Les enfants de Pasiphaé

 

Minos trouvait si beau le taureau que Neptune
Avait fait émerger comme bonne fortune
Des vagues de la mer si beau qu’il a voulu
Garder pour ses troupeaux l’animal né du flux
et reflux de l’écume à son seul bénéfice
Au lieu d’en faire au dieu le juste sacrifice

Neptune par colère a soufflé la passion
De ce taureau si blanc qu’il jetait des rayons
Dans le cœur de la reine épouse de Minos
Mais ce qui plus que tout donnait envie de noces
Contre nature à l’insensée Pasiphaé
C’est le sexe taurin désiré prohibé
dont le fantasme a engendré le minotaure
Etre d’un genre hybride ainsi que les centaures

Cet être à double forme à tête de taureau
Sur un corps de jeune homme il fallait un héros
Pour en débarrasser les Crétois et l’Attique
C’est l’exploit de Thésée d’après le mythe antique
Aidé par une sœur du monstre redouté
Demi-sœur toute humaine on ne peut en douter
Il a suivi le fil au fond du labyrinthe
Edifié par Dédale où l’on ressent la crainte
De rester prisonnier perpétuellement
Sans rencontrer de mur en pierre et en ciment
Mais grâce au fil d’Ariane et au bon horoscope
Thésée a pu tuer l’étrange tauranthrope
En ressortir vivant bien qu’il n’ait pas tenu
Sa promesse d’amour à la belle ingénue
Celle qui l’a aidé d’où les vers de Racine
Quand Phèdre a mieux compris son mal sans médecine
« Ari-ane ma sœur de quel amour blessée
Vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée »

 

Pasiphaé, épouse du roi crétois Minos, a donné naissance à des enfants qui se sont laissé aller comme elle à des excès passionnels, en particulier ses filles Phèdre et Ariane, sans oublier le Minotaure lui-même, bête féroce plutôt qu’être humain, qui est ce qu’on pourrait appeler un « tauranthrope », né de l’union de Pasiphaé avec un taureau blanc. Phèdre est le personnage principal de la tragédie de Racine qui lui doit son titre, épouse de l’Athénien Thésée ayant tué le Minotaure dans le labyrinthe crétois construit par Dédale. Elle est devenue passionnément amoureuse d’Hippolyte fils de Thésée, ce qui a conduit finalement Phèdre et Hippolyte à la mort. Quant à Ariane sœur de Phèdre, elle avait aidé précédemment Thésée à se retrouver dans le labyrinthe, grâce à une pelote de fil qu’elle lui a donnée et qu’il a déroulée en y entrant avant de suivre le fil en sens inverse pour sortir. Après avoir accompli sa mission, Thésée, d’après la version la plus connue de cette légende, celle que Racine a retenue, s’est désintéressé de l’intelligente Ariane et l’a abandonnée sur un rivage où elle est morte de chagrin. De ce mythe qui met en exergue la passion féminine interdite et/ou malheureuse, la langue a retenu notamment le mot « dédale », nom propre devenu commun, et l’expression « fil d’Ariane ».

Dominique Thiébaut Lemaire

Atalante et Hippomène

Ovide a raconté le mythe d’Atalante
Plus rapide en courant qu’une étoile filante
Elle se distinguait par ces deux qualités
Sa beauté remarquable et sa vélocité
L’une lui attirait des prétendants en foule
L’autre comme un tapis sous elle se déroule
Lui servait à gagner ses concours dont le prix
Etait pour le vaincu la mort et le mépris
Toujours elle battait l’adversaire à la course
On ne sait d’où ses pieds tiraient cette ressource

Hippomène est venu blâmer les concurrents
Les traiter d’insensés mais bientôt il comprend
Ce qui les fait courir il admire Atalante
Qui foule à pas ailés de manière insolente
Le sol obéissant plus belle qu’Athéna
Tandis que son corps blanc se teinte d’incarnat
Et que sur son épaule ondoient ses cheveux noirs
Flottant comme un drapeau de triomphe et de gloire
Elle pourrait voler sur l’eau sans la troubler
Courir sans les courber sur les épis de blé
Séduit par cette femme il ne touche plus terre
Il invoque Vénus déesse de Cythère
Avec les  mots du cœur la priant de l’aider
Car il a sur le champ mieux que tous décidé
De préférer l’amour plutôt que la victoire
La déesse l’écoute émue par cette histoire
Retarde la championne au point qu’elle est vaincue
Par ce bel Hippomène amoureux convaincu
D’Atalante à laquelle il brûle de s’unir
Amour fort jusqu’au jour où les dieux vont punir
En les changeant tous deux en lions de combat
Ces amants qui osaient abriter leurs ébats
Dans un temple isolé lieu sacré jusqu’alors
Hors d’atteinte gardé par la faune et la flore

 

Atalante, une sorte de Diane, ne voulait d’autre époux que celui qui la vaincrait à la course, mais elle était toujours la plus forte et tuait ou faisait tuer ses concurrents malheureux. Hippomène, ébloui par le spectacle qu’elle donnait en courant, tomba amoureux d’elle. Bien que conscient du risque qu’il prenait, il participa à la compétition, et grâce à la protection de Vénus, il réussit à dépasser la championne, en jetant, pendant la course, des pommes dorées qu’elle s’attardait à ramasser. La pomme était consacrée à Vénus. Celles dont la déesse s’est servie pour favoriser Hippomène provenaient d’un de ses sanctuaires à Chypre, ou du Jardin des Hespérides selon une autre tradition. Hippomène a donc obtenu Atalante. Mais les deux époux, ayant profané par leurs ébats amoureux un temple élevé à la mère des dieux, Cybèle, personnification de la nature sauvage, ont été changés en lions (Ovide, Les Métamorphoses, livre dixième). Atalante apparaît sur des vases grecs décorés de scènes mythologiques : une hydrie à figures noires façonnée et peinte vers 530 avant J.-C. (musée de Munich) ; un lécythe attique à fond blanc datant d’environ 500 avant J.-C. (musée de Cleveland)… Une statue hellénistique de l’héroïne poursuivie par Hippomène a fait l’objet d’une copie par le sculpteur français Pierre Lepautre au début du XVIIIe siècle (conservée dans la cour Marly au Musée du Louvre).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Notre-Dame de Paris en flammes

Dans les hauteurs du toit l’incendie faisait rage
Un diable de brasier brûlant ex cathedra
Comme un mauvais génie malfaisant jaune et rouge
Crachait vers le ciel sombre et fumait en courroux

Les couleurs mélangées devenaient de l’orange
Et les gens regardaient ce spectacle navrant
Le voyaient perdurer sans que rien ne l’abrège
Dans la charpente à nu la ci-devant « forêt »

Comment oublierait-on la flamme qui s’érige
Au-dessus du transept en substitut de flèche
Quand celle-ci s’effondre en un dernier vertige

A l’instant où le feu jusqu’à la moelle ronge
Cette structure en bois mangée par les flammèches
Qui tombe et troue la voûte au fond de la nef plonge

 

Entre le 15 et le 16 avril 2019 sont partis en fumée le toit de la cathédrale de Paris recouvert de tuiles de plomb et sa charpente du XIIIe siècle appelée « forêt » en raison du très grand nombre de ses poutres multiséculaires, un sinistre tel que le monument n’en avait pas connu en 850 ans d’existence. Dans le passé, plusieurs autres cathédrales ont dû être dotées de nouvelles charpentes : celle de Chartres avec des poutrelles en fonte remplaçant les poutres de châtaignier après l’incendie provoqué en 1836 par la négligence de deux ouvriers plombiers ; celle de Metz avec ses fermes en fer recouvertes de cuivre, construites après l’incendie de 1877 causé par un feu d’artifice tiré depuis le toit pour fêter une visite de l’empereur allemand ; celle de Reims avec ses poutres en béton armé en remplacement de la charpente de chêne incendiée lors d’un bombardement intentionnel de 25 obus allemands en 1914 ; celle de Nantes où le bois a été remplacé également par le béton après un gigantesque incendie dû à la manipulation d’un chalumeau par un couvreur en 1972… Quant à la flèche néogothique en mauvais état de Notre-Dame de Paris, grandement responsable de la catastrophe de 2019 (car l’incendie est probablement parti du chantier entrepris pour sa rénovation, et c’est la chute de cette flèche en feu qui a crevé les voûtes de l’édifice), un éditorial du journal Le Monde daté du vendredi 19 avril 2019 a eu le courage de dire qu’elle a été « rajoutée de façon intempestive au XIXe siècle par Viollet-le-Duc ». Dans l’ordre des responsabilités depuis deux cents ans, le début XXIe siècle n’est pas en reste, par son laisser-aller, sa présomption, son « je-m’en-foutisme » qui ont caractérisé la politique de sécurité et le piètre comportement de ceux qui ont laissé de multiples mégots au niveau de la charpente malgré l’interdiction de fumer. En ce sens, on peut dire que ce sont les vices du monde moderne qui ont failli détruire ce chef-d’œuvre témoin de l’histoire de France.

Dominique Thiébaut Lemaire.

Deucalion et Pyrrha

Le maître de l’Olympe affligé des humains
Décide de frapper sans attendre demain
Devant tous les méfaits commis par cette engeance
Il sent que la colère excite sa vengeance
Contre ceux qu’il voulait traiter en père aimant
Mais dont le cœur de fer a le mal pour aimant
Quand il voit Lycaon tenter le pire crime
Obsédé par l’idée qui sur toute autre prime
Celle d’assassiner les plus puissants des dieux
Pour montrer qu’ils ne sont que des mortels odieux

Jupiter en courroux d’abord lance la foudre
Et les biens du coupable en sont réduits en poudre
Après quoi Lycaon rageur comme un dément
Changé en animal pousse des hurlements
Qui l’éloignent de l’homme et séduisent les louves
Il ne peut plus calmer les passions qu’il éprouve
Il se noie pour finir dans la férocité
D’une eau qui engloutit campagnards et cités

Le déluge envoyé par le dieu de l’éther
Et son frère Neptune a lavé mer et terre
En pleurs dans ce grand vide il reste deux humains
Deucalion et Pyrrha qui sont cousins germains
Thémis leur dit alors voyant leur peine amère
« Jetez derrière vous les os de votre mère »
Ils sont longs à saisir que les os en question
Sont les cailloux à terre extraits des alluvions
Finissant par trouver le sens de cet oracle
Ils jettent derrière eux ces pierres qui miracle
Deviennent des humains qu’ils sèment en marchant
Comme font des semeurs en parcourant leur champ

 

Dans le livre premier de ses Métamorphoses, Ovide nous donne une version gréco-romaine du déluge, qui nettoie la terre des méchants tels que Lycaon assoiffé de carnage, homme tranformé en loup pour avoir fait bouillir et rôtir ses otages et pour avoir voulu tuer Zeus-Jupiter afin de montrer que les dieux sont mortels. Le déluge déclenché par le maître de l’Olympe contre les impies ne laisse subsister que deux humains vertueux, Deucalion fils de Prométhée et Pyrrha fille d’Epiméthée (lui-même frère de Prométhée). Ces deux survivants, dans la tenue des prêtres et des magiciens, tête voilée et ceinture détachée, repeuplent l’humanité, conformément à l’oracle sybillin de la déesse Thémis, en jetant derrière eux les os, c’est-à-dire les pierres, de leur grande mère, la terre. Ces pierres se métamorphosent les unes en hommes quand elles sont jetées par Deucalion et les autres en femmes quand elles sont jetées par Pyrrha. « Voilà pourquoi, conclut Ovide, nous sommes une race dure, à l’épreuve de la fatigue ; nous donnons nous-mêmes la preuve de notre origine première. »

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

Narcisse et la nymphe Echo

« Enfin soupire-t-il au milieu des roseaux
Je me vois au miroir que me tendent les eaux
Mais pour désaltérer cette passion curieuse
Nymphes ne brouillez pas votre onde mystérieuse
Il ne faut pas mouvoir cet univers dormant
Votre sommeil importe à mon enchantement
Même si des secrets que je crains de savoir
Peuvent paraître ainsi dans le calme du soir
Nymphes de cet étang faites-moi voir mes yeux
Mon front tout mon visage en un reflet précieux
Faut-il qu’à peine aimés la nuit les obscurcisse
Et que la nuit déjà me cache ce Narcisse
Je le vois s’estomper dans un profond regret
Je me penche vers lui plus près de son secret
Sans jamais parvenir à embrasser ce double
Aussitôt disparu dès que l’onde se trouble »

Il aime ce reflet qui renvoie son image
Comme la nymphe Écho reproduit son langage
Et semble lui parler de plus loin que les sons
Répercute sa voix prolonge ses frissons
S’éloigne en ricochet sur le revers d’un songe
Avant de s’arrêter comme une pierre plonge
C’est l’écho redisant au jeune homme l’émoi
Qu’il exprime lui-même en s’approchant de soi
Si près qu’il tombe à l’eau dans un dernier je t’aime
Tandis qu’au bord on voit rustique chrysanthème
Fleurir une jonquille ornée d’un cœur safran
Ses pétales sont blancs couleur d’amour souffrant

 

L’histoire de Narcisse est rapportée dans les Métamorphoses du poète latin Ovide qui s’est inspiré d’auteurs grecs de l’époque alexandrine tels que le poète Parthenios de Nicée, auquel on attribue une version composée vers 50 avant J.-C., redécouverte dans des papyrus à Oxford en 2004. La nymphe Écho, « qui ne sait ni se taire quand on lui parle, ni parler la première », était amoureuse du beau Narcisse et voulait l’aborder avec des paroles caressantes, mais sa nature ne lui permettait pas de commencer. Elle sort de la forêt et veut l’embrasser. Narcisse fuit, et tout en fuyant : « Retire ces mains qui m’enlacent, lui dit-il ; plutôt mourir que de m’abandonner à toi ! » Elle ne répète que la fin de ces paroles : « M’abandonner à toi ! » Honteuse, elle se cache, mais tout le monde l’entend. Une autre nymphe, dédaignée elle aussi, prie la déesse Némésis, personnification de la vengeance : « Puisse-t-il aimer lui aussi, et ne jamais posséder l’objet de son amour ! » La déesse exauce cette prière,  et Narcisse se consume, épris de sa propre image qu’il ne peut embrasser. Même après sa mort, il se mire encore dans l’eau du Styx, le fleuve des Enfers (Ovide, Les Métamorphoses, livre III, vers 356 à 510). Le sujet de Narcisse a hanté Paul Valéry qui l’a abordé à plusieurs reprises, dans « Narcisse parle » (Album de vers anciens), dans « Fragments du Narcisse » (Charmes), puis dans « Cantate du Narcisse ». Le poème ci-dessus s’inspire en partie des « fragments » de Charmes.

Dominique Thiébaut Lemaire

La poésie d’Osama Khalil dans « Figures de l’étreinte romantique ».

Textes et images, le recueil intitulé Figures de l’étreinte romantique, qualifié par Osama Khalil de « Textament » (texte-amant plutôt que testament ?),  nous donne de bons et beaux exemples de cette poésie.

Celle-ci est d’abord langage, en arabe et en français. A son premier niveau, elle est jeu de mots. L’un des sous-titres du recueil s’intitule « Du coq au loup », ce qui fait penser au goût de l’auteur pour les coq-à-l’âne et les calembours, un goût qui, dans la vie courante, l’incite à répondre par plaisanterie « à trois mains » quand on le quitte en lui disant « à demain ». C’est de la même manière qu’il écrit en deux mots « main-tenant», y faisant apparaître l’image de la main tendue et tenue comme un lien entre les êtres humains. En arabe, l’un des principaux jeux de mots, déjà présent dans un précédent recueil, Mes lettres à Elle, porte sur « El », c’est-à-dire Dieu, ce qui nous évoque simultanément l’amour de la femme.

Cette poésie qui s’affirme en premier lieu comme langage est aussi conscience de l’origine. Né en Egypte, Osama Khalil se souvient, comme dans une réminiscence, du glorieux et profond passé de son pays, où domine à ses yeux la figure d’Isis, retrouvée chez les auteurs et artistes des pays de langue allemande au temps du romantisme. Les liens entre ces pays et le culte de la déesse sont mis en évidence. Mozart et les écrivains de la même époque se réfèrent à elle, et Kant lui-même cite cette inscription du temple d’Isis : « Aucun mortel n’a levé mon voile. » D’où l’importance du voile et de ses plis dans les images féminines accompagnant le texte d’Osama Khalil. Ajoutons que, dans un passé plus lointain que le romantisme, une partie des Germains offrait des sacrifices à Isis, d’après l’historien latin Tacite (La Germanie, IX).

Cette poésie est sans doute avant tout célébration de l’amour incarné par la déesse. L’étreinte y apparaît dans son sens physique mais aussi sous une forme spirituelle. Du poin de vue philosophique, la principale question posée est celle de l’union, de l’étreinte, entre la matière et l’esprit. Osama Khalil emploie l’expression de « tiers inclus» pour récuser le principe du tiers exclu qui conduit au dualisme séparant l’âme et le corps. Il situe le «tiers inclus » dans un monde quasiment mystique où l’âme et le corps ne sont plus dissociables. On y sent l’espoir, incertain mais merveilleux, que l’amour pourra vaincre la mort.

Dominique Thiébaut Lemaire

***

J’ai aimé la préface de Gianfranco Stroppini de Focara et je partage ce qu’elle dit sur «les énigmatiques accents de paraboles…. », « la fleur bleue d’un imaginaire romantique…»

Ce qui m’a plu, c’est le jeu des quatre « collages », de quatre figures de l’étreinte, présentant des points de vue différents sur une même quête, la recherche du Un dans le multiple ou dans la dualité :
– D’un coup de fil amoureux à l’odyssée dans le romantisme allemand de l’étreinte,
– Ce que représente la voyelle « a » brodée par la voix d’Om Kalthoum par rapport à la racine consonantique du verbe aimer arabe WSL,
– le scribe, le potier du verbe, entre petit homme et Grand Anthropos, tentant de reconstruire la Tour de Babel effondrée.
– Enfin un tissage entre des poèmes inspirés par l’antiquité, biblique ou égyptienne, et des poèmes d’un lyrisme plus personnel.
Le syncrétisme de l’espace et du temps imaginaires (passant du voile d’Isis à l’Immaculée Conception du culte de Marie, du romantisme allemand aux avancées scientifiques sur le tiers inclus) pourrait donner le vertige si nous n’étions pas embarqués dans la barque du scribe, partageant ses belles images (les graines d’amour apportées de loin par les oiseaux), ses néologismes (l’hybrisse et le pathématique), son humour et ses calembours : le Vesoul de Jacques Brel comparé à Ninive, le coup de dé / le coup d’idée.
Le « multiple » du texte en prose, du poème, du tableau, de la photo, de la couleur, du noir et blanc, de la graphie arabe et française résonne avec le textament lui-même.

Maryvonne Lemaire

Philémon et Baucis

Ni l’or ni la grandeur ne peuvent rendre heureux
Ce sont des biens pervers n’accordant à nos vœux
Que du contentement fugace et peu tranquille
Que du souci creusant dans le cœur son asile

On voit chez les humains que le luxe environne
La fortune qui vend ce qu’on croit qu’elle donne
Mais sous son toit sans peur sans destinée funeste
Le sage vit paisible et dédaigne le reste

Philémon et Baucis nous en donnent l’exemple
Au point que leur cabane est transformée en temple
Après qu’ils ont offert le cristal d’une source
A Zeus et à Hermès altérés de leur course

Chercheurs incognito d’une hospitalité
Frugale et cependant de belle qualité
Ces hôtes n’ont réduit ni le pain dans la huche
Ni la boisson non plus contenue dans la cruche

Les époux sont témoins du miracle évident
De l’eau bien que versée jamais ne se vidant
Ils prient les dieux puissants de confier leur autel
A leurs soins de vieux couple aimé des immortels

Au moment de leur mort qu’ils ont sentie prochaine
Pour vivre encore unis Philémon devient chêne
Baucis devient tilleul elle lui tend les bras
Il veut tendre les siens mais il ne le peut pas

Ils voudraient se parler mais ils n’ont plus de voix
Leur corps n’est bientôt plus que feuillage et que bois
Leur parole est trop faible inaudible sans force
Leur bouche s’est fermée dans un nœud de l’écorce

 

Cette légende nous est connue par Les métamorphoses d’Ovide (Livre VIII, vers 615 à 724). Elle raconte qu’il y a dans les collines de Phrygie, à côté d’un tilleul, un chêne entouré d’un petit mur. Jupiter (Zeus) y est venu sous les traits d’un mortel, avec son fils Hermès (Mercure). Ils se sont présentés dans mille maisons, demandant un endroit où se reposer. Dans mille maisons les habitants ont fermé les verrous. Une seule les a accueillis, celle des vieux Philémon et Baucis, qui ont émis le vœu de devenir les prêtres de ce lieu, cabane transformée en temple, et de ne pas être séparés par la mort. C’est ainsi qu’ils sont devenus arbres l’un à côté de l’autre. Le poème s’inspire de la fable que La Fontaine a consacrée à ce sujet (Livre XII, fable 22).

Dominique Thiébaut Lemaire

Le mythe d’Orphée et d’Eurydice

Le mythique poète en quête d’Eurydice
A l’entrée des Enfers avec ses mélodies
S’est joué de Cerbère et de manière douce
A dompté l’animal un chien qu’on amadoue

Aède il a montré du cœur et de l’audace
L’amour lui a donné la force d’un soldat
Peut-être a-t-il manqué d’un surcroît de prudence
D’un surplus de patience il était trop ardent

Avec une passion moins proche du pathos
Il aurait pu ravir sa femme à Thanatos
Dans l’ombre où il était pour elle descendu

De même un très beau vers qui nous prend de vitesse
Le temps de le saisir en songe avec prestesse
Disparaît dans la nuit tel un fruit défendu

 

Orphée, poète et musicien, fils de la muse Calliope, aurait inventé la cithare et reçu d’Apollon la lyre à sept cordes qu’il a portée à neuf cordes pour atteindre le nombre des Muses. Son chant charmait les dieux et les mortels, apprivoisait les bêtes sauvages, parvenait même à émouvoir les êtres inanimés. Descendu aux Enfers pour chercher Eurydice, mortellement mordue par un serpent, il a obtenu de la divinité infernale, Hadès en grec, Pluton en latin, le retour à la vie de son épouse disparue, à la condition qu’il sortirait des Enfers devant elle, sans se retourner, et ne la regarderait pas avant d’avoir franchi le seuil de la lumière. Ayant oublié cette condition au moment de regagner le monde des vivants, il a perdu Eurydice pour toujours. Inconsolable, il a été tué par les Bacchantes, furieuses de cet amour exclusif. Aujourd’hui encore, les poètes croient pouvoir sauver la beauté perdue dans ce royaume des ombres qu’est le songe et la rattraper tandis qu’elle miroite à la frontière de la lumière, mais elle échappe bien souvent à ce désir.

Dominique Thiébaut Lemaire

Passions et raison aujourd’hui à la lumière de Descartes et de Spinoza (II). Par Dominique Thiébaut Lemaire.

 

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Après l’analyse des passions au chapitre II de Passions et raison aujourd’hui à la lumière de Descartes et de Spinoza, le chapitre III traite de la raison.
Freud a écrit en 1933 : « Quand la vie nous impose sa sévère discipline, une résistance s’éveille… contre l’inexorabilité et la monotonie des lois de la pensée et contre les exigences de l’épreuve de réalité. La raison devient l’ennemie qui nous prive d’une foule de possibilités de plaisir. On découvre quel plaisir cela procure de se soustraire à elle au moins temporairement et de s’abandonner aux séductions de l’absurde. » Contre cette tentation, Freud va jusqu’à dire que « c’est notre meilleur espoir pour l’avenir que l’intellect – l’esprit scientifique, la raison – parvienne avec le temps à la dictature dans la vie psychique de l’homme. » Cette expression de « dictature de la raison » peut sembler exagérée, mais il faut garder à l’esprit que ce texte date de la décennie qui a vu grandir les dictatures à la veille de la seconde Guerre mondiale.

Le début du chapitre III évoque les liens entre la raison et la vertu. Dans l’Antiquité gréco-latine, la vertu désigne le caractère distinctif, le mérite essentiel d’un être, qu’il s’agisse de l’homme, du cheval ou de l’arbre. Le mérite essentiel de l’être humain, le caractère qui le distingue en principe des autres êtres est la raison. La vertu de l’être humain n’est pas l’émotion ni le bon sentiment, elle est la raison, pour Descartes et Spinoza comme pour les philosophes de l’Antiquité. Par ailleurs la vertu n’est pas seulement raisonnable, elle est aussi volontaire, c’est-à-dire une habitude acquise par l’effort. Descartes, bien qu’il soit ennemi de l’école scolastique héritière de Thomas d’Aquin, se déclare pourtant d’accord avec cette école sur ce point, il l’écrit dans sa correspondance : « On a raison dans l’Ecole, de dire que les vertus sont des habitudes ». La vertu s’exerce grâce à l’habitude acquise en ce qui dépend de nous. Descartes insiste sur cette idée venue du stoïcisme antique : il faut éviter de désirer vainement ce qui ne dépend pas de nous. Spinoza acquiesce à cette idée, en disant que la vertu est l’effort (conatus en latin) de celui qui persévère dans son être au lieu d’être conduit par ce qui est en dehors de lui. Toutefois, on peut objecter qu’il nous est souvent difficile de savoir ce qui dépend de nous, soit du fait des passions qui nous font nous sous-estimer ou nous surestimer, soit du fait du progrès qui améliore objectivement le savoir et les moyens d’action.

A propos de la raison vertueuse, non seulement individuelle mais aussi collective, Spinoza écrit dans la quatrième partie de l’Ethique : « C’est en tant seulement qu’ils vivent sous la conduite de la raison que les hommes nécessairement s’accordent toujours en nature », alors que : « En tant qu’ils sont la proie des affects qui sont des passions, les hommes peuvent être contraires les uns aux autres ». Cela dit, les passions ne sont pas forcément à l’opposé de la raison vertueuse. En effet, beaucoup d’entre elles peuvent être considérées comme bonnes, ce qui est une première étape vers la vertu. Dans l’avant-dernier article des Passions de l’âme, Descartes n’hésite pas à affirmer : « Et maintenant que nous les connaissons toutes… nous voyons qu’elles sont toutes bonnes de leur nature, et que nous n’avions rien à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès… » Quand on passe en revue les sept vertus traditionnelles (quatre provenant de la philosophie gréco-latine, prudence, justice, courage, tempérance, plus trois provenant du christianisme, foi, espérance, charité), on constate que plusieurs commencent par être des passions : le courage, l’espérance, l’amour, même la justice née de l’envie qui pousse à l’égalité, et même la prudence, qui n’est pas sans lien avec la crainte. On est amené au même constat si l’on considère les vertus majeures de Descartes et de Spinoza. La générosité que Descartes considère comme la clé de toutes les vertus est d’abord une passion de joie, d’amour et d’estime justifiée de soi. Comme l’écrit l’auteur des Passions de l’âme, « on peut exciter en soi la passion et ensuite acquérir la vertu de générosité ». A la suite de Descartes, Spinoza adopte la générosité comme l’une des deux composantes de sa vertu majeure. A la fin de la troisième partie de l’Ethique, il écrit ceci : « Toutes les actions qui résultent d’affects se rapportant à l’esprit en tant qu’il comprend, je les rapporte à la force d’âme (fortitudo en latin, fortitude en traduction littérale) que je divise en vaillance et générosité. Par vaillance j’entends le désir par lequel chacun s’efforce de conserver son être sous la seule dictée de la raison. Et par générosité j’entends le désir par lequel chacun, sous la dictée de la raison, s’efforce d’aider les autres et de se lier d’amitié avec eux. » La vertu n’est pas seulement individuelle, elle est aussi politique, comme l’ont dit Montesquieu et Rousseau. Par exemple Montesquieu écrit dans l’Esprit des lois au milieu du XVIIIe siècle : « Il est clair que dans une monarchie, où celui qui fait exécuter les lois se juge au-dessus des lois, on a besoin de moins de vertu que dans un gouvernement populaire, où celui qui fait exécuter les lois sent qu’il y est soumis lui-même et qu’il en portera le poids. »

Toujours dans le chapitre III de Passions et raison aujourd’hui, après l’étude des liens entre la raison et la vertu, un développement est consacré aux principaux moyens d’agir sur les passions.

Un premier moyen d’agir sur les passions consiste à limiter leurs excès en les opposant les unes aux autres. Descartes, qui a connu la vie militaire, décrit le combat entre la peur et l’ambition de vaincre. Spinoza, de son côté, exprime une sorte de foi dans la puissance de l’amour capable de désarmer la haine, sans faire preuve de naïveté, car il accepte aussi l’idée que la crainte ressentie par les orgueilleux est utile comme affect modérateur.

Deuxième moyen d’agir sur les passions et d’en faire bon usage : l’exercice et l’habitude. L’habitude a un double visage : elle fait courir un risque de sclérose en devenant routine, mais elle peut aussi devenir une bonne accoutumance qui transforme la nature des chiens qu’on dresse (exemple utilisé par Descartes), ou qui transforme la nature des humains trouvant dans leur passion l’énergie de répéter pour les perfectionner des gestes sportifs ou la récitation d’un texte, ou encore  un morceau de musique à jouer le mieux possible. Spinoza, quant à lui, face aux offenses, aux dangers, aux vices, recommande de se répéter toujours les réponses de la force d’âme, vaillance et générosité…

Troisième moyen d’agir sur les passions, l’institution d’un régime politique adéquat. Il s’agit par exemple d’établir un régime qui contrebalance les passions des uns par les passions des autres, et qui évite de donner libre cours aux excès passionnels d’un seul ou d’un petit nombre de privilégiés.

Quatrième moyen d’agir de manière bénéfique sur les passions, la volonté pratique alliée à la connaissance. Il convient d’abord de distinguer le désir qui est passion et la volonté qui est action. Il faut dire aussi qu’on peut désirer sans volonté, mais qu’on ne peut vouloir sans désir. Ensuite, ce que j’appelle la volonté pratique est différente de la volonté pure qui consiste à dire « je le veux » et à attendre l’autoréalisation de cette parole. La volonté pratique n’est pas une volonté « performative » qui serait obéie par le seul fait d’être énoncée, elle s’appuie sur les efforts répétés de l’exercice et de l’habitude ; elle met en œuvre ce que Descartes dénomme la préméditation, c’est-à-dire l’anticipation ; elle est capable de ménager un temps de réflexion quand la passion se fait pressante. La question de la volonté comme moyen d’agir sur les passions oppose Descartes et Spinoza. Mais le second, sans trop le reconnaître, tend à rejoindre le premier au niveau de la volonté pratique.
La volonté ne sert à rien sans la connaissance. A propos de la connaissance, du savoir, de la science, sans se lancer dans des considérations complexes sur la question de leurs mauvais usages, Passions et raison aujourd’hui se contente de citer Rabelais et sa maxime célèbre : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». L’aspect le plus spectaculaire de la connaissance est le pouvoir d’action de l’esprit sur les corps. Pour illustrer cet aspect, l’exemple mis en avant est celui de l’optique, qui a beaucoup intéressé nos deux philosophes. Spinoza pratiquait avec succès le polissage des verres pour la fabrication d’instruments permettant de dépasser les limites de la vision humaine. Cette activité était très répandue aux Pays-Bas où le télescope et le microscope ont été inventés ou du moins considérablement perfectionnés au XVIIe siècle. Passion et raison aujourd’hui remarque en passant que la poussière de verre produite par le polissage n’a pas dû améliorer la santé de Spinoza qui souffrait d’une maladie des poumons. Il se trouve que Descartes, lui aussi, s’est beaucoup intéressé à l’optique et à la recherche des conditions assurant la netteté des images fournies par les instruments, comme en témoignent les essais de mathématique et de physique joints au Discours de la méthode. Les deux philosophes ont donc en commun non seulement leur réflexion philosophique, mais aussi leur intérêt théorique et pratique pour la physique de la lumière.
La connaissance rationnelle des corps devient action sur les passions quand elle donne la possibilité d’exercer un pouvoir sur leurs origines corporelles. Par ailleurs, elle fournit un modèle, celui de l’enchaînement des causes et des effets, qui peut être un moyen de consolation. Chez Spinoza, par exemple, la compréhension de la nécessité causale vient en premier parmi les remèdes à la tristesse : en effet, écrit-il, « nous voyons s’apaiser la tristesse causée par la perte d’un bien sitôt que l’homme qui l’a perdu considère qu’il n’y avait aucune possibilité de conserver ce bien. » Mais surtout, la connaissance des passions donne le moyen de méditer par avance sur elles sans être désemparé par leur caractère soudain qui pousse à agir sans réfléchir. L’exercice des capacités d’anticipation et de distanciation éclairées par le savoir est considéré par Descartes, mais aussi par Spinoza, comme le comportement le plus efficace pour ne pas subir le saisissement passionnel et son caractère inopiné.

Passion et raison aujourd’hui se prolonge par quelques considérations sur la dialectique des passions et de la raison, dans un mouvement où l’excès de passions suscite un désir de raison tandis que l’excès de raison suscite à son tour un désir de passions. Le moteur de cette dialectique est la déception, la désillusion, le désenchantement, formes que prend la passion de l’espérance insatisfaite. Dans ce mouvement, ni la raison ni la passion ne reviennent à leur état antérieur. D’une phase à l’autre, le monde rationnel évolue en fonction des progrès scientifiques et techniques, mais le monde passionnel évolue également, car il a la faculté d’exploiter à son profit les derniers acquis et produits de la rationalité, par exemple, à l’heure actuelle, le développement des réseaux informatiques couplés à la téléphonie.

Le livre se termine par huit annexes. Quatre d’entre elles sont à mentionner plus particulièrement : la première, intitulée « Le mensonge et la sincérité », ajoute un complément par rapport aux Passions de l’âme et à l’Ethique ; une autre est consacrée au sujet d’actualité des « passions dans la religion » ; deux annexes sur « Descartes et la poésie » et sur «  Camus et Descartes » visent à remettre en cause les idées reçues concernant la prétendue froideur du rationalisme cartésien ; la dernière annexe, portant sur « Les passions à la lumière de Freud », ébauche un rapprochement avec la psychanalyse.

Passions et raison aujourd’hui à la lumière de Descartes et de Spinoza (I). Par Dominique Thiébaut Lemaire.

 

9782343141060fCet ouvrage se fonde sur Les Passions de l’âme de Descartes (1649) et sur l’Éthique de Spinoza (1677). Descartes parle de passions de l’âme pour les distinguer des perceptions qui se rapportent à notre corps, comme la soif, la faim, la douleur, ou qui se rapportent aux objets extérieurs, comme les odeurs, les sons, les couleurs. Quant au titre du livre de Spinoza, le dictionnaire définit l’éthique comme la science ou théorie de la morale. Le terme de « morale » venu du latin peut désormais sembler désuet sinon rebutant, mais il n’a pourtant pas une signification très différente de la signification du mot « éthique » qui vient du grec ancien et qui est très en vogue aujourd’hui, au point que les grandes entreprises et de nombreuses autres organisations l’utilisent fréquemment en créant en leur sein des « comités d’éthique ». Ce qui a intéressé l’auteur de cet ouvrage, c’est la description de ce que Descartes appelle des passions et Spinoza des affects. Mais c’est aussi l’analyse des accords et désaccords des passions avec la raison et avec la volonté pratique, celle qui s’affirme par l’exercice persévérant. A la limite de la philosophie, des mathématiques et de la littérature, à la frontière entre la psychologie et la sociologie, Les Passions de l’âme et l’Éthique peuvent être lus comme une galerie de caractères comparables à ceux qu’on trouve chez les moralistes, dramaturges et romanciers depuis le XVIIe siècle. Une spécialiste de la philosophie cartésienne, Geneviève Rodis-Lewis, remarque à ce sujet que Racine gardait dans son cabinet de travail un portrait de Descartes.

Dans le titre Passions et raison aujourd’hui à lumière de Descartes et de Spinoza, l’adverbe aujourd’hui mérite d’emblée un commentaire.

Il existe en effet des liens de proximité entre notre temps et ces philosophes du XVIIe siècle. De même que la langue de Descartes reste compréhensible pour nous, les passions décrites par lui et par Spinoza restent en grande partie actuelles. Les deux philosophes peuvent nous aider à comprendre et bien agir à notre époque : ainsi, l’une de leurs grandes leçons, la lutte contre les idées reçues, n’est pas moins nécessaire aujourd’hui. Par ailleurs, ils ont joué un rôle de précurseurs dans le grand développement de la raison scientifique, et ils ont donc toujours quelque chose à nous dire en ce domaine.

Passions et raison aujourd’hui commence par un chapitre premier intitulé « Présentation générale ».

Dans cette présentation générale sont d’abord évoquées les ressemblances et les différences entre Descartes et Spinoza. Certes, du point de vue de la philosophie théorique, le dualisme cartésien sépare la substance corporelle et la substance pensante, alors que Spinoza les réunit. Mais en dépit de cette différence il existe une unité de temps, de lieu et de préoccupations entre ces philosophes rationalistes ayant vécu tous deux aux Pays-Bas au XVIIe siècle. Le premier livre publié par Spinoza s’intitulait Les Principes de la philosophie de René Descartes. C’est dire que les deux philosophies ne sont pas étrangères l’une à l’autre, et sont parfois très proches.

La particularité de l’éclairage cartésien et spinoziste sur les passions ou affects tient à l’importance de ce qu’on peut appeler la géométrie passionnelle. Dans la préface à la troisième partie de l’Ethique, Spinoza annonce qu’il va traiter de la nature des affects et de leurs forces, et de la puissance de l’esprit sur eux, en considérant les actions et appétits humains comme s’il était question de lignes, de plans ou de volumes. Cette annonce reprend le sous-titre de l’Ethique, que Spinoza présente comme démontrée selon l’ordre géométrique, avec des propositions, des axiomes, des lemmes, des démonstrations, des corollaires, des scolies. Spinoza prend appui sur les éléments d’Euclide et sur Descartes lui-même qui était un génie mathématique autant que philosophique. La présentation générale de Passions et raison aujourd’hui traite de cet aspect dans une sous-partie intitulée « mathématique des relations passionnelles ». L’un des concepts fondamentaux de cette mathématique est la notion de contraire, qui est à la base des oppositions et des symétries étudiées au moins depuis Aristote dans le domaine des passions : par exemple les couples amour et haine, joie et tristesse, estime et mépris… Les mathématiques et la géométrie ne sont pas là pour effrayer le lecteur. Elles font apparaître dans le domaine des sentiments et des émotions un ordre qui donne un plaisir intellectuel voire esthétique en même temps qu’un moyen de mieux  comprendre.

La présentation générale de Passions et raison aujourd’hui aborde aussi la question du lien entre le corps et l’âme ou esprit, et la question de la liberté. Descartes situe les passions à la jonction entre les substances distinctes que sont pour lui le corps et l’esprit. Il considère par ailleurs que l’esprit humain est capable d’acquérir suffisamment de maîtrise sur les passions pour s’en libérer. Sur ces deux points, Spinoza exprime son désaccord philosophique : pour lui, le corps et l’esprit ne sont pas deux substances distinctes, et de plus il juge la volonté impuissante contre les affects.  Le paradoxe de sa position réside dans le fait que, tout en se démarquant fortement de Descartes sur ces questions de principe, il le suit tout de même assez fidèlement dans ses analyses concrètes.

Venons-en au chapitre II dont le titre est « L’analyse des passions ».

