Mythologie : le serpent Python

De l’épaisse alluvion laissée par le déluge
Est sortie une vie qui paraissait transfuge
D’un monde différent né de l’interaction
Entre sol et soleil après la submersion
Lorsque la chaleur moite a fait gonfler la fange
Et qu’elle y a produit non pas des sortes d’anges
Mais d’effrayants dragons à partir de la boue
Certains si monstrueux qu’ils en étaient tabous
Par exemple Python le serpent colossal
Qui sur la terre neuve allongeait sa dorsale
Ainsi qu’une montagne enchaîne les sommets
De sa ligne de crête on croyait qu’il dormait
Pour tout homme il était un objet de terreur
Il maîtrisait ses proies qu’il serrait constricteur
Dans ses nœuds et replis dans ses embrassements
Jusqu’à couper le souffle et arrêter le sang
Des victimes pressées par cet étau mortel
Oxygène bloqué dans leur corps qui pantèle

Apollon a tué cet énorme rampant
Dont le danger tenait tout le monde en suspens
Dès sa prime jeunesse il avait manié l’arc
Désormais sauroctone il en a fait sa marque
En se remémorant sa mère menacée
Qui le portait enfant chasseur alors chassé
Comme elle poursuivi par ce puissant reptile
Que l’épouse de Zeus jalousement hostile
Avait lancé contre eux mais vidant son carquois
Vengeur il a fait feu de ses tirs adéquats
Ses flèches ressemblant à des rayons de flamme
Ont transpercé Python qui poussait de longs brames
Comme n’en pousse pas dans les jours anodins
L’habituel gibier de chevreuils et de daims
C’est ainsi qu’a fini criblé dans la douleur
Ce serpent peau trouée dépourvue de valeur

 

Les humains seraient nés des pierres que Deucalion et Pyrrha ont semées après le déluge. « La terre enfanta d’elle-même les autres animaux sous des formes diverses, lorsque l’humidité qu’elle retenait encore se fut échauffée sous les feux du soleil, lorsque la chaleur eut enflé la fange et les eaux marécageuses, lorsque les germes féconds des choses, nourris par un sol vivifiant, se développèrent comme dans le sein d’une mère. Ainsi quand le Nil aux sept embouchures a quitté les champs inondés et ramené ses flots dans leur ancien lit, quand du haut des airs l’astre du jour a fait sentir sa flamme au limon récent, les cultivateurs, en retournant la glèbe, y trouvent un très grand nombre d’animaux […] En effet, lorsque l’humidité et la chaleur se sont combinées l’une avec l’autre, elles conçoivent ; c’est de ces deux principes que naissent tous les êtres ; quoique le feu soit ennemi de l’eau, un rayonnement humide engendre toutes choses et la concorde dans la discorde convient à la reproduction. Donc, aussitôt que la terre, couverte de boue par le déluge récent, recommença à recevoir du haut des airs la chaleur des rayons du soleil, elle donna naissance à des espèces innombrables […] Ce fut bien contre son gré qu’elle t’enfanta aussi à cette époque, colossal Python ; pour les peuples nouveau-nés, serpent alors inconnu, tu étais un objet de terreur, tant tu occupais d’espace le long de la montagne. L’archer divin, qui jamais auparavant ne s’était servi de ses armes que contre les daims et les chevreuils, l’accabla de mille traits » (Ovide, Les Métamorphoses, I, vers 416-444). Python est mort éliminé par Apollon fils de Zeus et de Léto ou Latone rivale de Junon, mais le python en tant que nom commun existe toujours. Le traducteur du texte latin, le professeur Georges Lafaye, note que la fable de la génération spontanée du vivant produit par la boue, « qui est probablement d’origine égyptienne, a été acceptée sans contrôle par d’autres écrivains de l’antiquité comme l’expression d’un fait réel. »

Dominique Thiébaut Lemaire

Mythologie : Niobé

Niobé se vantait d’être riche de tout
Parée de ses atours fière de ses atouts
Descendante de Zeus et fille de Tantale
Epouse d’un grand roi dont le pouvoir mental
Allait jusqu’à mouvoir les pierres par son chant
Un pouvoir de créer à Thèbes sur le champ
Des remparts et palais pour loger la famille
Issue de son union sept garçons et sept filles
Une fécondité que Niobé tenait
Pour signe du bonheur qui lui appartenait
Pour marque qu’elle était de celles qui étonnent
Pour preuve d’être en tout supérieure à Latone
Autrement dit Léto qui avait seulement
Des jumeaux fils et fille à peine deux enfants
Certes mais quels enfants Phébus et Artémis
Niobé aurait dû se les rendre propices
Plutôt que d’exciter ces dangereux archers
Et leur amour filial prêts à se revancher

Niobé l’excessive enflammée d’un orgueil
Qui l’a bientôt conduite au plus cruel des deuils
Proclame que ses biens font sa sécurité
Qu’elle a plus de grandeur que ces deux déités
Mais celles-ci sans trouble ont ajusté leurs flèches
Avec une rigueur que nul remords n’empêche
En se mettant d’accord pour transpercer de traits
Artémis les sept sœurs comme on chasse en forêt
Et Phébus Apollon les sept frères qui mordent
La terre dès l’instant qu’il fait vibrer sa corde
Désormais Niobé n’est plus objet d’envie
Son visage a perdu la couleur de la vie
Figée par la souffrance elle devient de pierre
Si ce n’est que le roc dessinant ses paupières
Sur le sommet d’un mont fait ruisseler de l’eau
Que le vent des hauteurs change en pleur et sanglot

 

Niobé, qui était d’après la légende une Lycienne originaire du même pays qu’Arachné, en Asie Mineure, était animée d’un orgueil semblable à celui de sa compatriote. Elle avait épousé Amphion, roi musicien de Thèbes, fils de Zeus. Il semble que son histoire, comparée à celle de l’experte tisseuse changée en araignée, reflète le même antagonisme entre la Grèce d’Europe où se trouve Thèbes et la Grèce d’Asie Mineure où se trouve la Lycie. Elle prétendait obtenir pour elle les hommages que les Thébaines avaient l’habitude de rendre à Latone ou Léto, mère des jumeaux Phébus-Apollon et Diane-Artémis. « Pourquoi des autels destinés au culte de Latone, disait-elle, alors que l’encens n’a pas encore été offert à ma divinité ? » (Ovide, Les Métamorphoses, livre VI, vers 146 et suivants). Elle se vantait d’être supérieure en particulier par le nombre de ses fils et filles (douze au total chez Homère, quatorze chez Euripide et Ovide, dix-huit chez Sappho, vingt chez Pindare). C’est la raison pour laquelle, à la demande de leur mère, Apollon et Artémis ont tué de leurs flèches les enfants de Niobé. Celle-ci, pétrifiée par ces meurtres, a été transportée par un vent impétueux de Thèbes jusqu’en Lydie, sur le mont Sypile où régnait son père, et où l’on montrait un roc de marbre qui continuait à verser des larmes. Le sort de ce personnage mythologique a inspiré de nombreux sculpteurs et peintres. Les poètes Théophile Gautier et dans ses Poèmes antiques Leconte de Lisle, ayant gardé quelque chose de l’esprit romantique,  ont consacré chacun une invocation à Niobé. « Niobé sans enfants, mère des sept douleurs… / Quel fleuve d’Amérique est plus grand que tes pleurs ? » se demande Gautier à la fin de son poème. Et Leconte de Lisle termine le sien par ces vers : « Oh ! Qui soulèvera le fardeau de tes jours ? / Niobé ! Niobé ! souffriras-tu toujours ? »

Dominique Thiébaut Lemaire

Mythologie : Arachné

La lydienne Arachné plus experte que sage
Prétendait surpasser en filage et tissage
La déesse des arts la divine Athéna
Qui patronait aussi tous les artisanats
Celle qu’en Italie on appelait Minerve

Arachné aurait dû rester sur la réserve
Au lieu de lui lancer son ambitieux défi
Mais Athéna veut voir cet orgueil déconfit
Après avoir compris que cette tisserande
Sûre d’être des deux l’artiste la plus grande
Dotée d’un beau talent certaine de ses dons
Refuserait toujours d’en demander pardon

Deux métiers sont dressés pour commencer l’épreuve
Entre les fils croisés les navettes se meuvent
Athéna va montrer sur sa pièce tissée
Des exemples parfaits bien plus nets qu’esquissés
Des scènes en couleurs illustrant l’infortune
Que réservent les dieux capables de rancune
A tous les insolents à tous les orgueilleux
Qui croient pouvoir braver la puissance des cieux
Arachné pour autant n’en devient pas modeste
Consacre son ouvrage aux abus manifestes
Aux écarts de conduite auxquels se sont livrés
Sans vergogne les dieux trop souvent enfiévrés
Au premier rang desquels se trouve Jupiter
Descendant des hauteurs pour séduire sur terre
Sous ses déguisements de trompeur enjoué
Europe Danaé Léda femmes flouées

Athéna est blessée deux fois par cet ouvrage
Insolence et beauté double motif de rage
Aussi transforme-t-elle en sinistre araignée
Cette Arachné douée qu’il fallait calomnier

 

Arachné, fille d’un teinturier en pourpre, était une jeune tisserande de Lydie (ou Méonie), contrée d’Asie mineure proche de la mer Égée, dont le roi le plus célèbre a été Crésus. Le nom de cette tisserande est celui que les Grecs de l’Antiquité donnaient à l’araignée, qui produit une soie avec laquelle elle tisse sa toile « arachnéenne » et se soutient dans l’air lorsqu’elle se laisse tomber. Experte dans l’art du tissage, elle a osé comparer son talent à celui d’Athéna-Minerve. Un concours ayant été organisé, la déesse illustre sur sa toile la puissance des dieux de l’Olympe tandis qu’Arachné préfère tisser les frasques de Zeus avec ses nombreuses amantes. Athéna irritée à la fois par la beauté et par le sujet de l’étoffe produite par sa rivale pour montrer son talent, la déchire et frappe de sa navette le front d’Arachné. Celle-ci, outragée, veut se pendre (allusion sans doute aux araignées pendues à leur fil), mais Pallas Athéna adoucit ce triste destin de mortelle en la transformant en l’animal aux maigres doigts qui continue jusqu’à nos jours à tisser ses toiles (Ovide, Les Métamorphoses, livre VI, vers 1 et suivants). Peut-être ce mythe fait-il allusion à la rivalité entre la Grèce européenne où se trouve Athènes, ville d’Athéna, et la Grèce d’Asie mineure où se trouve le pays d’Arachné. Cette dernière fait partie des personnages qui, dans la mythologie gréco-latine, font preuve d’hubris ou hybris et subissent le châtiment que leur attire leur prétention à rivaliser avec les puissances divines.

Dominique Thiébaut Lemaire

Mythologie : Prométhée

Du céleste Ouranos et de Gaia la terre
Sont nés Kronos Rhéa parents de Jupiter
Dans un accouplement violent tempétueux
Dans un engendrement d’amour incestueux
Filiation titanesque à laquelle appartiennent
Des êtres surhumains d’époques très anciennes
Atlas est de ce nombre ainsi qu’Epiméthée
Et le voleur de feu leur frère Prométhée
Soutien du globe Atlas porte haut les montagnes
Il aide Jupiter par sa force et sa poigne
Avec sur son épaule un froid manteau neigeux
D’où sa tête dépasse en sommet nuageux

Tandis qu’Epiméthée dans le règne animal
Se plaît à sa mission d’agir tant bien que mal
Pour donner à chacun une aptitude un don
Et pour que nul vivant ne reste à l’abandon
Il distribue des crocs des griffes des mâchoires
Des écailles des pieds des mains ou des nageoires
Et des adaptations aux déserts aux forêts
Des ailes pour certains pour d’autres des jarrets
L’un obtient l’énergie et l’autre la prudence
L’un est prompt à l’attaque et l’autre à la défense
Mais Prométhée comprend que son frère agité
N’a doté les humains d’aucune qualité
Leur permettant de vivre avec plus d’assurance
Car il ne leur échoit que la faible Espérance
Une vertu qui n’est souvent qu’un faux-semblant
Dans le fond de la boîte enfermant les talents
N’importe Prométhée va trouver pour les hommes
Le feu qu’il vole au ciel malgré l’ultimatum
du dieu prêt à punir et c’est finalement
Le courage excédant la peur du châtiment
Le courage associé avec l’intelligence
Qui fait diminuer le manque et l’indigence

 

Les généalogies deviennent facilement complexes dès qu’elles englobent des liens de parenté autres que les liens directs entre parents et enfants. Dans la mythologie grecque, Prométhée (« le Prévoyant » en grec ancien), frère d’Atlas et d’Épiméthée, est un Titan cousin germain de Zeus-Jupiter et père de Deucalion qui a engendré les nouveaux hommes après le déluge. Il est connu pour avoir dérobé le feu sacré de l’Olympe et pour l’avoir donné aux humains. Courroucé par cet acte déloyal, Zeus, avant de renoncer à ce châtiment, a condamné le coupable à être attaché à un rocher sur le mont Caucase, son foie dévoré par un aigle chaque jour, mais repoussant chaque nuit. Prométhée apparaît au VIIe siècle av. J.-C. dans la Théogonie d’Hésiode, puis au Ve siècle av. J.-C. dans Prométhée enchaîné, tragédie attribuée à Eschyle. Au mythe de Prométhée et d’Épiméthée se rattache celui de Pandore, belle jeune femme créée sur l’ordre de Zeus avec l’aide d’Athéna, et qui est devenue l’épouse d’Épiméthée. Pandore apportait dans ses bagages une boîte mystérieuse que le roi des dieux lui a interdit d’ouvrir, sachant qu’elle ne résisterait pas à la curiosité. De cette boîte à peine ouverte se sont échappés et se sont répandus dans le monde tous les maux qu’elle contenait. Dans le présent poème il est imaginé qu’à côté de la « boîte de Pandore » existait une « boîte d’Épiméthée », d’où celui-ci a sorti non pas les maux, mais les qualités à distribuer aux êtres vivants. Dans ce cas, où placer l’espérance? Le mythe la range dans la boîte des maux, parce qu’elle aiguillonne les désirs des humains à la poursuite de vains fantômes, mais peut-être faudrait-il la ranger plutôt dans la boîte des biens, comme le font par exemple la tradition chrétienne et les philosophes rationalistes européens tels que Descartes et Spinoza, parce qu’elle incite à ne pas se résigner mais à dépasser la tristesse pour tendre vers plus de joie.

Dominique Thiébaut Lemaire

Mythologie : châtiments éternels

Il est dans les Enfers un lieu de privilèges
Où des tourments de choix sans rien qui les allège
Durent l’éternité pour ceux que le destin
Condamne à l’ombre épaisse au brouillard indistinct
Après qu’ils ont suivi jusqu’au bas de la pente
Le chemin qui dévale ou qui parfois serpente
Entre l’épine dure et le fruit vénéneux
Vers un lieu près du Styx aux miasmes charbonneux
C’est là que peine en vain le malheureux Sisyphe
Qui ne peut accomplir cet effort décisif
De hisser d’accrocher son rocher au sommet
Qu’il voudrait couronner sans réussir jamais
Le fardeau qu’il élève au moindre faux pas roule
Toute sa pesanteur en contrebas s’écroule
Camus nous dit d’imaginer Sisyphe heureux
Est-ce possible en ce séjour si ténébreux
Lorsque sans cesse échoue son rêve d’acropole
Un rêve dont les dieux gardent le monopole

Non loin Tantale expie le vol des mets divins
Le nectar délicieux plus goûteux que le vin
L’ambroisie surpassant toute autre nourriture
Boire et manger pour lui sont désormais torture
En plus d’avoir volé les aliments des dieux
Le coupable a convié les habitants des cieux
En servant au banquet bonne chère son fils
Qu’ils ont ressuscité car l’odieux sacrifice
Les a tous indignés avant d’autres méfaits
Commis par sa lignée coutumière en forfaits
Famille criminelle où la mort se débride
De Tantale est issu la race des Atrides
Mais revenons à lui rien ne peut étancher
Sa soif l’eau des Enfers est bonne à recracher
Quant aux branches de fruits qu’il trouve dans son bagne
Il voudrait les cueillir un souffle les éloigne

 

Sisyphe, fils d’Éole, est le fondateur mythique de Corinthe. C’est peut-être parce qu’il aurait construit un palais démesuré sur l’Acrocorinthe, que son châtiment dans l’au-delà a consisté à rouler sans cesse un rocher au sommet d’une montagne. En entendant Orphée, Sisyphe se serait assis un moment sur son rocher (Ovide, Les Métamorphoses, X, 44). Lorsque le dieu de la Mort, Thanatos, est venu le chercher, Sisyphe lui a montré l’une de ses inventions : des menottes, avec lesquels il l’a immobilisé. S’apercevant que plus personne ne mourait, Zeus-Jupiter a envoyé le dieu de la guerre délivrer Thanatos afin que celui-ci (ou Hermès-Mercure) emmène de force Sisyphe aux Enfers. Autre transgresseur célèbre, Tantale est à l’origine de la famille des Atrides. Pélops, fils de Tantale, a été tué par son père qui voulait offrir sa chair aux dieux dans un banquet. Ressuscité par Zeus, il a régné sur le Péloponnèse après avoir gagné contre le roi une course de char. Par la suite ses fils Atrée et Thyeste se sont disputé la royauté. Au festin de réconciliation, Atrée a servi les membres et la tête des enfants de son frère à l’exception d’Égisthe. Agamemnon et Ménélas, fils d’Atrée (les différentes versions ne sont pas unanimes sur cette filiation) ont régné l’un sur Mycènes, l’autre sur Sparte. Agamemnon était l’époux de Clytemnestre, Ménélas l’époux de la belle Hélène, sœur de Clytemnestre. Lorsqu’il s’est agi de récupérer Hélène enlevée par le troyen Paris (motif de la guerre de Troie), le devin Calchas a consulté l’oracle de la déesse Artémis-Diane : pour réussir il fallait immoler Iphigénie, fille d’Agamemnon et de Clytemnestre (voir l’Iphigénie de Racine). Agamemnon était d’accord, mais la déesse a remplacé Iphigénie par une biche. Clytemnestre, ayant concu une aversion profonde contre son époux, l’a tué au retour de la guerre de Troie avec l’aide d’Egisthe, fils de Thyeste. Elle a été tuée à son tour par ses propres enfants Electre et Oreste, qui voulaient venger leur père (voir Les Mouches de Sartre).

Dominique Thiébaut Lemaire

Mythologie : les enfants de Pasiphaé

 

Minos trouvait si beau le taureau que Neptune
Avait fait émerger comme bonne fortune
Des vagues de la mer si beau qu’il a voulu
Garder pour ses troupeaux l’animal né du flux
et reflux de l’écume à son seul bénéfice
Au lieu d’en faire au dieu le juste sacrifice

Neptune par colère a soufflé la passion
De ce taureau si blanc qu’il jetait des rayons
Dans le cœur de la reine épouse de Minos
Mais ce qui plus que tout donnait envie de noces
Contre nature à l’insensée Pasiphaé
C’est le sexe taurin désiré prohibé
dont le fantasme a engendré le minotaure
Etre d’un genre hybride ainsi que les centaures

Cet être à double forme à tête de taureau
Sur un corps de jeune homme il fallait un héros
Pour en débarrasser les Crétois et l’Attique
C’est l’exploit de Thésée d’après le mythe antique
Aidé par une sœur du monstre redouté
Demi-sœur toute humaine on ne peut en douter
Il a suivi le fil au fond du labyrinthe
Edifié par Dédale où l’on ressent la crainte
De rester prisonnier perpétuellement
Sans rencontrer de mur en pierre et en ciment
Mais grâce au fil d’Ariane et au bon horoscope
Thésée a pu tuer l’étrange tauranthrope
En ressortir vivant bien qu’il n’ait pas tenu
Sa promesse d’amour à la belle ingénue
Celle qui l’a aidé d’où les vers de Racine
Quand Phèdre a mieux compris son mal sans médecine
« Ari-ane ma sœur de quel amour blessée
Vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée »

 

Pasiphaé, épouse du roi crétois Minos, a donné naissance à des enfants qui se sont laissé aller comme elle à des excès passionnels, en particulier ses filles Phèdre et Ariane, sans oublier le Minotaure lui-même, bête féroce plutôt qu’être humain, qui est ce qu’on pourrait appeler un « tauranthrope », né de l’union de Pasiphaé avec un taureau blanc. Phèdre est le personnage principal de la tragédie de Racine qui lui doit son titre, épouse de l’Athénien Thésée ayant tué le Minotaure dans le labyrinthe crétois construit par Dédale. Elle est devenue passionnément amoureuse d’Hippolyte fils de Thésée, ce qui a conduit finalement Phèdre et Hippolyte à la mort. Quant à Ariane sœur de Phèdre, elle avait aidé précédemment Thésée à se retrouver dans le labyrinthe, grâce à une pelote de fil qu’elle lui a donnée et qu’il a déroulée en y entrant avant de suivre le fil en sens inverse pour sortir. Après avoir accompli sa mission, Thésée, d’après la version la plus connue de cette légende, celle que Racine a retenue, s’est désintéressé de l’intelligente Ariane et l’a abandonnée sur un rivage où elle est morte de chagrin. De ce mythe qui met en exergue la passion féminine interdite et/ou malheureuse, la langue a retenu notamment le mot « dédale », nom propre devenu commun, et l’expression « fil d’Ariane ».

Dominique Thiébaut Lemaire

Mythologie : Atalante et Hippomène

Ovide a raconté le mythe d’Atalante
Plus rapide en courant qu’une étoile filante
Elle se distinguait par ces deux qualités
Sa beauté remarquable et sa vélocité
L’une lui attirait des prétendants en foule
L’autre comme un tapis sous elle se déroule
Lui servait à gagner ses concours dont le prix
Etait pour le vaincu la mort et le mépris
Toujours elle battait l’adversaire à la course
On ne sait d’où ses pieds tiraient cette ressource

Hippomène est venu blâmer les concurrents
Les traiter d’insensés mais bientôt il comprend
Ce qui les fait courir il admire Atalante
Qui foule à pas ailés de manière insolente
Le sol obéissant plus belle qu’Athéna
Tandis que son corps blanc se teinte d’incarnat
Et que sur son épaule ondoient ses cheveux noirs
Flottant comme un drapeau de triomphe et de gloire
Elle pourrait voler sur l’eau sans la troubler
Courir sans les courber sur les épis de blé
Séduit par cette femme il ne touche plus terre
Il invoque Vénus déesse de Cythère
Avec les  mots du cœur la priant de l’aider
Car il a sur le champ mieux que tous décidé
De préférer l’amour plutôt que la victoire
La déesse l’écoute émue par cette histoire
Retarde la championne au point qu’elle est vaincue
Par ce bel Hippomène amoureux convaincu
D’Atalante à laquelle il brûle de s’unir
Amour fort jusqu’au jour où les dieux vont punir
En les changeant tous deux en lions de combat
Ces amants qui osaient abriter leurs ébats
Dans un temple isolé lieu sacré jusqu’alors
Hors d’atteinte gardé par la faune et la flore

 

Atalante, une sorte de Diane, ne voulait d’autre époux que celui qui la vaincrait à la course, mais elle était toujours la plus forte et tuait ou faisait tuer ses concurrents malheureux. Hippomène, ébloui par le spectacle qu’elle donnait en courant, tomba amoureux d’elle. Bien que conscient du risque qu’il prenait, il participa à la compétition, et grâce à la protection de Vénus, il réussit à dépasser la championne, en jetant, pendant la course, des pommes dorées qu’elle s’attardait à ramasser. La pomme était consacrée à Vénus. Celles dont la déesse s’est servie pour favoriser Hippomène provenaient d’un de ses sanctuaires à Chypre, ou du Jardin des Hespérides selon une autre tradition. Hippomène a donc obtenu Atalante. Mais les deux époux, ayant profané par leurs ébats amoureux un temple élevé à la mère des dieux, Cybèle, personnification de la nature sauvage, ont été changés en lions (Ovide, Les Métamorphoses, livre dixième). Atalante apparaît sur des vases grecs décorés de scènes mythologiques : une hydrie à figures noires façonnée et peinte vers 530 avant J.-C. (musée de Munich) ; un lécythe attique à fond blanc datant d’environ 500 avant J.-C. (musée de Cleveland)… Une statue hellénistique de l’héroïne poursuivie par Hippomène a fait l’objet d’une copie par le sculpteur français Pierre Lepautre au début du XVIIIe siècle (conservée dans la cour Marly au Musée du Louvre).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Notre-Dame de Paris en flammes

Dans les hauteurs du toit l’incendie faisait rage
Un diable de brasier brûlant ex cathedra
Comme un mauvais génie malfaisant jaune et rouge
Crachait vers le ciel sombre et fumait en courroux

Les couleurs mélangées devenaient de l’orange
Et les gens regardaient ce spectacle navrant
Le voyaient perdurer sans que rien ne l’abrège
Dans la charpente à nu la ci-devant « forêt »

Comment oublierait-on la flamme qui s’érige
Au-dessus du transept en substitut de flèche
Quand celle-ci s’effondre en un dernier vertige

A l’instant où le feu jusqu’à la moelle ronge
Cette structure en bois mangée par les flammèches
Qui tombe et troue la voûte au fond de la nef plonge

 

Entre le 15 et le 16 avril 2019 sont partis en fumée le toit de la cathédrale de Paris recouvert de tuiles de plomb et sa charpente du XIIIe siècle appelée « forêt » en raison du très grand nombre de ses poutres multiséculaires, un sinistre tel que le monument n’en avait pas connu en 850 ans d’existence. Dans le passé, plusieurs autres cathédrales ont dû être dotées de nouvelles charpentes : celle de Chartres avec des poutrelles en fonte remplaçant les poutres de châtaignier après l’incendie provoqué en 1836 par la négligence de deux ouvriers plombiers ; celle de Metz avec ses fermes en fer recouvertes de cuivre, construites après l’incendie de 1877 causé par un feu d’artifice tiré depuis le toit pour fêter une visite de l’empereur allemand ; celle de Reims avec ses poutres en béton armé en remplacement de la charpente de chêne incendiée lors d’un bombardement intentionnel de 25 obus allemands en 1914 ; celle de Nantes où le bois a été remplacé également par le béton après un gigantesque incendie dû à la manipulation d’un chalumeau par un couvreur en 1972… Quant à la flèche néogothique en mauvais état de Notre-Dame de Paris, grandement responsable de la catastrophe de 2019 (car l’incendie est probablement parti du chantier entrepris pour sa rénovation, et c’est la chute de cette flèche en feu qui a crevé les voûtes de l’édifice), un éditorial du journal Le Monde daté du vendredi 19 avril 2019 a eu le courage de dire qu’elle a été « rajoutée de façon intempestive au XIXe siècle par Viollet-le-Duc ». Dans l’ordre des responsabilités depuis deux cents ans, le début XXIe siècle n’est pas en reste, par son laisser-aller, sa présomption, son « je-m’en-foutisme » qui ont caractérisé la politique de sécurité et le piètre comportement de ceux qui ont laissé de multiples mégots au niveau de la charpente malgré l’interdiction de fumer. En ce sens, on peut dire que ce sont les vices du monde moderne qui ont failli détruire ce chef-d’œuvre témoin de l’histoire de France.

Dominique Thiébaut Lemaire.

