croire) qu’après le carnage de Nice le 14 juillet 2016 des mesures de protection bien plus sérieuses ont été prises à Strasbourg pour protéger le marché de Noël. Ce qui n’empêche pas de constater qu’en peu d’années, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, le caractère commercial de ces marchés est devenu excessif ; que l’image de Noël y est abusivement instrumentalisée à des fins lucratives ; et qu’elle draine des foules trop nombreuses pour être réellement en sécurité par les temps qui courent.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : ultime promesse non tenue du président

Notre bon président s’était fait la promesse
D’une réélection le gardant au sommet
Si par bonheur le sort avec plus de clémence
Consentait à réduire un chômage alarmant

D’abord sourde à ses vœux la chance in extremis
A semblé de nouveau lui sourire en amie
Le risque à ce moment pouvait paraître mince
Qu’il perde son pari sorte de son chemin

Oui mais si le chômage a cessé de s’étendre
On a vu cet espoir fatiguer les attentes
Se faire désirer à la fin trop longtemps

La foi présidentielle a fini par s’éteindre
Un regain de faveur devenait hors d’atteinte
Le but était si proche et pourtant si lointain

 

Après la nouvelle de son renoncement à l’élection de 2017, annoncée par le Président de la République (titre qu’il a tendance à prononcer lui-même « Présent de la Réplique » quand il parle vite en avalant les syllabes), Le Canard enchaîné du 28 décembre 2016 a publié en première page un dessin de Lefred-Thouron montrant trois personnages perplexes : l’un reste silencieux, un autre s’interroge : « La courbe du chômage s’inverse, et pourtant, Hollande ne se représente pas… », tandis que le troisième répond : « Ultime promesse non tenue ! »

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : à chaque année suffit sa peine

A chaque jour suffit sa peine
On veut le soir trouver la paix
S’asseoir souffler pauvre bipède
Mais le souci qui nous malmène
S’arrête peu sinon jamais

Malgré l’espoir qu’ils soient en panne
Les vieux tourments ne cessent pas
Ne souffrant pas les escapades
Ils font de nous des monomanes
Il tournent mal dans l’estomac

A chaque année son lot d’épines
On aimerait plus de répit
Des sentiments plus purs limpides
Et que Noël qui s’illumine
Epanouisse une accalmie

 

« Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain : le lendemain s’inquiétera de lui-même. » A la fin de cette parole évangélique se trouve un célèbre octosyllabe en version française : « à chaque jour suffit sa peine » (Matthieu 6.34), dans lequel on peut remplacer « jour » par « année » pour célébrer les douze mois qui se terminent en décembre et les douze qui vont suivre.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : opération du genou

 

Quand on aime les mots la langue médicale
N’est pas sans poésie mais à la condition
D’aimer aussi le corps et ses réparations
D’accepter comme un bien le mal chirurgical

La patiente a reçu un genou en métal
L’arthrose ayant causé d’importantes lésions
La marche en liberté devenait illusion
D’où cette opération d’arthroplastie totale

En titane peut-être ou en chrome cobalt
Avec une rotule en polyéthylène
La prothèse agira comme une force occulte

A la fin des douleurs accompagnées de spleen
Elle sera l’espoir de monter désinvolte
A un plus haut niveau que les surfaces planes

 

 

La pose d’une prothèse remplaçant l’articulation du genou est devenue une opération relativement courante. Elle remédie aux lésions de l’arthrose qui peuvent rendre très douloureux le fonctionnement de cette articulation complexe, essentielle pour la liberté d’aller et de venir. Dans les hôpitaux qui pratiquent ces interventions, celles-ci ont évolué dans le même sens que les autres activités de soin, c’est-à-dire qu’on tend à réduire au minimum la durée des hospitalisations pour faire des économies (et il semble que certains politiciens nous promettent encore pire en voulant que ça saigne !), ce qui ne va pas sans poser des problèmes de suivi post-opératoire, en ce qui concerne par exemple le traitement indispensable de la douleur, l’évolution des oedèmes et hématomes de la cuisse et de la jambe consécutifs à l’opération, le risque de phlébite (inflammation d’une veine)… Bien que la marche soit tout de suite possible, et que le séjour à l’hôpital ne dure que deux ou trois jours, une période de rééducation de plusieurs semaines est ensuite nécessaire, au cours de laquelle le patient doit s’astreindre à des exercices, seul et avec un kinésithérapeute, de manière à pouvoir faire face aux situations de la vie courante : si la marche en terrain plat requiert une (génu)flexion de 60 degrés, dans un escalier la flexion doit atteindre au moins 110 à 120 degrés, et davantage encore dans les transports en commun ou pour faire du sport. Les personnes opérées reçoivent du chirurgien un certificat attestant que leur prothèse articulaire est susceptible de déclencher les alarmes des portiques de sécurité dans les aéroports, les gares ou les grands magasins.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les couleurs de la météo

La météo sa couleur nous alerte
Annonce en rouge un grand coup de balai
L’intempérie colore ainsi les cartes
Même en violet dans le pire des cas

Mais plus souvent le danger reste orange
Lorsque la pluie ne crée pas de torrents
Lorsque le vent ne pousse pas l’orage
Sous les rayons d’une sinistre aura

Des nues chargées de rafales s’agrègent
Dans un gréement d’invisibles agrès
Ne cherchons pas quel démon les dirige
Nul ange noir aucune walkyrie

La dépression qui s’éloigne s’écarte
Entraîne encore un dernier reliquat
Puis laisse place à l’espérance verte
Et c’est le calme après le temps mauvais

 

La vigilance météorologique attire l’attention sur les risques d’une situation de mauvais temps et fait connaître les précautions pour se protéger. Des préalertes (en jaune) sont émises jusqu’à 48 heures à l’avance quand des évènements sont probables mais que des changements dans l’intensité, la trajectoire et/ou la durée peuvent se produire. Quand les météorologues sont sûrs que l’évènement va se produire, une carte de France des alertes, actualisée au moins deux fois par jour, signale le danger menaçant un ou plusieurs départements dans les 24 heures. Chaque département est coloré selon la situation météorologique et le niveau de vigilance nécessaire. En cas de vagues-submersion, le littoral des départements côtiers concernés est également coloré. La gradation des couleurs s’inspire de celle qui est utilisée pour les feux de circulation routière. Le vert indique une situation où aucune vigilance particulière n’est requise, le niveau d’alerte orange un phénomène d’intensité modérée, le niveau rouge un phénomène d’intensité forte et le niveau maximal violet un phénomène très fort. Un pictogramme précise sur la carte le type de phénomène prévu : vent violent, vagues-submersion, pluie-inondation, inondation, orages, neige/verglas, avalanches, canicule, grand froid. La carte est accompagnée de bulletins actualisés aussi souvent que nécessaire, qui précisent l’évolution du phénomène, sa trajectoire, son intensité et sa fin. Un système européen de vigilance, Meteoalarm, utilisant la même symbolique des couleurs, fournit des informations sur les conditions météorologiques attendues partout en Europe.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les chiffres des statistiques et des sondages

Elle est parfois pipeau jouant un air de fifre
En sorte qu’on sait mal ce qu’elle signifie
Partout la statistique à nos oreilles siffle
Et ses dénombrements trompeusement précis
Nous soûlent tous les jours plus qu’ils ne nous enivrent
En nous étourdissant de données infinies

Celui qui veut comprendre est à la peine il souffre
Il aime la justesse or elle se dissout
Dans les marges d’erreur le réel se camoufle
On sonde l’opinion sur des sujets trop mous
Pour la science dure et cet écart entrouvre
Un hiatus où le vrai se perd au fond du trou

Nous vivons dans un siècle envahi par les chiffres
Embrouillant la pensée des humains réfléchis
Quand pour s’en distancier l’esprit douteur persifle
Il voit le professeur le politique aussi
Le journaliste idem désireux de les suivre
Entrer dans le manège et boucler le circuit

Le sceptique aperçoit comme un début de gouffre
Entre la vérité dont il garde le goût
Et les trucs sondagiers qu’on avoue dans un souffle
Il se demande alors ce qu’il y a dessous
Ce que les taux ratios pourcentages recouvrent
Et pour l’entendement quel en sera le coût

 

 

Les chiffres ont avec la vérité un rapport double : tantôt ils la révèlent, tantôt ils la dissimulent. Le premier de ces aspects est celui que l’on retient en général, mais c’est le second qui nous occupe ici. Les chiffres sont trompeurs dans la mesure même où ils semblent être une garantie de précision et d’exactitude mathématiques, alors que l’apparence de sérieux est un moyen de dissimuler plus facilement leur caractère erroné. On se pose trop rarement la question de leurs sources et de leur fabrication. On part du présupposé que les insuffisances ou les faussetés initiales affectant les données de base et leur collecte peuvent être compensées, rectifiées par un traitement scientifique a posteriori. Dans le domaine de l’opinion, des médias d’opinion, des sondages d’opinion, on feint de croire que lorsque dans une enquête on interroge une personne, celle-ci exprime sans ignorance ni mensonge une vérité à laquelle l’enquêteur peut accorder foi. Les marges d’erreur n’intéressent pas grand monde, pas plus que les méthodes de redressement qui consistent en fait, qu’on l’avoue ou non, à manipuler les données dites « brutes ». En France, les « statistiques ethniques » ne sont pas autorisées, mais on entend sans cesse des discours dont les auteurs raisonnent comme s’ils pouvaient dire des choses indéniables à partir de chiffres en principe inexistants. On décompte les immigrés clandestins en faisant comme si « clandestin » ne signifiait pas secret, caché. Lorsque, de manière apparemment vertueuse, les sources sont mentionnées, il arrive qu’elles se réfèrent à d’autres sources dans une chaîne de renvois aboutissant à des chiffres sortis de nulle part.

P.-S. Ce poème accompagné de son texte en prose a été écrit et publié avant que ne soient connus les résultats de l’élection présidentielle américaine du 8 novembre 2016. Ces résultats, comme on le sait, ont fait mentir les sondages et autres prévisions médiatiques.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : la Commission européenne et la ploutocratie

 

La Commission qui réside à Bruxelles
Remplit sa tâche avec un vrai succès
Pour le profit des lobbys lucratifs
Les gens pour elle ont peu de sympathie
« Ploutocratie » résume son portrait
Le capital est sa grande patrie

Son président a trouvé très facile
De pantoufler sans crainte ni souci
Pas de scrupule en partant qui l’étouffe
Ni même gêne avec légère toux
Mais un dédain des effets désastreux
Le capital est sa grande patrie

Le bien public devient ainsi vassal
Du fric régnant sur le peuple forçat
Dans les fauteuils s’installent des tartuffes
L’hypocrisie est leur seule vertu
La Commission n’est d’aucune contrée
Le capital est sa grande patrie

Son nouveau chef suivra les mêmes traces
Auparavant premier ministre ultra
D’un faux Etat dont la finance triche
Le capital est sa grande patrie

 

Le pantouflage de José Manuel Barroso passe mal. Ancien maoïste ayant rejoint la droite libérale, ancien premier ministre portugais, il a été président (2004-2014) d’une Commission européenne dont les thèmes de prédilection sont la libre circulation et la libre concurrence. Avant sa présidence, il s’était fait connaître pour avoir organisé avec George Bush et Tony Blair le sommet des Açores à la veille de l’invasion de l’Irak.  Il met à présent son carnet d’adresses au service de la banque américaine Goldman Sachs qui a contribué par ses pratiques à la crise économique mondiale de 2008 et au naufrage de la Grèce. La nouvelle recrue sera chargée de gérer depuis Londres les conséquences du Brexit : éventuellement contre Bruxelles ? Une pétition de protestation signée par 150 000 internautes a été remise au successeur de Barroso, Jean-Claude Juncker. Elle a été initiée par des fonctionnaires de la Commission (article du journal Le Monde daté des 16-17 octobre 2016). Ce fait rend invraisemblable le titre cet article, titre qui reproche à M. Barroso d’avoir laissé la technostructure lui imposer ses vues. Drôle de monde où les fonctionnaires se retourneraient donc contre qui est censé leur avoir laissé la bride sur le cou ! Notons l’étrange discrétion de cet article au sujet de Jean-Claude Juncker, qui a fait pire que son prédécesseur : resté des années durant à la tête du Luxembourg dont il a fortement renforcé le caractère de paradis fiscal, il a nui ainsi à tous les efforts de moralisation financière en Europe. Parlons aussi des anciens commissaires de l’ère Barroso, Viviane Reding, par exemple, ancienne commissaire à la justice, aux droits fondamentaux et à la citoyenneté, de 2009 à 2014. Si prompte naguère à donner à la France des leçons de morale politique (en matière d’immigration), elle s’est recasée dans plusieurs conseils d’administration privés en se montrant au moins aussi « pantouflarde » que son ancien patron.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : poème rustique

En cette fin d’été prolifèrent les mouches
Au grenier leur nuée bourdonne de remous
Mais beaucoup sont tombées sur le sol qu’elles jonchent
Tandis que sur le toit roucoulent des pigeons

Elles sont un produit des colonies de vaches
Parsemant ce pays de bocage et calva
Dans la ferme à côté des ruminantes crèchent
Une stabulation presque dans le secret

Dans l’espace des prés s’exercent des pouliches
Où sinueusement le ruisseau fait son lit
Soudain s’en vont sans cavalier qui les chevauche
Regardées d’un œil rond par des broutards ou veaux

Mainte abeille affairée d’on ne sait quelle ruche
Vient butiner les fleurs qui n’ont pas disparu
Le chant du coq résonne et les oiseaux des branches
Laissent dans mes pensées des ramages vibrants

 

A la campagne, on finit par ne plus percevoir l’agitation des animaux ni leurs bruits. A l’aurore on oublie le coq, celui de La Fontaine dont il est question dans la fable de « La vieille et les deux servantes » : « Maudit coq, tu mourras ! » De même qu’on n’est plus réveillé par les volées de cloches à sept heures du matin le dimanche. Si l’on y prête attention de nouveau, tout un monde visuel et sonore réapparaît, où l’homme peut avoir alors la sensation et le sentiment d’être assailli par la rumeur et même le brouhaha de tant de vies diverses autour de lui, au point de ne plus s’entendre lui-même. Ces vies sont pour une bonne part le produit de l’activité humaine, c’est-à-dire de la « domestication » des animaux : mammifères bien sûr, chats, chiens, cochons, ânes, moutons, chevaux, vaches (grosses productrices de lait, de viande et de méthane),  mais aussi oiseaux, insectes – à six pattes – tels que la  mouche, « musca domestica » (on parle de sa relation de commensalisme étroit avec l’homme), et même araignées – à huit pattes – très présentes dans les maisons, par exemple la « tegenaria domestica ». Au bout du compte, la nature animale qui nous environne est, comme la nature végétale, une culture.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les nus antiques, idéalisme, réalisme et liberté

 

Lisses parfaitement dans leur nudité glabre
En marbre de Paros avivant leur éclat
Ces statues magnifient le corps et le célèbrent
On ne peut les voyant dire d’elles c’est laid

Douées de proportions produites par les nombres
Harmonie d’où provient leur durable renom
Aphrodite accroupie ou Vénus qui se cambre
Elles ne sont en rien danseuses de cancan

Ce n’est pas d’aujourd’hui que les femmes s’épilent
Et le sculpteur jadis éliminait leurs poils
Pour créer des beautés dignes d’une acropole

Hercule quant à lui montre ses testicules
De grosseur inégale au naturel tels quels
Sous la toison pubienne et le pénis tranquille

 

Dans ce monde où la pruderie religieuse est de retour, les statues gréco-romaines semblent militer pour la liberté du corps. Mais si les statues des déesses de l’antiquité sont nues, elles ne sont pas « à poil ». Elles montrent des aisselles et des pubis toujours lisses et polis. Les femmes de cette époque, à l’opposé des hommes, préféraient éliminer leur pilosité, en utilisant pour ce faire le rasoir, les produits dépilatoires, et même la flamme. Aristophane les fait parler sur ce sujet : « Tu ne le verras pas couvert de poils, mais épilé à la lampe »  (Lysistrata, 824-828), dit l’une d’elles à propos de son sexe, son « sakandros », littéralement son « sac pour l’homme » ; une autre fait l’éloge de la lampe : « Seule tu éclaires les secrets recoins de nos cuisses, flambant le poil qui y fleurit » (L’Assemblée des femmes, 12-14). A l’opposé, les statues masculines de la même époque conservent leur pilosité pubienne. Un article du journal Le Monde du 29 août 2016 intitulé « De l’asymétrie chez les valseuses » nous informe que dans son Histoire de l’art de l’antiquité, datant de 1764, l’historien et archéologue allemand Winckelmann a noté : « Les parties naturelles ont aussi leurs beautés particulières dans les figures antiques. En ce qui concerne les testicules, le gauche est toujours plus gros que le droit, ainsi qu’on l’a remarqué dans la nature. » Ce fait a été confirmé par une étude publiée en 1976 par la revue scientifique Nature, sous la signature d’un médecin britannique, Chris McManus, qui a étudié une centaine de statues dans les musées. Il s’avère que les sculpteurs de l’antiquité taillaient effectivement le testicule gauche plus bas et plus gros. Cela dit, une étude hongkongaise publiée en 1960 dans le Journal of Anatomy, fondée sur l’examen de 500 hommes, a conclu que si le testicule de droite est (au moins deux fois sur trois) plus haut chez les droitiers, cette proportion s’inverse chez les gauchers. Bref, le sujet relève de la science !

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le blason de l’été

 

Le sable de la plage était presque un désert
Où de la solitude errait en liberté
Mais il suffit pour le peupler qu’un ciel d’azur
Déploie sa profondeur sa hauteur sans mesure
Le blason de l’été bleuit transfiguré

Le corps dès qu’il fait beau se soumet au désir
De prendre des couleurs jusqu’à l’anesthésie
Quand le rayonnement lui prodigue des ors
Et des ultraviolets lumière qu’il adore
Le blason de l’été s’en trouve redoré

Sans penser que la ride et la tache d’usure
Risquent de lui laisser des traces bien cousues
L’estivante somnole insoucieuse des heures
Le soleil lui tatoue faussement caresseur
Ce blason qui la marque au lieu de l’effleurer

 

Le blason, dont la science est l’héraldique, c’est-à-dire l’étude des armoiries, est l’ensemble des signes distinctifs et emblèmes d’un noble ou d’une collectivité, inscrits dans le cadre d’un écu (en forme de bouclier). L’émail est le nom utilisé dans cette discipline pour la couleur : azur, argent, or, gueules (rouge), orangé, pourpre, sable (noir), sinople (vert)… Par exemple, le blason de la ville de Paris a été décrit de la manière suivante à la fin du XVIIe siècle : « De gueules à la nef équipée et habillée d’argent voguant sur des ondes du même mouvant de la pointe, au chef d’azur semé de fleurs de lys d’or ». C’est-à-dire qu’il représente un navire argenté voguant sur des flots de même couleur, dont le dessin est surmonté d’une bande bleue semée de fleurs de lys dorées. L’expression « redorer son blason », qui se disait d’un noble pauvre épousant une riche roturière, est encore en usage de nos jours pour désigner une situation où l’on rétablit son prestige par une réussite. On appelle aussi blason un poème dont Clément Marot (1496-1544) a inventé le genre moderne avec sa louange du « beau tétin » dans ses Épigrammes (1535). A la suite de quoi ont fleuri sur ce modèle les éloges (ou satires) anatomiques. Dans un blason poétique, il s’agit de décrire une partie du corps, principalement du corps féminin, ou, plus largement, les qualités ou défauts d’un être ou d’une chose…

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : troisième anniversaire

Avec un pistolet qui crache inoffensif
De l’eau pour arroser des feuillaisons roussies
L’enfant donnant à boire aux plantes qui ont soif
désaltère les fleurs aux pétales de soie

Buzz L’Eclair est sorti de son aéronef
Pour fêter les trois ans de Sacha garçonnet
Autre cadeau reçu la tenue de triomphe
Que revêt Spiderman volant mieux qu’un avion

Mais le plus beau présent qui s’offre à l’esprit neuf
de Sacha c’est la vie qu’il découvre sans pause
Toujours en mouvement sans vouloir de repos

Côté jardin ou plage ou côté roches creuses
Piscines pour crevette et pour crabes nombreux
Son émerveillement me suggère ces strophes

 

A trois ans, on parle de mieux en mieux. On suit la logique de la langue, en disant « je vas » comme « tu vas », ou encore « ma épée », comme le voudrait normalement le féminin, au lieu de « mon épée » comme disent les adultes. Au bord de la mer, on craint les bernard-l’hermite, modèles réduits qui courent sur le sable avec une coquille d’emprunt sur le dos, abri sous lequel on voit s’agiter les pinces ; on compare les trous d’eau dans les rochers à des piscines pour les crustacés, et on constate que les crevettes y sont beaucoup plus petites que celles que l’on vend « au magasin ». Au jardin, on remplit avec du gravier le camion-benne en plastique, et quand Mamyvonne, l’instant d’après, parle de gravillon, on prétend corriger le mot qu’elle emploie, avant de comprendre, tout étonné, que deux mots différents peuvent dire à peu près la même chose. On aime depuis longtemps les dessins animés (qu’on appelait naguère des « només »), en particulier celui où les voitures vous regardent avec de grands yeux. On aime aussi les super-héros qui combattent les méchants dans les airs. Mais dans le vrai ciel le mouvement et le vacarme d’un hélicoptère qui passe le long de la côte ne sont pas moins intéressants.

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le massacre du 14 juillet à Nice

Ils n’avaient pas prévu disent-ils qu’une foule
Puisse être percutée par un lourd camion fou
Conduit dans un accès de haine triomphale
Par un furieux qu’on croit suppôt du califat
Nos serviteurs d’Etat sont pris au dépourvu
Prédisant un coup dur ils ne l’ont pas prévu

La foule était venue pour le feu d’artifice
Elle avait envahi sans que nul se méfie
L’avenue promenade et s’offrait en confiance
Au danger devenu tout à coup terrifiant
Nos serviteurs d’Etat sont pris au dépourvu
Prédisant un coup dur ils ne l’ont pas prévu

Il fallait avant tout ne pas gâcher la fête
Ne pas dramatiser le risque d’un méfait
Par trop de précautions telle a été la faute
Qui pèsera sur ceux qui ont raisonné faux
Nos serviteurs d’Etat sont pris au dépourvu
Prédisant un coup dur ils ne l’ont pas prévu

Ils ont beau répéter paroles subterfuges
Qu’on ne pouvait mieux faire et qu’ils en sont confus
Sauront-ils apaiser l’inquiétude profonde
L’insouciance est en berne et l’on atteint le fond
Nos serviteurs d’Etat sont pris au dépourvu
Prédisant un coup dur ils ne l’ont pas prévu

 

 

Ce nouveau massacre suscite cette fois de la colère non seulement contre son ou ses auteurs, mais aussi contre la légèreté des pouvoirs publics. Dans un climat de danger durable reconnu par le gouvernement lui-même, au moment où se déployait et en mettait plein la vue, dans l’esthétisme et l’excès complaisants, un feu d’artifice parisien mobilisant des forces de sécurité importantes, celui de Nice était à peine protégé, par des effectifs très insuffisants, équipés de quelques armes de poing, et par des barrages routiers déficients. Sur la « Promenade des Anglais », ces barrages ont offert un boulevard à un camion de 19 tonnes accélérant sans obstacle pour foncer dans la foule et faire 84 morts et 202 blessés. Ce « modus operandi », expression que répètent désormais à l’envi les journalistes, est bien connu depuis longtemps, et il est expressément préconisé par la propagande des tueurs, ce qui n’a pas empêché le discours médiatique de nous seriner que nous serions confrontés à des méthodes terroristes inédites. Pour revenir à Nice, le ministre de l’intérieur nous a expliqué que le camion, conduit par un Tunisien présumé islamiste, a pris de court les policiers en passant tout simplement par le trottoir pour contourner le barrage. Comme s’il s’agissait d’une excuse, alors qu’il s’agit objectivement d’une critique majeure mettant en évidence l’insuffisance du dispositif de protection.

Dans le même sens que ce qui est dit ci-dessus, voir sur internet l’enquête du journal Libération intitulée : « Sécurité à Nice. 370 mètres de questions », et « Attentat de Nice: la réponse de Libération à Bernard Cazeneuve », enquête publiée les 20 et 21 juillet 2016, postérieurement au présent article.
Quant au nombre des victimes décédées, il est passé de 84 à 86 en août.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Brexit

Amarrage largué par un référendum
Les Anglais ont voté mais non comme un seul homme
Contre le continent son kaléidoscope
Scruté dans leur lunette ou même au télescope
En reprenant conscience à l’heure du réveil
Ils se sont écriés sans connaître Corneille
« Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
« Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau »

Marchands et financiers boursiers de Londinium
(C’est ainsi qu’on nommait Londres du temps de Rome)
Et l’Ecosse comme eux dans un désir d’Europe
Voudraient garder le lien mais le reste a dit stop
Le reste a dit courage il faut avoir des couilles
Quitter la compagnie des mangeurs de grenouilles
Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau

Après avoir cherché le profit maximum
Dans l’union de pays valant mieux que leur somme
Ils quittent cet ensemble où sans cesse on écope
Que des Germains bornés dirigent vers un flop
Et dont on ne sait plus qui tient le gouvernail
Ils se sont exclamés mieux vaut que l’on s’en aille
Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau

 

 

Le 23 juin 2016 les Britanniques ont voté par référendum pour la sortie du Royaume-Uni hors de l’Union européenne (à une majorité de 51,9 %, face à une forte minorité londonienne et écossaise), une sécession appelée Brexit, contraction des mots « Britain » et « exit », de même qu’il a été question précédemment d’un « Grexit » pour la Grèce. En ce qui concerne l’analyse des votes par tranches d’âge, les chiffres ne sont pas fiables (voir à ce sujet l’article du journal Le Monde daté des 24-28 juin). L’opposition à l’intégration européenne a été accentuée par la crise économique y compris celle de l’euro, puis par la crise des migrants cherchant refuge en Europe. Le débat a porté sur la question de savoir dans quelle situation le Royaume-Uni aurait le plus à gagner : à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Union européenne ? Les Anglais ont eu, une fois de plus, un double comportement, caractérisé à la fois par une volonté d’indépendance courageuse, et par une tendance au marchandage de boutiquiers, « illustrée » en son temps par Margaret Thatcher. Après leur acte de courage du 23 juin 2016 – intelligent ou non, l’avenir le dira -, la tendance au marchandage s’est aussitôt manifestée : d’une part, ils ont signifié à l’Europe continentale, très pressée de clarifier la situation, leur intention de prendre tout leur temps pour la mise en œuvre d’un Brexit avantageux ; d’autre part ils ont laissé entendre qu’après leur période d’appartenance à l’Union européenne, où ils avaient le pied droit dedans et le pied gauche dehors, ils pourraient peut-être se limiter à changer de pied. On ne sait donc pas encore si la conclusion définitive de cette affaire (tragédie ou tragicomédie ?) sera celle de ces vers de Corneille cités par Littré dans son dictionnaire : « Sur les noires couleurs d’un si triste tableau, / Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau » (Rodogune, II, 3).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : l’amour du livre et des bibliothèques

Ami tu vois l’égarement d’un monde
Poussé toujours par de nouveaux démons
L’amour du livre et des bibliothèques
Sage ferveur n’est plus ce qu’il était

Dans le regret que la numismatique
N’éveille plus passion ni sympathie
Ami tu vois l’égarement d’un monde
Poussé toujours par de nouveaux démons

Cédant la place aux joueurs de pétanque
Les érudits n’ont-ils pas fait leur temps
Les fins lettrés ne sont plus à la mode
Tout est régi par l’offre et la demande
Ami tu vois l’égarement du monde

 

 

Un ami que nous connaissons depuis la khâgne de Strasbourg, longtemps professeur à l’université de Bordeaux, nous a envoyé récemment des nouvelles de lui-même et de ses activités. « La Société des bibliophiles de Guyenne, écrit-il, éditrice de la Revue française d’histoire du livre, est descendue en 150 ans de 400 à 43 adhérents, dont 14 présents. L’Estampe d’Aquitaine vient de tenir son assemblée générale avec deux présents. Le cours d’initiation à la numismatique que j’ai organisé avait un seul auditeur, une prof d’histoire retraitée. Le cercle numismatique Bertrand Andrieu est passé de 24 à 4 membres. L’adjoint aux affaires culturelles… a proposé à la société linnéenne qui remonte au XVIIIe siècle de jeter sa bibliothèque à la benne pour faire place à une bibliothèque enfantine… Où va le monde ? »

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le remplacement de l’humain par l’automate

La machine à billets de l’agence bancaire
Avale votre carte et vous crache un ticket
« Carte non retirée » prise en otage car
Vous avez trop tardé début d’un long tracas

Vous allez vivre alors l’émotion que procure
Un douloureux effort impatiemment vécu
Pour qu’on vous restitue après plainte et recours
La somme débitée qui semble un mauvais coup

L’automate dit-on jamais ne réalise
Aucun décaissement machine scrupuleuse
Quand le client n’a pas repris sa carte bleue

Pourtant vous constatez malgré tout qu’il vous lèse
Et qu’il paraît faillible au point même qu’il ose
Comme un vulgaire humain tricherie et culot

 

 

Les automates combinant informatique et mécanique ont largement supplanté l’humain dans la vie quotidienne, pour la délivrance des titres de transport (train, métro, tram…), pour le passage aux péages d’autoroute, pour la distribution des billets de banque assurée par les DAB (distributeurs automatiques de billets), etc. Ils effectuent désormais la tâche de divers préposés, poinçonneurs, guichetiers, et même contrôleurs, mais la substitution n’est pas totale, car une partie du travail a été reportée sur le client ou l’usager prié de contribuer activement aux opérations par lesquelles son compte bancaire est débité. Le caractère automatique de la machine fait croire à tort à son infaillibilité, ce qui ne facilite pas la résolution des conflits en cas de réclamation, car les entreprises prestataires de service ont tendance à croire d’emblée que c’est le client humain qui se trompe et qui a tort. Il faudrait parler aussi de la fraude et des fraudeurs face auxquels l’automate est assez démuni, mais les entreprises s’en soucient modérément dans la mesure où elles ont la possibilité d’en répercuter le coût sur le client captif en majorant le prix de la prestation.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : un mois de mai sous les nuages

 

A présent la mésange ou le merle ou la grive
Chantent que les félins n’ont pas assez de griffes
Pour la chasse aux oiseaux quand l’aube claire arrive
En fin de nuit les chats ne sont plus assez gris

Souvent au mois de mai le peuple fait la grève
On voit donc refleurir espérance et grief
Dans les manifs la casse hypothèque le rêve
Ce printemps n’est pas beau mais on pense au progrès

La Seine en grossissant rappelle qu’elle est fleuve
Nourri des affluents son flot qui monte lave
Pont de l’Alma les pieds puis les jambes du Zouave

Gorgés bien saturés de grandes eaux qui pleuvent
Dans l’espoir de décrue et de lumière blonde
Nous attendons qu’enfin le soleil nous inonde

 

En cette année 2016, les inondations ont fait beaucoup de dégâts dans le bassin de la Seine, et le spectre de 1910 a resurgi, celui de la crue centennale. A Paris, du vendredi soir 3 juin au samedi 4 juin, la Seine a atteint la cote 6 m 10 au pont d’Austerlitz et au pont de l’Alma, un niveau cependant un peu inférieur à la crue de 1982 (6, 15 m), et très inférieur à celle de 1910 (8, 62 m). En 1982 et 2016, on a vu que de fortes précipitations peuvent entraîner des débordements majeurs non seulement en hiver comme en 1910, mais aussi au printemps, et que les lacs-réservoirs créés en amont de Paris pour éviter le retour de ce genre de catastrophe ne retiennent plus assez les eaux de la Seine et de ses affluents. Depuis cent ans on a beaucoup construit dans le lit des cours d’eau en région parisienne, ce qui contribue à accroître fortement les risques, notamment à Paris, et nos dirigeants y sont pour beaucoup. En se disant probablement : « après moi le déluge », ils ont ajouté aux sites sensibles au bord du fleuve la Bibliothèque Nationale de France, le ministère de l’économie et des finances quai de Bercy, le musée d’Orsay, le musée du quai Branly, pour ne parler que d’exemples récents….
Le printemps 2016 a été marqué également par de nombreuses grèves de protestation contre une « logique » économique, ou plutôt une antilogique, préconisée par des organisations internationales « hors sol », qui recommandent de faciliter les licenciements pour lutter contre le chômage, et de faire prévaloir la règle particulière sur la règle générale, que ce soit dans les entreprises ou dans l’administration, afin, dit-on, de se rapprocher du terrain ! Mais la démocratie, ce n’est pas cette déraison, c’est au contraire le respect de la raison dont Descartes nous a dit (non sans ironie, si l’on en juge d’après la conduite de nos dirigeants) que c’est la chose du monde la mieux partagée.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : « verba volant » ?

A l’opposé de l’acte scriptural
Qui va garder ce que l’on écrira
Filles de l’air les paroles verbales
Volent au vent plus que tout ici-bas
Bien que parfois ce ne soient pas des bulles
Mais des idées qu’un souffle distribue
Pour mieux saisir le sens du mot parole
Il faut savoir qu’il vient de parabole

Un bruit de fond subsiste intemporel
Né de bien loin se poursuit sans arrêt
Depuis le temps de la tour de Babel
Il se propage au gré des alphabets
Rumeur murmure ou long conciliabule
Il vit toujours et n’est jamais fourbu
Pour mieux saisir le sens du mot parole
Il faut savoir qu’il vient de parabole

Quand se remuent des vocables fébriles
Une pensée peut nous servir d’abri
Contre leur flot labile et volubile
Une pensée maîtresse du débit
Qui réagit si la phrase fabule
Qui veut du vrai du parler sans abus
Pour mieux saisir le sens du mot parole
Il faut savoir qu’il vient de parabole

 

 

« Verba volant, scripta manent », nous dit un proverbe latin : les paroles s’envolent, les écrits restent. On peut citer dans le même ordre d’idées plusieurs proverbes ou expressions opposant les paroles non seulement aux écrits mais aux actes, comme : « c’est un moulin à paroles », « payer quelqu’un de paroles », ou de « belles (bonnes) paroles »… Au contraire, dans la tradition chrétienne par exemple, la parole est souvent valorisée. Dans les langues dites romanes, les mots qui la désignent (parole et parler en français, parola et parlare en italien, palabra en espagnol, palavra en portugais…), dérivent tous de parabole, et l’on sait que celle-ci, en tant qu’elle désigne un récit allégorique porteur d’un enseignement moral et religieux, est l’un des modes d’expression favoris des évangiles. De la même étymologie relèvent « parlement » en français, «parliament » en anglais. On dit aussi « parole d’honneur », « tenir parole ». Le même mot est ainsi valorisé ou dévalorisé selon les circonstances. C’est aussi le cas de «verbe», dont il est question plus haut sous sa forme latine. L’expression « verbe de Dieu » a été courante, en accord avec le début de l’évangile de Jean : « Au commencement était le Verbe » (du moins dans le texte latin, car le texte grec du même évangile nous dit : « Au commencement était le logos »). Plusieurs mots ou expressions dérivés du « verbum » latin sont au contraire péjoratifs : « verbalisme, verbeux, verbosité, « avoir le verbe haut »… Ces ambivalences sémantiques de la parole et du verbe rappellent la formule du fabuliste Esope : « La langue est la meilleure et la pire des choses. »

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : chiens sur la plage

Trop basse est la marée pour que les vagues rincent
Les déchets déposés par les arrière-trains
La mer au bord du sable a dessiné des fronces
Mais n’a pu nettoyer les crottes les étrons

Bien que la préfecture interdise l’errance
Et autres jeux canins sur la plage et l’estran
Passant avec toutou le maître ou la maîtresse
Regardent le panneau d’un œil plus que distrait

Ils sont en infraction mais n’ont pas l’air contrit
Dans l’espace désert en gris sur cette rive
Où l’animal déploie son énergie motrice

Lorsque le lendemain le soleil renaîtra
Faisant place aux humains les chiens que l’on entrave
Essaieront de laisser de nouveau quelques traces

 

Le règlement sanitaire du Finistère interdit les chiens sur les plages. Enhardis par l’absence de gendarme, ceux (ou celles) de leurs propriétaires qui ne veulent pas respecter cette règle, comme s’ils confondaient leur liberté avec celle de leur animal, sont prêts à utiliser n’importe quel argument, par exemple : s’ils sont tenus en laisse, les chiens sont autorisés (ce qui est faux) ; mon chien sait se retenir de faire ses besoins ; je ramasse les déjections (mais le chien s’aventure trop loin devant le maître pour que celui-ci puisse repérer l’endroit d’une excrétion) ; je suis marin-pêcheur, et je sais que l’océan absorbe bien d’autres saletés, alors je me fous des merdes sur la plage ; ou encore : je fais ce que je veux, je suis chez moi ici… En réplique à ce dernier argument, des promeneurs ont répondu, au bord de la plage, non loin d’un panneau d’interdiction, qu’ils étaient bretons eux aussi, et que « même les Bretons savent lire »… Soyons juste, la question des excréments canins ne se pose pas seulement sur les côtes bretonnes, on en sait quelque chose un peu partout en France et ailleurs, par exemple dans les rues des villes. Mais le problème des plages, c’est que les humains qui les fréquentent ont l’habitude de s’y allonger quand il fait beau, au risque de côtoyer une crotte de trop près. Heureusement, la marée nettoie, du moins sur les côtes où elle existe, mais l’eau elle-même ne s’en trouve pas plus propre. Il faudrait aussi parler des mégots jetés en tous lieux, que ce soit sur le sable des côtes ou sur le bitume des trottoirs.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : rondeau des injures et des jurons

 

Cornus cocus couillons et malotrus
Cocards cornards fêtards et durs paillards
Au Moyen Age où ces mots pleuvaient dru
La poésie pleine d’esprit gaillard

Enumérait sans oublier son art
En bruits de langue usant de termes crus
Cornus cocus couillons et malotrus
Cocards cornards fêtards et durs paillards

Insulte injure et jurons  furibards
C’est un passé qui n’a pas disparu
Car de nos jours merde et putain conard
Font aussi bien que les vieux corneculs
Cornus cocus couillons et malotrus

 

 

De nos jours on entend à tout bout de champ des exclamations et invectives telles que merde, putain, conard ou conasse, voire bordel de merde, même de la part de philosophes et autres personnes a priori bien élevées ! Ces mots méritent un rondeau analogue à celui qui a été écrit par le poète médiéval Eustache Morel dit Deschamps (rondeau 45, ou 180 c dans le manuscrit de référence), dont le refrain est tout en allitérations et assonances :
« Cocus, camus, cornus et malotrus,
Cocarts, cornards, fêtards et durs paillards. »
Cocart, qui vient de coq, signifiait coquet prétentieux. Malotru signifiait mal pourvu, mal fait. Faitard, mou, paresseux, résulte de la convergence entre fêtard, dérivé de fêter, et un composé de faire et tard (fait tard). Par égard pour Albert Camus, pour lui éviter un mauvais voisinage, le nom commun homonyme, désignant celui dont l’appendice nasal est court, a été remplacé par un autre…

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : poésie et musique au XIVe siècle

N’oublions pas le poète Deschamps
Dont le prénom n’est plus de mode Eustache
Mais dont le ton est moderne attachant
Il a écrit tant de vers sans relâche
Curieux de tout rhétoriqueur adroit
Théoricien d’un bel art poétique
Et praticien qui n’avait rien de froid
Sensible aux mots qui font de la musique

Il a loué Du Guesclin chevauchant
Contre l’Anglais célébré son panache
Il a décrit les attraits aguichants
De filles fleurs qui jouent à cache-cache
Plein de verdeur bien que lettré courtois
D’inspiration réaliste et lyrique
Aimant la France en serviteur du roi
Sensible aux mots qui font de la musique