Cette analyse commence par l’étude des passions issue de Platon et d’Aristote et reprise par Thomas d’Aquin, qui a voulu réconcilier la foi et la raison au Moyen Age. A côté de Thomas d’Aquin, un peu de place est laissée à saint Augustin, dont la classification a été reprise par Blaise Pascal au XVIIe siècle, et même par Pierre Bourdieu au XXe siècle. Cette typologie distingue trois types de désirs, trois libidos, celles des sens, du pouvoir et du savoir. Cette classification rend compte de plusieurs réalités de notre époque, caractérisée par le désir de savoir qui anime la science, mais aussi marquée par la persistance du désir de dominer qui se combine au désir de savoir, et qui continue à se mêler au désir sensuel dans les rapports entre les sexes.

Cette parenthèse étant refermée, revenons à l’étude des passions faite par Thomas d’Aquin et modifiée par Descartes et Spinoza.

Thomas d’Aquin a suivi une démarche consistant à déterminer les passions auxquelles toutes les autres peuvent se rattacher ou se ramener. Il a distingué onze passions premières ou primitives, réparties en deux catégories : celle de l’appétit dénommé concupiscible, et celle de l’appétit dénommé irascible.  « L’irascible, écrit-il, désire la victoire, comme le concupiscible désire le plaisir ». Dans Les Passions de l’âme, Descartes critique vivement la tradition scolastique issue de Thomas d’Aquin. Il explique pourquoi il supprime la  distinction entre l’irascible et le concupiscible, et il réduit de onze à six les passions primitives, qui sont pour lui l’admiration, le désir, l’amour et la haine, la joie et la tristesse. De son côté Spinoza, en rattachant l’amour à la joie et la haine à la tristesse, et en contestant le caractère premier de l’admiration, réduit les six passions primitives de Descartes à trois seulement, à savoir : le désir, la joie et la tristesse. Descartes n’a pas inventé le concept de passion primitive, mais ce concept est en accord avec les règles qu’il pose dans son Discours de la méthode. Il est conforme en particulier à la troisième règle ou précepte qui recommande de conduire par ordre les pensées, « en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés ». A quoi servent les passions, primitives ou composées ? Descartes répond qu’elles disposent l’âme à vouloir les actions qui nous sont utiles. Il estime que la tristesse et la haine, quand elles nous écartent de ce qui est nuisible, peuvent être plus utiles que la joie et l’amour. Il s’agit alors d’une haine dont le caractère est plus défensif qu’offensif. Spinoza convient avec Descartes que, même si la joie est supérieure à la tristesse, certaines passions joyeuses, par exemple l’orgueil, peuvent nuire davantage que les passions tristes, dans la mesure où elles ont souvent plus de force.

Après avoir distingué les passions ou affects primitifs, Descartes et Spinoza analysent les passions ou affects qui s’y rattachent, que Passions et raison aujourd’hui regroupe en trois catégories : premièrement la colère et les passions connexes ; deuxièmement les passions de l’estime et de la mésestime de soi et d’autrui ; troisièmement les passions mimétiques, à propos desquelles on pourrait parler d’identification comme le fait la psychanalyse. Pour commencer par la colère, celle-ci, ira en latin, a donné son nom à la catégorie des passions irascibles de Thomas d’Aquin. Mais Descartes n’en a pas fait une passion primitive, il la rattache à la haine. Il définit la colère comme la passion violente qui nous affecte en réaction au mal qui nous est fait, tandis que le mal fait aux autres suscite en nous de l’indignation, et que le bien qui nous est fait suscite en nous de la reconnaissance. Dans la deuxième catégorie de passions, celle de l’estime de soi ou d’autrui, on trouve la générosité, l’orgueil et l’humilité, l’amour-propre, le désir de gloire et son contraire la honte. Dans la troisième catégorie, celle des passions mimétiques, se classent la pitié et l’envie, la jalousie, les désirs concurrentiels. En ce qui concerne la pitié et l’envie, lorsqu’un bien ou un mal arrive à d’autres, écrit Descartes, si nous estimons qu’ils ne le méritent pas, le bien excite l’envie, et le mal la pitié. Ce sont les deux faces d’un même sentiment consistant à trouver injuste ce qui arrive à un semblable qui pourrait être nous. Il y a plus encore dans le mimétisme. Comme l’a remarqué Spinoza bien avant René Girard qui a développé au XXe siècle une théorie du désir mimétique : souvent on désire un bien non parce qu’il est désirable en lui-même, mais du seul fait qu’un autre le possède.

Après l’analyse des passions, voir la suite dans: Passions et raison aujourd’hui à la lumière de Descartes et de Spinoza (II).

 

 

La finition dans les arts et dans l’écriture. Par D.T. Lemaire

La finition des œuvres, plus précisément leur degré de finition, est une question esthétique qui traverse les époques. Elle se pose dans le cas de Léonard de Vinci, dont on sait qu’il lui lui arrivait souvent de ne pas achever ses œuvres, volontairement ou non. Ce sujet du non finito, auquel est attaché également le nom de Michel-Ange, est abordé dans un article de Maryvonne Lemaire, publié en 2012 dans Libres feuillets, intitulé La Sainte Anne de Léonard de Vinci au musée du Louvre : interprétation d’une image de rêve. Léonard de Vinci a fait de nombreuses esquisses de ce tableau, et même le tableau définitif est partiellement une esquisse, car tout le fond intermédiaire entre les montagnes et le premier plan est inachevé, tout comme la robe de Sainte Anne. D’autres exemples de non finito sont fournis par Manet et par les impressionnistes à la suite de Manet. Dans son cours du Collège de France daté du 24 février 1999, qui fait partie d’un ensemble de cours publiés sous le titre Manet, une révolution symbolique (Raisons d’agir/Seuil, 2013), Bourdieu nous livre une réflexion stimulante sur la finition des œuvres, notion complexe à laquelle il applique sa méthode « réflexive » en ayant recours à sa propre expérience dans le domaine de l’écriture.

Un premier aspect de la finition, le plus trivial, mais peut-être aussi le plus préoccupant pour l’auteur d’une oeuvre, au moins dans le cas de l’écriture, concerne le travail par lequel il s’applique à  éliminer les erreurs voyantes, certes dans l’idée de parer à une possible critique du public, mais surtout dans le désir, toujours déçu, d’atteindre un idéal de perfection. D’où le stade des relectures, au pluriel, tâche ingrate : Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. A cet égard, Bourdieu va droit à une conclusion déprimante : « On n’éprouve pas de plaisir avec un livre quand on le fait (c’est très dur), mais le livre achevé c’est encore plus terrifiant parce qu’il a cette espèce de fini qui lui donne un côté fatal – les erreurs sont là, elles ne peuvent pas être corrigées, on les voit tout de suite alors qu’on ne les a pas vues avant, etc. » (Manet, une révolution symbolique, p. 205). Ces remarques ont la vérité du vécu. Après le passage par l’imprimeur, malgré les relectures, il y a en effet quelque chose d’irrémédiable dans la persistance de scories si visibles qu’on ne les a pas vues : redondances non repérées, fautes de frappe, coquilles diverses, d’autant plus difficiles à maîtriser qu’il existe de moins en moins de typographes pour y jeter un regard extérieur. Celui qui relit son propre texte a du mal à le voir tel qu’il est, il en gomme mentalement les erreurs en le relisant dans sa tête, il a tendance à le relire non tel qu’il est mais tel qu’il devrait être. Mais son aveuglement cesse dès le passage par l’imprimeur, comme si un autre l’avait écrit, et les erreurs qui deviennent des fautes lui sautent alors aux yeux, il se met à en exagérer la visibilité et l’évidence, et, pour renchérir sur ce que dit Bourdieu, elles lui apparaissent aussitôt « comme le nez au milieu de la figure » et comme la verrue sur le nez.
Il arrive ainsi que des bévues passent au travers de tous les contrôles jusqu’au stade final : tel a été le cas d’un timbre-poste émis en 1937 à 4,4 millions d’exemplaires, représentant le visage de Descartes imité du célèbre portait de Frans Hals, avec en arrière-plan l’inscription Discours sur la méthode, pour commémorer le trois-centième anniversaire du Discours de la méthode, erreur rectifiée deux semaines plus tard par une nouvelle émission à 5 millions d’exemplaires.

Bourdieu inclut dans la finition la lecture des épreuves de livres, en jouant sur le mot épreuve : « si la lecture des épreuves de livres, par exemple, est une épreuve très angoissante, c’est qu’elle marque cette ligne invisible où la chose cesse d’être privée. » A vrai dire, on peut se demander si le passage crucial se situe entre le privé et le public, ou s’il ne se situe pas plutôt entre le provisoire et le définitif. Bourdieu lui-même en donne un exemple dans le domaine universitaire en comparant la publication d’un article à la soutenance d’une thèse. « Un des effets terribles de la thèse à l’ancienne […] est que ce passage de la ligne devenait quelque chose d’extraordinaire : cela devenait une montagne […] d’autant plus qu’il y avait un interdit académique  –  dont on ne sait pas s’il a jamais été appliqué, mais qui en tout cas fonctionnait dans la tête à la fois des impétrants et des juges – selon lequel on ne devait rien publier avant le moment solennel de la thèse […] Une des manières de contourner, ou au moins de contrôler tant bien que mal ce passage, c’est de monnayer l’absolu, c’est-à-dire, au lieu de faire tout ou rien (« Je ferai le livre ultime, final, définitif », comme on dit souvent quand on est jeune), de faire des tas de petits articles, auxquels on n’attache pas beaucoup d’importance, qui sont des esquisses, et de les publier le plus possible. » Bourdieu fait un parallèle implicite entre ce mode de production universitaire et celui des impressionnistes qui ont initié une manière de peindre telle que « l’on peut faire, en beaucoup moins de temps, des choses qui demandaient des mois. Ils mettent en question la valeur – valeur-travail, valeur d’usage, valeur d’échange – qui est l’objet de grandes discussions et d’interrogations : ils peignent vite, ils bâclent parfois, et pourtant leurs tableaux atteindront des prix importants. » (Manet, une révolution symbolique, p. 148-149).

Cette remarque sur l’économie du non-fini (l’économie, c’est-à-dire la maximisation du résultat obtenu par rapport au travail fourni) donne à penser que le succès de ce mode de production peut être dû à une concordance, voire une connivence,  entre d’une part l’intérêt des producteurs, en l’occurrence les peintres ou certains d’entre eux, et d’autre part l’intérêt de ceux qui « reçoivent » les œuvres (les acheteurs, les spectateurs, tous les amateurs et connaisseurs), qui ont aujourd’hui une prédilection pour ce qui leur apparaît souvent à tort comme le plus précieux, c’est-à-dire la spontanéité du premier geste pictural. Si l’on examine un instant l’intérêt des critiques et des historiens de l’art, on constate qu’ils sont attirés par la possibilité d’entrer dans le processus de création, ce que le non-fini et ses esquisses permettent plus facilement que le fini. Dans l’attrait du non-fini entrent en jeu diverses motivations, par exemple la curiosité suscitée par les repentirs des créateurs. Dans l’exposition de 2012 consacrée par le Louvre à la Sainte Anne de Léonard de Vinci (voir ci-dessus), l’étude des repentirs, rendue possible grâce aux rayons X, tenait une place relativement importante. Plus généralement, par rapport au fini qui donne la primauté au dessin (il primato del disegno) et qui lisse la matière, le non-fini pictural réévalue la touche et à  la couleur. En ce qui concerne la littérature, les critiques professionnels sont désormais séduits par les repentirs que révèlent les manuscrits. Ils élaborent par ailleurs des statistiques sur les répétitions de l’auteur (une approche aujourd’hui vulgarisée au point de s’étendre à l’étude des discours politiques par les politologues), pour réduire la complexité de ce qui est dit à la simplicité élémentaire de quelques mots-clés, censés être plus significatifs que le texte élaboré.

Les artistes, les écrivains, auraient-ils tort de rechercher la perfection du poli et de l’achevé ? C’est ce que semble penser Bourdieu – sans doute trop admiratif de Manet et des impressionnistes – en questionnant « l’esthétique du fini ». Il cite Baudelaire qui, dans le Salon de 1845, voit des artistes « consciencieux », recherchant le « trop bien fait », l’excès de perfection, et qui écrit : « Tout le monde peint de mieux en mieux, ce qui nous paraît désolant » (Manet, la révolution symbolique, p.193-194). Cela dit, n’oublions pas que Baudelaire a dédicacé ses Fleurs du mal à Théophile Gautier, grand adepte de la finition, qui a écrit dans Emaux et camées : « Sculpte, lime, cisèle ; / Que ton rêve flottant / Se scelle / Dans le bloc résistant. » Bourdieu cite Baudelaire et son Salon de 1845, et il prend aussi l’exemple du maître de Manet, Couture (p. 202, 204, 207), tel que le présente un livre intitulé Thomas Couture and the eclectic vision, écrit par l’américain Albert Boime, historien de l’art, reprenant l’hypothèse d’un autre critique américain, Joseph C. Sloane (auteur de French painting between the past and the present. Artists, critics and traditions, from 1848 to 1870, Princeton University Press, 1951). Selon cette hypothèse, la révolution impressionniste « aurait consisté essentiellement à constituer en œuvres achevées les esquisses » que les peintres académiques considéraient comme une première étape. Couture, dit Bourdieu, « accordait beaucoup d’attention à la fraîcheur et à la spontanéité de la première impression », mais  il n’a jamais été capable « de s’abandonner entièrement à l’improvisation dans ses œuvres définitives […] Prisonnier de l’esthétique du fini qui s’imposait à lui quand il arrivait à la phase finale de son travail, en un sens – du point de vue des impressionnistes – il gâchait son travail en le finissant à l’extrême ; il identifiait la liberté à la première esquisse, mais il était désorienté lorsqu’il fallait la projeter à grande échelle pour en faire l’œuvre publique, officielle. » Bourdieu ajoute que « le fini refroidit et, en idéalisant, il rend impersonnel et universel, c’est-à-dire universellement présentable : le fini, c’est comme de s’habiller en dimanche, c’est l’habit endimanché […] » Cette remarque (p. 207) lui fait penser à son livre sur la photographie, intitulé Un art moyen. « J’avais montré que les gens ne se laissent pas photographier au naturel et veulent aussitôt prendre la pose, construire une image d’eux-mêmes, mettre leurs plus beaux vêtements, se rendre plus présentables. »
Ce que Bourdieu ne dit pas, c’est qu’à force de soigner la finition, on peut dépasser l’académisme et « l’art pompier » pour parvenir à quelque chose comme l’hyperréalisme, qui n’est pas forcément démodé ni condamné par l’évolution de l’art.

Généalogie d’Emma Greder (Hégenheim 1902-Thann 1991)

 

Cette courte généalogie, consacrée à Emma Greder (grand-mère maternelle de Dominique Thiébaut Lemaire) et à la famille de celle-ci, de religion catholique, originaire de Hégenheim dans le sud de l’Alsace, complète l’article de Libres Feuillets publié le 10 novembre 2012, intitulé « Une famille alsacienne dans les guerres des XIXe et XXe siècles ». Hégenheim est proche de Bâle, de même que les autres communes mentionnées (Brinckheim, Leymen, Wentzwiller…)
Cette généalogie retrace une trajectoire familiale typique de cette période, que l’on trouve dans d’autres régions, lorsque la population a évolué de l’agriculture à l’artisanat et au commerce, puis vers des activités dites intellectuelles.
Les sources utilisées sont l’état civil (archives départementales du Haut-Rhin sur internet) et les inscriptions sur les tombes au cimetière de Hégenheim. Il est à noter qu’au XIXe siècle, avant l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne, à Hégenheim par exemple, les actes d’état civil, rédigés en français, indiquent qu’ils faisaient aussi l’objet d’une lecture en allemand.

De 1800 à Emile Greder (1857-1915)

Fridolin Greder, cultivateur, et Anne Marie Riehr (décédée à Hégenheim le 30 avril 1812 à l’âge de 52 ans) sont les parents de Marie Anne et Henry Greder :
— Marie Anne Greder s’est mariée avec Remi Greder, journalier fils de cultivateur ; de ce mariage est née à Hégenheim le 20 juillet 1828 Madeleine Greder (acte sur internet dans les actes de naissance de Hégenheim 1810-1852, photo 227) ; fille de feu Remi Greder et de Marie Anne Greder, survivante, Madeleine Greder, couturière célibataire, est la mère de Jacques Greder (né à Hégenheim le 25 juillet 1850), qui s’est marié avec Anne Schaub ; cette filiation continue jusqu’à nos jours (voir geneanet, arbre de Guy Baeumlin) ;
— Henry Greder (Hégenheim 1er décembre 1799-Bâle 17 avril 1839), cultivateur, par la suite journalier, s’est marié à Hégenheim le 16 janvier 1824, devant le maire Jean Greder, avec Marie Anne Ritti ou Ritty (née à Leymen le 1er janvier 1798), fille de Jacques (maçon décédé à Leymen le 9 mai 1814 à l’âge de 50 ans) et de Catherine Menweg (décédée à Leymen le 22 juillet 1814 au même âge), en présence de deux cultivateurs et de deux journaliers. L’acte de mariage se trouve dans les actes de mariage de Hégenheim 1793-1828 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photos 300-301). Henri Greder, journalier, est mort à  Bâle où il travaillait.

Fils d’Henry et de Marie Anne Ritti, Henry Greder est né à Hégenheim le 7 mars 1826 à Hégenheim (où il est mort le 24 décembre 1888). Sa naissance a été déclarée par son père, cultivateur, devant le maire Jean Greder, en présence des deux témoins Blaise Stark et George Boesinger, journaliers. Cet acte se trouve dans les actes de naissance de Hégenheim 1810-1852 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photo 203 du registre). Fils d’Henri, décédé, et de Marie Anne Ritti, sans profession, Henri Greder, maçon, domicilié à Hégenheim, s’est marié à Hégenheim le 22 mai 1854 devant le maire Jean Ulric Frisch avec Anne Marie Bachmann (née à Hégenheim le 29 octobre 1829), fille de Joseph (décédé à Hégenheim le 20 février 1852), tonnelier, et de Christine Frey, domiciliée à Hégenheim, en présence des témoins suivants, domiciliés à Hégenheim :
— François Joseph Mislin âgé de 63 ans, cultivateur, oncle par alliance de la mariée ;
— Jacques Mislin, âgé de 30 ans, charpentier, cousin germain de la mariée;
— Joseph Schmitt, âgé de 49 ans, tisserand, non parent ;
— Jean Mislin, âgé de 33 ans, cordonnier, non parent.
Tous ont signé, sauf la mère de la mariée.
Cet acte se trouve dans les actes de mariage de Hégenheim 1829-1862 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photos 303 et 304, mariage n° 5 de 1854).
Ont été maçons eux aussi Georges Greder, frère d’Henri Greder, et Jean Fellmann, beau-frère d’Henri Greder :
— Georges Greder (Hégenheim 12 novembre 1827-Hégenheim 5 février 1869) s’est marié à Hégenheim le 29 juin 1864 devant le maire Jean Ulric Frisch avec Catherine Boesinger (née à Hégenheim le 24 avril 1835), sans profession, fille de Georges Boesinger, agent de police ; l’acte se trouve dans les actes de mariage de Hégenheim 1863-1872 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photo 11) ;
— Jean Fellmann (né à Hégenheim le 18 juillet 1828), maçon comme son père Jean Fellmann, s’est marié à Hégenheim le 24 mai 1858 devant le maire Jean Ulric Frisch avec Thérèse Greder (Hégenheim 15 décembre 1832-Hégenheim 21 novembre 1866), soeur d’Henri et Georges Greder ; l’acte se trouve dans les actes de mariage de Hégenheim 1829-1862 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photo 341).

Henri, maçon, et Anne Marie Bachmann sont les parents de :
— Emile Greder (né à Hégenheim le 16 février 1857/acte du 17, décédé en 1915 : date du décès sur sa tombe), commerçant, qui s’est marié deux fois, d’abord avec Rosalie Schmitt, puis avec Rosalie Monique Wanner (voir ci-après) ;
— Marie Anne Greder (née à Hégenheim le 1er octobre 1860) ;
— Madeleine Greder (Hégenheim 21 juin 1862-Hésingue 30 mai 1957) ;
— Rosalie Greder (Hégenheim 24 avril 1865-Hégenheim 6 février 1945) ;
— Joseph Greder (né à Hégenheim le 4 janvier 1868).

Descendance d’Emile Greder (premier mariage)

Emile Greder s’est marié en premières noces à Hégenheim le 15 juillet 1878 (mariage n° 13) avec Rosalie Schmitt, fille de Jacques Schmitt et de Marie-Eve Neuhaus. Du mariage Greder-Schmitt sont nés à Hégenheim :
—  Rosalie Greder (née le 8 septembre 1878 : photo 204 des actes de naissance 1873-1882 sur internet) ;
— Eugène Greder (né le 18 novembre 1882/acte de naissance n°65, décédé à Hégenheim le 4 novembre 1960) ;
— Edouard Greder (né le 19 septembre 1887 : photos 230 et 239 des actes de naissance 1883-1892 sur internet).
Eugène Greder s’est marié avec Joséphine Charron (1885-1953), fille de François Charron (1850-1898) et de Marie-Eve Latschat (1853-1938). Emile et Eugène Greder ont créé à Hégenheim un petit « supermarché » avant la lettre.

Les enfants d’Eugène Greder et de Joséphine Charron sont René, Jeanne, Bernard, Yvonne, Odile, Agnès, Paulette :
— René Greder (1908-1997), négociant en vin avec son frère Bernard, dont l’entreprise subsiste à Hégenheim sous le nom de vinothèque « Les caves Greder », s’est marié avec Rose Perrotin (1917-1995) ; de ce mariage est née en 1946 Colette Greder, chanteuse et comédienne à Bâle (voir sur internet la biographie de Colette Greder par elle-même);
— Jeanne Greder (1909-1997) s’est mariée avec Lucien Eckert (1909-1993), boucher-charcutier, fils d’Adolphe (1875-1951) et de Joséphine Brom (1882-1969) ;
— Bernard Greder (1912-1982), négociant en vin avec son frère René, s’est marié avec Alice Schoeffel (1914-1993) ; de ce mariage est né en 1941 François Greder, qui a été directeur salarié des charcuteries industrielles Maurer, placé à ce poste par le groupe bâlois Bell ; les dirigeants des « Caves Greder » sont aujourd’hui François et Florian Greder ;
— Yvonne Greder (1920-1997) s’est mariée avec Albert Schmitt (1909-1995), secrétaire de mairie à Hégenheim, fils de Joseph Albert (1866-1934) ;
— Odile Greder (Hégenheim 21 avril 1924-Saint-Louis 30 novembre 2011) s’est mariée avec Paul Immelin (1927-2005), entrepreneur en matériaux de construction ;
— Agnès Greder (née en 1927) s’est mariée avec Joseph Boesinger (1924-2013) ; ces époux ont repris la direction de la grande épicerie Greder à Hégenheim ; ils ont eu deux fils médecins, Pascal et Frédéric ; Jacques, fils de Pascal, est diplômé de l’Ecole polytechnique de Lausanne ;
— Paulette Greder (1931-2002) s’est mariée avec Lucien Gutzwiller, dirigeant de l’entreprise familiale du même nom (sanitaire et chauffage), fils de Louis (1899-1975), fondateur de l’entreprise, et de Marie Gasser (1899-1982). Du mariage Gutzwiller-Greder est née le 13 mars 1959 Catherine Gutzwiller, seconde épouse de René Lintzentritt, divorcé de Marie-Odile Hillenweck fille d’Emma Greder : voir ci-dessous.

Descendance d’Emile Greder (second mariage)

Emile Greder s’est marié en secondes noces avec Rosalie Monique Wanner (Rose Wanner sur l’inscription funéraire), née à Wentzwiller près de Hégenheim le 4 mai 1876 (douzième naissance de l’année d’après le registre d’état civil), décédée en 1918 (date du décès inscrite sur sa tombe).

Les parents de Rosalie Monique (Rose Monique ou Rose) sont François Joseph Wanner, cultivateur (né à Wentzwiller le 11 juillet 1830, de François Joseph, cultivateur, et de Catherine Heyer) et Thérèse Wanner (née à Wentzwiller le 26 avril 1836 de Joseph Wanner, cultivateur, et de Madeleine Schumacher). Ils se sont mariés à Wentzwiller le 5 mai 1865 (mariage n° 4 sur le registre d’état civil), en présence de quatre témoins, dont Jacques Wanner, charron, oncle du marié, et Joseph Schaeffer, instituteur, le maire étant Joseph Boesinger. Les présents ont tous signé, sauf la mère de la mariée.
François Joseph Wanner et Thérèse Wanner sont les parents de plusieurs autres enfants nés à Wentzwiller :
— François Joseph né le 9 février 1866 ;
— Marie Claude née le 20 mars 1867 ;
— Catherine née le 23 avril 1869 ;
— Jean né le 14 novembre 1870 ;
— Anton ou Antoine né le 26 mars 1874 ;
— Martin (né le 8 mai 1879) qui s’est marié avec Gertrude Stoecklin (née à Brinckheim dans le département du Haut-Rhin le 27 janvier 1888).

Du mariage entre Emile Greder et Rosalie Monique Wanner est née Emma Greder (Hégenheim 29 mars 1902-Thann 22 juillet 1991), qui a épousé à Hégenheim le 11 mai 1923 Thiébaut (César Jean Thiébaut Marie) Hillenweck (Thann 3 août 1894-Mulhouse 16 septembre 1971), fils de Jean Hillenweck, menuisier, et de Catherine Bruckert. Les époux Hillenweck-Greder ont eu trois filles : Monique épouse Lemaire (1924-1983), Léonie épouse Leicher (1927-2017) et Marie-Odile épouse Lintzentritt puis Codiroli (née en 1941).
A la date de son mariage, Thiébaut Hillenweck, titulaire de l’équivalent allemand du baccalauréat, rédacteur (de journal), demeurait à Colmar. A la date de la naissance de leur fille aînée, en 1924, Thiébaut Hillenweck et Emma Greder habitaient à Thann 18 rue de la Halle, où demeuraient aussi les parents de Thiébaut Hillenweck. Par la suite, ils ont vécu jusqu’à la fin de leur vie dans cette maison située au bord de la Thur près de l’ancienne halle aux blés, aujourd’hui musée. Thiébaut Hillenweck, enrôlé volontaire dans l’armée française pendant la guerre de 1914-1918, a été journaliste à Colmar et à Thann, commerçant (vente de lait) à Mulhouse, puis comptable, papetier libraire et débitant de tabac à Thann, sous-lieutenant dans l’armée française en 1939. Il a été expulsé d’Alsace par les Allemands en 1940-1945 avec sa famille, et il a trouvé refuge d’abord à Muret près de Toulouse, puis à Ovanches en Haut-Saône. A partir de 1945, il a repris ses activités commerciales à Thann avec son épouse.
L’auteur de cette généalogie se souvient notamment que ses grands-parents maternels, appelés « bon papa » et « bonne maman » par leurs petits-enfants, lui ont offert peu après sa parution un Littré édité en 1967 par Gallimard et Hachette en sept volumes, qu’ils ont offert aussi au filleul d’Emma, Alain Colmerauer (1941-2017), devenu par la suite un informaticien renommé, correspondant de l’Académie des sciences. ils avaient plaisir à faire des cadeaux à leurs proches, et ils aimaient leur métier.

Dominique Thiébaut Lemaire

Envie et justice en politique

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Dans un entretien publié le 14 octobre 2017 par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, le Président de la République française (dont la photo, en couverture de ce numéro, est encadrée par deux citations tirées de l’entretien : « Ich bin nicht arrogant », je ne suis pas arrogant, et « Ich sage und tue, was ich mag », je dis et fais ce que je veux), a donné une dimension politique à quelques passions, l’orgueil, l’ambition et surtout l’envie (traduite par « jalousie » dans la version française), dans une dénonciation visant « le triste réflexe de l’envie française qui paralyse notre pays », en réponse à une question relative aux réactions négatives suscitées par la suppression de l’impôt français sur la fortune mobilière.

Précisons en passant, parce que beaucoup l’ignorent ou feignent de l’ignorer, que l’impôt sur la fortune a été institué en France notamment parce qu’il existait à cette époque en Allemagne et ailleurs.

Le Président a expliqué en substance qu’il assume cette mesure de suppression ; qu’il est issu d’une famille n’appartenant pas à l’élite politique ou bancaire, mais à la classe moyenne de province ; qu’il ne serait pas arrivé à la présidence, si on lui avait dit que la réussite est un mal, ou si on avait mis des barrières sur son chemin ; qu’il veut que les jeunes puissent réussir en France, que ce soit dans leur vie familiale, dans l’art ou dans la création d’une entreprise ; qu’on ne peut pas créer d’emplois sans entrepreneurs…

Manifestement, l’envie dont il est question est principalement celle que provoque le succès économique et financier. Mais, comme l’a fait observer Descartes dans les articles 182 et 183 des Passions de l’âme, ce qui est en jeu dans l’envie, c’est moins la question de la richesse que celle du mérite : l’envie étant une tristesse « qui vient de ce qu’on voit arriver du bien à ceux qu’on pense en être indignes », par exemple lorsque ce bien peut se convertir en mal entre leurs mains. Descartes va jusqu’à écrire que cette passion est juste et excusable si la haine qu’elle contient est motivée par la mauvaise distribution du bien qu’on envie à d’autres. En ce sens, elle est liée à la passion de la justice égalitaire particulièrement sensible chez certains peuples ou dans certaines situations.

Freud a bien vu ce lien essentiel, dont il parle dans ses Essais de psychanalyse (deuxième partie : « Psychologie des masses et analyse du moi »), en partant du sentiment de « jalousie » par lequel l’enfant, dans une famille, commence par accueillir l’arrivée d’un plus petit. « La première exigence qui naît de cette réaction, écrit Freud, est celle de justice, de traitement égal pour tous. »

Hormis l’exigence de juste distribution des biens, l’envie est une passion mauvaise, et elle l’est particulièrement lorsqu’elle naît de faux clivages comme celui par lequel on cherche à opposer les générations, comme si les jeunes n’étaient pas destinés à vieillir, comme si les vieux n’avaient pas été jeunes, et comme s’il n’existait entre eux ni amour ni solidarité naturelle et familiale. Elle crée de même un faux conflit entre les fonctionnaires et les salariés du secteur privé, incités à un ressentiment réciproque où chaque catégorie ne voit que les avantages de l’autre et ses propres désavantages. Ceux qui gagnent moins oublient les protections dont ils jouissent en contrepartie, et ceux qui sont moins protégés oublient qu’ils gagnent davantage.

Les acteurs politiques, en principe chargés du bien commun, devraient avoir la sagesse d’apaiser ces antagonismes, mais on en voit qui, au contraire, les attisent, par intérêt personnel, égocentrisme ou méconnaissance.

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Macron, Hamon et Mélenchon

 

Descendus dans l’arène ainsi que des Curiaces
La faiblesse les guette avec ses incuries
Peut-être faudrait-il qu’ils aient l’air moins candide
Et le cœur mieux armé ces triples candidats

De concert ils battraient l’adversaire coriace
Et son conservatisme encombré de scories
Mais ils sont divisés leur désunion les bride
Et les oppose entre eux dans cette corrida

Chacun se croit meilleur on connaît cette espèce
Ils auront beau montrer qu’ils ont de la vaillance
La qualité première est d’être clairvoyant

Ils feraient mieux de lire ou relire la pièce
Tragique où nous voyons un trio défaillant
Périr à trois contre un faute de faire alliance

La désunion de ces candidats à l’élection présidentielle fait penser au combat symbolique qui, dans Horace de Corneille (acte IV, scène 2), oppose les trois Curiaces à leur adversaire
Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d’eux,
[Qui] sait bien se tirer d’un pas si dangereux ;
Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
Divise adroitement trois frères qu’elle abuse.
Chacun le suit d’un pas ou plus ou moins pressé,
Selon qu’il se rencontre ou plus ou moins blessé…
Horace, les voyant l’un de l’autre écartés,
Se retourne, et déjà les croit demi-domptés :
Il attend le premier…
L’autre, tout indigné qu’il ait osé l’attendre,
En vain en l’attaquant fait paraître un grand cœur ;
Le sang qu’il a perdu ralentit sa vigueur.
Albe à son tour commence à craindre un sort contraire ;
Elle crie au second qu’il secoure son frère :
Il se hâte et s’épuise en efforts superflus ;
Il trouve en les joignant que son frère n’est plus…
Son courage sans force est un débile appui ;
Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui…
Comme notre héros se voit près d’achever,
C’est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver :
 » j’en viens d’immoler deux aux mânes de mes frères ;
Rome aura le dernier de mes trois adversaires,
C’est à ses intérêts que je vais l’immoler,  »
Dit-il ; et tout d’un temps on le voit y voler.
La victoire entre eux deux n’était pas incertaine ;
L’Albain percé de coups ne se traînait qu’à peine…

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les nus antiques, idéalisme, réalisme et liberté

 

Lisses parfaitement dans leur nudité glabre
En marbre de Paros avivant leur éclat
Ces statues magnifient le corps et le célèbrent
On ne peut les voyant dire d’elles c’est laid

Douées de proportions produites par les nombres
Harmonie d’où provient leur durable renom
Aphrodite accroupie ou Vénus qui se cambre
Elles ne sont en rien danseuses de cancan

Ce n’est pas d’aujourd’hui que les femmes s’épilent
Et le sculpteur jadis éliminait leurs poils
Pour créer des beautés dignes d’une acropole

Hercule quant à lui montre ses testicules
De grosseur inégale au naturel tels quels
Sous la toison pubienne et le pénis tranquille

 

Dans ce monde où la pruderie religieuse est de retour, les statues gréco-romaines semblent militer pour la liberté du corps. Mais si les statues des déesses de l’antiquité sont nues, elles ne sont pas « à poil ». Elles montrent des aisselles et des pubis toujours lisses et polis. Les femmes de cette époque, à l’opposé des hommes, préféraient éliminer leur pilosité, en utilisant pour ce faire le rasoir, les produits dépilatoires, et même la flamme. Aristophane les fait parler sur ce sujet : « Tu ne le verras pas couvert de poils, mais épilé à la lampe »  (Lysistrata, 824-828), dit l’une d’elles à propos de son sexe, son « sakandros », littéralement son « sac pour l’homme » ; une autre fait l’éloge de la lampe : « Seule tu éclaires les secrets recoins de nos cuisses, flambant le poil qui y fleurit » (L’Assemblée des femmes, 12-14). A l’opposé, les statues masculines de la même époque conservent leur pilosité pubienne. Un article du journal Le Monde du 29 août 2016 intitulé « De l’asymétrie chez les valseuses » nous informe que dans son Histoire de l’art de l’antiquité, datant de 1764, l’historien et archéologue allemand Winckelmann a noté : « Les parties naturelles ont aussi leurs beautés particulières dans les figures antiques. En ce qui concerne les testicules, le gauche est toujours plus gros que le droit, ainsi qu’on l’a remarqué dans la nature. » Ce fait a été confirmé par une étude publiée en 1976 par la revue scientifique Nature, sous la signature d’un médecin britannique, Chris McManus, qui a étudié une centaine de statues dans les musées. Il s’avère que les sculpteurs de l’antiquité taillaient effectivement le testicule gauche plus bas et plus gros. Cela dit, une étude hongkongaise publiée en 1960 dans le Journal of Anatomy, fondée sur l’examen de 500 hommes, a conclu que si le testicule de droite est (au moins deux fois sur trois) plus haut chez les droitiers, cette proportion s’inverse chez les gauchers. Bref, le sujet relève de la science !

Dominique Thiébaut Lemaire

Montaigne, Chateaubriand, Hersart de la Villemarqué, Loti, Henry Bordeaux, Martin du Gard, Stephan Zweig, Claudel, dans Quatre familles dans les guerres. Par Dominique Thiébaut Lemaire.

Quatre familles dans les guerres, livre de Dominique Thiébaut Lemaire et de Maryvonne Lemaire Scavennec, publié en 2014, qui a pour cadre géographique Thann en Alsace, La Bresse dans les Vosges, et Rosporden en Bretagne, a fait l’objet d’une présentation dans un article de Libres Feuillets daté du 14 avril 2014, intitulé Quatre familles dans les guerres (Vosges, Alsace, Bretagne). Plusieurs écrivains sont évoqués dans ce livre, en lien avec l’histoire qui y est racontée.

Montaigne à Thann en 1580 (p. 22-23)

En 1580, Montaigne entreprend un voyage de 17 mois à travers la Lorraine, la Suisse, l’Allemagne et l’Italie, pour soigner dans diverses villes d’eaux sa gravelle, c’est-à-dire ses coliques néphrétiques ; mais aussi, sans doute, pour s’éloigner des guerres de religion en France. La première partie de son journal de voyage a été rédigée par un secrétaire, la deuxième par lui-même en italien. Les voyageurs, depuis Soissons, sont passés par Domrémy, village de Jeanne d’Arc, et se sont arrêtés en particulier pendant onze jours aux eaux de Plombières près de Remiremont dans les Vosges. A Remiremont, les chanoinesses, en conflit avec le duc de Lorraine qui voulait mettre fin à leur indépendance, ont demandé à Montaigne de plaider leur cause à Rome, le Saint-Siège les ayant constamment soutenues dans le passé. Mais, cette fois, Rome a tranché en faveur du duc, et le siège abbatial est devenu le monopole de la maison de Lorraine. En route vers Bâle, Munich, Venise et Rome, Montaigne est passé dans le sud de l’Alsace, à Thann, dont le vignoble lui a inspiré des appréciations élogieuses :
« Tane… ville d’Allemagne, sujette à l’Empereur, très belle. Lendemain au matin, trouvâmes une belle et grande plaine flanquée à main gauche de coteaux pleins de vignes, les plus belles et les mieux cultivées, et en telle étendue, que les Gascons qui étaient là disaient n’en avoir jamais vu tant de suite. » En septembre 1581, après son séjour de cinq mois à Rome, Montaigne reçoit aux bains de Lucques la nouvelle qu’il a été élu maire de Bordeaux. Il prend alors le chemin du retour.

Chateaubriand et les chanoinesses de Remiremont (p. 7-8), à la veille de la Révolution

On connaît les pages célèbres de Chateaubriand sur sa jeunesse et celle de sa sœur Lucile au château de Combourg en Bretagne. Dans ses Mémoires d’outre-tombe, il est aussi question de Lucile à d’autres moments de sa vie, en particulier quand, juste avant la Révolution, elle a fait partie du chapitre de l’Argentière et qu’elle a essayé sans succès de devenir chanoinesse du chapitre de Remiremont, dont dépendait en grande partie la vallée de La Bresse.
Sous l’Ancien Régime, ce genre d’institution accueillait les filles nobles qui y étaient assurées d’un revenu et d’un statut social élevé. Pour y être admises, elles devaient faire la preuve de leurs quartiers de noblesse. Un généalogiste examinait attentivement les dossiers. Il est intéressant de noter que les Chateaubriand, en dépit de leurs grandes prétentions nobiliaires, n’ont pu faire admettre Lucile à Remiremont, car il fallait des preuves de noblesse complètes des deux côtés, dans l’ascendance non seulement masculine comme en Bretagne, mais aussi féminine, conformément à la règle de la généalogie germanique dont Voltaire s’est moqué dans Candide. Ces chanoinesses, qui habitaient en ville (d’où la beauté des maisons de Remiremont encore aujourd’hui), étaient libres de renoncer à leur condition pour se marier.