Mythologie : Deucalion et Pyrrha

Le maître de l’Olympe affligé des humains
Décide de frapper sans attendre demain
Devant tous les méfaits commis par cette engeance
Il sent que la colère excite sa vengeance
Contre ceux qu’il voulait traiter en père aimant
Mais dont le cœur de fer a le mal pour aimant
Quand il voit Lycaon tenter le pire crime
Obsédé par l’idée qui sur toute autre prime
Celle d’assassiner les plus puissants des dieux
Pour montrer qu’ils ne sont que des mortels odieux

Jupiter en courroux d’abord lance la foudre
Et les biens du coupable en sont réduits en poudre
Après quoi Lycaon rageur comme un dément
Changé en animal pousse des hurlements
Qui l’éloignent de l’homme et séduisent les louves
Il ne peut plus calmer les passions qu’il éprouve
Il se noie pour finir dans la férocité
D’une eau qui engloutit campagnards et cités

Le déluge envoyé par le dieu de l’éther
Et son frère Neptune a lavé mer et terre
En pleurs dans ce grand vide il reste deux humains
Deucalion et Pyrrha qui sont cousins germains
Thémis leur dit alors voyant leur peine amère
« Jetez derrière vous les os de votre mère »
Ils sont longs à saisir que les os en question
Sont les cailloux à terre extraits des alluvions
Finissant par trouver le sens de cet oracle
Ils jettent derrière eux ces pierres qui miracle
Deviennent des humains qu’ils sèment en marchant
Comme font des semeurs en parcourant leur champ

 

Dans le livre premier de ses Métamorphoses, Ovide nous donne une version gréco-romaine du déluge, qui nettoie la terre des méchants tels que Lycaon assoiffé de carnage, homme tranformé en loup pour avoir fait bouillir et rôtir ses otages et pour avoir voulu tuer Zeus-Jupiter afin de montrer que les dieux sont mortels. Le déluge déclenché par le maître de l’Olympe contre les impies ne laisse subsister que deux humains vertueux, Deucalion fils de Prométhée et Pyrrha fille d’Epiméthée (lui-même frère de Prométhée). Ces deux survivants, dans la tenue des prêtres et des magiciens, tête voilée et ceinture détachée, repeuplent l’humanité, conformément à l’oracle sybillin de la déesse Thémis, en jetant derrière eux les os, c’est-à-dire les pierres, de leur grande mère, la terre. Ces pierres se métamorphosent les unes en hommes quand elles sont jetées par Deucalion et les autres en femmes quand elles sont jetées par Pyrrha. « Voilà pourquoi, conclut Ovide, nous sommes une race dure, à l’épreuve de la fatigue ; nous donnons nous-mêmes la preuve de notre origine première. »

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

Mythologie : Narcisse et la nymphe Echo

« Enfin soupire-t-il au milieu des roseaux
Je me vois au miroir que me tendent les eaux
Mais pour désaltérer cette passion curieuse
Nymphes ne brouillez pas votre onde mystérieuse
Il ne faut pas mouvoir cet univers dormant
Votre sommeil importe à mon enchantement
Même si des secrets que je crains de savoir
Peuvent paraître ainsi dans le calme du soir
Nymphes de cet étang faites-moi voir mes yeux
Mon front tout mon visage en un reflet précieux
Faut-il qu’à peine aimés la nuit les obscurcisse
Et que la nuit déjà me cache ce Narcisse
Je le vois s’estomper dans un profond regret
Je me penche vers lui plus près de son secret
Sans jamais parvenir à embrasser ce double
Aussitôt disparu dès que l’onde se trouble »

Il aime ce reflet qui renvoie son image
Comme la nymphe Écho reproduit son langage
Et semble lui parler de plus loin que les sons
Répercute sa voix prolonge ses frissons
S’éloigne en ricochet sur le revers d’un songe
Avant de s’arrêter comme une pierre plonge
C’est l’écho redisant au jeune homme l’émoi
Qu’il exprime lui-même en s’approchant de soi
Si près qu’il tombe à l’eau dans un dernier je t’aime
Tandis qu’au bord on voit rustique chrysanthème
Fleurir une jonquille ornée d’un cœur safran
Ses pétales sont blancs couleur d’amour souffrant

 

L’histoire de Narcisse est rapportée dans les Métamorphoses du poète latin Ovide qui s’est inspiré d’auteurs grecs de l’époque alexandrine tels que le poète Parthenios de Nicée, auquel on attribue une version composée vers 50 avant J.-C., redécouverte dans des papyrus à Oxford en 2004. La nymphe Écho, « qui ne sait ni se taire quand on lui parle, ni parler la première », était amoureuse du beau Narcisse et voulait l’aborder avec des paroles caressantes, mais sa nature ne lui permettait pas de commencer. Elle sort de la forêt et veut l’embrasser. Narcisse fuit, et tout en fuyant : « Retire ces mains qui m’enlacent, lui dit-il ; plutôt mourir que de m’abandonner à toi ! » Elle ne répète que la fin de ces paroles : « M’abandonner à toi ! » Honteuse, elle se cache, mais tout le monde l’entend. Une autre nymphe, dédaignée elle aussi, prie la déesse Némésis, personnification de la vengeance : « Puisse-t-il aimer lui aussi, et ne jamais posséder l’objet de son amour ! » La déesse exauce cette prière,  et Narcisse se consume, épris de sa propre image qu’il ne peut embrasser. Même après sa mort, il se mire encore dans l’eau du Styx, le fleuve des Enfers (Ovide, Les Métamorphoses, livre III, vers 356 à 510). Le sujet de Narcisse a hanté Paul Valéry qui l’a abordé à plusieurs reprises, dans « Narcisse parle » (Album de vers anciens), dans « Fragments du Narcisse » (Charmes), puis dans « Cantate du Narcisse ». Le poème ci-dessus s’inspire en partie des « fragments » de Charmes.

Dominique Thiébaut Lemaire

La poésie d’Osama Khalil dans « Figures de l’étreinte romantique ».

Textes et images, le recueil intitulé Figures de l’étreinte romantique, qualifié par Osama Khalil de « Textament » (texte-amant plutôt que testament ?),  nous donne de bons et beaux exemples de cette poésie.

Celle-ci est d’abord langage, en arabe et en français. A son premier niveau, elle est jeu de mots. L’un des sous-titres du recueil s’intitule « Du coq au loup », ce qui fait penser au goût de l’auteur pour les coq-à-l’âne et les calembours, un goût qui, dans la vie courante, l’incite à répondre par plaisanterie « à trois mains » quand on le quitte en lui disant « à demain ». C’est de la même manière qu’il écrit en deux mots « main-tenant», y faisant apparaître l’image de la main tendue et tenue comme un lien entre les êtres humains. En arabe, l’un des principaux jeux de mots, déjà présent dans un précédent recueil, Mes lettres à Elle, porte sur « El », c’est-à-dire Dieu, ce qui nous évoque simultanément l’amour de la femme.

Cette poésie qui s’affirme en premier lieu comme langage est aussi conscience de l’origine. Né en Egypte, Osama Khalil se souvient, comme dans une réminiscence, du glorieux et profond passé de son pays, où domine à ses yeux la figure d’Isis, retrouvée chez les auteurs et artistes des pays de langue allemande au temps du romantisme. Les liens entre ces pays et le culte de la déesse sont mis en évidence. Mozart et les écrivains de la même époque se réfèrent à elle, et Kant lui-même cite cette inscription du temple d’Isis : « Aucun mortel n’a levé mon voile. » D’où l’importance du voile et de ses plis dans les images féminines accompagnant le texte d’Osama Khalil. Ajoutons que, dans un passé plus lointain que le romantisme, une partie des Germains offrait des sacrifices à Isis, d’après l’historien latin Tacite (La Germanie, IX).

Cette poésie est sans doute avant tout célébration de l’amour incarné par la déesse. L’étreinte y apparaît dans son sens physique mais aussi sous une forme spirituelle. Du poin de vue philosophique, la principale question posée est celle de l’union, de l’étreinte, entre la matière et l’esprit. Osama Khalil emploie l’expression de « tiers inclus» pour récuser le principe du tiers exclu qui conduit au dualisme séparant l’âme et le corps. Il situe le «tiers inclus » dans un monde quasiment mystique où l’âme et le corps ne sont plus dissociables. On y sent l’espoir, incertain mais merveilleux, que l’amour pourra vaincre la mort.

Dominique Thiébaut Lemaire

***

J’ai aimé la préface de Gianfranco Stroppini de Focara et je partage ce qu’elle dit sur «les énigmatiques accents de paraboles…. », « la fleur bleue d’un imaginaire romantique…»

Ce qui m’a plu, c’est le jeu des quatre « collages », de quatre figures de l’étreinte, présentant des points de vue différents sur une même quête, la recherche du Un dans le multiple ou dans la dualité :
– D’un coup de fil amoureux à l’odyssée dans le romantisme allemand de l’étreinte,
– Ce que représente la voyelle « a » brodée par la voix d’Om Kalthoum par rapport à la racine consonantique du verbe aimer arabe WSL,
– le scribe, le potier du verbe, entre petit homme et Grand Anthropos, tentant de reconstruire la Tour de Babel effondrée.
– Enfin un tissage entre des poèmes inspirés par l’antiquité, biblique ou égyptienne, et des poèmes d’un lyrisme plus personnel.
Le syncrétisme de l’espace et du temps imaginaires (passant du voile d’Isis à l’Immaculée Conception du culte de Marie, du romantisme allemand aux avancées scientifiques sur le tiers inclus) pourrait donner le vertige si nous n’étions pas embarqués dans la barque du scribe, partageant ses belles images (les graines d’amour apportées de loin par les oiseaux), ses néologismes (l’hybrisse et le pathématique), son humour et ses calembours : le Vesoul de Jacques Brel comparé à Ninive, le coup de dé / le coup d’idée.
Le « multiple » du texte en prose, du poème, du tableau, de la photo, de la couleur, du noir et blanc, de la graphie arabe et française résonne avec le textament lui-même.

Maryvonne Lemaire

Mythologie : Philémon et Baucis

Ni l’or ni la grandeur ne peuvent rendre heureux
Ce sont des biens pervers n’accordant à nos vœux
Que du contentement fugace et peu tranquille
Que du souci creusant dans le cœur son asile

On voit chez les humains que le luxe environne
La fortune qui vend ce qu’on croit qu’elle donne
Mais sous son toit sans peur sans destinée funeste
Le sage vit paisible et dédaigne le reste

Philémon et Baucis nous en donnent l’exemple
Au point que leur cabane est transformée en temple
Après qu’ils ont offert le cristal d’une source
A Zeus et à Hermès altérés de leur course

Chercheurs incognito d’une hospitalité
Frugale et cependant de belle qualité
Ces hôtes n’ont réduit ni le pain dans la huche
Ni la boisson non plus contenue dans la cruche

Les époux sont témoins du miracle évident
De l’eau bien que versée jamais ne se vidant
Ils prient les dieux puissants de confier leur autel
A leurs soins de vieux couple aimé des immortels

Au moment de leur mort qu’ils ont sentie prochaine
Pour vivre encore unis Philémon devient chêne
Baucis devient tilleul elle lui tend les bras
Il veut tendre les siens mais il ne le peut pas

Ils voudraient se parler mais ils n’ont plus de voix
Leur corps n’est bientôt plus que feuillage et que bois
Leur parole est trop faible inaudible sans force
Leur bouche s’est fermée dans un nœud de l’écorce

 

Cette légende nous est connue par Les métamorphoses d’Ovide (Livre VIII, vers 615 à 724). Elle raconte qu’il y a dans les collines de Phrygie, à côté d’un tilleul, un chêne entouré d’un petit mur. Jupiter (Zeus) y est venu sous les traits d’un mortel, avec son fils Hermès (Mercure). Ils se sont présentés dans mille maisons, demandant un endroit où se reposer. Dans mille maisons les habitants ont fermé les verrous. Une seule les a accueillis, celle des vieux Philémon et Baucis, qui ont émis le vœu de devenir les prêtres de ce lieu, cabane transformée en temple, et de ne pas être séparés par la mort. C’est ainsi qu’ils sont devenus arbres l’un à côté de l’autre. Le poème s’inspire de la fable que La Fontaine a consacrée à ce sujet (Livre XII, fable 22).

Dominique Thiébaut Lemaire

Mythologie : Orphée et d’Eurydice

Le mythique poète en quête d’Eurydice
A l’entrée des Enfers avec ses mélodies
S’est joué de Cerbère et de manière douce
A dompté l’animal un chien qu’on amadoue

Aède il a montré du cœur et de l’audace
L’amour lui a donné la force d’un soldat
Peut-être a-t-il manqué d’un surcroît de prudence
D’un surplus de patience il était trop ardent

Avec une passion moins proche du pathos
Il aurait pu ravir sa femme à Thanatos
Dans l’ombre où il était pour elle descendu

De même un très beau vers qui nous prend de vitesse
Le temps de le saisir en songe avec prestesse
Disparaît dans la nuit tel un fruit défendu

 

Orphée, poète et musicien, fils de la muse Calliope, aurait inventé la cithare et reçu d’Apollon la lyre à sept cordes qu’il a portée à neuf cordes pour atteindre le nombre des Muses. Son chant charmait les dieux et les mortels, apprivoisait les bêtes sauvages, parvenait même à émouvoir les êtres inanimés. Descendu aux Enfers pour chercher Eurydice, mortellement mordue par un serpent, il a obtenu de la divinité infernale, Hadès en grec, Pluton en latin, le retour à la vie de son épouse disparue, à la condition qu’il sortirait des Enfers devant elle, sans se retourner, et ne la regarderait pas avant d’avoir franchi le seuil de la lumière. Ayant oublié cette condition au moment de regagner le monde des vivants, il a perdu Eurydice pour toujours. Inconsolable, il a été tué par les Bacchantes, furieuses de cet amour exclusif. Aujourd’hui encore, les poètes croient pouvoir sauver la beauté perdue dans ce royaume des ombres qu’est le songe et la rattraper tandis qu’elle miroite à la frontière de la lumière, mais elle échappe bien souvent à ce désir.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : colère et douceur (II)

Les casseurs de la rue grâce à de bons collyres
S’avancent dans les gaz prolongent leur chienlit
Les maîtres des bureaux parcourent les couloirs
Pour mettre sous tension pour imposer leur loi

C’est un monde agressif où le peuple est colère
Je l’aimerais plus beau sans ire ni pamphlets
Le  tableau n’est pas lisse on y voit des coulures
Ce n’est pas du courroux que viendra le salut

Le libretto réglant nos ballets indécis
Où les esprits chauffés sont de piètres danseurs
A des angles trop vifs manquant d’arrondissure

Chacun dans son chemin qui monte ou qui descend
Croit sur son dos porter le chiffre d’un dossard
Mais bien des concurrents voudraient de la douceur

 

Thomas d’Aquin, à la suite d’Aristote, considère que « toutes les causes de la colère se ramènent au mépris […] On se trouve moins lésé quand le dommage subi a une autre cause que le mépris » (Somme théologique, question 47, 2). Cette considération éclaire notre actualité coincée entre la colère des dirigés et le mépris vertical exprimé contre eux par certains dirigeants. Thomas d’Aquin se réfère aussi à l’Éthique à Nicomaque d’Aristote pour appeler « vifs ceux qui s’emportent soudain, amers ceux qui gardent longtemps leur colère, implacables ceux que seule la vengeance peut apaiser » (Somme théologique, question 46, 8). Descartes, quant à lui, distingue deux espèces de colère, l’une, plus extérieure et plus prompte, qui fait rougir, et l’autre, plus intérieure et plus durable, donc plus dangereuse, qui fait pâlir, dont la force est augmentée peu à peu par le désir de se venger. Cette seconde espèce de colère est en particulier celle des orgueilleux, « car les injures paraissent d’autant plus grandes que l’orgueil fait qu’on s’estime davantage » (Descartes, Les Passions de l’âme, article 202). Il faut traverser la colère pour accéder à la douceur, de même qu’il faut avoir peur pour être vraiment courageux, et connaître le pouvoir de mentir pour donner tout son sens à la sincérité. Ce sont des paradoxes de la vertu, mis en évidence par Jankélévitch dans son Traité des vertus, I, Le sérieux de l’intention, mais aussi, bien avant lui, par La Rochefoucauld : « Nul ne mérite d’être loué de bonté, s’il n’a pas la force d’être méchant », et : « Il n’y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent avoir une véritable douceur » (maximes 237 et 479).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : colère et douceur

Nous voudrions du calme en ce monde de brutes
Où règnent l’esprit dur la violence membrue
Pour atteindre un refuge où la douceur s’abrite
Il faut sur notre route écarter les débris

Nous rêvons de pensées qui soient moins encombrantes
Portées par des espoirs plus légers moins vibrants
Nous voudrions du calme en ce monde de brutes
Où règnent l’esprit dur la violence membrue

Douceur fait souvent mieux que force qui se cabre
Encore que parfois les gens inquiets dans l’ombre
Aient le besoin de se remettre en équilibre
En faisant éclater la colère salubre
Au cœur de leurs désirs en ce monde de brutes

 

Maryvonne m’a suggéré d’écrire un poème sur la douceur. Ce n’est pas un sujet négligeable. Aristote oppose la douceur à la colère et en fait une vertu. « Etre doux veut dire en effet rester imperturbable, et ne pas se laisser emporter par son affect(ion), mais comme le prescrirait la raison, manifester sa mauvaise humeur pour les motifs et pour le temps qu’il faut […] La douceur cependant passe pour une faute qui va plutôt dans le sens du défaut […] En effet, ceux qui ne s’irritent pas pour les motifs qu’il faut passent pour des sots […] Car on donne alors l’impression d’être insensible ou de ne pas être peiné, et faute de manifester sa colère, on donne le sentiment de n’être pas capable de se défendre. Or accepter d’être traîné dans la boue ou détourner les yeux quand ses intimes le sont semblent des attitudes serviles » (Éthique à Nicomaque, IV, 1125 b 25 – 1126 a 10). Dans les évangiles, la douceur fait partie des béatitudes : « Heureux les doux, ils auront la terre en partage », dit Jésus dans le discours sur la montagne (Matthieu, 5, 5-2). « Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur », dit-il encore (Matthieu 11, 29). La douceur est liée à l’humilité, mais cette dernière n’est pas toujours vertueuse, si l’on en croit Descartes. Cela dit, plutôt que d’invoquer la philosophie et la spiritualité pour parler de ce sujet, on pourrait se contenter d’adopter le ton familier d’un proverbe cité par le dictionnaire de Littré : « On prend plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre. »

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : veille de nouvel an

L’année s’estompe à la fin de décembre
En un jour gris mais sans souffle glaçant
Elle s’en va dans le noir elle sombre
Il est trop tôt pour en tirer leçon

Dans la semaine a brillé comme l’ambre
Un soleil pâle avec des rayons lents
L’année s’estompe à la fin de décembre
En un jour gris mais sans souffle glaçant

On ne sait pas s’il faut garder la chambre
Ou s’élargir en se donnant du champ
Ce qui est sûr c’est que dans la nuit sombre
Où l’avenir est malgré tout chanson
L’année s’estompe à la fin de décembre

 

 

Les souhaits et les vœux sont des désirs de voir un évènement s’accomplir. Selon qu’il y a beaucoup ou peu d’apparence qu’on obtienne ce qu’on désire, ce qui nous fait penser qu’il y en a beaucoup excite en nous l’espérance, et ce qui nous fait penser qu’il y en a peu excite en nous la crainte. L’espérance est une disposition de l’âme à se persuader que ce qu’elle désire adviendra, disposition causée par un mouvement de la joie et du désir mêlés ensemble, et la crainte est une autre passion de l’âme, qui tend à la persuader que ce qu’elle désire n’adviendra pas. Bien que ces deux passions soient contraires, on peut néanmoins les avoir toutes deux ensemble, lorsqu’on se représente en même temps diverses raisons, dont les unes font juger que l’accomplissement du désir est facile, tandis que les autres le font paraître difficile. Ainsi parlait René Descartes, je m’en souviens en cette veille de nouvel an.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les gilets jaunes

Canons d’eau sous pression grenades fumigènes
Sur les Champs Élysées c’est le premier sujet
D’une actualité qui a pour origine
Le prix des carburants la coûteuse énergie

Il faut y ajouter les gaz lacrymogènes
Les flash-balls dont mieux vaut éviter le trajet
Les groupes de casseurs comme des djinns en jean
Courant dans un brouillard de folle tabagie

Honnêtes provinciaux flanqués d’affreux jojos
C’est le mélange habituel des gilets jaunes
Qui viennent à Paris les samedis dès l’aube

Beaucoup pour qui l’auto demeure un grand enjeu
Voient dans la Société unissant vieux et jeunes
Une autre dimension d’« automobile club »

 

Tous les automobilistes doivent avoir dans leur voiture un gilet jaune fluorescent, imposé par l’Etat depuis 2008, à endosser notamment en cas d’urgence ou de détresse pour être bien visibles, par exemple en cas d’arrêt sur le bord d’une route ou d’une autoroute. A partir d’un mot d’ordre lancé fin octobre 2018, ce vêtement est devenu en quelques semaines un symbole de ralliement incarnant d’abord la contestation des automobilistes contre le prix du carburant, contre la vie chère en général, et par extension contre les injustices sociales et le manque de démocratie directe. Manifestations, blocages, violences parfois : on a retrouvé partout en France (en particulier sur les ronds-points ou carrefours giratoires qui seraient 50 000 aujourd’hui dans notre pays, un record du monde) les porteurs de ce fameux gilet, qui permet d’être à la fois très visible et de rassembler des gens très différents. En le choisissant comme emblème, le mouvement a aussi changé le sens que l’on donne à ce vêtement. Initialement imposé, devenu un symbole de révolte un demi-siècle après mai 1968.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : La francophonie aujourd’hui

Qu’on ne nous vante plus l’espace francophone
Dont l’organisation sonne creux sonne faux
On n’y entend n’y voit que phosphène acouphène
Vient d’y être promu l’anglophone surfait

Kagamé du Rwanda depuis longtemps peaufine
Sa haine du F(f)rançais sa vraie philosophie
A travers sa ministre admiratrice fan
Il pourra sur l’estrade être le mâle alpha

Sa force s’est forgée en un temps de massacre
Où il pensait qu’enfin ses semblables vaincraient
Bien qu’en minorité même tués proscrits

Ce qui paraît hors jeu après ce génocide
C’est la majorité qui a versé leur sang
Pas de démocratie dans ce pays d’excès

 

Le Rwanda, petit pays francophone d’Afrique surpeuplé de 12 millions d’habitants, situé dans la région des grands lacs, continue à nous faire marcher sur la tête. Dans les années 1990 il a connu une guerre civile atroce, où le groupe majoritaire, celui des Hutus soutenus sur place par l’Eglise catholique, a essayé de se débarrasser de la minorité tutsie qui continuait, semble-t-il, à diriger la société. Il en est résulté tout ce qui suit : un génocide, le plus souvent à la machette, qui a fait des centaines de milliers de victimes ; la reprise du pays par les Tutsis exilés notamment dans l’Ouganda voisin et soutenus par l’anglophonie de la région ; l’interposition momentanée, sous mandat de l’ONU, de l’armée française entre les Tutsis et les forces hutues en déroute ; la fuite de ces dernières au Congo voisin (Zaïre devenu RDC, République Démocratique du Congo, le plus grand Etat francophone du monde, peuplé à présent d’au moins 80 millions d’habitants) ; la traque des fuyards par les Tutsis à travers le Congo, traque qui a fait à nouveau un très grand nombre de morts, cette fois chez les Hutus ; les tentatives faites par le chef des Tutsis, Paul Kagamé, pour annexer de facto les zones du Congo oriental limitrophes du Rwanda ; la dictature du même Kagamé dans son pays, qui s’est maintenue pour au moins trois raisons : son « groupe ethnique » a subi un génocide, il assure l’ordre intérieur, il est appuyé par les pays du Commonwealth britannique dont le Rwanda est devenu membre en 2009. Aujourd’hui, la perte de repères s’accentue : Paul Kagamé, président de l’Union africaine jusqu’en janvier 2019, soutenu par le président français bien qu’il n’ait cessé depuis les années 1990 de vilipender la France, vient de faire élire sa ministre des affaires étrangères Louise Mushikiwabo à la tête de la francophonie avec le soutien du président français ! Mais le véritable enjeu, c’est sans doute celui des élections prochaines en RDC.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : navires et avions comparés aux grands animaux

Vingt mille conteneurs sur un même navire
Et huit cents passagers qui vont confier leur vie
Au même gros avion les morceaux de bravoure
Qu’il faut pour en parler j’y renonce j’avoue

Je me contenterai de tourner quelques vers
Sur le transport en mer comme si je pouvais
Agrémenter ici de quelque enjolivure
Des chiffres qui d’abord en semblent dépourvus

La course au gigantisme au début les baleines
En ont lancé l’idée l’homme a pris le relais
Sous ses bateaux géants la houle est vaguelette

Hyperdimensionnés ne chôment ni ne flânent
A travers l’océan sans être jamais las
Ces monstres de métal dont l’armateur se flatte

 

Les plus grands navires d’aujourd’hui sont les porte-conteneurs de quatre-cents mètres de long et cinquante-cinq mètres de large, qui se déplacent à la vitesse moyenne de 20 nœuds (37 km/h). Le transport maritime des passagers et celui des hydrocarbures ont également donné naissance à des navires gigantesques (paquebots, pétroliers et méthaniers). Les avions, comme on le sait, sont nettement moins volumineux mais beaucoup plus rapides. Par exemple, l’Airbus A380 a les caractéristiques suivantes : longueur : 73 m ; envergure : 80 m, supérieure à sa longueur ; masse au décollage : 575 tonnes ; vitesse maximale : 1000 km/h. Dans la nature, on constate des similitudes, selon le milieu, eau, air, terre, avec les moyens de transport fabriqués par l’homme. Parmi ceux-ci, les records de taille sont détenus par les navires, de même que c’est dans les océans que vivent les plus grands animaux. Les baleines bleues ont une vitesse de croisière de 20 km/h, une longueur de trente mètres, un poids de 170 tonnes, alors que les éléphants d’Afrique pèsent au maximum 12 tonnes. Chez les oiseaux, la capacité de voler dépend de la « charge alaire », rapport entre le poids du corps et la surface portante des ailes. Le cygne, oiseau emblématique de Mallarmé et de plusieurs autres poètes, a un poids de 11,5 kg en moyenne et des ailes dont l’envergure est de l’ordre de 2,5 m. Il a besoin d’une course de 8 à 20 m avant de décoller. Dans les airs, il peut atteindre la vitesse de 80 km/h. C’est l’oiseau volant le plus lourd avec l’albatros, oiseau emblématique de Baudelaire, dont l’envergure peut atteindre 3,5 m. « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher », écrit Baudelaire (qui voit en lui une figure du poète maladroit à terre mais capable de s’élever haut et d’aller loin). L’albatros a une « finesse aérodynamique » telle que pour chaque mètre descendu, il peut parcourir 22 mètres de distance horizontale.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : effondrement d’un viaduc

La construction des ponts est œuvre délicate
Et leur effondrement ne va pas sans fracas
Gênes l’a constaté lorsque son long viaduc
A brusquement cessé d’être un pont suspendu

Ouvrage d’art usé que le trafic esquinte
Il souffrait de surcroît d’un entretien mesquin
Sans oublier que vu ses faiblesses techniques
Il n’aurait pu durer plus de cinq décennies

En France il est exclu qu’un tel ouvrage craque
Nous dit-on doctement exclu qu’il se disloque
Et que l’ingénierie subisse un tel échec

Mais en parlant ainsi on ne sera pas quitte
Car l’ingénieur français – tendance trop fréquente –
Préfère désormais la finance et les comptes

 

Le viaduc autoroutier de Gênes, pont suspendu d’une longueur de 1100 m, s’est écroulé sur 250 m le 14 août 2018, probablement à cause d’une défaillance de ses haubans. Cet équipement indispensable doit être reconstruit au plus vite. « Le célèbre architecte italien Renzo Piano [architecte du centre Pompidou à Paris] a présenté le 7 septembre à Gênes un projet de nouveau pont pour sa ville natale, après l’effondrement du viaduc Morandi qui a fait 43 morts au mois d’août. A la fin de la conférence de presse, le patron d’ASPI, la compagnie des autoroutes italiennes, Giovanni Castellucci, a examiné un élément de la maquette présentée par le bureau de Renzo Piano et l’a fait tomber par mégarde : le morceau de plastique s’est brisé, provoquant un sourire et un geste d’impuissance de Renzo Piano. « Ça porte chance », a fini par s’exclamer l’architecte devant cet incident malencontreux » (Le HuffPost). Cette information a été publiée en première page du Canard enchaîné daté du 12 septembre 2018 : « Le futur pont de Gênes est calculé, selon son architecte, Renzo Piano, pour durer mille ans, mais sa maquette, elle, s’est effondrée au bout de quelques minutes lors de sa présentation à la presse le 7 septembre dans la capitale ligure. Ce n’est pas sa structure qui est en cause – elle sera en acier, a précisé Piano – mais un geste malheureux de Giovanni Castellucci, patron d’Autostrade per l’Italia, propriétaire du viaduc Morandi… » A l’heure actuelle, les ouvrages d’art sont souvent en mauvais état un peu partout, pas seulement en Italie. C’est un symptôme d’une tendance générale des pouvoirs publics et des jeunes ingénieurs, notamment ceux des ponts et chaussées, à délaisser les routes, le béton et l’acier pour des activités moins lourdement matérielles, plus « à la mode » et apparemment plus rémunératrices comme l’urbanisme, l’écologie, l’informatique, la finance.