Il admirait non-musicien les chants
Du grand Machaut l’Orphée d’un art sans tache
Auquel il rend des hommages touchants
Comme un disciple au maître se rattache
En évoquant tous les instruments cois
Lorsque a péri ce génie mélodique
Il a parlé de ce deuil d’une voix
Sensible aux mots qui font de la musique

Il a connu la Guerre de Cent Ans
Sans tour d’ivoire où survivre amnésique
Mais il était dans le malheur du temps
Sensible aux mots qui font de la musique

 

Dans la seconde moitié du XIVe siècle, Eustache Deschamps s’est voulu le disciple de Guillaume de Machaut, poète et musicien, bien qu’il ait rompu avec la tradition de mise en musique de la poésie lyrique. Théoricien, après Machaut, des poèmes à forme fixe, il a enrichi, en les ouvrant à tous les thèmes, le rondeau et le  virelai tournés vers l’amour courtois, et ajouté un envoi à la fin des ballades. Auteur d’une oeuvre de 82 000 vers (à comparer aux 60 000 de Machaut et aux 35 000 de Froissart), il a mis l’accent sur le plaisir que la poésie sans la musique peut offrir par ses aspects sonores et formels. Dans  L’art de dictier et de faire chansons, oeuvre en prose composée en 1392, premier traité de versification en langue française, il considère que la musique est une science qui s’apprend, alors qu’on naît poète (dans la tradition du «nascitur poeta» des Latins). Il qualifie de musique artificielle celle de la mélodie et des instruments, qu’il oppose à la musique naturelle, celle des vers, que produit « la bouche en proférant paroles métrifiées ». Le développement de cette nouvelle pratique s’explique en partie par le manque de formation musicale des poètes de son époque et par l’augmentation des lectures privées, sans accompagnement de musique. Accompagnement que les autres poètes de cette génération (Froissart, Christine de Pizan, par exemple) ont abandonné eux aussi. Deschamps considère que la poésie a sa place à elle dans la série des sept arts libéraux (grammaire, logique, rhétorique, géométrie, arithmétique, musique, astronomie). Il inaugure ainsi la notion de lyrisme littéraire en rupture avec le lyrisme musical. Paradoxalement, les formes fixes, liées à l’origine à la musique et à la danse comme le disent les noms mêmes de rondeau ou de ballade, tirent alors du fait de n’être plus chantées une importance nouvelle.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les planètes autour du soleil

Près de l’étoile au centre et loin des bords obscurs
Du grand planétarium commençons par Mercure
Où vraisemblablement la vie n’a pas vécu

Moins proche du soleil la brillante Vénus
Que la rime associe à la froide Uranus
Fait paraître un éclat depuis longtemps connu

La planète suivante est en bleu c’est la Terre
Petite comparée à l’astre Jupiter
Que jadis Galilée passionnément scrutait

La Terre sur orbite entre Vénus et Mars
Entraîne dans son cours la Lune sa comparse
Tournant comme une horloge allant du même pas

Corps de gaz plus lointains Jupiter et Saturne
Décrivent leur ellipse au fond d’un ciel nocturne
En manque de clarté la nuit s’y accentue

Après c’est Uranus au-delà c’est Neptune
Corps de glace trouvé non par bonne fortune
Mais grâce aux équations d’un Le Verrier têtu

Puis se sont révélées Pluton Sedna Eris
Dans l’attraction solaire et l’ombre génitrice
Où renaissent les noms des dieux qui ont péri

Par de savants calculs et puissantes lunettes
Il reste à découvrir de nouvelles planètes
Plus d’objets mystérieux qu’on ne l’imaginait

 

On a découvert au-delà de Pluton, à partir de 2003, plusieurs planètes appelées naines (catégorie incluant désormais Pluton), par exemple Sedna, décrivant des orbites dont la similarité peut s’expliquer par l’influence gravitationnelle d’un corps céleste encore inconnu. C’est ce qui a conduit Konstantin Batygin et Mike Brown du California Institute of Technology à proposer dans un article du 20 janvier 2016 l’existence d’une neuvième planète (non naine) perturbant les petits corps analogues à Pluton. Cette planète dix fois plus massive que la Terre doit avoir une orbite très allongée, et sa révolution autour du soleil serait de 10 000 à 20 000 ans. Selon sa position, elle pourrait être atteinte par une sonde spatiale après un voyage de 57 à 343 ans. Le successeur du télescope spatial Hubble à partir de 2018, le télescope James-Webb, pourra probablement en fournir des images. Les équipes françaises de Jacques Laskar et d’Agnès Fienga en ont précisé les positions possibles dans un article du 22 février 2016. Grâce aux données de la sonde Cassini en orbite depuis 2004 autour de Saturne, la distance entre celle-ci et la Terre est connue avec une marge d’erreur inférieure à 100 m. Ces données ont été utilisées pour tester les effets sur le système solaire de la neuvième planète. La simulation a réduit de moitié les directions dans lesquelles peut se trouver la planète en question et de désigner la plus probable, en définissant les zones où son rajout crée des perturbations de Saturne incompatibles avec les observations, et les zones où il améliore au contraire le modèle de prédiction des distances Terre-Saturne. Cela dit, seule l’observation directe pourra confirmer la découverte. C’est de la même façon qu’à partir d’anomalies dans l’orbite d’Uranus a été trouvée Neptune en 1846, grâce aux calculs du français Le Verrier confirmés peu après par les observations de l’allemand Galle.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : La simplification de l’ortografe

Ceux qui veulent en France amender l’orthographe
Changer p-h en f dans ce réexamen
Vont-ils nous unifier des graphies qui diffèrent
Et fondre couleur fard avec lumière phare
Il leur faudrait pour guide un nouveau saint Christophe
Evitant que leur nom finisse en épitaphe
Sur le bord du chemin

Face à eux bec et ongle et par la dent la griffe
Ceux qui veulent garder l’héritage commun
Des mots venus de loin refusent de défaire
Ce qu’a produit le temps peu à peu sans fanfare
Tant de signes créés depuis l’alpha l’aleph
Presque un capharnaüm depuis les hiéroglyphes
Et les Gréco-romains

Les vieux signes doit-on les remiser au greffe
De l’Histoire sur pierre argile parchemins
Papyrus que le Nil nous a jadis offerts
L’i grec s’est estompé sans que nul ne s’effare
En Italie Espagne où l’on est filosofe
Mais chez nous l’orthographe est travail de Sisyphe
Qui semble surhumain

 

D’après Le Figaro du 4 février 2016 : « Vingt-six ans après sa validation par l’Académie française, l’orthographe rectifiée rentre dans les manuels scolaires de la rentrée 2016-2017, à la faveur de la réforme des programmes scolaires… Parmi les principaux points, cette simplification des règles ne rend plus obligatoire l’accent circonflexe sur le « u » et le « i ». «Coût » deviendra « cout », « paraître » « paraitre ». En revanche… le participe passé de devoir restera « dû ». De même, l’adjectif « mûr » restera inchangé pour ne pas le confondre avec « mur ». « Oignon » et « nénuphar »… s’écrivent « ognon » et «nénufar». On pourra désormais écrire « picnic », supprimer le trait d’union des mots composés de « contre », « entre », « extra »… «Evénement» pourra désormais s’écrire avec un accent grave sur son deuxième « e », « réglementaire » change aussi d’accent… Depuis 1990, les deux orthographes – la traditionnelle et la rectifiée – sont tolérées… Mais la réforme qui ne marche pas si mal chez nos voisins suisses et belges n’est mentionnée dans les textes officiels de l’Education nationale qu’en 2008… Pour Danièle Manesse, professeure en sciences du langage à la Sorbonne, auteure de « L’orthographe, à qui la faute ? », la réforme… nécessite paradoxalement « un nouvel effort d’apprentissage… sur des points marginaux… Le vrai problème, ce sont les doubles consonnes et les lettres issues du grec, comme le th», explique-t-elle. »

Billet : la nationalité

La nationalité pour le mieux ou le pire
Dans ce monde multiple émaillé de nations
Nul ne peut s’en passer beaucoup s’en exaspèrent
Et voudraient vainement son élimination

Certains sont satisfaits d’avoir deux passeports
Comme une garantie de pérégrination
Dans le pays d’accueil ils sont parfois campeurs
Installés dans l’instable avec obstination

La patrie d’origine et ses lointains villages
Qu’ils connaissent trop peu mais dont ils font l’éloge
Se parent de couleurs en imagination

Ils désirent garder leur double privilège
Et risquent d’oublier dans un confus mélange
Vers où penchent leur vie et leur inclination

 

Selon l’article 15-1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies : « Tout individu a droit à une nationalité ». Certains Etats, comme Israël et le Maroc, pratiquent une allégeance nationale perpétuelle, qui empêche leurs ressortissants de renoncer à leur nationalité. Aujourd’hui, les cas de plurinationalité se multiplient. Un binational détient deux passeports, ce qui permet notamment le vote dans les deux pays et facilite le passage des frontières. Certains Etats, comme la Chine et le Japon, interdisent cette situation. D’autres, comme la France, l’acceptent, et leur nombre augmente. Mais la portée de cette acceptation est limitée : ainsi, un citoyen français ne peut pas se prévaloir, vis-à-vis de la France, des avantages éventuels de son autre nationalité, et la protection diplomatique de la France ne peut s’exercer dans l’autre Etat dont dépend le binational. La convention du Conseil de l’Europe signée à Strasbourg en 1963 considérait « que le cumul de nationalités est une source de difficultés » et se présentait comme une action commune en vue de le limiter. L’un des principaux problèmes à l’époque était celui des doubles obligations militaires. En vertu de ce traité, l’acquisition d’une nationalité d’un des Etats par un citoyen d’un autre Etat devait conduire à l’abandon automatique de la nationalité d’origine. Mais en 2007 un accord a permis de dénoncer les dispositions en question. C’est ce qu’ont fait la Belgique, le Danemark, la France, l’Italie, l’Espagne, la Suède… L’Allemagne a dénoncé l’ensemble de la convention.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : l’accord de Paris sur le climat

Pour conclure un accord à cent quatre-vingt-quinze
Entre tous les pays de la planète terre
Et sauver l’avenir en sauvant le climat
Dans la crainte et l’espoir avant qu’il soit trop tard
Il a fallu trouver c’est plus qu’un exercice
Le dénominateur d’un langage commun

Pour que l’humanité ne soit pas kamikaze
En se laissant brûler dans la température
Produite par ses gaz et son hyperthermie
Il y faudra l’effort d’autres négociateurs
Capables pour longtemps d’un stable consensus
Dont les mots ne soient pas un écran de fumée

Je ne le nierai pas c’est une juste cause
De vouloir préserver la neige et ses atours
La glace blanche ou bleue du pôle et des sommets
Dont la liquéfaction pourrait nous engloutir
Mais tout serait je crois pire dans l’autre sens
Au cas où surviendrait un refroidissement

 

Dans le cadre des « conférences des parties », les COP, réunissant chaque année les pays qui ont adhéré à la Convention des Nations Unies sur les changements climatiques (adoptée au sommet de Rio en 1992), la COP 21 a réuni 195 Etats au Bourget près de Paris à la fin de 2015. Elle a abouti le 12 décembre, après douze jours de négociations, à un accord pour contenir « l’élévation de la température moyenne de la planète nettement au-dessous de 2 ° C par rapport aux niveaux préindustriels » et poursuivre l’action menée « pour limiter l’élévation des températures à 1,5 ° C ». Cet accord doit entrer en vigueur en 2020.
Le texte réaffirme que les pays développés doivent réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, et fournir une aide financière croissante aux pays en développement pour modérer les leurs. On sait toutefois que l’essentiel de l’augmentation des émissions est dû désormais à l’essor des grands pays émergents.
On vante le caractère universel de cette négociation internationale sur le climat. Mais les sceptiques, constatant qu’à l’évidence les intérêts des divers pays ne vont pas tous dans le même sens, disent que les négociateurs ont voulu sauver l’accord plus que le climat. On vante le caractère ambitieux de l’objectif, limitant à nettement moins de 2 % la hausse de la température moyenne de la planète. Mais l’ambition est d’autant plus grande que les obligations contraignant les Etats sont plus faibles.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : voeux de fortitude pour 2016

Je nous souhaite à tous plus grande fortitude
C’est-à-dire vaillance et générosité
Autant que le permet l’humaine finitude
Quand l’hiver nous incline à la frilosité

La vaillance est la force oeuvrant sans lassitude
Pour nous donner du coeur dans la morosité
Pour préserver notre être et chasser l’inquiétude
Pour dissiper en nous les nébulosités

Aux jours gris quand le risque a pris de l’amplitude
Elle est la fermeté qui résiste et s’impose
La présence d’esprit sur les voies dangereuses

Elle soutient l’espoir et la sollicitude
La bonne volonté la joie des justes causes
Dans l’accompagnement des actions généreuses

 

Spinoza a écrit dans la troisième partie de son Ethique :
« Parmi tous les affects qui se rapportent à l’esprit en tant qu’il agit, il n’en est point qui ne se rapportent à la joie ou bien au désir. » (Proposition LIX).
« Toutes les actions qui suivent des affects se rapportant à l’esprit en tant qu’il comprend, je les rapporte à la force d’âme, que je divise en vaillance et générosité. Par vaillance, j’entends le désir par lequel chacun s’efforce de conserver son être sous la seule dictée de la raison. Et par générosité, j’entends le désir par lequel chacun, sous la seule dictée de la raison, s’efforce d’aider les autres hommes et de se les lier d’amitié. Et donc, les actions qui visent seulement l’utilité de l’agent, je les rapporte à la vaillance, et celles qui visent aussi l’utilité d’autrui, à la générosité. La frugalité, la sobriété, la présence d’esprit dans les dangers, etc., sont des espèces de la vaillance ; et la retenue, la clémence, etc., des espèces de la générosité. » (Scolie de la proposition LIX).
Les traducteurs traduisent par « force d’âme » le mot latin fortitudo utilisé par Spinoza. Mais le mot « fortitude » (force morale, énergie, courage) existe en français de même qu’en anglais. Chateaubriand, par exemple, l’a employé en écrivant : « Défions-nous de ce mouvement d’amour-propre qui nous fait croire à la fortitude de notre âme ». Spinoza y inclut comme vertu majeure la générosité, à laquelle Descartes, avant lui, a consacré de très belles pages en la reliant à la bonne volonté.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Noël oriental

L’arbre veillant sur la nativité
Ce n’était pas un résineux du nord
Pas un sapin que des bougies décorent
Mais le palmier de l’hospitalité

Marie pleurait lasse le cœur plombé
Elle avait faim elle entendit alors
Son nouveau-né lui dire en réconfort
Vois ce tronc penche et les fruits vont tomber

Pour fortifier ta confiance fragile
Bois aussi l’eau qui naît en ruisseau vif
Au pied de l’arbre et qui lui donne vie

C’est un récit venant des évangiles
Ceux de l’enfance et qu’on nomme apocryphes
Dans le Coran l’épisode est repris

 

 

L’enfance de Jésus est brièvement racontée par deux des quatre Evangiles canoniques, ceux de Matthieu et de Luc, mais elle est le sujet principal de plusieurs autres textes, les « évangiles de l’enfance », classés comme apocryphes. Le plus ancien est le Protévangile de Jacques, de la seconde moitié du IIe siècle, dont il existe plusieurs versions, en grec, syriaque, copte, éthiopien, arménien, géorgien, arabe…  Ce texte nomme les parents de Marie, Anne et Joachim. Il situe la naissance de Jésus dans une grotte  qui se remplit de clarté. Certains de ses éléments sont repris par le Coran (sourate III). Dans l’Evangile du Pseudo-Matthieu, dont la composition date peut-être du IVe siècle, on trouve par exemple l’âne et le bœuf, ainsi que l’épisode du palmier qu’évoque la sourate XIX du Coran, et dont il est question ici dans ce « Noël oriental ». L’Evangile arménien de l’enfance (Ve ou VIe siècle) nomme pour la première fois les rois mages, Melchior, Balthazar et Gaspard. Dans l’Evangile arabe de l’enfance, de la même époque, originellement en syriaque, ces mages, de retour chez eux, jettent au feu un lange de l’Enfant-Jésus. Le feu qui, selon leurs coutumes, purifie tout ce qui est impur, laisse le lange intact.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : massacre à Paris

Les sauveteurs ont vu l’ampleur de ce massacre
En entrant dans la salle ils ont vu le carnage
Des téléphones vains s’obstinaient dans le vide
Les proches des tués se faisaient un sang d’encre
Et connaîtraient bientôt l’horrible nécrologe
D’une foule sans vie

La tuerie a promu de minables médiocres
Au rang de criminels que tant de haine ronge
Pensant être sauvés par le meurtre ils s’évadent
Ainsi de leur bassesse et d’un sort qu’ils exècrent
En faux martyrs bravant l’agressé qui se venge
Qui réplique à Dieu va

Ils croient leur adversaire adorateur du lucre
A tort ils ont l’idée qu’il est faible et transige
Que pour lui tous les biens sur les marchés se vendent
Qu’il préfère convaincre incapable de vaincre
Ils sont dans l’illusion que la mort les protège
Mais ce n’est que du vent

 

Le vendredi 13 novembre 2015 ont éclaté des fusillades et explosions-suicides qui ont visé le stade de France à Saint-Denis, ainsi que plusieurs lieux dans les 10e et 11e arrondissements de Paris : au croisement des rues Bichat et Alibert, le bistrot Le Carillon et le restaurant Le Petit Cambodge ; rue de la Fontaine-au-Roi, la brasserie Café Bonne Bière ; rue de Charonne, le bar La Belle Equipe ; boulevard Voltaire, le bar Comptoir Voltaire, et le Bataclan, salle de spectacle de 1500 places. Le 18 novembre, lors d’un assaut de la police à Saint-Denis, d’autres terroristes ont été tués, dont le belgo-marocain organisateur des attentats. A la date du 20 novembre 2015, le bilan, du côté des victimes, est de 130 morts (90 au Bataclan) et de 352 blessés (plus de 100 au Bataclan). Du côté des terroristes – venus principalement de Bruxelles – 7 sont morts le 13 novembre (dont 6 ont déclenché leur ceinture d’explosifs) ; et 3 de plus le 18 novembre. A ces évènements en France s’est ajouté un massacre perpétré au Mali à Bamako par d’autres islamistes radicaux le vendredi 20 novembre. L’organisation sunnite dite « Etat islamique » (Daesh) établie dans la région amont de l’Euphrate, et financée par le trafic de pétrole passant par le voisin turc, bombardée par les avions américains, russes et français, a revendiqué les attentats de Paris comme elle avait revendiqué l’explosion en vol, le 31 octobre, d’un Airbus de plus de 200 touristes russes revenant du Sinaï. Les Occidentaux, jusqu’ici, ont semblé entravés, pris entre le désir de frapper Daesh et le souci de ménager les Sunnites, face aux Chiites iraniens et syriens soutenant le dictateur de Damas Bachar El Assad. Les efforts pour expliquer les causes de ces évènements ravivent la tentation, chez certains, de battre leur coulpe en évoquant les péchés commis par la France et par le monde occidental envers les Musulmans, immigrés et autres.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Charles Péguy, intellectuel mais poète

Charles Péguy revit comme intellectuel
Classé à gauche à droite ou bien non-aligné
Mais c’est comme poète et non conceptuel
Qu’il voulait faire face au jugement dernier

A l’heure où sonnera la remise des prix
Lorsqu’à la fin le bien sera récompensé
Ce n’est pas disait-il un discours balancé
Qui réanimera tous ceux qui ont péri

Aucun épigraphiste ou lecteur d’épitaphes
Ne ressuscitera l’existence perdue
Aucun géostratège ou autre géographe
Ne cartographiera le pays disparu

Quand l’homme relevé de la mort de la tombe
Ecartera la pierre ou les fleurs du hallier
Quand il remontera les ruines d’escalier
Où le pied du silence à chaque pas retombe

Ce n’est pas le regard de ses maîtres charnels
Ce ne sont pas les yeux des professeurs d’histoire
Qui le contempleront à l’interrogatoire
Lorsqu’il ira s’asseoir sur les bancs éternels

Ainsi parlait Péguy contre tout maître logue
Politologue anthropologue idéologue
C’est plus haut qu’il pensait avoir un compte à rendre
Il faut l’aimer poète afin de le comprendre

 

Le centième anniversaire de la mort de Péguy au combat en 1914 a fait prendre conscience d’une sorte de résurrection de l’écrivain après un purgatoire dans la seconde moitié du XXe siècle, une fois passée la guerre mondiale de 1939-1945 qui lui avait donné une forte actualité. Tandis que le pétainisme le revendiquait, le général de Gaulle s’est référé à lui, ainsi que Bernanos. Mais par la suite, on l’a accusé absurdement (Bernard-Henry Lévy dans L’idéologie française en 1981) d’être un des fondateurs d’un national-socialisme à la française. A présent, beaucoup se réclament de lui, des journalistes, des essayistes, des philosophes, des historiens, des écrivains de gauche ou de droite : par exemple Edwy Plenel, Jacques Julliard, Yann Moix, Pierre Manent, et même Michel Houellebecq … Alain Finkielkraut lui a consacré un livre, Le Mécontemporain (1992), et ses deux ouvrages récents parlent aussi de lui (L’Identité mallheureuse en 2013, La seule exactitude en 2015). Le titre du dernier est tiré d’une citation de Péguy : « Etre à l’heure, la seule exactitude », citation explicitée par Finkielkraut : les contemporains, vivant soit dans la répétition du passé, soit dans l’annonce de l’avenir, n’habitent pas tous le présent au même moment. On peut se réjouir de voir Péguy revenir sur le devant de la scène, mais c’est sous une forme tronquée, car c’est en prose qu’on évalue, dans un sens ou dans l’autre, l’itinéraire de cet écrivain depuis son soutien actif à la juste cause dans l’affaire Dreyfus jusqu’à son patriotisme religieux (nationalisme dévot pour certains) à la veille d’un conflit mortel, et on évite de parler du poète qui continue à dépasser la compréhension ordinaire des lecteurs. C’est pourtant la poésie de Péguy qui exprime avec le plus de justesse et de nuance sensible les notions dont il est question dans les essais en prose, qui peuvent paraître contestables quand, pour les lire, on n’est pas « à l’heure ».

Billet: les nouveaux magnats des médias français

Les magnats débutants devenus grands postulent
Pour un grade élevé dans l’ordre des fortunes
Ils ont pour y atteindre une ambition têtue
Censurent si besoin licencient restructurent
Au sens de Machiavel ils ont de la vertu

L’un a pris le pouvoir sans trop de capital
Et il a pu dresser sa tour à Manhattan
Il vend partout du luxe et crée du résultat
Vedette financière avec des produits stars
A présent il se trouve au sommet du gotha

D’autres dans les médias après le minitel
En promouvant le câble ou préférant l’antenne
Ont dépassé de loin le point d’où ils partaient
Souvent la dureté tient lieu de caractère
Dans leur course aux débits et aux mégaoctets

Bien qu’ils soient différents d’apparence et de style
Entre la vigueur brute et l’humeur florentine
Ils ont l’avidité d’un semblable appétit
Ils attirent l’argent et l’argent les attire
Mais quel sera le sort de ce qu’ils ont bâti

 

Ils s’appellent Vincent Bolloré, Xavier Niel, Patrick Drahi, François Pinault, Bernard Arnault. Quant à Serge Dassault (Le Figaro), Martin Bouygues (TF1, Bouygues Telecom), Arnaud Lagardère (télévision, radio, presse, édition), ils ne figurent pas dans cette liste de nouveaux magnats, car ce sont des héritiers.

Vincent Bolloré est aussi un héritier, mais il vient de changer de dimension en prenant le contrôle de Canal + en même temps que de Vivendi (pour cela, 15 % du capital lui a suffi). Il y a  manifesté d’emblée un interventionnisme voyant.
Xavier Niel, après avoir débuté par le minitel, a créé Free, fournisseur d’accès à internet, et Free mobile, opérateur de téléphonie. Avec Pierre Bergé et Mathieu Pigasse, il est co-propriétaire depuis 2010 du quotidien Le Monde et depuis 2014 de l’hebdomadaire Le Nouvel observateur rebaptisé L’Obs. Sa compagne est Delphine Arnault, fille de Bernard Arnault.
Patrick Drahi, actionnaire de Numéricable, ainsi que de SFR et de Libération à partir de 2014, a pu, malgré son endettement, acheter encore en 2015 BFM-TV, RMC et le groupe de l’hebdomadaire L’Express, où son arrivée est marquée par des licenciements.
François Pinault, propriétaire du magazine Le Point depuis 1997, a acquis Gucci contre Bernard Arnault en 1999. Ces deux hommes d’affaires sont aussi rivaux sur le marché de l’art contemporain où ils investissent des sommes considérables.
Bernard Arnault, première fortune française, a commencé par reprendre en 1984 le groupe textile Boussac en déconfiture, bénéficiaire d’aides publiques importantes, et que l’Etat ne voulait pas voir démanteler. Il l’a pourtant découpé pour n’en garder que les meilleurs morceaux en bénéficiant d’un excellent « rapport qualité/prix » ; ce qui lui a donné ensuite les moyens de développer – notamment par l’achat de marques – son groupe actuel LVMH (champagne et spiritueux, mode et maroquinerie, parfums, montres…). LVMH a acquis les journaux Les Echos en 2007, et le Parisien en 2015.

Billet: l’Allemagne et les réfugiés

Mais que fait l’Allemagne elle annonce qu’elle ouvre
Aux Irakiens-Syriens par pitié sa frontière
Dans un premier élan tout le monde l’approuve
Plutôt que des migrants ce sont des réfugiés

Ils fuient nombreux la mort le djihad qui les navre
Ils n’ont chez eux plus rien que ruine et que poussière
Et veulent partir loin jusqu’au nord scandinave
Par bateau par le train par camion même à pied

Ce n’est pas pour autant une histoire de pauvres
Ils connaissent l’anglais le web et les filières
Les tarifs des passeurs pour avoir la vie sauve
Ils sont souvent instruits munis de quoi payer

L’Allemagne apprécie cet afflux de main-d’œuvre
Et fille de pasteur voici la chancelière
Qui voit du bien sortir du mal dans cette épreuve
Economie et compassion moitié moitié

Berlin a dit d’accord signal appel à suivre
Appel d’air provoqué tandis que la Bavière
Proteste submergée par tous ceux qui arrivent
Débarquant dans ce Land chaque jour par milliers

 

L’Allemagne a soudain annoncé, quatre mois avant la fin de l’année, qu’elle aurait à accueillir en 2015 au moins 800.000 migrants. Comment le savait-elle, alors que l’année n’était qu’aux deux-tiers écoulée ? C’est ce que peut appeler une « prédiction créatrice », qui se fonde sur l’intention de celui qui la profère, et qui, par là même, crée les conditions d’une « auto-réalisation ». En effet, cette annnonce – hypocrite parce qu’elle a déguisé en simple prévision une décision sous-jacente – a fortement contribué à accroître le flux vers l’Europe en provenance d’Irak et de Syrie (et même d’Afghanistan) en donnant un signal positif aux candidats à l’émigration. Elle a été faite à peu près sans concertation, comportement habituel à l’Allemagne, et a laissé stupéfaits ses voisins par lesquels peuvent passer les chemins de l’exode, en particulier les pays slaves des Balkans et de l’ancienne zone d’influence soviétique. Berlin ne s’est même pas concerté avec ses propres Länder, et la Bavière ne s’est pas gênée pour le faire savoir. A la suite de quoi la chancelière Merkel a concédé que des contrôles aux frontières seraient effectués. De nombreux pays, à commencer par la Grèce et l’Italie, imitées ensuite par d’autres à l’exception de la Hongrie qui barre le passage (haro sur le baudet !), se sont comportés – de manière non moins hypocrite – en zones de transit se laissant traverser par le flux migratoire à la seule condition que le flux entrant serait aussi un flux sortant. C’est ce qu’on pourrait appeler de la ruse méditerranéenne, bien connue depuis le temps d’Ulysse l’astucieux. Quant à l’Allemagne elle-même, vieillissante (comme la France des années 1920-1930), il y a un certain temps qu’elle espère revitaliser par une immigration jeune et relativement éduquée sa démographie déficiente. Le patronat allemand en manque de main-d’œuvre y est particulièrement favorable.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: quarante-cinq ans de mariage

Si le célibataire est parfois endurci
Peut-on en dire autant des mariés qui renforcent
Avec le temps leur lien au milieu des divorces
Auxquels ont succombé en se désamorçant
Tant d’unions égarées sur un triste versant

Pour échapper au sort des amours en sursis
Entre elle et lui l’accord tient bon serait-ce parce
Qu’elle vient de Vénus et que lui vient de Mars
Qu’ils sont un tout vice-versa recto verso
Ou plutôt que leurs bras sont de vivants arceaux

Qu’ils n’ont pas négligé l’occasion des sursauts
Et que dans leur parcours dans cette longue course
Ils n’ont pas oublié la fraîcheur de la source
Que leur autonomie n’est pas de l’autarcie
Qu’ils ont pu soulever le poids de l’inertie

Ils craignent la vieillesse où le jour s’obscurcit
Dans la fragilité qui fait qu’on tergiverse
Mais l’air de leurs vingt ans dans leur tête les berce
Ils préservent en eux plus que des éclaircies
C’est pour continuer qu’ils se disent merci

 

En ce temps de « mariage pour tous », c’est-à-dire pour les homosexuels comme pour les hétérosexuels, le mariage est en perte de vitesse, comme le montrent les chiffres de la nuptialité en France.  283 000 mariages ont été célébrés en 2005, 241 000 en 2014, dont 10 000 entre personnes de même sexe. Plusieurs autres options sont possibles. La polygamie est bien sûr interdite chez nous, du moins celle qui autoriserait plus d’une épouse – ou plus d’un époux – simultanément. Mais, par le divorce (130 000 chaque année), rien n’empêche  d’avoir plus d’une épouse ou plus d’un époux successivement. Rien n’empêche non plus d’être marié(e) mais d’entretenir une liaison hors des « liens du mariage », les œuvres littéraires ou autres en témoignent surabondamment depuis longtemps. Rien n’empêche non plus d’éviter le mariage, en se contentant d’un pacte civil de solidarité qui peut être rompu sans grande formalité (168 000 pacs ont été contractés en 2013, dont 6 000 entre personnes de même sexe). Et le tout, dans une idéologie ambiante qui célèbre l’amour. L’amour éternel, du moins tant qu’il dure. Dans ce contexte, où les divorces et les séparations sont monnaie courante, et où ceux qui ne peuvent plus s’entendre font de nécessité vertu en vantant le changement de partenaire, il y a des personnes qui, au contraire, font figure d’originaux venus d’une autre époque ou d’une autre planète fêter leurs nombreuses années de mariage. Mais qu’importe la diversité des situations, du moment qu’un bonheur est au rendez-vous.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: deuxième anniversaire

Entre le papillon qui fait sa promenade
Sur l’herbe et sur les fleurs en zigzag ou en boucles
Et l’avion dans le ciel d’un bleu d’océanides
Le monde s’élargit s’ouvre comme un spectacle
Admiré par Sacha qui en voudrait les clés

Pour découvrir ce monde il a besoin d’une aide
Mais déjà sûr de lui comme certain d’un socle
Il s’avance en un jour que le soleil inonde
Bien droit sur son jouet pareil à un tricycle
A double roue avant la chute semble exclue

Cadeau pour ses deux ans c’est une trottinette
L’équilibre y remplace avec bonheur les sangles
Harnachant la poussette et qu’il trouvait gênantes
Alors que sans attache il court trottine et jongle
Avec la pesanteur dans l’espace mi-clos

Explorateur aussi de la gamme des notes
Qui forment la syllabe et le signe ou le sigle
Il écoute il apprend sans perdre une minute
Il abrège les mots dans un sourire espiègle
Et termine parfois en riant aux éclats

 

Sacha dans le jardin breton élargit peu à peu ses investigations. Depuis le ras du sol il les pousse jusqu’au ciel bleu de l’été où il repère quelques nuages, un croissant de lune très pâle et un avion qui passe. Il a reçu pour ses deux ans une trottinette ou patinette qu’il appelle ninette. Il a tendance à ne garder des mots que deux syllabes, la dernière, et l’avant-dernière où il conserve une consonne ou une voyelle en l’accommodant souvent à sa manière.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : l’Europe et la dette grecque en 2015

L’assemblée de l’euro chargée d’aider la Grèce
Tire à hue et à dia dans un triste congrès
Malade d’avarice elle se discrédite
En jouant pauvrement sa tragicomédie
Qui se montre au grand jour c’est un cas de flagrance
Mesquinerie piteuse on n’y voit rien de grand

En proie aux créanciers dont les mâchoires grincent
Le portefeuille grec est en peau de chagrin
Une échéance tombe et l’on passe la date
Bientôt suivie d’une autre au gré des agendas
Le pays s’appauvrit ses richesses maigrissent
Le ciel bleu de l’Hellade aujourd’hui vire au gris

On marchande un paquet aux ficelles trop grosses
Qu’on ne pourra pas vendre au son d’un allegro
Des prêteurs acharnés réaffirment la dette
Allemands Hollandais et même Finlandais
Ne sachant quoi donner coup de main coup de grâce
Prêts à exécuter le débiteur ingrat

 

Le sujet de la dette grecque a déjà été abordé dans un billet du 22 novembre 2012 auquel le lecteur peut se reporter.
Au sommet européen sur la Grèce qui s’est tenu les 11 et 12 juillet 2015, tout s’est répété : mêmes réunions nocturnes à Bruxelles, suivies d’un accord à l’arraché ; même réticence à débloquer des aides promises ; mêmes montants de dette grecque s’élevant aujourd’hui, comme prévu, à plus de 320 milliards d’euros et à 180 % du PIB (140 % en 2010) ; même difficulté à élaborer un plan d’aide, le troisième après ceux de mai 2010 et de février 2012 ; même impuissance à alléger le poids de cette dette insoutenable, qui ne peut être remboursée que grâce à d’autres prêts consentis par les mêmes. En 2012 déjà, le FMI plaidait pour un tel allègement, face au même front du refus dirigé par l’Allemagne. Comme il y a deux ans et demi, ce qui retient d’organiser un « grexit » (« exit » de la Grèce hors de la zone euro), c’est la peur de ses conséquences imprévisibles. Ces constantes montrent l’incapacité de l’Eurogroupe, et disons-le, l’incompétence et la terrible imbécillité de certains de ses dirigeants. L’austérité continuelle imposée à la Grèce par ses créanciers publics a compromis en profondeur l’économie du  pays et les conditions de vie. Cette politique a abouti à une diminution des dépenses publiques grecques, mais, comme c’était prévisible, à une décroissance encore plus rapide du PIB, malgré tous les efforts consentis par la population dont plus de 25 % est au chômage et dont les revenus ont baissé d’un quart. L’arrivée au pouvoir en Grèce, fin janvier 2015, d’un gouvernement plus à gauche que d’habitude a été pour les conservateurs européens dominants l’occasion d’imputer hypocritement à ce nouveau gouvernement les maux anciens dont ils sont eux-mêmes responsables.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: la fête de la musique

Quand le vingt et un juin se fête la musique
Sait-on ce qu’on célèbre est-ce un bel aujourd’hui
Sans souci d’autre chose à moins que nostalgique
On regrette déjà tout ce qui n’a pas lui

On voit à cette date au plus haut magnifique
La lumière éclater mais le temps nous conduit
Vers un fond de ténèbre on connaît sa logique
Sa courbe descendante où l’on n’a pas d’appui

Tandis que le soleil évolue vers l’oblique
On voudrait prolonger le jour qui se réduit
Par des festivités la foule revendique
L’oubli du noir qui gagne oubli du sombre ennui

Sait-on ce qu’on célèbre une fête harmonique
Ou le besoin de faire à grand tapage un bruit
Qui fasse reculer les ombres maléfiques
Démons que chez l’humain l’obscurité produit

Les amplis font gueuler des sons électroniques
Et les nerfs auditifs souffrent de courts-circuits
Quelle est cette musique un vacarme archaïque
Pour chasser les esprits lorsque tombe la nuit

 

 

Cette fête au solstice d’été plaît aux foules qui n’en discernent pourtant pas le sens. Ce n’est peut-être pas de musique qu’il s’agit principalement, si l’on réfléchit à la date choisie pour cet événement de création récente, mais d’une célébration du cycle de la lumière, comme aux temps des cultes astronomiques avant que la science ne les périme. En allant plus loin, il faut réfléchir à une question que se posent tous ceux qui s’interrogent sur un paradoxe : cette fête de la musique qui est censée adoucir les mœurs est en réalité souvent une fête du bruit, qui détruit la musique et qui n’adoucit rien, au contraire. Paradoxe apparent, car le bruit est précisément ce qui est recherché. Il s’agit, là aussi, d’une survivance archaïque expliquant sans doute l’usage d’instruments bruyants pour écarter les mauvais esprits à certains moments importants du cycle astronomique ou du cycle de la vie – instruments de musique, cymbales, tambours ; et instruments de cuisine tels que les casseroles – auxquels s’ajoutent d’autres moyens de tapage comme les pétards. Aujourd’hui, ce rôle est rempli en particulier par les « amplis » réglés à pleine puissance. Ainsi donc, quand les habitants, assaillis par le tapage de la rue, protestent contre cette pollution acoustique, ils se placent du côté des mauvais esprits !

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les cadenas du Pont des Arts

Les gens du monde entier qui sur le Pont des Arts
Accrochaient aux grillage et grille des rambardes
Leurs cadenas d’amour sans souci d’alourdir
Le poids de ces objets en grappes qui débordent
N’auront plus de support pour braver l’interdit

C’était comme un essaim couvrant les garde-corps
Essaim créé par ceux qui en duos s’accordent
A laisser une trace à se ragaillardir
En scellant leur union dans ces lieux dont ils gardent
Une idée romantique au printemps reverdie

Mais la sécurité requiert qu’ils obtempèrent
Finis  les cadenas et leurs clés qui se perdent
En offrande à la Seine un jeu pour s’étourdir
Sur cette passerelle où les piétons musardent
Où l’amour de l’amour aux beaux jours s’enhardit

« Prestement retirés depuis lundi 1er juin par les services de la Ville, les grillages surchargés de 700 000 à un million de verrous (soit un poids de quarante-cinq tonnes !) ont cédé la place à une grande exposition d’arts de la rue sur le thème de l’amour… Un an après l’effondrement d’une partie du grillage, tombée… le 8 juin 2014 en raison du poids des cadenas… Ephémères, les œuvres céderont la place cet automne à des parapets en verre dûment approuvés par les architectes des bâtiments de France et sur lesquels il ne sera évidemment pas possible d’accrocher des verrous. Pour l’heure, le pont des Arts version street art ne laisse pas indifférents les promeneurs. « C’est très bien ! » s’exclame Michèle, pas mécontente de voir que la municipalité a trouvé un remède à « l’overdose de cadenas ». Retraité de Wall Street, Arthur le New Yorkais se montre plus réservé : « Je ne suis pas sûr que le street art ait sa place sur le plus beau pont de Paris, mais si c’est en attendant les panneaux de verre… » (Le Parisien, 5 juin 2015).
« 45 t  de cadenas, et autant de preuves d’amour, ont été délogées des grilles parisiennes du pont des Arts. Le « pont des amours », comme il est rebaptisé, les avait pris sous son aile, perdant des plumes au passage – l’effondrement d’une grille en juin 2014. Avant qu’il ne croule sous le poids de tant de témoignages amoureux, la mairie de Paris a entrepris, lundi 1er juin, une éviction radicale du million d’intrus, à coups de scie et de masse. Si la municipalité a agi pour en finir avec « cette laideur » et préserver son patrimoine historique, les duos voient leurs vœux d’un amour inaliénable finir à la casse. » (le magazine du Monde, 5 juin 2015).