Hersart de la Villemarqué, le Barzaz Breiz et la famille Scavennec (p. 91 et annexe 3.2)

Jacques Scavennec, cultivateur, s’est marié à Bannalec près de Rosporden en 1872 avec Marguerite Rouat, fille de Louis Rouat et d’Anne Guéguen, cultivateurs. Les époux Scavennec-Rouat sont les arrière-grands-parents Scavennec de Maryvonne Lemaire Scavennec. Dans la proche famille d’Anne Guéguen, mère de Marguerite Rouat, les chercheurs ont identifié des informateurs de Théodore Hersart de la Villemarqué, grâce auxquels celui-ci a composé son Barzaz Breiz, recueil de poèmes bretons chantés, traduits en français, annotés et publiés par lui au XIXe siècle. La résidence familiale de l’auteur du Barzaz Breiz, ancien élève de l’Ecole des chartes, se trouvait à Nizon (aujourd’hui Pont-Aven) et à Quimperlé.
Anne Guéguen est une sœur de :
–  Joseph Pierre Guéguen, qui s’est marié à Nizon en 1831 avec Perrine Michelet, et qui a été cultivateur à Nizon/Tremalo avec son épouse ;
–  Marguerite Guéguen, qui a épousé à Nizon en 1827 Silvestre Le Naour, cultivateur.
D’après les notes laissées par la mère de Théodore de La Villemarqué sur les informateurs de son fils, Perrine Guéguen née Michelet aurait chanté en breton à l’auteur du Barzaz Breiz « Héloïse et Abailard », et Marguerite Guéguen « Aussi riche que le marquis de Pontcalec ». Ces chants se trouvent dans le Barzaz Breiz, le premier sous le même titre, le second intitulé « La Croix du  chemin ». Pierre Michelet frère de Perrine Guéguen née Michelet aurait fourni le chant intitulé « Les Séries ».

Pierre Loti et Rosporden (p. 37-38)

Julien Viaud (Rochefort 1850-Hendaye 1923), officier de marine, alias Pierre Loti, écrivain, qui s’est inspiré de ses voyages, a tiré parti, dans certaines de ses œuvres, de la connaissance qu’il avait de régions françaises telles que la Bretagne. Rosporden, qu’il dénomme Toulven, est le lieu auquel se rattache l’histoire de Mon frère Yves (1883), un ami marin qui s’appelait en réalité Pierre Le Cor. Celui-ci s’est marié à Rosporden en 1877 avec une native du lieu. Il y a fait construire une maison dont Loti a rédigé lui-même le descriptif. Passé premier maître en 1886 grâce aux relations de Loti, Pierre Le Cor a quitté la marine en 1892. Il s’est retiré à Rosporden en ayant tendance à oublier ses bonnes résolutions de tempérance. Dans ses notations sur Toulven, l’écrivain ne laisse pas de doute sur le fait qu’il s’agit de Rosporden. Il évoque la flèche en granit de l’église au bord des étangs formés par l’Aven. Il évoque aussi les pardons, tels que celui de Bonne-Nouvelle et celui de Saint-Eloi dont la chapelle, précise-t-il, « ne s’ouvre qu’une fois l’an, pour le pardon des chevaux, qui viennent tous alentour, à l’heure d’une messe basse qu’on dit là pour eux ».

La région de Thann vue par Henry Bordeaux pendant la guerre de 1914-1918 (p. 27-29)

En 1914-1918, plusieurs personnalités sont venues dans la région de Thann, que la France a pu reconquérir dès le début de la guerre sans pouvoir récupérer davantage de terre alsacienne avant 1918. L’un de ces visiteurs, le romancier Henry Bordeaux (élu à l’Académie française en 1919) a publié en 1920 La Résurrection de la chair, première moitié d’une oeuvre intitulée La Jolie fille de Thann, qui évoque cette ville et les combats très meurtriers du « Vieil Armand » (Hartmannswillerkopf en allemand), zone montagneuse près de Thann au-dessus de la plaine d’Alsace.
Propriétaire à Chapareillan près de Grenoble, la mère d’André Bermance, jeune officier tué au Vieil Armand le jour de Noël 1915, a été invitée par la fiancée alsacienne de son fils, Maria Ritzen, fille d’un ingénieur travaillant chez M. Helding, riche industriel de Thann. D’après ce que dit de lui le romancier, M. Helding est Jules Scheurer, imprimeur sur étoffes, dont les deux fils sont morts pour la France en 1915. Henry Bordeaux décrit Thann vue par les yeux de Mme Bermance : « Elle connut Thann, si jolie au débouché de la vallée, à l’entrée de la plaine, au bord de la Thur, effilant, entre les derniers contreforts arrondis des Vosges, la flèche ajourée de Saint-Thiébaut qui se dresse en l’air si aiguë, si mince, si délicatement ouvragée qu’elle semble appeler les rayons du soleil pour les sertir dans ses pierres comme des diamants. Elle aima ses rues propres et étroites, … son aspect ouvert et aimable jusque dans les ruines, ses vieilles maisons aux toits pointus… » Maria Ritzen, enceinte d’André Bermance, n’ose pas l’avouer à ses parents. Mme Bermance l’emmène à Chapareillan. A la naissance de l’enfant, les rudes villageoises et villageois, d’abord hostiles à l’Alsacienne, changent complètement de sentiment en se passant le nouveau-né de bras en bras. Après la victoire de 1918, Maria Ritzen épouse un jeune industriel de Mulhouse, amoureux d’elle depuis longtemps, et qui a accepté de reconnaître l’enfant.

Roger Martin du Gard et l’été 1914 en Alsace (p. 27)

Roger Martin du Gard, prix Nobel de littérature en 1937, termine la partie intitulée L’Eté 1914 de son roman Les Thibault par la mort de Jacques, l’un des deux fils Thibault, dans la région de Thann-Altkirch où s’est écrasé l’avion du haut duquel il voulait jeter des tracts pacifistes. Après l’accident, le blessé a entendu une discussion entre militaires français : « On devait atteindre Thann, faire un mouvement de conversion, comme ça, un redressement le long du Rhin, pour aller couper les ponts. Mais on s’est trop pressé. On était mal engagé, tu comprends ? On avait voulu aller trop vite… Il a bien fallu battre en retraite… » Finalement, Jacques Thibault, laissé en arrière dans la retraite précipitée des troupes françaises, est abattu par le gendarme qui le gardait et qui voulait fuir sans s’embarrasser de cet homme mal en point tenu pour un espion.
Roger Martin du Gard connaissait l’Alsace du sud par la famille Schlumberger originaire de Guebwiller (ville proche de Thann). Jean Schlumberger et Roger Martin du Gard étaient des amis de Gaston Gallimard et faisaient partie des auteurs de la NRF dont Jean Schlumberger était aussi un fondateur.

Stephan Zweig en Alsace entre les deux guerres mondiales  (p. 29)

Le récit de Stephan Zweig intitulé « Une expérience inoubliable », publié dans Hommes et destins (Belfond, Le Livre de poche, 1999, pour la traduction française), commence par la cathédrale de Strasbourg, et se poursuit par Colmar, où l’auteur admire le retable d’Issenheim, avant de se rendre à Gunsbach où habite Albert Schweitzer. « Sur les flancs des Vosges et sur l’autre versant, le côté allemand où, d’heure en heure, les canons crachaient dans un bruit sourd leurs projectiles toxiques, une lumière vespérale s’étend, paisible, écrit Stephan Zweig. On peut marcher en toute insouciance sur la route qui, il y a quatorze ans encore, n’était plus qu’un tunnel recouvert de paille. » Dans la petite église, Albert Schweitzer joue à l’orgue une cantate de Jean Sébastien Bach. « Une journée aussi achevée, continue Stephan Zweig, permet de retrouver la foi face à l’époque la plus hostile. Mais le train poursuit sa course à travers la terre d’Alsace et voilà que soudain on sursaute, car les noms des gares criés au-dehors éveillent des souvenirs oppressants : Sélestat, Mulhouse, Thann. Ils sont restés dans nos mémoires à travers les bulletins de l’armée : ici 10 000 morts, là 15 000, et là-bas dans les Vosges, dont la silhouette argentée évoque des fantômes errant dans les brumes, 100 000 ou 150 000, tombés sous les baïonnettes, sous les balles, gazés, empoisonnés, victimes d’une haine, d’une guerre fratricides. Et on se reprend à désespérer, incapable de comprendre pourquoi cette même humanité qui produit les chefs-d’œuvre les plus étonnants, les plus inconcevables dans le domaine spirituel, n’a pas appris depuis tant de milliers d’années à maîtriser le secret le plus simple : maintenir vivant l’esprit d’entente entre les hommes de tous horizons qui ont en commun d’aussi impérissables richesses ».

Camille et Paul Claudel, à La Bresse dans les Vosges (annexe 1.5, p. 199-208)

Dans une lettre du 6 décembre 1946, adressée à Eugène Lemaire maire de La Bresse détruite, Paul Claudel écrit ceci :
« Non, Monsieur Le Maire, je n’oublie pas La Bresse ! Comment l’oublierais-je, la chère petite cité de qui le nom de Claudel est inséparable depuis je ne sais combien de générations ? N’est-ce pas sur un de vos registres paroissiaux qu’un chercheur a retrouvé le nom du patriarche Jacques Elophe Claudel, décédé en 1530, et de qui sont issus ou à qui se rattachent presque toutes les familles de la belle vallée ? C’est là qu’au début du siècle dernier, ma courageuse aïeule, restée veuve à la suite du décès accidentel de son mari, éleva une famille de six enfants.
« Mon père, Louis Prosper Claudel, conservateur des hypothèques, n’oublia jamais sa petite patrie, et chaque fois que les vacances le lui permettaient, il emmenait sa famille au cimetière où notre nom se répétait aussi souvent sur les tombes que sur les enseignes de la localité… »
Paul Claudel et Eugène Lemaire grand-père paternel de Dominique Thiébaut Lemaire étaient apparentés, issus d’ascendants communs dont les mariages ont eu lieu en 1726 et 1758.
D’après des souvenirs de Paul Claudel rapportés par Henri Guillemin dans la Revue de Paris, les enfants Claudel, Camille, Louise et Paul, ont passé des vacances d’été vers 1875-1880 à La Bresse, où ils cueillaient des brimbelles (nom vosgien des myrtilles) et se baignaient dans le Lac des Corbeaux. Ils allaient parfois à Docelles, où leur oncle Charles avait une usine de papier, et à Gérardmer où leur oncle Isidore Gegout ancien négociant était buraliste.
Camille Claudel, en août 1885, a passé ses vacances chez son oncle Isidore, mari de Joséphine Claudel. A cette occasion, elle a dessiné au fusain une « femme de Gérardmer » qui se trouve aujourd’hui au musée Eugène Boudin à Honfleur.

Le peintre François Hillenweck (1673-1748). Par Dominique Thiébaut Lemaire

Le peintre François Hillenweck, né et mort à Thann en Alsace, est issu de l’une des plus anciennes familles de cette ville où elle a été présente au moins depuis le XVe siècle, et – par l’une de ses branches – jusqu’à la fin du XXe siècle.
Il a exercé – comme plusieurs membres de sa famille – des fonctions officielles à Thann, en tant que « bangard » (garde du ban des vignes) puis « sénateur » (membre du conseil dirigeant de la cité).

Les sources du présent article sont principalement un article de Libres Feuillets daté du 10 novembre 2012, intitulé Une famille alsacienne dans les guerres des XIXe et XXe siècles ; le ministère de la culture (www.culture.gouv.fr, base Palissy, François Hillenweck) ; et trois articles de Wikipédia intitulés François Hillenweck, Famille Hillenweck et Kientzheim.

Ces œuvres sont un témoignage de la peinture en Alsace dans la première moitié du XVIIIe siècle, époque pour laquelle on a répertorié peu de peintres alsaciens. Elles sont d’inspiration religieuse, marquée par le catholicisme qui, face au protestantisme, prônait le culte de la Vierge et des saints, et fournissait ainsi aux artistes une matière abondante. Il s’agit parfois d’une peinture d’actualité, dans la mesure où certains tableaux de François Hillenweck ont été exécutés au moment où les saints qu’ils représentent ont été béatifiés ou canonisés (par exemple Pie V, Jean Népomucène, Jeanne de Valois). Souvent en médiocre état malgré les restaurations, ces tableaux sur toile se trouvent à Thann, à Guebwiller, et dans les environs de Colmar à Widensolen et à Kientzheim. En ce qui concerne les deux premiers lieux, ce sont des commandes passées par les ordres religieux (Franciscains de Thann, Dominicains de Guebwiller) à l’occasion de la rénovation de leurs églises. Il existait aussi à Kaysersberg près de Kientzheim un couvent de Franciscains, dont les anciens bâtiments ont été transformés en hôpital au XIXe siècle. A Colmar, les anciens bâtiments des Dominicains sont aujourd’hui ceux du musée Unterlinden.

Les tableaux de François Hillenweck à Kientzheim

A Kientzheim (commune englobée à partir du 1er janvier 2016 dans la commune nouvelle de Kaysersberg-Vignoble) se trouvent plusieurs tableaux de ce peintre, dans l’église paroissiale Notre-Dame-des-Douleurs ou Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, qui date de 1722 (mais le chœur est du XVe siècle). Dans cette église, un grand tableau d’autel de 4,60 cm de haut et de 3,20 cm de large, restauré en 1955 par Louis Liechtenauer, représente une descente de croix imitée d’une œuvre de Charles Le Brun qui se trouve au musée des beaux-arts de Rennes. Il provient de l’ancien maître-autel offert, dans les années 1720, par le baron Alexandre Henri de Redwitz et son épouse Wilhelmine Sidonie de Leyen, et par la soeur de celle-ci, Françoise Thérèse de Leyen. François Hillenweck a signé sous les armoiries des donateurs. De plus, on lui attribue un tableau ni daté ni signé (haut de 2,10 m et large de 1,40 m) d’un autel secondaire offert en 1728 par le chirurgien Joseph Ignace Dietrich et son épouse Marie Thérèse née Fronhoffer. Le tableau représentant le martyre de saint Sébastien s’inspire d’une composition de Hans von Aachen. Il a été restauré par le peintre strasbourgeois Claude Bernhart.
Dans la nef de la même église, un ensemble de huit tableaux peints par François Hillenweck évoque des scènes de la vie du Christ, de la Vierge et des saints. Ces huit tableaux représentent la décollation de Jean-Baptiste ; saint Jacques le Majeur (qui était le saint patron des Franciscains de Thann) ; l’adoration des mages ; sainte Elisabeth de Hongrie, franciscaine ; sainte Jeanne de Valois (Jeanne de France), fondatrice de l’Ordre de l’Annonciation d’inspiration franciscaine, béatifiée en 1742 ; le Couronnement de la Vierge ; l’ascension du Christ ; saint Jean Népomucène (béatifié en 1721, canonisé en 1729). Dans cet ensemble, certains tableaux portent la signature du peintre ou ses initiales et un millésime. Celui qui représente l’Adoration des Mages (où l’on peut lire : « Hillenweck pinxit ») est daté de 1738 ; la Décollation de saint Jean Baptiste (où l’on peut lire : « F. H. inv et pinx. »), datée de 1726, porte l’écu du donateur, le secrétaire municipal Antoine Schaffner ; le Couronnement de la Vierge porte la date de 1730 et le nom d’Eva Scherer ; sur le tableau représentant saint Jean Népomucène sont peintes les armoiries du baron Alexandre Henri de Redwitz et de son épouse Wilhelmine Sidonie de Leyen. Cette dernière était dame de l’Ordre de l’Etoile de l’Impératrice Reine de Hongrie, ce qui peut contribuer à expliquer que François Hillenweck ait représenté Elisabeth de Hongrie – en plus du fait que celle-ci est une sainte franciscaine. Veuve depuis 1745, la donatrice est morte le 13 octobre 1770 en son château de Kientzheim, âgée de plus de 100 ans, laissant pour héritière sa soeur célibataire, de deux ans moins âgée qu’elle (sources : les livres numériques google suivants : Journal politique, année 1771, janvier première quinzaine ; la Gazette de France du 24 décembre 1770 p. 417 ; le Mercure de France, 1771, tome I, p.228). Le tableau du Couronnement de la Vierge a été restauré en 1991 par les ateliers Strada à Vincennes, les autres ont été restaurés entre 1996 et 1998 par Claude Bernhart qui a supprimé et remplacé les anciens repeints, refixé la matière picturale et procédé au réentoilage.
Cinq des huit tableaux dont il vient d’être question sont reproduits ci-dessous.
Il est à noter que François Joseph Hillenweck (Thann 1731-Kientzheim 1817), petit-fils de Jean Hillenweck frère du peintre, a été curé de Kientzheim de 1763 à 1791 et de 1802 à 1812. Il y a sa sépulture, dans la chapelle Saint-Félix Sainte Régule. Son tombeau est répertorié dans la base Palissy du ministère de la culture (inventaire général du patrimoine culturel : tombeau du curé François Joseph Hillenweck).

L’art de François Hillenweck

L’art de ce peintre relève d’une esthétique baroque tardive très influencée par le classicisme français. L’ensemble de huit tableaux dans l’église de Kientzheim en donne de bons exemples.
Dans l’Ascension du Christ, les mouvements des bras et des mains expriment l’amour et le regret de la séparation éprouvés par l’assistance qui se presse dans la moitié inférieure du tableau, tandis que le Christ s’élève dans le ciel. Dans l’Adoration des mages, l’Enfant-Jésus pose la main sur la tête chauve de l’un des trois rois. On peut noter par ailleurs l’expressivité des visages féminins idéalisés, rendue notamment par la forme des lèvres, ainsi que par les yeux et les paupières tantôt levés, tantôt baissés dans le recueillement ou la joie contenue, mauvaise dans le cas de Salomé.
En ce qui concerne les couleurs dans les différents tableaux, le peintre les associe de manière caractéristique à chaque personnage : tunique bleue et manteau rouge pour le Christ et pour saint Jacques ; robe rouge et manteau bleu pour sainte Elisabeth ; robe bleu clair et manteau jaune pour sainte Jeanne de Valois ; robe bleu clair et manteau d’un bleu plus soutenu pour la Vierge… La Décollation de saint Jean-Baptiste (comme la Décollation de saint Jacques à Thann) représente le bourreau en rouge et le supplicié en vêtement jaune. Sauf dans ce dernier cas (Jean-Baptiste étant souvent représenté en rouge), les couleurs de François Hillenweck correspondent à celles qui sont habituellement utilisées, telles que le bleu pour la Vierge Marie.

L’Adoration des rois mages

La Décollation de saint Jean-Baptiste

L’Ascension du Christ

Saint Jacques le Majeur

Sainte Elisabeth de Hongrie

Les photographies des tableaux sont de Ralph Hammann.

 

Images de la prostitution (1850-1910) : exposition au Musée d’Orsay. Par Annie Birga

Splendeurs et misères. Images de la prostitution (1850-1910)

 

Le Musée d’Orsay offre, avec la liberté qui caractérise ses choix, une exposition riche en merveilleux tableaux et œuvres graphiques sur ce thème de la prostitution jamais abordé auparavant d’une manière aussi exhaustive.

Certains peintres académiques, comme Gérôme ou Thomas  Couture,  l’un dans le tableau « Phryné devant l’Aréopage », l’autre dans « Les Romains de la décadence », recourent encore aux images pseudo historiques de la prostituée et de l’orgie. Mais, en 1863, Baudelaire dans l’essai « Le Peintre de la vie moderne » fait l’éloge de Constantin Guys, simple illustrateur qui a osé aborder ce que, faisant le compte-rendu du Salon de 1846, il appelait de ses vœux, la représentation du présent, « la saveur amère ou capiteuse du vin de la Vie »

La femme qui travaille n’est plus cantonnée dans sa maison ; il arrive que de jeunes lorettes  cèdent à l’appât de l’argent. L’ambiguïté des attitudes ne permet pas toujours de discerner le vrai du faux. Quelques toiles rendent bien compte de cette hésitation : de Béraud, que ce soit « L’Attente » ou « La Proposition », de Boldini « En traversant la rue », de Valtat « Sur le boulevard (La Parisienne) ». Béraud, précis dont la rue vide prend une dimension quasi métaphysique, Boldini, post macchiaolo, Valtat fauve avant la lettre, et toujours la femme ou la jeune fille  (lorette ?) au cœur de ces tableaux .

Paris est la toile de fond qui sert d’abri ou de cadre au grand commerce de la prostitution. Les peintres rendent la violence de la lumière électrique, les lampions des jardins, l’éclairage des boulevards, les intérieurs des cafés et des brasseries, les théâtres. On citera encore Baudelaire : « Sur ces fonds  magiques, imitant directement les feux de la rampe, s’élève l’image variée de la beauté interlope ».

La salle centrale de l’exposition, où se remarque particulièrement la mise en scène raffinée de Robert Carsen – qui avait si bien travaillé sur le thème de « l’Impressionnisme et la Mode » – est dédiée aux courtisanes, demi-mondaines aux noms célèbres qui ont triomphé, de la Cour du Second Empire à la haute société de la Troisième République. Sculptures de nus voluptueux, « Femme piquée par un serpent »  de Clésinger,  et « La Danseuse » de Falguière, plâtre moulé sur nature (il s’agit de Cléo de Mérode, étoile du Ballet de l’Opéra). Portraits de celles qu’on appelle « les grandes horizontales » : en pied, très élégante dans une robe à volants, « Madame Valtesse de la Bigne » par Gervex ; la comédienne Julia Tahl, aguichante sur un sofa, rebaptisée « Mademoiselle Alice de Lancey » par Carolus-Duran. Un nu de Paul Baudry, « La Perle et la Vague », acheté par l’Impératrice Eugénie en 1863, tandis que, deux ans après, l’Olympia de Manet est refusée au Salon pour immoralité. Serait-ce une prolétaire, elle regarde avec aplomb. Gervex connaît le même refus avec son  « Rolla », pourtant moral si l’on s’en réfère au texte de Musset… Et si bien peint dans ses blancs !  En face du lit du tableau de Gervex, trône un lit, un vrai, sculpté, qui aurait appartenu à la Païva (surnommée le « Passage des Princes »). Petit coup d’œil humoristique dont l’exposition ne manque pas. Le visiteur peut aussi se faire un peu voyeur et regarder les photos osées de l’époque qui circulaient sous le manteau et dont les modèles étaient des prostituées. Quant aux extraits de films, ils sont lestes et comiques.

Les maisons closes n’ont pas de ces splendeurs ni de ces sourires. En littérature le naturalisme de Zola et de Maupassant  montre bien la triste réalité de la vie des filles. Toulouse-Lautrec  a vécu avec elles, il les dessine, il les peint avec sympathie dans leur vie quotidienne, se lavant, se peignant, s’ennuyant, parfois s’aimant. Stupéfiant dessinateur, resté graphique dans sa peinture aux couleurs audacieuses et créateur de compositions hors pair. Quant à Degas, il réalisa une série de monotypes (dessins imprimés), intitulée « Au bordel », que l’emploi du noir et blanc simplifie et renforce à la fois. Il donne aussi de la prostitution une image vraie et  cruelle, celle de vieux messieurs libidineux entourant les jeunes danseuses  au Foyer de l’Opéra.

Ce regard négatif où entre la critique sociale se retrouve chez des lithographes et dessinateurs comme Steinlen et Forain. Prison, hôpital avec le fléau de la syphilis, alcoolisme, déchéance. Van Gogh qui, à La Haye, avait vécu avec une prostituée, prend pour modèle une « pierreuse « (se dit des filles qui arpentent le pavé) et rend bien la tristesse d’un regard douloureux, et le corps dans sa  laideur directe. Il donne deux de ces tableaux à Emile Bernard que ce thème intéresse et qui peint un étrange et fascinant  « Au bordel »

En cette fin de siècle se multiplient les allégories moralisantes comme «  le Char de la Courtisane » de Thomas Couture.  La prostituée dans les dessins symbolistes de Félicien Rops est dangereuse, dominatrice, à double visage.

Le vingtième siècle naissant (l’exposition chronologiquement présentée se clôt en 1910) poursuit le thème, le traitant parfois sur le mode de la mélancolie, comme Picasso dans sa période bleue, une couleur qui s’accorde avec ce sentiment, tantôt et le plus souvent sur le mode de la violence, dénonçant ainsi le côté noir de la prostitution. Femmes vieillies, outrageusement fardées, mal attifées, cernées de traits noirs. En fait on est dans le fauvisme et dans l’expressionnisme, chez Derain, Vlaminck, Kupka, Van Dongen.

Une « Etude pour les Demoiselles d’Avignon » est datée  de 1907. Mais là on entre dans une autre histoire de la peinture.

Annie Birga

Billet : Charles Péguy, intellectuel mais poète

Charles Péguy revit comme intellectuel
Classé à gauche à droite ou bien non-aligné
Mais c’est comme poète et non conceptuel
Qu’il voulait faire face au jugement dernier

A l’heure où sonnera la remise des prix
Lorsqu’à la fin le bien sera récompensé
Ce n’est pas disait-il un discours balancé
Qui réanimera tous ceux qui ont péri

Aucun épigraphiste ou lecteur d’épitaphes
Ne ressuscitera l’existence perdue
Aucun géostratège ou autre géographe
Ne cartographiera le pays disparu

Quand l’homme relevé de la mort de la tombe
Ecartera la pierre ou les fleurs du hallier
Quand il remontera les ruines d’escalier
Où le pied du silence à chaque pas retombe

Ce n’est pas le regard de ses maîtres charnels
Ce ne sont pas les yeux des professeurs d’histoire
Qui le contempleront à l’interrogatoire
Lorsqu’il ira s’asseoir sur les bancs éternels

Ainsi parlait Péguy contre tout maître logue
Politologue anthropologue idéologue
C’est plus haut qu’il pensait avoir un compte à rendre
Il faut l’aimer poète afin de le comprendre

 

Le centième anniversaire de la mort de Péguy au combat en 1914 a fait prendre conscience d’une sorte de résurrection de l’écrivain après un purgatoire dans la seconde moitié du XXe siècle, une fois passée la guerre mondiale de 1939-1945 qui lui avait donné une forte actualité. Tandis que le pétainisme le revendiquait, le général de Gaulle s’est référé à lui, ainsi que Bernanos. Mais par la suite, on l’a accusé absurdement (Bernard-Henry Lévy dans L’idéologie française en 1981) d’être un des fondateurs d’un national-socialisme à la française. A présent, beaucoup se réclament de lui, des journalistes, des essayistes, des philosophes, des historiens, des écrivains de gauche ou de droite : par exemple Edwy Plenel, Jacques Julliard, Yann Moix, Pierre Manent, et même Michel Houellebecq … Alain Finkielkraut lui a consacré un livre, Le Mécontemporain (1992), et ses deux ouvrages récents parlent aussi de lui (L’Identité mallheureuse en 2013, La seule exactitude en 2015). Le titre du dernier est tiré d’une citation de Péguy : « Etre à l’heure, la seule exactitude », citation explicitée par Finkielkraut : les contemporains, vivant soit dans la répétition du passé, soit dans l’annonce de l’avenir, n’habitent pas tous le présent au même moment. On peut se réjouir de voir Péguy revenir sur le devant de la scène, mais c’est sous une forme tronquée, car c’est en prose qu’on évalue, dans un sens ou dans l’autre, l’itinéraire de cet écrivain depuis son soutien actif à la juste cause dans l’affaire Dreyfus jusqu’à son patriotisme religieux (nationalisme dévot pour certains) à la veille d’un conflit mortel, et on évite de parler du poète qui continue à dépasser la compréhension ordinaire des lecteurs. C’est pourtant la poésie de Péguy qui exprime avec le plus de justesse et de nuance sensible les notions dont il est question dans les essais en prose, qui peuvent paraître contestables quand, pour les lire, on n’est pas « à l’heure ».

Récapitulation des articles et billets sur Descartes

Apologues cartésiens. 17 octobre 2013

Auguste, empereur de Rome: exposition à Paris au Grand Palais. Par Maryvonne Lemaire

Moi, Auguste, empereur de Rome. Exposition à Paris au Grand Palais
(19 mars-13 juillet 2014)

Cet article continue la série de ceux que Maryvonne Lemaire a déjà consacrés, dans Libres Feuillets, à l’histoire de l’antiquité grecque et romaine (voir les articles sur les Etrusques,  sur la remise des dettes en Grèce au temps de Solon, et sur Alexandre le Grand).

L’instabilité politique actuelle sur fond de guerres civiles, en particulier dans le monde arabe, en Afrique, en Ukraine, donne un relief particulier à l’exposition consacrée à Auguste, empereur romain (63 avant J.-C/ 14 après J.-C). En effet Auguste, alias Octave, élevé par sa grand-mère, la  sœur de Jules César, a vécu son enfance, sa jeunesse et le début de son principat au milieu des guerres civiles. Le titre de l’exposition  ainsi que son affiche, représentant Auguste dit de Prima Porta, pourraient sembler  académiques si  on oubliait qu’Auguste, avec et après son père adoptif César, a opéré un bouleversement dans l’histoire romaine. Il a fait passer la Rome antique de la République, exténuée par ses violentes guerres civiles, à un régime politique nouveau, le Principat ou l’Empire, qui non seulement a restauré l’ordre à Rome mais a permis l’unification du monde romain en instaurant les conditions d’un relatif âge d’or.

L’art augustéen, lui, n’a rien d’un bouleversement. L’impression que donne le cheminement de l’exposition est  celle d’une omniprésence du Princeps. Le classicisme des représentations, faisant retour à  la Grèce ancienne, plus sensible encore quand on pense à la démesure des œuvres hellénistiques de la même époque, la richesse des matériaux, marbre  fin, or, argent, couleurs rares, nous enchantent. Mais une question se pose : au fond, l’art augustéen n’est-il pas largement un art au service du Princeps, un art de propagande ?

Les représentations d’Auguste, très nombreuses, ont  presque toujours une valeur argumentative. Les quatre principaux types mettent chacun l’accent sur un message différent.

Premier message : Octave est le fils et  le vengeur de César. La représentation de Mars Ultor, Mars vengeur, revient à plusieurs reprises pendant le parcours. Octave, dès qu’il eut appris que César, dans son testament, avait fait de lui son fils adoptif et son héritier, poursuivit ses meurtriers Brutus et Cassius, au mépris même des institutions républicaines. Dans la seconde salle, deux séries de trois bustes de marbre réalistes et expressifs, marque de l’art romain, nous montrent les acteurs des deux triumvirats. le premier autour de César : un Pompée  aux traits épais, un Crassus au visage émacié;  le second autour d’Octave, avec  Antoine et Lépide. La beauté d’Octave rayonne dans le groupe, mais surtout il ressemble à son grand-oncle et père adoptif par les joues plates et le menton effilé, selon l’analyse de Daniel Roger, l’un des commissaires de l’exposition. C’est le type dit Béziers-Spolète.

Après Actium (31 avant J.-C.)  et sa victoire sur Antoine,  représentée sur de grandes plaques de marbre, Octave s’adjoint, en plus de l’administration de la province d’Italie,  celle de l’Egypte, attribuées lors du triumvirat à son rival.  Le type La Alcudia domine, c’est celui de l’imposante statue équestre trouvée dans la mer Egée. Octave est un nouvel Alexandre, tel est le deuxième message.  Le soin apporté à la disposition des mèches de cheveux n’est pas sans rappeler le fameux épi dans les cheveux d’Alexandre. De toute évidence, le Macédonien est un modèle pour Auguste. Suétone raconte que, s’étant fait ouvrir le tombeau d’Alexandre qui se trouvait encore à Alexandrie, Auguste répondit aux soldats qui voulaient aussi lui montrer ceux des Ptolémée : « Je suis venu voir un roi et non des morts ».

Après 29 prédomine le type Louvre-Forbes, portraits plus sévères inspirés de la tradition républicaine comme  Auguste en toge avec la tête voilée. Les rides sur le front accentuent la gravité du personnage. C’est le troisième message, celui d’un retour  proclamé aux anciennes vertus républicaines (celles inscrites sur le bouclier de la Virtus dans la deuxième salle : Virtus, Justitia, Clementia, Pietas erga deos : le courage, la justice, la clémence, la piété envers les dieux). César avait voulu prendre le titre d’Imperator et se faire donner la dictature perpétuelle. C’est en raison de cette menace contre la République que Brutus et Cassius l’ont assassiné. Octave venge César sans concession ni faiblesse. Mais ensuite sa prudence le conduit, sans changer le nom républicain des choses, à subvertir méthodiquement leur réalité au point de se faire attribuer progressivement les pleins pouvoirs, la modestie apparente de son genre de vie dissipant les soupçons d’ambition à son égard. Surveillant déjà  le recrutement du sénat en qualité de censeur, il acquiert la puissance tribunitienne et l’imperium proconsulaire à partir de l’année – 23. En -12, il devient en qualité de grand pontife chef de la religion. Il réunit donc les pouvoirs civil, militaire et religieux.

Le nom d’Auguste change en même temps que s’accroissent ses pouvoirs. Né Caius Octavius en – 63, il devient à la mort de César en – 44 Caius Julius Caesar (Octavianus).  A l’apothéose de César, il est appelé Caius Julius divi filius Caesar ; après la victoire d’Actium  en – 31, imperator Caesar divi filius. Le sénat le proclame Auguste en – 27 : imperator Caesar Augustus. Il devient ensuite Pater Patriae  et après sa mort  en Campanie à 75 ans, il est, comme son père adoptif, proclamé divus, divin, par le Sénat. Dans la dernière salle, une statue de 3,30 mètres retrouvée dans le théâtre d’Arles représente cette apothéose du Princeps. Mais c’est l’Auguste de Prima Porta, que l’on voit dans la première salle, qui illustre le mieux le quatrième type, le quatrième message : Auguste est un dieu. Statue de 2,10 mètres en marbre de Carrare très fin, dont les cristaux retiennent la lumière, elle a été retrouvée dans la villa de Livie. La statue est celle d’un orateur qui fait  une allocution. En effet Auguste réussit par la négociation à se faire rendre les enseignes prises à Crassus  par les Parthes en 53 avant J.-C. (motif central de la cuirasse). A ses pieds, Eros sur un dauphin rappelle que, fils adoptif de César, Auguste descend de Vénus. Le ciel et son voile, la terre avec  sa corne d’abondance, l’aurore, la lune sont représentés aux quatre côtés de la cuirasse. Romulus et Rémus évoquent la naissance de Rome. Les provinces soumises, Afrique, Espagne ou Gaule, sont assises de part et d’autre, elles ne sont pas  écrasées. Sur les épaulettes, les sphinx rappellent la conquête de l’Egypte.

Les différents messages sont simples ; leur diffusion prend mille formes: statues de marbre ou de bronze dans les temples,  terres-cuites, pâtes de verre offertes par milliers au peuple, camées distribuées dans l’élite romaine. Les pièces d’or et d’argent font circuler l’image dans la totalité de l’empire.

Le culte impérial popularise la figure de l’empereur mais aussi les figures de la famille impériale. Sur l’une des faces de l’autel de la Paix, l’Ara pacis, se trouve la procession des membres de la famille d’Auguste. Les spécialistes hésitent sur l’identité de la figure féminine figurant sur les vestiges du bas-relief : Livie ou Julie ? et donc sur l’identité des enfants. Ce qui est sûr, c’est que le Princeps pratiqua constamment une stratégie  matrimoniale dirigée par la volonté de s’assurer un successeur. Sa première femme Claudia, belle-fille d’Antoine, fut vite répudiée ; la seconde aussi, Scribonia, quand elle eut donné naissance à leur fille Julie. Livia, la troisième femme, qu’il aima jusqu’à sa propre mort, appartenait à la puissante gens Claudia. Elle servit de modèle à la dame romaine, la matrona, dans le cadre du retour aux valeurs républicaines. Mais elle fut aussi, paradoxalement, associée à l’image de Vénus Genitrix : Vénus, à l’origine de la gens Julia ; genitrix, même si elle ne donna pas d’enfant à Auguste.
C’est finalement Tibère, le fils du premier mariage de Livie, qui fut choisi par Auguste pour lui succéder. C’était aussi le troisième époux de sa fille Julie, après Marcellus, fils d’Octavie (sœur d’Auguste), mort très jeune, et  Agrippa, général et ami d’Auguste, qui donna au Princeps trois petits-fils, Caius César, Lucius César, morts très jeunes et Agrippa Postumus, exilé du fait de sa mauvaise conduite. Autant de bustes réalistes, provenant des collections du Louvre, de Rome, de Toulouse, de collections particulières.

L’Ara pacis, Autel de la paix (après la victoire), célèbre la famille impériale. Mais il adresse au peuple un autre message, par  son ornementation, faite de motifs naturels, animaliers et floraux. Cette décoration de rinceaux et palmettes vient d’Egypte, comme en témoignent les plaques d’argile de la collection Campana représentant des paysages du Nil. Elle sera reprise à la Renaissance et figure une nature stylisée représentative de l’âge d’or. Selon Hésiode, les âges de fer et d’airain précèdent l’âge d’or (Aurea saecula). De fer et d’airain sont la République et ses guerres civiles, le programme politique et social d’Auguste apportant l’âge d’or. L’âge d’or, c’est la paix après les guerres civiles, c’est la prospérité après les victoires dans l’empire. Le motif des victoires ailées apparaît ça et là. Les autels des Lares (divinités familiales) interdits pendant les guerres civiles où ils exacerbaient les passions retrouvent leur fonction religieuse. On peut tourner autour de l’un d’entre eux.
L’âge d’or n’est pas seulement un thème artistique, il devient d’une certaine façon une réalité : Rome est reconstruite plus belle: « J’ai trouvé une ville en briques, je la laisse en marbre », dit Auguste dans Suétone. Dans la  ville malpropre, étroite, dangereuse, quatre-vingt-deux temples sont édifiés. Sur le Palatin où Romulus avait vu douze aigles se dressent le temple d’Apollon, les maisons d’Auguste et de Livie, plus riches que ne le dit la tradition, d’après les fouilles les plus récentes.  Auguste magnifie l’histoire de Rome et s’y inscrit lui-même.
Dans les arts, la tradition de la statuaire grecque est renouvelée par l’imitation personnelle qu’en font les artistes romains : statues d’Auguste (Auguste de Prima Porta inspiré de Polyclète), statues de Vénus (inspirées de Praxitèle, de Callimaque)… Le goût du luxe se manifeste par le grand nombre de pièces d’argenterie : figurent dans l’exposition quelques-unes des 109 pièces  du Trésor de  Boscoréale (Louvre) avec en particulier une magnifique coupe d’argent aux feuilles d’olivier, les objets de la vie privée des gens riches : bulle d’enfant en or, chaise curule, brasero, flacons de verre soufflé (dont un flacon-oiseau bleu aux formes très pures).

Le dernier étage de l’exposition est consacré à l’unification du monde romain.  Auguste s’occupe directement des provinces impériales qui sont plus agitées que les provinces sénatoriales, l’Espagne, la Gaule. Dans les provinces, la marque romaine est présente dans l’organisation de la ville : temple, forum, théâtre se retrouvent dans toute l’étendue de la Pax Romana. La Vénus d’Arles en particulier témoigne par sa beauté paisible de la présence comme naturelle de l’art romain dans les Provinces. Le masque de parade de l’armée de Varus rappelle au contraire le désastre subi par l’armée romaine en Germanie. Selon Suétone, Auguste se laissa pousser la barbe et les cheveux pendant plusieurs mois, se frappant la tête contre la porte en hurlant : « Quintilius Varus, rends-moi mes légions ».

L’art augustéen, un art de propagande ? Monarque éclairé avant l’heure, Auguste, aidé de son ami Mécène, a eu l’intelligence de mettre les ressources de l’art au service de son pouvoir. Mais l’art a besoin de la liberté intérieure de l’artiste pour donner sa pleine mesure. C’est ce qui explique, en dépit du grand intérêt historique de l’exposition, certaine déception que l’on peut ressentir à sa visite : il manque  un souffle de nouveauté, et de réelle grandeur.

***

Pour accompagner la visite de l’exposition, on pourra lire ou relire  avec intérêt, dans la Vie des douze Césars de Suétone, la Vie d’Auguste, même si l’œuvre publiée en 121 après J.-C  est tardive et même si elle contient quelques erreurs. Pour la question de la littérature augustéenne on pourra se reporter aux Actes, quand ils seront publiés, du récent Colloque qui a eu lieu les 26 et 27 juin  au Grand Palais: « Auguste en mots, le princeps au miroir de la littérature ».