Dominique Thiébaut Lemaire

La poésie engagée. Par D.T. Lemaire.

Les mots « engagé » et « engagement » sont utilisés depuis le temps de Sartre et Camus après la Seconde Guerre mondiale pour désigner l’attitude de l’intellectuel ou de l’artiste qui, conscient de son appartenance à la société et au monde de son temps, met sa pensée ou son art au service d’une cause. Mais l’attitude qu’ils désignent est beaucoup plus ancienne, comme le montrent en France les interventions des philosophes (Voltaire notamment) dans la vie publique au XVIIIe siècle, de Zola dans l’affaire Dreyfus en 1898, ainsi qu’en poésie les exemples d’Agrippa d’Aubigné au XVIe siècle et de Lamartine et Hugo au XIXe siècle.
A la poésie engagée s’oppose le repli des poètes dans leur « tour d’ivoire ». Cette expression, employée d’abord au XIXe siècle par Sainte-Beuve à propos de Vigny dont l’attitude contrastait avec celle de Hugo, sert à qualifier la position indépendante et solitaire, la retraite hautaine de celui qui refuse de se compromettre dans l’agitation du monde. « Il ne nous restait pour asile que cette tour d’ivoire des poètes, a écrit Nerval, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule ».
La poésie engagée dépend beaucoup des circonstances. C’est par excellence l’un des cas où, contrairement à ce que nous répète une certaine tendance de la critique littéraire, il paraît difficile de séparer la vie et l’écriture, de dissocier la biographie et l’oeuvre d’un auteur. Cette poésie s’affirme en particulier dans les époques de crise, où elle permet aux poètes d’exprimer une inspiration parfois trop éclipsée par la primauté donnée au lyrisme, de redonner une place aux passions de la colère et de l’espérance collective, de retrouver l’usage des moyens stylistiques les plus simples et les plus efficaces (répétitions des refrains et des anaphores, parallélismes, antithèses, strophes et autres périodes oratoires…) pour traduire ces passions en mots.

Au dix-neuvième siècle

Lamartine (1790-1869)

Après le triomphe de son premier recueil de poèmes, Les Méditations (1820), chef-d’œuvre de lyrisme intime, Lamartine entre dans la diplomatie, qu’il abandonne après la révolution de 1830 pour entrer dans la vie politique. Il exprime des préoccupations nouvelles. Dans l’ode « A Némésis » (1831), il s’écrie : « Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle. » Dans « Les Révolutions » (1831), il exhorte les hommes de bonne  volonté à marcher dans la voie du progrès. Au cours d’un voyage en Orient en 1832-1833, il perd sa fille Julia, et son deuil lui inspire un poème poignant, « Gethsémani ». Elu député en 1833, il refuse de se rattacher à un parti et prétend siéger « au plafond ». Ses Recueillements poétiques (1839) se signalent par une inspiration sociale : dans la lettre « à M. Félix Guillemardet » (en vers), qui commence par le mot « Frère », le poète exprime le remords de s’être égoïstement attendri, dans ses recueils intimes, sur ses émotions personnelles ; dans « Utopie », il proclame sa foi dans le génie humain et célèbre un avenir démocratique vers lequel il faut marcher. Dans le « Toast porté dans un banquet des Gallois et des Bretons » à Abergavenny (pays de Galles), il chante la fraternité des deux peuples. Sous le ministère Guizot, il passe à l’opposition et fait campagne, avec Ledru-Rollin, pour un suffrage élargi. Dans L’Histoire des Girondins (1847), il manifeste sa sympathie pour les Girondins contre les Montagnards de Robespierre. Cette œuvre reçoit un accueil enthousiaste et contribue largement à la popularité politique de son auteur. Le 24 février 1848, après l’abdication du roi Louis-Philippe, Lamartine proclame à l’hôtel de ville de Paris la Seconde République (1848-1852) dirigée par un Gouvernement provisoire dont il est membre. Le 25 février, dans un discours célèbre, il s’oppose à l’adoption du drapeau rouge, et il obtient le maintien du drapeau tricolore. C’est lui qui signe le décret du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage. Mais sa popularité s’effondre après ses prises de position en faveur d’une république modérée, et après la fermeture des ateliers nationaux qualifiés par certains de « râteliers nationaux », fermeture suivie par la révolte des journées de juin et la répression du général Cavaignac. Candidat à la présidence de la République, Lamartine ne recueille en décembre 1848 qu’un petit nombre de voix, très loin derrière Louis-Napoléon, le futur Napoléon III. En 1851, l’avènement du Second Empire marque la fin de sa carrière politique. Pour payer ses dettes il travaille sans répit et rédige à la hâte un grand nombre d’œuvres en prose : récits autobiographiques, romans, compilations historiques. A partir de 1856, il écrit un Cours familier de littérature qu’il sert mensuellement à ses abonnés. On se moque de ses travaux alimentaires en le surnommant « tire-lyre ». En 1857, s’étant rendu dans le pays de son enfance à Milly près de Macon pour les vendanges, il publie dans son Cours son chef-d’œuvre lyrique, La vigne et la maison. A la fin, ruiné, il doit accepter de la ville de Paris un chalet à Passy et de l’empereur une rente viagère. Terrassé par une attaque en 1867, il vit à peu près inconscient jusqu’en février 1869. Sa famille décline les funérailles nationales.

Hugo (1802-1885)

En 1822, Hugo publie un recueil d’Odes et reçoit pour ce premier recueil une pension de Louis XVIII. Il fait paraître en 1824 de Nouvelles Odes, puis les Odes et ballades (1826-1828). Dans ses odes, il exprime des convictions légitimistes et catholiques. Les ballades témoignent d’une grande virtuosité dans un cadre moyenâgeux de fantaisie qui doit beaucoup aux romans de Walter Scott. Dans Les Orientales (1829), il profite de l’occasion que lui offre l’insurrection des Grecs contre les Turcs et le mouvement de sympathie qu’elle déclenche en France, pour affirmer sa conversion aux idées « libérales », et pour renouveler son inspiration poétique, bien qu’il n’ait jamais vu l’Orient. Il évoque ses souvenirs de l’Espagne, qu’il rattache à l’Orient par l’influence arabe. A partir de 1830, quatre recueils, Les Feuilles d’automne (1831), Les Chants du crépuscule (1835), Les Voix intérieures (1837), puis Les Rayons et les ombres (1840), jalonnent son évolution. Dans Les Rayons et les ombres, il exige du poète qu’il prenne toute sa place dans la société pour « faire flamboyer l’avenir » :
Malheur à qui dit à ses frères :
je retourne dans le désert !
Malheur à qui prend des sandales
Quand les haines et les scandales
Tourmentent le peuple agité ;
Honte au penseur qui se mutile,
Et s’en va, penseur inutile,
Par la porte de la cité !
(« Fonction du poète »).
Après la noyade accidentelle dans la Seine de sa fille aînée, Léopoldine, le 4 septembre 1843, Hugo cherche dans la politique une diversion à sa douleur. Nommé pair de France en 1845, il intervient souvent à la tribune, pour plaider la cause des Polonais opprimés, pour combattre la peine de mort, pour dénoncer la misère du peuple… Il est partisan de la liberté sans être républicain, humanitaire sans être socialiste. En février, tandis qu’il fait acclamer le gouvernement provisoire, il recommande en vain aux insurgés la candidature de la duchesse d’Orléans à la régence, et l’agitation ouvrière l’alarme. Elu représentant du peuple avec les voix bourgeoises, il se prononce pour la fermeture des ateliers nationaux. Pendant les journées de juin 1848, il se résigne à la répression. Cependant, il combat le gouvernement Cavaignac qui menace la liberté de la presse et s’aliène ainsi les conservateurs. Il croit un moment que Louis-Napoléon est celui qui réalisera un programme d’ordre et de progrès, et fait même campagne pour son élection à la présidence de la République. Après l’élection, il brigue le portefeuille de l’instruction publique, mais Louis-Napoléon, désormais président, écarte sa candidature. Hugo passe alors à l’opposition. Le 17 juillet 1851, il prononce à l’assemblée un violent discours contre « Napoléon le Petit », antithèse de son oncle Napoléon le Grand. Au moment du coup d’Etat du 2 décembre 1851, il tente d’organiser une résistance, mais le 4 décembre, il doit s’enfuir. Après un séjour à Bruxelles, il se réfugie en août 1852 à Jersey, où il compose contre « l’usurpateur » sous la dictée de la « Muse Indignation » les Châtiments, pamphlet de 6000 vers publié à Bruxelles en 1853, dominé par l’invective et la satire épique, qui obtient un succès considérable et circule en France sous le manteau. En octobre 1855, sur l’ordre du gouvernement anglais, il doit quitter Jersey et s’installe à Guernesey, où il travaille beaucoup et produit des œuvres majeures : en 1856, Les Contemplations, « mémoires d’une âme », recueil de poésie à dominante lyrique  (enfance, amour, douleur, mort et au-delà) ; en 1859, 1877 et 1883, La Légende des siècles, ensemble de « petites épopées » parcourant  les étapes de l’humanité ; en 1862, le grand roman social des Misérables. Devenu ardemment républicain, il a refusé avec dédain en 1859 l’amnistie accordée par Napoléon III. Après la chute du Second Empire, il retrouve Paris, où on l’acclame. En 1871, il est élu député à l’Assemblée nationale, mais il se démet de son mandat. Les événements de la guerre (militaire et civile) de 1870-1871 le bouleversent, et il évoque en vers L’Année terrible. Quoique nommé sénateur en 1876, il ne se mêle plus guère à la vie publique. A sa mort en 1885, son cercueil est exposé sous l’Arc de triomphe puis transporté au Panthéon.

Autres poètes du XIXe siècle témoins de leur temps

Baudelaire (1821-1867), qui est à première vue le contraire d’un poète engagé, a pourtant laissé un témoignage important sur les transformations de Paris décidées par Napoléon III et son préfet Haussmann, notamment dans les « Tableaux parisiens » des Fleurs du Mal et plus précisément dans certains pièces telles que le poème LXXXIX intitulé « Le Cygne », où il déplore la disparition de la ville ancienne :
« Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
« Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) »

Rimbaud (1854-1891), dans ses premiers poèmes, ceux des années 1870 et 1871, avant de devenir le voyant du « Bateau ivre » et des Illuminations, est l’auteur d’une acerbe critique sociale et politique dans une série de poèmes révoltés : « Les étrennes des orphelins » ; « A la musique », caricature de la bourgeoisie de Charleville ; « Les effarés », mettant en scène des enfants pauvres qui, au soupirail, regardent dans le froid le boulanger cuire le pain ; « Les chercheuses de poux » ; « L’éclatante victoire de Sarrebruck », « Chant de guerre parisien », « Rages de César » : pamphlets contre Napoléon III et les politiciens ; « Les Pauvres à l’église », « Les Premières communions » , « Le Mal » : attaques contre la religion ; et « Le Dormeur du val », bien connu, où l’horreur de la guerre de 1870 est d’autant plus frappante que le dormeur dans son cadre champêtre est mort avec deux trous rouges au côté.

Au vingtième siècle

L’avant-guerre et la guerre de 1914-1918

Péguy (1873-1914) est l’un des grands noms de l’engagement politique et poétique dans les années qui précèdent la guerre de 1914-1918. Dans leur Manuel des études littéraires françaises (XXe siècle), P.-G. Castex et P. Surer le présentent ainsi : « Charles Péguy, socialiste ardent, puis polémiste fougueux, chrétien convaincu, soldat héroïque, a conçu son œuvre littéraire comme un apostolat. » Il manifeste son caractère entier et son sens de la justice aussi bien dans la défense de son pays que dans la défense de Dreyfus. En 1914, lieutenant âgé plus de quarante ans, persuadé de la nécessité de protéger la civilisation française les armes à la main contre l’Allemagne, il part au combat sur le terrain dès la déclaration de guerre et meurt un mois plus tard à la tête d’une compagnie d’infanterie, tué d’une balle en plein front. Dans Eve (1913), poème de mille neuf-cent-onze quatrains, tous en alexandrins (si l’on excepte l’ultime dernier vers de  six syllabes), il avait écrit :
Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.

Apollinaire (1880-1918) né à Rome d’une polonaise exilée et d’un officier italien, fait de bonnes études au collège Saint-Charles de Monaco et devient un grand poète français d’avant-garde avec Alcools (1913). Il s’engage dans l’armée française en 1914 lorsque la guerre éclate, et il est envoyé au front, sur sa demande, en avril 1915. Versé dans l’infanterie, nommé sous-lieutenant, il est blessé en mars 1916 d’un éclat d’obus à la tête. Trépané, réformé, il rentre à Paris. En 1918, il fait paraître un nouveau recueil de poèmes, Calligrammes, qui contient de nombreuses pièces nées de la guerre, dont « Tristesse d’une étoile » qui évoque sa blessure :
Une belle Minerve est l’enfant de ma tête
Une étoile de sang me couronne à jamais
La raison est au fond et le ciel est au faîte
Du chef où dès longtemps Déesse tu t’armais
D’autres pièces de Calligrammes, qui sont en même temps des dessins, suggèrent leur objet ou leur thème par leur disposition typographique : c’est ainsi que les mots du poème « Ecoute s’il pleut » s’étalent sur la page en traits parallèles comme des traînées de pluie. Le poète ne résiste pas à l’épidémie de grippe espagnole et meurt l’avant-veille de l’armistice.

Les membres du mouvement surréaliste (Breton, Eluard, Soupault, Aragon, Péret, Desnos…) ont été profondément marqués par les répercussions sociales, psychologiques et morales de la « Grande guerre » de 1914-1918. Ils s’en sont probablement souvenus lorsque plusieurs d’entre eux sont passés quelques années plus tard de la poésie expérimentale à la poésie engagée.

La guerre de 1939-1945

Pierre Jean Jouve (1887-1976) n’a pas été surréaliste, mais unanimiste pendant un temps, dans le mouvement de Jules Romains, Georges Duhamel, Charles Vildrac. En 1914, il est infirmier volontaire dans un hôpital militaire. Menacé de tuberculose, il est envoyé en Suisse, à la montagne. C’est à cette époque que s’épanouit son amitié pour Romain Rolland « au-dessus de la mêlée ». Au début des années 1920, il rencontre Blanche Reverchon, psychiatre et psychanalyste genevoise traductrice de Freud, avec laquelle il se marie en 1925. Ayant trouvé sa voie de poète et de romancier entre érotisme et mysticisme chrétien, il cherche à faire parler dans ses œuvres l’inconscient, l’éros et la pulsion de mort. A partir de 1940, il est en exil à Genève où il participe aux publications qui, en Suisse, défendent la culture française contre le nazisme. « Si la confrontation des idées de cette guerre (ou de ce qui paraissait alors être des idées), n’était pas un objet de poésie, a-t-il  écrit, la catastrophe l’était à n’en pas douter. La poésie n’est pas limitée. Pourquoi eût-elle refusé de sentir, d’exprimer un événement tragique national, c’est-à-dire enraciné dans le sol comme la poésie elle-même ? Pour moi, je désirais de toutes mes forces faire un livre [La Vierge de Paris, 1944 et 1946] qui ne fût pas lié seulement au fait historique, et portât plus haut, avec tout ce que j’avais acquis antérieurement. Je vivais de l’idée de Résistance, mais je n’oubliais pas l’art… » (Texte cité p. 71-72 dans Pierre Jean Jouve, par René Micha, dans la collection Poètes d’aujourd’hui chez Seghers). On trouve par exemple dans La Vierge de Paris un poème en l’honneur du drapeau français, dont la première strophe est la suivante :
Je te revois tendue et sans vent dans les ombres
Propice et large soie étalée sans un pli
Tendre comme un discours de musique profonde
Et suave de trois cruautés agrandies ».
Le 12 mai 1945, le général de Gaulle lui envoie  un télégramme, reproduit dans le Cahier de l’Herne, Pierre Jean Jouve (1972) : « Merci d’avoir été un interprète de l’âme française pendant ces dernières années ». Comme exemple des rapports entre les deux hommes, on peut citer la lettre que de Gaulle adresse au poète le 9 octobre 1957, sans doute pour accuser réception du recueil intitulé Mélodrame, à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de Jouve né le 11 octobre 1887 : « Mon cher maître, Mon esprit et mon cœur se portent vers vous plus fidèlement que jamais en ce jour où vous commencez une nouvelle décade de votre vie et où l’anniversaire vous couronne. J’admire et j’aime votre talent dont je m’enchante souvent. Et puis, j’ai pour votre caractère la plus haute estime possible, car j’y trouve l’exemple de la probité et de la dignité. Ce qui fait honneur à l’homme est, avec la poésie, le plus beau don qu’on puisse faire à ses semblables et à la France. J’espère et je crois que de longues années sont devant vous pour poursuivre votre œuvre et je vous prie d’être assuré, mon cher Maître, de mes sentiments les plus dévoués. » D’après un entretien accordé à l’hebdomadaire L’Express, le 27 mai 2010, par Jean-Luc Barré, qui a édité dans la bibliothèque de la Pléiade le général de Gaulle, celui-ci « a entretenu une correspondance confidentielle avec le poète Pierre Jean Jouve, qui lui fera découvrir Hölderlin. Il existe 77 lettres de Charles de Gaulle à ce poète considéré comme plutôt hermétique qui, tout comme Albert Cohen, avait composé un admirable texte sur le Général [L’Homme du 18 juin, Egloff, Paris 1945]. Les lettres que de Gaulle adresse à Pierre Jean Jouve sont tout sauf convenues. Faisant allusion à des phrases de Ténèbre, en 1965, il commente : « Quel est ce monde sombre où leur harmonie [nous] entraîne ? Le nôtre ou bien l’autre ? » Sa fidélité ne se démentira pas : « Détaché de tout, je le suis moins que jamais de vous », lui écrit-il par exemple le 6 octobre 1970, un mois avant sa mort. »
Avec Jouve il convient de mentionner Pierre Emmanuel (1916-1984) qui se réclame de lui et qui se fait connaître au cours de la seconde Guerre mondiale par une poésie partagée entre une inspiration « résistante » et une inspiration chrétienne. De cette dernière naissent après la guerre plusieurs recueils qui ne se soucient pas des modes.

Eluard (1895-1952), après la guerre de 1914-1918 où il a été gazé, publie d’abord des poèmes dans lesquels se chevauchent, à la manière surréaliste, le monde réel et le monde du rêve. En 1927, il adhère au parti communiste. Il en est exclu dans les années 1930, mais continue ses combats pour la liberté. Des désaccords politiques mais aussi littéraires (refus de l’écriture automatique) le conduisent à la rupture d’avec le groupe surréaliste. Entré dans la Résistance, il se réinscrit clandestinement au parti communiste. Il met au service de ses causes, sans dégrader ses qualités littéraires,  une poésie simple et harmonieuse. L’un de ses poèmes les plus célèbres de la période de guerre commence ainsi :
« Sur mes cahiers d’écolier
« Sur mon pupitre et les arbres
« Sur le sable sur la neige
« J’écris ton nom »
« Poésie et vérité, 1942)
Le vers : « J’écris ton nom » est répété à la fin de chacune des vingt-et-une strophes, et le poème se termine par le nom enfin prononcé qui pourrait être un nom de femme et qui est « Liberté ».

Aragon (1897-1982) est en deuxième année de médecine avec André Breton quand il est mobilisé en 1914 comme brancardier puis comme médecin auxiliaire. Il fait l’expérience du front puis reste mobilisé deux ans en Rhénanie occupée par la France. Il figure comme Eluard en bonne place dans le tableau (« Au rendez-vous des amis ») où Max Ernst a peint en 1922 les animateurs du groupe surréaliste. En 1927, il adhère au parti communiste, dont il reste officiellement membre jusqu’à sa mort. La guerre, puis la Résistance, sont pour lui une nouvelle source d’inspiration. Sur le front en mai 1940, subissant la débâcle de l’armée française, il fait preuve d’un courage qui lui vaut d’être décoré de la croix de guerre et de la médaille militaire. Cette guerre désastreuse est à l’origine du Crève-cœur (1941) où se trouve le poème intitulé « Les Lilas et les roses », écrit après l’armistice, publié dans Le Figaro des 21 et 28 septembre 1940 :
O mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés
Après Le Crève-coeur paraissent les Yeux d’Elsa (1942), le Musée Grévin (1943, sous le pseudonyme de François la Colère), La Diane française (1944). Aragon, désormais virtuose du vers régulier, crée dans ces recueils une poésie à la fois savante et populaire, remarquable par son souffle, qui développe les thèmes jumelés de l’amour et du patriotisme, et qui retient les leçons de Villon, de Hugo, de Rimbaud, d’Apollinaire, de Péguy. Il publie en 1956 Le Roman inachevé, autobiographie poétique où il parle de ses engagements et des grandes étapes de sa vie, à commencer par la guerre de 1914-1918 et l’occupation de la Rhénanie, et dont plusieurs poèmes ont été mis en chansons par Léo Ferré et par Jean Ferrat.

Desnos (1900-1945), dans l’entre-deux guerres, s’est imposé au sein du mouvement surréaliste grâce à ses dons dans les domaines de l’automatisme verbal et de l’improvisation inspirée par le rêve. Il refuse de devenir le compagnon de route des communistes. Sous l’Occupation, il entre dans la Résistance et écrit des poèmes de belle facture classique :
« Agé de cent mille ans, j’aurais encor la force
« De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir. »
(Etat de veille, 1943).
Déporté en Bohème, il y meurt du typhus.

René Char (1907-1988), d’abord surréaliste, est animé ensuite par une inspiration plus largement humaine et sociale. Sous l’Occupation, il commande un maquis provençal sous le nom d’Hypnos et transcrit cette expérience dans Feuillets d’Hypnos (1946), dédiés à son ami Albert Camus (repris dans Fureur et mystère en 1948). Feuillets d’Hypnos s’ouvre par cet exergue :
Hypnos saisit l’hiver et le vêtit de granit. l’hiver se fit sommeil et Hypnos devint feu. La suite appartient aux hommes.
Voici quelques-unes des 237 « notes » composant ce recueil, numérotées par leur auteur:
19. Le poète ne peut pas longtemps demeurer dans la stratosphère du Verbe. Il doit se lover dans de nouvelles larmes et pousser plus avant dans son ordre.
24. La France a des réactions d’épave dérangée dans sa sieste. Pourvu que les caréniers et les charpentiers qui s’affairent dans le camp allié ne soient pas de nouveaux naufrageurs !
40. Discipline, comme tu saignes !
81. L’acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne la beauté. [Voir aussi la note 114 : Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement].
91. Nous errons auprès de margelles dont on a soustrait les puits.
96. Tu ne peux pas te relire mais tu peux signer.
104. Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri.
127. L’homme, d’un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant des inventeurs…
131. A tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s’asseoir. La place demeure vide mais le couvert reste mis.
161. Tiens vis-à-vis des autres ce que tu t’es promis à toi seul. Là est ton contrat.
199. Il y a deux âges pour le poète : l’âge durant lequel la poésie, à tous égards, le maltraite, et celui où elle se laisse follement embrasser. Mais aucun n’est entièrement défini. Et le second n’est pas souverain.
201. Le chemin du secret danse à la chaleur.
214. Je n’ai pas vu d’étoile s’allumer au front de ceux qui allaient mourir mais le dessin d’une persienne qui, soulevée, permettait d’entrevoir un ordre d’objets déchirants ou résignés, dans un vaste local où des servantes heureuses circulaient.
224. Autrefois au moment de me mettre au lit, l’idée d’une mort temporaire au sein du sommeil me rassérénait, aujourd’hui je m’endors pour vivre quelques heures.
Dans sa préface à l’édition allemande des Poésies de Char, parue en 1959, Albert Camus écrit : « Je tiens René Char pour notre plus grand poète vivant et Fureur et mystère pour ce que la poésie française nous a donné de plus surprenant depuis Les Illuminations et Alcools […] L’homme et l’artiste, qui marchent du même pas, se sont trempés hier dans la lutte contre le totalitarisme hitlérien, aujourd’hui dans la dénonciation des nihilismes contraires et complices qui déchirent notre monde. […] Poète de la révolte et de la liberté, il n’a jamais accepté la complaisance, ni confondu, selon son expression, la révolte avec l’humeur […] Sans l’avoir voulu, et seulement pour n’avoir rien refusé de son temps, Char fait plus que nous exprimer : il est aussi le poète de nos lendemains. Il rassemble, quoique solitaire, et à l’admiration qu’il suscite se mêle cette grande chaleur fraternelle où les hommes portent leurs meilleurs fruits.»

                                                               ***

Le tour d’horizon que nous venons de faire parmi les poètes français des XIXe et XIXe siècles confirme que lyrisme et engagement, satire et cithare, ne sont pas incompatibles, mais toutes les époques ne sont pas également propices à la poésie engagée. Celle-ci, dans les périodes de calme, a tendance à s’étioler et à passer de mode. C’est dans les crises (transformations sociales profondes, changements politiques, guerres…) qu’elle retrouve du prix, se revivifie et peut s’épanouir, ce qui a été particulièrement manifeste au XIXe siècle avec la fin des guerres napoléoniennes, les révolutions de 1815, 1830 et 1848, le Second Empire balayé par la guerre franco-allemande de 1870-1871. Au XXe siècle, les périodes propices à l’engagement des poètes ont été les guerres mondiales, celle de 1914-1918, puis celle de 1939-1945 et les années qui l’ont suivie. Il faut y ajouter, comme événement majeur suscitant l’engagement poétique, la décolonisation, qui a inspiré, entre autres poètes francophones, les chantres de la négritude : Senghor (1906-2001), académicien français, premier président de la République du Sénégal de 1960 à 1980, et Césaire (1913-2008), député de la Martinique de 1945 à 1993, maire de Fort-de-France de 1945 à 2001.
Pour donner un exemple de la poésie de Senghor, citons le poème de Chants d’ombre (1945) où il fait l’éloge de la femme noire :
Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au coeur de l’Été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein coeur, comme l’éclair d’un aigle…
Quinze ans plus tard, au moment où les pays de l’Afrique française deviennent tous indépendants, Césaire écrit dans Ferrements (1960) un poème dédié à Léopold Sédar Senghor, intitulé « Pour saluer le Tiers Monde », qui commence ainsi :
Ah !
mon demi-sommeil d’île si trouble
sur la mer ! /
Et voici de tous les points du péril
l’histoire qui me fait le signe que j’attendais,
je vois pousser des nations.
Vertes et rouges, je vous salue,
bannières, gorges du vent ancien,
Mali, Guinée, Ghana /
et je vous vois, hommes,
points maladroits sous ce soleil nouveau !
Si Césaire a eu des obsèques nationales en Martinique en présence du chef de l’Etat (Jacques Chirac), les obsèques de Senghor au Sénégal ont eu lieu en l’absence du président de la République française et en l’absence du premier ministre français Lionel Jospin. Ces absences anormales ont été jugées sévèrement par beaucoup, en France et ailleurs.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : cinquième anniversaire

Sacha cinq ans questionne expérimente observe
C’est l’âge où il comprend après plusieurs essais
L’art de la bicyclette et roule de conserve
Avec ses deux parents nous montre ce qu’il sait

File sous les rayons d’une lumière en verve
Soleil tapant sur l’estivant qui se dévêt
Pas sous la pluie dont Sacha dit qu’elle « s’énerve »
En ruisselant d’un ciel brièvement mauvais

Il vaut mieux éviter piste ou sentier qui servent
A visiter la rive où les oiseaux se plaisent
Le cycliste apprenti ne peut y être à l’aise

Trop de piétons vélos rallient cette réserve
Circulent font du bruit les non-humains se taisent
Dans l’arrière-marais où la chaleur s’apaise

 

 

L’enfance fascine par l’aventure de ses progrès, dont l’une des étapes importantes est la maîtrise de la bicyclette, maîtrise acquise par Sacha peu avant ses cinq ans. Mais qui dit progrès dit nouveaux problèmes. Vers le quinze août à Fouesnant (Finistère) où Sacha a passé quinze jours après l’île de Ré, les sentiers de randonnée et les pistes cyclables dans le « site naturel classé » de Penfoulic sont victimes de leur succès, d’autant qu’une confusion s’est instaurée involontairement (ou peut-être volontairement de la part des responsables du tourisme et des cyclistes) entre ce qui est piétonnier et ce qui est cyclable. J’avais déjà pu constater cette confusion à Quiberon, il y a quelques années, comme si la coexistence des marcheurs plus lents et des deux-roues véloces pouvait être assurée en toute liberté. A Fouesnant, les promeneurs sont sans cesse dérangés par des cyclistes qui piaffent dans leur dos, et les petits comme Sacha qui se lancent sans l’aide de roulettes stabilisatrices ne peuvent pas vraiment profiter de leur nouveau savoir-faire sur ces itinéraires qui seraient pourtant à leur portée. Quant à l’île de Ré, d’après le journal Sud-Ouest (10 juillet 2017), « avec près de 110 km de pistes cyclables, [elle] attire bon nombre d’adeptes de la petite reine. Mais les accidents se multiplient malgré les avertissements des communes […] Sur les pistes certains se prennent à rêver du maillot jaune au milieu des familles en balade » ; des sentiers de l’île sont interdits aux vélos, mais les interdictions sont mal respectées.