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le sociologue

Le sociologue analysant ce qu’on refoule
Dans l’inconscient social derrière un garde-fou
Dévoilait le caché avec tant de rudesse
Que bien des prétentieux s’en retrouvaient baudets

Lorsque se présentait le meilleur des profils
De distinction culture il y voyait profit
Domination pouvoir il marchait plein d’audace
Même si la socio le chargeait d’un barda

Par delà les reflets de vitres qui se fêlent
Il voulait percevoir et la cause et l’effet
Dans son œuvre il maniait chiffre et lettre en indices
Pour saisir au plus près l’humaine comédie

Mu par une ambition d’esprit macrocéphale
Il cherchait l’oméga sans négliger l’alpha
Trouvant du vrai qui gît dans la profondeur dense
Ou qui échappe aux yeux tant il est évident

 

 

« Nombre des réalités ou des relations qu’il met à découvert ne sont pas invisibles, ou seulement au sens où « elles crèvent les yeux », selon le paradigme de la lettre volée cher à Lacan… » (Bourdieu, à propos du sociologue, Leçon sur la leçon, 1982, Les éditions de minuit, p. 30). « Le sociologue rompt le cercle enchanté de la dénégation collective : en travaillant au retour du refoulé, en essayant de savoir et de faire savoir ce que l’univers du savoir ne veut pas savoir, notamment sur lui-même … Je sais assez bien à quoi on s’expose en travaillant à combattre le refoulement, si puissant dans le monde pur et parfait de la pensée, de tout ce qui touche à la réalité sociale. Je sais que je devrai affronter l’indignation vertueuse de ceux qui récusent, dans son principe même, l’effort d’objectivation … » (Bourdieu, Méditations pascaliennes, 1997, Introduction). « Dans la mesure où son travail d’objectivation et de dévoilement le conduit en maintes occasions à produire la négation d’une dénégation, le sociologue doit s’attendre à ce que ses découvertes soient à la fois annulées ou rabaissées comme des constats triviaux, connus de toute éternité, et violemment combattues, par les mêmes, comme des erreurs notoires sans autre fondement que la malveillance polémique ou le ressentiment envieux » (Méditations pascaliennes, chapitre 5, sous-chapitre : « La double vérité »). « C’est sans doute le goût de « vivre toutes les vies » dont parle Flaubert… qui m’a porté à m’intéresser aux mondes sociaux les plus divers… Jeune hypokhâgneux tout à l’émerveillement d’un Paris qui donnait réalité à des réminiscences littéraires, je m’identifiais naïvement à Balzac (stupéfiante première rencontre de sa statue, au carrefour Vavin !) … (Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, 2004, éditions Raisons d’agir, p. 86-87).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: nihil novi sub sole ?

 

Rien de nouveau sous le soleil
En mots latins je le redis
C’est plus frappant bien que pareil
En langue ancienne en plus concis

Ces locutions d’anthologie
Nous parlent mieux sous forme vieille
Rien de nouveau sous le soleil
En mots latins je le redis

Mais quand le jour est sans pareil
On en oublie nihil novi
Une étincelle un rien suffit
Tout neuf tout beau pour que s’éveille
La nouveauté sous le soleil

 

« Nihil novi sub sole » (rien de nouveau sous le soleil) est une parole de l’Ecclésiaste (texte de la vulgate, I, 9), à rappeler en ces temps où l’on essaie une fois de plus de reléguer les langues anciennes parmi les vieilleries. Souvent les locutions, les proverbes, les adages, comparés les uns aux autres, expriment une chose et son contraire. Comme en réponse à l’Ecclésiaste, « le soleil est nouveau chaque jour », a dit Héraclite (fragment 6). On comprend habituellement cette formule comme une expression du changement incessant, ainsi que cette autre du même philosophe : « on ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve » (fragments 12 et 91). Cela dit, dans La République (498 b), Platon caractérise ainsi l’ardeur des jeunes gens à philosopher : « … leur ardeur s’éteint bien plus que le soleil d’Héraclite, car elle ne se rallume pas ». On pourrait donc comprendre également que si le soleil est nouveau chaque jour, c’est qu’en permanence, il s’éteint toutes les nuits et se rallume tous les jours. Nous disons aussi : « demain est un autre jour ». Souvent les formules trop évidentes peuvent dissimuler des sens complexes.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: les moulins à vent d’aujourd’hui

Don Quichotte sans peur sans reproche ni plainte
Hidalgo de la Manche à l’assaut des moulins
A dû subir vaincu les moulinets des ailes
Quand le vent a lancé quelques furieux soufflets

S’il revenait sur terre il n’aurait pas de crainte
En devenant soudain notre contemporain
A lutter de nouveau avec autant de zèle
Que jadis quand sa lance au combat se brisait

Je me plais à penser que sa cause est la mienne
Et qu’un espoir survit quand Don Quichotte affronte
Une machinerie excédant la raison

Je le vois qui défie la géante éolienne
Dont la tête est trop haute au mât qu’elle surmonte
Et dont le bras tournant menace à l’horizon

 

« Ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent dans cette plaine, et dès que Don Quichotte les vit, il dit à son écuyer : regarde, ami Sancho, voilà devant nous au moins trente géants démesurés, auxquels je pense livrer bataille et ôter la vie, à tous autant qu’ils sont… Prenez garde, répliqua Sancho : ce que nous voyons là-bas, ce ne sont pas des géants, mais des moulins à vent, et ce qui paraît être des bras, ce sont leurs ailes… » Don Quichotte n’écoute pas Sancho. « Bien couvert de son écu, et la lance en arrêt, il se précipite, au plus grand galop de Rossinante, contre le premier moulin qui se trouvait devant lui, mais au moment où il perçait l’aile d’un grand coup de lance, le vent la chasse avec tant de furie qu’elle met la lance en pièces, et qu’elle emporte après elle le cheval et le chevalier, qui s’en alla rouler dans la poussière en fort mauvais état  » (Cervantès, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, première partie, livre premier, chapitre VIII).
De nos jours, les moulins à vent sont devenus des éoliennes véritablement gigantesques, appelées aussi aérogénérateurs, qui peuvent atteindre plus de 150 m de hauteur en additionnant un mât de 100 à 120 m et des pales de près de 50 m. Ces éoliennes engendrent une pollution visuelle et sonore importante, en particulier dans des sites et paysages à préserver. Comme l’électricité produite, intermittente en fonction du vent, n’est pas rentable par rapport à celle qui peut être obtenue par d’autres moyens de production, elle est fortement subventionnée par la puissance publique. Mais comme ces machines rapportent de l’argent aux communes (par le biais des taxes) et aux propriétaires des terrains où elles sont construites (grâce aux redevances, et à la revente à prix fort à EDF de l’électricité produite), elles sont une aubaine pour tous ceux et celles qui veulent profiter de cet argent sorti principalement de la poche du contribuable. Nous avons besoin de nouveaux Don Quichotte, plus chanceux que lui, pour combattre cette évolution.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : genre et sexe

La grammaire a doté les noms les mots d’un genre
Ce qui d’après certains vaut aussi pour les gens
Et pour différencier du berger la bergère
Le genre primerait sur le sexe hors sujet

Masculin féminin ce ne sont pas toujours
Des attributs virils ou bien des seins bijoux
Qui vont en décider parfois détonent jurent
Corps et psyché entre eux déclenchant des courts-jus

Panthère ou bien souris quelquefois l’animal
S’écrit au féminin qu’il soit femelle ou mâle
Et chez l’homme animus est aussi anima

Mais rien n’empêchera les garçons quand ils pissent
De le faire debout tandis que s’accroupissent
Les filles c’est ainsi on n’y peut rien tant pis

 

« On compte ordinairement cinq universaux, à savoir le genre, l’espèce, la différence, le propre et l’accident » (Descartes, Les Principes de la philosophie, première partie, 59 : « Quels sont les universaux »). La logique scolastique distinguait en effet ces cinq universaux. Le philosophe Ferdinand Alquié a illustré ainsi ce passage de Descartes : « Soit l’espèce humaine. Elle rentre dans une classe dont l’extension est plus grande, celle des animaux. Cette classe est le genre. Mais elle se différencie des autres espèces comprises dans le genre par un caractère spécifique, la raison : c’est la différence. Genre et différence suffisent à caractériser l’espèce : c’est ainsi que l’on peut définir l’homme en disant qu’il est un animal raisonnable. Le propre est un caractère, autre que la différence, mais qui, comme elle, convient à une seule espèce (ainsi le rire est le propre de l’homme). Quant à l’accident, c’est une propriété ne faisant pas partie de l’essence du sujet. » Outre le genre des universaux, on distingue le genre grammatical : masculin, féminin ou neutre ; le genre des classifications scientifiques (en botanique ou en zoologie) ; le genre littéraire ou artistique, par exemple le genre dramatique, ou celui du portrait ; le genre sociologique (par exemple le genre bohème) ; et de manière plus ou moins informelle, le genre qui sert à catégoriser la vie courante, comme chez Proust qui termine Un Amour de Swann par cette phrase de son personnage : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! » Aujourd’hui, sous l’influence anglo-saxonne, le genre, par extension de son sens grammatical, désigne aussi l’accidentel non biologique (psychologique, social, économique, politique…) qui crée des inégalités entre les hommes et les femmes.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: chute des cours du pétrole

 

Après avoir atteint cent dollars le  baril
Et même vingt de plus voici que s’est tari
Ce renchérissement volatil sans contrôle
Ceux qui l’ont désiré restent sur le carreau

Anticiper les cours l’exercice est stérile
On ne peut pas savoir on est dans l’hystérie
De la spéculation qui joue à tour de rôle
A la hausse à la baisse elle en fait toujours trop

Surtout n’écoutez pas l’homme qui vous déroule
Une courbe de prix crédible peu ou prou
L’ignorance est maîtresse et c’est sous sa férule
Que l’expert doctement bafouille ou tonitrue

Que le prix du pétrole ou s’envole ou s’écroule
Nous sommes dans l’erreur à chaque tour de roue
Le cours monte ou descend mais l’avidité brûle
Et la soif de l’or noir n’est jamais en décrue

On a construit partout des derricks de poutrelles
Pour exploiter de l’huile ou du gaz qu’on extrait
En forant dans la mer très loin du littoral
Et dans le schiste à terre autant que l’on pourra

Que veut dire à présent ressource naturelle
La technique en décide et son douteux progrès
Dont on ne sait jusqu’où ni dans quelle spirale
Ni dans quelle aventure il nous entraînera

 

 

Les cours du brut ont fortement chuté entre l’été 2014 et le début de 2015. Par exemple, le Brent à Londres est passé de 115 dollars à 55 dollars le baril, ce qui s’explique principalement par une révolution technique en Amérique du Nord. Grâce à la « fracturation hydraulique » – très polluante – du schiste, roche dont la structure feuilletée emprisonne l’huile et le gaz, et grâce à d’autres techniques comme le forage horizontal, les Etats-Unis (notamment au Texas et dans le Dakota du Nord) ont contribué pour 80 % à l’augmentation de la production mondiale dans les cinq dernières années. Parallèlement, la demande a faibli, du fait de la stagnation de l’économie en Europe et au Japon, et de son ralentissement en Chine, premier consommateur mondial de pétrole. La chute des cours a commencé à freiner les projets de prospection et de forage. Mais les producteurs pourraient hésiter à fermer les vannes, car la relance ultérieure de l’exploitation serait coûteuse. On peut donc penser que la surabondance va continuer un certain temps et maintenir les prix au plancher. Les importateurs, comme les pays européens, le Japon, la Corée du Sud et la Chine, réaliseraient ainsi des économies substantielles. Au Japon, celles-ci risquent d’être neutralisées par la faiblesse du yen. Le pétrole étant libellé en dollars, comme les autres matières premières, ce pays devra débourser davantage de yens pour chaque dollar de brut acheté sur les marchés internationaux. De leur côté, les exportateurs, la Russie, l’Iran, le Vénézuela, le Nigéria, l’Angola, sont touchés. Quant à l’Arabie Saoudite, principal producteur de l’Opep (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole) et dont les coûts de production sont les plus bas, sa décision de continuer à extraire de grandes quantités de brut, notamment pour préserver sa part de marché, met la pression sur les producteurs concurrents.

 

 

 

Dominique Thiébaut  Lemaire

 

 

Billet: densification de Paris surpeuplé

 

La mairie de Paris veut densifier la ville
Bien qu’elle soit déjà la plus dense du monde
C’est le besoin d’argent toujours inassouvi
Qui l’anime à son tour véritable démon

Elus et promoteurs aimeraient que prévale
Pour que l’offre s’ajuste à la forte demande
Un grand chambardement de chantiers de gravats
D’où sortiraient des tours et des entassements

Dans une hypocrisie qui souvent paraît veule
Ils peignent leurs projets avec de la pommade
On voit sur le Paris de leur carte de vœux
Des tours Eiffel partout faire un joyeux amas

Beaucoup de leurs amis que l’argent décervèle
Pour plus de logements proposent un remède
Que d’après eux les gens ne trouvent pas mauvais
La rehausse des toits par milliers désormais

 

Baudelaire a connu les bouleversements du temps de Napoléon III et du baron Haussmann qui a donné à Paris, dans ses grandes lignes, la physionomie que la Ville a encore aujourd’hui.

Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
Change plus vite hélas ! que le cœur d’un mortel)…
Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pout moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
(Les Fleurs du Mal, LXXXIX, Le Cygne)
Fourmillante cité, cité pleine de rêve,
Où le spectre en plein jour accroche le passant !
Les mystères partout coulent comme des sèves
Dans les canaux étroits du colosse puissant …
(Les Fleurs du Mal, XC, Les Sept vieillards)
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements …
(Les Fleurs du Mal, XC, Les Sept vieillards)

L’envers spéculatif des transformations immobilières de Paris à cette époque a été décrit par Zola dans Les Rougon-Macquart. Aujourd’hui, les règles de grande hauteur et de densité (COS) des constructions ayant été supprimées par la majorité socialiste, celle-ci, outre qu’elle préconise des tours, s’attaque malheureusement aux toits de Paris considérés comme un « gisement de m2 », avec la piètre excuse d’une « végétalisation » possible au sommet des immeubles.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: à dix-huit mois

 

Malicieux chahuteur et riant des chatouilles
Petit Sacha Noël qui s’intéresse à tout
Contemplait le sapin d’un regard qui pétille
Et s’immobilisait un instant ralenti

Plus tard à dix-huit mois il a juste la taille
Sur la pointe des pieds certain du résultat
Pour atteindre actionner juché sur les orteils
Becs-de-cane poignées clenches qui résistaient

Une porte qu’il ferme une porte qu’il ouvre
Expriment le oui non que savent bien ses lèvres
Et pourraient être aussi les pages d’un grand livre

Assis près de Mamie entre les bras d’un siège
il prend plaisir à lire en tournant les images
Nommant boua-boua le chien pin-pon le camion rouge

 

 

Le jeu de la porte répétitivement ouverte et fermée par Sacha quand ses parents sont partis pourrait être analogue, selon Mamie Maryvonne, au jeu du  » fort-da  » que Freud (Essais de psychanalyse, « Au-delà du principe de plaisir ») a observé chez son petit-fils. Celui-ci, à partir d’un an et demi, lançait loin de lui – « fort » – une bobine reliée à un fil, et la ramenait  » da  » – pour la lancer à nouveau. Sacha scande à chaque fois la fermeture de la porte par l’exclamation « aurouar » (au revoir), en manifestant qu’il a la maîtrise physique et langagière de ce jeu entre l’intérieur et l’extérieur, entre présence et absence.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: le jour de la Saint-Valentin

 

Dans ses rondeaux Charles d’Orléans prince
Parle souvent de la Saint-Valentin
Mais qu’on la fête en français ou latin
Il ne veut pas que rime et rythme grincent

Ne croyez pas que la tâche soit mince
Il faut s’y mettre au plus tôt le matin
Dans ses rondeaux Charles poète et prince
Parle souvent de la Saint-Valentin

Jour où l’amour amasse un grand butin
De tous les cœurs qui sont en sa province
Où l’amoureux pour l’amoureuse en pince
Jour que célèbre en mots proches-lointains
Dans ses rondeaux Charles poète et prince

 

Charles d’Orléans (Paris 1391-Amboise 1465), fait prisonnier par les Anglais à la bataille d’Azincourt en 1415 et libéré seulement vingt-cinq ans plus tard, père du roi de France Louis XII, a écrit plusieurs poèmes sur la Saint-Valentin, par exemple le rondeau numéroté 248 dont la première strophe est la suivante:
A ce jour de saint Valentin
Venez avant, nouveaux faiseurs :
Faites de plaisirs ou douleurs
Rimes en français ou latin !
(Traduction du deuxième vers: Avancez-vous, nouveaux auteurs.)

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

Billet : argument ontologique

 

Je ne puis concevoir sans vallée la montagne
Une topologie qui s’accorde au constat

Que le mont et le val vont de pair s’accompagnent
Et pour leur existence on n’en disconvient pas

Je peux imaginer que des chevaux atteignent
A tire-d’aile un ciel où la raison se tait
Mais ce n’est que chimère irréelle on le sait
C’est ce que le bon sens et l’expérience enseignent

L’idée d’un Dieu parfait suprêmement insigne
Est d’une autre nature et sa suprématie
Aurait sans l’existence un manque et un faux pli
Serait contradictoire et pourtant je rechigne

Et je doute pourtant car mon esprit se cogne
A l’enclos qui le borne à ses murs verticaux
Il chancelle et titube il est comme un ivrogne
Soûlé par l’infini entre tout et zéro

 

 

 

 « Il n’y a pas moins de répugnance de concevoir un Dieu (c’est-à-dire un être souverainement parfait) auquel manque l’existence (c’est-à-dire auquel manque quelque perfection), que de concevoir une montagne qui n’ait point de vallée.
Mais encore qu’en effet je ne puisse pas concevoir un Dieu sans existence, non plus qu’une montagne sans vallée, toutefois, comme de cela seul que je conçois une montagne avec une vallée, il ne s’ensuit pas qu’il y ait aucune montagne dans le monde, de même aussi, quoique je concoive Dieu avec l’existence, il semble qu’il ne s’ensuit pas pour cela qu’il y en ait aucun qui existe ; car ma pensée n’impose aucune nécessité aux choses ; et comme il ne tient qu’à moi d’imaginer un cheval ailé, encore qu’il n’y en ait aucun qui ait des ailes, ainsi je pourrais peut-être attribuer l’existence à Dieu, encore qu’il n’y eût aucun Dieu qui existât… »

Mais « de cela seul que je ne puis concevoir Dieu sans existence, il s’ensuit que l’existence est inséparable de lui, et partant qu’il existe véritablement : non pas que ma pensée puisse faire que cela soit de la sorte, et qu’elle impose aux choses aucune nécessité ; mais, au contraire, parce que la nécessité de la chose même, à savoir de l’existence de Dieu, détermine ma pensée à le concevoir de cette façon. Car il n’est pas en ma liberté de concevoir un Dieu sans existence (c’est-à-dire un être souverainement parfait sans une souveraine perfection), comme il m’est libre d’imaginer un cheval sans ailes ou avec des ailes » (Descartes, Méditations métaphysiques, méditation cinquième).

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: c’est la faute à Voltaire

 

L’idée que les humains innocents au berceau
Sont par nature bons c’est la faute à Rousseau
L’idée de critiquer mais sans esprit sectaire
L’excès de religion c’est la faute à Voltaire

Les jeunes destructeurs c’est la faute aux parents
Aux père et mère absents impuissants transparents
C’est la faute à l’école à ses mauvaises notes
Suggérant que l’élève est tête de linotte

C’est la faute aux prisons qui créent des enragés
– C’est du moins ce qu’on dit – prêts à tout saccager
C’est la faute au marxisme ou au capitalisme
C’est la faute au laxisme à l’autoritarisme

Mais lorsque des voyous se réclamant de Dieu
Dont l’un des adjectifs est miséricordieux
Mitraillent sans pitié l’équipe d’un journal
Dans un déchaînement de violence infernale

Dans un massacre fou de libres journalistes
Armés du seul stylo des caricaturistes
Lorsque la tuerie frappe en réponse aux dessins
Ne cherchez plus d’excuse au crime aux assassins

 

 

Dix-sept victimes ont perdu la vie au cours de trois journées sanglantes qui ont endeuillé la France les 7, 8 et 9 janvier 2015 : douze personnes lors d’un attentat perpétré contre le journal Charlie Hebdo (dont les dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, la psychanalyste Elsa Cayat et l’économiste Bernard Maris), plus une policière municipale abattue à Montrouge, et quatre hommes exécutés lors de la prise d’otages dans un supermarché cacher…

Les auteurs de ces tueries ont été rapidement identifiés. Il s’agit de trois Français musulmans : les frères Saïd et Chérif Kouachi nés de parents algériens, et Amedi Coulibaly d’origine malienne. Ces terroristes ont été tués le vendredi 9 janvier 2014 dans des affrontements avec le « Raid » de la police et le « GIGN » de la gendarmerie.

A la suite de ces événements, des millions de manifestants partout en France ont réaffirmé leur attachement aux valeurs du pays : liberté, égalité, fraternité, mais aussi laïcité.

A Paris le 10 janvier, la manifestation a rassemblé entre un million et deux millions de personnes, et plus de quarante dirigeants de pays étrangers. Le cortège principal, parti de la place de la République, a rejoint par le boulevard Voltaire la place de la Nation.

Voltaire est l’un des grands hommes des combats contre le fanatisme et pour la liberté, en particulier pour la liberté d’expression face à ce que prétendent nous dicter les religions.

Dans Les Misérables de Victor Hugo, Gavroche, avant d’être tué sur une barricade, chante cette chanson :
Je suis tombé par terre
C’est la faute à Voltaire
Le nez dans le ruisseau
C’est la faute à Rousseau.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: rondeau pour 2015

Aux amis

L’année nouvelle est derrière la porte
Qui peut s’ouvrir sur un flou d’inquiétude
Rien n’est certain sinon l’incertitude
Mais l’espérance est la plus forte

Ce que les mois à venir nous apportent
Sera du neuf ou bien de l’habitude
Rien n’est certain sinon l’incertitude
Mais l’espérance est la plus forte

Dans l’amitié les voeux nous réconfortent
Ils nous font part d’une sollicitude
En nous parlant de ce qui nous importe
Santé bonheur et même incomplétude
Mais l’espérance est la plus forte

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: cadeaux de Noël

 

Sous un ciel scintillant dont ils scrutaient le dôme
Trois mages sont venus présenter leurs cadeaux
L’encens la myrrhe et l’or une royale dîme
Après les quelques dons de bergers enhardis

La mère de l’enfant n’avait pas de diadème
Des toiles d’araignée s’étendaient comme un dais
Sur celle qui plus tard deviendrait Notre Dame
Sur Joseph sur Jésus que cherchaient les soldats

Les mages sont venus guidés par une étoile
Qui les a précédés à travers le désert
En les accompagnant jusqu’à ce pauvre toit

Ils préféraient au jour la nuit qui se constelle
Quand elle naît du fond d’un firmament d’azur
Et qu’elle chante à l’âme alors que tout se tait

 

 

Emaux et camées, recueil de poèmes de Théophile Gautier (1811-1872), contient un Noêl d’une belle simplicité dont les deux premières strophes sont les suivantes :

Le ciel est noir, la terre est blanche ;
-Cloches, carillonnnez gaîment ! –
Jésus est né, la Vierge penche
Sur lui son visage charmant.

Pas de courtines festonnées
Pour préserver l’enfant du froid ;
Rien que les toiles d’araignées
Qui pendent des poutres du toit.

A mon sens, le ciel de la Nativité, loin d’être noir, était rempli d’étoiles rimant avec toiles (d’araignée), rime chère à Victor Hugo. Cette remarque n’enlève rien aux mérites de Théophile Gautier, aujourd’hui sous-estimé, mais admiré par les plus grands.
Baudelaire lui a dédié Les Fleurs du Mal en des termes extrêmement élogieux :
« Au poète impeccable
« Au parfait magicien ès lettres françaises
« A mon très cher et très vénéré
« Maître et ami… »
Hugo lui a écrit en 1872 un « tombeau » célèbre (que j’ai choisi de commenter il y a bien longtemps à l’écrit du baccalauréat) :
« Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule
« Les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule !…
« Ce siècle altier, qui sut dompter le vent contraire,
« Expire… Ô Gautier ! toi, leur égal et leur frère,
« Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset… »
Mallarmé lui aussi, dans l’hommage collectif rendu à Théophile Gautier qui venait de mourir, a écrit à cette occasion un impressionnant « Toast funèbre », qui ne doit pas assombrir la joie de Noël.


Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

Billet: vaccinations

Souvenir indistinct le premier de l’enfance
Je crois me rappeler que presque triomphant
J’étais à trente mois maître dans la charrette
La carriole à deux roues mais qui donc me tirait

Non pas l’éléphanteau aux naissantes défenses
Qui pourraient devenir matière d’olifant
Mais un humain qui donc silhouette pas nette
Emergeant du passé quand celui-ci renaît

Non pas le gros Babar qui hors de la béance
De l’oubli me revient jeune petit géant
Mais un être plus cher qui gratte une allumette
Au plus profond du noir et me manque à jamais

J’avais un sentiment de fière préséance
Et d’être en ce charroi tel un roi fainéant
Parcourant le pavé comme sur des roulettes
Peut-être pas un roi du moins un  roitelet

Illusion d’être ainsi content plein d’insouciance
Non
je n’aurais pas dû me sentir si confiant
Une vaccination ce n’était plus la fête
M’attendait et j’ai cru que c’était un méfait

Ce lointain souvenir j’en ai repris conscience
Quand à six fois onze ans j’ai supporté patient
Un rappel de vaccin dont ma mémoire inquiète
Exagérait l’effet mais à tort se méfiait

 

 

 

Dans le cahier où elle a noté les faits et gestes et les paroles de ma prime enfance, ma mère a relaté ainsi une histoire de vaccination :

« Vaccination anti-diphtérique et anti-tétanique associée.
Trois piqûres : 5 juin 1950, 19 juin, 2 juillet.
A partir de ces dates mémorables la « mairie » devient le lieu du cauchemar. Il ne faut plus l’approcher de près, Dominique résiste de toutes ses forces et ne veut plus avancer. Affreux souvenir que celui du gros monsieur qui maintient de force les petits enfants sur ses genoux pendant que le docteur fait la piqûre ! »

Il me semble qu’il s’agit là de mon plus ancien souvenir, à l’âge de deux ans et demi. Je ne me rappelle pas les personnages ni le lieu de cette scène, mais seulement le petit trajet en carriole pour m’y rendre.

 

Billet: immigrés ou immigrants

 

On préfère en français le terme d’immigré
Cependant que l’anglais nous parle d’immigrants
Participe présent dont le sens est actif
Au contraire immigré
semble au passé passif

 

Chassés par l’indigence ou la guerre amaigris
Ils entrent dans un monde où les gens sont trop gros
Ils ont franchi des eaux de tempête et de soif
Où les a négligés la mort sans épitaphe

 

Au lieu d’eldorados c’est la portion congrue
Qui les attend au nord dans un climat chagrin
Leur allant peut survivre au bout des catastrophes
Mais rarement le mal rend saint ou philosophe

 

Dans les contrées d’accueil entre espoir et regret
Déçus doutant du bien portés à être ingrats
Ils voudraient repartir dans un aéronef
Entre deux univers douloureuse est la greffe

 

L’immigration par la Méditerranée a battu un record en 2014. Sur un total de plus de 207.000 migrants, plus de 3400 y ont perdu la vie principalement entre la Libye et l’Italie (trois fois plus de morts qu’en 2011, année du précédent record), d’après l’agence des Nations Unies pour les réfugiés.

On parle beaucoup d’immigration, mais principalement du point de vue du pays d’accueil, et on ne réfléchit guère aux pays d’origine, ni au point de vue des immigrés ou immigrants eux-mêmes.

Sont-ils passifs, sont-ils actifs et volontaires ? Entraînés par leur propre désir, ou totalement contraints par leur environnement de départ ? Qu’est-ce qui déclenche la migration ? Rarement des décisions individuelles, contrairement à la vision naïve de l’homme de la rue en France. S’il s’agit de rechercher des avantages matériels, c’est souvent sous la pression des familles qui incitent les jeunes à partir « chercher fortune » pour envoyer ensuite de l’argent à leurs proches restés sur place. Autre cause des migrations : la fuite de la guerre, par exemple celle qui sévit actuellement au Moyen-Orient (Syrie) et en Afrique (Erythrée). Ces mouvements sont accentués par la cupidité des réseaux de passeurs, et par les mirages que répandent les médias des pays développés.

Psychologiquement, pour comprendre l’état d’esprit du migrant, il faudrait creuser les notions d’espoir, de regret, de déception, d’ingratitude. Par exemple, Descartes nous dit que « du bien passé vient le regret » (Les Passions de l’âme, article 67). Mais le regret peut même venir d’un passé dépourvu de bien.

Du point de vue des habitants du pays d’accueil, il importe d’approfondir la compréhension de la compassion, qui, pour Spinoza, est un affect triste et non une vertu (Ethique, quatrième partie, proposition L), ce que Descartes avait suggéré avant lui au sujet de la pitié ressentie par ceux qui se représentent le mal d’autrui comme pouvant leur arriver, et qui sont ainsi émus par l’amour qu’ils se portent à eux-mêmes plutôt que par celui qu’ils ont pour les autres (Les Passions de l’âme, article 186).

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

Billet: la ministre de la culture et le prix Nobel de littérature

 

Chargée de la culture et privée de loisir
Elle avoue à présent que sa vraie poésie
C’est notes textos mails pour uniques lectures
Articulets de lois sur des sujets pointus

Quand elle a exprimé récemment son plaisir
Que le jury Nobel ait à nouveau choisi
Un écrivain français qui croit en l’écriture
Elle semblait tenir des propos moins obtus

La ministre devrait montrer plus de désir
Pour l’univers du livre ou plus d’hypocrisie
Vice qui décorant du moins la devanture
Tient parfois en réserve une ombre de vertu

Le franc-parler brutal qui paraît la saisir
A détruit l’illusion de fausse courtoisie
Mais l’une des leçons de la littérature
Est le mensonge vrai des mots non rebattus

Fleur Pellerin, ministre de la Culture et de la Communication, a félicité Patrick Modiano pour son prix Nobel de littérature dans un communiqué de presse du 9 octobre 2014 :
« C’est un jour heureux pour la littérature française, une très grande émotion et une immense fierté pour la France et pour l’ensemble de nos concitoyens.
« Le Jury du prix Nobel a décidé de distinguer cette année un auteur français dont les romans, traduits en 36 langues, ont bouleversé et passionné des générations de lecteurs à travers le monde.
« De La Place de l’Étoile à son dernier roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, son œuvre empreinte d’une douce mélancolie s’aventure avec une infinie poésie dans les replis de la mémoire et les méandres du souvenir. Écrivain d’un Paris occupé, des visages oubliés et des enfances retrouvées, il s’empare des destins individuels pour redonner vie à toute une époque.
« … Il ne manquait que cette ultime consécration à Patrick Modiano qui représente aujourd’hui aux yeux du monde la vitalité et le rayonnement de la littérature française.
Je lui adresse mes plus chaleureuses félicitations. »

Mais, interrogée le 26 octobre par une présentatrice de télévision (de Canal +), sur son livre préféré de Modiano, Fleur Pellerin s’est montrée incapable de citer un seul livre de l’auteur, pas même ceux que mentionne son communiqué. Elle a alors déclaré: « J’avoue, sans aucun problème, que je n’ai pas du tout le temps de lire depuis deux ans ».
Sans aucun problème, et sans se soucier de la cohérence de ses propos, torpillant du même coup sa crédibilité à la fois comme ministre de la culture et comme ministre de la communication.

Dominique Thiébaut  Lemaire

 

Billet: le président face au mauvais temps

 

Président capitaine il est dans la tourmente
A la proue de la France il oublie ses tourments
Dans la bourrasque et le gros temps dans la tempête
On dirait qu’il recherche une sorte de paix

Préférant aux manifs cette forme d’émeute
Que font autour de lui des embruns écumeux
Comme Chateaubriand quand l’averse crépite
Il désire l’orage en guise de répit

Mais comme il ne veut pas sembler imperméable
Et se sentir blâmé d’ouvrir le parapluie
Et se voir accusé de ne pas se mouiller

Trempé sans couvre-chef au vent désagréable
Impavide il discourt on voudrait qu’il s’essuie
Lunettes embuées le regard embrouillé

 

 

Sur l’île de Sein (Finistère) pour commémorer les 70 ans de la Libération, François Hollande a prononcé un long discours sous une pluie battante. Les services de l’Élysée ont préféré ne pas faire appel au garde du corps équipé d’un parapluie, présent au côté du chef de l’État… En quelques minutes, l’image d’un président de la République, trempé, les lunettes pleines de buée, a fait le tour des chaînes d’information et des réseaux sociaux… Les internautes ont multiplié les railleries, certains s’interrogeant sur les compétences des communicants de François Hollande (Le Figaro, 25 août 2014).

C’est sous une pluie battante que François Hollande s’est exprimé, lundi 25 août… Le jour même où Manuel Valls a déposé la démission du gouvernement, le chef de l’Etat s’est abstenu de commentaires. Il a rendu hommage à la résistance contre le régime nazi, à l’occasion du 70e anniversaire de la Libération. Dans son discours, le président de la République n’a pas souhaité évoquer la principale actualité gouvernementale, préférant retracer l’histoire de la résistance de cette île du Finistère. « Je tenais à être présent aujourd’hui dans le cadre du 70e anniversaire de la libération de notre pays (…)ici sur l’île de Sein. Je n’y aurais renoncé à aucun prix, même si la pluie nous accompagne aujourd’hui et même si ce n’est pas l’intempérie que nous redoutons le plus. » (Le Monde, 25 août 2014).

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: les phobies d’après Descartes

 

 

L’union dit le penseur entre âme et corps est telle
Que si l’enfant a joint dans son premier état
Quelque fait corporel aux frayeurs qu’il sentait
Dès l’âge du berceau ou dès la vie fœtale

Il a créé un lien qui n’est pas volatile
Et va rester en lui hors mémoire et têtu
C’est l’araignée d’antan quand il était petit
Changée en aversion devenue tarentule

C’est l’étourdissement de la senteur des roses
Qui lui sera montée à la tête en intruse
Ou c’est les yeux d’un chat luisant comme des braises

Certains ont prétendu surprenante méprise
Que le grand philosophe aurait fait table rase
Du sensible inconscient mais leur critique est creuse

… Il y a telle liaison entre notre âme et notre corps que, lorsque nous avons une fois joint quelque action corporelle avec quelque pensée, l’une des deux ne se présente point à nous par après que l’autre ne s’y présente aussi…Cela suffit pour rendre raison de ce que tout un chacun peut remarquer de particulier, en soi ou en d’autres, touchant cette matière … Et, pour exemple, il est aisé de penser que les étranges aversions de quelques-uns, qui les empêchent de souffrir l’odeur des roses, ou la présence d’un chat, ou autres choses semblables, ne viennent que de ce qu’au commencement de leur vie ils ont été fort offensés par quelques pareils objets, ou bien qu’ils ont compati au sentiment de leur mère qui en a été offensée étant grosse. Car il est certain qu’il y a du rapport entre tous les mouvements de la mère et ceux de l’enfant qui est en son ventre, en sorte que ce qui est contraire à l’un nuit à l’autre. Et l’odeur des roses peut avoir causé un grand mal de tête à un enfant lorsqu’il était encore au berceau; ou bien un chat le peut avoir fort épouvanté, sans que personne y ait pris garde, ni qu’il en ait eu après aucune mémoire : bien que l’idée de l’aversion qu’il avait alors pour ces roses, ou pour ce chat, demeure imprimée en son cerveau jusqu’à la fin de sa vie (Descartes, Les Passions de l’âme, article 136).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: utilité pour le corps des principales passions

 

Notre âme contribue à préserver le corps
Par le ressentiment qu’elle a de la douleur
Ce qui produit d’abord la passion de tristesse
Puis la détestation des causes de souffrance
Et le désir actif d’en être délivré

De même elle ressent ce qui profite au corps
Par un chatouillement qui crée de la chaleur
Faisant monter aux joues la joie ou l’allégresse
Et suscite en nos coeurs l’amour en conséquence
Puis le désir enfin qu’on n’en soit pas sevré

Désir amour et joie bénéficient au corps
Mais souvent la tristesse est première et meilleure
Parfois la haine aussi quoiqu’elle nous abaisse
Quand il importe plus d’éloigner les nuisances
Que d’embrasser le bien qui peut nous enivrer

Quand il importe moins d’élever l’existence
Que d’écarter le mal qui pourrait nous navrer

 

« Après avoir donné les définitions de l’amour, de la haine, du désir, de la joie, de la tristesse, et traité de tous les mouvements corporels qui les causent ou les accompagnent, nous n’avons plus ici à considérer que leur usage. Touchant quoi il est à remarquer que selon l’institution de la nature elles se rapportent toutes au corps et ne sont données à l’âme qu’en tant qu’elle est jointe avec lui : en sorte que leur usage naturel est est d’inciter l’âme à consentir et contribuer aux actions qui peuvent servir à conserver le corps, ou à le rendre en quelque façon plus parfait. Et en ce sens, la tristesse et la joie sont les deux premières qui sont employées. Car l’âme n’est immédiatement avertie des choses qui nuisent au corps que par le sentiment qu’elle a de la douleur, lequel produit en elle premièrement la passion de la tristesse, puis ensuite la haine de ce qui cause cette douleur, et en troisième lieu le désir de s’en délivrer. Comme aussi l’âme n’est immédiatement avertie des choses utiles au corps que par quelque sorte de chatouillement, qui, excitant en elle de la joie, fait ensuite naître l’amour de ce qu’on croit en être la cause, et enfin le désir d’acquérir ce qui peut faire qu’on continue en cette joie, ou bien qu’on jouisse encore après d’une semblable. Ce qui fait voir qu’elles sont toutes cinq très utiles au regard du corps; et même que la tristesse est en quelque façon première et plus nécessaire que la joie, et la haine que l’amour : à cause qu’il importe davantage de repousser les choses qui nuisent, et peuvent détruire, que d’acquérir celles qui ajoutent quelque perfection sans laquelle on peut subsister » (Descartes, Les Passions de l’âme, article 137).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: les conflits du Proche-Orient

 

Irak Syrie Liban Palestine s’agitent
et des peuples entiers y sont pris en otages
Aux crimes des tyrans mortellement s’ajoute
Une guerre des Dieux dont nul ne nous protège

Drapés dans leur bon droit vêtus de fausses toges
Israël Ismaël en lutte intransigeante
Invoquent leurs Très-Hauts pour cibler sans vertige
L’adversaire à tuer dans les foules sujettes

Pris dans l’ébullition des fureurs qui voient rouge
Sunnite ou bien Chiite aucun n’a de refuge
La bonne volonté n’essuie que des refus

Ce ne sont que chaudrons où la passion mijote
Et se met à bouillir où  se remuent des juntes
L’affamé de justice attend toujours à jeun

 

Bien que les Chrétiens n’aient guère de leçon à donner, les conflits actuels du Moyen-Orient incitent à citer les évangiles: « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté », et: « heureux les doux, car ils auront la terre en partage; heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu; heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés » (béatitudes du sermon sur la montagne, dans les évangiles de Matthieu et de Luc). Il ne s’agit pas seulement de religion, mais quasiment de morale politique sous une forme paradoxale déniant aux belliqueux la possession du monde.
Le Christ a poussé très loi la subversion de l’ancienne conception, celle du talion, présente dans la Bible et dans le Coran, et apparemment toujours à l’oeuvre dans les événements d’aujourd’hui :
– Matthieu, 5, 38-4: « Vous avez appris qu’il a été dit: oeil pour oeil, dent pour dent. Et moi je vous dis: … si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tend-lui aussi la gauche »;
– Luc, 6, 29: « Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un prend ton manteau, ne l’empêche pas de prendre encore ta tunique ».
Il s’agit d’une opposition radicale à la loi du talion, mais qui ne peut pas non plus, à elle seule, rendre viables et vivables les sociétés.