Le catalogue de l’exposition a été fait sous la direction des commissaires de l’exposition française, Daniel  Roger et Cécile Giroire, et de  l’exposition romaine organisée  en 2013 par l’universitaire Eugenio La Rocca. L’exposition parisienne est plus vaste.
Un clin d’œil à l’actualité politique française ? L’anaphore « Me principe » des Res Gestae d’Auguste, écrite en gros dans la première salle, n’est pas sans rappeler le programme du Président Hollande : « Moi président » ! Le hors-série du Figaro : Auguste, les promesses de l’âge d’or, fait le point sur les dernières avancées, en particulier en matière de fouilles archéologiques.

 

Maryvonne Lemaire

 

Billet: le solstice et la science antique

 

Au solstice à midi homme de science illustre
Eratosthène expert en calculs tombant juste
Savait que l’ombre alors était réduite à rien
Du côté d’Assouan que les rayons de l’astre
En feu sans clair obscur et sans aucun contraste
Y tombaient verticaux dans le ciel égyptien

Comparant Assouan dans ses rouleaux registres
Avec Alexandrie cité rationaliste
Où il était chercheur du pourquoi du combien
Par la longueur de l’ombre en ces deux lieux terrestres
En arpenteur du globe et des grandeurs célestes
Il a pu mesurer l’immense méridien

 

Ératosthène (environ 273-192 avant J.-C.), savant universel, philosophe et poète grec du IIIe siècle avant notre ère, fondateur de la géographie mathématique, a fait ses études à Athènes et a été nommé à la tête de la bibliothèque d’Alexandrie à la demande de Ptolémée III, pharaon d’Égypte, descendant d’un général macédonien d’Alexandre le Grand. Eratosthène a succédé à ce poste au poète Callimaque (originaire comme lui de Cyrène, dans ce qui est aujourd’hui la région de Benghazi en Libye) et au poète Apollonios de Rhodes. Il a été précepteur de Ptolémée IV.
Il a calculé la circonférence de la Terre, et donné la valeur de 47°42′ à l’arc de méridien compris entre les deux tropiques ; vingt siècles après lui, l’Académie française des sciences a retrouvé à peu près la même mesure. Il reste de lui un fragment de poème didactique intitulé L’Hermès. Il se serait laissé mourir de faim parce que, devenu aveugle, il ne pouvait plus regarder les étoiles.
Jules César, dans sa Guerre des Gaules (livre sixième chapitre XXIV), mentionne expressément son nom, en précisant, à propos de la forêt hercynienne en Germanie: « je vois qu’ Eratosthène et certains auteurs grecs en avaient entendu parler » (nous savons aujourd’hui que « forêt hercynienne » signifie forêt de chênes en langue celtique).
Le géographe Strabon, qui vivait à l’époque d’Auguste au tout début de notre ère, indique dans le livre premier de sa Géographie que la circonférence terrestre mesurée par Eratosthène et admise par Hipparque était celle qui, en dépit des critiques, faisait autorité.

On attribue en général l’idée de la sphéricité terrestre à l’école pythagoricienne ou à Parménide dès le VIe siècle avant J.-C. La Terre a été considérée comme sphérique par Platon puis par Aristote (IVe siècle avant J.-C.).
La méthode utilisée par Ératosthène pour mesurer la circonférence de la Terre est décrite par Cléomède (au 1er siècle de notre ère) dans De motu circulari (Du mouvement circulaire). Ératosthène a comparé les ombres à Syène (ville située à peu près sur le tropique du Cancer, aujourd’hui Assouan) et à Alexandrie, à peu près sur le même méridien, le 21 juin (solstice d’été) au midi solaire local.
Ératosthène savait qu’au solstice il n’y avait aucune ombre dans un puits à Syène ; ainsi, en cet instant précis, le Soleil était à la verticale et sa lumière éclairait directement le fond du puits. Cependant que le même jour à la même heure, un obélisque situé à Alexandrie faisait une ombre, et que le Soleil n’y était donc pas à la verticale. En comparant la longueur de l’ombre et la hauteur de l’obélisque, il était facile d’en déduire l’angle entre les rayons solaires et la verticale, 1/50e de 360 degrés, soit 7,2 degrés.
Eratosthène a évalué par ailleurs la distance entre Syène et Alexandrie en faisant appel à un « bématiste » (arpenteur de pas) qui s’est basé sur le temps en journées de marche de chameau entre les deux villes : la distance obtenue était de 5 000 stades.
A partir de ces données, il a proposé une figure explicative simple, un cercle représentant le globe, où les rayons lumineux du Soleil sont parallèles en tout point ; où, géométriquement, les rayons verticaux sont ceux qui passent par le centre du cercle ; et où un angle au centre de 7,2 degrés (égal, d’après la géométrie des parallèles, à celui que font avec la verticale les rayons solaires du solstice à Alexandrie) intercepte un arc de 5000 stades, distance entre Syène et Alexandrie. La circonférence de la terre peut donc être évaluée à 250 000 stades si 1/50e de cette circonférence mesure 5 000 stades.
Mais quelle était exactement la longueur du stade utilisé par Eratosthène ? Si l’on admet que les Grecs comptaient 2 pieds et demi pour un pas, et 240 pas pour un stade, on a, pour un pas de 0 m 70, un stade de 168 m, soit 42 000 km pour la circonférence terrestre. En réduisant le pas à 0 m 67, on obtient 40 000 km, circonférence très proche des mesures actuelles.
(Voir sur internet Louis Gallois : « L’œuvre géographique d’Eratosthène », Annales de géographie, année 1922, volume 31, numéro 172).

Dominique Thiébaut Lemaire

La fonderie de canons de Bourges en 1914-1919: carnets de guerre d’un chef de bureau (II). Par Philippe Démeron

 

DEUXIEME PARTIE

LE CLIMAT SOCIAL

Pendant la première guerre, la population de Bourges fait plus que doubler (de 45.000 à 110.000), en raison essentiellement de la concentration d’ouvriers employés dans les fabrications d’armement.
Il est fait appel très largement à une main-d’œuvre d’origine étrangère. François Lanoizelez y fait allusion au printemps 1915 (1)  : je ne puis plus rester prendre un appéritif  (sic) autour de la place Malus, il y a tellement d’étrangers, d’auxiliaires, de Belges un tas de poivrots, remplis de vermine, que ça dégoûte d’aller s’asseoir près d’eux...) et  fin 1918, à l’occasion du départ annoncé des Serbes pour leur pays d’origine  (2) : « Ils sont arrivés à l’A.B.S. le 27 mars 1916, je vois toujours Simowitch lorsqu’il a été amené à mon bureau pour y être employé comme dessinateur, comme il était triste, et impossible de comprendre le moindre mot de français, il s’y est bien mis, aujourd’hui il peut tenir une conversation, peut lire des journaux français. »
Il signale également le recours de plus en plus important à la main-d’œuvre féminine  (3) : « le Colonel Gages m’a fait appeler dans son bureau …: il veut renvoyer sur le front tous les hommes de l’active et de la réserve de l’active et les remplacer par des auxiliaires, cadres territoriaux ou bien par des hommes libérés de tout service militaire, c’est pour cela qu’il a embauché des femmes, et qu’il en embauchera encore d’autres pour lui permettre de renvoyer progressivement sans désorganiser les services tous les hommes qui peuvent être envoyés sur le front. »
Ses jugements sur les ouvrières sont fortement sexistes – pour employer un vocabulaire contemporain  (4) : « Dans une annexe de la Forge, sur mon passage, une bande de femelles [sic], une quinzaine au moins, sont assises en rond…, elles ne font pas pour un centime de travail à l’administration, raccommodent leurs chaussettes, se livrent à toutes sortes de parlotes abominables, mènent des orgies affreuses et pour ce faire, touchent néanmoins de 7 à 8 fr par jour et font une heure supplémentaire comme si le travail était abondant. »

Femmes aux établissements militaires

Son scepticisme sur la nécessité de leur recrutement, ici fondé ou non, renvoie à la stratégie déployée par les autorités pour canaliser une classe ouvrière que l’exemple de la révolution russe et le prolongement du conflit rendent de plus en plus difficilement contrôlable.
A partir de 1918, en effet, les incidents se multiplient. Le 20 janvier, il note que « ce matin a eu lieu à 9 h ½ une réunion au Grand Palais (5), organisée par la bourse du travail; il y a 3 ou 4 jours quelques défaitistes avaient fait courir le bruit en Ville qu’il devait y avoir une manifestation monstre voire même une révolution« . Le 23, lorsque son fils Charles part avec les nouvelles recrues, il observe que le détachement qui les avait emmenés au quartier était en armes, pourtant ils n’avaient pas baïonnette au canon, il faut croire que les autorités militaires n’était pas trop rassurées sur leurs sentiments. Le 1er mars, il se fait l’écho d’une rumeur plus précise : « on parle toujours qu’aux alentours de Bourges il y a beaucoup de troupes, serait-ce que l’autorité militaire redoute des troubles à Bourges ? … il y a en ce moment à l’A.B.S. principalement aux Dardanelles  (6) des gens fort peu recommandables … »
L’indiscipline et l’agitation se développent sur le lieu de travail lui-même : début février, le général Gages, directeur des Établissements, est mal reçu dans un atelier ; on fait appel à des renforts de la gendarmerie ; aux Dardanelles toujours, Fançois Lanoizelez signale le 19 mars une tentative « anarchiste » pour arrêter le travail (7) ; un officier aurait été insulté par les manifestants et un contremaître menacé : « À quand les représailles et les punitions ?« , s’indigne François Lanoizelez. Fin avril, une réunion se tient place Malus, devant la Bourse du travail (et à peu de distance de l’entrée des Établissements) ; une grève est prévue  pour le 1er Mai, alors que la C.G.T. a décrété de ne pas chaumer (8).
Le mois de mai va être particulièrement troublé : le 1er mai, manifestation agitée place Malus, nombreuses arrestations, pressions ouvrières sur les non grévistes, etc. : épisodes assez longuement décrits dans les carnets, avec toujours la même indignation face au peu de réactions de l’administration ; le 5, une réunion avec le député socialiste Longuet, pour commémorer le centenaire de Karl Marx, est interdite ; nouvelles effervescences place Malus le 16, grève « générale » du 17 au 22 ; le nombre de chômeurs est assez considérable (9).

La sortie des ouvriers de la Fonderie

François Lanoizelez connaît bien le personnel de la Fonderie, civil ou militaire ; de l’ouvrier à l’officier général, ses carnets recensent plus de cent cinquante noms, membres de son service, supérieurs hiérarchiques ou collègues qu’il côtoie journellement (10). Ses deux fils, Alphonse et Charles, ont fait ou font partie des effectifs ouvriers.
Son carnet abonde en notations sur la vie de bureau, avec les inévitables anecdotes qui l’émaillent. Ce sont des rancœurs contre les collègues, qu’il s’agisse d’avan- cements jugés injustifiés, d’opinions politiques opposées (francs-maçons, socialistes, « défaitistes »…), de tire-au-flanc ou encore des embusqués. Il a ses têtes de turc : Massonneau, Vaizières, Dollet… Cet homme d’ordre porte aussi à l’occasion un retard critique sur sa hiérarchie (ses propres services non reconnus, les rivalités entre officiers supérieurs, des décisions mal venues…) ou sur les jeunes officiers qui se croient tout permis.
Ce petit bourgeois qui a su s’élever socialement est tout naturellement sensible à l’échelle des rémunérations, d’autant plus que la guerre provoque une forte inflation. De 325 francs par mois à la veille du conflit, ce n’est qu’en janvier 1917 qu’il atteint 380 francs ; à la fin de la guerre, il perçoit 410 francs et se livre à d’amères comparaisons avec des collègues de niveau équivalent, des dessinateurs, ou avec les femmes salariées…
Le 12 janvier 1918, il remarque que le Capitaine Clémenceau a quitté la Fonderie aujourd’hui, [il] ne m’a pas fait ses adieux. Il s’agit du frère cadet du Président du Conseil (11), qui fut effectivement un temps affecté aux Établissements militaires de Bourges. L’observation est laconique ; apparemment, il le connaissait et pouvait avoir travaillé avec lui, il l’a peut-être mentionné dans les carnets perdus. Il paraît  déçu que cet officier ne l’ait pas salué avant son départ.

LE PATRIOTE, LA CHRONIQUE DU CONFLIT

François Lanoizelez suit l’évolution du conflit avec une attention passionnée. C’est bien entendu une attitude qu’il partage avec la plupart de ses contemporains, et particulièrement ceux dont la famille se trouve au front, ou qui comptent des morts, des disparus ou des blessés parmi les leurs.
Politiquement, il se situe à droite ; le « bon et vieux » Clemenceau est son idole. Il jubile lorsque celui-ci « rive son clou » à l’opposition. Il n’a pas de mots assez vifs pour qualifier ceux qu’ils considère comme des traîtres, c’est-à-dire l’ensemble de la gauche, parlementaire ou non, des radicaux-socialistes aux anarchistes, en passant par les francs-maçons et les socialistes. Ses invectives s’adressent également, en France, aux syndicats, à l’étranger, aux révolutionnaires russes (trotskystes, maximalistes).
Ces critiques concernent aussi bien les acteurs nationaux, qu’il connaît par la presse, que son environnement immédiat, et d’abord  ses collègues de travail. Les « embusqués » et les défaitistes sont tout un pour lui.
Au niveau national, il est informé comme tout un chacun des événements par les communiqués officiels, affichés quotidiennement sur les murs de la mairie, et par les journaux régionaux ou nationaux qu’il achète, régulièrement comme La Dépêche du Berry, Le Petit Journal et L’Echo de Paris, ou occasionnellement comme Excelsior ou Le Petit Parisien.
Le contenu influence, ou conforte, certainement ses jugements et le style des discours parlementaires lui procure sans doute des figures de rhétorique. Il manifeste quand même un certain scepticisme sur les comptes rendus d’opérations militaires. Peu d’originalité, cependant, dans les informations qu’il reproduit ou commente, sauf à de rares exceptions près – et encore s’agit-il de points techniques – du fait de sa situation professionnelle à la Fonderie.
Il est en revanche un témoin privilégié des incidents survenus dans le premier semestre de 1918 à proximité et dans l’enceinte de la Fonderie (manifestations, échauf- fourées, grèves,) – témoin fiable, car ses observations cadrent bien avec celles du service des renseignements généraux effectuées aux mêmes occasions.

BOURGES PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE

La topographie de Bourges est toujours présente dans les carnets. Au début de la guerre, François Lanoizelez habite boulevard de l’Industrie  (12) et il projette pour la mi- 1915 un déménagement 54 avenue de la Gare, dans un logement appartenant à la comtesse de Bourbon, où il demeurera encore en 1919. Il n’est ainsi jamais très éloigné de son lieu de travail et s’y rend à pied. Le centre ville est peu étendu, il s’approvisionne souvent au marché couvert (place Saint-Bonnet) ou au grand marché et, distraction favorite, va souvent prendre un verre chez Déret, place Cujas, plutôt que place Malus, qu’il juge, on l’a vu, mal fréquentée. Mais ses déplacements le conduisent aussi dans les faubourgs de Bourges, où ce passionné de pêche à la ligne fait ses parties, ou plus loin, du côté de Marmagne (13).
Il note les difficultés d’approvisionnement (nourriture, charbon, tabac…), la cherté, l’inflation. Dans son nouveau logement, il dispose d’un jardin, note soigneusement ses semis, fait des comparaisons avec son voisin. Il se rend aussi à son marais (14), là non plus pas très loin du centre. Il recense ainsi de nombreux commerçants, mais aussi les professions libérales (l’architecte Chauveau, le docteur Milhiet…). Ayant perdu un fils aîné mort de scarlatine (15), lui et sa femme suivent toujours avec inquiétude les maladies du cadet. La grippe ou influenza, connue depuis sous le nom de « grippe asiatique », apparaît dans les carnets en juin 1918 ; il mentionnera plusieurs décès.
Dans cette ville bien éloignée du théâtre des opérations, la guerre est cependant connue autrement que par les journaux et les commandes d’armement. Début 1915 (16), des consignes sont données, on craint des attaques aériennes : un règlement de police… stipule qu’à partir de la nuit tombante, les fenêtres des habitants, tant sur la rue que sur les cours, devront être closes pour éviter que la lumière ne se voie du dehors en cas d’attaque de la Ville par les avions et les Zepelins. Les rues de la Ville même ne seront presque plus éclairées et en cas d’alerte, l’usine à gaz devra fermer son gros robinet. Le tocsin sonnera et le clairon sonnera au feu, sans coup de langue à la fin, les habitants devront tous fermer leur compteur.
Mais le plus visible, ce sont bien sûr les convois de blessés, qu’il mentionne dès le printemps de 1915 : énormément de blessés arrivent à Bourges. Aux uns, il faut amputer un membre, d’autres perdent la vue. Quand on se promène en Ville on ne voit que de pauvres diables qui sont invalides, estropiés, les uns marchent péniblement avec des béquilles ou avec des bâtons. Il critique l’indifférence, voire la méfiance, qui entoure les malheureux après l’armistice (17).
Les militaires se montrent bien sûr hors de la Fonderie lors de manifestations patriotiques : la journée du 75, le retour d’ex-prisonniers, l’exposition de canons français et ennemis ; l’Independence Day est particulièrement célébrée à Bourges en raison de la présence des troupes américaines – dont il déplore par ailleurs l’exubérance et les dégâts causés par les véhicules qui circulent sans grandes précautions en pleine ville. C’est bien sûr la liesse qui s’empare de la ville le jour de l’armistice, le défilé militaire du dimanche suivant, la revue place Séraucourt le 28 novembre 1918 et le service religieux à la cathédrale, les salves de canons pour la signature du traité de paix (23 juin 1919), la ville pavoisée puis le défilé du 14 juillet 1919. Toutes ces réjouissances ne font que rendre plus douloureux, pour le couple, l’absence du fils aîné.
Les voies de chemin de fer, dont l’entretien est délaissé à cause du conflit, sont à l’origine d’un grave déraillement à proximité de Vierzon, qui fait 22 morts et 64 blessés, en juillet 1917.
Enfin, les concerts de plein air, interrompus depuis près de cinq ans, reprennent en juin 1919 : occasion de se rappeler qu’il a dirigé la chorale des Établissements militaires dans les années précédant le conflit.

L’AUTEUR ET SA FAMILLE

François Lanoizelez était né en 1861 à La Machine, dans la Nièvre, où son père était mineur dans ce centre d’extraction situé non loin de Nevers. Venu travailler, on l’a vu, à la Fonderie, il a gardé des attaches familiales dans sa région d’origine, où il se rend de temps à autre. Il a hérité là-bas d’une petite maison, qu’il a mise en location.
Il a épousé à Bourges, en novembre 1888, Marie Félicité Jeanne Bonnet – appelée Lucie, dans la vie courante comme dans les carnets (18) –, fille d’un affineur (19). Celle-ci était originaire de Guérigny, dans la Nièvre, commune peu distante de La Machine, et avait de la famille à Fourchambault. Au moment du mariage, les parents de l’épouse sont domiciliés à Sully-la-Tour. Les deux jeunes mariés s’étaient ainsi probablement connus avant le départ de François pour la capitale berruyère.
Lucie avait un frère, Théophile Bonnet, confiseur à Paris, dont le nom revient souvent dans les carnets : celui-ci entretient une correspondance fréquente avec sa famille de Bourges, il accueille François, au besoin, quand celui-ci se rend à Paris aux réunions de l’Union des familles de disparus, ou héberge son fils Charles.
Le couple a quatre fils : Raymond (1889-1897), Alphonse, né en 1890, Charles, né en 1893 et Lucien Raymond, dit Raymond, né en 1904 (20).
Bien qu’il ne soit pas pratiquant – il assiste occasionnellement (et sans son épouse) à des cérémonies religieuses, plus par convenance sociale que par conviction – ses opinions le rapprochent des Catholiques. Ayant été à l’école sous le Second Empire, il a pu recevoir une éducation religieuse. Son christianisme constitue à la fois une attitude sociale et sentimentale : il évoque ainsi à l’occasion  (21) ses souvenirs des Rameaux chez sa grand-mère, dans sa province d’origine.
Ce point est sensible en ce qui concerne l’éducation de son cadet, qui fréquente l’école de La Salle, dirigée par les frères des écoles chrétiennes et dont les élèves sont tenus à l’écart des célébrations patriotiques ; il n’hésitera pas, cependant, à aller trouver un enseignant de cette école, pour lui reprocher une attitude brutale envers son fils.

LE TÉMOIN ET SON RÉCIT

Il semble évident que le début des carnets se situe bien au 1er janvier 1915, date ronde propice à la décision de tenir un journal, et que la fin est bien le 27 octobre 1919 : alors qu’il écrit pendant toute la guerre et le début de l’après-guerre presque journellement, les dates s’espacent progressivement (22), et de manière plus marquée à partir du mois de février 1919, ce dont l’auteur est conscient : je perds l’habitude de tenir au jour le jour mon carnet de guerre et de mentionner les faits intéressants (23).
L’angoisse pour le fils disparu semble aussi, à l’évidence, avoir été le motif essentiel ; j’ai commencé mon année avec la tristesse au cœur, telle est l’une des premières lignes des carnets, et le titre qu’il leur donne participe de sa volonté d’être, lui aussi, à sa manière, un combattant.
Il ne se relit apparemment jamais (sauf pour se remémorer certains détails pratiques) et ne se corrige pas davantage (les ratures ou surcharges sont à peu près inexistantes).
Ce récit fait au fil de la plume est sans prétentions littéraires, le recours à des expressions familières ou locales du langage parlé y est fréquent (24) ; le style en est le plus souvent clair et direct mais, lorsqu’il s’éloigne de la narration factuelle, il a tendance à devenir ampoulé, sans doute sous l’influence de la presse. Il aime à raconter comment il a « rivé leur clou » aux contradicteurs (25). Son ton peut devenir agressif, hargneux, lorsqu’il s’emporte contre les collègues « embusqués » ou «défaitistes » ou, naturellement, lorsqu’il invective l’ennemi. Ce dernier est bien entendu principalement l’Allemand, qu’il désigne comme alors tout un chacun sous les termes de Boches, Bocherie, Bochie, Alleboches (26)…, mais aussi les alliés de l’Allemagne – officiels ou objectifs – ou les ennemis de l’intérieur.
Il est certes regrettable que les carnets intermédiaires aient été perdus. Mais les deux grandes parties conservées (premier semestre 1915 et août 1917 à octobre 1919) forment par le ton, le style, et bien sûr les sujets de préoccupation du rédacteur, un ensemble cohérent et non de simples fragments. Suivant un schéma récurrent, le récit alterne presque quotidiennement les interrogations sur le disparu, les inquiétudes pour le deuxième fils au front, la vie familiale et la vie de bureau, les échos de la vie sociale et du suivi du conflit – avec ses points forts, comme l’agitation ouvrière du  printemps 1918 et les derniers jours de guerre, la liesse populaire à l’annonce de l’armistice –, les événements quotidiens – promenades, conversations au café ou ailleurs, déambulations en ville, parties de campagne… –. Il est constamment sous-tendu par la référence à Alphonse, parfois teintée d’émotion, comme lors de ce défilé commémorant la signature de la paix  (27):  « par la fenêtre et les volets entr’ouverts j’ai regarder passer nos belles troupes qui revenaient de la guerre, après avoir jeté avec des larmes aux yeux de longs regards sur le portrait de mon pauvre Alphonse, parti, lui, le 1er août 1914, pour ne plus revenir« . Les allusions à la fiancée « infidèle », Camille, viennent en contrepoint des évocations du disparu et de l’évolution de la situation politique : la normalisation qui suit le retour à la paix et la fin des conférences internationales coïncide avec l’annonce du remariage.
Ainsi se dessine le portrait d’un individu au parcours social certes modeste, mais dont il peut se sentir fier, et qui l’a mis en contact avec des acteurs importants de la vie militaire.
C’est aussi un individu sensible, qui se remémore à l’occasion les événements marquants de sa vie – son arrivée à Bourges, son enfance nivernaise… –, vit une souffrance partagée avec son épouse, épanche son amertume au sujet de son troisième fils, qu’il juge ingrat (mais qui probablement porte le poids d’une comparaison avec deux aînés disparus et idéalisés), manifeste sa sollicitude pour son fils cadet malade ou incompris de ses maîtres.
Avec cela un caractère sans doute assez vif, plutôt râleur, aisément irrité, qui sait à l’occasion manier un humour bonhomme (28) ou l’ironie, lorsque la comtesse de Bourbon, dont il va devenir le locataire, tient à marquer la distance sociale en lui faisant faire longuement antichambre (28). Il possède une culture musicale : cet ancien directeur de la chorale des Établissements militaires se souvient et est fier d’avoir chanté un chant patriotique au printemps 1914  (34) ; ses fils Alphonse et Charles ont joué ou jouent d’un instrument.
C’est, bien entendu, l’intégralité du document qui a été restituée par la transcription. Le témoignage du déchirement profond de ce jusqu’au-boutiste vient ainsi s’ajouter à de nombreux autres (31), qu’il complète. Malgré l’éloignement du front, l’horreur de la guerre accompagne l’auteur des carnets, en sa double position de victime et d’acteur/auteur du drame.

Bourges – L’avenue de la Gare –

Vers la fin de son journal, François Lanoizelez évoque sa rencontre avec un de ses anciens supérieurs, le colonel Tournier (32) : « je lui ai dit que nous allions fabriquer des canons de 220, des canons comme rechanges – c’est mon dernier enfant m’a t’il dit, un canon reculant dans un manchon moulé sur un petit affût… »

Les inventeurs du canon de 75

ILLUSTRATIONS DU TEXTE

– femmes aux Etablissements militaires (photo site des Archives du Cher, 2013)
– la sortie des ouvriers de la Fonderie (carte postale, vers 1910)
– l’avenue de la Gare (carte postale, vers 1910)
– le canon de 75, couverture d’Excelsior du 7 février 1915

BIBLIOGRAPHIE & REFERENCES

– Miquel P., La Grande Guerre, Fayard 1983

carnets et mémoires

– Borzeix Daniel : Un Berrichon dans la grande guerre, éd. Les Monédières, Le Loubanel 19260 Treignac 1992 (tél. 55 98 02 54), 99 F (vu chez Cathineau)
– Cru Jean-Norton, Témoins, 1929, rééd. 1993 PU de Nancy et Sec. d’Etat chargé des AC et Victimes de guerre / Serge Barcellini, mission permanente aux commémorations et info. hist. auprès du SE etc. (Th. André)
– Paré Nadine et Milliard Jean-Bernard, Le Cher soldat, illustré par les cartes postales (1900-1920), Promo-Cher 1990 (ill. mitrailleurs, 75, artillerie, hôpital militaire…), et lettres de Lucien André ;  Association pour la protection du patrimoine des Etablissements de Fabrication et d’Armement de Bourges
Journal du docteur Antoni Rodiet (1871-1940), in Berry-Magazine, Dun-sur-Auron pendant la grande guerre, 6e et dernier article en février 1994 (n°9)
– Soulcié Jean, Le lieutenant Maurice Tetenoir (1889-1915), d’après sa correspondance et son journal de guerre, 153p., 1997
– journal de Jules Valentin
– colloque de Carcassonne de 1996

Bourges pendant la première guerre, Établissements militaires

–  Lorieux, Clarisse, La mémoire industrielle de Bourges 1789-1850, Alan Sutton 2005
– Babouin Jean-François, Bourgeois Michel, Lebreton Claude, Longuet Edmond, Histoire économique du Cher 1790-1990, Centre de recherches et d’études régionales 1991
– Maillet Claude, Note sur les Établissements militaires de Bourges, in Cahiers d’archéologie et d’histoire du Berry n°112, déc. 1992, pp. 39-71 (AD Cher Per 602)
– Narboux Roland, L’Encyclopédie de Bourges, l’EFAB, devenue GIAT-Industrie, site internet encyclopédie.bourges/ efab-giat.htm, consulté en 2006
– Pennetier Claude, Le socialisme dans le Cher

Presse

Excelsior 31 janvier, 7 février et 11 avril 1915
Journal de la Nièvre, 16 décembre 1917
Le Petit Journal 2 décembre 1917 et 25 mars 1918
– L’Illustration 6 février 1915, extrait p. 137, Histoire du 75, Sauveroche, AD Cher Br 4°368

archives nationales

– F7 13358, ministère de l’intérieur, lettre C, Cher et Bourges, 1er semestre 1918

NOTES

Les trois carnets de F. Lanoizelez, retrouvés dans une décharge à proximité de l’usine de Mazières dans les années 1970, m’ont été communiqués par des personnes de ma famille qui les avaient découverts fortuitement. J’ai procédé à leur transcription en 1997-98.
Cette transcription sera publiée prochainement sur site internet, accompagnée d’un index et de la reproduction de divers documents (photographies…) qui accompagnaient les carnets. Elle a été communiquée en 2013 à l’Historial de Péronne et à plusieurs chercheurs.
Un film est en cours de réalisation (la note d’intention a repris largement, avec mon accord, les éléments de ma présentation)

[1] 1er carnet, 9 mai 1915.
[2] 3e carnet, 24 décembre 1918.
[3] 1er carnet, 22 avril 1915.
[4] 2e carnet, 21 février 1918 ; même genre d’observations, même ton le 26.
[5]  Salle de spectacle ou cinéma située rue Pellevoysin, près de la place Planchat
[6]  Nom donné à l’un des secteurs de la fonderie.
[7] Deux syndicats se partagent à 40% / 60% 7500 adhérents métallurgistes ; le premier est soutenu par la direction, mais les deux reconnaissent la compétence du directeur, le général Gage ; des propagandistes pacifistes contribuent à entretenir le « mauvais esprit » : pas de surproduction, plus de guerre (note des RG du 22 mars 1918 in AN F7 13358).
[8]  2e carnet, 28 avril 1918.
[9] Voir le rapport de police pour le 16 mai 1918 (A.N. F7 13358, ministère de l’intérieur, lettre C, Cher et Bourges, 1er semestre 1918).
[10] Voir index.
[11] Paul Émile Benjamin Clemenceau (1857-1946), lieutenant d’artillerie territoriale, affecté ensuite au Creusot (A.N. F7 13358) ; il avait été, dans la vie civile, avocat à la cour d’appel de Paris.
[12] Renseignements fournis par l’état-civil : en 1888 il habite 2 rue de Nevers, en 1890 115 avenue de Nevers, en 1893 108 Petite Rue Charlet, en 1897 38 boulevard de la Liberté et à partir de 1904 boulevard de l’Industrie (numéro non connu) ; lors de son décès, en 1944, il habite 54 avenue Jean-Jaurès, nouvelle appellation de cette partie de l’avenue de la Gare.
[13] 2e carnet, 23 septembre 1917, près du moulin de Berry.
[14]  Petite pièce de terre irriguée située dans les « marais » de Bourges, généralement louée, où l’on cultivait potager et jardins.
[15]  Le premier Raymond, décédé en 1897, cf. ci-dessus.
[16]  1er carnet, 16 février 1915.
[17] 3e carnet, 28 novembre 1918
[18] On sait que les prénoms d’appel étaient autrefois souvent différents de ceux de l’état-civil.
[19]  Dans ce contexte, ouvrier travaillant à l’affinage du métal.
[20] Les deux frères cadets sont décédés sans postérité respectivement en 1981 et 1987.[21]  2e carnet, 28 mars 1918.
[22] Une entrée pour 2 jours en moyenne pour l’ensemble des carnets, dont une entrée  pour 1,4 jour calendaire pour le premier carnet, pour 1,9 jour pour le deuxième et pour 2,5 jour pour le troisième.
[23] 3e carnet, 1er avril 1919.
[24] Voir ci-dessous les expressions familières répertoriées.
[25] 3e carnet, 15 octobre 1918.
[26] Sous ses différentes formes, le terme revient dans un jour d’entrée sur quatre des carnets ; autres expressions dérivées, et inventives : Austro-Boches, Austro-boches russo-maximalistes, Austro-Boches-Russo-boche-wick
[27) 3e carnet, 28 juin 1919.
[28] 1er carnet, 8 mars 1915 : C’est peut être encore un inventeur comme on en voit tant
depuis quelques temps ils ont tous inventé des appareils plus ou moins fantastique les uns que les autres,  des inventions bonnes à mettre au panier… enfin on ne veut pas avoir l’air de décourager tout-à-fait ces inventeurs que le bon Dieu a fait de trop.
[29] 1er carnet, 4 mai 1915.
[30] 3e carnet, 27 novembre 1918.
[31] Dans la région, celui du docteur Antoni Rodiet, médecin de Dun-sur-Auron, ou celui du lieutenant Maurice Tetenoir.
[32] 3e carnet, 31 juillet 1919.

La fonderie de canons de Bourges en 1914-1919: carnets de guerre d’un chef de bureau (I). Par Philippe Démeron

 

 Le centenaire de la première guerre mondiale est à nouveau l’occasion de la publication de nombreux documents contemporains des événements. C’est le cas de ces « Carnets de guerre » rédigés tout au long du conflit et au-delà par un employé de la fonderie de canons de Bourges (Cher). Ce document prend rang parmi les témoignages de l’ « arrière » qui, dans l’histoire de la connaissance du conflit, ont longtemps été considérés comme devant passer au second plan, après les écrits des combattants eux-mêmes. Néanmoins, et bien qu’il ne soit pas complet, ce texte se révèle passionnant. Le résumé qui suit (présenté en deux livraisons dans Libres Feuillets) s’efforce d’en présenter les aspects les plus caractéristiques, la mise en ligne du document lui-même étant en cours.
Dans les citations, l’orthographe des carnets, avec ses inexactitudes, a été respectée.

 À propos des « Carnets de Guerre » de François Lanoizelez (1915-1919)

première partie


CARNETS DE GUERRE ?

Depuis Jean Norton Cru, c’est-à-dire dès 1929 [1], la thématique des « carnets de guerre » a particulièrement retenu l’attention des historiens du premier conflit mondial, ces documents étant considérés, sous certaines conditions (caractère direct, spontanéité, situation du témoin…), comme des informations précieuses, voire capitales, sur cette période.
C’est bien ce titre, écrit de la main de l’auteur, qui orne la couverture du premier carnet de François Lanoizelez. Découverts fortuitement dans les années 1970, les 463 pages des trois carnets forment probablement une série incomplète, qui couvre les périodes janvier à mai 1915 et, presque sans interruption, août 1917 à octobre 1919. Notre point d’interrogation ne renvoie bien évidemment pas à leur date d’achèvement – octobre 1919, c’est à la fois la date de signature du traité de paix avec l’Allemagne, qui parachève, côté français, la Victoire, et celle d’un événement familial douloureux, lié directement à la guerre – mais à cette problématique.
Âgé de cinquante-deux ans au début du conflit, François Lanoizelez n’est ni un combattant ni l’habitant d’une des régions touchées directement par les opérations de guerre. En revanche, il est directement affecté par le conflit parce que deux de ses fils sont – ont été ou seront – des combattants, d’une part et, d’autre part, parce qu’en sa qualité d’employé civil de la Fonderie de Bourges, l’un des plus importants établissements de fabrications militaires de cette période, il est de ce point de vue lui aussi un acteur du conflit, certes modeste mais au cœur même du dispositif des fabrications de guerre, en contact avec les ingénieurs militaires et officiers supérieurs responsables de la mise au point et de la fabrication des armements.
Ainsi suit-il avec une attention passionnée les événements du front, reproduisant et commentant les communiqués et les informations recueillies dans la presse quotidienne. Son journal constitue également une chronique de la vie quotidienne de la ville pendant cette période, avec de nombreuses notations sur les difficultés économiques comme sur le climat social, puisque des tensions assez vives se manifestent à partir de la fin 1917 dans ce lieu de concentration ouvrière.
Son témoignage qui, selon toute probabilité, est écrit au jour le jour sans jamais être retouché, révèle enfin une psychologie qui le rend attachant. La souffrance de ce père, qui a de solides raisons d’être angoissé, comme nombre de ses contemporains, sous-tend la rédaction de tout le document.
Au-delà de la querelle sur les mots, et bien qu’il ne s’agisse pas de carnets de combattant, la guerre est bien le sujet et le cœur même des carnets. Mais la situation de l’auteur au moment de leur rédaction donne à son témoignage un relief particulier puisqu’il exprime le point de vue de « l’arrière », champ moins exploré qu’investissent à présent les historiens du conflit.

 LA GUERRE, ENJEU FAMILIAL

Dès la première page du journal (1er janvier 1915), mention est faite du fils aîné[2], Alphonse, disparu dans les toutes premières semaines de la guerre dans les combats du Donon. Le lecteur contemporain, évidemment mieux renseigné sur le caractère meurtrier des premiers combats, ne peut qu’être sceptique quant aux chances de survie des premiers « disparus ». Mais, un trimestre après les événements, il est encore permis aux parents d’espérer qu’il a été fait prisonnier et que les circonstances seules empêchent de recevoir des informations rassurantes.
Tout au long du journal, nous retrouvons des allusions à celui qui sera toujours qualifié de « disparu ». L’auteur s’informe auprès d’autres soldats revenus de ce secteur, scrute leurs témoignages sans jamais recueillir aucune information précise, aucun détail susceptible, sinon d’apporter un espoir, du moins d’orienter les recherches. Il écrit aux autorités militaires, au ministre de la guerre[3] et il est membre de l’Union des familles de disparus[4].
Dès le début de la guerre, des offensives avaient été menées en direction de l’Alsace ; la troisième, déclenchée le 19 août, échoua et s’acheva par un repli des Français vers le Grand-Couronné près de Nancy. C’est au cours de celle-ci que de violents combats eurent lieu au Donon le 21[5] ; Alphonse faisait partie du 21e régiment de chasseurs à pieds. Dans ces premières semaines de combat, nos troupes sont surprises par l’intensité du feu d’artillerie allemand, alors que les attaques françaises ont lieu sans préparation d’artillerie. C’est sans doute quelques jours après que la famille d’Alphonse aura été informée de sa disparition et de cette date fatidique, mentionnée plusieurs fois au long des carnets.
François Lanoizelez a l’occasion de rencontrer deux autres soldats qui se sont battus dans le secteur : Grosbois et Aufort, l’un et l’autre blessés au combat. Pour des raisons peut-être mentionnées dans des carnets disparus, il se méfie de Grosbois : Nous ne savons pas au juste ce qu’il pense, il n’est pas franc, il cache son jeu… c’est à se demander si ce qu’il nous a dit au sujet de notre fils est réellement vrai; j’avais bien remarqué, moi, qu’il s’était coupé plusieurs fois lorsqu’il nous a conté son histoire[6], que croire maintenant ? Quant à Aufort, du 21e bataillon, 6e compagnie, comme Alphonse, il a été blessé le 20 et ne saurait dire s’il a connu celui-ci, mais il l’avait sûrement vu … [les soldats] passaient devant lui [Aufort] qui était installé sur une petite table, et prenait leurs noms et autres renseignements. Il relève des contradictions entre son récit et celui de Grosbois (y-a-t-il eu des bombardements le 20 août ?). Blessé, Aufort est resté 3 jours sur le champ de bataille sans être relevé, par moments, il perdait connaissance et par moments aussi, il revenait à lui, il entendait siffler les balles autour de ses oreilles[7]. Fait prisonnier, il est resté deux ans en Allemagne avant d’être transféré en Suisse et n’a pu donner de ses nouvelles que fin 1914. Mais quand Lanoizelez écrit cela, la guerre est terminée depuis deux mois, et il ne se fait plus guère d’illusions…

Le souvenir du fils disparu est étroitement lié à celui de sa fiancée, Camille. Sa présence est plus douloureuse qu’autre chose, parce qu’elle est un constant rappel de cette disparition, bien sûr, mais aussi parce que la jeune femme semble peu à peu s’éloigner de la famille, prendre ses distances ; elle fait preuve d’une coquetterie jugée malséante, espace ses visites, se rend à Paris, fréquenterait quelqu’un d’autre… Cet éloignement progressif mesure la perte des illusions, le père et la mère d’Alphonse ne peuvent s’empêcher d’en vouloir à cette jeune femme, à son infidélité à la parole donnée en décembre 1913, quand François Lanoizelez était allé, pour son fils, faire la traditionnelle visite de fiançailles.
Son mariage est annoncé en septembre 1919 : cette fois-ci, c’est bien fini, l’évidence accable le couple. Adieu, pauvre fille ! écrit François Lanoizelez, mais il s’agit bien sûr de l’adieu à son propre fils[8].