Dominique Thiébaut Lemaire

Une exposition sur les impressionnistes à Londres. Par Annie Birga.

LES IMPRESSIONNISTES A  LONDRES
Artistes français en exil, 1870-1904
Musée du Petit Palais, 20 juin-14 octobre 2018

 

Cette exposition est le fruit d’une collaboration franco-britannique entre conservateurs de la Tate Britain et du Musée du Petit Palais. Elle embrasse une période comprise entre 1870 et 1904. Elle tente de mettre au jour les réseaux de solidarité, de mécénat et d’amitiés qui ont aidé les artistes français réfugiés en Angleterre en 1870-71 et, ce faisant, elle donne à voir et à mieux comprendre  une quantité d’œuvres de premier plan.

Dans ces années 70-71 qui voient la guerre franco-prussienne, la défaite de Sedan, le siège de Paris, la semaine sanglante de la Commune, avec les obus qui pleuvent, le froid de cet hiver-là et la famine, les artistes réagissent de façon individuelle selon leur tempérament. Certains se terrent dans leur habitation, d’autres partent en province,  les plus courageux s’engagent dans la Garde Nationale, un grand nombre s’exile pour un temps à Londres. Les témoignages artistiques de cette période sont frappants et dramatiques. Dès septembre 1870, comme les Prussiens se dirigent vers Paris, Corot imagine l’incendie de la capitale, tableau qu’il considérera comme prémonitoire. L’incendie bien réel s’entrevoit dans le ciel d’un « Episode du  siège de Paris », toile de Gustave Doré. Garde national comme Doré, Tissot fait de nombreux dessins sur le vif, transposés parfois en eaux-fortes. Une aquarelle peu connue représente (29 mai 1871) l’exécution des communards devant les fortifications du Bois de Boulogne. Manet, lui aussi engagé, exécute une série de lithographies intitulée « Guerre civile » d’après des choses vues. Des photographies montrent « Paris en ruine » (Charles Soulier. mai 1871), Tuileries, Hôtel de Ville, Colonne Vendôme et des pans entiers de la capitale. Des toiles  appartenant au Musée Carnavalet  évoquent bien ce climat délétère.

Le contraste est grand avec le restant de l’exposition qui emmène le spectateur dans la capitale anglaise. Elle est alors en plein essor industriel. L’un des premiers artistes français à en découvrir la complexité a été Gustave Doré : dès 1869, il a travaillé à l’illustration d’un album écrit par un ami anglais, « London : a Pilgrimage », dessinant directement sur les blocs de bois qui donneraient la gravure. En 1870 un journaliste du Times remarque : « Exilé de Paris par la guerre, l’art français a provisoirement trouvé à s’héberger en Angleterre ». Et, de fait, Daubigny, Monet et Pissarro se retrouvent à Londres.  Ils peignent en plein air. Daubigny, qui fait partie de l’Ecole de Barbizon, garde une facture hollandaise. Mais Monet et Pissarro qui n’en ont peut-être pas vraiment conscience, sont déjà des « impressionnistes », nom donné à cette réunion de jeunes peintres qui exposeront en 1874 dans l’atelier de Nadar. Comme Daubigny qu’il admire, Monet peint des vues de la Tamise, où se profile déjà la silhouette du palais de Westminster dans la brume. Sa reconstruction vient de s’achever et des ouvriers défont les échafaudages du quai Victoria. Cette toile a été achetée par le marchand d’art Durand-Ruel établi à Londrès dès 1870 et qui y fonda la «  Society of french artists ». Pissarro  choisit d’habiter dans une banlieue semi-rurale et réalise une série de petites toiles lumineuses. Trois ans plus tard, un  autre impressionniste, d’origine anglaise, Alfred Sisley, vient à Londres et  y peint des toiles où le ciel et l’eau sont traités en  bleus et gris légers.

Le plus anglais des peintres français est sans contredit James Tissot.  Il a la part du lion dans cette exposition. Tant de merveilleux tableaux réunis rappellent qu’il est une figure originale de premier plan dans l’histoire de la peinture. Ami de Degas et de Manet, il est déjà connu et riche lorsqu’en 1871 il arrive à Londres. Il va y connaître un succès fulgurant. De formation classique – il a été l’élève de Flandrin – il en conserve des connaissances techniques de premier ordre. Mais il a découvert le japonisme avec ses coupes et ses perspectives et le préraphaélisme, sa peinture lisse de glacis et de demi-pâtes. Il est moderne. Il évoque le Londres des salons fréquentés par la gentry, mais aussi les jardins de sa luxueuse résidence, les promenades en bateau dans le port. La présence de la femme est une constante. Il fait de son amie tuberculeuse un saisissant portrait. Après sa mort Tissot quitte l’Angleterre.

Il a invité l’italien Giuseppe de Nittis à le rejoindre. Celui-ci donne de la ville une image plus réaliste, à la façon des Macchiaioli de son pays d’origine.

Quittant James Tissot, l’exposition révèle au public français un peintre resté dans l’ombre, peut-être parce que l’essentiel de sa carrière s’est déroulée à Londres. Il s’agit d’Alphonse Legros, naturalisé anglais.en 1880, qui avait rejoint l’Angleterre avant l’exil de 70 et joua un rôle important dans l’accueil de ses compatriotes. Son style, réaliste, s’apparente à celui de Courbet ; son grand tableau de l’ « Ex Voto » (1860) rappelle « L’Enterrement à Ornans ». Certes Legros se réfère aux peintres du passé, mais il n’a pas une originalité qui le ferait émerger. Cependant ses talents de graveur sont remarquables et il va enseigner dans des écoles d’art. Il initie Rodin à la technique de la pointe sèche, ce dont le sculpteur le remercie en réalisant son portrait.

On ne connaît pas assez le rôle important joué par les sculpteurs français, Dalou et Lantéri, dans le renouveau de la sculpture anglaise, engluée dans l’académisme. Ils enseignent le modelage et Lantéri compose des manuels techniques. Dalou n’a pas encore réalisé ses sculptures parisiennes (il est alors un communard condamné à l’exil), mais on discerne son remarquable talent et son intérêt pour le social dans ses terres cuites et bronzes. Les amitiés artistiques et humaines se nouent alors, comme en témoignent des portraits croisés entre Alma-Tadema et Dalou ou entre Legros et Dalou, et l’exposition en témoigne avec précision.

Il faut aussi évoquer la présence du maître de Dalou à Londres, Jean-Baptiste Carpeaux. Il y a suivi Napoléon III en exil. Il réalisera son portrait après l’avoir dessiné sur son lit de mort. Son séjour à Londres lui permet de réaliser des commandes, un délicieux « Daphnis et Chloé », une « Flore » qui reprend la figure du Louvre, des bustes de ses amis, Gérôme et Gounod.

Après une parenthèse qui permet de revoir les sublimes Nocturnes de Whistler, bleu et argent et bleu et or des années 1870, dont on ne sait s’ils ont pu influencer Monet, cette exposition se déroulant comme en volutes nous ramène à nouveau auprès de Pissarro et Monet. Ceux-ci sont retournés à Londres dans les dernières années du dix-neuvième siècle et les premières du  vingtième, Pissarro pour y peindre dans un style pointilliste les jardins de Kew, Monet, fidèle à la Tamise et à Westminster. Sauf que Monet a mûri et que cette fois il élabore avec passion une série. Ce sont les trente-sept « Vues de la Tamise », exposées en 1904 dans la galerie parisienne de Durand-Ruel. Vollard les voit et somme le jeune Derain qui a 23 ans de traiter le même sujet. Mais Derain est fauve et c’est une autre Tamise, merveilleuse aussi, qui clôt l’exposition, si riche en déroulements variés.

Annie Birga

 

 

Billet : les footballeurs français champions du monde

Tant pis si le trophée attestant la prouesse
N’est plus l’ancien calice où l’on boit pétillants
Des breuvages de joie rendant le cœur vaillant
Demi-sphère moulée sur un sein de déesse

A la divinité de la victoire en liesse
Les supporteurs de foot déclarent chauds bouillants
Quand la bière ou le champ’ leur font des yeux brillants
« C’est dans ta coupe en or que nous buvons l’ivresse »

On a vu que le ciel à la fin s’est ouvert
Pour l’ondoiement de ceux qui jouent d’un pied agile
Et d’étoiles soudain l’horizon s’est couvert

Les Bleus redevenus vulnérables fragiles
Se sont montrés en bus encadrés de vigiles
Sur eux la gloire a la couleur des lauriers verts

 

 

Ce poème est parti d’un vers de Nerval qui se trouve dans « Myrtho », sonnet des Chimères : « C’est dans ta coupe aussi que j’avais bu l’ ivresse ». Il est dommage que, matériellement, le trophée de la coupe du monde ne soit plus une coupe, mais une sorte de statuette en or surmontée d’un ballon qui fait l’effet d’une grosse tête. Le 15 juillet 2018 à Moscou, juste avant la pluie, l’équipe de France, appelée « Les Bleus » bien qu’elle n’ait pas l’exclusivité de cette couleur, a gagné cette compétition pour la deuxième fois. On a pu constater à nouveau que les passions affectent non seulement les individus, mais aussi les nations, dans la joie ou dans la tristesse. Dans la tristesse, ce qui s’est manifesté dans les pays concurrents de la France, c’est une forte envie presque naïve dont l’expression a dérapé. Comme l’a noté Ouest France les 18 et 19 juillet 2018, plusieurs médias étrangers ont voulu minimiser le succès de l’équipe française, en insistant sur les origines africaines des joueurs. Cette envie perçait parfois sous une bienveillance ambiguë feignant de vanter la diversité française. Elle trahissait souvent un racisme inconscient ou maladroitement dissimulé. « Merveilleuse impureté de la sélection française », a écrit le journal barcelonais Sport, illustrant son propos par la mention de Griezmann, Pogba et Mbappé, pourtant tous trois nés français. En Italie, le Corriere della Sera a critiqué cette équipe «pleine de champions africains mélangés à de très bons joueurs blancs face à une équipe composée seulement de blancs représentant un pays au centre de trois grandes écoles de football, les écoles slave, allemande et italienne. » Pour le journal allemand Bild, la France ne doit pas s’illusionner : « Les banlieues de Paris peuplées d’immigrés sont souvent le théâtre d’émeutes, Marseille a été péniblement arraché à la mainmise de clans maghrébins et les 30 % d’électeurs FN n’ont pas disparu en une nuit. » C’est beau, l’amitié entre Européens.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le temps ne fait rien à l’affaire

Les jeunes cons deviennent vieux
Pourvu que Dieu leur prête vie
Brassens l’a dit fort peu gracieux
Mais véridique à mon avis

Qu’importe l’âge auquel sévit
La présomption des prétentieux
Les jeunes cons deviennent vieux
Pourvu que Dieu leur prête vie

De leur ornière ils ne dévient
Que rarement souvent odieux
Dans le chemin qu’ils ont suivi
Blancs-becs d’abord puis sentencieux
Les jeunes cons deviennent vieux

 

Brassens a fait une chanson sur ce thème :
« Le temps ne fait rien à l’affaire,
Quand on est con, on est con.
Qu’on ait vingt ans, qu’on soit grand-père,
Quand on est con, on est con.
Entre vous, plus de controverses,
Cons caducs ou cons débutants,
Petits cons d’la dernière averse,
Vieux cons des neiges d’antan. »
Le premier vers de cette citation peut faire penser à une réplique d’Alceste à son rival Oronte, auteur d’un sonnet du genre précieux, dans Le Misanthrope de Molière.
Oronte (à propos de son sonnet) :
« … Au reste vous saurez
Que je n’ai demeuré qu’un quart d’heure à le faire. »
Alceste :
« Voyons, Monsieur, le temps ne fait rien à l’affaire. »

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Le téléphone mobile

N’appuyez plus geste ringard
Sur un clavier comme naguère
Mais effleurez l’écran tactile
Avec doigté glissons mortels

Penchez sur lui votre figure
Dans un plaisir qui revigore
Caressez donc l’écran tactile
Avec doigté glissons mortels

Il n’est pas bon pour les doigts gourds
Cet appareil tout digital
Fait pour l’image et le bagou
Plus de clavier comme naguère
Effleurez donc l’écran tactile

 

Les réseaux sociaux permettent à ceux qui y participent d’interagir entre eux grâce au téléphone informatisé, « portable » ou « mobile » (la langue française hésite encore entre ces deux adjectifs), notamment en activant sur le petit écran de ces appareils des icônes d’émotion appelées émoticônes, qui donnent la possiblité d’exprimer une réponse minimale à ce qui est publié sur le réseau : un pouce levé ou baissé pour signifier « j’aime bien » ou « je n’aime pas » comme on le faisait dans les amphithéâtres antiques pour décider du sort des gladiateurs ; un cœur pour « j’adore » ; des visages réduits à leurs traits essentiels pour représenter par le dessin de la bouche, des yeux et des sourcils l’étonnement, la joie et le rire, la tristesse, la colère, bref, le répertoire simplifié des passions de l’âme. Il est remarquable que la sophistication incorporée dans ces objets aboutisse finalement à l’expression d’émotions élémentaires, dans un contraste frappant entre la complexité rationnelle du matériel et la communication rudimentaire des passions. L’apparence de ces objets est désormais si lisse que leurs possesseurs ne sont plus conscients de toute la technologie leur permettant de fonctionner. Pour activer les téléphones de nouvelle génération, le glissement du doigt a remplacé la pression sur un bouton. Ce glissement apparente leurs utilisateurs aux patineurs du librettiste Pierre Charles Roy (1683-1764) :
Sur un mince cristal l’hiver conduit leurs pas :
Le précipice est sous la glace ;
Tel est de vos plaisirs la légère surface.
Glissez mortels, n’appuyez pas.

Dominique Thiébaut Lemaire

Descartes et Spinoza à la galerie Saphir (conférence et gravures)

 

Saphir 2

Saphir

Dans ce livre, l’auteur réfléchit à l’actualité des Passions de l’âme de Descartes (1649) et de l’Éthique de Spinoza (1677),  deux philosophes qui ont vécu à peu près à la même époque et dans le même pays, les Pays-Bas. Le premier livre de Spinoza s’intitule Les principes de la philosophie de René Descartes.
Descartes dénombre six passions primitives, auxquelles toutes les autres se rattachent, et que Spinoza réduit à trois affects primitifs, le désir, la joie et la tristesse (représentés, de même que les six de Descartes, par le peintre et graveur Sergio Birga). Aujourd’hui prédominent la tristesse de la compassion nourrie par des médias désormais planétaires, et la tristesse de l’envie liée au désir légitime d’égalité selon Descartes. Ce sont les deux faces d’un même sentiment consistant à trouver injuste ce qui arrive à un semblable, soit en mal, soit en bien. De plus, comme l’a remarqué Spinoza bien avant René Girard au XXe siècle, souvent on envie un bien non parce qu’il est désirable en lui-même, mais du seul fait qu’un autre le désire ou le possède.
Outre ces analyses éclairantes, Descartes et Spinoza peuvent apporter des réponses aux questions du XXIe siècle dans la mesure où l’une de leurs leçons est la lutte toujours nécessaire contre les idées reçues. Leurs oeuvres, écrites au début du grand développement de la raison scientifique, ont toujours quelque chose à nous dire à ce sujet.
Spinoza écrit dans la quatrième partie de l’Éthique que les hommes sont contraires les uns aux autres quand ils sont la proie des affects, mais s’accordent en tant qu’ils vivent sous la conduite de la raison. Descartes s’est prononcé dans le même sens. Il distingue dans l’âme d’une part ses passions, qui naissent de l’union entre l’âme et le corps, d’autre part ses actions, c’est-à-dire ses volontés. Plusieurs des vertus traditionnelles, qui sont de l’ordre de la raison et de la volonté, commencent par être des passions : l’espérance, l’amour ou charité, le courage, la justice qui n’est pas sans relation avec l’envie, et même la prudence qui n’est pas sans relation avec la crainte. Le lien entre passion et raison vertueuse existe également dans la générosité qui est pour Descartes la clé de toutes les vertus, et que Spinoza adopte comme une composante de sa vertu majeure, la force d’âme (fortitudo).
En ce qui concerne les principaux moyens d’agir sur les passions ou affects, Dominique Thiébaut Lemaire met en évidence à la suite des deux philosophes : comment une passion peut en contrebalancer une autre ; comment se fortifier en bien par l’habitude ; comment le régime politique peut modérer les passions ; comment la maîtrise des passions est possible par la volonté pratique et par la connaissance. A la différence de la volonté pure qui agit par le seul fait d’être formulée, la volonté pratique, au sujet de laquelle Spinoza s’accorde finalement avec Descartes malgré leurs différences de principe, s’appuie sur les efforts répétés de l’exercice ; sur l’anticipation à laquelle contribue le savoir ; sur la capacité de ménager un temps de réflexion quand la passion se fait pressante. La volonté ne sert à rien sans la connaissance, dont l’aspect le plus spectaculaire est le pouvoir de l’esprit sur les corps.

Libres feuillets

La bataille du Côa : gravures rupestres contre barrage au Portugal. Par Maryonne Lemaire

La bataille du Côa
Une leçon portugaise

Un film de Jean-Luc Bouvret.
Projection tous les jours jusqu’au 21 mai 2018, ainsi que les mardis 29 mai et 5 juin, au cinéma Saint André des Arts 30 rue Saint André des Arts, Paris, métro Saint Michel ou Odéon.

C’est presque un cas d’école : « Ou bien les roches gravées ou bien le barrage ».

Dans les années quatre-vingt-dix, la construction d’un barrage par la compagnie EDP (Electricité du Portugal), sur la rivière Côa, affluent du Douro, apporte du travail dans cette petite ville de montagne du nord du Portugal, Vila Nova de Foz Côa. Sa réalisation apporterait aussi, pensent certains villageois, la certitude d’avoir toujours de l’eau.

Mais, sur dix-sept kilomètres,  la vallée de la rivière est un véritable monument à ciel ouvert, datant de l’ère glaciaire. Les roches gravées de profils d’animaux se succèdent, elles témoignent, de la part de lointains ancêtres, du désir de se survivre à eux-mêmes. Le site sera englouti sous les eaux du barrage. C’est ce que veulent éviter quelques habitants, fiers de leur histoire, de leurs vignes et de leurs amandiers, ainsi qu’une équipe d’ archéologues, relayés par l’opinion internationale (médias, UNESCO), et  les lycéens, convaincus que le mot patrimoine ne concerne pas seulement leur église au chœur entièrement doré.

D’un côté la majorité des habitants et la compagnie d’électricité, appuyée par le gouvernement, de l’autre des amoureux du site, des savants et des jeunes. Goliath contre David.

EDP assure qu’un compromis est possible : on peut découper les roches gravées, comme à Assouan, on peut en faire des visites sous-marines ! Les lycéens répliquent par des pétitions, des spectacles de guignol,  de théâtre : « Les gravures ne savent pas nager », scandent-ils sans répit. Est-ce l’esprit de la Révolution des œillets qui leur donne l’énergie de résister ou alors la conscience d’une richesse sans pareille ?

Nous suivons les multiples étapes de l’affrontement sans pouvoir préjuger du dénouement.

La bataille du Côa est un documentaire riche en archives, d’une forte intensité narrative, très émouvant.

A présent, un parc  archéologique de la préhistoire occupe à Foz Côa le site qui devait être celui du barrage.

Maryvonne Lemaire

Billet : présidentiel mépris

 

Le président élu par surprise ou méprise
Continue de montrer un étonnant mépris
Contre les gens du peuple un dédain que n’entame
A peu près nul remords c’est le chef de l’Etat

Chez lui les mots vachards et les méchantes phrases
Franchissent librement sans guère d’embarras
La barrière des dents * n’expriment pas d’estime
A l’égard des sans grade aucune modestie

L’ouvrière d’usine encourt ses anathèmes
Le gréviste en teeshirt qui n’a pas de costume
Le pauvre en son logis trop cher et mal foutu

Il nomme zigoto l’homme de la Corrèze
Auquel il doit son poste il recourt à la ruse
Mais croit en la vertu du parler cash et cru

* Formule homérique

 

D’après un récent sondage, 39 % des Français pensent qu’Emmanuel Macron est méprisant, 31 % qu’il ne l’est pas. En tant que ministre de l’économie, en septembre 2014, à propos de la société Gad en difficulté, il avait déclaré que : « il y a dans cette société une majorité de femmes, il y en a qui sont pour beaucoup illettrées… On leur explique : allez travailler à 50 ou 60 km ! Ces gens-là n’ont pas le permis de conduire, on va leur dire quoi ? » Il avait ensuite présenté à l’Assemblée nationale ses « excuses les plus plates » (sic). Par la suite se sont succédé d’autres déclarations à l’emporte-pièce : « Bien souvent, la vie d’un entrepreneur est bien plus dure que celle d’un salarié » (janvier 2016) ; à un gréviste : « vous n’allez pas me faire peur avec votre teeshirt, la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » (mai 2016) ; en septembre 2017 il s’en est pris aux « fainéants » opposés à la « loi travail » ; en octobre 2017, il a demandé à des salariés licenciés d’aller chercher du travail ailleurs au lieu de « foutre le bordel » en marge d’un de ses déplacements. Dans un documentaire télédiffusé le 7 mai 2018 pour le premier anniversaire de son élection, il s’emporte contre « les petits bourgeois de la pensée » : « Il n’y a plus d’aventure importante parce qu’on ne risque plus sa vie. Et même l’amour a moins de sel parce qu’il est rendu possible. Les histoires amoureuses sont possibles parce qu’il y a des interdits. » Il s’emporte aussi contre « ceux qui pensent que la France est une espèce de syndic[at] de copropriété » et que « le summum de la lutte, c’est les 50 euros d’APL [aide personnalisée au logement], ces gens-là ne savent pas ce qu’est l’histoire de notre pays. L’histoire de notre pays, c’est une histoire d’absolu ». Oui mais pour Descartes, les généreux, libres, égaux et fraternels, « ne méprisent jamais personne. » (Les Passions de l’âme, article 154).

Dominique Thiébaut Lemaire

E. Macron au bout d’un an : un sondage négatif bizarrement commenté par ceux qui l’ont commandé

Le journal Le Monde a publié dans son numéro daté des 6-7 mai 2018 un sondage d’Ipsos-Sopra Steria réalisé par internet auprès de 13 540 personnes du 25 avril au 2 mai pour le Centre de recherche de Sciences Po (Cevipof), pour la Fondation Jean-Jaurès et pour Le Monde lui-même.

Ce sondage présenté et commenté sur deux pages à l’intérieur du journal est annoncé en première page sous le titre : « Le chef de l’Etat résiste dans l’opinion » assorti d’une sorte de sous-titre affirmant qu’il «  conserve les faveurs de son électorat ». Par un glissement de sens, une équivalence est donc suggérée entre résister dans l’opinion et conserver les faveurs de son électorat. Ce n’est pourtant pas la même chose.

Les approximations et glissements du commentaire s’accentuent dans les pages intérieures où un très gros titre affirme : « Un an après, Macron fort de son bilan », gros titre doublement contredit, par la constatation d’« un bilan mitigé » en caractères beaucoup plus petits, et de surcroît par les chiffres montrant clairement que le bilan est jugé négatif par 55 % des sondés (assez négatif par 39 %, très négatif par 16 %). Les réformes menées sont estimées trop autoritaires par 55 % d’entre eux et trop nombreuses par 49 % contre 13 % de réponses les jugeant « pas assez nombreuses » (à noter que les auteurs du sondage explicitent « trop nombreuses » par : « il faut aller plus lentement », ce qui, de nouveau, n’est pas la même chose). Pour essayer de justifier le glissement de sens de la première page, le journaliste Gérard Courtois, auteur de « Macron fort de son bilan », considère, en dépit de l’évidence, que le Président « peut se rassurer en constatant qu’il conserve le soutien des Français qui l’ont élu » : 68 % de ses électeurs du premier tour jugeant son bilan positif, 56 % de ceux du second tour. 56 % de 66 % des suffrages ne font pourtant qu’une minorité de 37 %, et l’indice de popularité du chef de l’Etat a chuté de 20 points en un an, passant de 64 % à 44 % entre juin 2017 et avril 2018.

« Sur une échelle de 0 (très à gauche) à 10 (très à droite), où classeriez-vous Emmanuel Macron ? » A cette question, les sondés ont donné en moyenne comme réponse 6,7, contre 5,2 en mars 2017 et 6 en novembre 2017. Le chef de l’Etat est perçu de plus en plus à droite. Pour les Français, la promesse « ni gauche, ni droite » n’est donc pas tenue.

43 % des sondés apprécient son action (à distinguer de son image), 57 % ne l’apprécient pas.

60 % considèrent qu’il « veut faire passer son programme en force sans respecter ceux qui ne pensent pas comme lui », 27 % répondent que cette phrase « s’applique moyennement », 13 % qu’elle ne s’applique pas.

La phrase « il vous inquiète » s’applique-t-il à lui ? Les sondés sont 42 % à répondre oui, 28 % répondent que cette phrase « s’applique moyennement », 30 % répondent non.

La phrase « il comprend bien les problèmes des gens comme nous » s’applique-t-elle à lui ? Ils sont 15 % à répondre oui, 32 % répondent que cette phrase « s’applique moyennement », 53 % répondent non.

La phrase « il est méprisant » s’applique-t-elle à lui ? Ils sont 39 % à répondre oui, 30 % répondent que cette phrase « s’applique moyennement », 31 % répondent non.

La phrase « il est sympathique » s’applique-t-elle à lui ? Ils sont 35 % à répondre oui, 36 % répondent que cette phrase « s’applique moyennement », 29 % répondent non.

Logiquement, on s’attendrait à ce que les résultats concernant le mépris soient à peu près  l’inverse des résultats concernant la sympathie, mais ce n’est pas tout à fait le cas. Par exemple, les 39 % de sondés qui trouvent Emmanuel Macron nettement méprisant sont significativement plus nombreux que les 29 % qui ne le trouvent pas sympathique. Peut-être les 10 % de différence se trouvent-ils parmi ceux qui répondent que la phrase « il est sympathique » ne s’applique que « moyennement » à lui.