 

Dominique Thiébaut  Lemaire

 

 

Billet: premier anniversaire

 

Sacha trotte partout véloce à quatre pattes
Se met aussi debout pour essayer des pas
Depuis le bord d’un siège on le voit qui chaloupe
Qui s’avance hardiment dans une marche floue

Atterrit en douceur comme en légère pente
Fier d’avoir dépassé l’étape du rampant
Se hausse de nouveau grâce au pied d’une chaise
Et réussit son coup quand hier il trébuchait

Il rit se fâche explore et manoeuvre les portes
Appelle ada mama lorsque ses parents partent
Cherche à tourner les clés de ses mains inexpertes

C’est son anniversaire en un an quel parcours
En douze mois à peine et tant d’autres encore
Vont le faire grandir de corps d’esprit de coeur

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: le clair et l’obscur en philosophie

 

Il fait partie de ceux qui se déclarent
Dans la clarté d’un style ayant l’éclat
De la lumière et dont le beau discours
N’a pas perdu sa force qui secoue

C’est un penseur qui demeure d’équerre
Vivant et vif non réduit aux acquêts
Il fustigeait les tenants de l’obscur
Finalement ne les a pas vaincus

Ils restent fous de phrases jargonnesques
Ces mal voyants qui dans l’ombre s’embusquent
Et dans l’abscons propice à toute esquive

Craignant le jour où se dissout le masque
Ils continuent à se croire sans risque
En attirant le voyant dans leur cave

 

« L’obscurité des distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu’ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s’ils les savaient, et soutenir tout ce qu’ils en disent contre les plus subtils et les plus habiles sans qu’on ait moyen de les convaincre. En quoi ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se battre sans désavantage contre un qui voit, l’aurait fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure ; et je puis dire que ceux-ci ont intérêt que je m’abstienne de publier les principes de philosophie dont je me sers : car étant très simples et très évidents, comme ils sont, je ferais quasi le même, en les publiant, que si j’ouvrais quelques fenêtres dans cette cave, où ils sont descendus pour se battre » (Descartes, Discours de la méthode, sixième partie).

« Avoir paralysé totalement l’esprit de toute une génération de lettrés, avoir rendu celle-ci incapable de toute pensée, l’avoir menée jusqu’à lui faire prendre pour de la philosophie le jeu le plus pervers et le plus déplacé à l’aide de mots et d’idées, façonnées par le verbiage le plus vide sur les thèmes traditionnels de la philosophie avec des affirmations sans fondement ou absolument dépourvues de sens, ou encore par des propositions reposant sur des contradictions – c’est en cela qu’a consisté l’influence tant vantée de Hegel » (Schopenhauer, Contre la philosophie universitaire, 1851). Schopenhauer a dit aussi: «Hegel met les mots, le lecteur doit trouver le sens », et : « encore un rêve de dément, issu de la langue et non de la tête » (cité par Karl Popper, dans La société ouverte et ses ennemis, tome 2).

« J’ai eu plus d’une fois envie d’employer, contre la violence symbolique qui s’exerce souvent, et d’abord sur les philosophes eux-mêmes, au nom de la philosophie, les armes les plus communément employées pour contrecarrer les effets de cette violence – ironie, pastiche ou parodie. Comment ne pas envier la liberté des écrivains (Thomas Bernhard évoquant le kitsch heideggerien ou Elfriede Jelinek les nuées fuligineuses des idéalistes allemands)… » (Bourdieu, Méditations pascaliennes, introduction).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: la coupe du monde de football

Sur l’herbe du Brésil plus tendre que du chaume
Dans le grand stade ovale où le public s’échauffe
Les joueurs de football parfois nommés manchots
Car ils jouent sans les bras pourtant non estropiés
Ne marquent pas de but et les spectateurs piaffent
Chacun désire voir son équipe championne

Comme en long et en large aucun sportif ne chôme
Chacun sur les gradins croit à de grandes choses
Les nombreuses groupies aux côtés des machos
Voudraient que les meilleurs s’échappant du guêpier
Sur l’échiquier du jeu par leur forme olympienne
S’emparent du terrain sur l’adversaire empiètent

Dans la compétition l’ambiance devient chaude
On sent qu’il serait temps que l’un des sportifs chausse
Des ailes de géant pour le plaisir du show
Oubliant les crampons qui dans le gazon piochent
Mais rien n’aboutira sans invocation pieuse
A la règle à la chance au départ du bon pied

 

 

 

La vingtième Coupe du monde de football a eu lieu au Brésil du 12 juin au 13 juillet 2014, avec 32 participants qualifiés, et a vu la victoire de l’Allemagne. Les suivantes auront lieu en Russie en 2018 puis au Qatar en 2022. Ce dernier choix reste controversé pour plusieurs raisons, notamment le climat très chaud du Qatar et les accusations de corruption.

La FIFA (Fédération Internationale de Football Association), fondée à Paris en 1904, ayant déménagé à Zurich en 1932, a organisé en 1930 en Uruguay la première Coupe du Monde, créée par le Français Jules Rimet. Le choix de l’Uruguay a été critiqué, à une époque où l’Europe traversait alors une grave crise économique. De plus, la participation à une telle compétition outre-Atlantique impliquait une longue traversée maritime, qui obligeait les clubs européens à se passer de leurs meilleurs joueurs pendant deux mois.

La première Coupe du Monde a réuni 13 équipes (quatre européennes, huit sud-américaines et celle des Etats-Unis), et a opposé en finale l’Argentine à l’Uruguay, première nation tenante du titre.

De 1930 à 2014 inclusivement, les épreuves se sont déroulées en Europe ou en Amérique latine, à l’exception des Etats-Unis en 1994, de la Corée et du Japon en 2002, de l’Afrique du Sud en 2010.

Le vainqueur a toujours été un pays européen ou un pays d’Amérique latine. Seules huit nations ont remporté la Coupe. Le Brésil détient le record avec cinq succès. L’Italie et l’Allemagne en comptent quatre. L’équipe victorieuse de la première édition, l’Uruguay, a gagné deux fois l’épreuve tout comme l’Argentine. Enfin, la France, l’Angleterre et l’Espagne ont gagné chacune une Coupe du monde.
La configuration de la finale de 2014 opposant l’Argentine et l’Allemagne n’est donc pas fortuite, elle s’inscrit dans une longue histoire.

Au lieu de voir dans la victoire de l’Allemagne un événement principalement sportif, certains dans la presse française semblent accepter sans prendre de recul le lien qui est fait dans les média allemands avec le « modèle allemand » et avec « l’Allemagne décomplexée » (« A Berlin, une Allemagne décomplexée fête sa victoire en Coupe du monde »,  » et: « Lassée d’être montrée du doigt en Europe, l’Allemagne voit dans sa victoire une preuve de l’efficacité de son modèle »: d’après Le Monde daté de jeudi 17 juillet 2014, p.3).

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: la place de la République

 

La mairie de Paris a transformé la place
Où claquent désormais des planches sans souplesse
A roulette en zigzags sur un sol trop complice
Attention garez-vous

Les ré-aménageurs se creusant les méninges
Ont banni la voiture aux incessants manèges
Mais aussi supprimé presque tout jardinage
Et les squares d’avant

Pour dégager l’espace ils ont exclu les plantes
A hauteur de regard ce n’est que pierre plate
Et cette table rase est sujet de complainte
Naguère est en gravats

Le dallage massif qui s’étend tout d’un bloc
En gris sous la statue de notre République
Est à peine égayé par un miroir de flaque
Humectant ce pavé

De timides jets d’eau sur l’aire en faux granit
Ont des hoquets sans force et sans tenir la note
Pourquoi n’avoir pas fait carrément place nette
Pour créer du nouveau

Il faudra quand la chauffe ensoleillée s’annonce
Pouvoir la rafraîchir et même en permanence
Eviter que partout des zonards ne traînassent
En quête de leur vie

 

Les deux articles suivants, polémiques mais intéressants, ont été publiés lors de l’inauguration de la place rénovée dans les journaux Le Figaro et Libération.

Dominique Thiébaut Lemaire

***

Lefigaro.fr 19-20 juin 2013 (Chronique d’Adrien Goetz)

Le débat est ouvert après l’inauguration de la nouvelle «place de la République » par Bertrand Delanoë et Anne Hidalgo dimanche: la banalité esthétique est criante, mais le plus grave est surtout la négation de la dimension historique de ce lieu de mémoire national. Baptisée en 1889, la place de la République répondait, en miroir, à la place de la Concorde: devant deux immenses façades rectilignes, les frères Léopold et Charles Morice avaient élevé une statue dédiée à la France nouvelle – la République triomphale, accompagnée de trois allégories, Liberté, Égalité, Fraternité -, entourée symboliquement de deux fontaines aux dauphins, images du pays entre ses rivages, faites pour répondre aux fontaines des Fleuves et des Mers qui encadrent l’obélisque. Sur cette place, le général de Gaulle, le 4 septembre 1958, proclama la Ve République… Ce lieu de mémoire associé aussi à tant de grandes manifestations et de combats à la fin du XXe siècle, s’était bien dégradé. Il était possible d’en restaurer le sens en restituant un superbe état XIXe, agréable, joyeux, festif, qui aurait été une des cartes postales de Paris les plus populaires dans le monde entier: sans voitures, avec les fontaines remises en eau et les hauts mâts portant les drapeaux tricolores, éliminés en 1988. Au lieu de cela, les dauphins ont été remisés au dépôt d’Ivry, le cimetière des éléphants du patrimoine parisien, les margelles de pierre jetées à la benne, la place livrée aux bulldozers.
Le résultat des travaux … est consternant de banalité. La place, avec ses petites dalles grises, ressemble à un centre-ville de métropole industrielle allemande de seconde catégorie: une esplanade sans âme, comme on en voit partout. Au centre, l’immense statue est entourée d’un étroit bassin ponctué de ridicules geysers de dix centimètres. Une sorte de pédiluve de piscine municipale où viennent se salir les enfants a été installé, mais d’un seul côté, pour surtout briser la symétrie de ce lieu qui n’est justement que symétrie.
Face à ce désastre, un maire d’arrondissement, Patrick Bloche, a eu le bon réflexe … de faire voter par son conseil municipal la reconstruction, sur une place ou dans un jardin, d’une des deux fontaines aux dauphins. Reste à savoir quand. Mais le problème va bien au-delà de la démolition de deux petites fontaines anciennes. Le propos n’est pas de plaider pour la restitution d’un état d’autrefois. L’erreur tragique est aussi d’avoir conçu un parvis qui n’est pas relié à un quartier: les voitures passent encore du côté le plus commerçant, et l’axe «rendu aux piétons» est, de manière absurde, celui qui longe la caserne. Les rues voisines, qui ne verront pas venir les promeneurs de la place, ne vont pas profiter de ce faux centre tape-à-l’œil qui n’est le centre de rien.
Triomphe ici une vision parcellaire de l’urbanisme, sans idée, sans réflexion pratique, sans esprit. Anne Hidalgo … menace de ravager ainsi la Bastille et la Nation. La recette est simple: un budget important – ici 24 millions d’euros -, un «modernisme » d’il y a vingt ans et, surtout, aucun sens de la grandeur historique de ces sites, qui ne peuvent pas être traités comme n’importe quelles places. La République, la Nation, la Bastille, c’est la France – avant d’être un enjeu municipal…

***

 

Libération 27 juin 2013. (Auteur : Pierre Marcelle)
Et ça tournait, oui ça tournait… Des bagnoles, des bus, des deux-roues, des tramways jadis, des vélibs naguère et des piétons aussi, tout autour de la vieille place de la République, moche, assurément, mais d’une mocheté vivante. Peu de bancs, deux fontaines (dites «des dauphins»), quelques quadrilatères de pelouse, des esquisses de squares et des bouches de métro organisaient sur l’ilôt traversé par la chaussée, autour de la statue massive des frères Morice, une déambulation en forme de raccourci ; sauf bien sûr aux jours de grandes manifs-rassemblement ou dispersion, au long cours de la trilogie Répu-Bastille-Nation, c’était selon. Mais ça, donc, tout ça, cette mémoire de la rue et du pavé, c’était avant…
Avant, les voitures tournaient sur et à travers la place, irriguant comme une onde de métal son terre-plein central. Depuis le 16 juin, triste dimanche inaugural de sa rénovation, elles la traversent à double sens sur trois côtés seulement (dans l’axe du faubourg du Temple, le nord est perdu à la circulation), dans des hoquets de trafic que régulent une quarantaine de feux de signalisation. Les encombrements sont à l’avenant, assez dissuasifs pour constituer le dernier cauchemar capital de la corporation des taxis. Et ainsi le premier objectif de la Ville – écœurer le roulant – se trouve-t-il accompli.
L’écœurer est une chose, l’éradiquer une autre. De cet étrange partage de territoires plus que jamais frontiérisés, de ce compromis en forme de « on se supporte mais on ne se mélange plus », de cette ghettoïsation de tout l’espace, évoquant brutalement le Parvis des droits de l’homme ajouté à la place du Trocadéro, ne préjugeons pas le devenir, mais craignons la généralisation du concept de places de stationnement pour piétons comme il en est pour les véhicules.
On serait passé sur ça, si seulement l’aménagement du terre-plein central avait embelli l’ensemble, mais la beauté n’était pas inscrite au cahier des charges de l’agence d’archis Trévelo & VigerKohler (TVK), et le citoyen alibi, mi-incrédule, mi-frustré, se demande encore si l’affaire est vraiment achevée. Des mois durant à imaginer que quelque chose se conçoive derrière ces palissades qui, des mois durant, ont contrarié ses cheminements, et tout ça pour ça ?… pour découvrir, une fois tombées les barrières, une esplanade d’une infinie platitude, une dalle lisse pavée de trois nuances de gris minéral, avec pour seul relief, sur un seul flanc, une huitaine de marches, comme pour rattraper le niveau …
Le propos de cette chronique est de dire une stupéfaction devant le néant inauguré l’autre semaine, qui aurait pu relever d’une esthétique revendiquée, n’était son immobilier de furoncles. Car que faire sur une place à moins que l’on s’y pose – sur de rares bancs de bois (assez beaux, ma foi), sur la margelle du bassin qui ceint la statue centrale (petites éjaculations aqueuses en décoration), sur un plateau de planches (un solarium ?) – en regardant passer des cyclistes …
Alors, à l’enfant-roi, si cher à la ville, fut dévolue une «R (comme République ?) de jeux» en forme de très laide boutique où se distribuent quelques peluches, jeux de cartes et de société, imprimés et gadgets divers dont on usera assis sur des chaises rouges très laides aussi. Pour y faire pendant, à l’Ouest, et achever l’infantilisation des lieux, la promesse d’un « café Monde et Médias », dont l’appellation proclame la médiocre ambition électorale de séduire l’air du temps avec les classes moyennes. Un « miroir d’eau » la reflète et la jouxte, sorte de flaque à vocation de pédiluve qui affleure là et dont la municipalité semble très fière.
Ce jour-là qu’on l’a visitée, l’esplanade de la République, mal arborée, mal ombragée, s’échauffait à sa nouvelle et aseptisante fonction sous un soleil terne qui faisait craindre déjà un hypothétique cagnard estival. Ce qui l’écrasait, ce n’était pas le monument de bronze érigé en son centre et que sa solitude soudaine magnifiait si abstraitement ; ni même, sur quelque 300 mètres de flanc nord, l’immensité sublimée de la caserne de la garde, aux façades monolithiques. C’était, de l’une et de l’autre, la cohabitation minérale sillonnée de skateboards criards, et devenue soudain incompréhensible.

Billet: la diérèse

 

Pour éclairer le sens du terme diérèse
La diction syllabique est d’un grand intérêt
On peut dire le mot comme on le fait en prose
Ou comme en poésie d’une voix sans accroc

Mais « i » devant voyelle enrichissant la phrase
D’une syllabe en plus devient un embarras
Dans un vers mesuré quand la scansion scabreuse
Omet d’en tenir compte et fausse un rythme heureux

La même boiterie peut aussi se produire
Quand la récitation voudrait qu’on sonorise
Par exemple le « ou » du verbe réjoui

Parfois la diérèse apparaît comme ruse
Pour mieux remplir le vers mais elle a belle allure
En sauvant un langage à demi disparu

 

Il y a diérèse lorsque, dans un mot, la prononciation dissocie les éléments d’une diphtongue en deux voyelles autonomes – ou fait entendre séparément, chacune dans sa syllabe, sans les fondre en une diphtongue, deux voyelles contiguës, comme dans ces alexandrins :
– « Une dévo-ti-on à nulle autre pareille » (Molière, Le Tartuffe, 1664) ;
– « A la poste d’hi-er tu télégraphieras » (Desnos, 1923, Destinée arbitraire);
– « Bivou-ac à cent mille au bord du ciel et l’eau
« Prolonge dans le ciel la plage de Malo  » (Aragon, Les Yeux d’Elsa, 1942).

Au contraire il y a synérèse lorsque, dans un mot, la prononciation fond en une diphtongue deux voyelles contiguës, la première faisant fonction de semi-voyelle ou semi-consonne, les deux étant réunies en une seule syllabe.

La diérèse peut se produire dans les groupes de voyelles dont la première est i, ou, u, c’est-à-dire susceptible de devenir semi-voyelle. Ces groupes doivent-ils être comptés pour deux syllabes ou pour une seule ? Les règles classiques à ce sujet sont empiriques et flottantes.

Dans un  livre de 1937 intitulé Le Vers français, Maurice Grammont donne plusieurs exemples de ce flottement pour le même mot chez le même poète :
Hugo :
« Le sud, le nord, l’ou-est et l’est et Saint-Mathieu », mais :
« A cause du vent d’ouest tout le long de la plage » ;
Hugo encore :
« Sur la terre où tout jette un miasme empoisonneur », mais :
« Mêlé dans leur sépulcre au mi-asme insalubre »
Musset :
« Oh ! l’affreux su-icide !Oh ! si j’avais des ailes », mais :
« Mon enfant, un suicide ! Ah ! Songez à votre âme ».

On peut ajouter aux exemples de Maurice Grammont ces vers de Théophile Gautier :
« Et l’enfant hier encor chérubin chez les anges », mais :
« Je suis le spectre d’une rose
« Que tu portais hi-er au bal ».

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: le solstice et la science antique

 

Au solstice à midi homme de science illustre
Eratosthène expert en calculs tombant juste
Savait que l’ombre alors était réduite à rien
Du côté d’Assouan que les rayons de l’astre
En feu sans clair obscur et sans aucun contraste
Y tombaient verticaux dans le ciel égyptien

Comparant Assouan dans ses rouleaux registres
Avec Alexandrie cité rationaliste
Où il était chercheur du pourquoi du combien
Par la longueur de l’ombre en ces deux lieux terrestres
En arpenteur du globe et des grandeurs célestes
Il a pu mesurer l’immense méridien

 

Ératosthène (environ 273-192 avant J.-C.), savant universel, philosophe et poète grec du IIIe siècle avant notre ère, fondateur de la géographie mathématique, a fait ses études à Athènes et a été nommé à la tête de la bibliothèque d’Alexandrie à la demande de Ptolémée III, pharaon d’Égypte, descendant d’un général macédonien d’Alexandre le Grand. Eratosthène a succédé à ce poste au poète Callimaque (originaire comme lui de Cyrène, dans ce qui est aujourd’hui la région de Benghazi en Libye) et au poète Apollonios de Rhodes. Il a été précepteur de Ptolémée IV.
Il a calculé la circonférence de la Terre, et donné la valeur de 47°42′ à l’arc de méridien compris entre les deux tropiques ; vingt siècles après lui, l’Académie française des sciences a retrouvé à peu près la même mesure. Il reste de lui un fragment de poème didactique intitulé L’Hermès. Il se serait laissé mourir de faim parce que, devenu aveugle, il ne pouvait plus regarder les étoiles.
Jules César, dans sa Guerre des Gaules (livre sixième chapitre XXIV), mentionne expressément son nom, en précisant, à propos de la forêt hercynienne en Germanie: « je vois qu’ Eratosthène et certains auteurs grecs en avaient entendu parler » (nous savons aujourd’hui que « forêt hercynienne » signifie forêt de chênes en langue celtique).
Le géographe Strabon, qui vivait à l’époque d’Auguste au tout début de notre ère, indique dans le livre premier de sa Géographie que la circonférence terrestre mesurée par Eratosthène et admise par Hipparque était celle qui, en dépit des critiques, faisait autorité.

On attribue en général l’idée de la sphéricité terrestre à l’école pythagoricienne ou à Parménide dès le VIe siècle avant J.-C. La Terre a été considérée comme sphérique par Platon puis par Aristote (IVe siècle avant J.-C.).
La méthode utilisée par Ératosthène pour mesurer la circonférence de la Terre est décrite par Cléomède (au 1er siècle de notre ère) dans De motu circulari (Du mouvement circulaire). Ératosthène a comparé les ombres à Syène (ville située à peu près sur le tropique du Cancer, aujourd’hui Assouan) et à Alexandrie, à peu près sur le même méridien, le 21 juin (solstice d’été) au midi solaire local.
Ératosthène savait qu’au solstice il n’y avait aucune ombre dans un puits à Syène ; ainsi, en cet instant précis, le Soleil était à la verticale et sa lumière éclairait directement le fond du puits. Cependant que le même jour à la même heure, un obélisque situé à Alexandrie faisait une ombre, et que le Soleil n’y était donc pas à la verticale. En comparant la longueur de l’ombre et la hauteur de l’obélisque, il était facile d’en déduire l’angle entre les rayons solaires et la verticale, 1/50e de 360 degrés, soit 7,2 degrés.
Eratosthène a évalué par ailleurs la distance entre Syène et Alexandrie en faisant appel à un « bématiste » (arpenteur de pas) qui s’est basé sur le temps en journées de marche de chameau entre les deux villes : la distance obtenue était de 5 000 stades.
A partir de ces données, il a proposé une figure explicative simple, un cercle représentant le globe, où les rayons lumineux du Soleil sont parallèles en tout point ; où, géométriquement, les rayons verticaux sont ceux qui passent par le centre du cercle ; et où un angle au centre de 7,2 degrés (égal, d’après la géométrie des parallèles, à celui que font avec la verticale les rayons solaires du solstice à Alexandrie) intercepte un arc de 5000 stades, distance entre Syène et Alexandrie. La circonférence de la terre peut donc être évaluée à 250 000 stades si 1/50e de cette circonférence mesure 5 000 stades.
Mais quelle était exactement la longueur du stade utilisé par Eratosthène ? Si l’on admet que les Grecs comptaient 2 pieds et demi pour un pas, et 240 pas pour un stade, on a, pour un pas de 0 m 70, un stade de 168 m, soit 42 000 km pour la circonférence terrestre. En réduisant le pas à 0 m 67, on obtient 40 000 km, circonférence très proche des mesures actuelles.
(Voir sur internet Louis Gallois : « L’œuvre géographique d’Eratosthène », Annales de géographie, année 1922, volume 31, numéro 172).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: Courbet et L’Origine du monde

Les musées sont remplis de nudités de toutes sortes, mais en général on trouve cela normal.

Le journal Le Monde rapporte qu’au musée d’Orsay, jeudi 29 mai, jour de l’Ascension, une « artiste plasticienne » vêtue d’une robe dorée censée rappeler le cadre du tableau de Gustave Courbet « a écarté les cuisses devant L’Origine du monde … », œuvre qui montre en gros plan le pubis touffu d’une femme dont on ne voit pas la tête.
La police arrive et évacue tout le monde.
La femme qui a causé ce petit scandale explique qu’elle est dans une démarche artistique où elle cherche à « prendre la position de l’objet du regard pour à (son) tour regarder ». Selon elle, ce jour-là, ce n’est pas le dévoilement de son anatomie qu’il fallait prendre pour œuvre mais la salle, les réactions du public, les gardiens, la scène dans son ensemble. « Mon œuvre – baptisée « Miroir de l’Origine » – ne reflète pas le sexe, mais l’œil du sexe, le trou noir. C’est pour rendre visible cet œil, explique-t-elle, que j’ai tenu mon sexe ouvert avec mes deux mains, pour révéler ce qui n’est pas visible sur le tableau d’origine. »  (Le Monde daté du 6 juin 2014)

La direction du musée « évoque un « geste gynécologique » plutôt « trash et violent » qui dévoilait « bien plus que ce que montre l’œuvre de Courbet ». La « plasticienne » a choisi le jeudi de l’Ascension pour son « happening », date à laquelle la fréquentation était deux fois plus élevée que d’habitude, avec 13 000 visiteurs en une journée. La direction a porté plainte, en même temps que des agents du personnel, pour « exhibitionnisme sexuel ». La plainte a été classée sans suite, après un passage au commissariat de police et un rappel à la loi (lefigaro.fr du 6 juin 2014)

 

Cette touffe de brune en relief sur un mont
De Vénus toison dense obscure on se demande
Quelle chair s’y replie attraction des amants
C’est l’œuvre de Courbet L’Origine du monde

Posant sous le tableau vivante anatomie
Tenant son sexe ouvert triangle des Bermudes
Une femme aimerait que les gens soient émus
Par son exhibition qui pourrait être humide

Se disant plasticienne elle montre sa vulve
Les jambes écartées pour mieux la mettre en vue
Gymnaste sans culotte osant cette figure

Ses lèvres d’entrecuisse et de forme bivalve
Sont celles de toute Eve elle n’est pas diva
Qui par on ne sait quoi changerait le regard

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: Maryvonne au temps de la Pentecôte

 

Après sept fois sept jours voici la Pentecôte
A la suite de Pâque et lui faisant écho
Journée en grec ancien numérotée cinquante
Un dimanche où l’Esprit nous éclaire éloquents

L’enfant née le lundi n’y trouvait pas son compte
Elle voulait qu’au ciel du haut de son balcon
Marie sainte patronne intercède et l’écoute
Pour qu’un souffle de feu l’illumine après coup

L’avenir l’a montré Marie son avocate
Avec messire Yvon s’est penché sur son cas
La candide plaideuse a gagné sa requête
Ayant reçu la flamme et des dons en bouquet

 

« Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble dans le même lieu. Tout à coup il vint du ciel un bruit comme celui d’un vent impétueux, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. Des langues, semblables à des langues de feu, leur apparurent, séparées les unes des autres, et se posèrent sur chacun d’eux. Et ils furent tous remplis du Saint Esprit, et se mirent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer. » (Actes des apôtres, 2:1-4)

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

Billet: fromages et villages

 

La France nous dit-on compte plus de fromages
Que de jours dans l’année de formes de formats
Et coloris divers que les habitants mangent
Orangés blancs ou bleus travaillés de ferments

Comment donc voulez-vous qu’un gouvernant dirige
Ce pays si varié si vieux qui se récrie
Contre le changement virant au sacrilège
Quand pour le camembert on fait bouillir le lait

S’y trouvent plus qu’ailleurs tant et tant de communes
Dont nous a gratifiés l’ère gallo-romaine
Sous leur calme apparent bien des siècles remuent

Dans ce nombre étonnant qui semble un patrimoine
La taille trop petite est ce qui prédomine
Mais on n’y touche pas de peur d’un grand émoi

Le président de la République et le gouvernement ont annoncé une réforme mettant l’accent sur la réduction du nombre des régions françaises qui passerait de 22 à 14 en métropole. Il est question de réduire le coût et la complexité de l’organisation territoriale.

Cette annonce laisse dubitatif. Mis à part quelques cas, le découpage des régions actuelles n’est pas irrationnel, du point de vue de l’histoire, de la culture et de l’économie. Et il est fort douteux que les regroupements régionaux prévus, portant sur un petit nombre d’entités, permettent par eux-mêmes d’atteindre les objectifs recherchés.

Les vrais problèmes sont ailleurs : dans la superposition des interventions – financières et autres – entre les régions, les départements, les ensembles supra-communaux (le « millefeuille » territorial), ainsi que dans l’émiettement extrême des communes, qui sont plus de 36 000, un record (dans les autres pays européens de populations approximativement comparables, elles sont  environ 12 000 en Allemagne, 8 000 en Italie, 10 000 au Royaume-Uni…)

Depuis les années 1970, les gouvernements français, dans l’idée de réduire ce nombre, ont suscité des structures intercommunales possédant de plus en plus de compétences, tout en laissant subsister les communes. Ils ont ainsi créé un niveau supplémentaire d’administration et de gestion, avec un coût total de fonctionnement plus élevé qu’auparavant.

Une autre caractéristique n’est pas sans rapport avec la question de la diversité territoriale : la production de fromages, qui a inspiré au général de Gaulle un mot célèbre : « Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 246 variétés de fromage ? » Ce dernier chiffre est d’ailleurs sous-évalué, car on estime que la France en produit au total entre 350 et 400 au début du XXIe siècle.

*

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: Victor Hugo et les élections européennes aujourd’hui

 

Au milieu de son siècle en tenant bon la rampe
Ignorant l’ironie et les récalcitrants
Hugo voyait grandir comme un astre qui grimpe
Au-delà de la vue des vieux esprits chagrins
Cette brillante idée l’unité de l’Europe

Il ne se doutait pas que ces pays en troupe
Iraient aveuglément se battre dans des trous
Il rêvait d’un réel que l’idéal rattrape
En faisant scintiller sur leur agglomérat
Cette brillante idée l’unité de l’Europe

S’il n’y a plus de guerre où ces pays s’étripent
Il existe toujours différentes patries
Cent soixante ans plus tard et les croyants se trompent
Quand ils pensent que vite ils réaliseront
Cette brillante idée l’unité de l’Europe

Le continent demeure un kaléidoscope
Et comme en notre temps le droit aux différences
A la diversité se veut prépondérant
On peut se demander si va rester vibrante
Cette brillante idée l’unité de l’Europe

 

Victor Hugo a utilisé l’expression « Etats-Unis d’Europe », à l’occasion du Congrès international de la paix à Paris en 1849. Dans son discours, il s’est exprimé ainsi :
« Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle serait impossible et qu’elle paraîtrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie.
« Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France.
« Un  jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées.
« Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d’un grand sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le parlement est à l’Angleterre, ce que la diète est à l’Allemagne, ce que l’Assemblée législative est à la France.
« Un jour viendra où l’on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd’hui un instrument de torture, en s’étonnant que cela ait pu être. »

Cette idée des États-Unis d’Europe, premier échelon d’une entreprise universelle, devait aboutir à une concorde planétaire. Selon Hugo :
« Elle s’appellera l’Europe, au XXe siècle, et, aux siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s’appellera l’Humanité. »

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: l’indignation et la colère

Mis en avant

 

Indignez-vous c’est à quoi nous exhorte
Un petit livre au ton réconfortant
Paru naguère il nous lance une alerte
A grand tirage en nous avertissant
De résister ce n’est pas une charte
C’est un appel non pas un aparté
Qu’importe au fond que ses pages soient courtes
Sans épaisseur il nous apprend beaucoup

Cet opuscule est d’une étrange sorte
Livret léger il est moins important
Que son beau titre et ce fait déconcerte
Ceux qui voudraient du texte appétissant
Son apostrophe est comme une pancarte
Manifestant qu’on ne peut l’écarter
Qu’importe alors que ses pages soient courtes
Sans épaisseur il nous apprend beaucoup

Impératif sans phrases pour escorte
Est-il simplet pour l’esprit bien portant
Non ce qu’il dit ne laisse pas inerte
Il vise au cœur succès retentissant
Son verbe en tête est un mot que Descartes
A éclairé d’une vive clarté
Qu’importe enfin que ses pages soient courtes
Sans épaisseur il nous apprend beaucoup

 ***

Le mal subi par autrui nous indigne
Et quelquefois nous laisse résignés
Mais pris à cœur il nous met en colère
Brutalement nous saisit au collet

Courte folie on passe de la rogne
A la fureur à l’envie de cogner
L’ire qui croît fait changer de couleur
Epidermique on la voit affleurer

Celui qui rage emporté devient rouge
Ou bien tremblant blêmissant de courroux
Se change en marbre et cesse de bouger

Ardent ou froid c’est une erreur de croire
Que l’indigné n’est plus dans son bon droit
Quand de colère il s’en va guerroyer

L’indignation

« … Le mal fait par d’autres, n’étant point rapporté à nous, fait seulement que nous avons pour eux de l’indignation ; et lorsqu’il y est rapporté, il émeut aussi la colère (Descartes, Les Passions de l’âme, article 65).
« L’indignation est une espèce de haine ou d’aversion qu’on a naturellement contre ceux qui font quelque mal, de quelle nature qu’il soit. Et elle est souvent mêlée avec l’envie ou avec la pitié; mais elle a néanmoins un objet tout différent. Car on n’est indigné que contre ceux qui font du bien ou du mal aux personnes qui n’en sont pas dignes, mais on porte envie à ceux qui reçoivent ce bien, et on a pitié de ceux qui reçoivent ce mal. Il est vrai que c’est en quelque façon faire du mal que de posséder un bien dont on n’est pas digne. Ce qui peut être la cause pourquoi Aristote et ses suivants, supposant que l’envie est toujours un vice, ont appelé du nom d’indignation celle qui n’est pas vicieuse (Descartes, Les Passions de l’âme, article 195).
« C’est aussi en quelque façon recevoir du mal que d’en faire; d’où vient que quelques-uns joignent à leur indignation la pitié, et quelques-uns autres la moquerie, selon qu’ils sont portés de bonne ou de mauvaise volonté envers ceux auxquels ils voient commettre des fautes. Et c’est ainsi que le ris de Démocrite et les pleurs d’Héraclite ont pu procéder de même cause (Descartes, Les Passions de l’âme, article 196).
« L’indignation est souvent aussi accompagnée d’admiration. Car nous avons coutume de supposer que toutes choses seront faites en la façon que nous jugeons qu’elles doivent être, c’est-à-dire en la façon que nous estimons bonne. C’est pourquoi, lorsqu’il en arrive autrement, cela nous surprend, et nous l’admirons. Elle n’est pas incompatible aussi avec la joie, bien qu’elle soit plus ordinairement jointe à la tristesse. Car, lorsque le mal dont nous sommes indignés ne nous peut nuire, et que nous considérons que nous n’en voudrions pas faire de semblable, cela nous donne quelque plaisir; et c’est peut-être l’une des causes du ris qui accompagne quelquefois cette passion (Descartes, Les Passions de l’âme, article 197).
« C’est être difficile et chagrin que d’avoir beaucoup d’indignation pour des choses de peu d’importance. C’est être injuste que d’en avoir pour celles qui ne sont point blâmables, et c’est être impertinent et absurde de ne restreindre pas cette passion aux actions des hommes, et de l’étendre jusqu’aux œuvres de Dieu ou de la nature, ainsi que font ceux qui, n’étant jamais contents de leur condition ni de leur fortune, osent trouver à redire en la conduite du monde et aux secrets de la Providence » (Descartes, Les Passions de l’âme, article 198).

La colère

« La colère est aussi une espèce de haine ou d’aversion que nous avons contre ceux qui ont fait quelque mal, ou qui ont tâché de nuire, non pas indifféremment à qui que ce soit, mais particulièrement à nous. Ainsi elle contient tout le même que l’indignation, et cela de plus qu’elle est fondée sur une action qui nous touche et dont nous avons désir de nous venger. Car ce désir l’accompagne presque toujours; et elle est directement opposée à la reconnaissance, comme l’indignation à la faveur. Mais elle est incomparablement plus violente que ces trois autres passions, à cause que le désir de repousser les choses nuisibles et de se venger est le plus pressant de tous. C’est le désir joint à l’amour qu’on a pour soi-même qui fournit à la colère toute l’agitation du sang que le courage et la hardiesse peuvent causer. Et la haine fait que c’est principalement le sang bilieux qui vient de la rate et des petites veines du foie qui reçoit cette agitation et entre dans le cœur, où, à cause de son abondance et de la nature de la bile dont il est mêlé, il excite une chaleur plus âpre et plus ardente que n’est celle qui peut y être excitée par l’amour ou par la joie (Les Passions de l’âme, article 199).
« Et les signes extérieurs de cette passion sont différents, selon les divers tempéraments des personnes et la diversité des autres passions qui la composent ou se joignent à elle. Ainsi on en voit qui pâlissent ou qui tremblent lorsqu’ils se mettent en colère, et on en voit d’autres qui rougissent ou même qui pleurent. Et on juge ordinairement que la colère de ceux qui pâlissent est plus à craindre que n’est la colère de ceux qui rougissent. Dont la raison est que lorsqu’on ne veut ou qu’on ne peut se venger autrement que de mine et de paroles, on emploie toute sa chaleur et toute sa force dès le commencement qu’on est ému, ce qui est cause qu’on devient rouge. Outre que quelquefois le regret et la pitié qu’on a de soi-même, parce qu’on ne peut se venger d’autre façon, est cause qu’on pleure. Et, au contraire, ceux qui se réservent et se déterminent à une plus grande vengeance deviennent tristes de ce qu’ils pensent y être obligés par l’action qui les met en colère. Et ils ont aussi quelquefois de la crainte des maux qui peuvent suivre de la résolution qu’ils ont prise, ce qui les rend d’abord pâles, froids et tremblants. Mais, quand ils viennent après à exécuter leur vengeance, ils se réchauffent d’autant plus qu’ils ont été plus froids au commencement, ainsi qu’on voit que les fièvres qui commencent par le froid ont coutume d’être les plus fortes (Les Passions de l’âme, article 200).
« Ceci nous avertit qu’on peut distinguer deux espèces de colère: l’une qui est fort prompte et se manifeste fort à l’extérieur, mais néanmoins qui a peu d’effet et peut facilement être apaisée; l’autre qui ne paraît pas tant à l’abord, mais qui ronge davantage le cœur et qui a des effets plus dangereux. Ceux qui ont beaucoup de bonté et beaucoup d’amour sont les plus sujets à la première. Car elle ne vient pas d’une profonde haine, mais d’une prompte aversion qui les surprend, à cause qu’étant portés à imaginer que toutes choses doivent aller en la façon qu’ils jugent être la meilleure, sitôt qu’il en arrive autrement ils l’admirent et s’en offensent, souvent même sans que la chose les touche en leur particulier, à cause qu’ayant beaucoup d’affection, ils s’intéressent pour ceux qu’ils aiment en même façon que pour eux-mêmes. Ainsi ce qui ne serait qu’un sujet d’indignation pour un autre est pour eux un sujet de colère; et parce que l’inclination qu’ils ont à aimer fait qu’ils ont beaucoup de chaleur et beaucoup de sang dans le cœur, l’aversion qui les surprend ne peut y pousser si peu de bile que cela ne cause d’abord une grande émotion dans ce sang. Mais cette émotion ne dure guère, à cause que la force de la surprise ne continue pas, et que sitôt qu’ils s’aperçoivent que le sujet qui les a fâchés ne les devait pas tant émouvoir, ils s’en repentent (Les Passions de l’âme, article 201).
« L’autre espèce de colère, en laquelle prédominent la haine et la tristesse, n’est pas si apparente d’abord, sinon peut-être en ce qu’elle fait pâlir le visage. Mais sa force est augmentée peu à peu par l’agitation qu’un ardent désir de se venger excite dans le sang, lequel, étant mêlé avec la bile qui est poussée vers le cœur de la partie inférieure du foie et de la rate, y excite une chaleur fort âpre et fort piquante. Et comme ce sont les âmes les plus généreuses qui ont le plus de reconnaissance, ainsi ce sont celles qui ont le plus d’orgueil et qui sont les plus basses et les plus infirmes qui se laissent le plus emporter à cette espèce de colère. Car les injures paraissent d’autant plus grandes que l’orgueil fait qu’on s’estime davantage, et aussi d’autant qu’on estime davantage les biens qu’elles ôtent, lesquels on estime d’autant plus qu’on a l’âme plus faible et plus basse, à cause qu’ils dépendent d’autrui » (Les Passions de l’âme, article 202).