Charles, le second fils, est mobilisé à la mi-janvier 1918 ; il est dirigé vers la région de Saint-Dizier. Les conditions de son départ – à peine incorporé, marche à pieds sac au dos pour gagner Mehun-sur-Yèvre (18 kilomètres), trajet interminable en train pour rejoindre son unité – motivent vraisemblablement la lettre qu’écrit son père, sous couvert du directeur de la Fonderie, au président du conseil lui-même sur les conditions déplorables dont on traite nos enfants[9].
Comme Charles souffre d’une jambe, il est rapidement déclaré inapte pour l’infanterie et est versé dans l’artillerie lourde, dans les tracteurs (216e d’artillerie de campagne). En mai à l’Échelon (Meuse), puis à Tahure (Marne), il part vers le front et sera en Picardie fin juillet. Il reçoit la croix de guerre fin octobre, est alors au 39e R.A.C.. C’est le soir du 10 novembre que, permissionnaire, il revient à l’improviste à Bourges, chez ses parents. Il sera démobilisé fin août 1919.

LA GUERRE, ENJEU PROFESSIONNEL

C’est en 1860 qu’en raison de la position stratégique de Bourges, ville éloignée des frontières, est prise la décision d’y implanter les Établissements militaires, avec une fonderie de canons et une fabrique d’explosifs. Cette vocation est confirmée après la défaite de 1870 ; au début du XXe siècle, on parle de « l’ABS »  (Atelier de construction de Bourges). Vers 1870, venant de Metz, est implantée l’École de Pyrotechnie (la « Pyro »).

Pendant la première guerre, le personnel augmente notablement dans les fabriques de canons et d’obus de Bourges : d’un peu plus de 4.000 en 1914, il s’élève à 25.000 (dont 5.200 femmes) à la fin du conflit[10]. « À l’ABS, on édifie à la hâte des ateliers d’usinage, des quais et même une usine d’alimentation en eau ; les surfaces occupées sont multipliées par trois (par cinq à la Pyrotechnie). L’électricité est fournie par l’usine de Mazières.
Pendant la guerre, les canons sortent à grande cadence ; on travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre, souvent les jours de fête et le dimanche matin. Il sort de Bourges chaque jour 40 canons de 75 – il en sera produit au total plus de 3.000 exemplaires. La fonderie produit aussi le 65mm de montagne, le 155 de Rimailho, le 155 GPF du colonel Filloux, le 240 TR et le 370. Après la guerre sera entreprise la fabrication du 220 du colonel Tournier[11].
Le canon de 75 revient souvent dans les carnets. Le 7 février 1915 a lieu « la journée du 75 »[12] ; on vend de petits drapeaux dans les rues, les journaux – comme  Excelsior – lui consacrent de nombreux articles.
Entré à la Fonderie en 1882, âgé de 21 ans, comme ouvrier, François Lanoizelez y a fait son service militaire (5 ans) puis a été embauché comme ouvrier dessinateur début 1888[13] ; il a depuis gravi des échelons. Au moment de la guerre, il est chef du bureau de dessin, qui établit et duplique les plans des matériels.
Il semble être un employé consciencieux, bien noté, ponctuel (il note comme un événement d’être arrivé avec un quart d’heure de retard à son travail…) ; il reçoit en février 1915 la médaille d’honneur de la Fonderie. Cela ne l’empêche pas de ressentir de l’amertume à l’égard de certains collègues : il aurait dû progresser plus vite…
Ses fonctions lui ont donné l’occasion d’être en rapports avec les « pères » du 75. Ainsi, après avoir acheté Excelsior, note-t-il : en [couverture] photos de Ste Claire Deville, Rimailho, Deport, les 3 créateurs de notre admirable 75, moi qui connais la question à fond, c’est Ste Claire-Deville, mon ancien capitaine, aujourd’hui général, qui est le véritable inventeur et [de même que] pour la mise au point[14]. Lors d’une visite de Sainte-Claire Deville, il est tout heureux de saluer le général, qui prend de ses nouvelles[15].
Celui-ci est également mentionné[16] lors de la mise au point d’un « minenwerfer »: Le Commandant Filloux a apporté ce matin un bleu de minenwerfer (autrement dit un mortier qui doit lancer des mines) que lui aurait remis la veille le Général Ste Claire Deville venu à la Fonderie … [et qui] doit lancer des obus explosifs de 155, munis d’une fusée spéciale, avec mise de feu par étoupille.
Au mois de février[17], nouvelle allusion : Les lance-bombes et bombes … ne donnent sans doute pas encore tous les résultats désirables car ces officiers sont revenus [de Montluçon] à l’Etablissement et étudient un autre système plus fort. Puis en mars[18] : On poursuit l’étude du lance-mines du général Ste Claire Deville, c’est le Ct Filloux qui s’en occupe. Restait la question d’arriver à la faire tomber sur la fusée. Des essais sont fait par un Lt de chasseurs… envoyé paraît-il par Ste Claire Deville.
L’emploi des armes chimiques nouvelles le concerne particu-lièrement. Le 24 avril 1915, comme le reste de la population, il apprend l’usage, pour la première fois, de gaz asphyxiants par les Allemands (au Nord d’Ypres, en fait le 22). Il note dès le 27 : Nous allons peut être nous occuper de leur rendre la pareille, aussi dès ce matin, les officiers qui sont sous les ordres du Général Dumézil ont chargé Mr Gandron de mettre au net un croquis d’une bouteille en verre, j’ai supposé que c’était pour contenir un liquide asphixiant (sic), car à ma connaissance il n’existe encore aucun récipient en verre dans les projectiles et munitions. Avant que ce soit entré dans le domaine de l’application, il faudra bien attendre 1 mois ½ à deux mois,  nous ne serons pas loin du mois de Juillet lorsque nous serons prêts à nous en servir; d’ici là les Boches auront le temps de nous empoisonner le ¼ de notre armée. Prend-il ses désirs pour des réalités ? D’un ordre de l’état-major à la fabrication en série et à l’usage opérationnel, un plus long délai sera en tout cas nécessaire : l’armée française ne disposera d’une arme équivalente que dans les premiers mois de 1916.
Début 1915[19], il souligne l’intense activité qui règne aux Établissements militaires : Les travaux marchent avec une intensité à la Fonderie, nous entreprenons de tout à la fois. Canons de 75, de 120, de 155 venant des armées à retaper. Transformations de toutes sortes d’anciens caissons de 90, de caissons modèle 58. Harnachement de tous genres. Confections d’obus de 75, de 65, de 80, 90, 95 etc. etc. Hier il nous est arrivé une commande de 500 canons de 75. Nous avons toujours aussi des affût-trépied pour mitrailleuse de Puteaux, nous recevons tous les jours une grande quantité de voiturettes, porte-mitrailleuse et porte-munitions, il nous arrive des mitrailleuses Hotchkiss, on est bien heureux de les trouver aujourd’hui. La construction des mortiers de 370 se poursuit toujours…
À l’inverse, au printemps de 1918, il constate[20] un ralentissement de l’activité, à part les canons. Son supérieur lui a montré une dépêche ministérielle prescrivant d’arrêter toutes études et tous travaux concernant les matériels de 75 à grand champ de tir, étudiés par l’A.B.S. . Donc, les canons aussi…
Enfin, dix jours après l’armistice, il remarque[21]  qu’il paraîtrait que l’effectif de la Fonderie a déjà diminué de près de 2000,… à partir du Lundi 25, le travail de nuit sera supprimé… le travail baisse considérablement au Bureau des Etudes, il ne se fait pas grand chose…et, début décembre : il y a toujours beaucoup de départs à l’A.B.S., de femmes principalement.

 

(à suivre)

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ILLUSTRATIONS DU TEXTE

– couverture du premier carnet

– vue panoramique du boulevard de Strasbourg et des Etablissements militaires (carte postale, vers 1910)

– la fonderie de canons (entrée, carte postale, vers 1910)


NOTES

[1] voir bibliographie.

[2] Ou plutôt fils aîné survivant, car François Lanoizelez et Lucie Bonnet avaient eu avant lui Raymond, né en 1889 et décédé de la scarlatine en 1897 ; le journal contient plusieurs allusions à ce premier fils aîné, souvenir douloureux ravivé par la disparition d’Alphonse ou, à l’occasion, par les ennuis de santé du cadet, prénommé lui aussi Raymond (voir tableau généalogique).

[3] En janvier 1915 (la réponse, reçue le 21, figure au dos de sa lettre, qui lui est retournée selon l’usage ; ce document ne nous est pas parvenu).

[4] Il se rend en janvier 1919 à une réunion organisée à Paris par cette association.

[5] Dans ses « notes de la guerre 14-18 » Jules Valentin, employé des postes dans le secteur, à Allarmont, écrit : « 21 août : grande bataille au Donon ; on entend la fusillade dans l’après-midi, les troupes commencent à évacuer le Donon » (site internet repéré en 2006, disparu depuis).

[6] 2e carnet, 25 juin 1918.

[7] 3e carnet, 28 janvier 1919.

[8] Un jugement du 23 juillet 1920 confirme cette disparition (mort pour la France au Mont Donon, voir fichier internet Morts pour la France). Au cimetière Saint-Lazare, François Lanoizelez acquit en novembre 1920 une concession et fit réaliser un cénotaphe ; une plaque séparée, toujours visible, rappelle le destin d’Alphonse Eugène (31e à droite de l’entrée, le long de la rue Cuvier). Par la suite, sans que leur nom soit inscrit, Lucie (en 1941), François (1944), une belle-sœur et un beau-frère y furent inhumés.

[9] Le Général m’a dit que Clémenceau recevrait ma lettre sûrement, qu’il l’enverrait sous pli confidentiel et secret.  (2e carnet, 29 et 30 janvier 1918) ; Clemenceau cumule les fonctions de ministre de la guerre et de président du conseil; le directeur étant placé sous l’autorité directe du ministre, on peut espérer qu’il s’agit plus que d’un propos de circonstance.

[10] Chiffre incluant les Établissement militaires et les usines ayant une activité dans ce secteur, comme l’usine de Mazières (voir ouvrages cités en bibliographie). Selon C. Maillet, « tous les arsenaux nationaux participèrent à la construction de ce canon. Mais le tube et l’assemblage final étaient réalisés à l’atelier de construction de Bourges… Il en aurait été construit plus de 25.000 ».

[11] 3e carnet, 31 juillet 1919.

[12] 1er carnet, 7 février 1915.

[13] 2e carnet, 18 mars 1918.

[14] 1er carnet, 10 février 1915.

[15] 2e carnet, 11 mars 1918.

[16] 1er carnet, 12 janvier 1915.

[17] 1er carnet, 1-2 février 1915.

[18] 1er carnet, 4 mars 1915.

[19] 1er carnet, 4 mars 1915.

[20] 2e carnet, 18 et 19 mars 1918.

[21] 3e carnet, 21 novembre 1918.

Quatre familles dans les guerres (Vosges, Alsace, Bretagne), de Dominique Thiébaut LEMAIRE avec Maryvonne LEMAIRE SCAVENNEC

Ce livre peut être commandé aux éditions L’Harmattan (voir le site internet de ces éditions) au prix de 22,80 euros TTC plus 3 euros de frais d’expédition : paiement sécurisé par carte bancaire, ou paiement par chèque à L’Harmattan , 16 rue des Ecoles, 75005 Paris.

 COMMENT LIRE CE LIVRE

 On peut le lire de manière linéaire ou de manière non linéaire, par exemple à partir de la table des matières qui donne le choix entre plusieurs entrées (une introduction, cinq chapitres dont un par famille et les annexes correspondantes). On peut l’aborder comme un recueil de nouvelles, en commençant par les chapitres que l’on veut, et les annexes que l’on veut, qui ne sont pas moins intéressantes que les chapitres.

Des parties de l’ouvrage ont été publiées précédemment sur Libres Feuillets, sous la forme d’articles :
– Le 23 août 2012 : « Camille et Paul Claudel, leurs attaches vosgiennes » par Dominique Thiébaut Lemaire;
– Le 2 novembre 2012 : « Une famille vosgienne dans les guerres des 19e et 20e siècles » par Dominique Thiébaut Lemaire ;
– Le 10 novembre 2012 : « Une famille alsacienne dans les guerres des 19e et 20e siècles » par Dominique Thiébaut Lemaire ;
– Le 9 décembre 2012 : « Une famille bretonne, de la Révolution aux guerres du 20e siècle » par Dominique Thiébaut Lemaire ;
– Le 26 mai 2013 : « Petite Odyssée d’un marin breton, René Scavennec. I.1939-1943 ». Transcription et présentation par Maryvonne Lemaire Scavennec;
– Le 22 juin 2013 : « Petite Odyssée d’un marin breton, René Scavennec.II. 1943-1945 ». Transcription et présentation par Maryvonne Lemaire Scavennec ;
– Le 13 octobre 2013 : « La dénatalité en Europe : démographie et conflits » Par Dominique Thiébaut Lemaire;
– Le 5 mars 2014:  » Petite Odyssée d’un marin breton, René Scavennec. III.1945-1957 « . Par Maryvonne Lemaire Scavennec.

DES SOURCES VARIEES

Le genre littéraire est indiqué sur la quatrième de couverture : « Essai historique ». Ce n’est pas une généalogie. Ce ne sont pas seulement des récits de vie. En plus de sauver de l’oubli ce qu’ils ont appris et ce qu’ils savent de leurs ascendants, les auteurs ont voulu articuler les destins individuels et familiaux avec la grande histoire.

Il s’agit d’une histoire non romancée, d’une « enquête » où ils ont cherché à reconstituer de plusieurs points de vue le passé de ces familles dans les guerres – et à en tirer des enseignements de portée plus générale – en recourant aux témoignages et documents divers, aux registres d’état civil, aux articles et ouvrages historiques, et même à la littérature.
Dans les annexes sont cités ou mentionnés des discours, des récits transcrits par écrit, des lettres, et même, pour la période la plus récente, quelques poèmes servant de témoignages (annexe 5.1).

La multiplicité des sources permet d’appréhender le sujet sous plusieurs angles, comme dans un portrait où le visage serait vu à la fois de face, de biais et de profil. 

La disponibilité de nombreuses données informatisées, généalogiques et autres, donne aujourd’hui la possibilité de faire plus aisément le lien entre les générations, et de mieux enclencher le processus rattachant à l’histoire ce qui a été vécu, processus que l’on pourrait définir, même dans le cas des événements violents tels que les guerres, comme la pacification du souvenir.

Malgré la disparition de ceux qui ont vécu ces événements, il reste la transmission entre les générations, et il reste  l’histoire, celle des historiens et de tous ceux qui veulent tendre à l’objectivité.

LES GUERRES

De la Révolution de 1789 jusqu’à nos jours, ce livre est centré sur les moments cruciaux que sont les guerres, où les individus et les sociétés révèlent avec plus de force qu’à l’ordinaire une part de leur vérité. Publié à l’occasion du centenaire de 1914, il ne se limite pas à ce conflit. Celui-ci ne peut être compris indépendamment de ceux qui l’ont précédé et qui l’ont suivi, dans les enchaînements d’une fatalité tragique.

Les guerres européennes dans lesquelles la population française a été impliquée aux XIXe et XXe siècles, en particulier celles de 1870-1871, 1914-1918, 1939-1945, ont laissé des traces profondes, même si l’on dit que c’est du passé.

Nés à la fin des années 1940 au début de « l’après-guerre », les auteurs ont été confrontés, enfants, aux suites des guerres franco-allemandes dont le souvenir est resté présent dans les familles de leur ascendance, originaires de l’est et de l’ouest de la France. La proximité des lignes de front, le déroulement des combats sur le territoire français et les annexions de l’Alsace par l’Allemagne ont marqué l’est (et le nord) de manière plus proche, mais les mobilisations et les morts ont touché durement l’ensemble du territoire.

A vrai dire, ces guerres ne sont pas devenues tout à fait de l’histoire. Du côté français, la défaite de 1940 est encore douloureuse. Il suffit, pour s’en convaincre, de constater les manifestations du sentiment d’infériorité qui, au début des années 2010, s’exprime à nouveau dans les médias français face aux succès économiques allemands, bien que ceux-ci reposent sur des bases fragiles.

 LES LIEUX DES QUATRE FAMILLES

Les familles dont il est question (définies par leur patronyme : Lemaire, Hillenweck, Rivier, Scavennec), auxquelles sont consacrés les quatre premiers chapitres de l’ouvrage, ont vécu les mêmes événements nationaux, avec quelques nuances, deux d’entre elles dans les Vosges et en Alsace, et deux en Bretagne : ce sont, d’un côté, à La Bresse dans les Vosges lorraines et à Thann en Alsace, les ascendants paternels et maternels de l’auteur, de l’autre côté, en Bretagne dans le Finistère, principalement à Rosporden, les ascendants paternels et maternels de sa femme.

La guerre de 1914-1918 a fait se rencontrer des hommes de diverses provinces et leur a fait connaître des régions qui n’étaient pas les leurs. Le peintre d’origine bretonne Mathurin Méheut (Lamballe 1882-Paris 1958) a été incorporé en 1914 au 136e RI à Arras dont il a représenté les destructions. Il a connu le front (Artois, Somme, Champagne, Meuse…),  puis il a été affecté à partir de 1916 au service topographique et cartographique en raison de ses talents d’observateur. Il a réalisé de nombreux croquis de guerre qu’il appelait des « croquetons » et qu’il envoyait chaque jour à sa femme et à sa fille (voir au sujet de Méheut l’article de Libres Feuillets écrit par Maryvonne Lemaire, daté du 5 août 2013).

Fin septembre 1918, la 151e division d’infanterie dont faisait partie le régiment d’infanterie d’Eugène Lemaire (grand-père de Dominique Thiébaut Lemaire), a pris d’assaut, avec l’aide des chars, les redoutables lignes allemandes de la zone de Souain-Perthes-lès-Hurlus dans la Marne (Quatre familles dans les guerres, p.55).
C’est dans cette même zone de combats qu’ont été réunis dans la mort en 1915 plusieurs personnes de Quatre familles dans les guerres : le Breton Joseph Kerhervé à Perthes-lès-Hurlus (p.121), soldat au 31e régiment territorial d’infanterie; le Breton Louis Rivière à Perthes-lès-Hurlus également (p.116), caporal au 116e régiment d’infanterie; le Breton Vincent Charles Rivier (p.119), soldat au 127e régiment d’infanterie, au Mesnil-lès-Hurlus, village anéanti par les combats, où est mort aussi pour la France (p.25 et p.169) l’Alsacien Daniel Scheurer, de la famille des industriels imprimeurs de tissus à Thann.

 Les ruines de l’église de Souain sont représentées dans l’un des tableaux de guerre du peintre et graveur Félix Vallotton, auquel une exposition a été consacrée à Paris au Grand Palais du 2 octobre 2013 au 20 janvier 2014. Comment évoquer la guerre ? Vallotton s’est interrogé sur cette question. Il écrit en 1917 : « D’ores et déjà je ne crois plus aux croquis saignants, à la peinture véridique, aux choses vues, ni même vécues. C’est de la méditation seule que peut sortir la synthèse indispensable à de telles évocations ». Cela dit, si Vallotton a vu et représenté la guerre et ses ravages, il ne l’a pas vécue comme combattant, au contraire de Méheut.

Des témoignages sur Thann en 1914-1918 (Quatre familles dans les guerres, p.26-27) ont été laissés par des artistes originaires de cette ville. Le milieu des dessinateurs industriels qui élaboraient les modèles pour l’impression sur étoffes a produit plusieurs créateurs dont certains sont connus, tels le peintre « nabi » Filiger (Thann 1863-Plougastel 1928) et Charles Walch (Thann 1896-Paris 1948). Moins connu, Robert Kammerer (1882-1965) élève de l’École de dessin industriel de Mulhouse, puis de l’École des Arts décoratifs de Strasbourg, peintre des Vosges, mérite mieux que l’oubli où il se trouve actuellement.
En 1937, Charles Walch a commencé à recevoir des récompenses (médaille d’or de l’Exposition universelle de Paris) et à vivre de son art. Il est très affecté par la débâcle de 1940. Son début de notoriété attire à lui d’autres peintres (Georges Rouault, François Desnoyer, Jean Bazaine, Marcel Gromaire). A partir de 1942, il joue un rôle important au Salon d’automne. Il réalise à la gouache un coq flamboyant qui sert d’affiche pour ce salon en 1945 et qui est considéré comme un symbole de la victoire sur l’Allemagne.

 RECITS ET PORTRAITS

 Quatre familles dans les guerres abonde en esquisses de récits et portraits mettant en scène divers personnages. Le sujet même de la guerre et les généalogies familiales fondées sur les patronymes placent au premier plan les hommes plutôt que les femmes. Pourtant, de beaux portraits de femmes se dessinent aussi dans ce texte.

 Les temps de paix

 Parmi les personnages, on trouve en particulier:

          un Rivier qui habitait au début du 18e au « Manoir de  la Rivière » au bord de l’Aven, qui a habité ensuite en des lieux où affleure une nappe phréatique, et qui est mort noyé dans un étang de la partie amont de l’Aven (annexe 4.1) ;

          une famille d’agriculteurs qui a « dépecé » le château de Rustéphan à l’abandon près de Pont-Aven dans le Finistère (p.90) ;

          Les maçons d’une entreprise de bâtiment qui se sont vengés d’un client en s’arrangeant pour que la cheminée refoule la fumée dans la pièce (p.113) ;

          la patronne de la même entreprise, qui avait l’habitude de tricoter en allant visiter ses chantiers (p.113) ;

           Plusieurs personnes prises ou impliquées dans le conflit entre l’Eglise et l’Etat : mères de famille, instituteurs, joueurs de football, industriels (p.42-44, et annexe 1.2) ;

      le fonctionnaire français (l’auteur) négociateur d’un traité à Berlin Est juste avant l’effondrement de l’Allemagne de l’Est qui croyait pouvoir survivre à l’effondrement de l’URSS (p.149-150).

Les temps de guerre

Sous cette rubrique, on peut mentionner :

– l’administrateur du Finistère (conseiller général), ascendant des  Rivier actuels,  guillotiné avec ses collègues « girondins » en 1794 (à un moment où la France était en guerre contre toute l’Europe monarchique) pour avoir  « attenté à l’indivisibilité de la République » (p.109);

le maire de La Bresse qui s’est caché plus de 15 jours sous le foin épais de sa grange pour échapper aux recherches de l’autorité d’occupation allemande après la guerre de 1870-1871 ( p. 50);

le jeune alsacien choqué par l’arrivée en 1870 des cavaliers prussiens qui se servaient en détachant avec leur lance les chapelets de saucisses à l’étal de la boucherie (p.76);

l’engagé volontaire alsacien dont l’entourage a été exterminé par un obus à la fin de 1915 sur le front de Belgique, et qui a été nommé caporal en remplacement de l’un des tués (annexe 2.2 p. 217) avant de monter en grade ; son frère tué en Indochine en 1917 ;

la mère de famille bretonne dont le mari est sous les drapeaux et qui, en plus de la ferme familiale, s’occupe de la ferme de son frère mort pour la France, dont elle a recueilli la fille (p.94) ;

le Vosgien dont le fils a été fusillé par les Allemands, et qui parlemente en allemand avec l’armée d’occupation pour sauver de la destruction un quartier de la commune (p.57-58) ;

les deux jeunes sœurs bretonnes portant au chef de la Résistance locale, en 1944, un message ou des brassards de FFI cachés dans leur pot à lait (p.122).

 LES COMBATTANTS

Dans la famille Lemaire (chapitre premier), trois générations ont fait successivement les guerres  de 1870-1871, 1914-1918, 1939-1945. Fils de Constant Lemaire – blessé en 1870-1871 et pensionné pour invalidité – Eugène Lemaire, père de plusieurs enfants, envoyé au front, a traversé la guerre de 1914-1918 sans blessure. L’un de ses fils, sous-lieutenant d’artillerie, décoré de la croix de guerre, a été fait prisonnier par un char allemand en mai 1940 alors qu’il se trouvait dans une jeep sur le front, et il est resté cinq ans  dans un camp en Poméranie, tandis que l’autre, adjudant des chasseurs alpins, maquisard, décoré de la légion d’honneur à titre posthume, a été fusillé par les Allemands en 1944. A la fin de la même année, Eugène Lemaire, expulsé d’Alsace-Moselle avec sa famille en 1940, a participé activement au sauvetage de la population de la commune de La Bresse dans les Vosges.

Dans la famille Hillenweck (chapitre deux), Jean Hillenweck, encore enfant, a gardé un souvenir pénible et indélébile de l’arrivée des Prussiens en Alsace en 1870-1871. Deux de ses fils,  bien que de nationalité allemande en 1914, se sont engagés dans l’armée française, et ont été envoyés en Indochine où l’un d’eux a trouvé la mort et a été décoré de la médaille militaire à titre posthume. Celui qui a survécu, décoré de la croix de guerre, a fait aussi la guerre de 1940 comme sous-lieutenant et a été expulsé d’Alsace par les Allemands. Le troisième fils, resté en Alsace, a été fait officier de la légion d’honneur pour ses actes de résistance en 1940-1944.

Dans la famille Scavennec (chapitre trois), René Scavennec, officier marinier, chevalier de la légion d’honneur, a vécu une petite odyssée d’une rive à l’autre de la Méditerranée de 1940 à 1943, entre la France, le Maroc, l’Algérie la Tunisie et l’Italie avant de pouvoir regagner la Bretagne où il a participé aux combats de la Libération à l’est et au sud de Quimper en 1944. Il a notamment entravé à Rosporden la retraite d’un convoi allemand qui, au début d’août 1944, se repliait vers le port de Lorient, en lui causant de lourdes pertes.

Dans la famille Rivier (chapitre quatre), le jeune ingénieur Albert Rivier, soutenu par sa famille et en particulier par son père François Rivier, entrepreneur, ancien combattant grièvement blessé pendant la guerre de 1914-1918, a été, de même que René Scavennec, l’un des chefs du maquis de Rosporden en 1944 en liaison avec Londres. Président de la délégation spéciale de Rosporden en 1944-1945 (autorité dirigeante de la commune à la Libération avant les élections municipales), il a été fait par la suite chevalier de la légion d’honneur.

L’ILLUSTRATION DE LA COUVERTURE

La gravure de Sergio Birga met en scène deux paysages symboliques réunis par les deux personnages du centre : à droite la collégiale de Thann, avec la « tour des sorcières », et un sapin ; à gauche, l’église de Rosporden avec un chêne. Au premier plan, de l’eau, plutôt celle des rivières, la Moselotte à La Bresse, la Thur à Thann et l’Aven à Rosporden, mais peut-être aussi celle de la mer où aboutissent les rivières. Les projecteurs de la DCA dans le ciel donnent un dynamisme particulier à l’image.

Sergio Birga, très influencé par l’Expressionnisme, a fait trois séjours en Allemagne (en 1965, 1966, 1976) pour y rencontrer plusieurs protagonistes de ce mouvement, plus particulièrement, Otto Dix et Conrad Felix Müller qui lui ont prodigué leurs conseils et qui ont échangé avec lui des portraits.

Otto Dix (1891-1969) s’est engagé comme volontaire en 1914, et a participé à plusieurs campagnes en Champagne, dans la Somme et en Russie. L’une de ses œuvres témoignant le plus fortement de ses expériences guerrières est le portefeuille de cinquante eaux-fortes, « Der Krieg », publié en 1924. Enseignant les beaux-arts à l’université de Dresde, il perd ce poste après la prise du pouvoir par les nazis en 1933, étant considéré par eux comme un «bolchévique de la culture ». En 1937, ses œuvres sont déclarées « dégénérées ». Beaucoup d’entre elles sont retirées des musées et une partie est brûlée ; d’autres sont exposées lors de l’exposition nazie « Entartete Kunst » (Art dégénéré). Il doit servir sur le front occidental en 1944-1945, et il est fait prisonnier en Alsace par les Français.

 

 

ANNEXE :  LES ECRIVAINS EVOQUES DANS CE LIVRE

 Il s’agit d’écrivains :

          qui ont connu les lieux où ces quatre familles ont vécu,

          et qui, pour certains, ont connu ces familles elles-mêmes.

 Montaigne à Thann en 1580 (p.22-23)

 En 1580, Montaigne entreprend un long voyage vers l’Italie, pour soigner dans diverses stations thermales sa gravelle (coliques néphrétiques) ; et pour s’éloigner des guerres de religion en France.
Il s’est arrêté pendant 11 jours aux eaux de Plombières près de Remiremont. A Remiremont, les chanoinesses, en conflit avec le duc de Lorraine qui voulait mettre fin à leur indépendance, ont demandé à Montaigne de plaider leur cause à Rome, le Saint-Siège les ayant constamment soutenues dans le passé. Mais, cette fois, Rome a tranché en faveur du duc, et le siège abbatial est devenu le monopole de la maison de Lorraine. En route vers Rome, Montaigne est passé à Thann dont le vignoble lui a inspiré des appréciations élogieuses :
« Tane…ville d’Allemagne, sujette à l’Empereur, très belle. Lendemain au matin, trouvâmes une belle et grande plaine flanquée à main gauche de coteaux pleins de vignes, les plus belles et les mieux cultivées, et en telle étendue, que les Gascons qui étaient là disaient n’en avoir jamais vu tant de suite. »

Chateaubriand et les chanoinesses de Remiremont (p.7-8), à la veille de la Révolution

Deux siècles après Montaigne, le chapitre de Remiremont a été un enjeu pour la famille de Châteaubriand. De ce Chapitre dépendait en grande partie la vallée de La Bresse.
La sœur préférée de Chateaubriand, Lucile, a essayé sans succès d’y devenir chanoinesse.
Sous l’Ancien Régime, ce genre d’institution, sorte d’abbaye mondaine, accueillait les filles nobles qui y étaient assurées d’un revenu et d’un statut social élevé. Pour y être admises, elles devaient faire la preuve de leurs quartiers de noblesse. Les Chateaubriand, en dépit de leurs grandes prétentions nobiliaires, n’ont pu remplir les conditions exigées à Remiremont, car il leur manquait des quartiers de noblesse du côté des ascendances féminines. Ces chanoinesses, qui habitaient en ville (d’où la beauté des maisons qu’on y trouve encore aujourd’hui), étaient libres de renoncer à leur condition pour se marier.

Hersart de la Villemarqué, le Barzaz Breiz et la famille Scavennec (p.91 et annexe 3.2)

Dans la famille des Scavennec, parmi les personnes apparentées, les chercheurs ont identifié des informateurs de Théodore Hersart de la Villemarqué, grâce auxquels celui-ci a composé son Barzaz Breiz, recueil de poèmes bretons chantés, traduits en français, annotés et publiés par lui au XIXe siècle. La résidence familiale de l’auteur du Barzaz Breiz, ancien élève de l’Ecole des chartes, se trouvait à Nizon (aujourd’hui Pont-Aven).
D’après les notes laissées par la mère de La Villemarqué sur les informateurs de son fils, des ascendants des Scavennec actuels lui ont chanté « Héloïse et Abailard », et « La Croix du  chemin ».
« Héloïse et Abailard » montre une Héloïse si savante qu’elle ne peut être qu’une sorcière.
« La Croix du chemin » met en scène un jeune homme renonçant à la prêtrise pour l’amour de celle qu’il aime, un thème naguère encore bien vivace.

Pierre Loti et Rosporden (p.37-38)

Julien Viaud (Rochefort 1850-Hendaye 1923), officier de marine, alias Pierre Loti, écrivain, qui s’est inspiré de ses voyages, a tiré parti, dans certaines de ses œuvres, de la connaissance qu’il avait de régions françaises telles que la Bretagne. Rosporden est le lieu auquel se rattache l’histoire de Mon frère Yves (1883), un ami marin qui s’appelait en réalité Pierre Le Cor. Celui-ci s’est marié à Rosporden avec une native du lieu. Il a fait construire à Rosporden une maison dont Loti a rédigé lui-même le descriptif. Passé premier maître en 1886 grâce aux relations de Loti, Pierre Le Cor a quitté la marine en 1892. Il s’est retiré à Rosporden en ayant tendance à oublier ses bonnes résolutions de tempérance.
L’écrivain ne laisse pas de doute sur le fait qu’il s’agit de Rosporden. Il évoque la flèche en granit de l’église au bord des étangs formés par l’Aven. Il évoque aussi les fêtes religieuses et paysannes, les pardons, tels que celui de Bonne-Nouvelle, ainsi que celui de Saint-Eloi, où venaient les chevaux à l’occasion d’une messe basse qu’on disait là pour eux.

La région de Thann vue par Henry Bordeaux (p.27-29)

En 1914-1918, plusieurs personnalités sont venues à Thann, le principal territoire alsacien reconquis dès le début de la guerre. L’un de ces visiteurs, le romancier Henry Bordeaux (élu à l’Académie française en 1919) a publié après la guerre La Jolie fille de Thann, qui évoque cette ville et les combats très meurtriers du «Vieil Armand », zone montagneuse près de Thann au-dessus de la plaine d’Alsace.
Propriétaire à Chapareillan près de Grenoble, la mère d’André Bermance, jeune officier tué au Vieil Armand le jour de Noël 1915, a été invitée par la fiancée alsacienne de son fils, Maria Ritzen, fille d’un ingénieur travaillant chez M. Helding, riche industriel de Thann. D’après ce que dit de lui le romancier, M.Helding est Jules Scheurer, imprimeur sur étoffes, dont les fils sont morts pour la France en 1915. Henry Bordeaux décrit Thann par les yeux de Mme Bermance :
« Elle connut Thann, si jolie au débouché de la vallée, à l’entrée de la plaine, au bord de la Thur, effilant, entre les derniers contreforts arrondis des Vosges, la flèche ajourée de Saint-Thiébaut qui se dresse en l’air si aiguë, si mince, si délicatement ouvragée qu’elle semble appeler les rayons du soleil pour les sertir dans ses pierres comme des diamants. Elle aima ses rues propres et étroites, … son aspect ouvert et aimable jusque dans les ruines, ses vieilles maisons aux toits pointus… »

 Roger Martin du Gard et l’été 1914 en Alsace (p.27)

Roger Martin du Gard, prix Nobel de littérature en 1937, termine la partie intitulée L’Eté 1914 de son roman Les Thibault par la mort de Jacques, l’un des deux fils Thibault, dans la région de Thann-Altkirch où s’est écrasé l’avion du haut duquel il voulait jeter des tracts pacifistes. Après l’accident, le blessé a entendu une discussion entre militaires français :
« On devait atteindre Thann, faire un mouvement de conversion, comme ça, un redressement le long du Rhin, pour aller couper les ponts. Mais on s’est trop pressé. On était mal engagé, tu comprends ? On avait voulu aller trop vite… Il a bien fallu battre en retraite…»
Finalement, Jacques Thibault, laissé en arrière dans la retraite précipitée des troupes françaises, est abattu par le gendarme qui le gardait et qui voulait fuir sans s’embarrasser de cet homme mal en point considéré comme un espion.

Stephan Zweig en Alsace entre les deux guerres mondiales  (p.29)

Un récit de Stephan Zweig, dont Quatre familles dans les guerres donne les références, commence par la cathédrale de Strasbourg, et se poursuit par Colmar, où l’auteur admire le retable d’Issenheim, avant de se rendre chez Albert Schweitzer qui lui joue à l’orgue une cantate de Bach.

« Sur les flancs des Vosges et sur l’autre versant, le côté allemand où, d’heure en heure, les canons crachaient dans un bruit sourd leurs projectiles toxiques, une lumière vespérale s’étend, paisible, écrit Stephan Zweig. On peut marcher en toute insouciance sur la route qui, il y a quatorze ans encore, n’était plus qu’un tunnel recouvert de paille.
« Une journée aussi achevée permet de retrouver la foi face à l’époque la plus hostile. Mais le train poursuit sa course à travers la terre d’Alsace et voilà que soudain on sursaute, car les noms des gares criés au-dehors éveillent des souvenirs oppressants : Sélestat, Mulhouse, Thann. Ils sont restés dans nos mémoires à travers les bulletins de l’armée : ici 10 000 morts, là 15 000, et là-bas dans les Vosges, dont la silhouette argentée évoque des fantômes errant dans les brumes, 100 000 ou 150 000, tombés sous les baïonnettes, sous les balles, gazés, empoisonnés, victimes d’une haine, d’une guerre fratricides. Et on se reprend à désespérer, incapable de comprendre pourquoi cette même humanité qui produit les chefs-d’œuvre les plus étonnants, les plus inconcevables dans le domaine spirituel, n’a pas appris depuis tant de milliers d’années à maîtriser le secret le plus simple : maintenir vivant l’esprit d’entente entre les hommes de tous horizons qui ont en commun d’aussi impérissables richesses ».

Camille et Paul Claudel, à La Bresse et dans les Vosges (annexe 1.5, p.199-208)

Dans une lettre du 6 décembre 1946, adressée à Eugène Lemaire maire de La Bresse détruite, Paul Claudel écrit ceci :

« Non, Monsieur Le Maire, je n’oublie pas La Bresse ! Comment l’oublierais-je, la chère petite cité de qui le nom de Claudel est inséparable depuis je ne sais combien de générations ? N’est-ce pas sur un de vos registres paroissiaux qu’un chercheur a retrouvé le nom du patriarche Jacques Elophe Claudel, décédé en 1530, et de qui sont issus ou à qui se rattachent presque toutes les familles de la belle vallée ? C’est là qu’au début du siècle dernier, ma courageuse aïeule, restée veuve à la suite du décès accidentel de son mari, éleva une famille de six enfants.
« Mon père, Louis Prosper Claudel, conservateur des hypothèques, n’oublia jamais sa petite patrie, et chaque fois que les vacances le lui permettaient, il emmenait sa famille au cimetière où notre nom se répétait aussi souvent sur les tombes que sur les enseignes de la localité… »

Paul Claudel et Eugène Lemaire grand-père paternel de Dominique Thiébaut Lemaire étaient apparentés, issus l’un comme l’autre de mariages qui ont eu lieu en 1726 et 1758.

D’après des souvenirs de Paul Claudel, ses soeurs et lui ont passé des vacances d’été vers 1875-1880 à La Bresse, où ils cueillaient des brimbelles (nom vosgien des myrtilles) et se baignaient dans le Lac des Corbeaux. Camille Claudel, en août 1885, a passé ses vacances à Gérardmer chez son oncle Isidore, Gegout, mari de Joséphine Claudel. A cette occasion, elle a dessiné au fusain une « femme de Gérardmer » qui se trouve aujourd’hui au musée Eugène Boudin à Honfleur.

 

 

 

Libres Feuillets

 

 

 

Etrusques. Un hymne à la vie. Par Maryvonne Lemaire

Etrusques.Un hymne à la vie. Musée Maillol (18 septembre 2013- 9 février 2014)

Comme on l’a déjà lu sur Libres Feuillets pour la Macédoine, les fouilles archéologiques menées dans le monde antique exhument encore de nos jours de nouveaux vestiges. Grâce à ces découvertes, l’exposition  « Etrusques, un hymne à la vie », au musée Maillol, renouvelle notre intérêt, nos questions sur ce qui fut la première civilisation à se développer en Italie.