D’après Martial Foucault, directeur du Cevipof, « près de 4 Français sur 10 le jugent méprisant, indiquant par là qu’il n’incarne pas le rassemblement ». Mais, si les mots ont encore un sens, le mépris est une passion forte qui déborde la question du rassemblement. Selon Descartes, « la passion du mépris est une inclination qu’a l’âme à considérer la bassesse ou petitesse de ce qu’elle méprise » (Les Passions de l’âme, article 149). Spinoza va jusqu’à dire que « le mépris est de faire de quelqu’un, par haine, moins de cas qu’il n’est juste » (Ethique, III, définitions des affects, définition XXII).

Dominique Thiébaut Lemaire

Passions et raison aujourd’hui à la lumière de Descartes et de Spinoza (II). Par Dominique Thiébaut Lemaire.

 

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Après l’analyse des passions au chapitre II de Passions et raison aujourd’hui à la lumière de Descartes et de Spinoza, le chapitre III traite de la raison.
Freud a écrit en 1933 : « Quand la vie nous impose sa sévère discipline, une résistance s’éveille… contre l’inexorabilité et la monotonie des lois de la pensée et contre les exigences de l’épreuve de réalité. La raison devient l’ennemie qui nous prive d’une foule de possibilités de plaisir. On découvre quel plaisir cela procure de se soustraire à elle au moins temporairement et de s’abandonner aux séductions de l’absurde. » Contre cette tentation, Freud va jusqu’à dire que « c’est notre meilleur espoir pour l’avenir que l’intellect – l’esprit scientifique, la raison – parvienne avec le temps à la dictature dans la vie psychique de l’homme. » Cette expression de « dictature de la raison » peut sembler exagérée, mais il faut garder à l’esprit que ce texte date de la décennie qui a vu grandir les dictatures à la veille de la seconde Guerre mondiale.

Le début du chapitre III évoque les liens entre la raison et la vertu. Dans l’Antiquité gréco-latine, la vertu désigne le caractère distinctif, le mérite essentiel d’un être, qu’il s’agisse de l’homme, du cheval ou de l’arbre. Le mérite essentiel de l’être humain, le caractère qui le distingue en principe des autres êtres est la raison. La vertu de l’être humain n’est pas l’émotion ni le bon sentiment, elle est la raison, pour Descartes et Spinoza comme pour les philosophes de l’Antiquité. Par ailleurs la vertu n’est pas seulement raisonnable, elle est aussi volontaire, c’est-à-dire une habitude acquise par l’effort. Descartes, bien qu’il soit ennemi de l’école scolastique héritière de Thomas d’Aquin, se déclare pourtant d’accord avec cette école sur ce point, il l’écrit dans sa correspondance : « On a raison dans l’Ecole, de dire que les vertus sont des habitudes ». La vertu s’exerce grâce à l’habitude acquise en ce qui dépend de nous. Descartes insiste sur cette idée venue du stoïcisme antique : il faut éviter de désirer vainement ce qui ne dépend pas de nous. Spinoza acquiesce à cette idée, en disant que la vertu est l’effort (conatus en latin) de celui qui persévère dans son être au lieu d’être conduit par ce qui est en dehors de lui. Toutefois, on peut objecter qu’il nous est souvent difficile de savoir ce qui dépend de nous, soit du fait des passions qui nous font nous sous-estimer ou nous surestimer, soit du fait du progrès qui améliore objectivement le savoir et les moyens d’action.

A propos de la raison vertueuse, non seulement individuelle mais aussi collective, Spinoza écrit dans la quatrième partie de l’Ethique : « C’est en tant seulement qu’ils vivent sous la conduite de la raison que les hommes nécessairement s’accordent toujours en nature », alors que : « En tant qu’ils sont la proie des affects qui sont des passions, les hommes peuvent être contraires les uns aux autres ». Cela dit, les passions ne sont pas forcément à l’opposé de la raison vertueuse. En effet, beaucoup d’entre elles peuvent être considérées comme bonnes, ce qui est une première étape vers la vertu. Dans l’avant-dernier article des Passions de l’âme, Descartes n’hésite pas à affirmer : « Et maintenant que nous les connaissons toutes… nous voyons qu’elles sont toutes bonnes de leur nature, et que nous n’avions rien à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès… » Quand on passe en revue les sept vertus traditionnelles (quatre provenant de la philosophie gréco-latine, prudence, justice, courage, tempérance, plus trois provenant du christianisme, foi, espérance, charité), on constate que plusieurs commencent par être des passions : le courage, l’espérance, l’amour, même la justice née de l’envie qui pousse à l’égalité, et même la prudence, qui n’est pas sans lien avec la crainte. On est amené au même constat si l’on considère les vertus majeures de Descartes et de Spinoza. La générosité que Descartes considère comme la clé de toutes les vertus est d’abord une passion de joie, d’amour et d’estime justifiée de soi. Comme l’écrit l’auteur des Passions de l’âme, « on peut exciter en soi la passion et ensuite acquérir la vertu de générosité ». A la suite de Descartes, Spinoza adopte la générosité comme l’une des deux composantes de sa vertu majeure. A la fin de la troisième partie de l’Ethique, il écrit ceci : « Toutes les actions qui résultent d’affects se rapportant à l’esprit en tant qu’il comprend, je les rapporte à la force d’âme (fortitudo en latin, fortitude en traduction littérale) que je divise en vaillance et générosité. Par vaillance j’entends le désir par lequel chacun s’efforce de conserver son être sous la seule dictée de la raison. Et par générosité j’entends le désir par lequel chacun, sous la dictée de la raison, s’efforce d’aider les autres et de se lier d’amitié avec eux. » La vertu n’est pas seulement individuelle, elle est aussi politique, comme l’ont dit Montesquieu et Rousseau. Par exemple Montesquieu écrit dans l’Esprit des lois au milieu du XVIIIe siècle : « Il est clair que dans une monarchie, où celui qui fait exécuter les lois se juge au-dessus des lois, on a besoin de moins de vertu que dans un gouvernement populaire, où celui qui fait exécuter les lois sent qu’il y est soumis lui-même et qu’il en portera le poids. »

Toujours dans le chapitre III de Passions et raison aujourd’hui, après l’étude des liens entre la raison et la vertu, un développement est consacré aux principaux moyens d’agir sur les passions.

Un premier moyen d’agir sur les passions consiste à limiter leurs excès en les opposant les unes aux autres. Descartes, qui a connu la vie militaire, décrit le combat entre la peur et l’ambition de vaincre. Spinoza, de son côté, exprime une sorte de foi dans la puissance de l’amour capable de désarmer la haine, sans faire preuve de naïveté, car il accepte aussi l’idée que la crainte ressentie par les orgueilleux est utile comme affect modérateur.

Deuxième moyen d’agir sur les passions et d’en faire bon usage : l’exercice et l’habitude. L’habitude a un double visage : elle fait courir un risque de sclérose en devenant routine, mais elle peut aussi devenir une bonne accoutumance qui transforme la nature des chiens qu’on dresse (exemple utilisé par Descartes), ou qui transforme la nature des humains trouvant dans leur passion l’énergie de répéter pour les perfectionner des gestes sportifs ou la récitation d’un texte, ou encore  un morceau de musique à jouer le mieux possible. Spinoza, quant à lui, face aux offenses, aux dangers, aux vices, recommande de se répéter toujours les réponses de la force d’âme, vaillance et générosité…

Troisième moyen d’agir sur les passions, l’institution d’un régime politique adéquat. Il s’agit par exemple d’établir un régime qui contrebalance les passions des uns par les passions des autres, et qui évite de donner libre cours aux excès passionnels d’un seul ou d’un petit nombre de privilégiés.

Quatrième moyen d’agir de manière bénéfique sur les passions, la volonté pratique alliée à la connaissance. Il convient d’abord de distinguer le désir qui est passion et la volonté qui est action. Il faut dire aussi qu’on peut désirer sans volonté, mais qu’on ne peut vouloir sans désir. Ensuite, ce que j’appelle la volonté pratique est différente de la volonté pure qui consiste à dire « je le veux » et à attendre l’autoréalisation de cette parole. La volonté pratique n’est pas une volonté « performative » qui serait obéie par le seul fait d’être énoncée, elle s’appuie sur les efforts répétés de l’exercice et de l’habitude ; elle met en œuvre ce que Descartes dénomme la préméditation, c’est-à-dire l’anticipation ; elle est capable de ménager un temps de réflexion quand la passion se fait pressante. La question de la volonté comme moyen d’agir sur les passions oppose Descartes et Spinoza. Mais le second, sans trop le reconnaître, tend à rejoindre le premier au niveau de la volonté pratique.
La volonté ne sert à rien sans la connaissance. A propos de la connaissance, du savoir, de la science, sans se lancer dans des considérations complexes sur la question de leurs mauvais usages, Passions et raison aujourd’hui se contente de citer Rabelais et sa maxime célèbre : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». L’aspect le plus spectaculaire de la connaissance est le pouvoir d’action de l’esprit sur les corps. Pour illustrer cet aspect, l’exemple mis en avant est celui de l’optique, qui a beaucoup intéressé nos deux philosophes. Spinoza pratiquait avec succès le polissage des verres pour la fabrication d’instruments permettant de dépasser les limites de la vision humaine. Cette activité était très répandue aux Pays-Bas où le télescope et le microscope ont été inventés ou du moins considérablement perfectionnés au XVIIe siècle. Passion et raison aujourd’hui remarque en passant que la poussière de verre produite par le polissage n’a pas dû améliorer la santé de Spinoza qui souffrait d’une maladie des poumons. Il se trouve que Descartes, lui aussi, s’est beaucoup intéressé à l’optique et à la recherche des conditions assurant la netteté des images fournies par les instruments, comme en témoignent les essais de mathématique et de physique joints au Discours de la méthode. Les deux philosophes ont donc en commun non seulement leur réflexion philosophique, mais aussi leur intérêt théorique et pratique pour la physique de la lumière.
La connaissance rationnelle des corps devient action sur les passions quand elle donne la possibilité d’exercer un pouvoir sur leurs origines corporelles. Par ailleurs, elle fournit un modèle, celui de l’enchaînement des causes et des effets, qui peut être un moyen de consolation. Chez Spinoza, par exemple, la compréhension de la nécessité causale vient en premier parmi les remèdes à la tristesse : en effet, écrit-il, « nous voyons s’apaiser la tristesse causée par la perte d’un bien sitôt que l’homme qui l’a perdu considère qu’il n’y avait aucune possibilité de conserver ce bien. » Mais surtout, la connaissance des passions donne le moyen de méditer par avance sur elles sans être désemparé par leur caractère soudain qui pousse à agir sans réfléchir. L’exercice des capacités d’anticipation et de distanciation éclairées par le savoir est considéré par Descartes, mais aussi par Spinoza, comme le comportement le plus efficace pour ne pas subir le saisissement passionnel et son caractère inopiné.

Passion et raison aujourd’hui se prolonge par quelques considérations sur la dialectique des passions et de la raison, dans un mouvement où l’excès de passions suscite un désir de raison tandis que l’excès de raison suscite à son tour un désir de passions. Le moteur de cette dialectique est la déception, la désillusion, le désenchantement, formes que prend la passion de l’espérance insatisfaite. Dans ce mouvement, ni la raison ni la passion ne reviennent à leur état antérieur. D’une phase à l’autre, le monde rationnel évolue en fonction des progrès scientifiques et techniques, mais le monde passionnel évolue également, car il a la faculté d’exploiter à son profit les derniers acquis et produits de la rationalité, par exemple, à l’heure actuelle, le développement des réseaux informatiques couplés à la téléphonie.

Le livre se termine par huit annexes. Quatre d’entre elles sont à mentionner plus particulièrement : la première, intitulée « Le mensonge et la sincérité », ajoute un complément par rapport aux Passions de l’âme et à l’Ethique ; une autre est consacrée au sujet d’actualité des « passions dans la religion » ; deux annexes sur « Descartes et la poésie » et sur «  Camus et Descartes » visent à remettre en cause les idées reçues concernant la prétendue froideur du rationalisme cartésien ; la dernière annexe, portant sur « Les passions à la lumière de Freud », ébauche un rapprochement avec la psychanalyse.

Passions et raison aujourd’hui à la lumière de Descartes et de Spinoza (I). Par Dominique Thiébaut Lemaire.

 

9782343141060fCet ouvrage se fonde sur Les Passions de l’âme de Descartes (1649) et sur l’Éthique de Spinoza (1677). Descartes parle de passions de l’âme pour les distinguer des perceptions qui se rapportent à notre corps, comme la soif, la faim, la douleur, ou qui se rapportent aux objets extérieurs, comme les odeurs, les sons, les couleurs. Quant au titre du livre de Spinoza, le dictionnaire définit l’éthique comme la science ou théorie de la morale. Le terme de « morale » venu du latin peut désormais sembler désuet sinon rebutant, mais il n’a pourtant pas une signification très différente de la signification du mot « éthique » qui vient du grec ancien et qui est très en vogue aujourd’hui, au point que les grandes entreprises et de nombreuses autres organisations l’utilisent fréquemment en créant en leur sein des « comités d’éthique ». Ce qui a intéressé l’auteur de cet ouvrage, c’est la description de ce que Descartes appelle des passions et Spinoza des affects. Mais c’est aussi l’analyse des accords et désaccords des passions avec la raison et avec la volonté pratique, celle qui s’affirme par l’exercice persévérant. A la limite de la philosophie, des mathématiques et de la littérature, à la frontière entre la psychologie et la sociologie, Les Passions de l’âme et l’Éthique peuvent être lus comme une galerie de caractères comparables à ceux qu’on trouve chez les moralistes, dramaturges et romanciers depuis le XVIIe siècle. Une spécialiste de la philosophie cartésienne, Geneviève Rodis-Lewis, remarque à ce sujet que Racine gardait dans son cabinet de travail un portrait de Descartes.

Dans le titre Passions et raison aujourd’hui à lumière de Descartes et de Spinoza, l’adverbe aujourd’hui mérite d’emblée un commentaire.

Il existe en effet des liens de proximité entre notre temps et ces philosophes du XVIIe siècle. De même que la langue de Descartes reste compréhensible pour nous, les passions décrites par lui et par Spinoza restent en grande partie actuelles. Les deux philosophes peuvent nous aider à comprendre et bien agir à notre époque : ainsi, l’une de leurs grandes leçons, la lutte contre les idées reçues, n’est pas moins nécessaire aujourd’hui. Par ailleurs, ils ont joué un rôle de précurseurs dans le grand développement de la raison scientifique, et ils ont donc toujours quelque chose à nous dire en ce domaine.

Passions et raison aujourd’hui commence par un chapitre premier intitulé « Présentation générale ».

Dans cette présentation générale sont d’abord évoquées les ressemblances et les différences entre Descartes et Spinoza. Certes, du point de vue de la philosophie théorique, le dualisme cartésien sépare la substance corporelle et la substance pensante, alors que Spinoza les réunit. Mais en dépit de cette différence il existe une unité de temps, de lieu et de préoccupations entre ces philosophes rationalistes ayant vécu tous deux aux Pays-Bas au XVIIe siècle. Le premier livre publié par Spinoza s’intitulait Les Principes de la philosophie de René Descartes. C’est dire que les deux philosophies ne sont pas étrangères l’une à l’autre, et sont parfois très proches.

La particularité de l’éclairage cartésien et spinoziste sur les passions ou affects tient à l’importance de ce qu’on peut appeler la géométrie passionnelle. Dans la préface à la troisième partie de l’Ethique, Spinoza annonce qu’il va traiter de la nature des affects et de leurs forces, et de la puissance de l’esprit sur eux, en considérant les actions et appétits humains comme s’il était question de lignes, de plans ou de volumes. Cette annonce reprend le sous-titre de l’Ethique, que Spinoza présente comme démontrée selon l’ordre géométrique, avec des propositions, des axiomes, des lemmes, des démonstrations, des corollaires, des scolies. Spinoza prend appui sur les éléments d’Euclide et sur Descartes lui-même qui était un génie mathématique autant que philosophique. La présentation générale de Passions et raison aujourd’hui traite de cet aspect dans une sous-partie intitulée « mathématique des relations passionnelles ». L’un des concepts fondamentaux de cette mathématique est la notion de contraire, qui est à la base des oppositions et des symétries étudiées au moins depuis Aristote dans le domaine des passions : par exemple les couples amour et haine, joie et tristesse, estime et mépris… Les mathématiques et la géométrie ne sont pas là pour effrayer le lecteur. Elles font apparaître dans le domaine des sentiments et des émotions un ordre qui donne un plaisir intellectuel voire esthétique en même temps qu’un moyen de mieux  comprendre.

La présentation générale de Passions et raison aujourd’hui aborde aussi la question du lien entre le corps et l’âme ou esprit, et la question de la liberté. Descartes situe les passions à la jonction entre les substances distinctes que sont pour lui le corps et l’esprit. Il considère par ailleurs que l’esprit humain est capable d’acquérir suffisamment de maîtrise sur les passions pour s’en libérer. Sur ces deux points, Spinoza exprime son désaccord philosophique : pour lui, le corps et l’esprit ne sont pas deux substances distinctes, et de plus il juge la volonté impuissante contre les affects.  Le paradoxe de sa position réside dans le fait que, tout en se démarquant fortement de Descartes sur ces questions de principe, il le suit tout de même assez fidèlement dans ses analyses concrètes.

Venons-en au chapitre II dont le titre est « L’analyse des passions ».

Cette analyse commence par l’étude des passions issue de Platon et d’Aristote et reprise par Thomas d’Aquin, qui a voulu réconcilier la foi et la raison au Moyen Age. A côté de Thomas d’Aquin, un peu de place est laissée à saint Augustin, dont la classification a été reprise par Blaise Pascal au XVIIe siècle, et même par Pierre Bourdieu au XXe siècle. Cette typologie distingue trois types de désirs, trois libidos, celles des sens, du pouvoir et du savoir. Cette classification rend compte de plusieurs réalités de notre époque, caractérisée par le désir de savoir qui anime la science, mais aussi marquée par la persistance du désir de dominer qui se combine au désir de savoir, et qui continue à se mêler au désir sensuel dans les rapports entre les sexes.

Cette parenthèse étant refermée, revenons à l’étude des passions faite par Thomas d’Aquin et modifiée par Descartes et Spinoza.

Thomas d’Aquin a suivi une démarche consistant à déterminer les passions auxquelles toutes les autres peuvent se rattacher ou se ramener. Il a distingué onze passions premières ou primitives, réparties en deux catégories : celle de l’appétit dénommé concupiscible, et celle de l’appétit dénommé irascible.  « L’irascible, écrit-il, désire la victoire, comme le concupiscible désire le plaisir ». Dans Les Passions de l’âme, Descartes critique vivement la tradition scolastique issue de Thomas d’Aquin. Il explique pourquoi il supprime la  distinction entre l’irascible et le concupiscible, et il réduit de onze à six les passions primitives, qui sont pour lui l’admiration, le désir, l’amour et la haine, la joie et la tristesse. De son côté Spinoza, en rattachant l’amour à la joie et la haine à la tristesse, et en contestant le caractère premier de l’admiration, réduit les six passions primitives de Descartes à trois seulement, à savoir : le désir, la joie et la tristesse. Descartes n’a pas inventé le concept de passion primitive, mais ce concept est en accord avec les règles qu’il pose dans son Discours de la méthode. Il est conforme en particulier à la troisième règle ou précepte qui recommande de conduire par ordre les pensées, « en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés ». A quoi servent les passions, primitives ou composées ? Descartes répond qu’elles disposent l’âme à vouloir les actions qui nous sont utiles. Il estime que la tristesse et la haine, quand elles nous écartent de ce qui est nuisible, peuvent être plus utiles que la joie et l’amour. Il s’agit alors d’une haine dont le caractère est plus défensif qu’offensif. Spinoza convient avec Descartes que, même si la joie est supérieure à la tristesse, certaines passions joyeuses, par exemple l’orgueil, peuvent nuire davantage que les passions tristes, dans la mesure où elles ont souvent plus de force.

Après avoir distingué les passions ou affects primitifs, Descartes et Spinoza analysent les passions ou affects qui s’y rattachent, que Passions et raison aujourd’hui regroupe en trois catégories : premièrement la colère et les passions connexes ; deuxièmement les passions de l’estime et de la mésestime de soi et d’autrui ; troisièmement les passions mimétiques, à propos desquelles on pourrait parler d’identification comme le fait la psychanalyse. Pour commencer par la colère, celle-ci, ira en latin, a donné son nom à la catégorie des passions irascibles de Thomas d’Aquin. Mais Descartes n’en a pas fait une passion primitive, il la rattache à la haine. Il définit la colère comme la passion violente qui nous affecte en réaction au mal qui nous est fait, tandis que le mal fait aux autres suscite en nous de l’indignation, et que le bien qui nous est fait suscite en nous de la reconnaissance. Dans la deuxième catégorie de passions, celle de l’estime de soi ou d’autrui, on trouve la générosité, l’orgueil et l’humilité, l’amour-propre, le désir de gloire et son contraire la honte. Dans la troisième catégorie, celle des passions mimétiques, se classent la pitié et l’envie, la jalousie, les désirs concurrentiels. En ce qui concerne la pitié et l’envie, lorsqu’un bien ou un mal arrive à d’autres, écrit Descartes, si nous estimons qu’ils ne le méritent pas, le bien excite l’envie, et le mal la pitié. Ce sont les deux faces d’un même sentiment consistant à trouver injuste ce qui arrive à un semblable qui pourrait être nous. Il y a plus encore dans le mimétisme. Comme l’a remarqué Spinoza bien avant René Girard qui a développé au XXe siècle une théorie du désir mimétique : souvent on désire un bien non parce qu’il est désirable en lui-même, mais du seul fait qu’un autre le possède.

Après l’analyse des passions, voir la suite dans: Passions et raison aujourd’hui à la lumière de Descartes et de Spinoza (II).

 

 

Billet : fin de la crise économique de 2008 ?

L’économie repart avec manifs et grèves
Les revendications quand tout va mieux s’aggravent
A la fin de la crise où tous n’ont pas maigri

La paye on veut alors qu’elle soit en progrès
Et que l’os à ronger se garnisse de gras

Le monde d’avant-hier est bonheur qu’on regrette
Le corset de rigueur il ne faut plus qu’il gratte
L’effort mal réparti devient un * mistigri

La paye on veut alors qu’elle soit en progrès
Et que l’os à ronger se garnisse de gras

Au bout du purgatoire oubliera-t-on la Grèce
Pressurée par l’Europe au point de crier grâce
Jalousée par le Nord qui souffre d’un ciel gris

La paye on veut alors qu’elle soit en progrès
Et que l’os à ronger se garnisse de gras

Après dix ans de peine assortie de migraine
Qui n’a pas disparu qui reste en filigrane
Je pense que beaucoup vont en sortir aigris

 

Par un paradoxe apparent, c’est au moment où les crises économiques sont en voie de résolution que les mécontentements s’expriment avec le plus de force. La population prend alors conscience qu’elle peut cesser de plier sous le joug de la contrainte et que l’espoir d’une amélioration renaît. L’espérance est un facteur d’illusion, mais aussi une aide à la modération, comme pourrait le montrer le cas de la Grèce. Celle-ci a emprunté depuis 2010 plus de 200 milliards d’euros auprès de ses partenaires européens. Alors que le plan d’assistance s’achève le 20 août prochain, l’Union européenne, sachant qu’Athènes a besoin de soutien dans cette période délicate, réfléchit à un plan d’allègement « vraiment convaincant » (mais en est-elle capable, cette union ?) qui inciterait les Grecs à cultiver la prudence économique dans la durée et à poursuivre les réformes.

*Mistigri : entre autres significations, désigne « une carte à jouer désavantageuse dont il faut se défausser. Repasser, refiler le mistigri à quelqu’un : se débarrasser d’un problème encombrant  » (dictionnaire Robert).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : bise de Russie

Nous attendons transis par un froid de canard
Qu’agisse un dieu clément deus ex machina
Contre le vent trop vif qui porte sur les nerfs
Ce n’est pas le noroît celui que l’on connaît

Rien depuis la taïga n’a pu le retenir
De l’Oural jusqu’à Brest sur la monotonie
Des plaines de l’Europe il souffle et la tournure
Ensoleillée qu’il prend n’est guère bienvenue

Des oiseaux migrateurs des oies de Sibérie
Aimant l’hiver breton dans  la vasière hivernent
Imités cette fois par la bise glaciale

La tiédeur d’un zéphyr venu de l’Ibérie
Les fera repartir tant mieux si le vent tourne
Et tant pis pour le bleu monochrome du ciel

 

Alors que le mois de janvier 2018 a été le plus doux en France depuis 1900, mais aussi l’un des plus humides, février 2018 a été froid. Les 7 et 8 février, des chutes de neige inhabituelles ont touché Paris (voir le billet précédent intitulé  » La ville sous la neige »). A la fin du mois, une vague de froid tardive de 3 ou 4 jours, caractérisée par une bise de nord-est liée à un anticyclone étiré de la Russie à la Bretagne (de l’Atlantique à l’Oural, aurait dit de Gaulle), a touché la France et la plus grande partie de l’Europe. A cette occasion, les médias français ont pris conscience d’un phénomène bien connu dans les pays au climat hivernal rigoureux : la différence entre la température objective mesurée sous abri et la température ressentie, à laquelle d’autres médias ont coutume de se référer par exemple en Amérique du nord. Météo France explique ce phénomène par le fait que dans une atmosphère froide et sèche sans cesse renouvelée par le vent, la peau n’est plus protégée par la mince pellicule d’air chaud et humide qu’elle produit habituellement. Elle s’assèche et réchauffe l’air avec lequel elle est en contact, ce qui refroidit l’organisme. A la fin de l’épisode froid et venteux, le redoux est arrivé par l’Espagne. Il est remonté progressivement vers le nord, avec de violents conflits de neige entre l’air glacial sec et l’air doux humide.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : la ville sous la neige

A Paris cette année le froid garde la neige
Et pendant quelques jours impose le bonnet
Le piéton pour sortir porte double lainage
C’est un temps qui renvoie aux anciens almanachs

Sous un flocage blanc les marronniers se changent
En arbres de Noël on n’entend plus le chant
Des oiseaux dans le parc mais des envies de luge
Excitent les enfants regardant les talus

Les grilles sont fermées sur leur désir de glisse
Attention le flocon par terre devient glace
Les rues sont menacées d’un reluisant verglas

Le conducteur léger dans la pente ou la rampe
Sans pneus d’hiver patine étourdiment dérape
Et dans l’embouteillage il est fait comme un rat

 

La neige fraîche et veloutée de cette semaine a commencé par être un plaisir pour les enfants, les touristes et les Parisiens qui ont le temps d’avoir une pensée esthétique. Elle a surligné de blanc givré le branchage des marronniers en accentuant leur apparence ébouriffée. Mais au sol elle est vite devenue de la gadoue, mot qui, d’après le dictionnaire Robert, signifie au Canada « neige fondante et salie ». Pas seulement au Canada. La tour Eiffel trop glissante a été fermée. Quand le froid est revenu, le soir et la nuit, la gadoue a durci et gelé au point de faire obstacle à la marche. Les camions ont été interdits. Les boulevards et avenues sont restés dégagés non pas grâce aux chasse-neige, mais grâce au passage ordinaire des voitures roulant sur une épaisseur  de dix ou vingt centimètres de flocons malaxés par les pneus. Pour les piétons, la ville a prévu des bacs de sel, avec une notice disant en substance aux habitants du quartier qu’ils se débrouillent. On sent qu’elle parie sur l’ordinaire bonté du ciel pour faire l’économie d’équipements hivernaux.