 

 

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: satire et cithare

 

Manière aimable ou bien manière forte
C’est tout un art de doser la satire
Qui ne doit pas cibler un homme à tort
Ad hominem et se voir démentie

Ni rabaisser quelqu’un plus bas que terre
Ni lui prêter une pensée qui heurte
Hurler non plus avec les loups menteurs
Flairant du mal chez l’autre qui se tait

Fausse à coup sûr est la caricature
Quand le mot frappe aveugle ou trop pointu
Quand son auteur montre de l’amertume

Plus salvateur est l’art de la cithare
Plus sûrs les airs de la dolce vita
Souvent meilleurs les chants baume ou dictame

 

 

La satire est un genre que la poésie a aujourd’hui presque abandonné au profit du lyrisme. Elle a pourtant donné des chefs-d’œuvre depuis l’antiquité (à Rome Lucilius, Horace, Perse, Juvénal…), mais, dans la littérature française, elle a continué plutôt en prose et/ou au théâtre, sauf quelques exceptions comme La Fontaine et Boileau. Pourquoi cette désaffection des poètes ?
Il est plus agréable pour le lecteur d’être transporté dans un monde de pensées positives que dans une atmosphère pouvant colorer négativement son appréciation sur l’œuvre qu’il lit, et même l’appréciation qu’il porte sur lui-même au cours de sa lecture. Certes, la bonne littérature n’est pas faite de bons sentiments, mais en poésie la louange et la célébration paraissent souvent meilleures que la critique.
L’un des risques de la satire est celui qu’évoque La Rochefoucauld dans sa maxime 377 : « Le plus grand défaut de la pénétration n’est pas de n’aller point jusqu’au but, c’est de le passer ».
Un autre risque  est celui que Descartes a excellemment caractérisé (article 140 des Passions de l’âme) à propos de l’amour et de la haine: « nous ne sommes incités à aucune action par la haine du mal que nous ne le puissions être encore plus par l’amour du bien auquel il est contraire ». Mais on peut citer aussi le proverbe latin apparemment banal: « qui bene amat bene castigat » (qui aime bien châtie bien).

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: ciels de Pâques sur l’Atlantique

Semaine sainte en bleu tranquille
Même le jour du saint trépas
Puis les nuées pressant le pas
Dans un climat jamais acquis
Sont revenus la nuit de Pâques

Après un temps presque utopique
De radieuse héliothérapie
L’envol du ciel en mode opaque
Couleur gris mouette ou noir choucas
Sur la Bretagne a fait escale

On aurait dit qu’un souffle impie
Contrecarrait l’ordre pascal
Mais la lumière a reconquis
Comme un bienfait qu’on n’attend pas
La mer les caps et les presqu’îles

Sur les rivages de l’Atlantique, l’opiniâtreté des hommes et leurs certitudes ont souvent du mal à compenser le caractère changeant de la nature.
Cela dit, la date de Pâques est elle-même changeante. Le concile de Nicée réuni par l’empereur Constantin l’a définie en 325: « Pâques est le dimanche qui suit le 14e jour de la Lune qui atteint cet âge le 21 mars ou immédiatement après. » Ainsi, Pâques est le premier dimanche après la première pleine lune advenant pendant ou après l’équinoxe de printemps. Ce qui donne souvent un jour différent pour les Églises occidentales (calendrier grégorien) et les orthodoxes (calendrier julien).
Les valeurs extrêmes que peut prendre la date de Pâques, au plus tôt et au plus tard en calendrier julien comme en calendrier grégorien, sont les suivantes:
– Si le quatorzième jour de la Lune de mars se produit le 21 mars et que ce jour est un samedi, le dimanche qui suit est le 22 mars, et Pâques tombe le 22 mars ;
– Si le quatorzième jour de la Lune de mars est le 20 mars alors le prochain quatorzième jour de la Lune pascale se produit le 18 avril. Si le 18 avril est un dimanche, Pâques tombe le dimanche suivant, c’est-à-dire le 25 avril.
La date de Pâques est donc comprise entre le 22 mars et le 25 avril (inclus).
Elle permet de déterminer non seulement le jour de Pâques mais aussi celui de nombreuses célébrations telles que l’Ascension (sixième jeudi, 39 jours après Pâques) ; la Pentecôte (septième dimanche, 49 jours après Pâques ; la fête de la Sainte Trinité (dimanche après Pentecôte, 56 jours après Pâques) ; la Fête-Dieu (60 jours après Pâques).

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

Billet: les tours à Paris après les élections de mars 2014

 

Précédemment chargée de l’urbanisme
Elle est élue maire des Parisiens
Mais son discours marqué d’imprécisions
N’a pas vraiment suscité l’enthousiasme

Elle voudrait montrer son modernisme
Outrepasser l’interdit malthusien
Dresser des tours car selon sa vision
Le passéisme est proche du marasme

Or l’électeur craint que le dynamisme
Immobilier soit surtout pharisien
Les gens d’argent prenant les décisions
Fric et pouvoir devenant pléonasme

Il ne faut pas laisser à l’affairisme
Aux promoteurs aux anti-cartésiens
Le beau Paris leur donner l’occasion
D’y implanter des gratte-ciel fantasmes

 

L’urbanisme a été, de manière peu bruyante, l’un des thèmes importants de cette campagne électorale qui a vu la victoire de la socialiste Anne Hidalgo. Lors du mandat du précédent maire, Bertrand Delanoë, le conseil de Paris avait déjà relevé jusqu’à 200 m et davantage les limites de hauteur des bâtiments fixée en 1977 à 37 m dans Paris « intra muros ». Cette modification est restée jusqu’ici sans conséquence – la « crise » étant passée par là – au grand soulagement de beaucoup de citoyens et d’amoureux de Paris, qui trouvent déplorables les expériences d’immeubles de grande hauteur dans le passé : le 13e arrondissement, la tour de Jussieu laborieusement « rhabillée », la sombre tour Montparnasse (qui offre  l’un des plus beaux points de vue sur Paris car, au moins, quand on se trouve à son sommet, on ne la voit pas).

Les promoteurs et leurs architectes complices reviennent sans cesse à la charge avec des mots d’une poésie primaire vantant leurs projets de gratte-ciel : « Tour totem », « Tour Apogée », « Tour Sans Fin », « Tour Signal, « Tour Phare » … Professionnels de la « com » plus que de l’architecture, ils savent bien que ces bâtiments sont ingérables, notamment pour le logement (quant aux tours de bureaux, on doit les refaire tous les trente ans), mais ils continuent à en vanter les mérites en les pimentant de développement durable et d’écologie. L’une de leurs récentes percées conceptuelles est la (re)découverte de l’escalier entre les étages. Ils essayent d’impressionner les politiques, en les taxant d’immobilisme, de passéisme, en les appelant à l’imagination et à l’audace ! Ils décrètent que, faute d’obtempérer, Paris est dépassé dans la « compétition » internationale.
Alors même que le quartier des tours de La Défense, le plus important d’Europe, se trouve juste à côté. Il est vrai que La Défense est tenue politiquement par la droite, alors que Paris est à gauche.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: la pollution de l’air à Paris

La pollution de fines particules
Que d’ordinaire un vent d’ouest évacue
S’aggrave en gris dans cet anticyclone
En fin d’hiver sous un ciel à huis-clos

Tous les diesels de l’aube au crépuscule
Crachent leurs gaz et trop peu convaincus
Les conducteurs continuent dans l’ozone
En s’asphyxiant les bronches les naseaux

Quel autre choix pour se véhiculer
Ce sera pire en temps de canicule
A des niveaux qu’on n’a jamais vécus

N’y a-t-il rien de meilleur à prôner
Dans l’air toxique oxydant les neurones
Que le vélo ou l’oppressant métro

 

Paris a connu un « pic de pollution » vers la mi-mars 2014, lors d’une période de soleil sans vent.
Le parc automobile français se compose désormais principalement de voitures dotées d’un moteur diesel. Cette motorisation anormalement répandue dans notre pays à cause d’une moindre taxation du carburant est la plus polluante de toutes, depuis que les moteurs à essence fonctionnent sans plomb.
Certes les voitures à essence produisent davantage de gaz carbonique (CO2), mais au moins celui-ci n’est pas nocif pour la santé, contrairement au diesel qui évacue par les pots d’échappement des particules d’hydrocarbures imbrûlés se combinant avec l’oxygène de l’air (O2) pour produire sous l’action du rayonnement solaire des gaz tels que l’ozone (O3) et les oxydes d’azote (NOx), corrosifs pour les organismes.
Pour limiter les émissions de gaz carbonique à effet de serre (mais le principal gaz à effet de serre n’est-il pas la vapeur d’eau ?), on a donc laissé se développer en France de manière irréfléchie et irresponsable, y compris sous des gouvernements mettant en avant des préoccupations écologiques – et incluant même des « écologistes » – des poisons gazeux beaucoup plus toxiques pour l’être humain.
On fait croire aux gens qu’il est possible d’y remédier par les pots  d’échappement dits catalytiques et par les « filtres à particules ». Mais les premiers  ne sont efficaces qu’à partir de 400 °C. Les trajets courts et les parcours en ville ne leur laissent pas le temps de chauffer suffisamment. Quant aux seconds, leur efficacité diminue avec la taille des particules. Or, les plus petites, celles de moins d’un micromètre, sont les plus nocives pour la santé en pénétrant plus profondément dans l’appareil  respiratoire.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: la retraite

 

L’âge est venu l’âge de la retraite
Et j’ai l’espoir qu’il aura des attraits
Sans perclusion d’arthrose ni d’arthrite
Sans gériatrie soignant le corps meurtri

Dans mon esprit s’accumulent par strates
Et quelquefois dans un certain fatras
Nombre d’années de travail et d’astreinte
Egalement de plaisance et d’entrain

N’est-il pas temps qu’enfin je me retire
Pour mieux goûter même sans garantie
Des jours des ans bien que minoritaires
Beaux comme ceux qui jadis miroitaient

Allons plus loin chassons les mots « trop tard »
Dit mon amour laissons les errata
Dépassons donc les années sans retour
La vie qui reste est le meilleur atout

 

Le mot « retraite » a principalement trois sens, d’après le dictionnaire : action de se retirer ; lieu où l’on se retire ; état d’une personne qui a quitté une fonction, un emploi, et qui a droit à une pension. Le troisième sens est désormais le plus courant, mais ce sont les deux premiers sens qui étaient employés dans le passé. Par jeu, les textes poétiques où ce mot apparaît peuvent être lus avec le sens qu’il a aujourd’hui (voir les trois exemples qui suivent).

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Florian: « Le voyage », Fables

Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte,
Sans songer seulement à demander sa route ;
Aller de chute en chute, et, se traînant ainsi,
Faire un tiers du chemin jusqu’à près de midi ;
Voir sur sa tête alors s’amasser les nuages,
Dans un sable mouvant précipiter ses pas,
Courir, en essuyant orages sur orages,
Vers un but incertain où l’on n’arrive pas ;
Détrempé vers le soir, chercher une retraite,
Arriver haletant, se coucher, s’endormir :
On appelle cela naître, vivre et mourir.

 

Lamartine: « Le Golfe de Baya », Méditations poétiques

Horace, dans ce frais séjour,
Dans une retraite embellie
Par le plaisir et le génie,
Fuyait les pompes de la cour…

 

Victor Hugo: « La pente de la rêverie », Les Feuilles d’automne

Paris, les grands ormeaux, maison, dôme, chaumière,
Tout flottait à mes yeux dans la riche lumière
De cet astre de mai dont le rayon charmant
Au bout de tout brin d’herbe allume un diamant !
Je me laissais aller à ces trois harmonies,
Printemps, matin, enfance, en ma retraite unies ;
La Seine, ainsi que moi, laissait son flot vermeil
Suivre nonchalamment sa pente, et le soleil
Faisait évaporer à la fois sur les grèves
L’eau du fleuve en brouillards et ma pensée en rêves !

Billet: les temps modernes

 

Bureaux à l’ouest et logements à l’est
Entre les deux l’express bondé s’enfonce
Trisyllabique acronyme RER
Dans les tunnels qui traversent Paris

En regagnant la firme esclavagiste
Et le quartier dénommé La Défense
Les galériens n’ont pas le cœur à rire
Leur cas est grave il ne fait qu’empirer

On leur promet plus de wagons plus vastes
A double pont l’annonce paraît fausse
Le matériel rénové reste rare
Trains moins fréquents que ce qu’ils espéraient

Trop comprimés dans les rames vétustes
Ils sont pressés de refaire surface
Mais dans les tours à la haute carrure
Le stress est là qui n’a pas disparu

Ils bossent dur attachés à leur poste
Le bénéfice est fait de sacrifices
Ils ne voient pas le couchant ni l’aurore
La paye au bout ce n’est pas le Pérou

 

Sur le RER A (métro est-ouest dénommé Réseau Express Régional qui traverse la région parisienne en passant par Paris), deux nouvelles rames inaugurées par Nicolas Sarkozy ont fait un premier aller-retour le 5 décembre 2011. Dans un discours à La Défense, Nicolas Sarkozy s’est félicité du confort et de la sécurité de ce matériel, tout en reconnaissant que des difficultés demeuraient et en suggérant de modifier la co-exploitation des RER A et B par la RATP et la SNCF.
La ligne A, l’une des lignes les plus fréquentées du monde, assure quotidiennement le transport de plus d’un million de voyageurs. L’augmentation de son trafic global, de 20 % sur les dix dernières années, est l’un des principaux aspects de la saturation des réseaux régulièrement dénoncée par les usagers. Il a été prévu qu’à partir de 2014, 60 à 70 rames à deux niveaux et dotés de caméras de vidéosurveillance vont remplacer des trains simples, faisant passer le nombre de places assises de 432 à 948 et la capacité de 1 684 à 2 600 personnes par train. La disparition totale des trains à un seul niveau du RER A étant programmée pour 2017.
Au sujet de cette opération, un rapport très sévère de la Cour des comptes a été révélé fin novembre 2012 par Le Monde. Au cœur des critiques : la pratique de la RATP  pour attribuer le marché du renouvellement de 130 rames du RER A. La commande passée en avril 2009 par la Régie à Alstom-Bombardier n’a pas permis de faire jouer la concurrence, d’après le rapport.  En cause : la volonté de la RATP de commander un matériel aussi proche que possible des trains déjà en service, et construits par le groupement Alstom-Bombardier, pour respecter la promesse présidentielle de livrer en un temps record 65 trains. Ce qui a pu favoriser ce groupement au détriment de concurrents potentiels, dont aucun n’a présenté d’offre alternative. La Cour des comptes a critiqué également la méthode de négociation de la RATP qui a dissimulé la vérité des prix à son conseil d’administration en diffusant « des coûts prévisionnels très inférieurs à l’estimation réelle», et ce « en toute connaissance de cause ».  Un leurre qui, selon la direction de l’entreprise, était censé dissuader les industriels de présenter des offres trop chères. Mais la Cour des comptes a considéré que le bas niveau de l’estimation a pu dissuader les industriels autres qu’Alstom-Bombardier de déposer une offre. Dans la lettre jointe au rapport, datée du 30 août et destinée à Gilles Carrez, président (UMP) de la commission des finances de l’Assemblée nationale, le premier président de la Cour a observé que cette absence de concurrence largement prévisible n’a pas été propice à l’obtention de conditions financières favorables à la RATP, qui, avec l’offre d’une seule entreprise, n’était pas en position de force pour négocier.
Alors que l’estimation établissait le coût par train à 20 millions d’euros, l’offre réelle d’Alstom a atteint plus de 25,8 millions d’euros par train lors de la signature du marché en 2009. Après s’être engagé à payer la moitié du marché sur la base du coût prévisionnel annoncé par la RATP en 2008, c’est-à-dire à verser 650 millions d’euros, le STIF (le Syndicat des Transports d’Ile-de-France, autorité organisatrice des transports dans la région), qui avait « pour la première fois accepté de cofinancer un programme majeur d’acquisition de matériel », a refusé de revoir sa contribution à la hausse quand le prix réel total a été réévalué à 2 milliards d’euros en 2012 et que l’offre réelle d’Alstom a atteint plus de 25,8 millions d’euros par train. La RATP a tenté d’obtenir une participation paritaire du STIF sur la base du coût réel. Elle a essuyé un refus, et s’est vue contrainte de prendre à sa charge190 millions d’euros supplémentaires.
Finalement, la RATP a confirmé fin juin 2012 l’acquisition auprès du groupement Alstom-Bombardier de 70 nouvelles rames pour la  ligne A du RER pour un milliard d’euros. « L’acquisition de ces 70 éléments supplémentaires va permettre, d’ici 2017, de remplacer le plus vieux matériel en service sur la ligne », a indiqué la RATP dans un communiqué, en précisant que cet achat s’inscrit dans un programme d’acquisition de 130 rames identiques représentant un coût total de plus de 2 milliards d’euros. Ce programme est financé à hauteur de 1,35 milliard d’euros par la RATP et pour 650 millions d’euros par le STIF.
Les informations qui précèdent sont tirées de plusieurs articles, publiés par le journal 20 minutes des 6 décembre 2011, 29 juin 2012 et 27 décembre 2012, et par le journal Le Monde sur internet (daté du 27 novembre 2012, mis à jour le 19 décembre 2012).
Le traitement de ce dossier donne l’impression que les autorités publiques, notamment celles qui sont responsables des transports en Ile-de-France, ont du mal à comprendre la gravité du problème.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: mieux vaut aimer le bien que détester le mal

Sans phrase accentuant les mots de la chanson
Ni phrase alourdissant le sens et la leçon
Mieux vaut chérir le vrai que haïr le mensonge
Non dans l’ostentation mais dans l’anonymat
Mieux vaut aimer le bien que détester le mal

Au lieu de consumer son esprit en pamphlets
Dénonçant à l’envi le brillant des reflets
Mieux vaut trouver du beau sous l’apparence laide
Chercher la qualité masquée par le défaut
Préférer le bienfait au blâme de la faute

Heureux celui qui sait en suivant ce penchant
Plutôt que fustiger le mauvais le méchant
Rendre justice aux bons à ceux qui portent chance
En élevant notre âme à leur niveau pourvu
Que nous en ayons une en vrai pas en gravure

Je m’exhorte moi-même en cette plaidoirie
Mieux vaut l’admiration qui laisse le mépris
S’égarer dans le fond des erreurs des méprises
Pour devenir meilleur il est sûr qu’il vaut mieux
Renoncer au plaisir des fiertés dédaigneuses

Pour se plaire au bonheur et non pas au chagrin
Prendre  part à la joie qui rend l’autre serein
Plutôt qu’à la douleur la colère ou la crainte
Et dans ce monde brut redire que les doux
Posséderont le ciel et la terre sans doute

La haine, y compris celle que l’on ressent contre le mal, « ne saurait être si petite qu’elle ne nuise ; et elle n’est jamais sans tristesse. Je dis qu’elle ne saurait être trop petite, à cause que nous ne sommes incités par la haine du mal que nous ne le puissions être encore mieux par l’amour du bien auquel il est contraire… » (Descartes, Les Passions de l’âme, article 140).
« Dans les rencontres de la vie, où nous ne pouvons éviter le hasard d’être trompés, nous faisons toujours beaucoup mieux de pencher vers les passions qui tendent au bien que vers celles qui regardent le mal, encore que ce ne soit que pour l’éviter » (Descartes, Les Passions de l’âme, article 142).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: rondeau pour le nouvel an

 

La poésie est comme une oraison
Souvent louange et quelquefois demande
Au jour de l’an cette comparaison
Donne à mes voeux le rythme qui les scande

Ces quelques vers ne sont pas de commande
J’exprime ici quelle en est la raison
La poésie est comme une oraison
Souvent louange et quelquefois demande

En mes souhaits j’aimerais qu’on entende
L’espoir la vie la joie des floraisons
L’enfance tendre et qui devient plus grande
Les mots plus beaux lorsque dans leur offrande
La poésie est comme une oraison

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: les sapins de Noël

La pépinière en nombre a déstocké
Les plants sur pied cultivés en lopins
Dont la récolte ébauche des clairières

Comme toujours Noël a convoqué
Chez les humains l’assemblée des sapins
Mais on attend la neige costumière

Les persistants sont là prêts à troquer
Leur habit vert contre un brillant pourpoint
Fait de grésil par une dentelière

L’hiver délivre un souvenir bloqué
Dans un passé que la saison repeint
De fraîche date et d’impressions premières

Décorer l’arbre est façon d’évoquer
Les froids d’antan les vosgiens les alpins
Tantôt poudrés d’une blanche poussière

Tantôt glacés certains font suffoquer
Parés de gui dans un air cristallin
Scintillant tous de givre et de lumière

Pour ceux qui aiment les sapins de Noël, en particulier parce qu’ils évoquent des souvenirs d’enfance, le choix de l’arbre met en jeu plusieurs critères : les qualités aromatiques, la forme (avec des branches bien réparties et une flèche au sommet), la tenue des aiguilles lorsque l’arbre est coupé…  Jusqu’à une date récente, le «sapin» de Noël était majoritairement, non pas un sapin (abies alba), arbre européen le plus haut qui peut atteindre plus de cinquante mètres et vivre jusqu’à cinq cents ans, mais un épicéa (picea abies), à croissance rapide. Le sapin de Nordmann (abies nordmanniana), apparu plus récemment sur le marché et en constante progression, proche d’abies alba, garde ses aiguilles plus longtemps que l’épicéa. Il paraît qu’il faut entre six et huit ans pour qu’il acquière la taille d’un sapin de Noël. Au Canada, on utilise le sapin baumier qui dégage une odeur balsamique (abies balsamea). Dans ce pays, une autre essence est aussi utilisée, le sapin Fraser (abies fraseri), qui n’est pas parfumé mais conserve mieux sa «parure», comme dit la chanson.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: le travail du dimanche

 

 

 

Les jours ouvrés quand bourdonne la ruche

Guêpier parfois de la ville et des rues

Le travailleur turbine bosse ou buche

Dans les efforts il en est tant qui bronchent

Qui prennent l’eau qui ne tournent pas rond

 

Il est des soirs où celui qui se couche

Espère en rêve un réveil sans à-coups

Sans café noir trop amer dans la bouche

Tous les matins c’est à nouveau l’embauche

Et le turbin n’est pas forcément beau

 

Celui qui veut travailler le dimanche

Pour gagner plus va très étourdiment

Laisser son chef  lui retrousser les manches

Et les clients n’en seront pas plus riches

Ceux qui le croient mieux vaudrait qu’ils en rient

 

Il faut un jour pour faire un peu relâche

Et ralentir les corps et les cœurs las

Qui s’exténuent sous les coups de cravache

Ne pas toujours s’échiner sur la brèche

Mais prendre l’air dans une roseraie

 

***

 

Il est question de réformer à nouveau le régime applicable au travail du dimanche, pourtant déjà remanié en 2009. Un rapport sur ce sujet a été remis au premier ministre le 3 décembre 2013. L’idée serait, dit-on, de trouver un juste milieu entre trois objectifs:

          surcroît de souplesse pour répondre aux attentes des commerces et des consommateurs, y compris les touristes ;

          amélioration de la situation des salariés par l’octroi de contreparties au travail du dimanche et par la suppression des inégalités de traitement ;

     clarification afin de mettre fin à la confusion résultant de la grande diversité des régimes applicables…

 

Vaste programme, sachant que :

          les consommateurs favorables au travail du dimanche (pour les autres) sont aussi des salariés favorables au repos dominical (pour eux-mêmes);

  les salariés et les syndicats veulent des contreparties (salaire plus élevé, repos compensateur….), mais les employeurs ne veulent pas qu’elles mettent en difficulté les commerces ;

          le volontariat est posé en principe, mais on sait bien que dans les rapports inégaux entre employeurs et employés, le volontariat devient vite une obligation de fait.

 


Pour l’éditorial du Monde daté du 4 décembre, les groupes de pression risquent fort d’aggraver l’« imbroglio dominical », et le Parlement ne sera pas en reste : « quand il sera appelé à appelé à examiner le texte annoncé, nul doute qu’il sera, comme en 2009, le théâtre d’un intense lobbying ».

 Pour le journal Les Echos du 3 décembre 2013, « le principe du repos dominical est réaffirmé, mais le rapport veut étendre les zones où le travail sera autorisé ».

 

Bref, les exceptions vont confirmer la règle, et des dérogations encore plus larges vont la confirmer encore davantage !

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: ballade des putains de Paris

 

 

 

Fille de peine ou de joie mais putain

Belle escorteuse ou péripatétique

Faisant la ronde autour du libertin

Soi disant tel mais d’humeur putassière

Grand amateur de leurs corps élastiques

Il est douteux qu’elles soient jacassières

La vérité ne sera pas publique

 

Elles tiendraient le mac entre leurs mains

En dévoilant ses mœurs proxénétiques

Aucune hélas ne prendra ce chemin

Les mots rapport performance boursière

Vont prudemment rester anatomiques

Dans le déni des dessous pécuniaires

La vérité ne sera pas publique

 

Désir plaisir ne sont que baratin

La liberté prétexte pathétique

Aux transactions prestations de catins

Achats de sexe et de rondeurs fessières

Ventes de chairs aux formes pneumatiques

Traite trafics de putes sans frontières

La vérité ne sera pas publique

 

L’amour vénal est un mal vénérien

Mais on prétend qu’il peut être hygiénique

Et le client le pauvre galantin

Qui se croit mec se frotte à la misère

Du sexe usé dans ce commerce antique

Ce sont des faits dont nul ne sera fier

La vérité ne sera pas publique

 

 

Les journalistes Christophe Deloire et Christophe Dubois ont publié en 2006 aux éditions Albin Michel un livre intitulé Sexus Politicus qui a eu sans doute un certain nombre de lecteurs, mais beaucoup trop peu si l’on en juge par les péripéties qui ont agité depuis cette date la vie politique française. En particulier, on peut trouver ahurissante la campagne médiatique menée en faveur du pré-candidat DSK et les sondages obtenus par lui, alors que Sexus Politicus, même  pour un lecteur peu averti, annonçait clairement une catastrophe en cas d’élection.

Depuis cette affaire DSK, on a redécouvert la prostitution et le proxénétisme dans les hôtels, ainsi que l’hypocrisie glauque d’un  prétendu « libertinage ».

 

Il est question à présent d’une proposition de loi visant à sanctionner les clients des prostituées (sans interdire formellement la prostitution!).

Le journal Causeur (dans son numéro de novembre) et son site internet causeur.fr à partir du 30 octobre se sont « mobilisés » contre cette proposition de loi. Il a publié un manifeste des 343 « salauds » (« Touche pas à ma pute ») inspiré notamment par F. Beigbeder de Lui, et lancé une pétition, en utilisant les mots de précédentes campagnes pour l’avortement et contre le racisme. Causeur prétend que « sous couvert de protéger les femmes, c’est une guerre contre les hommes, considérés comme des délinquants sexuels en puissance, qui a été ouverte » par la proposition de loi. Il affirme : « Nous ne défendons pas la prostitution, nous défendons la liberté ».

 

Touche pas à ma pute!

Texte du « manifeste des 343 salauds »

 

« En matière de prostitution, nous sommes croyants, pratiquants ou agnostiques.

Certains d’entre nous sont allés, vont, ou iront aux « putes » – et n’en ont même pas honte.

D’autres, sans  avoir été personnellement clients (pour des raisons qui ne regardent qu’eux), n’ont jamais eu et n’auront jamais le réflexe citoyen de dénoncer ceux de leurs proches qui ont recours à l’amour tarifé.

Homos ou hétéros, libertins ou monogames, fidèles ou volages, nous sommes des hommes. Cela ne fait pas de nous les frustrés, pervers ou psychopathes décrits par les partisans d’une répression déguisée en combat féministe. Qu’il nous arrive ou pas de payer pour des relations charnelles, nous ne saurions sous aucun prétexte nous passer du consentement de nos partenaires. Mais nous considérons que chacun a le droit de vendre librement ses charmes – et même d’aimer ça. Et nous refusons que des députés édictent des normes sur nos désirs et nos plaisirs.

Nous n’aimons ni  la violence, ni l’exploitation, ni le trafic des êtres humains. Et nous attendons de la puissance publique qu’elle mette tout en œuvre pour lutter contre les réseaux et sanctionner les maquereaux.

Nous aimons la liberté, la littérature et l’intimité. Et quand l’Etat s’occupe de nos fesses, elles sont toutes les trois en danger.

Aujourd’hui la prostitution, demain la pornographie : qu’interdira-t-on après-demain ?

Nous ne céderons pas aux ligues de vertu qui en veulent aux dames (et aux hommes) de petite vertu. Contre le sexuellement correct, nous entendons vivre en adultes.

Tous ensemble nous proclamons :

Touche pas à ma pute ! »

 

***

 

En mettant de côté les soupçons d’intérêts mercantiles (faire vendre les journaux Causeur et Lui), on comprend l’idée de départ, qui est de s’opposer au conformisme moral et au politiquement correct. Mais le conformisme moral n’aurait-il pas changé de camp ? Il est de bon ton, désormais, de se poser en esprit libre, en détournant la formule de saint Augustin « dilige et quod vis fac » (aime et fais ce que voudras).

 

Causeur cause en proclamant : « Nous défendons la liberté ». Il faut mettre en cause, à ce sujet, le mythe de la « geisha », cultivée, libre de disposer d’elle-même, un mythe qui encombre la tête de beaucoup de « salauds ». S’il y a un domaine où la liberté n’existe pas, c’est bien celui de la prostitution. C’est évident pour la prostituée qui vit sous la contrainte, c’est vrai aussi pour le client, prisonnier du désir de fric qui anime la putain et son souteneur.

 

Quant à l’intimité (« Nous aimons la liberté, la littérature et l’intimité »), ce n’est que littérature, effectivement. La prostitution, loin de relever de l’intime, se déploie dans l’espace public, comme on le voit aujourd’hui à Paris, par exemple. Le comble, c’est que beaucoup de bien-pensants demandent qu’elle reste dans les rues et les espaces verts, et même qu’elle s’y étende, sous prétexte qu’elle doit rester visible pour que leurs associations compatissantes (qui sont aussi des « lobbies ») puissent mieux s’en occuper !

 

Donc, les pouvoirs publics ont bien raison d’intervenir. Mais ils devraient le faire plus vigoureusement contre une activité oppressive accaparant l’espace public.

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: espionnage tous azimuts

A ce qu’on dit les murs ont des oreilles
Pas vu pas pris l’agent reste secret
Que cherche-t-il à mener des enquêtes
Manipuler des clés codes loquets

Percer à jour l’épaisseur des murailles
Mais sans prévoir ce qu’il y trouvera
L’indélicat des missions délicates
Voilà comment je définis son cas

L’ordinateur qui brouille et qui débrouille
Qui fait sauter n’importe quel verrou
Sert de cerveau pour gérer les écoutes
Qu’il analyse on ne sait pas jusqu’où

La fibre optique et toutes ses fibrilles
Livrent nos vies et nul n’est à l’abri
L’argos au ciel ne nous tient jamais quitte
Le satellite épie n’importe qui

L’électronique en masse en vrac recueille
Tant d’éléments mais sans tête ni queue
Sous le fardeau de données si nombreuses
L’espion de tout reste-t-il dangereux

 

***

Depuis la fin du mois d’octobre, la presse parle abondamment de l’espionnage électronique que les Etats-Unis pratiquent vis-à-vis de leurs alliés. Un espionnage de masse, mais aussi au sommet, dont se plaignent notamment les dirigeants allemands et français, et qui peut faire penser aux nouvelles manières de pêche consistant à ramasser tout ce qui peut se trouver à la portée d’énormes filets, en raclant même les grands fonds.

Cela dit, à première vue, on pourrait être rassuré par quelques anecdotes qui montrent l’efficacité persistante d’anciennes méthodes encore en usage, d’où il ressort que l’électronique dernier cri à grande échelle est loin de suffire: par exemple l’utilisation des ambassades comme nids d’espions proches des cibles à espionner,  comme aux beaux jours de la guerre froide; ou encore l’usage de procédés rustiques comme le recours aux simples oreilles humaines pour écouter les conversations dans les moyens de transport collectifs, trains ou avions, où, bizarrement, même les plus avertis se sentent suffisamment en confiance pour s’épancher. On apprend aussi que dans leur nouveau monde sophistiqué, les nouveaux espions utilisent leurs moyens, de manière classique mais ridicule, pour espionner les appels téléphoniques et les courriers électroniques de leurs conjoints. Bref, « tout ça pour ça ! »

Plus sérieusement, en fin de compte, la question fondamentale qui se pose, au-delà de l’indignation facile, est de savoir si l’espionnage électronique de masse porte ou non en lui son propre étouffement par l’excès de données collectées mais impossibles à digérer tant leur volume est énorme.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

 

 

 

 

Billet: l’admiration et l’étonnement

 

 

L’enfant tout jeune encore est intrigué se tait

Ne sachant qu’en penser la chose est incertaine

Il regarde attentif l’appareil de photo

Cet objet mystérieux dont l’objectif l’étonne

 

Il trouvera plus tard les secrets incompris

De ce noir instrument qui reste une surprise

Il voit posés sur lui des regards chaleureux

Remue alors les mains dans une ambiance heureuse

 

Il se sent rassuré quand ses parents l’admirent

Et que ses grands-parents de même s’émerveillent

Dans un contentement qui vaut une alchimie

 

Je me dis en tout cas que face au nouveau monde

Pour comprendre il est bon que l’enfant qui s’éveille

Apprenne en s’étonnant plus que par des sermons

 

***

 

L’admiration est la première des six passions fondamentales distinguées par Descartes, avant le désir, la tristesse et la joie, la haine et l’amour. C’est, d’après le philosophe, la passion qui mène à la connaissance. Suivant le vieux sens du mot, Descartes estime qu’elle n’a pas le bien comme objet, contrairement au sens actuel (joie devant ce qui est jugé grand ou beau).


***

« Lorsque la première rencontre de quelque objet nous surprend, et que nous le jugeons être nouveau, ou fort différent de ce que nous connaissions auparavant, ou bien de ce que nous supposions qu’il devrait être, cela fait que nous l’admirons et en sommes étonnés » (Les Passions de l’âme, article 53).

« Et cette passion a ceci de particulier qu’on ne remarque point qu’elle soit accompagnée d’aucun changement qui arrive dans le cœur et le sang, ainsi que les autres passions. Dont la raison est que, n’ayant pas le bien ni le mal pour objet, mais seulement la connaissance de la chose qu’on admire, elle n’a point de rapport avec le cœur et le sang, desquels dépend tout le bien du corps, mais seulement avec le cerveau, où sont les organes des sens qui servent à cette connaissance » (Les Passions de l’âme, article 71).

« Ce qui n’empêche pas qu’elle n’ait beaucoup de force à cause de la surprise, c’est-à-dire de l’arrivement subit et inopiné de l’impression qui change le mouvement des esprits: laquelle surprise est propre et particulière à cette passion » (Les Passions de l’âme, article 72).

« Et on peut dire en particulier de l’admiration qu’elle est utile, en ce qu’elle fait que nous apprenons et retenons dans notre mémoire les choses que nous avons auparavant ignorées…Et les autres passions peuvent servir pour faire qu’on remarque les choses qui paraissent bonnes ou mauvaises: mais nous n’avons que l’admiration pour celles qui paraissent seulement rares. Aussi voyons-nous que ceux qui n’ont aucune inclination naturelle à cette passion sont ordinairement fort ignorants » (Les Passions de l’âme, article 75).

***

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: le retour des saisons et la vie sans retour

 

 

 

Lorsqu’au printemps l’optimisme chantonne

Le cœur nouveau bat sans monotonie

Croit en un feu qui ne crée pas de cendre

Et son aurore est plus rose que sang

 

Lorsqu’en été le bref déluge étonne

Par sa vigueur dans l’orage tonnant

Surgit l’éclair faisant parler la poudre

On sent la foudre accélérer le pouls

 

Puis la saison des nuages d’automne

Etend parfois des voiles cotonneux

Mais forme aussi de puissantes escadres

Où le gris noir se teint de bleu muscat

 

Ce ne sont pas des nuées autochtones

Quelle énergie pourrait les cantonner

Comme exhalées par le souffle d’une hydre

Hors de la mer dans un cycle infini

 

Porteuses d’eau par vagues qui moutonnent

Il y a mieux pour emplir les tonneaux

C’est la vendange où loin de se morfondre

On oubliera que les jours se défont

 

S’en vient l’hiver dans la nature atone

Que la verdure aux beaux jours festonnait

La brume pâle et le froid semblent feindre

Une extinction mais ce n’est pas la fin

 

 

***

 

Ce poème est fondé en partie sur des mots qui riment avec automne, mais permettent d’évoquer aussi d’autres saisons. Les poètes du 19e siècle associent fréquemment à l’automne l’adjectif monotone dans lequel, phoniquement, le nom de cette saison se trouve inclus:

 

Victor Hugo dans « Oceano nox » (Les Rayons et les ombres) :

 

Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre

Dans l’étroit cimetière où l’écho nous répond,

Pas même un saule vert qui s’effeuille à l’automne,

Pas même la chanson naïve et monotone

Que chante un mendiant à l’angle d’un vieux pont !

 

Baudelaire dans « Chant d’automne » I (Les Fleurs du mal):

 

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !

J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres

Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,

Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.

Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !

Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

 

Verlaine dans «Nevermore » (Poèmes saturniens) :

 

Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L’automne
Faisait voler la grive à travers l’air atone,

Et le soleil dardait un rayon monotone

Sur le bois jaunissant où la bise détone.

 

Verlaine dans « Chanson d’automne » (Poèmes saturniens) :

 

Les sanglots longs
Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

 

Verlaine encore dans « Le son du cor s’afflige vers les bois » (Sagesse) :

 

Et l’air a l’air d’être un soupir d’automne,
Tant il fait doux par ce soir monotone

Où se dorlote un paysage lent.

 

Heredia dans « Tranquillus » (Les Trophées) :

 

C’est dans ce doux pays qu’a vécu Suétone ;
Et de l’humble villa voisine de Tibur,

Parmi la vigne, il reste encore un pan de mur,

Un arceau ruiné que le pampre festonne.

 

C’est là qu’il se plaisait à venir, chaque automne,
Loin de Rome, aux rayons des derniers ciels d’azur,

Vendanger ses ormeaux qu’alourdit le cep mûr.

Là sa vie a coulé tranquille et monotone.

 

Au-delà de son apparence métaphorique, le parallèle entre les saisons de la nature et celles de la vie humaine fait réfléchir à deux sortes de temps: celui de l’écoulement linéaire et celui de l’éternel retour.

Le temps cyclique des saisons a inspiré des méditations religieuses probablement très anciennes. On peut se demander si un thème tel que celui de la résurrection aurait pu apparaître et se développer dans des régions du globe dépourvues de saisons bien marquées. Il est banal de noter que, dans le christianisme, la naissance du Christ est placée au moment où les jours recommencent à s’allonger, et sa résurrection au moment où la végétation revit, tandis que la Toussaint et le jour des morts se trouvent au milieu de l’automne.

 

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: l’équinoxe

Entre fructidor et vendémiaire

 

Lorsque la nuit devient égale au jour
Que l’équinoxe en prélude rejoue

L’air de l’automne on ne sait de quel genre
Sera le ciel doux et calme ou changeant

L’astre soleil dans sa course horlogère
Fidèle suit l’horaire et le trajet
Mais quelquefois le climat fait surgir
Un temps fantasque et sans analogie

Communément vendémiaire majore
L’éclat voilé des plus beaux rayons jaunes
Comblant de fruits les hottes les cageots

La grive l’aime il plaît au vendangeur
Ce mois n’est pas une saison de jeûne
Entre lumière et tulle nuageux

 

Lune et soleil attirent l’océan

 

Lune et soleil attirent l’océan
De notre Terre où les deux équinoxes
Créent des marées laissant parfois béant

Le littoral qui ne reste pas fixe

Petite proche et lointain feu géant
L’une plus l’autre en tournant sur les axes
de cet ensemble aux mouvements complexes
Lune et soleil aspirent l’océan

Nés d’un secret détenu par quel sphinx
Ils ne sont pas retombés au néant
Depuis les mots du début fiat lux

Lune et soleil animent l’océan

 


***

 

L’équinoxe, du latin æquinoctium, de æquus (égal) et nox (nuit), est, comme on le sait, le moment où jour et nuit ont une durée égale, et où le soleil passe le même temps, douze heures, au-dessus et au-dessous de l’horizon pour tous les points de la surface terrestre. Le soleil se lève alors presque exactement à l’Est et se couche presque exactement à l’Ouest.