Les rites funéraires

Rappelons une évidence : même si ce ne sont pas les seules sources archéologiques,  les rites funéraires, que ce soit l’incinération de l’époque villanovienne ou l’inhumation des époques suivantes, ont permis la survie de cette civilisation. Grâce aux richesses retrouvées, nous pouvons déambuler à travers dix siècles de civilisation étrusque, du X° siècle avant Jésus-Christ jusqu’à notre ère,  dans les trois grands foyers que sont  d’abord la région située entre l’Arno, le Tibre et la mer Tyrrhénienne, ensuite la vallée du Pô, enfin la région de Pompéi et Capoue.

L’incinération pratiquée pendant l’époque villanovienne (IX°- VIII°S) nous vaut des témoignages remarquables sur l’architecture grâce aux fameuses urnes-cabanes  en forme de cabanes  ou de temples, qui servaient d’abris aux urnes cinéraires. Les urnes étaient elles-mêmes des jarres à couvercle en têtes d’hommes comme les canopes égyptiens. Ces cabanes ont un style dépouillé, presque moderne. Les antéfixes des temples sont ornés des fameuses figures « apotropaïques » : têtes aplaties de gorgones tirant la langue ou simplement figures d’ancêtres au chapeau pointu, à la longue robe. La  villa romaine  est déjà présente, avec son atrium et les pièces disposées tout autour.

Dans les multiples tombes,  hypogées en forme de melons, on a retrouvé une richesse incroyable de fresques, comme celles de la tombe du Navire reconstituée dans l’exposition ou celles présentées en animation à l’entrée du musée. Nous imaginons la vie quotidienne, les fêtes, les croyances d’un peuple qui a connu la prospérité, la joie de vivre dans la danse et  la musique. Les bijoux en or aux techniques raffinées : repoussé, filigrane, granulation, en témoignent ainsi que  les armes, le matériel de divination, les statuettes. Chapeau pointu, longues nattes  et grosses sandales donnent à cette figurine de chef un petit air de bande dessinée. Une autre nous  rappelle que Giacometti a puisé son inspiration dans l’art étrusque. Les têtes votives en terre cuite modelée, comme la tête de Malavolta, nous touchent par une sorte de modernité, un réalisme apaisé.

L’importance de la mer

Pour l’historien grec Hérodote, la moitié du peuple lydien à la suite d’une famine avait débarqué sous la conduite de Tyrrhenios sur les côtes de  la mer appelée depuis tyrrhénienne, de même que, plus tard, le Troyen Enée et son fils Ascagne débarquèrent  dans le Latium, plus au sud, pour fonder Rome. Telle aurait été l’origine du peuple étrusque (Tyrrhenoi pour les Grecs, Tusci pour les Romains).

Même si  la légende d’Hérodote est fausse, même si les Etrusques furent un peuple autochtone et non oriental, elle met  l’accent sur ce qui permit l’épanouissement de cette civilisation : la mer. La mer permit le commerce des richesses naturelles : le fer, le sel, le vin, l’huile. C’est elle qui permit l’enrichissement des princes d’abord, de la classe moyenne ensuite durant les deux siècles qui furent les siècles d’or de cette civilisation : le VII° et le VI°, juste avant le grand siècle grec.  Le cabotage près des côtes et le commerce lointain avec les régions d’orient, de Grèce et d’Afrique du nord ont multiplié les échanges culturels et artistiques. C’est ainsi que les amphores érotiques présentées dans l’une des vitrines sont des amphores grecques, non étrusques. Mais ce sont les Etrusques qui ont apporté le vin en Gaule, en Provence et dans le Languedoc. Comme on le voit sur certains objets où figure l’inscription : « j’appartiens à Untel », comme on le voit sur les tablettes, la langue utilisée n’est pas indo-européenne mais la graphie adoptée est celle du grec, à la différence près que le C remplace le gamma. A leur tour, les Romains adopteront cet alphabet issu du grec, avec la modification étrusque : A, B, C. Le grand nombre de noms propres dans ces inscriptions nous rappelle que les Etrusques avaient en usage le « nom de famille », le gentilice, et à la différence des Romains, au lieu de porter le nom du père ou du mari, Tullia épouse de Tullius, les femmes avaient leur propre prénom : par exemple Tanaquil (femme de Tarquin l’Ancien).

Rome et les Etrusques

La légende d’Hérodote présente aussi l’avantage d’introduire un parallélisme entre la civilisation étrusque et Rome. Les Etrusques ont précédé, et de loin, la naissance de Rome en – 753. Ils se sont organisés en cités fortement tenues par la présence d’un  chef, par la distribution des rôles de l’homme et de la femme, par les liens religieux, politiques et culturels. Les cités elles-mêmes: Vulci, Cerveteri, Véies, Tarquinia, Vetulonia, Chiusi, Pérouse, Volterra, Arezzo, Cortone, Fiesole, Orvieto, se sont unies entre elles en  dodécapole.

Tarquin L’Ancien et l’ambitieuse Tanaquil  sont venus d’Etrurie jusqu’à Rome pour y tenter leur chance ; ils ont fait de la ville naissante de Rome une ville étrusque, jusqu’au moment où Tarquin le Superbe et avec lui la royauté furent chassés de Rome après  le viol par Tarquin de la Romaine Lucrèce (- 509). Rome garde de ses origines étrusques mille particularités dont nous avons des témoignages ou des échos  dans l’exposition : la louve de Romulus et Rémus, le rite de fondation des villes, les jeux funèbres et les banquets d’adieu, les jeux athlétiques et théâtraux. Ajoutons encore la bulle des enfants, la toge pourpre, les faisceaux des licteurs, les chaises curules, les brodequins, le bonnet haut de prêtres, la divination par les entrailles d’animaux, en particulier le foie.
De – 396 à – 264, Rome fit tomber l’une après l’autre les cités de la dodécapole, unie alors  par la seule religion, avant de donner le droit de cité aux Etrusques qui constituèrent la septième région de l’Italie. Mécène et Virgile, l’homme de Mantoue, tous deux d’origine étrusque, témoignent par leur fierté d’être étrusques que la colonisation romaine fut d’une certaine façon une colonisation apaisée.

C’est à Florence, dans la cour des Médicis, au moment de la Renaissance italienne, troisième époque de la splendeur italienne (après celle des Etrusques et celle d’Auguste, comme on l’a dit du temps de l’Unité Italienne) que renaît l’intérêt pour la civilisation étrusque car elle donne à Florence contre Rome la légitimité et le prestige de «premier occupant ».
Ainsi vont les civilisations, mortelles sans doute, continuant cependant à féconder les esprits.

Les femmes étrusques

Les Grecs ne voyaient pas d’un bon oeil les talents de navigateurs des Etrusques  mais ils se scandalisaient plus encore de l’importance accordée aux femmes ainsi que de leur liberté : assister aux banquets, participer aux jeux. On le voit sur les fresques de l’animation proposée à l’entrée de l’exposition, qui ne sont pas sans évoquer la grâce des peintures crétoises. Le sarcophage des époux témoigne même d’une tendresse que l’on a déjà vue dans la Grèce homérique avec Alkinoos et Arêtê chez les Phéaciens ; Hector et Andromaque à Troie.
La femme étrusque est même ambitieuse et indépendante : Tanaquil aurait poussé Tarquin à se faire une place à Rome. L’épisode du viol de Lucrèce renvoie à une opposition avec la femme romaine : pendant que les princes étrusques faisaient la guerre, ils eurent l’idée d’aller épier leurs femmes qu’ils trouvèrent au milieu de jeux et de fêtes. La  seule qui filait était la Romaine Lucrèce au milieu de ses servantes. Cela lui valut la violence du roi Tarquin le Superbe avec pour conséquences la révolte contre la royauté et l’avènement de la République romaine. C’est donc à un portrait de la femme étrusque encore mystérieux que nous introduit l’exposition.

Rares sont en France les expositions sur les Etrusques, même si en 2014 nous sommes comblés, avec une seconde exposition du Louvre-Lens consacrée à Cerveteri. Les Etrusques nous ont apporté le C, le vin, le nom de famille, comme aime le rappeler Jean-Paul Thuillier. On peut ajouter que leurs femmes ont poussé leur indépendance  au point d’avoir un prénom et de provoquer indirectement un changement de régime à Rome.

Pour une introduction à la civilisation étrusque, lisez  Les Etrusques : la fin d’un mystère de Jean-Paul Thuillier dans la collection Découvertes Gallimard.

Maryvonne Lemaire

Poèmes et méditations sur la compassion et l’humilité. Par Dominique Thiébaut Lemaire

On considère communément comme des vertus la compassion et l’humilité, par opposition aux « péchés capitaux » de l’envie et de l’orgueil. Mais les philosophes et les moralistes nous mettent en garde contre cette croyance. En analysant la surestime de soi (l’orgueil) et la sous-estime de soi (l’humilité), l’envie et la pitié (compassion), ils montrent comment ces passions sont intimement liées (voir l’article de Libres Feuillets intitulé « Descartes et Spinoza (I): sur quelques passions actuelles », daté du 21 mars 2012) :
–         La compassion permet souvent de se sentir supérieur aux malheureux ;
–         Si le mal qui arrive à autrui suscite la compassion, le bien qui arrive à autrui suscite la passion symétrique de l’envie ;
–         La surestime de soi est flattée, et la mésestime de soi apaisée, par le rabaissement d’autrui, par l’idée qu’autrui est indigne du bien dont il jouit, ce qui est la caractéristique même de l’envie.

 ***

 Mieux vaut bien sûr la pitié que l’envie
Qui peut aller très loin dans les sévices
L’envie tantôt belliqueuse ou servile
Que l’on verra se réjouir volontiers
Du mal d’autrui sans faire de quartier

Souvent cachée bien qu’elle se devine
Face au bonheur elle est l’inimitié
De la tristesse au fond de l’âme avide
On ne saurait là non plus l’amnistier
Mieux vaut bien sûr la pitié que l’envie

Les cœurs humains partagent cet avis
La compassion les flatte et les chavire
Mais le penseur au caractère entier
Reste distant quant à moi je m’avise
Qu’on aime mieux faire envie que pitié

 ***

Sur son visage un homme plein d’orgueil
Montre la joie de s’être trouvé mieux
Qu’un tabouret son trône est un fauteuil
Environné d’un murmure élogieux

Triste au contraire on la croirait en deuil
L’humilité marche en baissant les yeux
D’un air contrit d’un air qui se recueille
Mais sa vertu ne lui vient pas des cieux

L’un se voit grand l’autre se mésestime
Recto verso l’épaisseur d’une feuille
Nous fait passer de l’humble à l’orgueilleux

Ils ont tous deux le même manque intime
De l’un à l’autre il n’y a pas de seuil
La clairvoyance est bien faible au milieu

« Mieux vaut faire envie que pitié » (proverbe)

 « Lorsqu’un bien ou un mal, écrit Descartes, nous est représenté comme appartenant à d’autres hommes, nous pouvons les en estimer dignes ou indignes; et lorsque nous les en estimons dignes, cela excite en nous la joie, en tant que c’est pour nous quelque bien de voir que les choses arrivent comme elles doivent. Il y a seulement cette différence que la joie qui vient du bien est sérieuse, au lieu que celle qui vient du mal est accompagnée de rire et de moquerie. Mais si nous les en estimons indignes, le bien excite l’envie, et le mal la pitié, qui sont des espèces de tristesse… » (Les passions de l’âme, art. 61 et 62).
« Ceux qui se sentent faibles et sujets aux adversités de la fortune semblent être plus enclins à cette passion que les autres, à cause qu’ils se représentant le mal d’autrui comme leur pouvant arriver ; et ainsi ils sont émus à la pitié plutôt par l’amour qu’ils se portent à eux-mêmes que par celle qu’ils ont pour les autres » (Les Passions de l’âme, article 186). On trouve aussi cette réflexion chez La Rochefoucauld (maxime 264).

 Spinoza développe des idées proches de celles de Descartes, de façon plus pessimiste semble-t-il. « Par cela seul que nous imaginons que quelqu’un tire d’une chose de la joie…, écrit-il, nous aimerons cette chose et désirerons en tirer de la joie. Mais (par hypothèse) nous imaginons que l’obstacle à cette joie vient de ce qu’un autre en tire de la joie ; nous ferons donc effort… pour qu’il n’en ait plus la possession.
« Nous voyons ainsi qu’en vertu de la même disposition de leur nature les hommes sont généralement prêts à avoir de la commisération pour ceux qui sont malheureux et à envier ceux qui sont heureux, et que leur haine pour ces derniers est… d’autant plus grande qu’ils aiment davantage ce qu’ils imaginent dans la possession d’un autre » (Ethique, troisième partie, proposition XXXII).
« …Celui qui est facilement affecté de commisération et ému par la misère ou les larmes d’autrui, fait souvent quelque chose de quoi plus tard il se repent : d’une part, en effet, nous ne faisons rien sous le coup d’une affection que nous sachions avec certitude être bon, de l’autre nous sommes facilement trompés par de fausses larmes » (Ethique, quatrième partie, proposition L).

Il existe aussi une relation étroite entre l’orgueil et la compassion. Celle-ci flatte le sentiment de fausse supériorité, et apaise le sentiment de fausse infériorité:
« Il y a souvent plus d’orgueil que de bonté à plaindre les malheurs de nos ennemis; c’est pour leur faire sentir que nous sommes au-dessus d’eux que nous leur donnons des marques de compassion » (La Rochefoucauld, maxime 463). Ce que dit La Rochefoucauld des malheurs de nos ennemis peut s’appliquer aux malheurs de ceux que, du fait qu’ils sont malheureux, nous considérons comme des amis.

Avant et après le 17e siècle, des philosophes de la Grèce ancienne jusqu’à Hannah Arendt en passant par Nietzsche, on n’en finirait pas d’évoquer les critiques de la compassion.

Comme l’a montré Aristote il y a fort longtemps dans son analyse de la tragédie faite pour inspirer la crainte et la pitié, la compassion fait partie de la « société du spectacle ».
Aujourd’hui, nous pouvons nous offrir à peu de frais un sentiment de supériorité compatissant face aux pauvres des pays pauvres, en particulier lorsque nous les voyons à la télévision ou lorsqu’ils arrivent chez nous. Parfois, ce sentiment risque de vaciller, aussi faut-il le renforcer en insistant sur leur misère, mais aussi en noircissant la situation des pays d’où ils viennent.

Les passions telles que la compassion sont généralement présentées du point de vue de ceux qui les éprouvent. Mais il est salutaire de les envisager aussi du point de vue de ceux qui en sont l’objet.
On se plaît à témoigner de la compassion, mais celui auquel elle s’adresse n’en est pas forcément satisfait, dans la mesure où elle le place en position d’infériorité. Il y a donc lieu de douter qu’elle soit de nature à susciter de la gratitude.
A l’opposé, l’envie est présentée à juste titre comme une passion négative. Mais pour celui à qui elle s’adresse, dans la mesure où elle ne s’accompagne pas d’une trop forte intention de nuire, elle peut avoir un aspect positif, comme le dit le proverbe : « Mieux vaut faire envie que pitié ».

 « L’humilité n’est pas une vertu » (Spinoza)

Descartes distingue dans Les passions de l’âme l’humilité vertueuse  et l’humilité vicieuse:
« Art. 155. En quoi consiste l’humilité vertueuse.
… L’humilité vertueuse ne consiste qu’en ce que la réflexion que nous faisons sur l’infirmité de notre nature et sur les fautes que nous pouvons autrefois avoir commises ou sommes capables de commettre, qui ne sont pas moindres que celles qui peuvent être commises par d’autres, est cause que nous ne nous préférons à personne, et que nous pensons que les autres ayant leur libre arbitre aussi bien que nous, ils en peuvent aussi bien user.
« Art. 159. De l’humilité vicieuse.
… Elle consiste principalement en ce qu’on se sent faible ou peu résolu, et que, comme si on n’avait pas l’usage entier de son libre arbitre, on ne se peut empêcher de faire des choses dont on sait qu’on se repentira par après; puis aussi en ce qu’on croit ne pouvoir subsister par soi-même ni se passer de plusieurs choses dont l’acquisition dépend d’autrui. Ainsi elle est directement opposée à la générosité ; … au lieu que ceux qui ont l’esprit fort et généreux ne changent point d’humeur pour les prospérités ou adversités qui leur arrivent, ceux qui l’ont faible et abject ne sont conduits que par la fortune, et la prospérité ne les enfle pas moins que l’adversité les rend humbles. Même on voit souvent qu’ils s’abaissent honteusement auprès de ceux dont ils attendent quelque profit ou craignent quelque mal, et qu’au même temps ils s’élèvent insolemment au-dessus de ceux desquels ils n’espèrent ni ne craignent aucune chose.»
« Article 160.…Le vice vient ordinairement de l’ignorance, et …ce sont ceux qui se connaissent le moins qui sont les plus sujets à s’enorgueillir et à s’humilier plus qu’ils ne doivent ».

Pour Spinoza, tandis que l’orgueil est la joie de l’homme « qui fait de lui plus de cas qu’il n’est juste » (Ethique, troisième partie, proposition XXVI), l’humilité est la mésestime de soi «  qui consiste à faire de soi par tristesse moins de cas qu’il n’est juste… Ceux que l’on croit être le plus pleins de mésestime d’eux-mêmes et d’humilité, sont généralement le plus pleins d’ambition et d’envie » (Ethique, troisième partie, «définitions des affections », XXVIII-XXIX).
« L’humilité est une tristesse née de ce que l’homme considère son impuissance ou
sa faiblesse » (Ethique, troisième partie, « définitions des affections », XXVI).
« L’humilité n’est pas une vertu, c’est-à-dire qu’elle ne tire pas de la raison son origine » (Ethique, quatrième partie, proposition LIII).
« Bien que la mésestime de soi soit contraire à l’orgueil, celui qui se mésestime est cependant très proche de l’orgueilleux. Puisque, en effet, sa tristesse vient de ce qu’il juge de son impuissance par la puissance ou vertu des autres, cette tristesse sera allégée, c’est-à-dire qu’il sera joyeux, si son imagination s’occupe à considérer les vices des autres, d’où ce proverbe: c’est une consolation pour les malheureux d’avoir des compagnons de leurs maux. Au contraire, il sera d’autant plus attristé qu’il se croira davantage inférieur aux autres; d’où vient qu’il n’est pas d’hommes plus enclins à l’envie que ceux qui se mésestiment ; ils s’efforcent plus que personne d’observer ce que font les hommes, plutôt pour censurer leurs fautes que pour les corriger ; ils n’ont de louange que pour la mésestime de soi et se glorifient de leur humilité…» (Ethique, quatrième partie, proposition LVII).
Spinoza insiste comme Descartes sur la nécessité de se connaître :
« Le plus haut degré d’orgueil ou de mésestime de soi est la plus entière ignorance de soi » (Ethique, quatrième partie, proposition LV) et « indique la plus grande impuissance intérieure » (Ethique, quatrième partie, proposition LVI).
« Le premier principe de la vertu est de conserver son être…, et cela sous la conduite de la raison… Qui donc s’ignore lui-même ignore le principe de toutes les vertus…. », agit le moins par vertu, et « est le plus impuissant intérieurement…» (Ethique, quatrième partie, proposition LVI).

Pour La Rochefoucauld (maxime 254) :
« L’humilité n’est souvent qu’une feinte soumission, dont on se sert pour soumettre les autres ; c’est un artifice de l’orgueil qui s’abaisse pour s’élever ;et bien qu’il se transforme en mille manières, il n’est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper que lorsqu’il se cache sous la figure de l’humilité ».

Avec ces penseurs, nous sommes donc loin de la conception chrétienne actuelle de l’humilité. Mais notons aussi que le christianisme n’a pas mis l’humilité au nombre de ses sept grandes vertus.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Une famille bretonne, de la Révolution aux guerres du XXe siècle. Par Dominique Thiébaut Lemaire

Le cadre géographique dans lequel a vécu la famille Rivier dont il est question dans cet article est la région de l’Aven située entre Quimper et Quimperlé dans le sud du Finistère, où se trouvent notamment les communes de Melgven, Rosporden, Scaër, Tourc’h…

Cette famille descend d’Yves Postic (Scaër 19 juin 1754-Brest 22 mai 1794). « Ménager » (sorte de laboureur) dans la paroisse de Scaër, syndic (de la corvée) des grands chemins en 1789, Yves Postic ajoutait à son activité de cultivateur celle de priseur qui se déplaçait pour estimer et vendre les biens saisis, et qui intervenait aussi lors des successions. Il a signé le cahier de doléances de la sénéchaussée de Concarneau le 7 avril 1789. Administrateur du département du Finistère à partir de 1792, fonction correspondant à celle de conseiller général aujourd’hui, il a été guillotiné à Brest en 1794 comme la plupart de ses collègues de l’administration départementale, accusés d’avoir attenté à « l’indivisibilité de la République ».

Yves Postic et Marie Audren ont eu trois filles. La plus jeune, Marie Josèphe Postic (Scaër/Keriquel 24 juin 1790-Tourc’h 2 mai 1850), a épousé à Tourc’h le 27 août 1809 Louis Le Rivier (Tourc’h/Kerannou 18 août 1790-Tourc’h/bourg 10 avril 1845), cultivateur (voir l’annexe I pour une présentation d’ensemble de leur descendance).

P.R. RIVIER ET SES DESCENDANTS ENTREPRENEURS EN BATIMENT

A partir de 1850, le secteur du bâtiment a connu dans la région une grande activité, dont les maçons Rivier devenus entrepreneurs ont profité. Les constructions publiques (écoles, mairies…) se sont multipliées. Et de nombreux propriétaires de ferme se sont fait construire une nouvelle habitation, de même que les notables.

Pierre René Rivier

Fils de Louis Rivier et de Marie Josèphe Postic, petit-fils d’Yves Postic, administrateur du Finistère guillotiné à Brest en 1794, Pierre René Rivier (Scaër 3 avril 1825-Melgven 10 décembre 1874), maçon domicilié à Rosporden/Saint-Hilaire en 1850, à Melgven/Cadol en 1861, s’est marié à Melgven le 29 juin 1853 avec Perrine Le Guiriec (née à Melgven le 14 avril 1825), fille de Philibert, tisserand, et de Marie Perrine Buaré, meunière. La famille Le Guiriec était une famille de tisserands, mais Pierre Le Guiriec (né à Melgven en 1830), frère de Marie Perrine, était maçon. Le clocher de l’église de Tourc’h porte plusieurs dates et inscriptions (d’après www.infobretagne.com/tourch), en particulier sur la seconde balustrade : « Rivier R.P. Flao G. » Le premier de ces noms est peut-être celui de René Pierre Rivier.

Pierre René Rivier et Perrine Le Guiriec sont les parents de : –      Pierre, qui s’est marié avec Jeanne Carduner, et dont sont issus les Rivier entrepreneurs en bâtiment (voir ci-dessous); –        Louis, qui s’est marié avec Louise Guillou (voir l’annexe II); Louis Rivière a été entrepreneur et hôtelier à Rosporden (hôtel de la gare) ; président de l’Association sportive rospordinoise, il a donné son nom au stade de Rosporden.

Pierre Rivier et sa femme Jeanne Carduner

Fils de Pierre René Rivier et de Marie Perrine Le Guiriec, Pierre (Pierre Louis Marie) Rivier ou Rivière (Melgven/Pontinao 28 mai 1859-Melgven/Kerscouarnec 6 septembre 1892) s’est marié à Kernével le 24 novembre 1880 avec Jeanne Marie Carduner (née à Kernével le 8 septembre 1858, décédée en 1911), d’après les différents actes d’état civil cultivatrice (1880, 1883, 1885), puis ménagère (1887, 1890, 1892), fille d’Alain Carduner et d’Isabelle Le Dez, cultivateurs. Cultivateur à son mariage, Pierre Rivier est ensuite maçon (1883, 1885), maître-maçon (1887, 1890), entrepreneur (1892) à Melgven (Cadol) au lieu dit Kerscouarnec. Il est à noter qu’il a été témoin à la naissance à Rosporden le 30 juin 1890 d’Augustine Marie Clignac, fille du percepteur des contributions à Rosporden.

Pierre Rivier ou Rivière et Jeanne Carduner sont les parents de Perrine; Isabelle Marie ; Pierre; Yves ; François (les quatre premiers dénommés Rivière au lieu de Rivier):
– Perrine (Marie Perrine Rose) Rivière (Melgven/Kerscouarnec 30 août 1881-Kernével 24 octobre 1958) a épousé à Melgven le 16 février 1909 Joseph Jean Marie Bourbigot (né à Melgven le 11 avril 1881), mort pour la France à Saint-Nicolas (62) le 16 juin 1915; fille de Perrine, Jeanne (dite Jeannette) a épousé Jérôme Le Beux et a eu deux enfants : Pierre et Yvi ; ce dernier, né à Rosporden, interne des hôpitaux de Paris, puis chercheur, a travaillé pendant de nombreuses années à Québec où il était professeur de médecine à l’université Laval ; au début de mars 2015, âgé de 82 ans, il habitait en Colombie-Britannique dans l’ouest canadien ;
– Isabelle Marie Rivière (Melgven/Kerscouarnec 17 février 1883-Melgven/Kerscouarnec 14 septembre 1892) est morte de la typhoïde quelques jours après son père ; – Pierre (Pierre Marie Guillaume) Rivière (Melgven/Kerscouarnec 17 février 1885-Nantes 1er mars 1947) s’est marié à Landudal le 12 janvier 1910 avec Catherine (Marie Catherine) Le Floch (1884-1963), fille de François Le Floch et de Marie Jeanne (Le) Page, cabaretiers dans les années 1880, aubergiste et ménagère dans les années 1890, d’après les actes de naissance de leurs enfants ;
– Louis (Louis Pierre Marie) Rivière (Melgven/Kerscouarnec 6 décembre 1887-Quimper 7 mars 1956), instituteur public, s’est marié à Beuzec-Conq le 12 avril 1913 avec Anne Virginie Le Bourhis, institutrice publique ;
– Yves (Yves René) Rivière (Melgven /Kerscouarnec 10 avril 1890-Etinchem 1er août 1916) s’est marié à Melgven le 18 janvier 1914 avec Anna Joséphine Le Goarant ; il est mort pour la France dans la Somme en 1916;
– François (Michel François) Rivier, dernier enfant, est présenté ci-dessous.
La sépulture, en granit de Kersanton des époux Rivier-Carduner, non loin des tombes de la famille de Kerguélen de Kerbiquet, est toujours visible dans la partie haute du cimetière de Melgven, à droite quand on regarde ce cimetière depuis l’entrée.

L’entreprise de bâtiment a construit notamment dans les communes de Beuzec-Conq (aujourd’hui Concarneau), Melgven, Rosporden, Tourc’h.

Dans Les sillons de Beuzec (voir la bibliographie), Louis-Pierre Le Maître note (page 49) que la plupart des fermes de Beuzec-Conq ont été reconstruites entre 1870 et 1914. Il a recueilli (pages 134-135) un témoignage sur les maçons et tailleurs de l’entreprise Rivière de Melgven qui a bâti la maison de l’exploitation de Kerhuel à Beuzec-Conq. Les propriétaires, Yves Le Noac’h et Marie Louise Le Cain, parents du vétérinaire Yves Le Noac’h, voulaient une nouvelle habitation, pour remplacer leur chaumière à deux pièces et trois fenêtres. En 1888, l’entreprise Rivière commence les travaux. La pose de la première pierre donne lieu à une petite fête. Dès le matin, l’eau de vie est largement distribuée, si bien qu’à midi, les maçons et les tailleurs sont ivres. A cette époque, les ouvriers buvaient tellement que les constructions n’avançaient pas. Yves Le Noac’h leur a donc supprimé la boisson et le travail est devenu plus régulier. Mais chaque fois qu’il passait sur le chantier, il se trouvait toujours un maçon pour grommeler le même refrain en breton: « s’il y a pas, y aura! S’il y a, y aura pas ! » N’y comprenant rien, le patron passait son chemin. Il a bien regretté par la suite de n’avoir su comprendre à temps l’avertissement : les ouvriers assoiffés se sont arrangés pour que la cheminée rejette toute la fumée dans la grande salle. « S’il n’y a pas à boire, il y aura de la fumée ! » A ce prix-là, disait le patron, il aurait mieux valu que je leur donne un litre d’eau-de-vie par jour !

Pierre Rivier étant mort de la typhoïde en 1892, sa veuve Jeanne Carduner, appelée « Cham Pe(r) Rir » (Jeanne de Pierre Rivier), a pris la relève à la direction de l’entreprise. D’après les sources familiales, elle tricotait en se rendant sur ses chantiers, notamment en allant surveiller la construction d’un mur de l’église de Tourc’h. A Rosporden, l’entreprise a édifié entre autres (était-ce du temps de Pierre Rivier ou du temps de sa veuve ?) une grande maison qui existe encore aujourd’hui (en 2012) à l’endroit où l’Aven sort de l’étang de Rosporden, et dont les encadrements de fenêtres sont surmontés d’un ornement de pierre en pointe de diamant. A Melgven, elle a construit par exemple la maison d’habitation de l’exploitation agricole de Cadol/Keralain. Elle aurait aussi édifié la mairie de Scaër, et peut-être celle de Châteauneuf. Elle aurait construit ou réparé une partie de la route de Quimper à Briec, dans la région d’Edern. Ce serait à cette occasion que le fils aîné, Pierre, aurait rencontré sa future femme, Catherine Le Floch, fille d’hôteliers de Landudal.

Les fils des époux Rivier-Carduner: Pierre Rivière et François Rivier

Après le décès de sa mère Jeanne Carduner en 1911, Pierre Rivière a repris l’entreprise, dont les installations à Cadol/Kerscouarnec ont été détruites (juste avant ou juste après la guerre de 1914-1918) dans un incendie et dans l’explosion des explosifs entreposés pour les travaux publics. Dans cette catastrophe, une domestique a trouvé la mort. L’entreprise a dû végéter pendant la guerre. La famille qui avait placé son argent dans les emprunts russes, a perdu une grande partie de son épargne. Diminué physiquement par la guerre (il a subi les gaz de combat allemands), prisonnier de guerre, Pierre Rivière a peut-être repris son activité de construction pendant un certain temps. Puis il s’est reconverti dans le négoce de bois-charbon et produits du sol créé par sa femme en 1914-1918. Mise en difficulté par la crise économique des années 1930, cette famille est alors partie s’installer vers 1935 à Nantes où Catherine Le Floch tenait une crêperie, rue Santeuil. Du mariage Rivière-Le Floch sont nés Anna qui a épousé Gabriel Le Bihan; Simone ; Louise dite Lisette (née en 1914), qui a épousé Charles Le Bec et qui a repris la crêperie de sa mère; Yvonne (1919-1969); Hélène (1921-2012), ancienne religieuse (sœur de Cluny), professeur de français, qui a épousé en 1980 Roger Pouchard (1913-1995); Guy (1924-1985), avocat, qui s’est marié avec Marie Le Rest (1921-2003).

Dernier enfant des époux Rivier/Rivière et Carduner, François (Michel François) Rivier (Melgven/Kerscouarnec 24 mars 1892-Melgven/Boulouard 20 mai 1955), titulaire du brevet supérieur, menuisier, compagnon du tour de France, a été mobilisé au 50ème régiment d’artillerie pendant la guerre de 1914-1918 (voir plus loin la partie consacrée aux guerres). Il s’est marié à Melgven le 26 février 1917 avec Adrienne (Adrienne Victoire Marie) Cotten (Melgven 12 août 1893-Quimperlé 20 septembre 1978), fille des défunts André Cotten et Euphrasie Dagorn, propriétaires cultivateurs à Melgven/Parcambroc. Un contrat de mariage a été signé la veille chez Me Alain Noël Biger, notaire à Bannalec, suppléant Me Jean Fichoux, notaire à Melgven. Les témoins des mariés ont été: Pierre Rivière, âgé de 62 ans, cultivateur, domicilié à Rosporden, cousin germain du père du marié; Joseph Daoudal, âgé de 24 ans, cultivateur, domicilié à Kernével, non-parent ; François Goarant, âgé de 40 ans, cultivateur, domicilié à Melgven, beau-frère de la mariée ; Yves Cotten, âgé de 28 ans, cultivateur, frère de la mariée. Canonnier, infirmier, François Rivier a été gravement blessé en 1918 (voir plus loin). D’après le document militaire de réforme, son signalement était le suivant : cheveux châtain ; yeux marrons ; front moyen ; nez rectiligne ; taille 1,63 m ; profession menuisier. Après la guerre de 1914-1918, il a créé sa propre entreprise dans le quartier de la Butte, dans la partie nord de la commune de Melgven, qui faisait partie de fait de l’agglomération de Rosporden. Sa menuiserie-parqueterie, qui a commencé avec trois employés en 1919, s’est développée en devenant une entreprise générale de bâtiment, l’entreprise Rivière (peut-être en reprenant l’entreprise familiale préexistante), jusqu’à atteindre après la guerre de 1939-1945 une cinquantaine de salariés, plus une vingtaine d’ouvriers indépendants employés par l’entreprise.

Les enfants de François Rivier et d’Adrienne Cotten

François Rivier et Adrienne Cotten ont eu quatre enfants: Albert, Jeanne, Andrée, Marie Yvonne.

Albert (Albert Joseph François) Rivier (Melgven 11 septembre 1919-Concarneau 1er juin 1997), ingénieur des arts et métiers d’Angers, président de la délégation spéciale de Rosporden en 1944-1945 (autorité dirigeante de la commune à la Libération), s’est marié  à Rosporden le 26 décembre 1945 avec Anne Marie (Anne Marie Joséphine) Meur (née à Rosporden le 31 août 1923), fille de Jean Joseph Le Meur et de Jeanne Quéméré (Tourc’h/Bron 3 mai 1887-Rosporden 11 juillet 1969), aubergistes à Rosporden (« La vieille auberge »), qui se sont mariés à Rosporden le 30 juin 1910. Frère de Jeanne Quéméré, Joseph Quéméré (né à Tourc’h/Bron en 1895), soldat de 2ème classe, est mort pour la France à Ontheuil dans l’Oise en 1918.

Jeanne Rivier (Melgven 4 avril 1921-Draguignan 22 août 2002), étudiante en lettres classiques à l’université de Rennes, a épousé à Melgven le 9 août 1943 André (André Roger Marie) Scavennec (Rosporden 20 septembre 1920-Draguignan 5 avril 2004), élève de l’Ecole polytechnique (promotion 1941), diplômé d’études supérieures d’économie politique et de sciences économiques en 1951, par la suite ingénieur général des télécommunications, directeur régional des télécommunications (Provence Côte d’Azur), commandeur de la légion d’honneur. De ce mariage Scavennec-Rivier est née Maryvonne Scavennec qui a épousé Dominique Thiébaut Lemaire.

Andrée Rivier (Melgven 28 juin 1927-Quimper 22 juin 2005), professeur d’anglais dans l’enseignement secondaire, a épousé à Rosporden le 10 juillet 1954 Jean (Jean-Yves Christophe) Kerhervé (né à Bannalec le 11 mai 1927), dont l’ascendance est la suivante. Fils aîné d’Antoine et de Marguerite Garnier, Jean Antoine Kerhervé (Guiscriff 26 septembre 1849-Guiscriff 26 juillet 1908) s’est marié à Guiscriff le 8 février 1874 avec Marie Louise Kerveadou (1853-1896), couturière, fille d’un maçon (source: geneanet, bobred). De ce mariage sont nés notamment:
–  Joseph Kerhervé (Guiscriff 5 décembre 1878-Perthes dans la Marne 25 février 1915), mort pour la France;
–  Gabriel Etienne Louis Marie Kerhervé (Guiscriff/Poulfoss 2 octobre 1890-Bannalec 8 mai 1953). Ce dernier s’est marié à Bannalec le 31 janvier 1907 avec Marie Catherine Josèphe Neveu (Bannalec 15 avril 1891-Bannalec 27 septembre 1958). Il a été ouvrier à l’arsenal de Lorient, et bûcheron. De son mariage sont nés sept enfants, dont Jean (Jean Yves Christophe) Kerhervé, 5ème enfant et troisième fils, époux d’Andrée Rivier.

Marie Yvonne (Marie Yvonne Françoise Adrienne) Rivier (née à Melgven le 2 mai 1930), professeur d’économie puis d’anglais dans l’enseignement secondaire, a épousé à Melgven le 29 décembre 1953 André Thalouarn (né à Pont L’Abbé le 15 avril 1930, décédé), d’abord militaire dans l’armée de l’air, embauché dans l’entreprise Rivière, puis enseignant.

Après la mort de François Rivier en 1955, l’entreprise de bâtiment a été reprise par son fils Albert Rivier, gérant, et par son gendre Jean Kerhervé, engagé en septembre 1954 dans la société Rivière. Jean Cotten, frère d’Adrienne Cotten, y était chef d’atelier. A partir des années 1960, la société a eu pour actionnaires : Albert Rivier : 582 parts sur 1660 ; Jeanne Rivier épouse Scavennec : 499 parts ; Andrée Rivier épouse Kerhervé: 579 parts. L’entreprise a été vendue en juin 1983. Elle a fermé deux ans après.

LES GUERRES DE 1914-1918 ET 1939-1945

La guerre de 1914-1918

Il est rappelé que Louis Le Rivier et Marie Josèphe Postic (voir l’annexe I) sont notamment les parents de :
–          Michel Rivier, cultivateur, père de Pierre, cultivateur, carrier, débitant de boissons, époux de Marie Corentine Postic;
–        Pierre René Rivier, père de Pierre, entrepreneur en bâtiment, époux de Jeanne Carduner; et de Louis, entrepreneur et hôtelier, époux de Louise Guillou.

En ce qui concerne la famille de Michel Rivier, Pierre Rivier, cultivateur, débitant de boissons, fils de Michel, et son épouse Marie Corentine Postic sont les parents de : –          Louis Pierre Marie Rivière (né à Rosporden le 6 avril 1894), caporal au 116e régiment d’infanterie, tué à l’ennemi à Perthes dans la Marne le 25 septembre 1915 ; –          Jean Michel Rivière (né à Rosporden le 10 juillet 1897), soldat au régiment d’infanterie coloniale du Maroc, tué à l’ennemi à Louvemont dans la Meuse le 16 décembre 1916.

En ce qui concerne la famille de Pierre René Rivier, Pierre Rivier, fils de Pierre René, et son épouse Jeanne Marie Carduner, entrepreneurs en bâtiment, sont les parents de: –          Perrine Rivière, qui a épousé Joseph Jean Marie Bourbigot (né à Melgven le 11 avril 1881), mort pour la France à Saint-Nicolas (62) le 16 juin 1915 ;
–          Pierre Rivière, gazé et fait prisonnier par les Allemands (d’après sa fille Hélène); –          Yves Rivière (Melgven /Kerscouarnec 10 avril 1890-Etinchem dans la Somme 1er août 1916), sergent au 69ème régiment d’infanterie, mort pour la France en 1916 ; –          François (Michel François) Rivier, qui suit.