Dominique Thiébaut Lemaire

La finition dans les arts et dans l’écriture. Par D.T. Lemaire

La finition des œuvres, plus précisément leur degré de finition, est une question esthétique qui traverse les époques. Elle se pose dans le cas de Léonard de Vinci, dont on sait qu’il lui lui arrivait souvent de ne pas achever ses œuvres, volontairement ou non. Ce sujet du non finito, auquel est attaché également le nom de Michel-Ange, est abordé dans un article de Maryvonne Lemaire, publié en 2012 dans Libres feuillets, intitulé La Sainte Anne de Léonard de Vinci au musée du Louvre : interprétation d’une image de rêve. Léonard de Vinci a fait de nombreuses esquisses de ce tableau, et même le tableau définitif est partiellement une esquisse, car tout le fond intermédiaire entre les montagnes et le premier plan est inachevé, tout comme la robe de Sainte Anne. D’autres exemples de non finito sont fournis par Manet et par les impressionnistes à la suite de Manet. Dans son cours du Collège de France daté du 24 février 1999, qui fait partie d’un ensemble de cours publiés sous le titre Manet, une révolution symbolique (Raisons d’agir/Seuil, 2013), Bourdieu nous livre une réflexion stimulante sur la finition des œuvres, notion complexe à laquelle il applique sa méthode « réflexive » en ayant recours à sa propre expérience dans le domaine de l’écriture.

Un premier aspect de la finition, le plus trivial, mais peut-être aussi le plus préoccupant pour l’auteur d’une oeuvre, au moins dans le cas de l’écriture, concerne le travail par lequel il s’applique à  éliminer les erreurs voyantes, certes dans l’idée de parer à une possible critique du public, mais surtout dans le désir, toujours déçu, d’atteindre un idéal de perfection. D’où le stade des relectures, au pluriel, tâche ingrate : Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. A cet égard, Bourdieu va droit à une conclusion déprimante : « On n’éprouve pas de plaisir avec un livre quand on le fait (c’est très dur), mais le livre achevé c’est encore plus terrifiant parce qu’il a cette espèce de fini qui lui donne un côté fatal – les erreurs sont là, elles ne peuvent pas être corrigées, on les voit tout de suite alors qu’on ne les a pas vues avant, etc. » (Manet, une révolution symbolique, p. 205). Ces remarques ont la vérité du vécu. Après le passage par l’imprimeur, malgré les relectures, il y a en effet quelque chose d’irrémédiable dans la persistance de scories si visibles qu’on ne les a pas vues : redondances non repérées, fautes de frappe, coquilles diverses, d’autant plus difficiles à maîtriser qu’il existe de moins en moins de typographes pour y jeter un regard extérieur. Celui qui relit son propre texte a du mal à le voir tel qu’il est, il en gomme mentalement les erreurs en le relisant dans sa tête, il a tendance à le relire non tel qu’il est mais tel qu’il devrait être. Mais son aveuglement cesse dès le passage par l’imprimeur, comme si un autre l’avait écrit, et les erreurs qui deviennent des fautes lui sautent alors aux yeux, il se met à en exagérer la visibilité et l’évidence, et, pour renchérir sur ce que dit Bourdieu, elles lui apparaissent aussitôt « comme le nez au milieu de la figure » et comme la verrue sur le nez.
Il arrive ainsi que des bévues passent au travers de tous les contrôles jusqu’au stade final : tel a été le cas d’un timbre-poste émis en 1937 à 4,4 millions d’exemplaires, représentant le visage de Descartes imité du célèbre portait de Frans Hals, avec en arrière-plan l’inscription Discours sur la méthode, pour commémorer le trois-centième anniversaire du Discours de la méthode, erreur rectifiée deux semaines plus tard par une nouvelle émission à 5 millions d’exemplaires.

Bourdieu inclut dans la finition la lecture des épreuves de livres, en jouant sur le mot épreuve : « si la lecture des épreuves de livres, par exemple, est une épreuve très angoissante, c’est qu’elle marque cette ligne invisible où la chose cesse d’être privée. » A vrai dire, on peut se demander si le passage crucial se situe entre le privé et le public, ou s’il ne se situe pas plutôt entre le provisoire et le définitif. Bourdieu lui-même en donne un exemple dans le domaine universitaire en comparant la publication d’un article à la soutenance d’une thèse. « Un des effets terribles de la thèse à l’ancienne […] est que ce passage de la ligne devenait quelque chose d’extraordinaire : cela devenait une montagne […] d’autant plus qu’il y avait un interdit académique  –  dont on ne sait pas s’il a jamais été appliqué, mais qui en tout cas fonctionnait dans la tête à la fois des impétrants et des juges – selon lequel on ne devait rien publier avant le moment solennel de la thèse […] Une des manières de contourner, ou au moins de contrôler tant bien que mal ce passage, c’est de monnayer l’absolu, c’est-à-dire, au lieu de faire tout ou rien (« Je ferai le livre ultime, final, définitif », comme on dit souvent quand on est jeune), de faire des tas de petits articles, auxquels on n’attache pas beaucoup d’importance, qui sont des esquisses, et de les publier le plus possible. » Bourdieu fait un parallèle implicite entre ce mode de production universitaire et celui des impressionnistes qui ont initié une manière de peindre telle que « l’on peut faire, en beaucoup moins de temps, des choses qui demandaient des mois. Ils mettent en question la valeur – valeur-travail, valeur d’usage, valeur d’échange – qui est l’objet de grandes discussions et d’interrogations : ils peignent vite, ils bâclent parfois, et pourtant leurs tableaux atteindront des prix importants. » (Manet, une révolution symbolique, p. 148-149).

Cette remarque sur l’économie du non-fini (l’économie, c’est-à-dire la maximisation du résultat obtenu par rapport au travail fourni) donne à penser que le succès de ce mode de production peut être dû à une concordance, voire une connivence,  entre d’une part l’intérêt des producteurs, en l’occurrence les peintres ou certains d’entre eux, et d’autre part l’intérêt de ceux qui « reçoivent » les œuvres (les acheteurs, les spectateurs, tous les amateurs et connaisseurs), qui ont aujourd’hui une prédilection pour ce qui leur apparaît souvent à tort comme le plus précieux, c’est-à-dire la spontanéité du premier geste pictural. Si l’on examine un instant l’intérêt des critiques et des historiens de l’art, on constate qu’ils sont attirés par la possibilité d’entrer dans le processus de création, ce que le non-fini et ses esquisses permettent plus facilement que le fini. Dans l’attrait du non-fini entrent en jeu diverses motivations, par exemple la curiosité suscitée par les repentirs des créateurs. Dans l’exposition de 2012 consacrée par le Louvre à la Sainte Anne de Léonard de Vinci (voir ci-dessus), l’étude des repentirs, rendue possible grâce aux rayons X, tenait une place relativement importante. Plus généralement, par rapport au fini qui donne la primauté au dessin (il primato del disegno) et qui lisse la matière, le non-fini pictural réévalue la touche et à  la couleur. En ce qui concerne la littérature, les critiques professionnels sont désormais séduits par les repentirs que révèlent les manuscrits. Ils élaborent par ailleurs des statistiques sur les répétitions de l’auteur (une approche aujourd’hui vulgarisée au point de s’étendre à l’étude des discours politiques par les politologues), pour réduire la complexité de ce qui est dit à la simplicité élémentaire de quelques mots-clés, censés être plus significatifs que le texte élaboré.

Les artistes, les écrivains, auraient-ils tort de rechercher la perfection du poli et de l’achevé ? C’est ce que semble penser Bourdieu – sans doute trop admiratif de Manet et des impressionnistes – en questionnant « l’esthétique du fini ». Il cite Baudelaire qui, dans le Salon de 1845, voit des artistes « consciencieux », recherchant le « trop bien fait », l’excès de perfection, et qui écrit : « Tout le monde peint de mieux en mieux, ce qui nous paraît désolant » (Manet, la révolution symbolique, p.193-194). Cela dit, n’oublions pas que Baudelaire a dédicacé ses Fleurs du mal à Théophile Gautier, grand adepte de la finition, qui a écrit dans Emaux et camées : « Sculpte, lime, cisèle ; / Que ton rêve flottant / Se scelle / Dans le bloc résistant. » Bourdieu cite Baudelaire et son Salon de 1845, et il prend aussi l’exemple du maître de Manet, Couture (p. 202, 204, 207), tel que le présente un livre intitulé Thomas Couture and the eclectic vision, écrit par l’américain Albert Boime, historien de l’art, reprenant l’hypothèse d’un autre critique américain, Joseph C. Sloane (auteur de French painting between the past and the present. Artists, critics and traditions, from 1848 to 1870, Princeton University Press, 1951). Selon cette hypothèse, la révolution impressionniste « aurait consisté essentiellement à constituer en œuvres achevées les esquisses » que les peintres académiques considéraient comme une première étape. Couture, dit Bourdieu, « accordait beaucoup d’attention à la fraîcheur et à la spontanéité de la première impression », mais  il n’a jamais été capable « de s’abandonner entièrement à l’improvisation dans ses œuvres définitives […] Prisonnier de l’esthétique du fini qui s’imposait à lui quand il arrivait à la phase finale de son travail, en un sens – du point de vue des impressionnistes – il gâchait son travail en le finissant à l’extrême ; il identifiait la liberté à la première esquisse, mais il était désorienté lorsqu’il fallait la projeter à grande échelle pour en faire l’œuvre publique, officielle. » Bourdieu ajoute que « le fini refroidit et, en idéalisant, il rend impersonnel et universel, c’est-à-dire universellement présentable : le fini, c’est comme de s’habiller en dimanche, c’est l’habit endimanché […] » Cette remarque (p. 207) lui fait penser à son livre sur la photographie, intitulé Un art moyen. « J’avais montré que les gens ne se laissent pas photographier au naturel et veulent aussitôt prendre la pose, construire une image d’eux-mêmes, mettre leurs plus beaux vêtements, se rendre plus présentables. »
Ce que Bourdieu ne dit pas, c’est qu’à force de soigner la finition, on peut dépasser l’académisme et « l’art pompier » pour parvenir à quelque chose comme l’hyperréalisme, qui n’est pas forcément démodé ni condamné par l’évolution de l’art.

Généalogie d’Emma Greder (Hégenheim 1902-Thann 1991)

 

Cette courte généalogie, consacrée à Emma Greder (grand-mère maternelle de Dominique Thiébaut Lemaire) et à la famille de celle-ci, de religion catholique, originaire de Hégenheim dans le sud de l’Alsace, complète l’article de Libres Feuillets publié le 10 novembre 2012, intitulé « Une famille alsacienne dans les guerres des XIXe et XXe siècles ». Hégenheim est proche de Bâle, de même que les autres communes mentionnées (Brinckheim, Leymen, Wentzwiller…)
Cette généalogie retrace une trajectoire familiale typique de cette période, que l’on trouve dans d’autres régions, lorsque la population a évolué de l’agriculture à l’artisanat et au commerce, puis vers des activités dites intellectuelles.
Les sources utilisées sont l’état civil (archives départementales du Haut-Rhin sur internet) et les inscriptions sur les tombes au cimetière de Hégenheim. Il est à noter qu’au XIXe siècle, avant l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne, à Hégenheim par exemple, les actes d’état civil, rédigés en français, indiquent qu’ils faisaient aussi l’objet d’une lecture en allemand.

De 1800 à Emile Greder (1857-1915)

Fridolin Greder, cultivateur, et Anne Marie Riehr (décédée à Hégenheim le 30 avril 1812 à l’âge de 52 ans) sont les parents de Marie Anne et Henry Greder :
— Marie Anne Greder s’est mariée avec Remi Greder, journalier fils de cultivateur ; de ce mariage est née à Hégenheim le 20 juillet 1828 Madeleine Greder (acte sur internet dans les actes de naissance de Hégenheim 1810-1852, photo 227) ; fille de feu Remi Greder et de Marie Anne Greder, survivante, Madeleine Greder, couturière célibataire, est la mère de Jacques Greder (né à Hégenheim le 25 juillet 1850), qui s’est marié avec Anne Schaub ; cette filiation continue jusqu’à nos jours (voir geneanet, arbre de Guy Baeumlin) ;
— Henry Greder (Hégenheim 1er décembre 1799-Bâle 17 avril 1839), cultivateur, par la suite journalier, s’est marié à Hégenheim le 16 janvier 1824, devant le maire Jean Greder, avec Marie Anne Ritti ou Ritty (née à Leymen le 1er janvier 1798), fille de Jacques (maçon décédé à Leymen le 9 mai 1814 à l’âge de 50 ans) et de Catherine Menweg (décédée à Leymen le 22 juillet 1814 au même âge), en présence de deux cultivateurs et de deux journaliers. L’acte de mariage se trouve dans les actes de mariage de Hégenheim 1793-1828 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photos 300-301). Henri Greder, journalier, est mort à  Bâle où il travaillait.

Fils d’Henry et de Marie Anne Ritti, Henry Greder est né à Hégenheim le 7 mars 1826 à Hégenheim (où il est mort le 24 décembre 1888). Sa naissance a été déclarée par son père, cultivateur, devant le maire Jean Greder, en présence des deux témoins Blaise Stark et George Boesinger, journaliers. Cet acte se trouve dans les actes de naissance de Hégenheim 1810-1852 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photo 203 du registre). Fils d’Henri, décédé, et de Marie Anne Ritti, sans profession, Henri Greder, maçon, domicilié à Hégenheim, s’est marié à Hégenheim le 22 mai 1854 devant le maire Jean Ulric Frisch avec Anne Marie Bachmann (née à Hégenheim le 29 octobre 1829), fille de Joseph (décédé à Hégenheim le 20 février 1852), tonnelier, et de Christine Frey, domiciliée à Hégenheim, en présence des témoins suivants, domiciliés à Hégenheim :
— François Joseph Mislin âgé de 63 ans, cultivateur, oncle par alliance de la mariée ;
— Jacques Mislin, âgé de 30 ans, charpentier, cousin germain de la mariée;
— Joseph Schmitt, âgé de 49 ans, tisserand, non parent ;
— Jean Mislin, âgé de 33 ans, cordonnier, non parent.
Tous ont signé, sauf la mère de la mariée.
Cet acte se trouve dans les actes de mariage de Hégenheim 1829-1862 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photos 303 et 304, mariage n° 5 de 1854).
Ont été maçons eux aussi Georges Greder, frère d’Henri Greder, et Jean Fellmann, beau-frère d’Henri Greder :
— Georges Greder (Hégenheim 12 novembre 1827-Hégenheim 5 février 1869) s’est marié à Hégenheim le 29 juin 1864 devant le maire Jean Ulric Frisch avec Catherine Boesinger (née à Hégenheim le 24 avril 1835), sans profession, fille de Georges Boesinger, agent de police ; l’acte se trouve dans les actes de mariage de Hégenheim 1863-1872 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photo 11) ;
— Jean Fellmann (né à Hégenheim le 18 juillet 1828), maçon comme son père Jean Fellmann, s’est marié à Hégenheim le 24 mai 1858 devant le maire Jean Ulric Frisch avec Thérèse Greder (Hégenheim 15 décembre 1832-Hégenheim 21 novembre 1866), soeur d’Henri et Georges Greder ; l’acte se trouve dans les actes de mariage de Hégenheim 1829-1862 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photo 341).

Henri, maçon, et Anne Marie Bachmann sont les parents de :
— Emile Greder (né à Hégenheim le 16 février 1857/acte du 17, décédé en 1915 : date du décès sur sa tombe), commerçant, qui s’est marié deux fois, d’abord avec Rosalie Schmitt, puis avec Rosalie Monique Wanner (voir ci-après) ;
— Marie Anne Greder (née à Hégenheim le 1er octobre 1860) ;
— Madeleine Greder (Hégenheim 21 juin 1862-Hésingue 30 mai 1957) ;
— Rosalie Greder (Hégenheim 24 avril 1865-Hégenheim 6 février 1945) ;
— Joseph Greder (né à Hégenheim le 4 janvier 1868).

Descendance d’Emile Greder (premier mariage)

Emile Greder s’est marié en premières noces à Hégenheim le 15 juillet 1878 (mariage n° 13) avec Rosalie Schmitt, fille de Jacques Schmitt et de Marie-Eve Neuhaus. Du mariage Greder-Schmitt sont nés à Hégenheim :
—  Rosalie Greder (née le 8 septembre 1878 : photo 204 des actes de naissance 1873-1882 sur internet) ;
— Eugène Greder (né le 18 novembre 1882/acte de naissance n°65, décédé à Hégenheim le 4 novembre 1960) ;
— Edouard Greder (né le 19 septembre 1887 : photos 230 et 239 des actes de naissance 1883-1892 sur internet).
Eugène Greder s’est marié avec Joséphine Charron (1885-1953), fille de François Charron (1850-1898) et de Marie-Eve Latschat (1853-1938). Emile et Eugène Greder ont créé à Hégenheim un petit « supermarché » avant la lettre.

Les enfants d’Eugène Greder et de Joséphine Charron sont René, Jeanne, Bernard, Yvonne, Odile, Agnès, Paulette :
— René Greder (1908-1997), négociant en vin avec son frère Bernard, dont l’entreprise subsiste à Hégenheim sous le nom de vinothèque « Les caves Greder », s’est marié avec Rose Perrotin (1917-1995) ; de ce mariage est née en 1946 Colette Greder, chanteuse et comédienne à Bâle (voir sur internet la biographie de Colette Greder par elle-même);
— Jeanne Greder (1909-1997) s’est mariée avec Lucien Eckert (1909-1993), boucher-charcutier, fils d’Adolphe (1875-1951) et de Joséphine Brom (1882-1969) ;
— Bernard Greder (1912-1982), négociant en vin avec son frère René, s’est marié avec Alice Schoeffel (1914-1993) ; de ce mariage est né en 1941 François Greder, qui a été directeur salarié des charcuteries industrielles Maurer, placé à ce poste par le groupe bâlois Bell ; les dirigeants des « Caves Greder » sont aujourd’hui François et Florian Greder ;
— Yvonne Greder (1920-1997) s’est mariée avec Albert Schmitt (1909-1995), secrétaire de mairie à Hégenheim, fils de Joseph Albert (1866-1934) ;
— Odile Greder (Hégenheim 21 avril 1924-Saint-Louis 30 novembre 2011) s’est mariée avec Paul Immelin (1927-2005), entrepreneur en matériaux de construction ;
— Agnès Greder (née en 1927) s’est mariée avec Joseph Boesinger (1924-2013) ; ces époux ont repris la direction de la grande épicerie Greder à Hégenheim ; ils ont eu deux fils médecins, Pascal et Frédéric ; Jacques, fils de Pascal, est diplômé de l’Ecole polytechnique de Lausanne ;
— Paulette Greder (1931-2002) s’est mariée avec Lucien Gutzwiller, dirigeant de l’entreprise familiale du même nom (sanitaire et chauffage), fils de Louis (1899-1975), fondateur de l’entreprise, et de Marie Gasser (1899-1982). Du mariage Gutzwiller-Greder est née le 13 mars 1959 Catherine Gutzwiller, seconde épouse de René Lintzentritt, divorcé de Marie-Odile Hillenweck fille d’Emma Greder : voir ci-dessous.

Descendance d’Emile Greder (second mariage)

Emile Greder s’est marié en secondes noces avec Rosalie Monique Wanner (Rose Wanner sur l’inscription funéraire), née à Wentzwiller près de Hégenheim le 4 mai 1876 (douzième naissance de l’année d’après le registre d’état civil), décédée en 1918 (date du décès inscrite sur sa tombe).

Les parents de Rosalie Monique (Rose Monique ou Rose) sont François Joseph Wanner, cultivateur (né à Wentzwiller le 11 juillet 1830, de François Joseph, cultivateur, et de Catherine Heyer) et Thérèse Wanner (née à Wentzwiller le 26 avril 1836 de Joseph Wanner, cultivateur, et de Madeleine Schumacher). Ils se sont mariés à Wentzwiller le 5 mai 1865 (mariage n° 4 sur le registre d’état civil), en présence de quatre témoins, dont Jacques Wanner, charron, oncle du marié, et Joseph Schaeffer, instituteur, le maire étant Joseph Boesinger. Les présents ont tous signé, sauf la mère de la mariée.
François Joseph Wanner et Thérèse Wanner sont les parents de plusieurs autres enfants nés à Wentzwiller :
— François Joseph né le 9 février 1866 ;
— Marie Claude née le 20 mars 1867 ;
— Catherine née le 23 avril 1869 ;
— Jean né le 14 novembre 1870 ;
— Anton ou Antoine né le 26 mars 1874 ;
— Martin (né le 8 mai 1879) qui s’est marié avec Gertrude Stoecklin (née à Brinckheim dans le département du Haut-Rhin le 27 janvier 1888).

Du mariage entre Emile Greder et Rosalie Monique Wanner est née Emma Greder (Hégenheim 29 mars 1902-Thann 22 juillet 1991), qui a épousé à Hégenheim le 11 mai 1923 Thiébaut (César Jean Thiébaut Marie) Hillenweck (Thann 3 août 1894-Mulhouse 16 septembre 1971), fils de Jean Hillenweck, menuisier, et de Catherine Bruckert. Les époux Hillenweck-Greder ont eu trois filles : Monique épouse Lemaire (1924-1983), Léonie épouse Leicher (1927-2017) et Marie-Odile épouse Lintzentritt puis Codiroli (née en 1941).
A la date de son mariage, Thiébaut Hillenweck, titulaire de l’équivalent allemand du baccalauréat, rédacteur (de journal), demeurait à Colmar. A la date de la naissance de leur fille aînée, en 1924, Thiébaut Hillenweck et Emma Greder habitaient à Thann 18 rue de la Halle, où demeuraient aussi les parents de Thiébaut Hillenweck. Par la suite, ils ont vécu jusqu’à la fin de leur vie dans cette maison située au bord de la Thur près de l’ancienne halle aux blés, aujourd’hui musée. Thiébaut Hillenweck, enrôlé volontaire dans l’armée française pendant la guerre de 1914-1918, a été journaliste à Colmar et à Thann, commerçant (vente de lait) à Mulhouse, puis comptable, papetier libraire et débitant de tabac à Thann, sous-lieutenant dans l’armée française en 1939. Il a été expulsé d’Alsace par les Allemands en 1940-1945 avec sa famille, et il a trouvé refuge d’abord à Muret près de Toulouse, puis à Ovanches en Haut-Saône. A partir de 1945, il a repris ses activités commerciales à Thann avec son épouse.
L’auteur de cette généalogie se souvient notamment que ses grands-parents maternels, appelés « bon papa » et « bonne maman » par leurs petits-enfants, lui ont offert peu après sa parution un Littré édité en 1967 par Gallimard et Hachette en sept volumes, qu’ils ont offert aussi au filleul d’Emma, Alain Colmerauer (1941-2017), devenu par la suite un informaticien renommé, correspondant de l’Académie des sciences. ils avaient plaisir à faire des cadeaux à leurs proches, et ils aimaient leur métier.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : « A nous deux Paris »

Le parc en plein hiver privé de chlorophylle
Offre un balcon de ciel d’où jeter un défi
A Paris capitale aux beautés triomphales
Ainsi que Rastignac jadis l’apostropha

Depuis le Panthéon jusqu’à la tour Eiffel
De nuit la ville brille elle déploie ses feux
Vus de ce belvédère ils sont comme une foule
Et le regard s’y perd libre de garde-fou

Quand il ne fait pas beau les nuages défilent
Dans l’ombre le vent noir fait sentir ses rafales
Il imite parfois des colères qui feulent

Si l’on croit percevoir des cloches qui se fêlent
C’est qu’aux bords de la Seine il passe et se défoule
Emportant la rumeur d’une ville un peu folle

 

 

En remontant la rue Piat à la limite du XXe arrondissement de Paris, on accède à un belvédère qui surmonte le parc de Belleville. Ce pourrait être de cette colline que Rastignac, l’ambitieux de Balzac, a lancé son défi : « A nous deux Paris ». Depuis ce lieu, la vue est superbe, du Panthéon à la tour Eiffel, et, plus largement, d’est en ouest, depuis le XIIIe arrondissement jusqu’au mont Valérien et même jusqu’aux tours de la Défense, en passant par Notre-Dame, Beaubourg, l’Opéra, le dôme des Invalides (sans pouvoir effacer l’hypervisible tour Montparnasse)… Les arbres du parc, ayant beaucoup poussé, sont sur le point de cacher en été une partie du paysage, si, comme on peut le pressentir, rien n’est fait pour les discipliner. Ce belvédère idéalement placé souffre d’un aménagement médiocre et négligé. Construit en matériaux bon marché qui se dégradent, couvert d’un affichage sauvage et environné de HLM qui ne brillent pas par la qualité de leur construction, il sert de toit à une « maison de l’air » désertée dont la mairie de Paris ne semble pas savoir quoi faire, après avoir essayé de jucher à son sommet des éoliennes  minuscules en forme de turbo-réacteurs. Le soir, le promeneur, pour accéder au vaste paysage,  rencontre inévitablement un groupe de quatre ou cinq revendeurs de drogue qui se sentent là chez eux.  Durant les soirées d’été, une sono, qui casse les oreilles à toute personne se trouvant dans le voisinage, prend possession du petit amphithéâtre dans la pente au pied du belvédère. La laideur proche, visuelle, auditive et « sociétale », contraste de manière presque douloureuse avec la splendeur du panorama.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : funérailles du chanteur

Lorsque le Président demande d’applaudir
Le Chanteur mort la foule émue fait ce qu’il dit
Rend hommage au défunt rallie son étendard
Pour la gloire posthume est-ce un bon candidat

Le cercueil blanc rejoint une île à milliardaires
Il emporte le corps de Johnny Hallyday
Le peuple n’ira pas – vieux motards et faux durs –
L’accompagner là-bas dans un exil perdu

Un paradis fiscal où le chanteur fraudeur
Qui gagnait dépensait flambait comme pas deux
Pensait être à l’abri des redditions de comptes

Il était de ces stars que leur public adore
Idole pour toujours de ces anciens ados
Qui cherchent leur jeunesse et qui se la racontent

 

 

Je me suis toujours étonné de la gloire de Johnny Hallyday, rockeur « idole des jeunes » dans les années 1960 bien qu’il n’ait pas été, sauf exception, l’auteur de ses textes ni de ses musiques, contrairement à beaucoup de chanteurs musiciens ou paroliers ou les deux. Il a misé sur l’adaptation et l’interprétation, sur sa voix devenue rauque avec le temps et sur le spectacle de ses concerts qui en mettaient plein les oreilles et les yeux à force de sono et de lumières. Il est mort dans la nuit du 6 décembre 2017 à l’âge de 74 ans, et les pouvoirs publics se sont mobilisés (président de la République, présidents des deux assemblées, premier ministre…) pour lui rendre hommage à la Madeleine, église des artistes de variétés, dans l’espoir de capter à leur profit une part de son étonnante popularité, au risque de contrevenir au principe de séparation entre l’Église et l’État. Ensuite il a été inhumé en présence de ses proches dans le blanc cimetière de l’île caribéenne de Saint-Barthélémy, paradis fiscal cossu mais exposé aux cyclones, au-dessus duquel tournoyait au moment de la cérémonie une frégate, grand oiseau de mer. Il ne portait pas dans son cœur l’administration des impôts : ses démêlés avec celle-ci ont abouti à de lourdes amendes, à des condamnations pour fraude, et ont motivé une bougeotte passant par des lieux fiscalement plus cléments que la France métropolitaine : la Californie ; la Suisse où il n’a pas respecté l’obligation fiscale de résidence pendant au moins la moitié de l’année ; in fine Saint-Barth, territoire français dont on voudrait bien savoir pourquoi la France y maintient, pour les résidents ayant au moins cinq ans de présence, un régime caractérisé par l’absence de TVA, d’impôt sur la fortune, d’impôt sur le revenu, de droits de succession. Fisc mis à part, Johnny s’était fait le chantre de la passion à laquelle doit son titre l’album De l’amour qu’il a sorti fin 2015.

Dominique Thiébaut Lemaire

Envie et justice en politique

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Dans un entretien publié le 14 octobre 2017 par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, le Président de la République française (dont la photo, en couverture de ce numéro, est encadrée par deux citations tirées de l’entretien : « Ich bin nicht arrogant », je ne suis pas arrogant, et « Ich sage und tue, was ich mag », je dis et fais ce que je veux), a donné une dimension politique à quelques passions, l’orgueil, l’ambition et surtout l’envie (traduite par « jalousie » dans la version française), dans une dénonciation visant « le triste réflexe de l’envie française qui paralyse notre pays », en réponse à une question relative aux réactions négatives suscitées par la suppression de l’impôt français sur la fortune mobilière.