Deux équinoxes se produisent dans l’année, en mars (le 20 en 2013 et en 2014) et en septembre (le 22 en 2013, le 23 en 2014).

Les dates des équinoxes sont liées par convention aux débuts du printemps et de l’automne.

Dans le calendrier républicain français, ayant commencé le 22 septembre 1792, mis en place le 6 octobre 1793 et utilisé entre 1793 et 1805, l’année commençait lors de l’équinoxe de septembre, avec le début du mois de vendémiaire qui suivait le mois de fructidor. Le hasard avait fait que l’institution de la République, le lendemain de l’abolition de la royauté le 21 septembre 1792, ait lieu le jour de l’équinoxe d’automne.

Dans le phénomène des « marées d’équinoxe », il faut distinguer d’une part l’effet de l’alignement Lune-Terre-Soleil, qui a lieu toutes les deux semaines à la pleine lune et à la nouvelle lune, et d’autre part l’effet des équinoxes deux fois par an, lorsque le soleil se trouve à la verticale de l’équateur, alors qu’il est au-dessus du tropique du Cancer lors du solstice de juin et au-dessus du tropique du Capricorne lors du solstice de décembre.

Les marées les plus faibles de l’année se produisent normalement aux solstices, et les plus fortes aux équinoxes.

Lors de la pleine lune et de la nouvelle lune, c’est-à-dire lorsque la Lune et le Soleil sont alignés avec la Terre (on parle de « syzygie »), leurs attractions sur les masses liquides de notre planète s’additionnent et les marées sont de plus grande amplitude (vives-eaux). Au contraire, lors du premier et du dernier quartier, lorsque les trois « astres » sont en quadrature, l’amplitude est plus faible (mortes-eaux).

La Lune est beaucoup plus proche de la Terre que le Soleil, mais elle a une masse beaucoup plus petite, de telle sorte que les attractions ont des ordres de grandeur comparables : celle du Soleil est environ la moitié de celle de la Lune.

Le mouvement de marée n’est pas limité aux eaux, il affecte -bien que dans une moindre mesure – toute la croûte terrestre soulevée au passage (on parle de « marées crustales»). Ce qui est perçu sur les côtes est en fait la différence entre la marée crustale et la marée océanique.

 

 

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: au musée du Louvre, délinquance contre culture


De jeunes Danubiens dans le musée du Louvre
Entre les visiteurs se glissent pour la fouille
Bandes téléguidées rôdeurs à pas de loup

Ces voyous pickpockets qui se moquent des œuvres
Alias piqueurs-en-poche aiment les portefeuilles
Epluchés tels des fruits au contenu juteux

Dans ce temple de l’art qui devrait être un havre
On a vu les gardiens arrêter le travail
Excédés par les vols et parfois les crachats

Quelle est la politique enfin qu’il faudrait suivre
Afin d’arrêter ça faut-il qu’on embastille
Les  mineurs endurcis délit après délit

Narguant les surveillants dont la riposte est pauvre
Un mineur ne paie rien fût-il petit cow-boy
Il peut entrer gratis et piller le troupeau

Mais toujours la Joconde un fin sourire aux lèvres
Attire à elle en foule émus par la merveille
Ses dévots trop confiants dans un si beau palais

***

Depuis le début de 2012, au musée du Louvre, les voleurs à la tire, pour la plupart originaires d’Europe de l’est, en bandes organisées, ont été de plus en plus entreprenants contre les touristes et de plus en plus agressifs contre le personnel. Les visiteurs, concentrés sur les grandes œuvres, sont en général peu conscients d’être guettés par des groupes de jeunes aguerris à ce type de larcins.

Un article du journal Le Parisien, daté du 22 juillet 2012, avait dès cette date lancé l’alerte : « Au cours de la seule journée du 12 juillet, pas moins de 56 portefeuilles vides ont été retrouvés cachés dans le musée.»
« Il ne faut pas sombrer dans le catastrophisme », a répondu imprudemment la direction du Louvre en réponse à une question du journal. « Les équipes de sécurité ont été renforcées, notamment à proximité des files d’attente », et « nous travaillons chaque jour avec la préfecture de police. » Mais, parmi les employés, le malaise était sensible, assorti d’un désagréable sentiment d’impuissance : « Même si on repère ces jeunes, comment leur interdire l’accès ? s’interrogeait un employé. Un agent de sécurité qui a tenté de le faire a été frappé à coups de ceinture. » La direction du Louvre a fini par déposer plainte auprès du parquet de Paris, qui aurait ouvert une enquête en octobre 2012.

Un nouvel article du Parisien, publié le mercredi 10 avril 2013, a permis de mesurer la dégradation de la situation, dont toute la presse a rendu compte, en France et à l’étranger, car le Louvre, mesure exceptionnelle, a dû carrément fermer ce jour-là. Sur le millier d’agents qui travaillent au musée, et les 470 présents quotidiennement, beaucoup ont exercé leur « droit de retrait ».
D’après cet article, les agents d’accueil sont de plus en plus victimes d’agressions de la part de voleurs en bandes, que rien n’arrête, ont dénoncé les syndicats. Très souvent, ils sont encore mineurs, et peuvent entrer gratuitement dans le musée, ce qu’ils font «à 20 ou 30». Plusieurs membres du personnel ont fait état de violences verbales et même physiques. Ils évoquent par ailleurs des «visiteurs dévalisés qui se retrouvent sans papiers, déboussolés, dont les agents doivent s’occuper auprès des instances consulaires afin de les aider, ce qui n’est pas leur mission».
Après une assemblée générale, et une rencontre de l’intersyndicale (CGT-FO-SUD) avec la direction du musée, une délégation a été reçue au ministère de la culture. La ministre de la Culture s’est engagée à contacter immédiatement son homologue de l’Intérieur, «afin de mettre en place un dispositif de sécurité adapté… et des moyens policiers supplémentaires à l’extérieur du musée». La ministre devait aussi «sensibiliser le ministère de la Justice» au sujet de plusieurs plaintes classées sans suite, déposées par les agents et les visiteurs.
La préfecture de police de Paris a rapidement annoncé une série d’arrestations. Les policiers auraient procédé dès l’après-midi du 10 avril au contrôle de 21 individus aux abords du musée et interpellé 11 d’entre eux, arrêtés pour « escroquerie à la charité publique » et « vente à la sauvette ».
Le Louvre a rouvert le lendemain en présence d’une vingtaine de policiers en uniforme. Comme l’a dit l’administrateur général du Louvre Hervé Barbaret, la recrudescence des vols à la tire dans le musée « est totalement contradictoire avec ce qu’est un musée, un lieu de sérénité, de plaisir. »

Dans le même sens que Le Parisien, Le Monde.fr  a publié le 13 avril  2013 (mise à jour du 11 septembre 2013) un article intitulé « Le « ras-le-bol » des agents du Louvre face aux vols des mineurs roumains ». Cet article présente plusieurs témoignages. « Nous sommes dépassés par les événements, à bout de nerfs », souligne un représentant du personnel (CGT). « Certains collègues, notamment femmes, viennent travailler la peur au ventre », ajoute une déléguée syndicale SUD. Les agents racontent que … lorsqu’ils interviennent, ils s’exposent à des crachats, des bousculades, des griffures, des insultes ou des intimidations. L’un d’eux évoque des tentatives de corruption. « On m’a déjà dit: Je te file 20 euros et tu me laisses travailler… » Un autre donne l’exemple de jeunes filles qui relèvent leur tee-shirt pour déstabiliser et faire diversion.
A force de fréquenter le musée, les pickpockets finissent par connaître les horaires, les noms et les matricules des salariés grâce aux badges. « Certains agents ont peur de les croiser à l’extérieur et demandent à être raccompagnés au métro après une nocturne », raconte la secrétaire de la section CGT au Louvre.
Les pickpockets n’hésitent pas à manger et fumer dans certaines salles. « Tout ce qui est règlement est bafoué », résume un représentant  du personnel, qui déplore se retrouver « dans un rôle de flicage et de secourisme… Nos fonctions premières d’accueil des visiteurs et de présentation des œuvres passent à la trappe. » Pour les syndicats, entre 30 et 50 pickpockets arpentaient chaque jour les salles du musée avant la journée de grève. Selon la police, ces bandes organisées, qui comptent de nombreuses filles, sont constituées de personnes originaires de Roumanie et vivant en Seine-Saint-Denis.

Il est difficile de savoir combien de visiteurs sont victimes de vols. Souvent asiatiques, ils ont l’habitude de garder sur eux des sommes importantes en espèces. Ils ne portent pas toujours plainte au commissariat et se contentent de signaler le méfait à l’accueil du musée. Les plaintes pour vol recensées ne reflètent donc pas la réalité de la situation, et peu d’interpellations ont des conséquences judiciaires. Les voleurs sont souvent mineurs, ou du moins le prétendent. Au-dessous de 13 ans, impossible de les poursuivre.

A la suite de la journée du 10 avril 2013, une vingtaine de policiers ont surveillé les abords et l’entrée du musée. « Ce dispositif doit être pérennisé », ont demandé conjointement syndicats et direction. Pour l’administrateur général du Louvre, qui dit avoir fait de ce dossier sa priorité, il faut « accompagner » les agents, par le biais de formations, et réfléchir à une organisation différente, « peut-être en faisant travailler les agents de façon moins isolée. » En accord avec le parquet, des mesures d’interdiction temporaire d’entrée ont été appliquées aux personnes raccompagnées de manière répétée à la sortie pour non respect du règlement.
Depuis avril 2013, la préfecture de police de Paris a déployé 200 policiers supplémentaires sur les zones touristiques les plus touchées de Paris. L’augmentation des patrouilles de police, la présence de policiers roumains, la sécurisation des points de dépose des touristes voyageant par autocar ou Roissy-Bus ainsi que la coopération avec les hôteliers et les commerçants ont permis de diminuer un peu le nombre de victimes, sur l’ensemble des zones touristiques de Paris. Au Louvre, les plaintes auraient fortement baissé.

Mais on ne s’est pas attaqué à la racine du mal. D’après la secrétaire de la section CGT, citée par Le Monde,  » quand on met quelqu’un dehors, il peut revenir un quart d’heure plus tard. Dans ces conditions, à quoi bon aller passer une demi-journée au commissariat pour signaler une agression ?… Les agents ont besoin d’une assise juridique pour leur tranquillité. Il n’est pas normal qu’un voleur pris en flagrant délit mis à la porte du musée par un agent revienne quelques minutes plus tard parce que son billet est valable toute la journée. »

Espérons que cette situation ne préfigure pas celle de la France dans son ensemble, qui doit éviter le destin d’un pays-musée impuissant entre culture et délinquance.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: été en Bretagne

L’or et le bleu rayonnent sur la plage
Et sans nuage une rêverie plane
La saison peint ses couleurs en aplats

Sauf le soleil il n’est rien qui surplombe
Cette journée rien dans l’ombre ne plonge
Un grand beau temps s’installe avec aplomb

Dans cette baie qui abrite les plantes
Nageur l’été le surfeur fait la planche
La brise est douce et la vague est en plan

Bien tempérés ce sont des jours qui plaisent
Hôtellerie et crêperies sont pleines
Pour le mois d’août le bonheur est complet

Lorsque la terre et la mer sont complices
Et que l’horaire admet l’indiscipline
Sous l’azur clair qui ne fait pas un pli

***

Comme l’indiquent les bilans de l’été 2013 publiés sur internet par Météo France et par La Chaîne Info, après un mois de juin très frais et peu ensoleillé, l’été s’est rattrapé en juillet et août (troisième mois de juillet le plus chaud depuis 1900, après 2006 et 1983).

Les hautes pressions du fameux anticyclone des Açores se sont maintenus tout au long de juillet sur la France, garantissant chaleur et soleil (+ 1,9°C par rapport aux normales en ce qui concerne les températures et + 20 % en ce qui concerne l’ensoleillement), avec toutefois de forts orages. Si, au cours de ce mois, aucun record de chaleur absolu n’a été enregistré (35°C à Paris contre près de 40°C en août 2003), une vague de chaleur s’est produite du 15 au 27 juillet, d’intensité relativement modérée, mais qui a duré treize jours, ce qui la situe parmi les événements de ce type les plus longs sur l’ensemble de l’historique disponible (depuis 1947). A Paris, on a dénombré 7 journées d’affilée (du 17 au 23 juillet) où la température a atteint ou dépassé 30°C, ce qui n’était plus arrivé depuis juillet 2006, dernière vague de chaleur en date avant celle de cette année. Depuis 1991, début des mesures par capteur électronique, juillet 2013 a été le mois de juillet le plus ensoleillé.

Au mois d’août, les conditions sont restées excellentes, avec un soleil globalement généreux (+11%) et des températures légèrement supérieures aux moyennes saisonnières (+0,2°C). L’excédent d’ensoleillement a dépassé 20 % de la Basse-Normandie au sud de la Bretagne et à la région Poitou-Charentes. Contrairement à l’été 2006 et à celui de 1983 où après la chaleur de juillet, le mois d’août avait été frais et humide, un tel contraste ne s’est pas produit cette année, d’où un important déficit de pluies (-25% à l’échelle nationale, -60 % voire plus en Basse Normandie, en Bretagne, dans les pays de la Loire). Quelques orages ont tout de même éclaté, notamment entre les 6 et 9 août dans le Sud-est; et de fortes pluies se sont abattues entre la Picardie, le nord de l’Île-de-France et la Haute-Normandie les 7 et 8 et surtout les 24 et 25 août dernier où la température est devenue très provisoirement automnale.

Cet été 2013 restera dans les annales comme le plus « estival » depuis celui de 2003, qui avait culminé en août avec une canicule historique. Avant l’été, la presse avait pourtant cité des prévisionnistes annonçant un été maussade, en se fondant sur l’idée (mais est-elle confirmée par des statistiques ?) selon laquelle, après un printemps frais, il est rare d’avoir un bel été.

Le site internet de Météo France présente une mise au point sur les limites de la prévision saisonnière qui consiste à prévoir la moyenne trimestrielle (température, précipitations) pour les mois à venir, à l’échelle d’une zone comme la France.
Il ne s’agit pas de prévisions classiques (limitées à 7 jours) décrivant dans le détail des situations météorologiques : le type de temps, la température minimale et maximale, la force et la direction du vent. La prévision saisonnière exprime seulement le plus probable parmi trois scénarios: proche, en dessous ou au-dessus de la moyenne. Ce qui donne pour la température « chaud », « normal » ou «froid », et pour les précipitations, « humide », « normal » ou «sec».
Les performances de ces prévisions sont très variables selon le lieu, la saison et le paramètre météorologique concerné. Elles sont meilleures pour la température que pour les précipitations, et pour la température, meilleures en hiver qu’en été. Elles sont très « informatives » dans la ceinture inter-tropicale, sur le pourtour du Pacifique. En revanche, la prévisibilité de la température en Europe de l’Ouest reste faible, ce qui est dû aux caractéristiques de la circulation générale de l’atmosphère au-dessus de l’atlantique aux latitudes tempérées.

Cela dit, on aura beau affiner les chiffres, la perception du temps qu’il fait restera très diverse selon les individus et leurs conditions de vie. Selon que les locaux où l’on se trouve sont bien ou mal climatisés ou chauffés, selon qu’on travaille ou que l’on est en vacances. Pour ma part, à Paris, je suis toujours agacé, prêt à « zapper », quand je vois à la télévision les présentateurs ou présentatrices de la météo prendre des airs réjouis de circonstance dès que la température dépasse 25 C, seuil à partir duquel les immeubles, les espaces publics, les transports en commun commencent à surchauffer désagréablement comme des radiateurs à accumulation. Ce phénomène ne peut que s’accentuer à l’avenir, si l’on continue, à Paris et ailleurs, à bétonner et à recouvrir tous les espaces publics de ces dallages en pierre épaisse et moche, importée d’on ne sait où (de Chine ?), trop chaude l’été, trop froide l’hiver, qui semble être actuellement le fin du fin de l’aménagement urbain, transformant les places en lieux où « la nature a horreur du vide ». Je pense alors au sable d’une  plage.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: palmarès des nations (sport et universités)

On ne saisit qu’une ombre d’apparence
Quand on compare et que l’on met en rangs
Tous les pays pour un grand palmarès
Nous égarant dans l’illusion du vrai

Et derechef la presse fait chorus
Elle commente en long le dernier cru
Des classements aux finesses trop grosses
Où chaque Etat devient un numéro

Palmes lauriers récompenses de princes
Et de tous ceux qu’on aimerait sereins
Sportifs chercheurs la manie notatrice
Fait le total des médailles des prix

Dans ces concours au coude à coude aux trousses
Rivale en peine ou figure de proue
Chaque nation veut imprimer sa trace
Et gagne quoi malin qui le dira

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Nous venons d’être informés du classement mondial des universités établi chaque année -en ce mois d’août 2013 pour la dixième fois- par l’université Jiao Tong de Shanghaï. Nous avons aussi eu droit à un championnat mondial d’athlétisme à Moscou, après les jeux olympiques de Londres l’an dernier.

Comme précédemment (voir le billet de Libres Feuillets du 19 août 2012 intitulé « Les résultats des JO de 2012 »), le palmarès sportif est faussé par le fait qu’on ne sait pas comment décompter les médailles, ou qu’on préfère ne pas en décider, peut-être à cause d’un scrupule hérité de l’ancienne idée selon laquelle l’important n’est pas de gagner mais de participer. Combien vaut une médaille de bronze ou d’argent par rapport à une médaille d’or? Sans réponse à cette question, à quoi bon présenter un classement?
D’après les seules médailles d’or de 2013, la Russie est première (7 médailles d’or, 4 d’argent, 6 de bronze), les Etats-Unis deuxièmes (6 médailles d’or, 14 d’argent, 5 de bronze), la Jamaïque troisième, où le contrôle anti-dopage est faible voire inexistant (6 médailles d’or, 2 d’argent, 1 de bronze), la France dixième (1 médaille d’or, 2 d’argent, 1 de bronze)…

S’agissant du palmarès universitaire mondial, dans l’ensemble des 500 établissements classés, on en compte 149 pour les Etats-Unis; 42 pour la Chine (mais aucun chinois dans les 100 premiers); 38 pour l’Allemagne; 37 pour le Royaume-Uni; 23 pour le Canada; 20 pour la France; 20 pour le Japon; 19 pour l’Italie.
Les défauts fondamentaux de ce palmarès restent obstinément les mêmes (voir le billet de Libres Feuillets publié le 19 août 2012 sous le titre « Universités, le classement de Shanghai »). En ce qui concerne la France et plusieurs autres pays, une part très importante de la production de recherche est escamotée, car il n’est pas tenu compte des résultats obtenus par les organismes autres que les universités: par exemple, en France, le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), pourtant au premier rang mondial pour les publications dans les domaines des sciences.
En outre, ce palmarès dépend beaucoup de la taille des entités classées (en fonction du nombre d’universitaires, du nombre d’articles publiés, du nombre d’articles cités …) C’est pourquoi plusieurs universités françaises se sont regroupées récemment: à Aix-Marseille, à Bordeaux, en Lorraine, à Strasbourg, grâce à quoi elles ont obtenu un rang meilleur, démontrant ainsi (par l’absurde?) l’importance de l’un des biais majeurs de ce classement.
Dans la mesure où celui-ci aurait l’ambition d’éclairer un étudiant désireux de faire le meilleur choix possible entre les universités de par le monde, il importerait de fournir des éléments sur le coût des études. De ce point de vue, les universités placées en tête du classement de Shanghai sont aussi bien souvent les plus chères, notamment celles d’Amérique du  Nord et du Royaume-Uni.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: naissance d’un enfant

Le quatre août deux mil treize est apparu Sacha
Dans le petit matin la nuit dormait encore
A la maternité rue du Sergent Bauchat
Sur la photo du jour il est beau comme un cœur

Les grands-parents dont moi dès que possible accourent
Il parle avec les doigts s’étire en petit chat
Quand on le voit ainsi la vie n’est plus précaire
Main menue sur le ventre il dort comme un pacha

Je me suis souvenu de quelques mots écrits
Lorsque son père est né même lieu temps solaire
Signe astral du lion bien que son premier cri

Fût doux comme un soupir de rauque délivrance
Accueilli lionceau par nos voix tutélaires
Qu’il écoutait tout neuf d’un air de souvenance

 

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Dans ce sonnet, j’ai emprunté à l’une des grands-mères l’expression « il est beau comme un cœur », et à l’autre grand-mère la rime entre le prénom Sacha, diminutif d’Alexandre, et le nom de la rue du Sergent Bauchat, adresse de la maternité.

Les enfants qui viennent de naître ont une période pendant laquelle leurs sens sont particulièrement en éveil, notamment pour la reconnaissance des sons. Je me suis rappelé quelques vers écrits il y a plus de trente ans pour noter l’attention avec laquelle, à sa naissance, le père de Sacha a écouté nos voix qu’il reconnaissait à l’évidence, les ayant probablement mémorisées quand il était encore dans le ventre maternel. Sacha a manifesté la même capacité.

En parcourant L’Art d’être grand-père de Victor Hugo, j’ai noté quelques vers du poème V du début, intitulé « L’Autre »:
« … Ah ! les fils de nos fils nous enchantent.
Ce sont de jeunes voix matinales qui chantent…
Ils ramènent notre âme aux premières années ;
Ils font rouvrir en nous toutes nos fleurs fanées ;
Nous nous retrouvons doux, naïfs, heureux de rien ;
Le cœur serein s’emplit d’un rêve aérien ;
En les voyant on croit se voir soi-même éclore… »

 Les parents et grands-parents ont été eux aussi des enfants !

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: le dominicain et le jésuite

 

Frais débarqué dans la ville éternelle
-Il n’est pas dit d’où cet homme venait-
L’été à Rome un révérend jésuite

Qui s’échauffait dans d’étranges circuits
Cherchait Saint Pierre à travers les venelles

Où semblait fuir le but de sa poursuite


De guerre lasse il interroge un frère
Dominicain l’air ouvert mais discret

Lui demandant c’est presque une supplique
De bien vouloir éviter l’homélie

Pour expliquer par quel itinéraire
On peut trouver la grande basilique

 

L’autre répond ravi de l’intermède
Mon père hélas finirez-vous jamais
Votre recherche errante infructueuse

Vous aimez trop les parcours sinueux
J’en ai bien peur le mal est sans remède

Car c’est tout droit sans marche tortueuse

 

C’était le jour de la Saint Dominique
Fête changée presque en catimini
Quatre août naguère et maintenant le huit

Qu’on nous l’explique est-ce un coup des Jésuites

 

 

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La fête de Saint Dominique, fixée au 4 août à partir de 1234, et au 8 août depuis le concile de Vatican II, donne l’occasion d’évoquer les dominicains, ainsi que les jésuites auxquels ils se sont souvent opposés.

Les dominicains (de l’ordre des frères prêcheurs, fondé en 1214 par l’espagnol Dominique de Guzman à Toulouse) et les jésuites (clercs réguliers de la Compagnie de Jésus, fondée en 1537 par l’espagnol Ignace de Loyola, saint fêté le 31 juillet) ont la réputation de ne pas faire bon ménage. Entre ces deux grands ordres, la rivalité n’a guère cessé depuis des siècles… Cette concurrence a atteint des sommets notamment aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Ce qui oppose finalement le plus les deux ordres, c’est qu’ils œuvrent sur le même terrain, celui de la formation et de la réflexion intellectuelles. De nos jours, la concurrence est plus policée. Mais le petit sourire qui naît sur les lèvres, lorsqu’on évoque les confrères d’en face, confirme la persistance d’une émulation bien réelle.

La Compagnie de Jésus aurait une propension plus marquée pour l’enseignement, domaine dans lequel son modèle a été reproduit dans de nombreux pays à partir du 16e siècle. Mais leur influence dans l’enseignement français, par exemple, est devenue très faible, malgré une réputation demeurée forte dans certains milieux où on se targue d’avoir été « élève des Jésuites ». Leur établissement français le plus connu est actuellement le lycée Sainte Geneviève à Versailles (classes préparatoires aux grandes écoles).

En philosophie et en théologie, les dominicains ont donné des auteurs aussi éminents que saint Thomas d’Aquin (dont le tombeau se trouve à Toulouse) et saint Albert le Grand. Ils ont contribué par ailleurs au développement de l’art religieux avec des peintres prestigieux, en particulier Fra Angelico.

Ils professaient l’idéal de pauvreté et, à la différence des ordres monastiques plus anciens, refusaient même la possession de biens communs. Ils ont été au départ un ordre mendiant, à l’image des franciscains.

Veillant à la pureté de l’enseignement de l’Église catholique romaine, ils ont combattu les dérives doctrinales par le prêche, l’enseignement et l’érudition, et se sont vu confier le contrôle peu glorieux de l’Inquisition tant qu’elle est demeurée une institution ecclésiastique.

Les jésuites se sont adressés de préférence aux milieux aisés et instruits, avec des méthodes qui leur ont valu des qualificatifs dépréciatifs. Le jésuite est devenu dans le langage courant un personnage recourant à des astuces hypocrites, d’après la définition du dictionnaire, confirmée par le sens des mots « jésuitisme » et « jésuitique ».

Très contestés au cours de l’histoire, interdits dans de nombreux pays, en particulier en France sous la royauté (en 1764 Louis XV les expulse) puis sous la Troisième République, les jésuites ont rencontré de sérieux problèmes dans la période récente, mais paradoxalement, souvent en opposition à leur image traditionnelle. A la fin du 20e siècle, un conflit d’autorité les a opposés à Jean Paul II, au début du pontificat. La destitution de Pedro Arrupe, leur « général », en 1981, ou l’admonestation papale au père Ernesto Cardenal, ministre sandiniste (d’extrême gauche) du Nicaragua, en 1983, ont laissé des traces. Plus près de nous, l’assassinat de Mgr Claverie, évêque d’Alger et dominicain, a conféré aux dominicains, aux yeux du public français, le lustre du martyr.

Du point de vue démographique, les frères prêcheurs français (de la province de France, au Nord, et de la province de Toulouse, au Sud) ont accentué leur avantage. En 2013, ils sont 550 contre 400 jésuites, ce qui  ne reflète pas le rapport de force planétaire entre les deux ordres. Au niveau mondial, les jésuites comptent aujourd’hui 18.000 membres dont 13.000 prêtres environ, et les dominicains 6.000 dont 4.500 prêtres.

Les uns et les autres ont leurs revues qui sont, en France: Vie spirituelle, Revue des sciences philosophiques et théologiques pour les dominicains; Études, Christus, Projet pour les jésuites. Les éditions dominicaines du Cerf accueillent, de manière œcuménique, les auteurs des deux ordres.

Le concile de Vatican II a mis en lumière, parmi les théologiens, les dominicains Marie-Dominique Chenu et Yves Congar, et le jésuite Henri de Lubac.

L’habit traduit, dans chaque ordre, une façon différente de gérer la « communication ». On a beaucoup disserté sur la bure que les dominicains aiment arborer dans leur couvent, et même à l’extérieur. Vêtus d’un long manteau muni d’un capuchon noir recouvrant une tunique de laine blanche, ils étaient parfois appelés « frères noirs » dans le monde anglo-saxon. En France, on les nommait « jacobins » par référence à leur couvent parisien situé rue Saint Jacques, jusqu’à la suppression de l’ordre pendant la Révolution. Les jésuites, eux, préfèrent depuis longtemps se fondre dans le paysage.

Les dominicains ont occupé d’importantes fonctions dans l’Église. Quatre papes (Innocent V, Benoît XI, Pie V et Benoît XIII) et plus de soixante cardinaux sont issus de leurs rangs.
En mars 2013 est devenu pape pour la première fois un jésuite, l’argentin Jorge Mario Bergoglio, archevêque de Buenos Aires, nommé cardinal en 2001. Ce chimiste de formation, philosophe et théologien, a été le maître des novices, puis le provincial de la Compagnie en Argentine dans les années 1970. Elu pape, il a pris le nom de François, et affirmé des positions qui font penser que, jésuite d’origine, il a aussi des ambitions franciscaines.

 

 

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: le centième tour de France

 

 

Dans le cyclisme  il y a ceux qui roulent
A vive allure accélèrent s’ébrouent
Pour s’échapper du peloton en grappe
Dans la campagne au bord d’herbages gras
Où les chevaux d’un élan naturel
Suivent la course en lui courant après

Dans le cyclisme il y a ceux qui grimpent
En supportant l’épreuve sans chagrin
Mais non sans mal sous le soleil qui brûle
Entre deux haies de public accouru
Tantôt danseurs tantôt lourds ils s’agrippent
A leur guidon le visage amaigri

Plein d’une ardeur qui surmonte les crampes
A travers France en décor sur l’écran
De la télé faisant fi des contrôles
Dopé dit-on le champion passe au trot
Puis au galop sans que rien l’interrompe
Tant l’énergie dans ses roues tourne rond

Quand vient la fin de ce centième tour
D’hommes-vélos je vois cette aventure
Comme un rappel de l’âge des centaures

 

***

 

Le centième tour de France à vélo s’est terminé à Paris le dimanche 21 juillet 2013. C’est le premier après que l’américain Lance Armstrong a été déchu en 2012 pour dopage, par l’Agence américaine antidopage et par l’Union cycliste internationale, de ses sept titres de vainqueur du tour.

Au total, de 1999 à 2011, neuf victoires sur 14 ont été annulées dans le tour de France: les sept d’Armstrong, plus la disqualification de l’américain Floyd Landis en 2006 et l’annulation de la victoire remportée par l’espagnol Contador en 2009.

Le tour 2013 a offert aux spectateurs, comme d’habitude, le beau spectacle des paysages traversés et de l’effort humain, mais la suspicion a été permanente, notamment à l’égard du vainqueur, le britannique Christopher Froome de l’équipe Sky. D’après les calculs auxquels se livrent certains observateurs depuis quelques années, la puissance (mesurée en watts !) du vainqueur de l’année semble surhumaine, supérieure aux capacités d’un homme non dopé, au point d’atteindre ou de dépasser parfois les performances de ses prédécesseurs déchus.

Pour défendre Froome, le propriétaire de l’équipe Sky, Rupert Murdoch, a fait publier dans le Sunday Times dont il est est également propriétaire un article élogieux d’un contempteur de Lance Armstrong. L’auteur de l’article affirme sans sourciller qu’à la différence du septuple vainqueur éliminé du palmarès, Froome est « clean » à 100 %.

Les exploits réalisés, bien que douteux, ont néanmoins quelque chose de mythologique par leur démesure, et font penser aux centaures de l’antiquité grecque, êtres fabuleux, moitié hommes et moitié chevaux. Dans la mythologie d’aujourd’hui, qui, pas plus que celle de l’antiquité, n’a pour souci premier la vertu, on peut trouver une ressemblance entre les centaures de jadis et nos coureurs cyclistes, mi hommes mi vélos.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: liberté, égalité, fraternité

 

A l’occasion de la fête du 14 juillet, voici une petite célébration de la devise « liberté, égalité, fraternité » inscrite dans la Constitution française, et dont les trois principes ont été placés par l’Organisation des Nations Unies en tête de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

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La liberté consiste à pouvoir faire
Ce que l’on veut excepté ce qui nuit

Au corps social à soi-même à autrui

Le bon plaisir profondément diffère

Ma liberté a pour borne la sphère
Où l’autre a droit de se sentir chez lui

Elle n’est pas le passe ou sauf-conduit

Menant trop loin parfois même en enfer

Celui qui suit tous les vents d’aujourd’hui
Plane sans but n’a pas les pieds sur terre
En se croyant affranchi comme l’air

A l’opposé l’homme libre est celui
Qui ne craint pas que la loi légifère
Non pour brider mais pour être un appui

 

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Souvenez-vous du texte qui déclare
Les droits de l’homme et fonde avec éclat

L’égalité sujet qu’on ne peut clore

Que n’usent pas tant de discours folklos

Le texte est beau mais que peut-on conclure
Ai-je pensé lorsque je l’ai relu
Quand il prétend par ses formules claires

Etre un écho de l’Esprit paraclet

La loi dit-il fait de tous des égaux
L’égalité qui passionne les Gaules
Permet partout de plus vastes dialogues

Dans ce bas monde où tout se dérégule
Mais où beaucoup préfèrent l’exigu
Sa règle tient s’étend même et subjugue

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La République inclut dans sa devise
Fraternité celle-ci nous convie
A refuser l’antipathie mauvaise

Obtiendrons-nous pour autant son brevet

Réponse non car l’empathie s’envase
Paralysée par l’abstention s’en va
Se dissiper dans l’inertie rêveuse

Quand les actions ne suivent pas les vœux

Pour la sacrer principe cardinal
Il faut se dire et comprendre que rien
N’est à gagner dès lors que l’autre perd

Pour l’agrandir en vertu fraternelle
Il faudra faire aux autres tout le bien
Qu’on aimerait recevoir de leur part

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L’Assemblée Nationale a publié le 26 août 1789 la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui fait partie aujourd’hui de la Constitution française. Dans le préambule de cette Déclaration, elle reconnaît et déclare les droits de l’homme et du citoyen, « en présence et sous les auspices de l’Etre suprême ». Deux ans plus tard, lorsqu’elle a publié la Constitution de 1791, elle a estimé que la Déclaration de 1789, placée en tête de cette Constitution, avait acquis « un caractère religieux » et qu’il n’était plus possible de la modifier.

On connaît en particulier la première phrase de la Déclaration: « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».
Citons aussi son article 4 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui: ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. »

C’est à la liberté que sont consacrés les articles les plus nombreux de la Déclaration de 1789, huit sur dix-sept (les articles 1, 4, 5, 7, 8, 9, 10, 11). L’égalité est inscrite dans les articles 1, 6, 13.
La Déclaration traite aussi d’autres droits, tels que la propriété (articles 2 et 17), qui, d’une certaine manière, peut se rattacher à la liberté, et elle complète les droits de l’homme par ce que certains ont appelé les droits de la Nation: la souveraineté, le droit de faire les lois, d’organiser la force publique, de voter les contributions, d’avoir une représentation, de demander des comptes à ses agents, de bénéficier d’une séparation des pouvoirs …

La Constitution de l’an I (1793), qui a succédé à celle de 1791 mais, pour cause de guerre, n’a jamais été appliquée, a été précédée d’une déclaration des droits et devoirs de l’homme et du citoyen, selon laquelle les droits naturels et imprescriptibles sont l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété; et dont l’article 6 reprend la définition de la liberté donnée par la Déclaration de 1789 (le pouvoir de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui) en y ajoutant que la limite morale de la liberté est dans cette maxime : « Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait ».

Après la Constitution 1793, celle de l’an III (1795-1799) a été précédée elle aussi d’une déclaration des droits et devoirs, qui énumère les mêmes droits. L’article 2 des devoirs a été ainsi rédigé : « Tous les devoirs de l’homme et du citoyen dérivent de ces deux principes, gravés par la nature dans tous les cœurs: Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît. Faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir. » Le second de ces principes, exprimant d’une manière positive ce que le premier exprime en négatif, peut être considéré comme une définition de la fraternité, dont le mot n’est cependant pas mentionné.
Selon cette même déclaration de l’an III: « Ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché », et « nul ne peut être contraint de faire ce qu’elle n’ordonne pas ».

Par la suite, dans le préambule de la Constitution de 1848 (1848-1851), il a été précisé que la République française « a pour principe la Liberté, l’Egalité et la Fraternité ». Ces mots ont été inscrits par la Troisième République (1875-1940) aux frontons des institutions publiques.

La Constitution de la IVe République (1946-1958) a réaffirmé  que « la devise de la République est « Liberté, Egalité, Fraternité », et la Constitution actuelle, celle de la Ve République, a repris cette formulation.

Le 10 décembre 1948, les 58 États Membres qui constituaient alors l’Assemblée générale de l’ONU ont adopté à Paris la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont l’article premier, considérant l’humanité comme formée d’êtres libres, égaux et fraternels, déclare: « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: le solstice d’été et la Saint-Jean

A la fin juin voici donc le solstice
Commencement de la saison d’été
Victor Hugo l’associe à justice
Parce qu’il est au summum de clarté

Après des mois c’est à lui qu’aboutissent
De longs progrès de luminosité
Quand il unit dans un bref armistice
Deux tiers de jour un tiers d’obscurité

Pour que le jour ait plus de persistance
Pour qu’il s’allonge et dure encore un peu
A la Saint-Jean sont allumés des feux

Leur flamme danse avec fougue et prestance
Telle Hérodiade elle est libre sans voiles
Mais n’atteint pas le niveau des étoiles

***

La date du solstice d’été a été le 21 juin en 2013 (le 20 juin en 2012). La saint Jean est le 24 juin.

Victor Hugo fait rimer solstice avec justice :

Pas plus que le soleil ne renonce au solstice,
Nous n’oublions l’honneur, le droit et la justice…
(Les Quatre vents de l’esprit)

Mallarmé a consacré au solstice la première strophe de son poème intitulé « Cantique de saint Jean » (Hérodiade III). La strophe, divisée en deux par les rimes, et se terminant par un vers de quatre syllabes après des vers de six, évoque de cette manière le contraste entre les deux phases – presque stationnaire puis descendante-  du soleil:

Le soleil que sa halte
Surnaturelle exalte
Aussitôt redescend
Incandescent

« Exalte » (venant du latin « altus », haut) s’explique par la position au plus haut du soleil au solstice d’été, et « halte » par le fait que, comme l’indique l’étymologie du mot solstice (du latin « sol », soleil, et « sistere », s’arrêter), l’angle mesurant la direction du soleil à son lever et à son coucher semble rester constant pendant quelques jours à cette période de l’année, avant de se rapprocher à nouveau de l’est au lever et de l’ouest au coucher.

D’autres strophes du même poème, en particulier la deuxième, évoquent Jean-le-Baptiste et sa décapitation à la demande de Salomé (fille d’Hérodias ou d’Hérodiade, souvent appelée elle-même Hérodiade) après qu’elle eut séduit le roi Hérode en dansant devant lui, obtenant ainsi la promesse qu’il lui donnerait ce qu’elle demanderait (voir les Evangiles de Marc et de Matthieu) :

Je sens comme aux vertèbres
S’éployer des ténèbres
Toutes dans un frisson
A l’unisson

Mallarmé a évoqué cette femme fatale dans d’autres poèmes sous le titre d’Hérodiade, ainsi que dans « Les Fleurs »:

L’hyacinthe, le myrte à l’adorable éclair
Et, pareille à la chair de la femme, la rose
Cruelle, Hérodiade en fleur du jardin clair,
Celle qu’un sang farouche et radieux arrose !

Salomé a beaucoup inspiré les artistes. En ce qui concerne les écrivains français de la seconde moitié du XIXe siècle, on peut citer Hérodias, l’un des trois contes de Flaubert (1821-1880), et en poésie -outre Mallarmé (1842-1898)- Théodore de Banville (1823-1891) qui a écrit dans Les Princesses un sonnet intitulé « Hérodiade », et Albert Samain (1842-1898), auteur d’un poème intitulé « Hérode » dans Symphonie héroïque (voir le site internet poesie.webnet.fr : les grands poèmes classiques). Par la suite, Apollinaire a consacré à Salomé un poème d’ Alcools, en suggérant, sur le ton de l’humour et même de la dérision, que sa mère et elle étaient perversement amoureuses de saint Jean.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: le cycle des vêtements

 

Les vêtements circulent dans un cycle
Où le gaspi leur accorde un sursis
Quand un donneur les laisse en bon état
Bien généreux dans de grands réceptacles

Au coin des rues jetant de bons articles
Offerts au vol et qu’un chef répartit
Quand les enfants sans peur des cadenas
Les ont extraits de ces faux tabernacles

Au chef de bande un mari ou un oncle
Elle obéit sans oser dire non
Celle qui vend le butin de ces fouilles

Et l’acheteur qui referme la boucle
Acquiert content sans qu’elle vaille un clou
Sur le trottoir l’une de ces dépouilles

 

***

Au sujet des dons d’habits et des conteneurs où ils peuvent être déposés au profit des associations caritatives, le journal gratuit Direct Matin n° 1314 du jeudi 13 juin 2013 a publié le petit article suivant :

 « L’association « Le Relais » espère avoir mis au point un conteneur inviolable. Pour lutter contre le pillage de certains des bacs dans lesquels les donneurs déposent des vêtements, l’association installe en ce moment un nouveau modèle en région parisienne, a révélé hier France Bleu 107.1. Ces conteneurs de nouvelle génération fonctionnent « un peu comme un camembert : on met le sac d’un côté, on tourne, et il tombe de l’autre côté », explique Pierre Duponchel, le président-fondateur du « Relais ». Un système censé empêcher les voleurs, souvent des enfants membres de bandes organisées, de s’infiltrer à l’intérieur et d’en extraire les vêtements en bon état. M. Duponchel espère que, dans les mois à venir, les voleurs n’auront pas déjà « trouvé le moyen de contourner » ce système, sur lequel un salarié de l’association a travaillé pendant trois mois. Il estime que l’association en est déjà à son « cinquième, sixième, voire septième » modèle de conteneurs ».