François (Michel François) Rivier a accompli 5 ans de services militaires, de 1913 à 1918, dont quatre au front, mobilisé au 50ème régiment d’artillerie. Le 16 novembre 1917, il a été cité à l’ordre du régiment : « Infirmier depuis le début de la campagne. A toujours fait preuve de la plus belle énergie et du plus entier dévouement. Le 9 novembre 1917, dans des circonstances particulièrement difficiles, a accompli son périlleux devoir avec un calme et un courage au-dessus de tout éloge » (lieutenant-colonel Salenave, commandant l’ACD/131). Son mariage a eu lieu en pleine guerre en 1917 à l’occasion d’une permission, et comme c’était la période du carême, le curé de Rosporden n’a pas voulu faire sonner les cloches. Le 25 avril 1918, il est à nouveau cité à l’ordre du régiment : «  Infirmier modèle de dévouement et de bravoure. Gravement blessé le 16 avril 1918, à Villers Bretonneux, en exerçant ses fonctions auprès de nombreux blessés, officiers et canonniers du groupe. » (colonel O’Neill, commandant l’artillerie de la 131e division d’infanterie). 2e canonnier servant, infirmier à la 7e batterie du 50e régiment d’artillerie, il a été atteint à plusieurs parties du corps (plaie pénétrante au crâne, plaies aux deux jambes et au bras droit) lors d’un bombardement très intense. Il a été décoré de la médaille militaire et de la croix de guerre avec palme. Réformé après trépanation, pensionné de guerre (avec un taux d’invalidité de 95 %), il a souffert de ses blessures sa vie durant.

On a vu précédemment que, lors de la guerre de 1914-1918, François Rivier a eu un frère tué et un autre gravement blessé, et que Perrine, sa sœur, y a perdu  son mari.

Autres Rivier ou Rivière de cette famille, morts pour la France :
–       Louis Pierre Marie Rivière (né à Rosporden le 6 avril 1894), caporal au 116e régiment d’infanterie, tué à l’ennemi à Perthes dans la Marne le 25 septembre 1915 ; –      Jean Michel Rivière (né à Rosporden le 10 juillet 1897), soldat au régiment d’infanterie coloniale du Maroc, tué à l’ennemi à Louvemont dans la Marne le 16 décembre 1916. Ce sont deux petits-fils de Michel Rivier (Melgven 1822-Scaër 1878) et cousins de François Rivier (cousins issus de germains : voir ci-dessus le rappel des liens de parenté ; voir aussi l’annexe I).

La guerre de 1939-1945

Au printemps de 1943, François Rivier, contacté par le mouvement de Résistance Libération-Nord, rend visite à Robert Ricco, maréchal des logis, de la gendarmerie de Rosporden, pour lui proposer – ce qu’il accepte – de participer à ce mouvement, auquel adhère aussi le fils de François Rivier, Albert, incorporé en 1940 à l’Ecole du génie de Versailles, titulaire du brevet de préparation militaire supérieure, ingénieur des Arts et Métiers, incorporé au 404ème régiment d’artillerie et défense contre avions, ayant achevé son service militaire en zone libre dans ce qu’on appelait l’armée de l’armistice, et revenu à Rosporden en novembre 1942. Robert Ricco entraîne à sa suite la brigade de gendarmerie. Les actions de résistance consistent alors notamment à aider les réfractaires au STO, à transporter des armes, à assurer l’instruction militaire des jeunes résistants, à héberger des aviateurs. Des parachutages ont lieu dans la région de Rosporden. Au tout début de 1944, la famille Rivier cache un aviateur dont l’avion s’est écrasé. Elle cache aussi des armes.

Ce ne sont pas seulement François Rivier et son fils Albert qui ont pris part à la Résistance, mais l’ensemble de leur famille. A la suite d’un parachutage le 10 juillet 1944, c’est  avec son beau-frère Jean Cotten que François Rivier, après avoir pris livraison d’un lot d’armes, a transporté ce chargement dans une charrette à bras à travers Rosporden. Les jeunes sœurs d’Albert, Andrée et Marie Yvonne, ont porté des messages. En juillet 2009, Marie Yvonne Rivier-Thalouarn a raconté qu’un jour de 1944, sa sœur Andrée et elle, porteuses d’un message – caché dans leur pot à lait- adressé par Albert Rivier au chef de la Résistance locale (le lieutenant d’infanterie Louis Le Cleac’h, alias « capitaine Mercier », gendre de M. Pennegues, gérant de l’usine Boutet à Rosporden/Coat-Canton), ont rencontré en chemin deux soldats allemands à vélo qui se sont arrêtés près d’elles, mais sont repartis sans les avoir autrement  inquiétées.

Le 12 juillet 1944, les dirigeants des principaux groupes de résistants se rencontrent à la gendarmerie de Rosporden pour arrêter une stratégie commune. Il y a là Robert Ricco et Albert Rivier de « Libé-Nord », Jean Goarant des FTP (tué le 5 août 1944), Pierre Naour et René Gall (traiteur et fabricant de cidre, par la suite maire de Rosporden), de « Vengeance ». Ils se mettent d’accord pour confier le commandement commun au « capitaine Mercier », qui organise un bataillon FFI.

Ce bataillon est composé d’une section de commandement d’une soixantaine d’hommes (où se trouvent ceux qui sont chargés des transmissions, du ravitaillement, de l’infirmerie…) et de plusieurs compagnies. La section de commandement est dirigée par René Scavennec (Rosporden 15 septembre 1908-Quimperlé 27 avril 2007), maître-radio de la marine nationale (frère aîné d’André Scavennec qui s’est marié à Melgven le 9 août 1943 avec Jeanne Rivier fille de François: voir plus haut). En 1940, René Scavennec avait quitté Lorient pour rejoindre l’Afrique du nord. Puis, de Tunisie, il est revenu à Rosporden. Eugène Donal, journaliste, frère de sa femme, fait partie de sa section de commandement, ainsi que, par exemple, René Gall, traiteur et patron d’une cidrerie, futur maire de Rosporden. La première compagnie, d’environ 150 hommes, est commandée par Albert Rivier. La deuxième compagnie est d’abord commandée par Yves Le Corre, instituteur, qui, devenu second de « Mercier », est remplacé à la tête de cette compagnie par Pierre Le Naour, adjudant de carrière, démissionnaire de l’armée. Pierre Le Naour est tué le 5 août 1944. La troisième compagnie est dirigée par Robert Ricco.

Les Allemands avaient environ 150.000 hommes en Bretagne, et le souci des alliés était d’empêcher ces troupes de venir en renfort vers la Normandie. L’un des rôles assignés aux maquisards était de participer à cet objectif. Le 4 août 1944, les Américains entrent à Rennes, le 6 août ils atteignent Saint-Brieuc et Ploermel, le 6 ou le 8 août, ils sont à Vannes, le 10 août à Morlaix, Landerneau et Quimper, le 12 août à Nantes. Sur la côte sud du Finistère, la situation est plus problématique, car les Allemands refluent vers Lorient où ils sont décidés à tenir. Pour y parvenir, ils doivent passer par la région de Rosporden et de Quimperlé, où ont lieu plusieurs combats provoqués par l’arrivée de convois successifs tentant de gagner Lorient.

A Rosporden, le 2 août au soir, puis le 3 août à midi, le bataillon de Mercier capte un message de la BBC : « Le chapeau de Napoléon est-il toujours à Perros-Guirec ? » C’est le signal de l’insurrection des maquisards. Mercier a pour objectif (et sans doute pour instruction) de couper l’axe Quimper-Lorient sur lequel se trouve Rosporden. Le 4 août 1944, les FFI tentent de libérer la ville. Les Allemands, qui ont perdu beaucoup d’hommes, incendient une soixantaine de maisons, et retiennent 32 otages, dirigés en train sur Lorient. A 5 km de cette ville, le convoi ferroviaire est attaqué par des chars américains. Les otages parviennent à s’enfuir, mais, pris entre les tirs allemands et américains, 9 d’entre eux sont tués et 2 autres grièvements blessés. A Rosporden, le maréchal des logis Robert Ricco est parvenu à hisser le drapeau tricolore sur la mairie. Une compagnie ennemie arrive dans la nuit, mais quitte rapidement Rosporden. On croit que la ville est libérée, mais le 5 août 1944, un autre convoi de camions allemands arrive. Le « capitaine Charron » (Carron de la Carrière), qui s’est réfugié derrière un mur près de la mairie, raconte : «  A côté de moi, un officier marinier en tenue remplit les chargeurs de sa mitraillette Sten… Il marche à quatre pattes vers l’extrémité du mur, s’y dresse, tire ses rafales, revient vers moi toujours à quatre pattes, et tout en remplissant son chargeur, avec l’accent breton dit : «  Ca chie, capitaine, gast ! » et il recommence. Quel brave, ce maître principal Scavennec ! ». Le 6 août 1944, un nouveau convoi de camions se présente, arrêté par René Scavennec et sa demi-douzaine d’hommes qui se trouvent dans la mairie. Voyant que les camions reculent, René Scavennec dévale l’escalier en hurlant « à l’assaut ». Il vide ses chargeurs sur l’ennemi qui crie au démon: « Der Teufel ! Der Teufel ! ». Les gendarmes Guéguen et Ricco arrivent en renfort, ainsi que René Gall, et les Allemands fuient en laissant sur les lieux trois camions et un matériel important. Le convoi n’ayant pu passer est obligé de prendre la direction de Pont-Aven. Les épisodes rospordinois de la Libération ont été mentionnés à la une du Figaro du 20 octobre 1944. L’article, de Jean Eparvier, est titré : « 25000 FFI bretons ont libéré eux-mêmes dix-neuf de leurs villes et continuent le combat. » Le 10 août 1944, le comité de libération de Rosporden est constitué, sous la présidence d’Albert Rivier, nommé par arrêté préfectoral le 31 août 1944 président de la délégation spéciale de Rosporden, tenant lieu de municipalité jusqu’aux élections de mai 1945 auxquelles il ne s’est pas présenté (il était domicilié à Melgven). Le 14 août 1944, onze soldats allemands capturés à Riec sont amenés à Rosporden, peut-être pour être interrogés. On croit, à tort ou à raison, qu’ils font partie de ceux qui ont brûlé soixante maisons lors des événements du 4 août. Le brigadier Ricco réussit à garder en prison l’un d’eux. Les autres sont exécutés chacun devant une maison brûlée. Albert Rivier, qui était à son domicile, se rend compte trop tard de ce qui se passe. Ces exécutions criminelles vont ternir le souvenir de la résistance rospordinoise.

Après les combats de Rosporden, les Allemands résistent à Concarneau, et parviennent à organiser une navette d’évacuation par bateaux vers Lorient. Les Américains sont arrivés, mais Lorient est aussi leur principal objectif, et ils se retirent de Concarneau le 20 août, laissant les FFI face à l’ennemi. René Scavennec participe à ces combats avec le capitaine Mercier. Ce n’est que le 25 août que Concarneau est libéré. Quant à l’encerclement de Lorient, auquel participe aussi René Scavennec, qui commande le corps-franc du premier bataillon « Rangers », il a duré neuf mois. Les Allemands résistent jusqu’au bout, et ne se rendent qu’au moment de la reddition de l’Allemagne, le 8 mai 1945. René Scavennec reçoit mission d’organiser à Ploemeur près de Lorient un camp d’un millier de prisonniers allemands.

Epilogue

Albert Rivier a repris l’entreprise familiale qu’il a dirigée jusqu’au début des années 1980. Il a été décoré de la croix de guerre (en 1959) et a été fait chevalier de la légion d’honneur (en 1982). Le 5 mai 2009, le conseil municipal de Rosporden a donné son nom à une nouvelle rue dans le « quartier de la Résistance » (ancienne ferme de la Villeneuve), rue inaugurée le 9 août 2009.

René Scavennec a rejoint l’Indochine, et participé au débarquement du Tonkin en 1946. Il a été cité à l’ordre de l’armée par le général Leclerc commandant des troupes françaises en Extrême-Orient, ainsi que par le général Koenig. Décoré de la croix de guerre, de la médaille militaire, de la médaille de la Résistance, de la croix de la légion d’honneur, il a terminé sa carrière dans la marine en 1958 avec le grade de maître principal.

 

ANNEXE I Présentation d’ensemble des Rivier descendants d’Yves Postic

Yves Postic (Scaër 19 juin 1754-Brest 22 mai 1794), ménager (sorte de laboureur), fils d’Yves, ménager, et de Marie Le Boedec, s’est marié à Bannalec le 27 novembre 1775 avec Marie Audren (décédée à Bannalec le 3 août 1803 à l’âge de 46 ans), fille de Guillaume et de Jeanne Le Mener. Administrateur du département du Finistère à partir de 1792, il a été guillotiné à Brest en 1794 comme la plupart de ses collègues de l’administration départementale.

 Yves Postic et Marie Audren ont eu trois filles : Marie Jeanne, Marie Louise, Marie Josèphe.

 Marie Jeanne Postic (Scaër 27 novembre 1781-Scaër 4 janvier 1819) a épousé à Scaër en secondes noces en 1806 René Ollivier (Scaër 1784-Scaër 1839), cultivateur. De ce second mariage est né René (René Yves) Ollivier, cultivateur, qui s’est marié à Bannalec en 1834 avec Jeanne (Le) Mener ; maire de Scaër d’août 1852 à mai 1862, René Ollivier a été juge de paix du canton de Scaër de 1865 à 1872.

Louise (Marie Louise) Postic (décédée à Bannalec le 29 décembre 1838 à l’âge de 52 ans) a épousé à Tourc’h le 4 juillet 1809 Joseph Pierre Gourmelen (Tourc’h 1782-Tourc’h 15 octobre 1860), cultivateur :
–          fils de Joseph Pierre, élu député de la paroisse pour la rédaction du cahier de doléances de la sénéchaussée de Concarneau, secrétaire de la municipalité de Tourc’h en 1790, officier municipal en 1791 et 1792, priseur, maire de Tourc’h en 1794-1795, percepteur de la commune, charge qu’il exerçait toujours en 1799 ;
–          et frère de Jean Gourmelen (né à Tourc’h/Penkerlijour, décédé à Tourc’h en 1868 à l’âge de 69 ans), cultivateur, maire de Tourc’h de  1844 à 1864, qui s’est marié à Tourc’h en 1826 avec Renée Le Quéré (décédée à Tourc’h en 1874).

La plus jeune des trois filles d’Yves Postic, Marie Josèphe Postic (Scaër/Keriquel 24 juin 1790-Tourc’h 2 mai 1850), a épousé à Tourc’h le 27 août 1809 Louis Le Rivier (Tourc’h/Kerannou 18 août 1790-Tourc’h/bourg 10 avril 1845), fils de Jean et de Marie Le Bouguennec. C’est Marie Josèphe qui, des trois, a vécu le plus longtemps, mais sa situation économique et sociale, surtout à la fin de sa vie, était précaire, alors que les familles de ses sœurs Marie Jeanne et Marie Louise faisaient partie des notables. Louis Le Rivier et Marie Josèphe Postic, après avoir exploité dans les années 1810 la ferme de Kerannou, s’installent à Scaër, puis reviennent à Tourc’h où leur fin de vie est difficile.  A la date de leur décès, Louis le Rivier est journalier (en 1845), et Marie Josèphe Postic marchande de fruits (en 1850).

 Louis Le Rivier et Marie Josèphe Postic sont les parents de plusieurs enfants nés à Tourc’h et à Scaër. Ceux qui se sont mariés sont : a) Jean, cultivateur ; b) Jacques, forgeron ; c) Michel, cultivateur ; d) Pierre René, maçon ; e) Louis, cultivateur.

 a) Jean (Le) Rivier (Tourc’h/Kerannou 1811-Tourc’h/bourg 1854), cultivateur, s’est marié à Tourc’h en 1837 avec Marie (Marie Françoise) Begos ou Begot (Elliant 1810-Tourc’h/bourg 1871), cultivatrice ; domestique à Scaër/Keranguen lorsqu’il est témoin au décès en 1845 de sa sœur Marie Louise, il est cultivateur (domestique) à Quillien en 1850. De son mariage est né à Scaër le 17 décembre 1845 Jean Rivier qui s’est marié à Scaër le 7 juin 1870 avec Marie Jeanne Le Bec (née à Scaër le 12 mars 1848). b) Jacques Rivier (né à Tourc’h en 1815), forgeron, s’est marié à Rosporden en 1841 avec Marie Aline Thérèse Chiquet (née à Rosporden en 1822), fille d’Alain, maréchal-ferrant. D’après l’acte de naissance à Rosporden le 1er novembre 1860 de Marie Hyacinthe Rivier, fille des époux Rivier-Chiquet, le forgeron Jacques Rivier était alors détenu à Cayenne. c) Michel Rivier (Melgven 29 septembre 1822-Scaër 19 novembre 1878), cultivateur (domestique) à Kernével/Kervoalen en 1845, cultivateur à Scaër/Goarem en 1859, s’est marié à Elliant le 12 janvier 1853 avec Anne Le Boedec (Tourc’h 4 août 1814-Scaër 16 janvier 1878). Né de ce mariage, Pierre Rivier (né à Kernével le 6 octobre 1854) s’est marié à Rosporden le 19 juin 1883 avec Marie Corentine Postic (née à Rosporden le 26 mars 1865), cultivatrice, fille d’Alain et de Marie Josèphe Madiec (il s’agit de la famille Postic de la ferme de Kerannou à Tourc’h, dont sont issus également Laurent Postic, maire de Tourc’h de 1900 à 1904, et Joseph Postic, maire socialiste de Rosporden de 1935 à 1941 et de 1947 à 1953 ou 1959). Pierre Rivier, cultivateur, domicilié à Coray, a été témoin à la naissance de l’entrepreneur en bâtiment François Rivier à Melgven en 1892 ; cultivateur, domicilié à Rosporden, il a été témoin au mariage du même François Rivier à Rosporden en 1917 avec Adrienne Cotten. Il a été cultivateur, carrier, et une carte postale du début du XXe siècle montre qu’il a été aussi débitant de boissons à la sortie de l’église de Rosporden. Pierre Rivier et Marie Corentine Postic sont les parents de : –     Pierre Marie Alain Rivier (né à Coray le 23 mars 1886), sellier; –    Louis Pierre Marie Rivière (né à Rosporden le 6 avril 1894), caporal mort pour la France à Perthes dans la Marne le 27 septembre 1915 ; –     Jean Michel Rivière (né à Rosporden le 10 juillet 1897), soldat mort pour la France à Louvemont dans la Meuse le 16 décembre 1916 ; –     Marie Jeanne Anna Corentine Rivier (Rosporden 19 avril 1902-Rosporden 2 mars 1976), qui a épousé à Rosporden le 21 février 1922 Louis Marie Dubeau (probablement fils de Louis, employé du chemin de fer à Rosporden); –       Anna Marie Joséphine Rivière (Rosporden 9 novembre 1904-Lyon le 8 février 1978). Après avoir résidé à Coray puis à Rosporden rue des vaches, les époux Rivier-Postic ont habité à Rosporden place de l’église où sont nés leurs filles en 1902 et 1904, ce qui permet de dater approximativement le moment où ils ont ouvert à cet endroit leur débit de boissons.

d) Pierre René Rivier (Scaër 3 avril 1825-Melgven 10 décembre 1874), maçon, s’est marié à Melgven le 29 juin 1853 avec Perrine Le Guiriec (voir plus haut).

e) Louis Rivier (Scaër 12 janvier 1828-Kernével 2 février 1888), cultivateur, s’est marié à Saint-Yvi le 21 avril 1858 avec Raimone Félixine Huon (Saint-Yvi 14 octobre 1830-Saint-Yvi/Kernevez 17 mai 1858). Il s’est marié en secondes noces à Kernével le 20 octobre 1858 avec Marie Jeanne Creo (née à Kernével en 1833 ou 1834), fille de René et de Marie Glémarec. Cultivateur à Kernével, il est le parrain de Louis Rivière (Melgven 1887-Quimper 1956), fils de Pierre et de Jeanne Carduner, entrepreneurs en bâtiment. Du mariage entre Louis Rivier et Marie Jeanne Creo sont nés à Saint-Yvi en 1859 Jean Louis (dont le parrain est son oncle Michel Rivier, âgé de 36 ans, cultivateur à Scaër/Goarem) et en 1861 René Marie (les témoins sont René Creo, âgé de 25 ans, cultivateur à Rosporden/Kerriou, parrain de l’enfant, et Pierre Rivier, âgé de 35 ans, maçon à Melgven/Cadol) : –          Jean Louis Rivier (né à Saint-Yvi le 22 octobre 1859), aide cultivateur (journalier en 1883), domicilié à Melgven, s’est marié à Melgven le 15 novembre 1882 avec Marie Philomène Le Cam (née à Nizon le 5 juillet 1859), aide-cultivatrice; l’un des témoins a été Pierre Rivier, cousin du marié ; de ce mariage est née Marie Jeanne Philomène Rivier (Rosporden 12 août 1883-Kernével 24 octobre 1976) qui a épousé à Kernével le 10 septembre 1901 Louis Corentin Marie Sancéau ; –          René Marie Rivier (né à Saint-Yvi le 29 janvier 1861), cultivateur, domicilié à Rosporden, sachant signer, s’est marié à Rosporden le 7 mai 1889 avec Marie Hélène Troalen (née à Elliant le 17 janvier 1865), cultivatrice, domiciliée à Rosporden.

ANNEXE II Louis Rivière, entrepreneur et hôtelier

Pierre René Rivier et Perrine Le Guiriec sont les parents de :
–          Pierre, dont sont issus les Rivier entrepreneurs en bâtiment;
–          Louis, qui suit.

Frère de l’entrepreneur en bâtiment Pierre Rivier, Louis Rivière (né à Melgven/Pontinao le 16 septembre 1865) s’est marié à Rosporden le 22 janvier 1890 avec Louise (Marie Louise Françoise) Guillou (Rosporden/Kerlue Bras 22 août 1864-Rosporden 23 janvier 1950), fille de cultivateurs. Sœur de Louise Guillou qui a épousé Louis Rivière, et qui a été hôtelière de l’Hôtel de la gare à Rosporden, Anne Perrine Ursule Guillou, qui a épousé à Rosporden en 1882 Hervé Pierre Flatrès,  maréchal ferrant, a été hôtelière de l’hôtel Flatrès voisin de l’Hôtel de la gare.

Louis Rivière, cultivateur jusqu’en 1893-1895, a été ensuite entrepreneur (encore qualifié ainsi dans l’acte de naissance de sa fille Georgette en 1903) et hôtelier (Hôtel de la gare). Président de l’ASR, l’Association Sportive Rospordinoise (d’inspiration laïque face à l’autre club sportif de la commune, l’Etoile, avec lequel elle a fini par fusionner en 1998), il a donné son nom à un stade de Rosporden.

Louis Rivière et Louise Guillou sont les parents d’au moins huit enfants nés  à Rosporden de 1890 à 1905, dont six ont atteint l’âge adulte:
–          Louise Renée Perrine Anna Rivière (Rosporden 27 novembre 1891-Paris 16ème 17 mars 1970), dont la naissance a été déclarée en présence notamment de Pierre Rivier, oncle paternel de l’enfant) ; Louise Rivière a épousé à Port-Louis le 16 février 1925 Corentin Nicolas Coïc, hôtelier (de l’« Hôtel de la mer » à Port-Louis); de ce mariage est née Yvonne Coïc, qui a épousé un militaire devenu général ;
–          Louis (Louis René Toussaint) Rivière (né à Rosporden au lieudit « La métairie » le 31 octobre 1893); Louis Rivière, dit « petit Louis », ingénieur, aurait été prisonnier de guerre et se serait échappé, mais il est mort le 8 novembre 1914 ?;
–        Marie Isabelle Rivière (née à Rosporden rue de Quimper le 25 octobre 1895, dont la naissance a été déclarée en présence de Hervé Flatrès et de Jérôme Guillou), qui a épousé à Rosporden le 24 juillet 1928 Antoine Bordet ;
–    Anne (Joséphine Elisa Jeanne Perrine Anna) Rivière (née à Rosporden rue de Quimper le 22 octobre 1898), qui a épousé à Rosporden le 30 août 1921 Georges Julien Marie Pober (Rosporden 15 août 1896-Concarneau 16 septembre 1977), décoré de la légion d’honneur, fils de Corentin Hilaire, jardinier à Rosporden/Parc An Breach, et de Marie Noëlle Le Breton; Anne Rivière ou son mari, ou les deux, étaient instituteurs ; Georges Julien Marie Pober s’est marié en secondes noces à Concarneau le 19 décembre 1934 avec Marie Josèphe Françoise Lardic ;
–        Marie Anne Josèphe Eulalie Rivière (née à Rosporden/avenue de la gare le 6 janvier 1901) ; c’est à partir de cette naissance que les enfants des époux Rivière-Guillou sont nés à l’adresse de l’Hôtel de la gare ;
–       Georgette (Georgette Louise Joséphine) Rivière (Rosporden/avenue de la gare 18 mars 1903-Rosporden 17 septembre 1973), qui a épousé à Rosporden le 19 septembre 1935 Henri Charles Patrice Contamine.

D’après une carte postale des années 1930, l’Hôtel de la gare était alors géré par les époux Bordet-Rivière. Au milieu des années 1930, les Rivière ont vendu l’Hôtel de la gare à la veuve de Corentin (Corentin Jean Pierre) Bourhis (né à Rosporden le 10 novembre 1888, décédé le 2 septembre 1934 à 46 ans), qui s’est marié à Rosporden le 5 octobre 1918 avec Marie (Marie Louise Catherine) Nédelec (Saint-Yvi 18 juillet 1895-Rosporden 4 novembre 1975), fille de Jean Louis, cultivateur, et de Corentine Vincourt, ménagère. Corentin Bourhis est un frère de Joséphine (Joséphine Marie Louise Victorine) Bourhis (née à Rosporden le 12 janvier 1891, décédée en 1975), qui a épousé à Rosporden le 1er octobre 1912 Jean (Jean Marie) Nicolas (1888-1975), de Scaër/Cleumerrien, charpentier, devenu courtier en petits pois, puis industriel conserveur à Rosporden. Enfants de Corentin Bourhis et de Marie Nédelec :
–          Agnès Bourhis a épousé son cousin germain le docteur René Nicolas (fils des époux Nicolas-Bourhis);
–          Marcel Bourhis a repris l’hôtel, et a eu comme successeur son fils à la tête de cet établissement encore dénommé « Hôtel Bourhis » au milieu des années 1990, signalé sous ce nom dans le guide Michelin de cette époque, avant qu’il ne soit vendu par la famille Bourhis.

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

Centre généalogique du Finistère : Base de données Recif Site internet SGA/mémoire des hommes (morts pour la France) Site interne Leonore (base de données pour la légion d’honneur) Inscriptions des cimetières

CAMBRY (Jacques): Voyage dans le Finistère, Paris, an VII (gallica, site internet de la BNF) DELUMEAU (Jean), sous la direction de : Histoire de la Bretagne, Editions Privat, 1987 DENIS (Michel) et GESLIN (Claude) : La Bretagne des blancs et des bleus (1815-1880), Editions Ouest-France, 2003 DOUGUET (Jean-François): Elliant, Tourc’h, deux communes dans la Révolution, chez l’auteur, Imprimerie régionale, Bannalec, 1991 DUPUY (Roger): La Bretagne sous la Révolution et l’Empire (1789-1815), Editions Ouest France, 2004 GUIRIEC (Henri) : Rosporden, histoire de la paroisse, 1951, Réédition, Le livre d’histoire-Lorisse éditeur, Paris 2003 LE GALLO (Yves) sous la direction de : Le Finistère, de la préhistoire à nos jours, Editions Bordessoules, 1991 LE MAITRE (Louis-Pierre) : Les sillons de Beuzec, au pays de Concarneau, Imprimerie Bargain à Quimper, seconde édition, 1976 MAGUER (Cyrille ): Chroniques du pays de Concarneau, Editions Alain Sutton, 2006 MAGUER (Cyrille) : Rosporden, collection « Mémoire en images », Editions Alain Sutton, 2007 MAGUER (Cyrille) : Le canton de Scaër, collection « Mémoire en images », Editions Alain Sutton, 2008 SAVINA (Jean) et BERNARD (Daniel) : Cahiers de doléances des sénéchaussées de Quimper et de Concarneau pour les Etats généraux de 1789, publiés et annotés par ces deux auteurs (Collection de documents inédits sur l’histoire économique dela Révolution française publiés par le ministère de l’instruction publique), Rennes, imprimerie Oberthur, 1927

Pour la période de la guerre de 1939-1945, les sources utilisées ont été principalement: LE BARILLEC (Bertrand): Les talus de la révolte, 1966; LE BARILLEC (Bertrand): 8 septembre 1939. Cette nuit nous entrons en Allemagne, chez l’auteur, 2000; QUENEHERVE (Christian): Combattants de l’ombre en Cornouaille, 1989

Une famille alsacienne dans les guerres des 19e et 20e siècles. Par Dominique Thiébaut Lemaire

Depuis le 15e siècle au moins, et jusqu’à la fin du 20e siècle, la famille Hillenweck (dont le nom s’est écrit de plusieurs manières : Hylweck, Hilweg, Hillweg, Hülweck, Hülweg, Hilleweck, Hilleweckh…), a été présente à Thann, cité d’Alsace du sud, peuplée aujourd’hui d’environ 8000 habitants pour la commune proprement dite, et de 30 000 habitants pour l’agglomération qui englobe aussi la commune de Cernay.
Le présent article a été complété par la Généalogie d’Emma Greder (Hégenheim 1902-Thann 1991), épouse de Thiébaut Hillenweck (Thann 1894-Mulhouse 1971).

 PRESENTATION GENERALE

 Thann

 Thann, à une vingtaine de km à l’ouest de Mulhouse, à l’extrémité aval de la vallée de la Thur, a gardé jusqu’à nos jours les signes d’une richesse découlant au Moyen Age et à la Renaissance de trois sources de revenus : le péage à l’entrée de cette vallée faisant communiquer l’Alsace et la Lorraine; le pèlerinage de Saint-Thiébaut, qui attirait les foules; la culture de la vigne…
Ses habitants ont fait édifier à la fin du Moyen-âge l’église Saint Thiébaut (Theobaldus en latin, Ubaldo en italien, Diebold en allemand), édifice gothique dont on dit que: « le clocher de Strasbourg est le plus haut, celui de Fribourg le plus gros, mais celui de Thann est le plus beau. » En 1442 (le 30 juin), Thann est devenu le siège d’un chapitre de chanoines dépendant précédemment de l’abbaye de Murbach et transféré de Saint-Amarin. D’où la promotion de l’église thannoise au rang de collégiale, achevée en 1516 par la flèche, œuvre du bâlois Remy Faesch.
Le fait que nul ne pouvait exercer de haute fonction à Thann s’il n’avait été « bangard » c’est-à-dire garde-vignes (voir l’annexe II) donne une idée de l’importance qu’avait cette culture dans la cité. Le vignoble de Thann a inspiré des appréciations élogieuses à Montaigne, de passage dans la région en 1580. On peut lire sur internet le Journal du voyage de Michel de Montaigne rédigé par son secrétaire : « Tane…ville d’Allemagne, sujette à l’Empereur, très belle. Lendemain au matin, trouvâmes une belle et grande plaine flanquée à main gauche de coteaux pleins de vignes, les plus belles et les mieux cultivées, et en telle étendue, que les Gascons qui étaient là disaient n’en avoir jamais vu tant de suite. » Après une période de déclin, ce qu’il en reste sur les pentes d’un coteau escarpé appelé « Rangen » produit aujourd’hui un vin classé parmi les grands crus d’Alsace.

Jusqu’alors possession des Habsbourg, Thann est devenue ville française en 1648 à l’issue de la Guerre de Trente Ans (1618-1648), avec Mazarin pour seigneur.
Nommés par le seigneur et remplissant des fonctions conférées par l’intendant représentant l’autorité royale, trois fonctionnaires –le bailli, le greffier, le procureur fiscal- géraient les affaires de la ville comme de la seigneurie, de concert avec le « Magistrat » de la ville. Celui-ci était formé d’un tribunal et surtout d’un conseil (désigné sous le nom de « senatus » dans les registres paroissiaux écrits en latin) composé de deux bourgmestres et de plusieurs conseillers, recrutés par cooptation.

A partir de la fin du 18ème siècle, cette ville de pèlerinage et de vignoble est devenue un centre industriel important, dans le textile (spécialisé dans les « indiennes », à l’origine importées des Indes, toiles de coton peintes, puis imprimées), la chimie (notamment celle des colorants), la mécanique (notamment celle des machines textiles)…
Après 150 ans d’une activité industrielle souvent perturbée par les crises et les guerres, Thann a été fortement touché par la désindustrialisation à partir de la seconde moitié du 20ème siècle.

Cette ville a été à plusieurs reprises, comme le reste de l’Alsace, un enjeu entre l’Allemagne et la France: française à partir de 1648; allemande de 1871 à 1914; française de fait en 1914, et de droit après la guerre de 1914-1918; allemande de fait de 1940 à 1944.

 La « trajectoire » de la famille Hillenweck

De la fin du Moyen-âge au milieu du 18ème siècle

 Durant cette période, malgré les ravages de la Guerre de Trente Ans (1618-1648) à laquelle elle a survécu contrairement à beaucoup d’autres, cette famille a manifestement connu un destin brillant, puisqu’elle a produit:
–          Thiébaut Hylweck, abbé du monastère de Lucelle dans le Jura, de 1494 à 1532 ;
–       Du 16e siècle au milieu du 18e siècle, de nombreux notables, parfois très aisés (comme Hans Hillweck décédé en 1601): maîtres de bains, drapiers, charron, boucher, marchand, fratries entières ayant pignon sur rue ;
–          Un artiste peintre, François Hillenweck (1673-1748), « sénateur », dont les tableaux sont présentés sur le site internet culture.gouv.fr.

 Du milieu du 18ème siècle à 1870

 On constate l’adhésion des Hillenweck au nouveau monde politique et économique, mais en même temps leur déclin :
–          Du point de vue démographique : Georges Thiébaut Hillenweck (1716-1766) et son épouse ont eu dix enfants, mais un seul a survécu ; par la suite, Thiébaut Hillenweck (1832-1893) n’a eu qu’un seul enfant ;
–          Au temps de la Révolution industrielle, les Hillenweck ont vécu dans le milieu des ouvriers qualifiés (notamment dans le textile comme imprimeur d’indiennes);
–          Thiébaut Hillenweck (1832-1893), fondeur, a émigré à New York en 1865, avant de revenir en Alsace.

De 1870 à la fin du 20ème siècle

Cette famille, qui a alors quitté l’industrie, s’est fortement impliquée du côté français dans les enjeux des trois guerres franco-allemandes:
–          En 1872, après la guerre franco-allemande de 1870-1871, Thiébaut Hillenweck (1832-1893) a déclaré opter pour la nationalité française, mais il est resté en Alsace. Son fils Jean Hillenweck (1862-1948), menuisier, et l’épouse de celle-ci, ont élevé leurs trois fils Thiébaut, Léon et Clément dans le souvenir de la France ;
–        Pendant la guerre de 1914-1918, Thiébaut et Léon Hillenweck, bien que nés Allemands, se sont engagés dans l’armée française ; ils ont été envoyés en Indochine où Léon a trouvé la mort ;
–          Pendant la guerre de 1939-1945, Thiébaut et sa famille ont été expulsés d’Alsace par les Allemands; Clément s’est engagé dans la Résistance, a été torturé et a failli y perdre la vie.

LES GUERRES FRANCO-ALLEMANDES

La principale caractéristique de l’attitude des Hillenweck dans ces guerres a été une francophilie qui s’est manifestée sur plusieurs générations.

 La guerre de 1870-1871 et ses suites

D’après la base de données « migrations » du CDHF (Centre d’histoire des familles du Haut-Rhin), Thiébaut (dit Jean) Hillenweck, âgé de 33 ans, ouvrier fondeur, est arrivé à New York en décembre 1865 « pour s’y fixer » (mais il est revenu à Thann).

Après la guerre de 1870-1871, l’Alsace est annexée par l’Allemagne. Fils de Jean Thiébaut Hillenweck, imprimeur d’indiennes, Thiébaut Hillenweck (1832-1893), ouvrier fondeur, domicilié à Thann, a déclaré opter pour la nationalité française, déclaration faite le 30 juillet 1872 à Thann au « kaiserliche Kreis-Director » (ou à son représentant), et le 4 août 1872 devant le maire de Bussang (département des Vosges), en son nom personnel et comme représentant légal de sa famille composée de son fils Jean (né à Thann en 1862), et de sa femme Catherine Eichert (qui, notons-le, est née à Bussang : voir l’annexe I).

Fils de Thiébaut et de Catherine Eichert, Jean Hillenweck est devenu menuisier, comme son grand-père maternel Thiébaut Eichert.
Jean Hillenweck et sa femme Catherine Bruckert envoient leur fils Thiébaut Hillenweck (Thann 2 août 1894-Thann 16 septembre 1991), élève au collège de Thann de 1908 à 1911, se perfectionner en français dans les Vosges, et aborder la littérature française en lisant Les voyages de Télémaque, de Fénelon.

 La guerre de 1914-1918

Les vallées de Thann et de Masevaux sont les seules reconquêtes territoriales françaises de la guerre de 1914-1918. L’armée française réussit à garder définitivement Thann à partir du 14 août 1914. Thiébaut Hillenweck et son frère Léon s’engagent dans l’armée française.
Le capitaine Pierre Saint Girons, maire militaire de Thann pendant la guerre de 1914-1918, avocat dans le civil, a consacré à cette période la première partie de son livre intitulé La « geste » de Thann, édité juste après la guerre de 1939-1945. Ce livre est dédié à la mémoire de quatre personnes: Jules Scheurer (1852-1942), engagé volontaire en 1914, expulsé en 1940; René Ortlieb (1908-1945), résistant, ami de Clément Hillenweck (voir plus loin); Emile Ehlinger (1898-1946), résistant; et Léon Hillenweck (1895-1917).
A propos des deux frères Thiébaut et Léon Hillenweck, Pierre Saint Girons écrit:
« Ceux-ci, munis chacun d’un louis d’or par la main maternelle, franchissent le 29 août 1914 le col de Bussang, mêlés aux chasseurs à cheval, et s’engagent au 1er zouaves, en souvenir du grand-oncle Thiébaut, le « Turco » tombé sous Paris en 1871.
« La nuit de Noël suivante, baptême du feu dans la boue de l’Yser, entre Nieuport et Lombartsyde.
« Puis la Champagne, puis le renvoi des Alsaciens qui, prisonniers des Allemands, sont fusillés comme traîtres, en Afrique du Nord, d’où, en 1916, leur bataillon est envoyé en Indochine et prend terre à Hai-Phong  le 19 août 1916. »
L’auteur évoque ensuite la mort de Léon Hillenweck, zouave mitrailleur de 2ème classe au « bataillon formant corps du 3è Zouaves », « mort pour la France » le 25 septembre 1917 à l’hôpital militaire de Hanoï, après avoir été blessé au ventre pendant la répression de Thai-Nguyen. En 1920, la médaille militaire lui a été décernée à titre posthume.
Thiébaut Hillenweck, nommé caporal-fourrier le 2 janvier 1915, sergent-fourrier le 20 juillet 1916, sergent-major le 1er octobre 1918, est revenu en Alsace en 1919, rapportant entre autres comme souvenirs de l’Indochine des éléments de mobilier et de décoration qu’il a gardés toute sa vie.