Précisons en passant, parce que beaucoup l’ignorent ou feignent de l’ignorer, que l’impôt sur la fortune a été institué en France notamment parce qu’il existait à cette époque en Allemagne et ailleurs.

Le Président a expliqué en substance qu’il assume cette mesure de suppression ; qu’il est issu d’une famille n’appartenant pas à l’élite politique ou bancaire, mais à la classe moyenne de province ; qu’il ne serait pas arrivé à la présidence, si on lui avait dit que la réussite est un mal, ou si on avait mis des barrières sur son chemin ; qu’il veut que les jeunes puissent réussir en France, que ce soit dans leur vie familiale, dans l’art ou dans la création d’une entreprise ; qu’on ne peut pas créer d’emplois sans entrepreneurs…

Manifestement, l’envie dont il est question est principalement celle que provoque le succès économique et financier. Mais, comme l’a fait observer Descartes dans les articles 182 et 183 des Passions de l’âme, ce qui est en jeu dans l’envie, c’est moins la question de la richesse que celle du mérite : l’envie étant une tristesse « qui vient de ce qu’on voit arriver du bien à ceux qu’on pense en être indignes », par exemple lorsque ce bien peut se convertir en mal entre leurs mains. Descartes va jusqu’à écrire que cette passion est juste et excusable si la haine qu’elle contient est motivée par la mauvaise distribution du bien qu’on envie à d’autres. En ce sens, elle est liée à la passion de la justice égalitaire particulièrement sensible chez certains peuples ou dans certaines situations.

Freud a bien vu ce lien essentiel, dont il parle dans ses Essais de psychanalyse (deuxième partie : « Psychologie des masses et analyse du moi »), en partant du sentiment de « jalousie » par lequel l’enfant, dans une famille, commence par accueillir l’arrivée d’un plus petit. « La première exigence qui naît de cette réaction, écrit Freud, est celle de justice, de traitement égal pour tous. »

Hormis l’exigence de juste distribution des biens, l’envie est une passion mauvaise, et elle l’est particulièrement lorsqu’elle naît de faux clivages comme celui par lequel on cherche à opposer les générations, comme si les jeunes n’étaient pas destinés à vieillir, comme si les vieux n’avaient pas été jeunes, et comme s’il n’existait entre eux ni amour ni solidarité naturelle et familiale. Elle crée de même un faux conflit entre les fonctionnaires et les salariés du secteur privé, incités à un ressentiment réciproque où chaque catégorie ne voit que les avantages de l’autre et ses propres désavantages. Ceux qui gagnent moins oublient les protections dont ils jouissent en contrepartie, et ceux qui sont moins protégés oublient qu’ils gagnent davantage.

Les acteurs politiques, en principe chargés du bien commun, devraient avoir la sagesse d’apaiser ces antagonismes, mais on en voit qui, au contraire, les attisent, par intérêt personnel, égocentrisme ou méconnaissance.

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Les Citadelles : revue/anthologie de poésie n° 22 (2017)

Le numéro 22 des Citadelles, revue/anthologie annuelle de poésie, a paru au deuxième trimestre 2017.

Le lecteur est invité à se reporter à l’article de Wikipédia intitulé Les Citadelles, qui fait le point sur plus de vingt ans d’existence consacrés à l’amour de la poésie, un amour qui embrasse un vaste cercle d’auteurs, de langues et de pays.

L’article de Wikipédia inclut les apports du numéro 22, caractérisé notamment par  son ouverture à l’Afrique et à la francophonie. Le sommaire reproduit ci-dessous en témoigne.

 

Libres Feuillets

 

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Billet : cyclones des Caraïbes

Entre la Guadeloupe et sa sœur Martinique
Un minuscule Etat que le destin punit
Végète à l’abandon nommé La Dominique
Le nombre de ses plaies forme une litanie

Quand le vent fait souffrir cette île volcanique
L’orgue de l’ouragan n’est que disharmonie
Quand il est surpuissant niveau cinq cyclonique
La tourmente la nuit devient de l’agonie

Le charme tropical à ce moment révèle
Son côté le plus noir trombes d’eau qui dévalent
Rivage ravagé toitures qui s’envolent

Tornades tourbillons bourrasques de déluge
Les mots ne manquent pas peut-être qu’ils soulagent
L’impuissance à guérir les maux qui nous affligent

 

L’ouragan Irma a sévi du 29 août au 12 septembre 2017. Classé en catégorie 5, la plus élevée, avec des vents de plus de 300 km/h, il est le deuxième cyclone le plus puissant enregistré dans l’Atlantique nord après Allen en 1980. Catastrophique dans les îles de Barbuda, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Anguilla et les Iles Vierges, il y a causé des décès et de gros dégâts. Puis l’ouragan Maria, de catégorie 5 lui aussi, a été le plus puissant à frapper Porto Rico depuis 1928. Ses vents ont atteint 280 km/h, ce qui a fait lui le dixième des cyclones les plus intenses jamais enregistrés dans l’Atlantique nord. Il est passé dans la nuit du 18 septembre au 19 septembre 2017 sur La Dominique (Voir ci-après le poème XLV que l’auteur a consacré dans Courts poèmes long-courriers à cette petite île de 754 km2 et de 75.000 h), où Maria a fait quinze morts en s’engouffrant entre La Martinique et La Guadeloupe, et où il a anéanti l’agriculture (manguiers, arbres à pain, avocatiers, cocotiers, champs de banane et de plantains…). Les animaux, bétail et volaille, ont aussi payé un lourd tribut. Les routes, les réseaux d’irrigation et les serres ont également été  détruites. 25 % de la population active de l’île travaille exclusivement dans le secteur agricole et s’est donc trouvée au chômage. Les canots de pêche n’ont plus été en état de sortir en mer. Des millions d’arbres ont été arrachés. Le manque d’ombre a entraîné une forte évaporation et une baisse des cours d’eau. Les citernes pour l’arrosage des pépinières et jardins de la capitale, Roseau, ont été prises d’assaut par les assoiffés. Des commerces ont subi les pillages des affamés. La distribution de l’aide internationale arrivant dans le port de Roseau a été ralentie par l’état des routes. L’urgence la plus pressante a été le ravitaillement des communes reculées par hélicoptère et par bateau.

Le poème XLV de Courts poèmes long-courriers (Le Scribe l’Harmattan, 2011), écrit dans la première moitié des années 1990 à l’occasion d’un voyage dans cette région du monde, parle de Roseau, capitale de La Dominique, et de Castries capitale de l’île de Sainte-Lucie au sud de La Martinique.

XLV

On ne sait trop vous situer sur la planète
Castries Roseau villes perdues des Caraïbes
Offrant pour atterrir des pistes désuètes
L’une en creux l’autre en courbe en un décor qu’imbibe

L’humidité propice à la fièvre aux amibes
Décor où vous reçoit grand-mère sous-préfète
La ministresse en chef à la bonne franquette
Bourrue parlant créole ou vieux français par bribes

On confond le planton et le traîne-savate
Devant la primature où l’ivrogne titube
Et l’ambassadeur lance un juron de pirate

Contre ces faux édens où la chaleur incube
Indolence et violence où vous guettent latents
La bouche soufrière et l’œil de l’ouragan

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet : les nouvelles règles de l’insécurité routière

De plus en plus d’engins circulent sur les routes
Autos gonflées motos à double ou triple roue
Le bruyant motocycle excité comme en rut
Pollue aussi la ville en sillonnant les rues

Dératés impatients opérés de la rate
En plein embouteillage au cœur des embarras
Les motards slalomeurs dépassent la charrette
De l’automobiliste immobile à l’arrêt

Sur la piste cyclable au besoin qu’ils empruntent
Parfois à contresens ils ignorent le frein
Prennent des raccourcis de brutes tout terrain

Lorsque sur le périf en rangs serrés poireautent
Les quatre-roues coincés restant sur le carreau
Ils vont s’y faufiler tant pis pour les accrocs

 

La réglementation des voies de circulation tourne à la pagaille. Il faut partager, dit-on, l’espace disponible pour les déplacements, rues en ville et routes ailleurs, entre les piétons, les automobiles, les camions et les diverses variétés de cycles : bicyclettes ou vélos, motocycles de toutes cylindrées (cyclomoteurs, vélomoteurs, motocyclettes ou motos, scooters), qui peuvent être aussi des trois-roues. On voit même passer à toute allure sur les trottoirs des trottinettes motorisées sur lesquelles se tiennent droit, fiers comme Artaban, de grands dadais barbus. Les vélos ont désormais le droit de prendre à contresens les sens uniques. Aux carrefours, ils peuvent aussi passer au feu rouge à condition de respecter la priorité des piétons et des véhicules qui traversent au feu vert. Depuis 2016, dans onze départements (l’Ile de France, la Gironde, le Rhône et les Bouches-du-Rhône) les deux-roues motorisés sont autorisés à circuler entre deux files de voitures circulant dans le même sens sur les chaussées à voies multiples avec terre-plein central. La Sécurité routière explique que cette circulation « inter-file » est de toute manière déjà « massivement pratiquée », et que son autorisation va être « expérimentée à titre exceptionnel » en vue d’une généralisation dès 2020 : bel exemple d’une lâcheté réglementaire qui entérine sa propre impuissance pour faire plaisir à des lobbys bien intentionnés, et qui se déguise en fausse expérimentation. Pendant ce temps, entre 2015 et 2016, la mortalité routière, quasi stable globalement (3477 décès), a augmenté dans certaines catégories de la population : 559 décès de piétons, en hausse de 19 % ; 162 décès de cyclistes, en hausse de 9 %, principalement dans les agglomérations ; 612 décès de motocyclistes, chiffre global stable, en baisse chez les moins âgés, mais en hausse de 23 % chez les 50-64 ans (142 décès).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le général rhabillé en poète

En tenue d’aviateur il visite une base
Après un tour éclair en Afrique là-bas
La troupe est au désert dans une couleur bise
Manquant de matériel muette elle subit

« Il » c’est le Président patron des vieilles buses
Et des vrais généraux qui ont besoin d’obus
Rares sont les crédits le risque est la thrombose
Bien qu’avec peu d’argent les défilés soient beaux

Le chef d’état-major ne veut pas qu’on le baise
A-t-il dit refusant une armée au rabais
Poète paraît-il et revendicatif

Poète pas vraiment parole regimbeuse
Qui pourfend d’un seul mot brut les grands discours verbeux
Du coup l’exécutif se fait vindicatif

 

Dans le Figaro du 21 juillet 2017, le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, a attaqué l’ex-chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers, après plusieurs péripéties : une semonce du président de la République ne jugeant « pas digne d’étaler certains débats sur la place publique » ; la démission du général pourtant récemment reconduit, et son communiqué : « je considère ne plus être en mesure d’assurer la pérennité du modèle d’armée auquel je crois pour garantir la protection de la France et des Français…» ; son remplacement immédiat par le chef du cabinet militaire du premier ministre ; la visite de la base aérienne d’Istres par le président, tièdement applaudi par les militaires. Selon le porte-parole du gouvernement : « Le chef d’état-major [CEMA] a été déloyal dans sa communication, il a mis en scène sa démission ». Il s’était notamment insurgé, lors de son audition à huis-clos devant la commission de la Défense de l’Assemblée le 12 juillet, contre les économies nouvelles demandées aux armées en 2017, en affirmant qu’il ne se laisserait pas « baiser comme ça » (variante : « baiser par Bercy »). Selon Christophe Castaner, le départ du chef d’état-major « n’a rien à voir » avec cette audition « même si Pierre de Villiers aurait pu s’imaginer que ses propos allaient fuiter, à moins de manquer d’expérience… On n’a jamais vu un CEMA s’exprimer via un blog, ou faire du off avec des journalistes ou interpeler les candidats pendant la présidentielle, comme cela a été le cas. Il s’est comporté en poète revendicatif. On aurait aimé entendre sa vision stratégique et capacitaire plus que ses commentaires budgétaires. » Le général publiait régulièrement des textes sur sa page Facebook (et même en décembre 2016 une tribune dans Les Echos). Les médias ont tous relevé l’expression incongrue de « poète revendicatif ». Poète de misère, peut-être ?

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Billet : l’électorat d’Emmanuel Macron

Avec Macron le jeune elle se voit cougar
L’électrice en retraite entichée de ce gars
Se sent prête à casquer désormais davantage
Au point que sa pension serve à payer l’Etat

Elle y perd mais tant pis ne s’en inquiète guère
Elle se sacrifie et le fait le cœur gai
Croyant contribuer au pouvoir qui protège
Le bon sens de nos jours n’est plus ce qu’il était

Elle choisit la mine et la bonne figure
L’apparence moderne et les choix ambigus
Où sont les protections quand la loi dérégule

Pour ce président neuf qui fait de la voltige
Qui va de gauche à droite elle a des sympathies
Préférant la jeunesse elle se sous-estime

 

D’après un article de l’hedomadaire Le Point daté du 8 juin 2017, qui se réfère à un sondage d’Ipsos :
« Ceux qui ont un minimum de bac + 3 ont voté Macron à 81 %. Marine Le Pen obtient son meilleur score chez ceux qui ont un diplôme inférieur au bac : 45 %. Cette typologie recoupe celle des professions. Les cadres (à 82 %), les professions intermédiaires (à 67 %) et les retraités (à 74 %) constituent le gros des troupes du vote Macron. Marine Le Pen reste la plus forte chez les ouvriers (56 %, contre 44 % pour Macron). Chez les employés, Macron reste en tête (54 %, contre 46 % en faveur de Marine Le Pen).
« Marine Le Pen reste forte dans la ruralité (43 %), tandis que le nombre d’électeurs favorables à Emmanuel Macron est élevé en milieu urbain, pour culminer à 72 % dans les villes de plus de 100 000 habitants.
« Le vote Macron est plus féminin (68 %, contre 62 % des hommes). Le candidat d’ En marche ! est largement en tête chez les 70 ans et plus (78 %), les 60-69 ans (70 %) et les jeunes de 18-24 ans (66 %). Marine Le Pen obtient son meilleur score auprès des 35-49 ans (43 %). »
Dans le programme du nouveau président, l’imposition accrue des retraites par la hausse de la CSG (contribution sociale généralisée) a quelque chose d’indécent : il est question de taxer davantage les retraités, population largement captive qui a beaucoup travaillé pour mériter ce qu’elle gagne, et de détaxer en revanche les grandes fortunes mobilières qui font du chantage à la délocalisation.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : TGV

Le TGV s’élance à très grande vitesse
Coupant dans les reliefs que jadis évitaient
Le vieux chemin de fer et ses locos qui toussent
Anthracite et vapeur elles menaient partout

Pour joindre sans détour la région du pastis
En avalant l’espace avec grand appétit
La ligne électrifiée raccourcit les distances
Mais l’air devant le train se fait plus résistant

L’allure malgré tout reste vive et glissante
L’heure glisse elle aussi l’aventure est succincte
Le paysage en fuite échappe à tout dessin

Le train non loin des Baux d’où provient la bauxite
Bifurque alors vers l’est et le wagon tressaute
(Wagon c’est l’ancien mot) vers des cieux provençaux

 

A l’occasion de l’ouverture le 2 juillet 2017 d’une nouvelle ligne TGV (entre Paris et Bordeaux), la SNCF a présenté un nouveau label pour ses trains à grande vitesse, qui existent en France depuis 1981, et dont on rappelle qu’ils atteignent 300 km/h ou davantage. Le Canard enchaîné a publié à ce sujet, en première page de son édition du mercredi 31 mai 2017, un article intitulé : « SNCF : voyage au bout de l’inouï », qui nous donne les informations suivantes : « Encore des tags qui vont saloper nos beaux trains ! Mais ceux-là sont officiels et les tagueurs n’ont pas de cagoule. Dès le 2 juillet, tous les wagons de TGV seront ornés du nouveau logo « inOui »… réversible de droite à gauche et aussi de bas en haut » [c’est-à-dire avec un premier i écrit à l’envers, puis un n ressemblant à un u renversé, et un gros O central]. Dans Le Parisien du 27 mai, un spécialiste des marques s’est étonné que la SNCF sacrifie pour un simple jeu de mots « ces trois lettres [TGV] qui résonnaient dans le monde entier ». Le Canard enchaîné a cherché des explications. « Pourquoi faire le deuil du TGV ? Pas assez chic, trop low cost, trop technologique, paraît-il, alors que le nouveau label doit incarner au contraire le changement et l’accroissement de la qualité (Les Echos, 30/5). Car la SNCF, en mal de clients, prévoit de former 5 000 cheminots à une nouvelle façon d‘agir, et d’installer la Wi-Fi dans tous ses nouveaux TGV. Avec des oui-contrôleurs ? Guillaume Pepy [président de la SNCF] l’assure : ces nouveaux services se feront sans augmentation de prix, il ne s’agit pas d’en faire un produit de luxe. Oui, si cette promesse était tenue, ce serait vraiment… inoui ! » Par la même occasion, il serait bon d’améliorer la ponctualité de ces trains.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : rondeau pour la Saint-Valentin

 

C’est une fête où toute rose est rouge
Célébration de la Saint-Valentin
De la tendresse et même du courage
Pour être doux le monde en a besoin

Le coeur et l’âme ont l’amour en commun
Ne veulent pas qu’il cède et qu’il se range
C’est une fête où toute rose est rouge
Célébration de la Saint-Valentin

Pour que l’amour sans vaciller dirige
Nos sentiments sous un ciel incertain
Qu’il soit plus fort que les riens qui l’abrègent
Qu’il ne soit pas un feu de paille éteint
C’est une fête où toute rose est rouge

 

Ce poème est un hommage à Charles d’Orléans (1394-1465), petit-fils, neveu et père de roi, grand poète, qui a écrit plusieurs rondeaux sur la Saint-Valentin, par exemple celui-ci (numéroté CLXI) :

Saint Valentin, quand vous venez
En carême au commencement,
Reçu ne serez pas vraiment
Ainsi qu’accoutumé avez.

Souci, pénitence amenez :
Qui donc vous recevrait gaiement,
Saint Valentin, quand vous venez
En carême au commencement ?

Une autre fois vous avancez
Plus tôt, et alors toutes gens
Vous accueilleront autrement ;
Et dame à choisir amenez,
Saint Valentin, quand vous venez !

Il est à noter que la mère de Charles d’Orléans, fille du duc de Milan, s’appelait Valentine Visconti. La Saint-Valentin, traditionnellement fêtée le 14 février, tombe parfois au début du carême, ce qui n’est pas bon pour la fête, nous dit Charles d’Orléans. Mais en 2017, le carême ne commence que le premier mars. J’ai traduit par « dame » le mot « pair » qui signifie : personne qui fera la paire.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Macron, Hamon et Mélenchon

 

Descendus dans l’arène ainsi que des Curiaces
La faiblesse les guette avec ses incuries
Peut-être faudrait-il qu’ils aient l’air moins candide
Et le cœur mieux armé ces triples candidats

De concert ils battraient l’adversaire coriace
Et son conservatisme encombré de scories
Mais ils sont divisés leur désunion les bride
Et les oppose entre eux dans cette corrida

Chacun se croit meilleur on connaît cette espèce
Ils auront beau montrer qu’ils ont de la vaillance
La qualité première est d’être clairvoyant

Ils feraient mieux de lire ou relire la pièce
Tragique où nous voyons un trio défaillant
Périr à trois contre un faute de faire alliance

La désunion de ces candidats à l’élection présidentielle fait penser au combat symbolique qui, dans Horace de Corneille (acte IV, scène 2), oppose les trois Curiaces à leur adversaire
Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d’eux,
[Qui] sait bien se tirer d’un pas si dangereux ;
Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
Divise adroitement trois frères qu’elle abuse.
Chacun le suit d’un pas ou plus ou moins pressé,
Selon qu’il se rencontre ou plus ou moins blessé…
Horace, les voyant l’un de l’autre écartés,
Se retourne, et déjà les croit demi-domptés :
Il attend le premier…
L’autre, tout indigné qu’il ait osé l’attendre,
En vain en l’attaquant fait paraître un grand cœur ;
Le sang qu’il a perdu ralentit sa vigueur.
Albe à son tour commence à craindre un sort contraire ;
Elle crie au second qu’il secoure son frère :
Il se hâte et s’épuise en efforts superflus ;
Il trouve en les joignant que son frère n’est plus…
Son courage sans force est un débile appui ;
Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui…
Comme notre héros se voit près d’achever,
C’est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver :
 » j’en viens d’immoler deux aux mânes de mes frères ;
Rome aura le dernier de mes trois adversaires,
C’est à ses intérêts que je vais l’immoler,  »
Dit-il ; et tout d’un temps on le voit y voler.
La victoire entre eux deux n’était pas incertaine ;
L’Albain percé de coups ne se traînait qu’à peine…

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le marché de Noël à Strasbourg

Je me souviens du marché de Noël
Qui se tenait sur la place Broglie
A prononcer comme ce nom s’écrit
On y sentait pain d’épice et cannelle

Vin chaud sucré suivant le rituel
Et sapin frais bonne parfumerie
Je me souviens du marché de Noël
Qui se tenait sur la place Broglie

Mais depuis lors finie la rêverie
Récent bizness partout se multiplient
De faux chalets vendant de l’irréel
Que veut détruire un djihad en folie
Je me souviens du marché de Noël

 

Un marché de Noël berlinois très mal protégé, celui de la Breitscheidplatz, a été attaqué le 19 décembre 2016 vers vingt heures par un djihadiste d’origine tunisienne au volant d’un camion de 38 tonnes qui a tué douze personnes et qui a fait plus de cinquante blessés. La justice allemande a révélé que le camion était équipé de systèmes électroniques de sécurité, caméra et radar, capables de détecter les obstacles. Ces systèmes ont provoqué un freinage d’urgence limitant le nombre de victimes. Après l’attentat, revendiqué par l’organisation Etat islamique, soixante plots en béton armé d’une tonne et demie ont été installés. La police allemande n’a pas pu attraper le meurtrier qui, après une cavale passant par la France, a été contrôlé par hasard près de Milan et tué dans la nuit du 22 au 23 décembre par une patrouille de deux policiers italiens en état de légitime défense. On nous dit (et on veut bien le croire) qu’après le carnage de Nice le 14 juillet 2016 des mesures de protection bien plus sérieuses ont été prises à Strasbourg pour protéger le marché de Noël. Ce qui n’empêche pas de constater qu’en peu d’années, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, le caractère commercial de ces marchés est devenu excessif ; que l’image de Noël y est abusivement instrumentalisée à des fins lucratives ; et qu’elle draine des foules trop nombreuses pour être réellement en sécurité par les temps qui courent.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : ultime promesse non tenue du président

Notre bon président s’était fait la promesse
D’une réélection le gardant au sommet
Si par bonheur le sort avec plus de clémence
Consentait à réduire un chômage alarmant

D’abord sourde à ses vœux la chance in extremis
A semblé de nouveau lui sourire en amie
Le risque à ce moment pouvait paraître mince
Qu’il perde son pari sorte de son chemin

Oui mais si le chômage a cessé de s’étendre
On a vu cet espoir fatiguer les attentes
Se faire désirer à la fin trop longtemps

La foi présidentielle a fini par s’éteindre
Un regain de faveur devenait hors d’atteinte
Le but était si proche et pourtant si lointain

 

Après la nouvelle de son renoncement à l’élection de 2017, annoncée par le Président de la République (titre qu’il a tendance à prononcer lui-même « Présent de la Réplique » quand il parle vite en avalant les syllabes), Le Canard enchaîné du 28 décembre 2016 a publié en première page un dessin de Lefred-Thouron montrant trois personnages perplexes : l’un reste silencieux, un autre s’interroge : « La courbe du chômage s’inverse, et pourtant, Hollande ne se représente pas… », tandis que le troisième répond : « Ultime promesse non tenue ! »

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : opération du genou

 

Quand on aime les mots la langue médicale
N’est pas sans poésie mais à la condition
D’aimer aussi le corps et ses réparations
D’accepter comme un bien le mal chirurgical

La patiente a reçu un genou en métal
L’arthrose ayant causé d’importantes lésions
La marche en liberté devenait illusion
D’où cette opération d’arthroplastie totale

En titane peut-être ou en chrome cobalt
Avec une rotule en polyéthylène
La prothèse agira comme une force occulte

A la fin des douleurs accompagnées de spleen
Elle sera l’espoir de monter désinvolte
A un plus haut niveau que les surfaces planes

 

 

La pose d’une prothèse remplaçant l’articulation du genou est devenue une opération relativement courante. Elle remédie aux lésions de l’arthrose qui peuvent rendre très douloureux le fonctionnement de cette articulation complexe, essentielle pour la liberté d’aller et de venir. Dans les hôpitaux qui pratiquent ces interventions, celles-ci ont évolué dans le même sens que les autres activités de soin, c’est-à-dire qu’on tend à réduire au minimum la durée des hospitalisations pour faire des économies (et il semble que certains politiciens nous promettent encore pire en voulant que ça saigne !), ce qui ne va pas sans poser des problèmes de suivi post-opératoire, en ce qui concerne par exemple le traitement indispensable de la douleur, l’évolution des oedèmes et hématomes de la cuisse et de la jambe consécutifs à l’opération, le risque de phlébite (inflammation d’une veine)… Bien que la marche soit tout de suite possible, et que le séjour à l’hôpital ne dure que deux ou trois jours, une période de rééducation de plusieurs semaines est ensuite nécessaire, au cours de laquelle le patient doit s’astreindre à des exercices, seul et avec un kinésithérapeute, de manière à pouvoir faire face aux situations de la vie courante : si la marche en terrain plat requiert une (génu)flexion de 60 degrés, dans un escalier la flexion doit atteindre au moins 110 à 120 degrés, et davantage encore dans les transports en commun ou pour faire du sport. Les personnes opérées reçoivent du chirurgien un certificat attestant que leur prothèse articulaire est susceptible de déclencher les alarmes des portiques de sécurité dans les aéroports, les gares ou les grands magasins.

Dominique Thiébaut Lemaire

Du mensonge en politique. Par Dominique Thiébaut Lemaire

Les écarts entre espérances, promesses et réalité

La politique est animée par l’espérance, par les attentes que les candidats aux fonctions dirigeantes doivent s’engager à satisfaire pour être élus. Aux espérances des uns répondent plus ou moins sincèrement les promesses des autres.

L’action politique doit aussi prendre en compte la réalité, celle qui lui résiste, la force des choses, « ce qui ne dépend pas de nous » par opposition à « ce qui dépend de nous », pour reprendre une distinction chère aux philosophes (les Stoïciens, ou Descartes, par exemple). Mais il faut avoir cherché préalablement  à bien comprendre sur quoi nous avons prise.

Le mensonge réside dans les écarts entre l’espérance, les promesses et la réalité.
Promettre l’impossible, c’est mentir. Malheureusement, ce mensonge ne déplaît pas, on s’imagine qu’il a de la grandeur : Impossible n’est pas français, dit-on ; soyez  réalistes, demandez l’impossible, a-t-on dit en mai 68.

L’espérance et les promesses

L’espérance est considérée par le christianisme comme l’une des trois vertus théologales. Elle est fortement présente aussi dans le communisme et le socialisme, fondés sur l’espoir d’un monde meilleur. Mais Descartes, dans Les Passions de l’âme, écrit justement qu’elle est une passion avant d’être une vertu. En tant que passion, elle peut être mensongère. Elle naît la plupart du temps du désir plutôt que de la raison. Elle naît aussi de la joie que l’on attend. Or, comme l’a noté le philosophe, les passions qui naissent de la joie sont plus difficiles à maîtriser que celles qui naissent de la tristesse.

Face à l’espérance, il arrive souvent que, selon une formule cynique tirée de l’expérience, « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent ». On peut distinguer deux sortes de fausses promesses : celles dont le prometteur s’aperçoit ensuite qu’elles ne sont pas tenables, et celles qu’il sait d’emblée ne pouvoir tenir, mensonge délibéré. Cela dit, la distinction entre le mensonge d’une part, l’ignorance ou la bêtise d’autre part, est souvent floue. Ainsi, il peut être facile d’invoquer l’ignorance pour s’exonérer de l’accusation de mensonge. Pour éviter ce travers, mieux vaut essayer de choisir (en refusant que ce soit un vœu pieux) des hommes politiques ayant suffisamment de raison, c’est-à-dire d’intelligence et de savoir.