France Bleu 107.1 (du groupe Radio France) a effectivement diffusé le mercredi 12 juin
2013 à 11 h 30, à la radio et sur internet, l’information que voici :

« Les conteneurs qui permettent au « Relais » de récolter des vêtements sont devenus une cible privilégiée de bandes organisées qui obligent des enfants à s’y introduire pour en ressortir les habits. Pour mettre fin à ce vol de dons, l’association installe en ce moment un nouveau modèle en région parisienne.
Sur les 3.000 conteneurs de la région parisienne, plusieurs sont régulièrement victimes de pillages. Les collecteurs s’en rendent facilement compte : quand ils viennent récolter les dons, les habits en meilleur état ont disparu, il ne reste plus que les plus abîmés. Et puis certains donneurs leur ont raconté les techniques de ces bandes organisées.
Elles interviennent à plusieurs adultes et un enfant. L’enfant est introduit dans le conteneur par l’orifice qui permet de déposer les sacs de vêtements. Une fois à l’intérieur, il choisit les meilleurs habits et les fait ressortir, toujours par le même système. Avant de lui-même ressortir par ce tourniquet.
Pour mettre fin à ce pillage, un salarié du « Relais » travaille exclusivement depuis trois mois à étudier les techniques de ces bandes organisées pour mieux les contrer. Avec des écoles ingénieurs, il a mis au point un nouveau modèle de conteneur qui est en train d’être installé en région parisienne. Un conteneur tout blanc, en hauteur, avec un tourniquet vertical à l’ouverture réduite et aux portes renforcées. Le « Relais » espère
que cela mettra fin à ces vols et évitera un drame. Une fois déjà un collecteur a retrouvé une adolescente dans un conteneur. »

 ***

 L’auteur de ce billet a lui-même assisté à une scène analogue à celle qui a été décrite par France Bleu. Il en tire quelques leçons:
–         Trop de gaspilleurs se débarrassent de vêtements en bon état, tout en voulant se donner bonne conscience;
–         On encourage la paresse négligente par l’installation dans la rue de conteneurs prétendument antivols, qui dispensent de l’effort minimum d’aller porter les vêtements directement aux associations ;
–         Bien que les conteneurs de collecte soient notoirement inefficaces, les associations caritatives les maintiennent en calculant que, malgré les vols, il en restera pour elles quelque chose, ce qui revient à tenter les voleurs en toute connaissance de cause;
–         La mairie croit pouvoir ainsi réduire le volume des déchets, mais tôt ou tard c’est bien à la poubelle que finissent les vêtements usagés, parfois plus vite qu’on ne le croit quand ils sont abandonnés sur la voie publique par les voleurs et revendeurs;
–         Les organisateurs des bandes de voleurs sont des exploiteurs qui manipulent les enfants et les femmes à leur service;
–         L’ « étiquette caritative » ne suffit pas à rendre le système vertueux.

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

Billet: la palme d’or du festival de Cannes 2013


Le film est long cent quatre-vingts minutes
Et quand l’actrice est plus qu’à demi nue
Quand avec elle une autre fait la paire
Les spectateurs demeurent circonspects

C’est qu’ils y voient chatteries de minette
Sexe de femme et plus qu’un tantinet
Mimes de chair entre cri et soupir
Mais peu fervents seulement des copies

C’est que jamais le cinéma n’a pu
Bien évoquer l’amour à son zénith
Parfum toucher font sentir leur absence

Par la vision comment rendre le pur
Le bel amour celui qui réunit
Dans sa magie les plus cachés des sens

*

La critique la plus intéressante du film intitulé La vie d’Adèle, palme d’or au festival de Cannes 2013, est celle qui a été publiée le 27 mai 2013 sur son blog Les Cœurs exacerbés par Julie Maroh, auteure de la bande dessinée Le Bleu est une couleur chaude (2010, prix du public au festival d’Angoulême 2011), dont s’est inspiré le réalisateur du film, Abdellatif Kechiche.

Julie Maroh évoque notamment les scènes de sexe, en précisant que :
« sur les trois heures du film, ces scènes n’occupent que quelques minutes. Si on en parle tant c’est en raison du parti pris du réalisateur.
Je considère que Kechiche et moi avons un traitement esthétique opposé, peut-être complémentaire. La façon dont il a choisi de tourner ces scènes est cohérente avec le reste de ce qu’il a créé. Certes ça me semble très éloigné de mon propre procédé de création et de représentation. Mais je me trouverais vraiment stupide de rejeter quelque chose sous prétexte que c’est différent de la vision que je m’en fais.
Ça c’est en tant qu’auteure. Maintenant, en tant que lesbienne…
Je ne connais pas les sources d’information du réalisateur et des actrices (qui jusqu’à preuve du contraire sont tous hétéros), et je n’ai pas été consultée en amont. Peut-être y a-t-il eu quelqu’un pour leur mimer grossièrement avec les mains les positions possibles, et/ou pour leur visionner un porn dit lesbien… Parce que – excepté quelques passages – c’est ce que ça m’évoque: un étalage brutal et chirurgical, démonstratif et froid de sexe dit lesbien, qui tourne au porn, et qui m’a mise très mal à l’aise. Surtout quand, au milieu d’une salle de cinéma, tout le monde pouffe de rire. Les hérétonormé-e-s parce qu’ils/elles ne comprennent pas et trouvent la scène ridicule. Les homos et autres trans-identités parce que ça n’est pas crédible et qu’ils/elles trouvent tout autant la scène ridicule.  Et parmi les seuls qu’on n’entend pas rire il y a les éventuels mecs qui sont trop occupés à se rincer l’œil devant l’incarnation de l’un de leurs fantasmes.
Je comprends l’intention de Kechiche de filmer la jouissance. Sa manière de filmer ces scènes est à mon sens directement liée à une autre, où plusieurs personnages discutent du mythe de l’orgasme féminin, qui… serait mystique et bien supérieur à celui de l’homme. Mais voilà, sacraliser encore une fois la femme d’une telle manière je trouve cela dangereux. »

Julie Maroh (qui a cédé les droits d’adaptation) réfléchit aussi sur la transposition d’une œuvre au cinéma.
« Quoi qu’il en soit je ne vois pas le film comme une trahison. La notion de trahison dans le cadre de l’adaptation d’une œuvre est à revoir, selon moi. Car j’ai perdu le contrôle sur mon livre dès l’instant où je l’ai donné à lire. C’est un objet destiné à être manipulé, ressenti, interprété.
Kechiche est passé par le même processus que tout autre lecteur, chacun y a pénétré et s’y est identifié de manière unique. En tant qu’auteure je perds totalement le contrôle sur cela, et il ne me serait jamais venu à l’idée d’attendre de Kechiche d’aller dans une direction ou une autre avec ce film, parce qu’il s’est approprié – humainement, émotionnellement – un récit qui ne m’appartient déjà plus dès l’instant où il figure dans les rayons d’une librairie. »
Elle exprime cependant in fine sa tristesse – tout de même amère, quoi qu’elle en dise – de ne pas avoir entendu le réalisateur reconnaître (publiquement) sa dette vis-à-vis de l’œuvre dont il s’est inspiré.

Nous sommes très loin du temps (1857) où Baudelaire a été condamné pour quelques-uns de ses poèmes, parmi lesquels « Lesbos » (l’île de Sapho) et les « Femmes damnées ». Le substitut Pinard qui la même année avait requis contre Gustave Flaubert, l’auteur acquitté de Madame Bovary, a conclu ainsi son réquisitoire :
« Soyez indulgent pour Baudelaire, qui est une nature inquiète et sans équilibre. Soyez-le pour les imprimeurs, qui se mettent à couvert derrière l’auteur. Mais donnez, en condamnant au moins certaines pièces du livre, un avertissement devenu nécessaire. »
Baudelaire a été condamné à 300 francs d’amende, les imprimeurs-éditeurs Poulet-Malassis et De Broise chacun à 100 francs, et six « pièces condamnées » ont été supprimées du recueil des Fleurs du mal. Baudelaire ayant demandé dans une lettre à l’impératrice la réduction de l’amende qui « dépasse les facultés de la pauvreté proverbiale des poëtes », le ministre de la Justice a réduit en janvier 1858 l’amende à cinquante francs. Dès 1869, un Complément aux Fleurs du Mal de Charles Baudelaire comprenant les pièces condamnées a été édité par Michel Lévy. Une loi du 25 septembre 1946 ayant institué un nouveau cas de pourvoi en révision ouvert uniquement à la Société des Gens de Lettres de France, celle-ci a aussitôt agi sur la base de ce texte, et la Cour de Cassation a cassé et annulé le 31 mai 1949 le jugement rendu (presque cent ans auparavant) le 27 août 1857.

Quant à la qualité poétique des pièces condamnées, en particulier les pièces « saphiques », voici comme exemple le dernier quatrain des « Femmes damnées » (Delphine et Hippolyte) :

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
A travers les déserts courez comme les loups ;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l’infini que vous portez en vous !

Si les pièces incriminées n’ont pas mérité l’indignité, elles ne méritent probablement pas non plus un excès d’honneur. Leurs vers sont beaux, mais ils donnent parfois l’impression d’en faire trop, et on peut trouver rhétorique leur romantisme, malgré l’admiration que nous inspire par ailleurs le génie de Baudelaire.

 Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: concours de voix à la télévision

Micro sans fil oreillette sans casque

Equipement pour mieux nous émouvoir

D’un timbre clair ou d’un son qui se voile

Faisant rêver sans qu’on s’en aperçoive

Qui va gagner le prix des belles voix

 

Qui survivra dans les bacs et les kiosques

Est-ce celui qui se plaît au sensible

Ou l’angoissé(e) que sa recherche oblige

A dépasser les valeurs établies

Qui va gagner la faveur du public

 

Le favori de la maison de disques

L’autre qui croit au travail à la chance

Qui se surmonte ou qui suit son penchant

Quand vient le temps de la dernière manche

Qui va gagner la palme des chansons

 

(Ajout du 19 mai 2013)

Voici le vote et la fin romanesque

Où le vainqueur est celui qui oublie

Son bégaiement dans la beauté du chant

C’est la leçon terminant cet envoi

***

 

L’émission vedette de TF1, le concours de chant intitulé  « The Voice », dont la deuxième saison en France se termine le samedi 18 mai 2013 (une troisième saison est en préparation), est née aux Pays-Bas, et s’est répandue dans plusieurs pays avec un grand succès, aux Etats-Unis à partir d’avril 2011 sur la chaîne NBC, au Royaume-Uni sur la BBC, en Belgique, et ailleurs…

D’après un article publié par Le Point.fr le 16 avril 2013, « The Voice » est au cœur de bien des doutes et polémiques. Beaucoup de téléspectateurs s’interrogent sur le processus d’élimination des candidats par le public et par les professionnels appelés « coaches » (tout est en « franglais »). Ces derniers sont chargés d’entraîner les candidats mais aussi de les sélectionner de manière progressive en participant à la réduction de leur nombre jusqu’à la finale. Les choix ainsi effectués suscitent sur Twitter des centaines de réactions souvent étonnées voire scandalisées.

Par ailleurs, un point intrigue. Pourquoi le dévoilement des choix du public est-il à ce point escamoté? Les téléspectateurs se souviennent des émissions de télé-réalité où l’ouverture de l’enveloppe révélant les votes était l’occasion d’un grand suspense. Musique dramatique à l’appui, le présentateur faisait monter la tension avant de livrer le résultat des votes. Avec « The Voice », le fonctionnement est tout autre. L’huissier garantissant la véracité des chiffres se contente de faire une petite apparition sur la scène, ou n’apparaît même plus, pour remettre l’enveloppe contenant le nom de l’élu.

Contacté par Le Point.fr, le responsable de la communication de Shine (la société de production de « The Voice ») n’a pas grand-chose à déclarer. « Les votes sont secrets », assène-t-il. Il se contente d’une précision : les votes commencent dès lors qu’un nouveau groupe de chanteurs rentre en scène. Impossible d’en apprendre davantage.

Plus surprenant encore, le rôle joué par Universal Music. Le label offrira la production d’un album au vainqueur de la saison. Compte tenu de la situation du marché du disque, Universal ne peut pas se permettre de se tromper. Il faut donc un artiste « bankable », capable de vendre un maximum de CD, et qui ne devra pas seulement être doté d’une belle voix, mais aussi d’une personnalité faisant l’unanimité. Le jury composé de Florent Pagny, Garou, Jenifer et Louis Bertignac ne doit donc pas faire d’erreur. Petite précision, ils ont tous signé chez Universal. De quoi se demander si des instructions ne sont pas données… Et si les votes du public ne sont pas outrepassés par la volonté d’Universal. D’après Le Point.fr, il se murmure de source sûre qu’en dépit de la promesse de l’émission, réservant la production d’un album au gagnant, un des candidats, Olympe, aurait déjà signé son contrat.

Outre les informations et réflexions contenues dans cet article du Point, il est apparu au cours des épreuves qu’il est difficile d’apprécier une voix indépendamment de la chanson à interpréter. Parfois les coaches, involontairement ou non, choisissent une chanson ne permettant pas de mettre en valeur les qualités vocales du candidat (quand ce n’est pas le candidat lui-même qui s’est trompé après avoir été laissé libre de choisir sa chanson).
Il est à remarquer aussi que les choix du public peuvent être faussés par la technique de communication électronique (internet, facebook, twitter…) et par le phénomène de réseaux qui en résulte, pouvant faire intervenir de véritables groupes de pression. Ce phénomène est d’autant plus important qu’en finale, c’est le public seul qui va désigner le gagnant.

Quant aux décisions des quatre professionnels entraîneurs-sélectionneurs, il ne s’agit pas d’un jury aux décisions collectives. Pour les candidats que le public n’a pas choisis, chaque « coach » s’est prononcé individuellement sur les membres de sa propre équipe. Il est clair que ces décisions sont plus arbitraires que les décisions collectives, et plus propices au soupçon. Sans compter que les règles régissant ces décisions ont changé à chaque étape du jeu.
Il y a, de plus, quelque chose de pervers dans le fait de décider du sort de ses propres poulains. Les « coaches » se sont plaints explicitement de ce système les obligeant à choisir entre des candidats qu’ils ont entraînés longuement et avec lesquels se sont forcément créés des rapports affectifs. Ils seraient là pour les repêcher d’après les organisateurs du jeu et de l’émission, mais comme le verre à moitié plein est aussi à moitié vide, la décision de repêchage est en même temps une décision d’élimination du ou des autres candidats restants.

Nous sommes ainsi amenés à quelques considérations un peu désabusées.
D’abord, le jeu dépend grandement des règles du jeu, comme le savent bien ceux qui aiment le football, ou ceux qui attachent de l’importance aux palmarès sportifs (voir le billet de Libres Feuillets publié le 19 août 2012 sur les jeux olympiques d’été). Si les règles sont contestables, le jeu lui-même perd son intérêt.

Ensuite, nous voyons que l’amour évident du public pour les belles voix et les chansons est l’hameçon par lequel on l’attrape pour promouvoir des intérêts beaucoup plus prosaïques, pour preuve l’importance du temps consacré à la publicité dans ce genre d’émission.
Ajoutons encore que les choix de ceux qui  sont investis du pouvoir de trancher ne peuvent être acceptés que s’ils sont suffisamment impartiaux, d’où l’importance des arbitres dans le sport. Or, dans les jeux télévisés, la relative impartialité des choix auxquels sont soumis les candidats, qu’il s’agisse des choix des professionnels ou du public, peut être très douteuse. On passe alors  de « l’arbitrage » à « l’arbitraire ».

 

Complément apporté après la finale française du 18 mai 2013

Finalement, le vainqueur n’est pas Olympe qui avait été présenté comme le favori d’Universal, et qui a été distancé de très peu par Yoann Fréget. Cette fois, l’émission a renoué avec le cérémonial de l’huissier et des scores solennellement révélés (que le présentateur a dévoilés avec lenteur en partant des scores les moins élevés).
Yoann Fréget, âgé de 26 ans, est présenté ainsi par le Journal du dimanche du 19 mai 2013: « Diplômé en musicothérapie, chanteur soliste dans des formations de soul et gospel, le candidat de Garou a convaincu le public par son talent, son énergie (parfois trop) débordante, et son approche viscérale de la musique, qui efface comme par magie son bégaiement » .

Le thème du bégaiement surmonté par l’art est très ancien. Un exemple célèbre est celui de Démosthène qui a réussi à vaincre ce défaut d’élocution et à devenir le plus célèbre orateur de la Grèce antique.

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: situation de la France

L’Europe admet de plus forts déficits
Pendant deux ans la France en attendant
S’enfonce encor c’est ce que nous récitent
Ceux qui voudraient des excès d’excédents

Si les prêteurs néanmoins plébiscitent
L’emprunt français maintiennent cependant
Leur appétence et leur satisfecit
La presse en parle à son corps défendant

France dit-on n’est plus un très bon site
Car trop d’enfants y grèvent la dépense
Et trop de vieux trop de gens dépendants

Ces coûts pesants que rien ne nécessite
Allégeons-les c’est ce que d’aucuns pensent
Mais l’avenir est aux cœurs plus ardents

***

Samedi 4 mai 2013, gros titre du Figaro: « Déficit: le grand dérapage de la France », et en plus petits caractères: « Bruxelles, qui prévoit une récession de – 0,1 % du PIB en 2013, accorde deux ans supplémentaires au gouvernement pour respecter le pacte de stabilité ».
Selon l’article, la Commission de Bruxelles a été conduite à anticiper un « dérapage » du déficit public français à 3,9 % du PIB en 2013, et à « offrir au gouvernement un sursis » de deux ans pour ramener son déficit sous la barre des 3 %. En réalité, la Commission n’ « offre » rien au gouvernement français. Il y a des raisons de penser qu’elle a été fermement priée de prendre cette mesure de bon sens par le FMI, l’OCDE, les Etats-Unis, sans même parler de plusieurs Etats membres de l’Union européenne, dont la France.

Notons l’habileté avec laquelle une même mesure peut être utilisée en deux sens opposés. En l’occurrence, ce qui peut être considéré comme une bonne nouvelle (le desserrage d’une contrainte trop dure) est interprété comme une mauvaise nouvelle (l’impossiblité d’atteindre l’objectif).

Le sonnet ci-dessus évoque quelques autres aspects du sujet: à quoi servent les déficits: à financer des dépenses inutiles ou des dépenses utiles, à quel horizon temporel ? L’éducation et l’espérance de vie, sources de dépenses, ne sont-elles pas considérées pourtant comme des critères de développement humain, dont une natalité raisonnable devrait aussi faire partie? A quoi peuvent servir les excédents: à préparer l’avenir ou à réaliser des excès d’excédents? Et pourquoi les « marchés  » continuent-ils à prêter à taux réduits à une France que certains voient au bord de la faillite ?

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

 

Billet: déclarations de patrimoine

Comme Villon dénombrant sa fortune
Faite surtout de mots qu’il n’a pas tus
Je me déclare à sa façon nanti
Voici mes biens sous forme de comptine

Je fais entrer d’une manière franche
Dans cette liste en tête au premier rang
L’amour toujours les beautés de l’esprit
Les vers sonnant avec des rimes riches

Il y faut plus que l’amour et l’eau fraîche
Ajoutons donc pour qu’on nous en dédouane
L’immobilier le compte à intérêts

Mais cet argent de valeur incertaine
Dans nos cheveux est-ce du patrimoine
Ou  le contraire ignorant je me tais

 ***

La parodie des documents juridiques tels que les donations et testaments a été un genre poétique florissant au Moyen-âge. Eustache Deschamps, grand poète, a parodié à la fin du XIVe siècle toutes sortes de documents légaux. Dans ce genre, le Lais (legs) de François Villon et son Testament sont bien connus.

Villon a écrit Le Lais en 1456, date indiquée dans la première strophe. C’est un  poème formé de quarante huitains d’octosyllabes, où le poète égrène une suite de « dons » ou de « legs » plus ou moins loufoques, cruels et humoristiques, par exemple dans la strophe XXXI :
« Item, je laisse à mon barbier
Les rognures de mes cheveux… »
Et, au savetier et au fripier, souliers et habits :
« Pour moins qu’ils ne coutèrent neufs
Charitablement je leur laisse. »
Il reprend dans ce poème d’autres thèmes littéraires. Vu les circonstances (un départ pour Angers) et l’utilisation de motifs de l’amour courtois, ce pourrait être aussi un congé, où le poète quitte sa dame qui l’a trop fait souffrir. Le lais se termine par la strophe XXXV que voici :
« Finalement, en écrivant,
Ce soir, seulet, étant en bonne,
Dictant ces legs et décrivant,
J’ouïs la cloche de Sorbonne,
Qui tous jours à neuf heures sonne
Le salut que l’ange prédit… »

Villon est aussi et surtout l’auteur du Testament, écrit en 1461 d’après la strophe X (« Ecrit l’ai l’an soixante et un »), poème de 186 strophes de 8 vers (1488 octosyllabes) auquel s’ajoutent 16 ballades et 3 rondeaux (535 vers). Dans une première partie, il se décrit seul, pauvre, prématurément vieilli. Puis il imagine nombre de legs, par exemple dans les strophes suivantes :
LXXV
« Premier, je donne ma pauvre âme
A la benoîte Trinité… »
LXXVI
« Item, mon corps j’ordonne et laisse
A notre grand mère la terre ;
Les vers n’y trouveront grand graisse :
Trop lui a fait faim dure guerre. »
LXXVII
« Item, et à mon plus que père,
Maître Guillaume de Villon
Qui m’a été plus doux que mère… »
LXXIX
« Item, donne à ma bonne mère
… Qui pour moi eut douleur amère,
Dieu le sait, et mainte tristesse… »
C’est à nouveau une parodie d’acte juridique, sur laquelle viennent se greffer des digressions sur l’injustice, la fuite du temps, la mort, la sagesse… ainsi que des poèmes autonomes, tels que la célèbre ballade des dames du temps jadis (Le Testament, vers 329-356) dont le titre est de Clément Marot, où Villon associe deux motifs traditionnels, l’ « ubi sunt » (mais où sont-elles ?) et le « tempus fugax » (le temps qui fuit).

De nos jours se sont ajoutés aux legs et aux testaments d’autres documents tels que la déclaration d’impôt sur la fortune, ou encore la déclaration de patrimoine des ministres, rendue publique pour la première fois en France le 15 avril 2013, actualisation de la déclaration transmise à la Commission pour la transparence financière de la vie politique à leur entrée en fonctions, conformément à l’article 4 de la loi n°88-227 du 11 mars 1988 modifiée. Cette déclaration était jusqu’ici confidentielle.
D’après les explications fournies sur le site internet du premier ministre, certaines informations demandées par cette Commission n’ont pas été rendues publiques pour des raisons de sécurité (adresses personnelles des membres du Gouvernement, numéros de leurs comptes bancaires et agences bancaires) ou pour ne pas porter atteinte à la vie privée de tiers (noms des personnes qui ont vendu des biens immobiliers à des membres du Gouvernement).
Aux termes du code électoral, la déclaration de patrimoine adressée à la Commission vise la totalité des biens propres de l’intéressé ainsi que ceux de la communauté ou les biens réputés indivis, le cas échéant. Elle ne comprend pas les biens propres du conjoint en cas de mariage sous le régime de la séparation de biens.
Elle prend en compte tous les éléments composant le patrimoine. L’ensemble des biens doit être déclaré, y compris ceux qui sont détenus à l’étranger.
La totalisation de la valeur du patrimoine déclaré ne permet pas de reconstituer le patrimoine imposable à l’ISF, compte tenu des règles particulières à cet impôt. Ainsi, les couples mariés quel que soit leur régime matrimonial, pacsés ou vivant en concubinage, sont soumis à une imposition commune à l’ISF. Autre exemple de différence: les biens exonérés d’ISF – les œuvres d’art ou les avoirs constituant l’outil de travail par exemple – figurent dans la déclaration de patrimoine.

Pour revenir in fine à Villon, citons la strophe CLXV de son Testament où il dit de lui :
« Oncques de terre n’eut sillon.
Il donna tout, chacun le sait :
Table, tréteaux, pain, corbillon.
Pour Dieu, dites-en ce verset. »
Il faut y ajouter son don le plus précieux, celui de son œuvre.

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: les menteurs

N’écoutons pas les menteurs en tous genres
A qui le faux tient lieu d’intelligence
Bluffeurs dupeurs dont la ruse indigente
Pour acquérir le pouvoir ou l’argent
Montre la bête en pensant faire l’ange

A l’apogée des feintes mensongères
Certains d’entre eux par leur pseudo-sagesse
Ministre indigne ou faux maître exégète
Gardien du temple ou gardien du budget
Croient maquiller leur goût des privilèges

Dissimulés sans pâlir ni rougir
Effrontément certains qui nous régissent
Ou le voudraient qui pour cela s’agitent
Nous font valoir leur face d’effigie
Sur la grimace un beau masque se fige

Chez le menteur peuvent sembler légères
Les illusions qu’il sème avec largesse
Et les envies les désirs qu’il projette
En poursuivant de fallacieux objets
Mais attention quand le sérieux nous piège

Délivrez-nous des trompeurs en tous genres
Cette prière en guise d’allégeance
Au dieu du vrai demande en outre urgente
Affranchissez de leur vice exigeant
Ces égarés voulant donner le change

***

« Quis custodiet custodes ? » (locution latine signifiant : « Mais qui gardera les gardiens ? »)

L’ancien ministre du budget est passé aux aveux
(source : journal Le Monde sur internet, 3 et 4 avril 2013)

Mardi 2 avril, Jérôme Cahuzac a avoué sur son blog qu’il a menti à tout le monde. Ce jour-là, les juges d’instruction Roger Le Loire et Renaud Van Ruymbeke lui ont signifié sa mise en examen. L’ex-ministre du budget responsable de la lutte contre la fraude fiscale est poursuivi pour « blanchiment de fraude fiscale » et « blanchiment de fonds ». Devant les magistrats, après quatre mois de mensonges et de dénégations, il a admis détenir un compte à l’étranger dissimulé au fisc français. D’après ses déclarations sur procès-verbal, ce compte aurait été abondé à hauteur de 600 000 euros, par les revenus de sa clinique, et par ses activités de lobbying au profit des laboratoires pharmaceutiques. Ce compte aurait enfin été transféré en octobre 2009, de Suisse à Singapour.

Sur son blog, M. Cahuzac a présenté ses excuses : au chef de l’Etat, à l’Assemblée nationale, aux électeurs. Il a tenté de justifier son comportement : « J’ai mené une lutte intérieure taraudante pour tenter de résoudre le conflit entre le devoir de vérité auquel j’ai manqué et le souci de remplir les missions qui m’ont été confiées et notamment la dernière que je n’ai pu mener à bien. J’ai été pris dans une spirale du mensonge et m’y suis fourvoyé. Je suis dévasté par le remords. Penser que je pourrais éviter d’affronter un passé que je voulais considérer comme révolu était une faute inqualifiable. J’affronterai désormais cette réalité en toute transparence. »

Le grand rabbin de France reconnaît avoir menti
(Source : AFP, 11 avril 2013)

Lors d’un Conseil extraordinaire du Consistoire réunissant une trentaine de membres du corps rabbinique à Paris, Gilles Bernheim a finalement accepté de se retirer, alors qu’il avait jusque là refusé de démissionner. Un geste salué par le président de cette instance, Joël Mergui, comme «une décision courageuse».
Dans un communiqué, Gilles Bernheim «souhaite que les faits graves qui lui sont reprochés et qui le marquent, n’occultent pas l’ensemble des actions menées au titre de ses différentes fonctions rabbiniques». Après s’être empêtré dans des explications laborieuses, il a dû reconnaître qu’il a commis plusieurs plagiats révélés sur le net, et qu’il n’est pas agrégé de philosophie contrairement à ce qu’il a «laissé dire».

Selon plusieurs sources, ses défenseurs se raréfiaient de jour en jour, craignant pour la crédibilité de l’homme et du Consistoire, représentant officiel de la première communauté juive d’Europe. Son porte-parole avait démissionné sans vouloir faire de commentaire.

Joël Mergui a reconnu que le Consistoire faisait face à «une crise grave». «J’espère que les décisions que nous avons prises vont nous permettre de préserver l’avenir», a-t-il ajouté à la sortie de la réunion. «Les Juifs de France n’en sont ni à leurs premières ni à leurs dernières difficultés»…

Tous ont manifesté le souci de ne pas accabler le grand rabbin, qui conserve ce titre… Gilles Bernheim avait fondé sa légitimité sur son aura de sage philosophe, n’hésitant pas à intervenir sur les grands sujets de société et à dialoguer avec les autres religions.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: le boeuf, la vache et le cheval

Il aimerait de la viande de bœuf
Muscle nourri dans un pacage herbeux
Mais l’amateur de steak ou de rosbif
Mange souvent de la bête zombie

On sacrifie pour le gourmet bobo
Pas mieux servi qu’un carnivore beauf
Sur les autels de la mauvaise bouffe
Des animaux ne tenant plus debout

On croit changer la chair au goût revêche
Par le hachis comme si l’on pouvait
Rendre moelleuse une carne de vache

Pas vu pas pris on y mêle à tout va
Le sous-produit qui gagne sa revanche
Et le cheval plus aimable vivant

***

La longue histoire des tromperies, fraudes et frelatages alimentaires continue. On a connu dans les dernières décennies le poulet aux hormones, le veau aux antibiotiques, la vache folle…

Nous découvrons à présent la triste réalité de la « viande hachée » et de ses avatars  industriels parés de noms méditerranéens: lasagnes, raviolis, tortellini, moussaka… Cette viande « pur bœuf », les analyses génétiques récentes révèlent qu’elle peut être du mouton malade, ou du cheval dopé à l’analgésique, qui a trop tourné dans les manèges de la boucherie européenne (Roumanie, Luxembourg, France, Chypre, Pays-Bas, Royaume-Uni, Hongrie, Tchéquie…).

Et personne n’a la sincérité de dire clairement que le pur bœuf est le plus souvent de la vache laitière, de la bonne vieille vache de réforme. Il est vrai que ce mensonge paraît bien bénin comparé à celui qui fait passer pour de la viande bovine un magma appelé « minerai », de gras, de maigre, et d’on ne sait quels sous-produits de différentes espèces.

Une nouvelle étape nous est d’ores et déjà annoncée : celle du poisson d’élevage nourri avec des « farines » de boeuf, de vache, de cheval, et autres animaux…

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: temps de Pâque(s)

 

Il  est bien tard pour tailler les fruitiers
Feuillage et fleurs en bourgeons se rénovent
Le cerisier le poirier le pommier
Sont en éveil au gré de la lumière
Il n’est plus temps de couper dans la sève

Quand Pâque arrive on voit c’est immédiat
La primevère en jaune ou blanche ou mauve
S’ouvrir petite après les camélias
La pâquerette idem se met à jour
Il n’est plus temps que la neige les couve

Si les frimas reviennent poudroyants
C’est de la frime et qu’il vente ou qu’il pleuve
Dit l’optimiste et redit l’insouciant
Quand le soleil se révèle moins rare
Il n’est plus temps d’avoir des pensées graves

Mais l’impatient dont les pensées refluent
Lorsque le froid s’obstine dans sa lutte
Répond qu’il manque encore les effluves
Et la douceur pour parfumer la vie
Le mois de mai doit s’approcher plus vite
Il est grand temps que le printemps revive

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: vent et neige (mi-mars 2013)

Au mois de mars quand l’hiver s’exténue
Dans un sursaut d’ultime décadence
Le vent voulait poursuivre ses cadences
Parler plus fort à la blanche ingénue
La neige neuve et qui tombait des nues
Pour lui vanter les charmes de la danse

Dernière neige et candide et chenue
Qu’il invitait à l’ampleur l’abondance
Il a quitté le ton des confidences
Lui a soufflé des mots moins retenus
Presque au printemps donc presque saugrenus
Pour lui vanter les charmes de la danse

Dans l’envolée de flocons soutenus
Tourbillonnante elle est tombée plus dense
Couvrant la route ignorant les prudences
A fait glisser dans cette blancheur nue
Le conducteur hors des trajets connus
Pour lui vanter les charmes de la danse

***

Alors que, pour Météo France, la période d’hiver est celle des mois de décembre, janvier et février, il s’est produit notamment en France du 11 au 16 mars  2013 une vague de froid tardif, avec des chutes de neige et des vent parfois violents (source des chiffres mentionnés: « la chaîne météo » sur internet et meteo-paris.com).

Les températures minimales jusqu’à moins 10-moins 15° C dans le nord mardi 12 et mercredi matin 13 mars (constituant pour Lille et Beauvais des records de froid pour un mois de mars) et les températures maximales basses l’après-midi (sans dégel deux jours d’affilée au nord de la Seine lundi et mardi) montrent l’intensité de ce froid par ailleurs très humide qui s’est accompagné de neige (de 10 à 30 cm d’épaisseur en moyenne) avec un vent qui a créé en particulier en Picardie et en Normandie des congères de plus de deux mètres de haut par endroits. D’où d’énormes difficultés de circulation (trafic ferroviaire interrompu, y compris entre Paris et Londres, routes et voiture ensevelies)…

Le développement d’éclaircies dans les nuits de lundi à mardi et de mardi à mercredi a fait plonger le thermomètre à un niveau très bas pour la saison, la couche de neige au sol et l’absence de nuages ayant accentué le phénomène.

Avec des températures maximales qui sont restées négatives pendant deux jours à Lille, Beauvais, Amiens, Rouen, Abbeville et Caen, les journées de lundi et mardi sont historiques: il s’agit des journées sans dégel les plus tardives dans la saison jamais enregistrées pour les villes citées. A Paris, une record de froid vieux de 141 ans a été enregistré avec moins 1,6° C mardi, journée de mars la plus froide depuis au moins 1872…

Cette situation s’explique par une masse d’air d’origine sibérienne étirée de la Russie à la France, et qui s’est trouvée confrontée à une descente d’air polaire maritime de la Scandinavie vers les Îles Britanniques jusqu’en France. Le conflit entre ces masses d’air, continentale pour l’une et polaire humide pour l’autre, a engendré des chutes de neige exceptionnelles sur les régions du nord de la France. Paris s’est trouvé sous la neige au cours de cette semaine, comme déjà au début de l’année 2013.

Le vent d’Est, d’origine sibérienne, a accentué le ressenti glacial, encore aggravé par l’absence de soleil. Avec moins 1° C à Cherbourg lundi et un vent soufflant à 90 km/h, le ressenti était proche de moins 15, comme aussi à Dieppe, Saint-Brieuc, Lannion…

Après un mercredi 13 mars très froid dans le sud-ouest sans dégel à Pau et Tarbes et seulement + 1,2°C à Toulouse sous la neige, les régions méditerranéennes ont été confrontées à leur tour à cette froidure dans une tempête de tramontane et mistral, dans la nuit du 13 au 14, puis  dans la journée du 14 où, à Marignane par exemple, une rafale a été mesurée à plus de 128 km/h dans une température de 6°C, le ressenti étant de moins 15, sous le soleil…
Vendredi après-midi, de fortes averses de neige et de grêle ont frappé l’agglomération d’Ajaccio. Quelques flocons étaient visibles du côté de Cannes, et de Nice…

Ultime assaut de ce froid qui est descendu en une semaine des côtes de la Manche au rivage méditerranéen, après une nuit de vendredi à samedi sous zéro entre Montpellier (moins 2°C), Salon-de-Provence (moins 6°C), Bormes-les-Mimosas (moins 4°C), et de l’ordre de 0° à Fréjus, Cassis et Cannes, de très nombreuses gelées ont été signalées jusqu’en zone littorale à l’aube…

Par le passé, sans atteindre l’ampleur de cette année, d’autres vagues de froid se sont produites en mars: en 1955, 1962, 1975, 1985 (4 jours sans dégel à Amiens du 1er au 4 mars), 1986, 2005, 2006, 2010 (50 cm de neige à Perpignan le 8 mars 2010).
Mais il faut aussi se souvenir de mars 2012, mois exceptionnellement doux et très ensoleillé avec 5 jours consécutifs sans un seul nuage dans le ciel du pays, si exceptionnel que pour certaines villes du nord de la France, il s’est agi du mois le plus ensoleillé de l’année…

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: l’absence de rigueur du mot « rigueur »

A les entendre exalter la rigueur
On voit venir des lendemains rugueux
De vieux démons sont toujours aux aguets
Dans leur chanson de jadis et naguère

Cette rengaine est de mauvais augure
En temps de crise équivoque ambiguë
Elle est pour eux l’alpha et l’oméga
Le double sens de « rigueur » les égare

La pensée droite et la souffrance rude
Quoique les deux puissent nous sembler dures
N’ont pas de lien pour un esprit robuste

Et si les deux sont jugées rigoureuses
L’âpre plaisir des actes douloureux
N’est pas égal au raisonnement juste

La rigueur au sens intellectuel du terme ne se retrouve pas dans la rigueur ou austérité aujourd’hui évoquée abondamment au sens politico-économique, bien que le mot puisse avoir l’un et l’autre sens. C’est un abus de langage que de croire ou de faire croire à l’équivalence des deux significations. Comme de faire croire au caractère rédempteur de la souffrance dans la crise en étendant aux questions économiques et sociales ces vers de Baudelaire :
« Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
« Comme un divin remède à nos impuretés »,
où Dieu paraît être de nos jours la toute-puissante économie (sociale ?) de marché.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: la renonciation du pape

Quand va-t-il voir la fin de sa passion
Il s’abandonne et peut-être abandonne
A qui remettre un mot de démission
Hormis Dieu même il ne trouve personne

Il se retire avec la permission
Que le vieux droit de l’Eglise lui donne
Le terme exact n’est pas abdication
Convenant mal aux têtes sans couronne

Renoncement plutôt renonciation
Tel est le mot préférable à tout autre
Un libre choix quand la vie prend le large

Courage humain plus que résignation
Le successeur du premier des apôtres
Usé par l’âge a résigné sa charge

Le paradoxe des choses anciennes est qu’à force d’être anciennes elles rejoignent le monde moderne, et même le dépassent d’une certaine manière.
Apollinaire semble le dire quand il écrit dans « Zone » au début d’Alcools:
« Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
« L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X ».
Irait-on jusqu’à remplacer dans ce vers « Pie X » par « Benoît XVI » ?

Dans un monde où tant de gens s’accrochent au pouvoir, Benoît XVI a redonné une nouveauté à un acte apparemment aussi simple qu’une démission, dont le terme exact est renunciatio dans le latin du droit canon. Pour être valable d’après ce droit, la  renunciatio n’a pas besoin de beaucoup de conditions, la principale est qu’elle soit un acte libre.

Se trouve aussi posée la question du courage: qui est le plus courageux, celui qui continue jusqu’à la mort, perinde ac cadaver, ou celui qui, à bout de forces, a la sagesse de renoncer ?

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: entre deux mots faut-il choisir le moindre?