Le 19 août 1951, il a écrit un article dans le journal local pour commémorer le débarquement 35 ans auparavant (le 19 août 1916), au port de Haïphong, du Dumbéa, paquebot des Messageries Maritimes, à bord duquel se trouvait le 3ème Zouaves (rapatrié en 1919), unité composée d’Alsaciens et de Lorrains engagés volontaires pour la durée de la guerre. Deux douzaines de Thannois, dont Thiébaut et Léon Hillenweck, étaient parmi ceux qui, durant trois ans, ont gardé une partie de la haute région tonkinoise. Vieux-Thann, commune limitrophe de Thann, était également bien représentée. En pensant à la mort de son frère et à l’actualité du début des années 1950, alors que la guerre d’Indochine – on ne le savait pas encore, mais sans doute pouvait-on le pressentir- allait tourner au désastre pour la France, Thiébaut Hillenweck termine cet article en exprimant sa tristesse: « …Nous ressentons l’amertume des efforts, de la sueur, du sang dépensé en vain. »

Les deux engagés volontaires Thiébaut (derrière son père) et Léon Hillenweck  en tenue de Zouaves. Au premier plan, leurs parents et leur jeune frère Clément:

 

La période 1919-1945

Thiébaut Hillenweck

Thiébaut Hillenweck a exercé plusieurs métiers de 1919 à 1940: journaliste à Colmar, comptable chez Muller-Fichter à Thann (entreprise de fonderie-chaudronnerie mécanique), papetier libraire à Thann à partir du début des années 1930.
Il s’est marié en 1923 avec Emma Greder (voir l’annexe I). A la naissance de leur premier enfant en 1924 (ils ont eu trois filles), ces époux demeuraient à Thann 18 rue de la Halle, maison acquise par les Hillenweck en 1900, située au bord de la Thur à l’emplacement des anciens remparts. A la fin des années 1920, ils habitaient 37 rue Curiale à Thann. Par la suite, ils ont résidé jusqu’à la fin de leur vie 18 rue de la Halle (à côté de l’ancienne halle aux blés devenue musée).

 En 1939-1940, de nouveau sous l’uniforme, Thiébaut Hillenweck est sous-lieutenant, commandant d’une compagnie de mitrailleuses à Vesoul. Au début de juillet 1940, après la débâcle, il se trouve dans le sud-ouest. Le 8 juillet, il écrit depuis Muret à sa femme restée à Thann.
Les Allemands le considèrent comme indésirable en raison son engagement volontaire pro-français de 1914-1918. Sa femme Emma refuse d’exposer Mein Kampf dans la librairie. Sa fille Monique refuse de faire le salut nazi au collège. La famille est chassée d’Alsace le 11 décembre 1940, journée d’expulsions massives, et s’installe provisoirement à Muret.
Après la suppression de la zone libre, les époux Hillenweck-Greder s’installent à Ovanches en Haute-Saône pour se rapprocher de l’Alsace où ils sont toujours interdits de séjour.
Après le débarquement du 6 juin 1944, la famille (en particulier la fille aînée) est pressée de regagner Thann, et s’y trouve prise, heureusement sans blessure, sous les bombardements allemands meurtriers de la dernière heure.

Clément Hillenweck

Clément Hillenweck (Thann 24 mars 1907-Thann 22 mai 1977), frère cadet de Thiébaut, a été mobilisé comme sergent-chef en 1939-1940.
D’après la Fondation pour la mémoire de la déportation (voir internet), il a été déporté le 10 juillet 1943. Il est passé par les prisons de Saarbruck, Trèves, Cologne, Bruxelles, Douai, Francfort, Karlsruhe, avant d’être libéré, de retour à Mulhouse le 21 novembre 1944. Il a été fait chevalier puis officier de la légion d’honneur pour ses actes de résistance.

Dans son livre mentionné plus haut, Pierre Saint Girons, après avoir évoqué la mort de Léon Hillenweck en 1917, parle de Thiébaut et Clément Hillenweck en 1940-1945 (p. 8):
« Thiébaut, libraire à Thann, expulsé en 1940, Clément, pâtissier-confiseur, à l’ombre de la cathédrale, un résistant de la première heure, arrêté en octobre 1940, relâché, arrêté en juillet 1943, 17 mois de prison, torturé, sans que les coups lui arrachent un mot, délivré à Mulhouse en novembre 1944, pour participer activement à la libération de Thann. »

Il donne ensuite davantage de détails sur Clément Hillenweck et sur un ami de celui-ci, le résistant René Ortlieb (1908-1945), hôtelier de l’hôtel du Parc à Thann, président de l’Amicale des sous-officiers de la vallée de la Thur, revenu en août 1940 avec la croix de guerre après sa démobilisation. Pierre Saint Girons écrit à ce sujet (p.94):
« L’hôtel du Parc constitue un observatoire de premier ordre, et certains agents, sous des prétextes professionnels, y fréquentent ; en particulier Clément Hillenweck …y apporte des renseignements complémentaires, et des recoupements. Des moyens variés permettent de les acheminer sur Londres. »
La frontière suisse était ouverte aux réfractaires au service du travail obligatoire (STO) et à l’incorporation dans l’armée allemande, à condition de pouvoir être atteinte. Le dernier gîte était le presbytère de Liebsdorf, dont le curé était le père Stamm, originaire de Thann. Pour justifier ses déplacements dans cette région frontalière, René Ortlieb y avait loué une chasse. Les clients ou occupants allemands de l’hôtel du Parc, friands de gibier, facilitaient ces expéditions cynégétiques dont ils ne percevaient pas tous les aspects.
En avril 1942, le groupe de René Ortlieb a fait passer en Suisse, par Liebsdorf, le général Giraud. Quelques mois après, son chef a été arrêté et emprisonné, de même que le père Stamm, avant que ces deux hommes ne soient fusillés le 17 avril 1945.

APRES 1945

Thiébaut Hillenweck, Clément Hillenweck, et leurs familles

Clément Hillenweck, pâtissier-confiseur, est resté un homme jovial malgré les épreuves de la guerre. Il a gardé le goût de la chasse, qui avait servi de couverture pour ses activités de résistant. Suivant la trace de son frère aîné, il a écrit des articles (de généalogie et d’histoire) dans le journal local. Il a eu quatre filles, qui n’ont pas eu d’enfants.
Gaulliste, il a essayé sans succès d’entrer au conseil municipal dans les années 1950. Les antagonismes mêlés aux habituelles jalousies locales restaient vifs, entre gaullistes et démocrates-chrétiens, et plus secrètement entre germanophiles et francophiles, dans des inimitiés dont on ne parlait guère. Malgré le désir de réconciliation, le passé silencieux passait mal.

Thiébaut Hillenweck est devenu président du « Syndicat d’initiative » (équivalent, à l’époque, de l’office du tourisme). Comme son gendre Jean Lemaire, il était souvent coiffé d’un béret basque, couvre-chef interdit par les Allemands pendant la guerre de 1939-1945. Sa famille et lui avaient bien des motifs de ne pas aimer les « Boches ». Mais il aimait la langue allemande qu’il continuait à lire en particulier dans un journal suisse.
Une de ses filles a épousé après la guerre un Alsacien incorporé de force à 17 ou 18 ans dans l’armée allemande qui commençait à flancher sur le front de l’est. Ce destin de « malgré nous » a été un secret de famille au point que l’auteur du présent article, pourtant proche des protagonistes de cette histoire, n’en a jamais entendu parler avant 2012.
L’aînée des filles, Monique (Monique Catherine Marguerite) Hillenweck (Thann 23 avril 1924-Thann 27 janvier 1983), dont le parrain était Clément Hillenweck, a épousé à Thann le 20 mai 1947 Jean (Jean Paul) Lemaire (La Bresse dans les Vosges 29 septembre 1912-Paris 5 décembre 1991), officier de l’armée française en 1940, prisonnier pendant cinq ans en Allemagne, professeur de sciences physiques au collège puis lycée de Thann, fils d’Eugène, comptable agréé, maire de La Bresse de 1945 à 1953 (voir l’article de Libres Feuillets intitulé : « Une famille vosgienne dans les guerres des 19e et 20e siècles ») Du mariage Lemaire-Hillenweck sont nés quatre enfants, dont l’auteur du présent article.

 La question de la continuation du nom

Dans cette lignée, ce n’est pas seulement le patronyme (Hillenweck) qui a été transmis de génération en génération, mais aussi le prénom (Thiébaut, alias Théobald, Diebold…).

Thiébaut Hillenweck et son frère Clément n’ayant pas eu de fils, leur nom de famille s’est éteint dans la descendance de leurs enfants.
Ils ont vécu cette situation de manière assez douloureuse, car à Thann, comme l’ont noté les historiens de cette ville, on reconnaissait une sorte de noblesse aux noms les plus anciens et à ceux qui continuaient à les porter.

 Ces patronymes anciens faisaient partie de la citoyenneté. On a du mal à comprendre aujourd’hui l’importance qu’avait prise la notion de cité dans une ville telle que Thann, avec tout ce qu’elle impliquait pour leurs citoyens, en matière de libertés communales (plus ou moins réelles), mais aussi de devoirs, d’attachement à des institutions, à des monuments publics, à une mentalité faite de goût du travail bien fait et d’acceptation des responsabilités: une conception étendue par les Hillenweck à la patrie française, et qui a sans doute inspiré leurs choix cruciaux lors des conflits européens et mondiaux du 20ème siècle ayant déchiré l’Alsace.

ANNEXE I : GENEALOGIE

Les prénoms sont mentionnés en français, mais ils sont en latin dans les registres paroissiaux, et en allemand dans  beaucoup d’autres documents.
En ce qui concerne l’Ancien régime, où l’état civil était tenu par l’Eglise, les dates biographiques indiquées sont celles des baptêmes et des sépultures.

La filiation des Hillenweck de père en fils depuis la fin du 16ème siècle est la suivante, sur neuf générations.

1) Nicolas Hillenweck, dont les parents ne sont pas connus avec certitude, s’est marié avec Cunégonde Hürt ou Hirt. De ce mariage sont nés au moins sept enfants de 1611 à 1630. Il est question ci-après de trois d’entre eux : Jean Guillaume, Jean Gaspard, Michel:
– Jean Guillaume Hillenweck (Thann 13 avril 1611-Thann 19 octobre 1685) drapier, bangard en 1650, s’est marié à Thann en 1644 avec Catherine Köbler, Kubler ou Kibler (inhumée à Thann le 17 septembre 1662), fille de Sebastien, bangard en 1590. L’un des témoins des mariés Hillenweck-Kibler a été Simon Rauch bangard en 1621. De cette union est né Jean Georges Hillenweck (Thann 8 octobre 1647-Thann 17 juin 1709), marchand, bangard en 1676, sénateur (membre du « Magistrat »), qui s’est marié à Thann en 1675 avec Marie Madeleine Guggenberger. Les témoins des mariés Hillenweck-Guggenberger ont été Sigismond (ou Sigmund) Gobel (bangard en 1659, sénateur, bourgmestre dans les années 1680, mari d’Anna Barbara Guggenberger) et François Barth, greffier de la cité.
–  Jean Gaspard Hillenweck (Thann 23 janvier ou février 1623-Thann 13 janvier 1695), bangard en 1665, est présenté au point 2 ci-dessous.
– Michel Hillenweck (baptisé à Thann le 30 septembre 1625), charron (« carpentarius »), bangard en 1669, s’est marié à Thann le 17 novembre 1659 avec Anne Barbe Werner. Les témoins des mariés ont été Jacques Bösch, mercier, bangard en 1649, sénateur, et Jean Jacques Schnöbelen, charcutier, bangard en 1632.

2) Fils de Nicolas et de Cunégonde Hirt, Gaspar (Jean Gaspard) Hillenweck (Thann 23 janvier ou février 1623-Thann 13 janvier 1695) s’est marié à Thann le 24 novembre 1659 avec Ursule Seelmann (née à Thann en 1639), fille de Jean Thiébaut et de Marguerite Hillenweck. Les témoins des mariés ont été Jacques Bösch (cf.ci-dessus) et Sigismond Gobel (cf. ci-dessus).
Gaspard Hillenweck a été bangard en 1665. Il s’est marié en secondes noces avec Anne Marie Miller (baptisée à Thann le 5 juin 1655), fille de Jean Jacques et d’Elisabeth Landsperger.
Gaspard Hillenweck et Ursule Seelman(n) sont les parents de plusieurs enfants dont Jean, François, Mathieu.
– Jean Hillenweck (Thann 10 juillet 1664-Thann 8 juin 1742) s’est marié à Thann (donc avant la naissance de son fils Thiébaut Antoine le 15 août 1703) avec Marie Cunégonde Bechler (Thann 16 juillet 1681-Thann 8 mars 1760). De ce mariage sont nés François Thiébaut Hillenweck (Thann 13 janvier 1711-Thann 15 avril 1754), boucher, bangard en 1752, qui s’est marié à Thann le 11 janvier 1740 avec Jeanne Rumersch, fille de Jean; et Georges Louis Hillenweck (Thann 19 août 1718-Thann 31 janvier 1800), marchand, qui s’est marié à Thann le 6 mai 1743 avec Elisabeth Rumersch (inhumée le 9 mars 1757).
– François Hillenweck (Thann 22 mai 1673-Thann 11 octobre 1748) a été artiste peintre : voir l’annexe II ;
–  Matthias ou Mathieu Hillenweck (Thann 15 février 1682-Thann 15 novembre 1752) est présenté au 3 ci-dessous.

3) Fils de Caspar et d’Ursule Seelmann, Mattias ou Mathieu Hillenweck (Thann 15 février 1682-Thann 15 novembre 1752) s’est marié à Thann le 22 novembre 1706 avec Anne Marie Bich, Büch ou Buch (Thann 23 septembre 1678-Thann 1er octobre 1744). Il a été bangard en 1723. Son blason représentait un cœur percé de trois clous, d’après une dalle commémorative conservée dans la cabane des bangards.

4) Fils de Mathieu et d’Anne Marie Buch, Georges Thiébaut Hillenweck (Thann 31 décembre 1716-Thann 2 mars 1768), dont le parrain était Jean Georges Mäyer, « physicus » à Oderen, et la marraine Catherine Jung, qui ont signé l’acte de baptême, s’est marié le 15 août 1748 avec Elisabeth Baur ou Bur, fille de Romain (bangard en 1722) et de Marie Agathe Rauch. Les mariés et les témoins ont signé le registre de mariage. Georges Thiébaut Hillenweck était tanneur (coriator). Les époux Hillenweck-Baur ont eu dix enfants dont l’aîné seul a survécu.

5) Fils de Georges Thiébaut et d’Elisabeth Baur, Thiébaut (Jean Thiébaut) Hillenweck (Thann 15 mai 1749/acte du 16-Thann 10 mai 1825), filleul de François Thiébaut Hillenweck et d’Anne Marie Liethart, qui ont signé l’acte de baptême, s’est marié à Sausheim le 15 juillet 1783 avec Elisabeth Gittler ou Kittler (Sausheim 10 avril 1756-Thann 13 avril 1832).
Vigneron à son mariage et à son décès, il est qualifié de chapelier en 1786 (« pileorum opifex ») et à la date de la naissance de son fils Jean Thiébaut en l’an 3.
Son décès a été déclaré par son gendre Gaspard Müller, âgé de 38 ans, imprimeur d’indiennes, et par son fils Thiébaut Hillenweck âgé de 30 ans, imprimeur d’indiennes, qui ont signé l’acte de décès.
Thiébaut Hillenweck et Elisabeth Kittler sont les parents de plusieurs enfants, dont Jean Thiébaut Louis, Marie Elisabeth et Jean Thiébaut :
–     Jean Thiébaut Louis Hillenweck (Thann 7 juillet 1786-Thann 12 mars 1848), qui s’est marié deux fois, était imprimeur d’indiennes;
–     Marie Elisabeth Hillenweck (Thann 7 juillet 1788-Thann 5 avril 1823) a épousé à Thann le 6 février 1816 Gaspard Muller (Thann 15 août 1788-Thann 17 mars 1837), imprimeur d’indiennes, qui s’est marié en secondes noces à Thann le 7 janvier 1824 avec Madeleine Rosengarten;
–      Jean Thiébaut Hillenweck est présenté au point 6 qui suit.

6) Fils de Thiébaut et d’Elisabeth Kittler, Thiébaut (Jean Thiébaut) Hillenweck (Thann 16 ventôse an 3-Thann 6 août 1847) est né à Thann le 16 ventôse an 3. Sa naissance a été déclarée par son père, chapelier (le père et les témoins ont signé l’acte de naissance).
Imprimeur d’indiennes, il s’est marié à Thann le 18 janvier 1826 avec Madelaine (Marie Madelaine) Bitschi (Issenheim 27 février 1791-Thann 1er décembre 1850), propriétaire, fille de Jean et de Madelaine Kiené, qui vivaient à Issenheim.
Lors de leur mariage, Jean Thiébaut Hillenweck et Madelaine Bitschi ont reconnu et légitimé leur enfant Françoise Bitschi (née à Issenheim le 9 mars 1819/acte du 10, décédée à Thann le 10 mai 1855).
Les mariés, la mère du marié et les témoins ont signé l’acte de mariage. L’un des témoins a été Gaspar Muller, imprimeur d’indiennes, beau-frère du marié (voir ci-dessus).
Le décès de Jean Thiébaut Hillenweck, toujours imprimeur d’indiennes à cette date, a été déclaré notamment par son futur gendre Thiébaut Ruppé, âgé de 33 ans, originaire d’Issenheim, imprimeur d’indiennes, puis « ouvrier raboteur » à son mariage à Thann le 27 novembre 1854 avec Françoise Hillenweck (Issenheim 9 mars 1819-Thann 10 mai 1855), propriétaire, fille de Jean Thiébaut et de Marie Madeleine Bitschi.

7) Fils de Thiébaut et de Madelaine Bitschi, Thiébaut Hillenweck (Thann 2 janvier 1832-Thann 24 janvier 1893), ouvrier fondeur, s’est marié à Thann le 12 août 1861 avec Catherine Eichert (née à Bussang le 14 septembre 1829), imprimeuse d’indiennes, domiciliée à Thann, fille de Thiébaut (Thann 23 juillet 1799-Thann 9 septembre 1856), menuisier fils de menuisier, et de Marie Anne Herzog (Thann 28 octobre 1795-Thann 9 avril 1854) fille de vigneron.
Un contrat de mariage entre les futurs époux a été reçu par Me Baffrey, notaire à Thann, le 11 août 1861. Les époux et les témoins ont signé l’acte de mariage.
Les témoins des mariés ont été Joseph Eichert, âgé de 29 ans, serrurier, frère de la mariée; Pantaléon Schwab, âgé de 29 ans, cordier, non parent ; Joseph Bihler, âgé de 34 ans, graveur sur bois, cousin issus de germain de l’épouse ; Charles Ritter (né à Thann le 4 avril 1827), âgé de 34 ans, serrurier, qui s’est marié à Thann le 7 juin 1855 avec Madeleine Catherine Hillenweck (Thann 25 novembre 1833-Thann 28 octobre 1885), sœur du marié.

8)  Fils de Jean Thiébaut et de Catherine Eichert, Jean Hillenweck (Thann 22 septembre 1862-Thann 24 mai 1948), menuisier, a été déclaré à la mairie le jour de sa naissance par son père, qui, de même que les deux témoins, a signé l’acte de naissance.
Jean Hillenweck s’est marié à Vieux-Thann le 8 septembre 1893 avec Catherine (Joséphine Catherine) Bruckert (Vieux-Thann 23 novembre 1867-Thann 8 octobre 1958), dont les parents sont Thiébaut Bruckert (contremaître blanchisseur, fils de Thiébaut, vigneron) et Catherine Walter, de Willer.

9) Jean Hillenweck et Catherine Bruckert ont eu trois enfants :  Thiébaut, Léon, Clément.
–   Thiébaut (César Jean Thiébaut Marie) Hillenweck (Thann 3 août 1894-Mulhouse/87 rue d’Altkirch 16 septembre 1971), alors rédacteur, s’est marié à Hégenheim le 11 mai 1923 avec Emma Greder (Hégenheim 29 mars 1902-Thann 22 juillet 1991), fille d’Emile, commerçant, et de sa seconde femme Rosalie (Rose) Monique Wanner (née à Wentzwiller le 4 mai 1876, décédée en 1918).
–   Léon (Léon Joseph) Hillenweck (Thann 23 novembre 1895-Hanoï 25 septembre 1917), est « mort pour la France » en Indochine.
–   Clément (Clément Guy Antoine Marie) Hillenweck (Thann 24 mars 1907-Thann 22 mai 1977), pâtissier, s’est marié à Thann le 28 mai 1936 avec Germaine (Germaine Pauline) Venier (Thann 19 septembre 1909-Mulhouse 24 ou 29 janvier 1986), sœur d’Achille (Jean Achille) Venier (né à Thann le 12 juin 1904), décoré de la légion d’honneur.

ANNEXE II : QUELQUES PERSONNALITES DE CETTE FAMILLE

L’abbé Thiébaut Hylweck

Thiébaut (Théobald) Hylweck, né à Thann en 1450, fait ses études à l’abbaye de Lucelle, de l’ordre de Citeaux, fondée au début du 12e siècle dans le nord du Jura, et, une fois prêtre et moine, en devient cellérier et prieur.
En octobre 1494, il est élu abbé, et sacré à Bâle le 21 décembre 1494. En 1499, les Confédérés pillent Lucelle qui avait pris le parti de leur ennemi l’empereur Maximilien 1er. En 1524, les paysans révoltés, les « rustauds », dévastent l’abbaye.
L’abbé Hylweck entreprend des restaurations, et construit un nouveau clocher. Il étend même les possessions de l’abbaye.
Quand en 1529, les iconoclastes de Bâle dévastent les églises de cette ville, il sauve des statues et les porte à travers Bâle jusqu’à Lucelle.
En 1532, il se retire, et meurt le 25 avril 1535.

Bangards et sénateurs

Aucun citoyen de Thann (les « bourgeois » y étaient dénommés en latin « cives ») ne pouvait occuper de haute fonction, notamment celle de membre du « sénat », s’il n’avait pas été bangard, c’est-à-dire garde-vignes, « Banwarte » en allemand, « Bangert » en alsacien, premier niveau du « cursus honorum » de la cité. Ces bangards, au nombre de quatre, ils étaient nommés pour un an par le « Magistrat », et choisis parmi les bourgeois solvables et honorables.

Il subsiste aujourd’hui, près de la sous-préfecture, à proximité de l’actuel centre culturel, une cabane des bangards, autrefois située au milieu des vignes. On trouve dans cette cabane 27 bas-reliefs sculptés (dont le plus ancien date de 1560) et 15 tableaux en bois, par lesquels les bangards « s’immortalisaient » à la fin de leur mandat. On y lit leurs noms, les emblèmes de leur métier, des renseignements météorologiques, etc. D’autres tableaux de la série sont conservés au musée de Thann.

D’après les annales, ont été bangards (aux dates indiquées ci-dessous entre parenthèses) de nombreux Hillenweck qui faisaient tous partie de la même famille :
–          Hermann Hillenweck (bangard en 1537) est le père de Hans (1590) et le grand-père de Hans le jeune (1603) ;
–         Nicolas Hillenweck (1634), drapier, est le père de Jean Guillaume (1650), drapier, de Jean Gaspard (1665) et de Michel (1669), charron;
–         Jean Guillaume Hillenweck (1650) est le père de Jean Georges (1676), marchand, sénateur;
–       Jean Gaspard Hillenweck (1665) est le père de François (1714), artiste peintre, sénateur, de Jean (1715), et de Mathieu (1723) ;
–          Jean Hillenweck (1715) est le père de François Thiébaut (1752), boucher…

 L’artiste peintre François Hillenweck

Frère de Mathieu Hillenweck dont descend du côté maternel l’auteur de ces lignes (voir l’annexe I), François Hillenweck (Thann 22 mai 1673-Thann 11 octobre 1748), artiste peintre, bangard en 1714, s’est marié à Thann le 30 janvier 1704 avec Marie Catherine Jung (décédée à Thann 7 mai 1743). Dans son acte de sépulture en 1748, il est mentionné comme sénateur (membre du conseil de la ville).

Dans le chœur de la collégiale de Thann, un tableau représentant la décollation de saint Jacques le Majeur, datant peut-être de 1719, est attribué à François Hillenweck, qui a aussi peint en 1733 le Triomphe de l’Eglise, d’après Rubens. Il s’agit de deux des trois tableaux de ce peintre exposés dans la collégiale.

On trouve des œuvres de François Hillenweck ailleurs dans le Haut-Rhin, dans les églises paroissiales de Kintzheim et de Widensolen, et dans la chapelle Notre-Dame-du-Sehring à Guebwiller.

SOURCES

Thann Inventaire topographique, inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France, ministère de la culture et de la communication, Imprimerie nationale, 1980

Actes d’état civil, archives départementales du Haut-Rhin (internet)

–         Baumann (Joseph) : Histoire de Thann, Editions SAEP, Colmar, 1981
–     Drouot (Marc) : « Thann aux XVIIe et XVIIIe siècles », dans : Thann 1161-1961 Regards sur 8 siècles d’histoire locale, Imprimerie du journal « l’Alsace », 1961
–       Drouot (Marc) : « esquisse de l’essor industriel à Thann de 1786 à 1826 », dans: Thann 1161-1961 Regards sur 8 siècles d’histoire locale, Imprimerie du journal « l’Alsace », 1961
–        Heider (Christine) : Le livre d’or des Thannois (1525-1630), Société d’Histoire « Les Amis de Thann, 2003
–        Rohmer (André) : Thann mariages 1623-1810 baptêmes 1609-1792, cahier Sairepa n° 38, Fédération généalogique de Haute-Alsace, 1999
–        Rohmer (André) : Les mariages de Thann 1801-1898, Société d’Histoire « Les Amis de Thann » et Fédération généalogique de Haute-Alsace, 1999
–      Saint Girons (Pierre) : La « geste » de Thann, éditions Alsatia, Thann, vers 1946-1947
–    Seiler (Bernard), auteur d’une généalogie des Hillenweck : chez l’auteur 2 rue d’Huxelles, 68120 Richwiller, 2003
–       Stintzi (Paul) : « Un grand Thannois ; Thiébaut II Hylweck, abbé de Lucelle », dans: Thann 1161-1961 Regards sur 8 siècles d’histoire locale, Imprimerie du journal « l’Alsace », 1961

Une famille vosgienne dans les guerres des 19e et 20e siècles. Par Dominique Thiébaut Lemaire

Cet article a été repris au chapitre premier du livre de Dominique Thiébaut Lemaire intitulé Quatre familles dans les guerres, publié aux éditions Le Scribe L’Harmattan (Paris 2014).
Il évoque les répercussions des guerres des XIXe et XXe siècles sur l’histoire des Lemaire de La Bresse (Vosges), originaires de la même commune que les ascendants paternels de la sculptrice Camille Claudel et de l’écrivain Paul Claudel.
Les liens entre les Lemaire et les Claudel ont été présentés en annexe de l’article de Libres Feuillets intitulé : « Camille et Paul Claudel : leurs attaches vosgiennes ».

Le lecteur qui ne souhaite pas entrer dans les détails pourra se contenter de lire le résumé suivant en italiques.

 RESUME GEOGRAPHIQUE, ECONOMIQUE ET HISTORIQUE

 L’environnement vosgien (géographie et économie)

La commune de La Bresse (5655 habitants en 1911, 4728 habitants en 2006) est située dans la partie amont de la vallée de la Moselotte qui rejoint la Moselle à Remiremont. Sur son territoire se trouve le Hohneck (1363 m), point culminant de la Lorraine. Le plus haut sommet du massif des Vosges étant le Grand Ballon (1424 m) dans le département du Haut-Rhin.

Jusqu’à la fin du 18ème siècle, La Bresse, qui avait réussi à garder ses anciennes institutions de « petite république » (élection annuelle du maire, tribunal…), avait pour ressources l’élevage sur les hautes prairies de la montagne vosgienne appelées chaumes; la production et la vente des fromages (les fromagers étaient appelés « marcaires »); et l’exploitation des forêts. Les notables locaux, occupant les postes des institutions communales de l’Ancien Régime puis des institutions créées par la Révolution, étaient principalement les marchands qui avaient prospéré grâce à une exonération de droits octroyée depuis le Moyen-Age, faisant de ce lieu une sorte de zone franche entre la Lorraine, l’Alsace et la Bourgogne. Les marchands, catégorie à laquelle appartenait la lignée des Lemaire, avaient développé un commerce qui assurait à cette communauté comme à celle de Gérardmer un niveau de richesse appréciable dans cet environnement montagneux. Par des chemins difficiles mais fréquentés, ils allaient vendre dans les régions voisines (y compris à la fin du 19ème siècle en Alsace devenue allemande) les produits vosgiens – tissus, bois et articles de bois, fromages en gros du genre Géromé ou Munster – et en rapportaient ce que les hautes Vosges ne produisaient pas, vin, eau-de-vie, céréales…

A la fin du 18ème siècle l’activité de filature et de tissage a commencé à se développer  à grande échelle, à partir d’une matière première qui n’était plus le lin, mais le coton importé du « Levant » et d’Amérique, transformé par la main d’œuvre paysanne qui avait l’habitude de cette activité en hiver. Puis l’emploi de machines textiles dès 1825-1830, installées par des habitants entreprenants disposant d’un minimum de capitaux complétés par des apports financiers et techniques alsaciens et même suisses, a été favorisé par l’abondante force motrice des cours d’eau sur lesquels étaient installés depuis longtemps de nombreux moulins assez facilement reconvertis en moteurs hydrauliques pour les usines. Les Vosges sont ainsi devenus un centre important de l’industrie cotonnière, de 1850 à 2000.

A la fin du 20e siècle, le déclin du textile a été compensé par le développement des sports d’hiver à La Bresse, qui est ainsi devenue, avec Gérardmer, la principale station touristique des Vosges.

Les guerres des 19ème et 20ème siècles, du point de vue de cette famille

Les Lemaire ont subi les effets des guerres en tant que combattants, mais aussi en tant que responsables locaux obligés de faire face à des situations parfois dramatiques pour la population et pour eux-mêmes.

Leur région, comme d’autres, a connu les enrôlements en masse lors des guerres napoléoniennes, mais il ne semble pas que les Lemaire en aient gravement souffert dans la mesure où ils n’y ont pas été tués ni blessés. A la chute du Premier Empire, le maire de La Bresse était Etienne Aubert, et l’adjoint du maire était Laurent Aubert, frère d’Etienne: Laurent Aubert étant le beau-père de Dominique Lemaire (1784-1850) : voir plus loin.

55 ans après la chute du Premier Empire, la chute du Second Empire a été marquée par la guerre de 1870, par l’annexion allemande de l’Alsace-Lorraine (ou Alsace-Moselle), et par l’occupation prussienne temporaire de la partie de la Lorraine restée française, dont les Vosges. Au cours de cette occupation, le maire de La Bresse, Joseph Lemaire, fils de Dominique Lemaire (1784-1850), a pu échapper à l’occupant qui le recherchait. De son côté, Constant Lemaire, fils de Joseph, a pris part à la guerre où il a reçu une blessure qui l’a laissé partiellement invalide.

Fils de Constant, Eugène Lemaire a fait la guerre de 1914-1918, qui a eu pour résultat, comme on le sait, la réintégration en France de l’Alsace-Lorraine. Il n’a eu « ni blessure, ni citation, ni décoration », selon ses propres termes, dans une réponse à une demande de renseignements envoyée par les autorités militaires dans les années 1920.
Mais un de ses cousins germains, Paulin Lemaire, sergent d’infanterie, atteint de nombreux éclats d’obus, est mort le 14 septembre 1918 à l’hôpital de Beauvais.

En 1939-1940, deux fils d’Eugène Lemaire ont été mobilisés: Jean, sous-lieutenant d’artillerie, fait prisonnier par un char allemand, et Michel, adjudant-chef des Chasseurs alpins, qui a pu regagner La Bresse par la suite. Michel Lemaire a été fusillé par les Allemands en 1944 comme maquisard, dans cette région des hautes Vosges qui a beaucoup plus souffert à l’extrême fin de la guerre que pendant les années précédentes.

Eugène Lemaire, maire de La Bresse de 1945 à 1953, a dû faire face aux graves difficultés de l’après-guerre comme son aïeul Joseph Lemaire, maire de 1870 à 1876, avait dû gérer les conséquences de la guerre franco-allemande de 1870-1871.

LES GENERATIONS SUCCESSIVES ET LEUR RAPPORT A LA GUERRE

S’agissant d’une histoire centrée sur les aspects masculins de la guerre, il est question ici principalement d’une filiation de père en fils. L’abréviation LB désigne La Bresse.

Dominique Lemaire (1784-1850)

Fils de Dominique Lemaire, marchand, et de Barbe Perrin, Dominique Lemaire (LB 26 mai 1784-LB 2 février 1850), cultivateur, boucher, négociant, frère de négociants, s’est marié à La Bresse le 20 septembre 1809 avec Jeanne Hélène Aubert (LB 11 janvier 1786-LB 12 juillet 1839). L’un des témoins de la mariée a été son grand-père maternel Joseph Chalon, âgé de 76 ans, rentier, par ailleurs arrière-grand-père du père de l’écrivain Paul Claudel.

Cette famille Aubert (voir l’annexe) est issue de Nicolas Aubert, marchand, maire de La Bresse en 1776, qui s’est marié en 1745 avec Anne Marion. De ce mariage sont nés les frères:
–   Laurent Aubert, beau-père de Dominique Lemaire (1784-1850), et grand-père maternel de Joseph Lemaire, négociant, maire de La Bresse de 1870 à 1876;
–   Etienne Aubert, maire de La Bresse de 1811 à 1815, grand-père paternel de Marie Anne Aubert, épouse de Joseph Lemaire.
Nicolas Aubert est donc un arrière-grand-père à la fois de Joseph Lemaire (par Laurent Aubert) et de l’épouse de Joseph Lemaire (par Etienne Aubert).
Comme leur père Dominique, Joseph Lemaire et son frère Louis se sont mariés avec une Aubert. Ils ont épousé deux sœurs qui étaient en même temps leurs cousines (issues de germains).

Les Aubert étaient, semble-t-il, des partisans convaincus de Napoléon, comme tendent à le montrer:
–         Le mandat de maire d’Etienne Aubert à une époque où l’empereur perdait le soutien de ses partisans les plus  tièdes ;
–         la médaille de Sainte-Hélène décernée à Joseph Aubert (1791-1870), fils de Laurent Aubert et d’Hélène Chalon; cette décoration a été donnée en 1857 aux 390.000 soldats encore vivants de Napoléon 1er ; Joseph Aubert l’a reçue en tant que fourrier (sous-officier chargé de l’intendance) au 13ème bataillon des Vosges ;
–         En ce qui concerne la descendance de Laurent Aubert: le nom de « Laurent Joseph Napoléon » donné en 1813 au fils de son fils Laurent Aubert (LB 1787-LB 1823); par la suite, le nom de « Charles Louis Napoléon » Lemaire donné en 1848 à son arrière-petit-fils, neveu de Joseph Lemaire qui suit.

Joseph Lemaire (1818-1898)

Dominique Lemaire et Jeanne Hélène Aubert ont eu huit enfants, dont trois fils :
– Dominique (LB 7 novembre 1810-Remiremont 16 octobre 1871), cafetier et débitant en 1842, négociant à son décès, qui a rendu hommage à sa manière au futur Napoléon III en donnant les prénoms de « Charles Louis Napoléon » à son fils né à La Bresse le 26 décembre 1848, décédé à Lyon le 20 novembre 1870 (l’acte de décès, transcrit sur les registres d’état-civil de La Bresse à la date du 24 décembre 1873, indique qu’il était sergent major);
–   Joseph (LB 5 mai 1818-LB 16 octobre 1898) : voir ci-dessous ;
–   Louis (LB 26 avril 1821-LB 12 août 1892) qui s’est marié à La Bresse en 1858 avec Marie Anne Aubert (LB 9 mai 1827-LB 1899), sœur de l’épouse de Joseph Lemaire; Louis Lemaire a été boulanger, cafetier, négociant.

Joseph Lemaire s’est marié à La Bresse le 25 janvier 1842 devant le maire de La Bresse qui était alors le manufacturier du textile Valentin Abel, avec sa petite-cousine Marie Anne Aubert (LB 16 août 1820/acte du 17 août-LB 15 septembre 1883), fromagère à la date de son mariage.

D’après les actes d’état civil, il a été cultivateur, marchand, négociant; et (dans les années 1880) fabricant de tuiles sans succès financier.
Il a acquis en 1855 une brasserie créée à La Bresse (Grande  rue) par Nicolas Abel en l’an III.
C’est probablement lui qui a fondé la société « Lemaire père et fils à La Bresse, liquides et fromages » dont la création en 1878 a été enregistrée au greffe de la justice de paix (canton de Saulxures-sur-Moselotte).
Marchand, fils et petit-fils de marchands, il s’inscrit dans la tradition des négociants de cette commune située au point de jonction entre la Lorraine, l’Alsace et la Bourgogne. L’une des stratégies de ces marchands consistait à unir la production et le commerce, notamment en s’alliant par mariage avec des familles de fromagers.
Ils ajoutaient à leurs activités le transport pour le compte de tiers, encore qu’au 19ème siècle les manufacturiers du textile aient développé leurs propres moyens de transport.

Joseph Lemaire a été maire de La Bresse, du 13 octobre 1870 au 7 octobre 1876. Son épouse et lui avaient derrière eux une succession d’ascendants ayant été maires de cette commune, y compris sous l’Ancien Régime.
Devenu maire après le désastre de Sedan le 2 septembre 1870 et la proclamation de la République le 4 septembre, il ne semble pas avoir été suspecté de collusion avec le régime du Second Empire, malgré :
–          les antécédents napoléoniens de sa famille;
–       le bonapartisme affiché de son frère aîné, qui a donné à son fils les prénoms de « Charles Louis Napoléon »;
–      la fonction d’adjoint au maire exercée sous le Second Empire par Jean Nicolas Aubert, frère de son épouse Marie Anne Aubert…
Joseph Lemaire a vécu des moments difficiles lors de l’occupation allemande, qui a duré jusqu’à la mi-1873 dans les Vosges. Dans un article intitulé « Saint-Laurent de La Bresse », paru dans la revue Le Pays lorrain (4ème année, 1907, page 18), que l’on peut consulter sur le site internet Gallica de la Bibliothèque Nationale de France, Ch. Pierfitte raconte à ce sujet l’anecdote suivante :
«  Pendant la guerre, les maires n’étaient pas à la noce; c’était à eux de pourvoir aux réquisitions prussiennes, et souvent ils répondaient sur leur tête des faits et gestes de leurs subordonnés.
« C’est pour échapper à une responsabilité de cette sorte que le maire de la Bresse s’était caché dans son grenier, au beau milieu du tas de foin, de sorte que les Prussiens pouvaient à leur aise larder le « tessou » sans que les baïonnettes atteignent Joseph Lemaire, plus connu sous le nom de Dèdè Minique (note de l’auteur du présent article : Dédè Minique signifie Joseph fils de Dominique).
« Tous les jours on lui portait à manger dans sa cachette, dont on refermait l’orifice. Sa réclusion durait depuis 15 à 20 jours quand on vint lui annoncer le départ des Prussiens. »

Les fils de Joseph Lemaire, dont Constant Lemaire (1842-1898)

Joseph Lemaire a eu cinq filles, et quatre fils, dont le dernier est mort presque à la naissance. Les trois autres fils sont : Stanislas, Constant et Ernest.

Stanislas (Joseph Stanislas) Lemaire (LB 29 octobre 1842-LB 2 août 1899/acte du 3), voiturier, fromager, cultivateur, négociant, marchand de fromages en gros, a suivi les traces de son père en devenant premier adjoint au maire à partir de 1892 au moins, et jusqu’à son décès à 56 ans. Son épouse Marie Agathe Vaxelaire (LB 10 février 1841-LB 1905) avec laquelle il s’est marié le 24 février 1867 était cultivatrice et fromagère, fille et sœur de fromagers, par la suite négociante.

Constant (Joseph Louis Constant) Lemaire (LB 15 avril 1845-LB 15 janvier 1898) est présenté plus loin après son frère Ernest.

Ernest (Joseph Louis Ernest) Lemaire (LB 22 septembre 1850-LB 26 avril 1908), voiturier, négociant, cultivateur, s’est marié à La Bresse le 19 août 1879 avec Clémentine (Marie Justine Clémentine) Aubert (LB 15 janvier 1851-LB 19 juillet 1897), marchande (sœur de Nicolas Ernest Au