 

Parler trop vite un exercice
Où les vocables raccourcissent
Devient dico le dictionnaire
Mais d’autres mots en sens contraire
Sont à rallonge et s’alourdissent

Pour qui se voit quasi-linguiste
Aimant les mots maximalistes
La boîte à langue est grande ouverte
Inépuisable elle est offerte
A qui se croit néologiste

Mais s’exprimer comme un registre
Et gravement comme un ministre
Exige un maniement du verbe
Où le suffixe à l’air superbe
Risque toujours de sembler cuistre

Humains changés en humanistes
Et même en humanitaristes
Méfiez-vous donc de vos grands termes
On y entend l’usure en germe
Rendre écolo l’écologiste

Quand la parole est artifice
Elocution masticatrice
Que l’on aimerait plus légère
Alors parfois oui je préfère
La pub la com brèves qui glissent

Selon un proverbe scandinave: « grands mots et mitaines neuves rétrécissent toujours »
(dictionnaire Robert de proverbes et dictons, M 1723).

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: le Quartier latin

Ces quelques mots sont pour vous relater
Qu’en mal d’argent sans mystérieuse intrigue
Les librairies dans le Quartier latin
Sont devenues des boutiques de fringues

Je ne vois plus qu’en souvenir latent
Leur devanture en de multiples langues
De Sartre à Kant à Lucrèce et Platon
Nous présenter tant de culture longue

Leur devanture est désormais vitrine
De frime et fripe et de chiffonnerie
Qui nous inspire une pensée chagrine

La fac aussi les étudiants sans fric
Doivent quitter ce lieu cher de Paris
Tous excentrés vers le périphérique

Le commerce des livres (tout au moins dans le sens commercial de cette expression !) dégage une marge bénéficiaire faible par rapport à d’autres activités telles que la vente de vêtements, tandis que la charge des loyers a fortement augmenté à Paris et en particulier dans le Quartier latin. De plus, les librairies en ligne sur internet ont pris plus de 10 % du marché. Et, de surcroît, les établissements d’enseignement supérieur, pourvoyeurs de lecteurs, ont été largement délocalisés hors du centre de Paris où se trouve le Quartier latin. Il en résulte que depuis 1995-2000, le nombre de librairies dans ce quartier aurait diminué de moitié ou presque (de 300-225 à la fin de la décennie 1990 à 150-125 au début de la décennie 2010, d’après divers chiffres avancés dans la presse).

Le 1er juin 2010, le maire de Paris et son adjointe au commerce ont médiatisé un plan de réouvertures de librairies, fondé sur le droit que possède la Ville de préempter les murs (mais non les baux commerciaux) mis en vente dans la capitale. La Semaest, société d’économie mixte par laquelle passe cette politique, a acquis un certain nombre de locaux destinés à être loués à des prix relativement bas..

Mais on constate que, malgré le soutien de la Ville, une librairie située rue Gay-Lussac dans le 5e arrondissement a été placée en liquidation judiciaire le 7 mars 2012, quinze mois à peine après son inauguration. Elle avait pourtant bénéficié d’un local au loyer très avantageux (1500-1600 euros mensuels) versé à la Semaest. D’après l’adjointe au commerce et le libraire lui-même, les éditeurs et la banque n’ont guère aidé au démarrage. Les fournisseurs et les distributeurs ont refusé d’étaler les échéances, et la banque est restée inflexible.

De même, après avoir ouvert fin 2009, la librairie espagnole, la dernière sur ce créneau à Paris, a mis la clé sous la porte en 2009 rue des Fossés Saint Jacques. Elle a laissé place à la Librairie Portugaise et Brésilienne, plus ancienne et mieux armée.

Les nouvelles librairies, pour constituer leur stock, doivent souvent payer les livres aux fournisseurs avant de les avoir vendus. Celles qui existaient déjà et qui ont été transférées pour payer un loyer moindre s’en sortent mieux, surtout si elles sont associées à une maison d’édition.

Compte tenu des explications ci-dessus, on peut reprendre les paroles du  chanteur Alain Souchon qui disait déjà en 1999 dans « Rive gauche »: « Les marchands de malappris / qui d’ailleurs ont déjà tout pris / viennent vendre leurs habits en librairie /en librairie en librairie ».

Il est toutefois prévu que de nouvelles librairies et maisons d’édition s’ouvrent dans le Quartier latin et ses environs avec l’aide de la mairie de Paris et de sa société d’économie mixte.

 Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: voeux de nouvel an

A nos amis

Pour de bons voeux sous l’étoile filante
Attendrons-nous le temps des perséides
Lorsqu’en été sur les moins vigilants
Brille à longs traits la pluie d’astéroïdes

Alors que file au seuil du nouvel an
Maint météore appelé quadrantide
Que dissimule un toit de nuées lentes
Attendrons-nous le temps des perséides

Comme un roi mage insoucieux des bilans
Dans l’ombre voit la clarté jubilante
Il faut sentir que le ciel n’est pas vide
Mais traversé de lumière bolide
Et de bons voeux sous l’étoile filante

La terre traverse des essaims de météores plusieurs fois par an, en particulier en août (perséides), mais aussi, ce qui est moins connu, fin décembre et début janvier (quadrantides), à une date où les voeux de nouvel an pourraient être aussi les voeux qu’il est d’usage de faire au passage des étoiles filantes.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: sonnet de Noël

On crie Noël vivement qu’il arrive
A point nommé dans les intempéries
L’éphéméride effeuillée comme un rêve
Nous a promis qu’en décembre il viendrait

Le temps d’hiver muni de son étrave
De chasse-neige avance et tracera
La route longue où le froid nous éprouve
Le froid de loup sous la bise en courroux

Quand par degrés l’obscurité s’aggrave
On crie lumière espérant une trêve
A point nommé dans les intempéries

Quand le jour baisse et que la voix s’enroue
Que dans la brume à peine on se retrouve
On crie Noël tellement qu’il arrive

 

Ce sonnet s’inspire de quelques vers de François Villon, écrits au milieu du 15e siècle:

 « Tant crie-l’on Noël qu’il vient »,
(refrain de la « ballade des proverbes »),
et:
« En ce temps que j’ai dit devant,
Sur le Noël, morte saison,
Que les loups se vivent de vent
Et qu’on se tient en sa maison,
Pour le frimas, près du tison… »
(Le Lais, strophe II)

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: les prisons françaises, ou: « L’enfer est pavé de bonnes intentions » (mises à jour: 12 et 28 janvier 2012)

Celui qui manque au devoir de justesse
Ne dit pas mieux que celui qui se tait
Quand il prétend par souci de justice
Préconiser un semblant d’amnistie

Pour éviter qu’en prison ne s’entassent
Les détenus dans un sinistre état
D’enfermement cafards et détritus
Mais fait-il preuve ainsi de sa vertu

Quelle vertu dans son idée factice
D’instituer un « numerus clausus »
Qui rendrait vain le sérieux des sentences

Non ce qu’il faut c’est qu’on paye et bâtisse
Des lieux humains sans rechercher d’astuces
Pour esquiver le coût des pénitences

Un « numerus clausus »? Mise à jour du 28 janvier 2013

Dans un rapport publié le 23 janvier 2013, une mission d’information parlementaire présidée par Dominique Raimbourg (PS) a fait des propositions destinées à remédier au surpeuplement des prisons. Les députés envisagent « si nécessaire » un numerus clausus, afin qu’il n’y ait pas plus de personnes incarcérées que de places.  « Dès l’instant où un détenu entrerait en surnombre, celui qui est le plus proche de la fin de sa peine bénéficierait d’un aménagement dans les deux mois », a expliqué Dominique Raimbourg.

Mais la ministre de la Justice a déclaré le 27 janvier 2012 au Grand jury RTL/Le Figaro/LCI que le gouvernement est opposé à cette idée. Elle en a expliqué les raisons :
–  Il est déjà prévu dans la loi qu’on examine la situation d’un détenu et qu’on décide de le faire sortir avant la fin de sa peine à condition de l’accompagner ; les efforts vont porter sur cet accompagnement des détenus à leur sortie de prison, notamment pour faciliter leur réinsertion;
–  Il ne s’agit pas d’adapter les peines au nombre de places de prison, mais d’appliquer la loi;
– Ce gouvernement a confiance dans les juges et veut leur rendre de la liberté d’appréciation; il n’est pas favorable aux « mécanismes automatiques », qu’il s’agisse du numerus clausus ou des peines plancher votées sous le quinquennat précédent.

Les conditions de vie en prison

Pour compléter le proverbe du titre, on pourrait citer également celui-ci, d’origine espagnole : « Il vaut mieux visiter l’enfer de son vivant qu’après sa mort ».

Les conditions de détention dans les prisons françaises sont une honte pour notre pays, c’est connu depuis longtemps, notamment au sein des institutions internationales (Cour européenne des droits de l’homme, Conseil de l’Europe et CEPEJ – Commission européenne pour l’efficacité de la justice), mais les pouvoirs publics français, depuis longtemps, semblent étrangement aveugles et sourds à cette réalité.

Il est possible que certains considèrent comme faisant partie de la « punition » la dureté de la détention. Une attitude sans doute plus répandue, apparemment plus humaine, et en réalité plus pernicieuse, consiste à penser qu’il ne faut pas mettre d’argent dans le système pénitentiaire, ou le moins possible, parce que les prisons sont « du côté obscur de la force », et parce que ce serait inciter à l’incarcération ? Résultat : des conditions matérielles et morales souvent effroyables, dont ont témoigné le contrôleur général des prisons et son équipe, après avoir inspecté la prison des Baumettes à Marseille. Malheureusement, cette prison est loin d’être la seule dans un état plus que lamentable, et loin d’être la seule en situation de grave surpeuplement (pourtant, le pourcentage de la « population carcérale » par rapport à la population globale n’est pas particulièrement élevé en France).

Au 1er décembre 2012, selon les statistiques mensuelles de l’administration pénitentiaire, il y avait en France 67.674 détenus. Le nombre de places étant de 56.953, le taux d’occupation moyen des quelque 240 établissements ou quartiers pénitentiaires est de presque 120 %. Dans 10 établissements, il dépasse 200 %.
La tendance reste à la hausse, malgré une circulaire de politique pénale envoyée en septembre par la ministre de la justice aux parquets, leur demandant de privilégier pour les courtes peines des solutions alternatives telles que le bracelet électronique, plutôt que la détention. La ministre espérait ainsi, tout en réduisant les constructions de prisons prévues par le gouvernement précédent, apporter une réponse à la question de la surpopulation carcérale. Mais cette solution n’est pas à la mesure du défi auquel les pouvoirs publics doivent aujourd’hui faire face.

Revenons au cas de la prison des Baumettes. A la suite d’une inspection au cours du mois d’octobre 2012, le « Contrôleur général des lieux de privation de liberté » a publié, le 6 décembre 2012, des recommandations relatives à l’état préoccupant de ce centre pénitentiaire.
A la demande de la Section française de l’observatoire international des prisons (OIP), le juge des référés liberté du tribunal administratif de Marseille, par une ordonnance du 13 décembre 2012, a ordonné à l’administration des mesures considérées comme insuffisantes par l’OIP: veiller à ce que chaque cellule soit dotée d’un éclairage artificiel et d’une fenêtre en état de fonctionnement, faire procéder à l’enlèvement des détritus, modifier la méthode de distribution des plateaux repas, jusqu’ici posés à proximité des bennes à ordures, et à même le sol en dépit de la présence de nombreux insectes (cafards, cloportes…) et de rats.

Le juge des référés du Conseil d’État a été saisi en appel par l’OIP, soutenue par plusieurs organisations d’avocats et de magistrats. Par une ordonnance du 22 décembre 2012, il a rappelé les libertés fondamentales des détenus, et ordonné des mesures en plus de celles qui ont été prescrites par le tribunal de Marseille.
Il a commencé par réaffirmer que l’administration pénitentiaire est tenue de protéger la vie des détenus et leur dignité, qui constituent des libertés fondamentales. Il a relevé que la carence de l’administration dans l’entretien de la prison a porté une atteinte grave et manifestement illégale à ces libertés.
Il a estimé qu’il n’y avait pas lieu de prescrire une inspection de l’ensemble des cellules individuelles, dès lors que les mesures entreprises ou initiées par l’administration pénitentiaire à la suite des recommandations du contrôleur général des prisons – vérification des installations électriques et de plomberie (l’administration s’étant engagée à embaucher six ouvriers pour assurer la fourniture d’eau et d’électricité dans les cellules), fermeture de cellules impropres à l’hébergement des détenus, engagement de travaux de réfection d’autres cellules – rendaient inutile cette nouvelle inspection.
Il a en revanche estimé que les mesures prises par l’administration pour mettre fin à la prolifération de rats et d’insectes (renforcement des effectifs du service d’entretien, augmentation de la fréquence des opérations de dératisation) étaient insuffisantes pour remédier à la situation. Il a donc prescrit à l’administration dans un délai de dix jours :
– un diagnostic des prestations de lutte contre les animaux nuisibles à intégrer dans le prochain contrat de dératisation et de désinsectisation, qui devra prévoir des interventions préventives et curatives adéquates;
– dans l’intervalle, une opération d’envergure permettant la dératisation et la désinsectisation de l’ensemble des locaux des Baumettes.

Une troisième fois, le 10 janvier 2013, l’administration pénitentiaire a été condamnée à exécuter des travaux dans cette prison. Le tribunal administratif de Marseille, à nouveau saisi par l’OIP, a ordonné de procéder dans les trois mois aux travaux d’étanchéité d’un bâtiment, d’installer des cloisons devant les toilettes dans 161 cellules, de mettre en conformité les installations électriques, et de réparer les monte-charges d’évacuation des déchets (voir notamment sur ces points le journal Le Monde du 12 janvier 2013, page 11) .

Cela dit, il ne suffira pas de traiter ces carences pour remédier au délabrement général du système pénitentiaire. Lequel est le symptôme le plus aigu de la crise de la justice française dans son ensemble (lois non appliquées, non-exécution des peines, durée excessive de la détention provisoire, etc.), justice dont les moyens matériels et humains, on le sait, sont cruellement insuffisants, ce qui apparaît avec évidence à la lecture des statistiques internationales lorsqu’on compare à d’autres notre « pays des droits de l’homme ».

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: l’Europe et la dette grecque

Elle a reçu la Grèce à bras ouverts
Et maintenant la tient à bout de bras
L’Europe a cru qu’un abracadabra
Résoudrait tout dans cette triste affaire

D’abord prodigue à tort et à travers
De trop d’argent mettant dans de beaux draps
Ses obligés fatalement ingrats
Elle a reçu la Grèce à bras ouverts

Puis quand la crise est devenue sévère
Elle a voulu se tirer d’embarras
Mais elle a vu le peuple grec lui faire
Un bras d’honneur après un bras de fer
Et maintenant le tient à bout de bras

L’Europe tient la Grèce à bout de bras, mais la Grèce aussi tient l’Europe. Celle-ci, en cette période de fragilité vis-à-vis des marchés financiers, ne peut se permettre un échec dans ce dossier.

En ce qui concerne la France, si l’on se réfère au projet de loi de programmation des finances publiques 2012-2017, l’endettement (au sens de Maastricht) imputable au soutien à la Grèce s’élèvera en 2012 à 36,1 milliards d’euros, dont 11,4 milliards de prêts bilatéraux et 24,6 milliards apportés au fonds de secours européen (FESF). Cette exposition au risque grec va croître dans les années à venir. Il n’est pas prévu d’augmenter le montant des prêts bilatéraux à Athènes, mais l’endettement via le FESF va s’élever jusqu’à 31,6 milliards d’euros en 2014. Ainsi, l’endettement français en faveur de la Grèce sera de 40 milliards en 2013 et de 43 milliards en 2014  (évaluations antérieures aux mesures décrites ci-dessous).

Après une énième réunion non conclusive, les ministres des finances de la zone euro et la directrice du Fonds Monétaire International (FMI) se sont à nouveau réunis les 20 et 21 novembre 2012, pour trouver un accord sur la reprise des crédits à Athènes, et sur le moyen d’alléger la dette grecque (qui menace d’atteindre 190 % du PIB en 2014 malgré les précédents plans de sauvetage européens, alors qu’elle ne dépassait pas 140 % du PIB fin 2010), afin qu’elle puisse revenir au niveau de 120 % en 2020, un objectif d’ailleurs jugé irréaliste en fin de compte. Au bout de 10 heures de discussion, ils ont quitté vers 5 heures du matin le bâtiment du Conseil européen à Bruxelles: sans avoir encore déterminé comment diminuer la dette publique grecque, ni débloqué les dizaines de milliards d’aides en suspens depuis le premier semestre 2012.

Que penser de ces tractations de l’Eurogroupe? Après la suppression de la moitié des créances privées il y a un an, la question se pose aujourd’hui d’une restructuration de la dette grecque détenue par les entités publiques. Le FMI a recommandé ce nouvel effacement, à la charge des Etats européens, mais ceux-ci y sont hostiles, car il en résulterait un gonflement de leurs déficits, et ils ont proposé d’autres mesures pour alléger le fardeau financier pesant sur ce pays en récession depuis plusieurs années.

Dans la nuit de lundi à mardi 27 novembre, après une nouvelle réunion interminable, les Etats de la zone euro et le FMI sont parvenus à mettre en sourdine leurs divergences. 34,4 milliards d’euros vont être versés en décembre 2012, et 12 milliards par tranches, en 2013, si Athènes respecte ses engagements en matière de réformes.
De plus, un compromis partiel a été élaboré pour tenter d’alléger le fardeau de la dette grecque. Il a été convenu que cette dette serait ramenée à 124 % du PIB d’ici à 2020, ce qui représente un allégement de 40 milliards d’euros, par une combinaison de mesures dans lesquelles beaucoup voient un « bricolage »: moratoire sur des remboursements d’intérêts, allongements de prêts, baisse de taux, rachat de dette par la Grèce « à prix cassés », affectation des gains réalisés par les banques centrales européennes sur leurs obligations d’Etat grecques, à un compte bloqué consacré au désendettement de la Grèce…
Les ministres sont également convenus de prendre, si nécessaire, les mesures permettant de ramener sous 110 % du PIB la dette grecque d’ici 2022.

Le 13 décembre 2012, à l’issue d’une réunion exceptionnellement brève, l’Eurogroupe a formellement approuvé le déblocage de l’aide financière pour la Grèce, qui n’avait rien reçu depuis avril 2012, et qui évite par ce versement la faillite.
La zone euro va verser 49,1 milliards d’euros d’ici fin mars 2013 : 34,3 milliards dans la seconde quinzaine de décembre 2012, via le Fonds européen de stabilité (FESF), plus 14,8 milliards par tranches dans le courant du premier trimestre 2013. Le déblocage par le FMI de sa propre tranche de prêts, 3,4 milliards, devrait donc porter au total à 52,5 milliards d’euros les fonds versés à la Grèce d’ici le printemps 2013.
11,2 milliards d’euros ont été prévus pour le rachat de dettes par la Grèce, au tiers de leur valeur. Le pays doit consacrer le reste à recapitaliser ses banques en deux fois (16 milliards en décembre, et 7 milliards entre janvier et mars 2013), et à s’acquitter de ses dépenses courantes et arriérés auprès de ses fournisseurs (7 milliards en décembre 2012 et 11 milliards entre janvier et mars 2013).

Contre l’avis du FMI, plusieurs pays tels que l’Allemagne, les Pays-Bas,la Finlande, ont refusé d’effacer une partie de la dette publique grecque, mesure électoralement délicate, notamment en Allemagne, dont on craint qu’elle ne constitue un précédent.
Ironiquement, l’Allemagne, qui avait le plus insisté pour obtenir la collaboration du FMI lors du premier plan de sauvetage grec en 2010, est désormais la plus opposée aux demandes de cette institution.
Mais la zone euro échappera-t-elle finalement à un nouvel effacement pur et simple d’une partie de la dette grecque? On peut en douter.
(mis à jour le 15 décembre 2012)

Dominique Thiébaut Lemaire

P.S. Voir au sujet des effacements de dette, dans Libres Feuillets, l’article de Maryvonne Lemaire intitulé La remise des dettes en Grèce au temps de Solon (VIe siècle av.J.-C.).

Billet: le prix Goncourt 2012

C’est un roman qui parle de la Corse
Et qui n’est pas fleuri comme un corso
L’homme sauvage y charcute les bourses
De ses verrats comme d’autres pourceaux

Le philosophe y a cru au commerce
D’un bar plus vrai que les universaux
L’ami lecteur se sent devant ces mœurs
Plus étranger que le nommé Meursault

En Algérie la sœur archéologue
Cherche à Hippone un résidu romain
Qui ennoblit le niveau du discours

Noir mais flatteur par le bel épilogue
De son succès premier à l’examen
Ce roman corse a gagné le Goncourt

Le prix Goncourt 2012 a été attribué le 7 novembre 2012 à Jérôme Ferrari pour son roman intitulé Sermon sur le chute de Rome, dont le titre fait référence à Saint Augustin, évêque de la cité d’Hippone aujourd’hui en Algérie.

Cette œuvre a fait l’objet d’une présentation de Martine Delrue publiée dans Libres Feuillets le 18 septembre 2012, de même que Martine Delrue avait pressenti l’attribution du Goncourt 2011 à L’art français de la guerre (aussi long que le Goncourt de cette année est court), présenté par elle le 17 octobre 2011.

Entre la chute de l’empire romain et le village corse dont nous parle ce roman, l’écart paraît énorme de prime abord, mais il n’est plus infranchissable si l’on passe par le détour de « l’empire colonial » français dans l’organisation duquel, précisément, les Corses ont joué un rôle important, comme le montre le personnage de Marcel, administrateur des colonies, grand-père du philosophe défroqué revenu au pays, Matthieu, protagoniste du roman.
Dans un article du journal Le Monde daté du 9 novembre 2012 et dont le titre commence par: « Vu de Corse », Ariane Chemin a écrit: « Aucun juré sans doute ne sait que Ferrari est assez corse pour tenir, il y a quelques mois encore avec l’écrivain Marc Biancarelli un site satirique où, singeant les vieux insulaires revenus des colonies, ils appelaient à la reconquête de l’Indochine et l’Algérie. »

« L’empire » de la France a changé de nature. On pourrait dire, en s’inspirant des exemples donnés par Jérôme Ferrari, qu’il est représenté dans de nombreux pays par des archéologues tels que la sœur de son personnage Matthieu, ou par des enseignants, tels que lui-même, qui a enseigné en Algérie, et qui enseigne aujourd’hui à Abu Dhabi.

En ce qui concerne la Corse proprement dite, où Matthieu et l’un de ses amis ont repris la gérance d’un bar, le roman en donne une image sombre. Comme l’a écrit Martine Delrue: «l’atmosphère dans le village corse est en effet nettement brutale, voire brute; le lecteur est transporté dans un roman noir et violent ».

Mais, paradoxalement, bien que ce roman soit très critique, il est possible que l’Ile de Beauté soit flattée de son succès, comme nous l’indique l’article du journal Le Monde mentionné plus haut, qui donne ces informations: « Jour de Goncourt, titre jeudi 8 novembre Corse-Matin sur cinq colonnes à la lune. Avant de la combler d’aise, Jérôme Ferrari a pourtant longtemps dérangé dans son île. Dans les chroniques culturelles acerbes qu’il a tenues, deux ans durant, dans le journal nationaliste Paese, le prof de philo formé à Paris s’est fait très jeune pas mal d’ennemis. »

Le livre aurait déjà été vendu à 90.000 exemplaires à la date où le prix a été décerné. D’après un article des Echos du 18 novembre 2012 (intitulé: « Le Goncourt force la croissance de l’éditeur arlésien Actes Sud »), la présidente du directoire d’Actes Sud caractérise ainsi quelques-unes des qualités du livre, dont elle espère vendre 600.000 exemplaires: « abordable, rapide et pas cher ». Heureusement, ce roman ne se réduit pas à ces adjectifs.

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: plaque commémorative

Il est le chef du bureau de l’histoire
Qui est aussi bureau de la mémoire
Sous-direction du patrimoine
A la mairie c’est l’homme idoine
Reliant la rue à la culture
Sur des murs neufs il voudrait apposer
Plaquer des mots du genre « ici vécurent »
Où le passant fasse une pause

Il est chargé des dossiers de l’histoire
Du souvenir et des lieux de mémoire
Qui ne sont plus que filigrane
Parfois sujets de mythomane
Souvent matière à conjecture
Dans des quartiers tout métamorphosés
Trop rénovés par une architecture
Non poétique écrite en prose

Dans le passé dans ses arcanes
L’ancien bâti dont l’ombre fane
A disparu sans trace en dur
Il n’est plus là et ici semble osé
Dans ce que dit la plaque « ici vécurent »
Une inscription où se mêlent deux choses
Le mur détruit relevant de  l’histoire
Et son fantôme occupant la mémoire

 

Ce poème évoque la distinction à faire entre l’histoire et la mémoire. Il a été inspiré par une lettre de la mairie de Paris (émanant du « bureau de l’histoire et de la mémoire ») qui fait part du souhait exprimé par la ville d’apposer une plaque commémorative sur un immeuble construit bien après la vie des personnes mentionnées dans ce projet de plaque.

D.T. Lemaire

Billet: les pigeons de Paris

 

Nous aimons bien pour leurs noms la colombe
Le tourtereau la tourterelle
Et leurs cousins ramier palombe
Mais quand si près de notre tête ils passent
En rase-motte et sur la ville fientent
Ils ne sont plus que des pigeons

Nous aimons peu l’air crochu des rapaces
Des pèlerins des crécerelles
Qui dans le ciel font du surplace
Mais à Paris beaucoup voudraient que tombe
Sur les bisets leur chasse foudroyante
En souhaitant plus de faucons

A Notre-Dame on en voit qui surplombent
Du haut des tours ou des tourelles
Des colombins nombreux qui bombent
Leur gorge grise et même se prélassent
Parfois soudain sur les volées fuyantes
Un aquilin fait un plongeon

Colombophile et phobe face à face
Pour tempérer cette querelle
On nous installe inefficaces
Des pigeonniers où les couvées succombent
Dans l’œuf en douce histoire lénifiante
Une invention d’esprits féconds

 

Le journal Le Monde du 30 septembre-1er octobre 2012 nous a informés que le douzième « pigeonnier contraceptif » de Paris a été inauguré, vendredi 28 septembre, dans le 10ème arrondissement de la capitale.

D’après cet article, il s’agirait de dissuader les nourrisseurs, « ces amoureux des volatiles qui sèment graines et mie de pain sur les trottoirs, malgré les interdictions ». Il s’agirait aussi d’assurer « la cohabitation entre les citadins et les oiseaux ».

D’après l’adjointe au maire chargée des espaces verts, interrogée par le journal: « Nous ne sommes pas en train de limiter la population des pigeons. C’est un outil de communication. Aux nourrisseurs, nous expliquons que l’on s’occupe des pigeons. Aux riverains, nous disons que nous tentons de limiter les nuisances » !

Question : qui sont les « pigeons » de cette fable, les oiseaux ou les citadins ? Les nourrisseurs ou les riverains ?

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: « Les tonneaux vides sont ceux qui font le plus de bruit »

Ce proverbe peut s’appliquer au débat, qui vient d’être relancé, sur la participation des étrangers non citoyens de l’Union européenne (résidant légalement en France depuis 5 ans) aux élections locales françaises.

Tonneau sonore

Il s’agit d’un des engagements de François Hollande, mais il a été pris avant les élections du président de la République et de l’Assemblée nationale, et sous réserve, bien sûr, que la nouvelle majorité parlementaire ait les moyens de le tenir, ce qui ne semble pas le cas aujourd’hui (voir ci-dessous), sauf à « débaucher » par des tractations un nombre non négligeable de parlementaires de droite.
Cette vieille promesse de la gauche a été relancée dans le journal Le Monde daté du 18 septembre 2012 par un « appel » de 75 députés socialistes qui ont réclamé sa mise en oeuvre rapide.

Le même journal, dans son éditorial du lendemain 19 septembre, intitulé « Droit de vote des étrangers : le chiffon rouge », a exprimé de fortes réserves de fond, de forme et d’opportunité contre cette mesure.
Il a rappelé qu’en 1981, François Mitterrand l’avait inscrite sur la liste de ses 110 propositions, « avant de l’enterrer durant deux septennats ». En 2000, l’Assemblée nationale, alors dominée par la gauche, a adopté une proposition de loi que le premier ministre, Lionel Jospin, a renoncé à transmettre au Sénat. Le 8 décembre 2011, le Sénat, désormais à gauche, a adopté à son tour une proposition de loi accordant ce droit aux étrangers non communautaires, à l’instar de celui dont bénéficient déjà les ressortissants de l’Union européenne.

D’après une dépêche de l’AFP, Jean-Luc Mélenchon, co-président du Front de Gauche, a qualifié de « leurre » et de « fumigène » le débat renaissant sur le vote des étrangers. « Je trouve étrange le lancement, maintenant, de ce débat. Pendant que l’on parle de ça, on ne parle pas d’autre chose! », a-t-il déclaré lors de la journée parlementaire du Front de Gauche à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) le 18 septembre 2012.

Du côté de la droite, l’UMP, d’après une dépêche de l’AFP, a décidé le 19 septembre 2012 d’une pétition nationale contre le droit de vote des étrangers non communautaires aux élections locales, a annoncé le secrétaire général de l’UMP, Jean-François Copé, lors de son point presse hebdomadaire.

Tonneau vide

Selon l’article 3 de la Constitution, « sont électeurs tous les nationaux français majeurs… ». Accorder le droit de vote aux étrangers remettrait en cause ce principe. Cette réforme imposerait une modification de la Constitution, qui suppose soit un vote favorable des trois cinquièmes des parlementaires – députés et sénateurs- réunis en Congrès, probablement hors d’atteinte pour la gauche, soit un référendum (éventualité que le premier ministre semble écarter) dont l’issue serait négative en l’état actuel du pays et des esprits, d’après de récents sondages (61 % des Français seraient contre ce droit de vote selon une enquête IFOP-Atlantico publiée le 19 septembre 2012, et 63 % selon un sondage CSA publié le lendemain).

Du point de vue de la morale publique et politique, ceux qui défendent cette mesure sont convaincus qu’ils sont du côté du Bien et de la Raison. Mais, tout en écartant le soupçon d’électoralisme, on peut s’interroger sur leur conviction.
Ils fondent en particulier leur argumentation sur l’idée que les étrangers contribuent à la vie locale, notamment du point de vue fiscal, et que leur participation à l’impôt « reflète plus que tout leur appartenance à la République » ! Est-il vraiment moral et logique de fonder sur des questions de taxes et d’argent le vote – qualifié par ailleurs de « rituel civique » (sic) dans cet appel des députés ? A ce compte, la voix des contribuables les plus imposés devrait avoir plus de poids que les autres, et les étrangers payant des impôts nationaux devraient aussi participer aux élections nationales.
Il est question d’accorder le droit de vote seulement aux élections locales. De même que les ressortissants de l’Union européenne qui votent déjà aux municipales depuis une loi de 1998, les nouveaux électeurs ne pourraient être maires ou adjoints. Il s’agit là d’un droit largement vidé de son contenu, et pour tout dire d’une sous-citoyenneté peu valorisante pour les étrangers non européens.
Quant à l’argument selon lequel ce qui vaut pour les citoyens de l’Union européenne doit valoir pour tous les étrangers, il méconnaît le principe élémentaire de justice qui implique de traiter différemment des situations différentes.
Ajoutons qu’il est étrange de prétendre – comme on peut le lire dans l’appel des députés – améliorer la participation électorale notamment dans les zones difficiles en faisant voter des non-citoyens alors même que le système politique échoue à y faire voter les citoyens dont le taux d’abstention s’aggrave.

En fin de compte, mieux vaut faciliter dans la mesure du raisonnable l’acquisition de la nationalité française; et oeuvrer pour une meilleure prise en compte politique des citoyens des classes populaires.

Libres Feuillets

P.-S.
(Post-Scriptum, ou Parti socialiste?)

Dans le journal Le Monde du 25 octobre 2012, le dessin de Plantu montre François Mitterrand au ciel sur son nuage, assis à côté du pot de fleur où pousse la rose socialiste. L’ancien Président lit Le Monde dont le gros titre est « Le droit de vote des immigrés repoussé », et il dit avec un sourire: « Franchement, Hollande, il m’épate, il m’épate! »

Deuxième post-scriptum
Sonnet des tonneaux

Par temps de crise imaginons la cave
D’un vigneron vivant dans le tracas
Parmi les fûts qui retentissent creux
Bien qu’ils soient faits pour la vendange heureuse

Le vigneron cogne sur les tonneaux
Pour écouter sa richesse qui sonne
Tout en sachant lorsqu’il frappe à l’envi
Que plus ça chante et plus les fûts sont vides

Il aspirait à ce bonheur complet
D’avoir l’ivresse et l’amour qui lui plaise
La femme soûle avec la tonne pleine

Mais aujourd’hui le son grave barrit
Dans la futaille et les grandes barriques
En ce temps fou de pétrole et barils

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: universités, le classement de Shanghai

Comme pour illustrer la formule « mens sana in corpore sano », l’édition 2012 du classement mondial des universités par l’université Jiao Tong de Shanghai a été publié le 14 août après deux semaines consacrées aux jeux olympiques.

 D’après ce classement annuel, établi depuis 2003, 53 universités américaines figurent dans le « top 100 », 9 britanniques, 5 australiennes, 4 japonaises, 4 allemandes, 4 canadiennes, 3 françaises, mais aucune chinoise.
Cependant, dans la liste des 500 premières, après les Etats-Unis (150 universités), la Chine, avec 42 universités, ravit le deuxième rang au Royaume-Uni (38). Vient ensuite l’Allemagne (37) et au 7ème ou 8ème rang, à égalité avec l’Italie, la France place 20 universités, une de moins qu’en 2011 et deux de moins qu’en 2010.

Les indicateurs retenus, centrés sur la recherche scientifique, sont principalement les suivants:
– nombre de prix Nobel et de médailles Fields (pour les mathématiques) parmi les anciens élèves et parmi les chercheurs ;
– nombre de chercheurs et d’articles les plus cités;
– articles publiés dans Nature, revue britannique, et dans Science, revue américaine…

On sait que ce classement est intellectuellement déficient, mais la presse française lui fait néanmoins chaque année une large publicité souvent masochiste.
En ce qui concerne le mauvais score français, elle a rappelé tout de même que le premier établissement de recherche en France n’est pas l’université, mais le CNRS; or, un article de recherche « rédigé au nom de cet organisme » (sic) sera « perdu » pour le classement de Shanghai. De plus, un avantage excessif est accordé aux publications dans des revues anglo-saxonnes..

Cela dit, la presse ne met pas assez clairement en évidence le fait qu’il s’agit, non pas d’un palmarès par pays, mais d’un classement des universités prises séparément, et surtout le fait que les grandes universités à gros effectifs et gros budgets s’y trouvent avantagées (si l’on excepte, en ce qui concerne la France, le cas de l’ENS-Ulm, fabrique de médailles Fields). Les indicateurs de Shanghai ont à 90 % des effets de taille, bénéfiques pour le rang de classement: à qualité égale, plus les effectifs d’une institution seront nombreux, plus ses chercheurs produiront et seront cités. Et plus le budget sera gros, plus l’institution sera en mesure d’attirer et de retenir les chercheurs les plus renommés.

Plusieurs universités françaises ont donc pris le parti de grossir, en fusionnant entre elles: par exemple les universités de Strasbourg, celles de Lorraine, ou encore celles d’Aix-Marseille…
Le mot d’ordre universitaire semble être actuellement : « big is beautiful », contrairement au « small is beautiful » de naguère. Mais la question est de savoir, au-delà de l’ambition de progresser dans un classement biaisé, s’il vaut mieux, pour les universités françaises et européennes, prendre du volume, ou progresser dans la voie d’un développement en réseau.

Les appréciations françaises portées sur ce classement sont faussées par des arrière-pensées, y compris de la part d’universitaires qui devraient le contester de la façon la plus claire au nom de la vérité. On entrevoit quelques raisons pouvant expliquer ce manque de netteté dans les réactions: occasion de demander plus de crédits; espoir de recentrage de la recherche au profit des universités proprement dites; course à la taille et « autonomisation » pour des raisons budgétaires et autres…

Libres Feuillets

 

 

 

 

Billet: les résultats des JO de 2012

La presse d’août 2012 nous a abondamment parlé de ces jeux olympiques d’été et de leurs résultats.

 Le palmarès des médailles

 Avec 34 médailles dont 11 en or, 11 en argent, 12 en bronze, la France est classée 7ème, comme à Athènes en 2004. Aux jeux de Pékin en 2008, elle avait été classée 10ème, avec pourtant davantage de médailles : 41, dont 7 en or.

 Il est à noter que l’Union européenne, même limitée à ses dix pays membres les plus médaillés, obtient 57 médailles d’or (hormis le Royaume-Uni), et 86 avec le Royaume-Uni ; soit au total presque deux fois le score des Etats-Unis (46) classés en tête, et plus de deux fois le score du deuxième,la Chine(38).

 Le classement publié par les journaux est établi non pas à partir du nombre total de médailles, mais en fonction des médailles d’or, les autres n’étant prises en compte que pour départager les ex aequo. C’est un bon exemple de l’arbitraire de ce genre de palmarès.

Ainsi, la Russie, malgré ses 82 médailles (24 en or, 25 en argent, 33 en bronze), est présentée comme quatrième derrière la Grande-Bretagne dont les sportifs ont obtenu 65 médailles (29 en or, 17 en argent, 19 en bronze).
De même, l’Allemagne (44 médailles, dont 11 en or, 19 en argent, 14 en bronze) et la France (34 médailles) se trouvent derrière la Corée du Sud (28 médailles, dont 13 en or, 8 en argent, 7 en bronze).

 Pourtant, raisonnablement, le rang de chaque pays devrait tenir compte de l’ensemble des médailles, éventuellement avec une pondération qui pourrait être de 3 ou 4 points pour l’or, 2 points pour l’argent, 1 point pour le bronze.

L’application de ces coefficients fait passer la Russie à la troisième place devant la Grande-Bretagne, et rétrograde la Corée du Sud à la septième place derrière l’Allemagne (qui devient 5ème) et la France (6ème).

 Quoi qu’il en soit, selon la formule de Pierre de Coubertin, « l’important est de participer » !

 Le coût des jeux

 Ouest France du 14 août, page 2 : les Jeux olympiques de 2012 auraient coûté au moins 11, 5 milliards d’euros, près du triple du budget prévisionnel de 2005 (3,5 milliards de livres, 4, 5 milliards d’euros). Et l’impact à plus long terme est difficile à prévoir, en dépit des affirmations du premier ministre britannique.

 Les Echos du 13 août, première page et page 18: les Britanniques, nous dit-on, sont ragaillardis par le succès des jeux de Londres, qui viennent de se terminer, mais il n’est pas certain que l’événement profite à leur économie.

 Le Monde du 12-13 août : le cahier « Londres 2012 » joint à ce numéro 14 comporte deux pages titrées : « Le fardeau olympique » : à Athènes, les installations de 2004 sont en friche ; à Pékin, le stade national appelé « le nid d’oiseau », construit pour les jeux de 2008, est devenu un monument pour touristes plutôt qu’un équipement sportif. Dans Le Monde du 14 août, l’éditorial a pour titre: « De l’or olympique au plomb économique ? » Il évoque une facture exorbitante (9,2 milliards de livres), quatre fois supérieure aux estimations initiales de 2005. Il rappelle que Montréal a mis quinze ans à éponger le coût des jeux de 1976 ; que la Grèce n’en finit pas de payer la facture d’Athènes 2004; que la Chine ne doit qu’à une croissance exceptionnelle de masquer les ratés de 2008. Et Le Monde du 14 août consacre toute sa page 9 au « bilan économique incertain » de ces jeux.

A lire ces chiffres, on se félicite qu’en 2005, la candidature de Paris ait échoué face à celle de Londres grâce aux manœuvres de couloir du premier ministre britannique auprès des membres du CIO (Comité international olympique).

Libres Feuillets