La force des choses

Certains pensent que l’ordre existant est l’exact reflet de la force des choses, et que, pour reprendre une expression aujourd’hui répandue, « il n’y a pas d’alternative ».
D’autres pensent qu’il faut revenir à un état antérieur plus « naturel », et dénomment réformes (parce que ce mot est toujours pris aujourd’hui dans un sens positif) des programmes et des actions régressives.
D’autres encore considèrent qu’il faut nécessairement aller de l’avant sans arrêt et que, grâce au « progrès », la force des choses n’existe plus. Les avancées des sciences et des techniques tendent à les persuader que presque tout dépend ou dépendra de nous.
Ces trois attitudes simplistes, plaquées a priori sur une réalité complexe, continuent à séduire parce qu’elles font partie du « prêt à penser » qui évite l’effort de réfléchir. Elles sont toutes les trois des sources d’erreur et de tromperie.

Autre source d’erreur et de tromperie communément répandue : croire et faire croire que la vérité et le bien vers lesquels nous devons tendre nous sont révélés par ce que font les autres, c’est-à-dire, dans notre monde, grâce à ce qu’on appelle en franglais le « benchmarking », c’est-à-dire en l’occurrence les comparaisons par rapport aux moyennes internationales.
Or celles-ci ne sont pas assez fines pour permettre de comparer vraiment ce qui est comparable. Ceux qui utilisent ces données – hommes politiques, experts plus ou moins médiatiques ou politisés – trompent leur public en feignant d’en maîtriser la signification. Ils n’ont généralement pas une idée assez précise des réalités étrangères, et de toutes les précautions à prendre pour apprécier avec justesse la portée des chiffres invoqués. Bref, comparaison n’est pas raison.
Aux effets de l’ignorance s’ajoutent dans ce « comparatisme » les effets de la rivalité, de la compétition, de la surenchère, et même de l’envie. Il existe une propension à croire que l’autre est toujours mieux loti que soi, et qu’il faut le suivre pour l’égaler ou le dépasser, alors qu’il serait préférable de penser à se dépasser soi-même.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les chiffres des statistiques et des sondages

Elle est parfois pipeau jouant un air de fifre
En sorte qu’on sait mal ce qu’elle signifie
Partout la statistique à nos oreilles siffle
Et ses dénombrements trompeusement précis
Nous soûlent tous les jours plus qu’ils ne nous enivrent
En nous étourdissant de données infinies

Celui qui veut comprendre est à la peine il souffre
Il aime la justesse or elle se dissout
Dans les marges d’erreur le réel se camoufle
On sonde l’opinion sur des sujets trop mous
Pour la science dure et cet écart entrouvre
Un hiatus où le vrai se perd au fond du trou

Nous vivons dans un siècle envahi par les chiffres
Embrouillant la pensée des humains réfléchis
Quand pour s’en distancier l’esprit douteur persifle
Il voit le professeur le politique aussi
Le journaliste idem désireux de les suivre
Entrer dans le manège et boucler le circuit

Le sceptique aperçoit comme un début de gouffre
Entre la vérité dont il garde le goût
Et les trucs sondagiers qu’on avoue dans un souffle
Il se demande alors ce qu’il y a dessous
Ce que les taux ratios pourcentages recouvrent
Et pour l’entendement quel en sera le coût

 

 

Les chiffres ont avec la vérité un rapport double : tantôt ils la révèlent, tantôt ils la dissimulent. Le premier de ces aspects est celui que l’on retient en général, mais c’est le second qui nous occupe ici. Les chiffres sont trompeurs dans la mesure même où ils semblent être une garantie de précision et d’exactitude mathématiques, alors que l’apparence de sérieux est un moyen de dissimuler plus facilement leur caractère erroné. On se pose trop rarement la question de leurs sources et de leur fabrication. On part du présupposé que les insuffisances ou les faussetés initiales affectant les données de base et leur collecte peuvent être compensées, rectifiées par un traitement scientifique a posteriori. Dans le domaine de l’opinion, des médias d’opinion, des sondages d’opinion, on feint de croire que lorsque dans une enquête on interroge une personne, celle-ci exprime sans ignorance ni mensonge une vérité à laquelle l’enquêteur peut accorder foi. Les marges d’erreur n’intéressent pas grand monde, pas plus que les méthodes de redressement qui consistent en fait, qu’on l’avoue ou non, à manipuler les données dites « brutes ». En France, les « statistiques ethniques » ne sont pas autorisées, mais on entend sans cesse des discours dont les auteurs raisonnent comme s’ils pouvaient dire des choses indéniables à partir de chiffres en principe inexistants. On décompte les immigrés clandestins en faisant comme si « clandestin » ne signifiait pas secret, caché. Lorsque, de manière apparemment vertueuse, les sources sont mentionnées, il arrive qu’elles se réfèrent à d’autres sources dans une chaîne de renvois aboutissant à des chiffres sortis de nulle part.

P.-S. Ce poème accompagné de son texte en prose a été écrit et publié avant que ne soient connus les résultats de l’élection présidentielle américaine du 8 novembre 2016. Ces résultats, comme on le sait, ont fait mentir les sondages et autres prévisions médiatiques.

Dominique Thiébaut Lemaire

DE JOUR EN JOUR, quatrième recueil poétique de Dominique Thiébaut Lemaire

 

Dejouren jour.Diapositive

Illustration de la couverture : gravure de Sergio Birga

 

Le premier poème de ce recueil publié fin décembre 2015 est un sonnet sur le présent apparemment éphémère provoquant en nous des résonances et des échos persistants, dont la fréquente tristesse est quelquefois éclipsée par la joie :

L’éphémère présent les nouvelles du jour
Les grands évènements les drames qui se jouent
Les tragicomédies l’info de circonstance
Qui suscite pourtant des échos persistants

L’incident l’accident qui peut soudain surgir
Et dont le sens échappe à la théologie
Les faits les plus divers le scandale en tout genre
Les abus de la chair du pouvoir de l’argent

Cette actualité qui semble passagère
Que la haute pensée de l’absolu rejette
Fournit à ce recueil ses différents sujets

Elle nourrit le rire ainsi que la tristesse
Dont les prolongements résonnent dans nos têtes
Mais parfois l’affliction devant la joie se tait

Ce poème sert de prologue au recueil, en compagnie du sonnet ci-dessous qui se trouve en tête des Regrets de Du Bellay :

Je ne veux point fouiller au sein de la nature,
Je ne veux point chercher l’esprit de l’univers,
Je ne veux point sonder les abîmes couverts,
Ni dessiner du ciel la belle architecture.

Je ne peins mes tableaux de si riche peinture,
Et si hauts arguments ne recherche à mes vers :
Mais suivant de ce lieu les accidents divers,
Soit de bien, soit de mal, j’écris à l’aventure.

Je me plains à mes vers, si j’ai quelque regret,
Je me ris avec eux, je leur dis mon secret,
Comme étant de mon cœur les plus sûrs secrétaires.

Aussi ne veux-je tant les peigner et friser,
Et de plus braves noms ne les veux déguiser,
Que de papiers journaux, ou bien de commentaires.

Le dernier poème du recueil est un rondeau qui évoque la gravure de Sergio Birga en couverture :

A mon bureau parviennent des échos
Rumeurs du monde ainsi que bruits locaux
Graves parfois mais souvent superflus
Tandis que l’ombre à la fenêtre afflue

Sur mon écran voici que vient d’enfler
L’info du jour faite pour nous gifler
A mon bureau parviennent des échos
Rumeurs du monde ainsi que bruits locaux

Pour tempérer ces voix et ces reflets
Prenant la tête ou même inamicaux
Pour apaiser une envie de pamphlet
J’écris j’essaie de rendre musicaux
Rumeurs du monde ainsi que bruits locaux

 

Couverturet V

 

« Ecrite à l’aventure, comme le dit Du Bellay cité dans le prologue du recueil, cette chronique devient une aventure où se croisent les fils de plusieurs temps : le temps cyclique et souvent apaisant des fêtes, des solstices et des équinoxes ; le temps linéaire de l’enfant qui naît et grandit sous le regard de ceux qui l’aiment ; le temps de rupture, heureux ou malheureux, naissance, départ à la retraite, attentats terroristes, quand après n’est plus pareil qu’avant ; le temps toujours actuel des grands écrivains du passé ; le temps de l’inquiétude devant Chronos dévorateur. Telle est la trame de ce recueil qui va de jour en jour. »
Maryvonne Lemaire

Bob Dylan, prix Nobel de littérature 2016

Le prix Nobel de littérature 2016 a été attribué au chanteur-poète américain Bob Dylan, si reconnaissable par sa voix (voix « de nez » comme on dit voix de gorge) qui s’accorde avec les sons de l’harmonica et de la guitare ; et par ses textes et sa musique aux accents à la fois directs et harmonieux, durs et mélancoliques. Ce prix Nobel suscite de vifs commentaires, les uns laudatifs (voir par exemple l’article suivant : pourquoi selon nous, Bob Dylan méritait ce prix), les autres désapprobateurs. Il ne semble pas que l’on mette en doute la qualité de ces chansons, mais plutôt la légitimité de leur classement comme oeuvre littéraire. La question s’est posée depuis longtemps dans la littérature française après les troubadours et les trouvères, au moins depuis l’époque de Guillaume de Machaut et d’Eustache Deschamps au Moyen Age (voir le billet de Libres Feuillets intitulé :Poésie et musique au XIVe siècle, daté du 31 Mars 2016). Victor Hugo a prononcé à ce sujet un jugement trop catégorique pour être juste, recueilli dans Tas de pierres : « Rien ne m’agace comme l’acharnement de mettre de beaux vers en musique. Parce que les musiciens ont un art inachevé, ils ont la rage de vouloir achever la poésie, qui est un art complet. » La poésie s’est largement détachée de la musique vocale et instrumentale, mais pourquoi exclure qu’elle s’en rapproche dans la chanson ? Elle peut tirer profit de cette rapprochement, par exemple en se libérant d’un ésotérisme compliqué (souvent rien n’est plus savant que la simplicité de l’expression), et en s’inspirant de l’art des refrains. Littérature et musique peuvent continuer à s’accorder, non pas de manière continue et systématique, mais chaque fois qu’un musicien et un poète se retrouvent sur la même longueur d’onde, ou chaque fois qu’un poète musicien réussit leur alliance ou leur alliage, ce qui semble bien être le cas de Bob Dylan.

Bob Dylan was announced as the recipient of the Nobel Prize for Literature - but then removed mention of it from his website

Bob Dylan

Plus de deux semaines après l’annonce de son prix, le chanteur s’est enfin exprimé dans un entretien publié le 29 octobre 2016 par le journal britannique The Telegraph. Revenant sur sa surprise lors de cette annonce, il a redit son étonnement : c’est Incroyable, ahurissant, qui peut même rêver de ça ?. Sara Danius, la secrétaire permanente de l’académie suédoise, ayant évoqué à son sujet les poètes de la Grèce antique, tels que Homère et Sapho, dont les textes devaient être souvent accompagnés de musique, il a répondu (« with a certain hesitation », écrit Edna Gundersen, auteur de l’article du Telegraph) : “Je suppose qu’en un sens, certaines de mes chansons comme Blind Willie, The Ballad of Hollis BrownJoey, A Hard Rain, Hurricane et quelques autres peuvent être qualifiées d’homériques”. A la cérémonie de remise des prix Nobel qui aura lieu le 10 décembre à Stockholm, Bob Dylan sera a priori présent “si c’est possible”…

Libres Feuillets

PRESENTATION DU PRIX NOBEL DE LITTERATURE 2016
PAR L’ACADEMIE SUEDOISE

Communiqué de presse
Daté du 13 octobre 2016

Le prix Nobel de littérature pour l’année 2016 est attribué à Bob Dylan « pour avoir créé, dans le cadre de la grande tradition de la chanson américaine, de nouveaux modes d’expression poétique ».

Notice biographique

Bob Dylan est né le 24 mai 1941 à Duluth au Minnesota. Il grandit dans une famille d’origine juive de la classe moyenne dans la ville de Hibbing. À l’adolescence il joue dans différents orchestres tout en approfondissant son intérêt pour la musique, surtout la musique folk américaine et le blues. Le chanteur de folk, Woody Guthrie, est un de ses modèles. Il est aussi influencé par les écrivains de la génération beatnik, un peu plus ancienne, et par les poètes du modernisme littéraire.

Dylan déménage à New York en 1961 où il commence à se produire dans des clubs et des cafés de Greenwich Village. Il rencontre le producteur de disque John Hammond et un contrat est signé. Il débute en 1962 avec l’album Bob Dylan. Au cours des années suivantes, il enregistre une série d’albums qui seront les plus marquants de la musique populaire, parmi eux Bringing It All Back Home et Highway 61 Revisited, tous deux sortis en 1965, ainsi que Blonde On  Blonde en 1966 et ensuite Blood on the Tracks en 1975. Sa production ne se dément pas au cours des décennies suivantes. Les albums Oh Mercy (1989), Time Out Of Mind (1997) et Modern Times (2006) sont de purs chefs d’oeuvre.

Dylan effectue des tournées remarquées en 1965 et 1966. Il est suivi par le réalisateur D.A.Pennebaker, qui documente l’envers de la scène dans ce qui sera le film novateur Dont Look Back en 1967. Dylan a enregistré un grand nombre de disques qui abordent des thèmes comme la condition sociale de l’homme, la religion, la politique et l’amour. Ses textes de chanson sont continuellement tirés en de nouvelles éditions sous le titre de Lyrics. La diversité de ses talents artistiques est remarquable, et s’exprime entre autres à travers la peinture et la rédaction de scénarios. Il a aussi joué dans des films.

En plus de son impressionnante production de disques, Dylan a publié des ouvrages expérimentaux comme Tarantula (1971, traduit en français en 1972) et la collection Writings and Drawings (1973; Écrits et dessins 1975). Il a aussi écrit l’autobiographie Chronicles (2004; Chroniques 2005), qui relate les souvenirs de ses débuts à New York et des bribes d’une vie au cœur de la culture populaire. Depuis la fin des années 1980 Dylan n’a pas cessé d’être en tournée – un projet nommé « The Never-Ending Tour ». Dylan a le statut d’une icône. Son influence sur la vie musicale contemporaine est essentielle et il continue à faire l’objet d’une littérature abondante.

LES ANNEES 1960-1966 DU CHANTEUR-POETE
PAR FREDERIC LEMAIRE

(Cet article a été publié sur ouvroir.info/Le Zinc, numéro 46, sous le titre : Bob Dylan, un récit initiatique)

Artiste aux multiples visages, Dylan a tour à tour été un receleur inspiré des trésors de la musique populaire américaine, un chanteur pamphlétaire proche du mouvement des droits civiques, un poète aux introspections symbolistes… Il a aussi représenté une aubaine pour l’industrie du disque : un « prince » qui a su transformer la folk en or. Pour rendre compte de ces différentes facettes, nous revenons ici sur les premières années de Dylan à New York et les rencontres qui ont marqué son cheminement.

Lorsque Dylan arrive à New York, à 19 ans – en 1960 – il dispose déjà d’une importante culture musicale. Pendant toute sa jeunesse, il a écouté et appris les morceaux de blues, country, folk diffusés dans les radios du Midwest.
Ces émissions représentaient une ouverture précieuse sur d’autres horizons. « Avant que la télé et les médias ne s’emparent de tout, les gens s’informaient à travers les chansons, ils les écoutaient attentivement et ça les renseignait sur ce qui se passait loin de chez eux [1] » explique Dylan dans une interview en 1997.

Dylan arrive à New York – délaissant ses études d’art à Minneapolis – pour rencontrer Woody Guthrie. Folksinger reconnu, engagé dans les luttes sociales, Guthrie est à cette époque une figure du Greenwich Village, le QG du milieu folk contestataire new-yorkais.
Bien que gravement malade, il accueille néanmoins avec intérêt ce drôle de gamin qui vient le visiter à l’hôpital ; davantage frappé par sa voix que par ses textes : « Ce gosse a vraiment de la voix. Je ne sais pas s’il réussira par ses paroles, mais il sait chanter [2] ». Pour l’aider à se former à l’écriture, il lui donne accès à ses archives, ses textes, parfois inédits.

Guthrie l’introduit dans le milieu folk new-yorkais. Dylan est curieux et apprend vite ; il s’y intègre rapidement, y approfondit sa culture musicale. Il rencontre les figures de Greenwich Village, joue dans des bars, accompagne des musiciens. Lors d’un enregistrement, il est repéré par John Hammond, dénicheur de talents pour Columbia.
Il enregistre un premier album qui sortira en 1962, qui se vendra assez mal. L’album est représentatif de son répertoire de ses premières années à New York : il comprend principalement des reprises de vieux standards folk, blues, country, et deux chansons écrites par Dylan. L’écriture de Dylan n’est pas encore au point. Sa conscience politique relève tout au plus d’une sympathie spontanée pour les thématiques contestataires des chansons de Guthrie et d’autres folksingers qu’il admire [3].

Susan Rotolo et le mouvement des droits civiques

En 1961, à l’occasion d’un concert, il fait la rencontre de Susan Rotolo, avec qui il aura une relation jusqu’en 1964. Celle-ci aura une influence considérable sur Dylan. « Suze » est issue d’une famille italienne, et ses parents sont membres du Parti communiste américain. Au moment où elle rencontre Dylan, elle milite à plein temps au sein d’une organisation au cœur des luttes pour les droits civiques : des luttes qui vont imprégner le travail artistique de Dylan.
Ainsi, le récit par Susan d’un brutal crime racial lui inspire The Death of Emmett Till. Le succès de cette chanson l’incite à poursuivre sur la voie des topical songs mêlant le format des chansons folk, ou des blues parlés, avec des évènements marquants de l’actualité sociale – dans la lignée des chansons contestataires de Woody Guthrie. Dylan considérait alors The Death of Emmett Till comme l’un de ses meilleurs textes.

Il explique dans ses mémoires : « combien de nuits je suis resté éveillé, à écrire des chansons et les montrer à Suze en lui demandant : « c’est bien ? » parce que je savais que sa mère était impliquée avec des syndicats, et elle était dans ces histoires de droits civiques bien avant moi. Comme ça je vérifiais mes chansons ». Dans le sillage de l’activisme de Suze Rotolo, Dylan fait ses armes de chanteur contestataire. Une image renforcée par sa participation à des évènements militants majeurs – encore une fois grâce à Rotolo – comme la marche sur Washington en 1963. Il y chanta notamment Only a pawn in their game, qui traite de l’assassinat du militant pour les droits civiques Madger Evers.

Susan Rotolo n’est pas seulement une militante active, elle a par ailleurs une importante culture littéraire et artistique. Elle introduit Dylan aux œuvres de Brecht, Artaud, Verlaine, Rimbaud, ainsi qu’à d’autres auteurs plus contemporains, à la peinture, ou au cinéma de la nouvelle Vague [4]… Dylan se nourrit de toutes ces sources d’inspiration. Il reconnaîtra son influence décisive sur son style d’écriture. Susan Rotolo parlera quant à elle d’une influence réciproque : « Les gens disent que j’ai eu de l’influence sur lui. Mais nous nous influencions mutuellement. Nous filtrions réciproquement nos intérêts propres : lui la musique, moi, mes livres [5]. »

Pour Susan Rotolo, Dylan correspond moins au mythe du créateur inspiré et solitaire, qu’à l’image d’un « passeur » – un passeur hors du commun : « Il avait cette capacité incroyable à s’intéresser et à s’imprégner de tout – quelque chose de l’ordre du génie. Une capacité à saisir l’air du temps. Le synthétiser. Le rendre en paroles, en musique [6] ».

Al Grossman, le « spin doctor »

Après avoir signé ses deux premiers albums chez Columbia, Dylan choisit de prendre Al Grossman pour manager. Celui-ci le convainc de rompre avec John Hammond et de signer chez Warner. Al Grossman est le genre de manager à la réputation sulfureuse, dans la lignée du Colonel Tom Parker – le manager d’Elvis [7]. Sorte de « spin doctor », très intuitif en termes de relations publiques, Grossman est un homme intelligent, dévoué au succès commercial de ses clients… et avide de royalties.

Au moment où Dylan signe avec Grossman, en juin 1962, le manager est à la fois très impliqué dans le milieu de la folk (il est le co-fondateur du Newport Folk Festival et le manager de nombreux musiciens), reconnu pour son travail de manager mais décrié pour ses méthodes parfois brutales et son obsession du succès commercial.

Grossman se vantait de défendre ses clients avec force et de leur rapporter plus de revenus que « les gentils managers amateurs de Greenwich Village [8] ». De telles aspirations ne faisaient évidemment pas l’unanimité parmi les activistes du Folk revival, l’engagement politique et les stratégies commerciales ne faisant pas vraiment bon ménage. Mais le manager était aussi réputé pour défendre… ses propres intérêts, comme le montre cette anecdote : peu après avoir signé avec Dylan, Grossman négocia le transfert de ses droits de publication de Duchess Music à Witmark Music (filiale de la Warner), avec qui Grossman avait négocié en secret 50 % des droits pour les artistes qu’il parvenait à faire signer avec la maison d’édition.

S’il s’intéresse au mouvement folk et à ses protest songs, c’est avant tout pour le potentiel commercial qu’il y pressentait : « Le public américain est comme la belle au bois dormant, qui attend le baiser du prince de la Folk [9] » expliquait Grossman au New York Times, lors de la première édition du Newport Folk Festival. Son prince, il va le trouver en la personne de Bob Dylan ; le succès de « Blowing in the wind » va l’en persuader. Cette chanson – que Dylan avoue peu estimer par ailleurs – connaît d’abord le succès dans le milieu folk contestataire [10].

Grossman contribue à en faire un « hit » commercial : flairant la chanson à succès, il en suscite d’innombrables reprises [11], commandées aux artistes du catalogue de la Warner – qui dispose désormais, grâce à Grossman, des droits sur la chanson. Parmi le nombre incalculable de singles de la chanson, celui de Peter, Paul and Mary (un groupe par ailleurs constitué de toute pièce par Al Grossman) connaîtra un succès mondial. Un succès qui contribuera à construire l’image de Dylan comme icône du chansonnier folk contestataire dans le grand public. Un statut que tout bon manager sait monnayer en pièces sonnantes et trébuchantes…

Grossman a ses entrées dans la scène folk, il fait jouer aux bons endroits, aux bons moments pour lui garantir une renommée grandissante dans le milieu de la folk et au-delà. Dylan est ainsi invité à se produire au Newport Folk Festival d’août 1963, trois mois après la sortie de son album Freeweelhin’ Bob Dylan et alors que les ventes du single de « Blowin’ in the wind » sont au plus haut. Il apparaît deux fois sur scène avec Joan Baez, elle-même au sommet de sa gloire. Le succès de « Blowing in the wind » et sa prestation complice avec « la reine du folk » contribue à faire exploser les ventes du Freeweelhin’ Bob Dylan.

Les portes du succès s’ouvrent grand devant Dylan. Dans le même temps, sa relation avec Susan Rotolo se détériore peu à peu. En 1964, ils se séparent finalement, et cette rupture correspond à l’évolution d’un processus, dans la carrière de Dylan.

« Which side are you on ? »

Grossman joue un rôle important dans la « mue » du jeune chanteur, qui s’éloigne du milieu et de la musique folk et rompt avec les chansons contestataires. Lors de la sortie de son album Another Side en 1964, Dylan expliquait déjà : « Il n’y aura pas de chanson protestataire dans cet album. Ces chansons, je les avais faites parce que je ne voyais personne faire ce genre de choses. Maintenant beaucoup de gens font des chansons de protestation, pointant du doigt ce qui ne va pas. Je ne veux plus écrire pour les gens, être un porte-parole. […] Je veux que mes textes viennent de l’intérieur de moi-même [12]. »

Finies, les frusques de hillbilly, Dylan s’habille comme un dandy sur le conseil de son manager. Grossman incite Dylan à quitter définitivement son producteur John Hammond, avec qui il ne s’entend pas, pour Tom Wilson qui ne se distinguait pourtant pas particulièrement par son goût pour la folk : « Moi qui avais enregistré Coltrane, Sun Ra… je pensais que la folk, c’était pour les imbéciles. Bob Dylan jouait comme ces imbéciles, mais quand j’écoutais les paroles, j’étais époustouflé [13] » On suggère à Dylan des musiciens pour l’accompagner, batterie, basse, guitare électrique (Al Kooper, Mike Bloomfield notamment), et permettre une évolution de son style musical.

Dans la seconde partie de sa carrière, celle de la « trilogie électrique », Dylan puisera son inspiration dans son vécu, ses expériences personnelles. La « rupture » d’avec la folk est mise en scène en 1965 lors du festival de Newport, lorsque Dylan joue avec sa nouvelle formation ses nouveaux morceaux « électriques » devant le public acquis à la folk : il se fera copieusement huer par le public. Like a rolling stone symbolise ce tournant qui est ressenti par une partie du milieu folk comme une trahison.

Pour Dylan, c’est aussi une déchirure, dont il témoigne dans Desolation row, lorsqu’il évoque la réaction du public d’une partie du public qui l’accuse de traîtrise : « And everybody’s shouting : which side are you on ? » Cette controverse le suivra lors de sa tournée européenne en 1965.

En 1965 et 1966, Dylan va multiplier les tournées. Entre drogues, concerts, sollicitations des journalistes, des fans, le rythme est effréné, inhumain. Les dates s’enchaînent. Les amphétamines aident à tenir. Grossman s’assure que son client ne manque de rien… Au cours des concerts, Dylan se fait souvent huer lors de ses sets « électriques ». Fin 1965, il est épuisé après sa tournée européenne. Il finira par mettre en scène son évasion de la prison dorée du succès : en 1966, il prétexte un accident de moto pour se mettre en retrait.

Cet accident (qu’il ait vraiment eu lieu ou non) revêt une portée symbolique ; il marque la « mort » de Bob Dylan version Al Grossman. Peu de temps après l’accident, Dylan rompt son contrat avec son manager. Revenant sur la rupture avec son premier manager, Dylan explique : « Truth was that I wanted to get out of the rat race [14] » (« en vérité j’en avais assez d’être comme un hamster qui court dans une cage »). C’est, pour Dylan, le commencement d’une nouvelle étape de sa carrière, désormais comme « franc-tireur » de l’industrie du disque.

Notes

[1http://www.lesinrocks.com/actualite…

[2] Anthony Scaduto, Bob Dylan, Helter Skelter Publishing, 1er juin 2001, 5e éd. (1re éd. 1972), 350p, p. 97

[3http://www.rollingstone.com/music/n…

[4http://www.guardian.co.uk/music/201…

[5] Woliver, Hoot ! A 25-Year History of the Greenwich Village Music Scene, pp. 75–76.

[6] Woliver, Hoot ! A 25-Year History of the Greenwich Village Music Scene, pp. 75–76.

[7] La comparaison vient de Dylan : http://www.lesinrocks.com/actualite…

[8] Propos rapportés dans : Gray, Michael (2006), The Bob Dylan Encyclopedia, Continuum International, ISBN 0-8264-6933-7

[9] « The American public is like Sleeping Beauty, waiting to be kissed awake by the prince of Folk music. » Shelton, No Direction Home, p.88

[10] Avec, notamment, sa parution en avril 1962 dans Broadside Magazine

[11] Parmi les reprises de Blowing in the wind dans les 60’s, on compte celles de The Hollies, Chet Atkins, Odetta, Dolly Parton, Judy Collins, The Kingston Trio, Marianne Faithfull, Jackie DeShannon, The Seekers, Sam Cooke, Etta James, Duke Ellington, Neil Young, the Doodletown Pipers, Marlene Dietrich, Bobby Darin, Bruce Springsteen, Elvis Presley, Sielun Veljet, Stevie Wonder, John Fogerty, Joan Baez…

[12] The Crackin’, Shakin’ Breakin’ Sounds, Nat Hentoff, 24/10/1964. (Jonathan Cott, Bob Dylan : The Essential Interview, p. 16)

[13] Propos rapportés dans : Heylin, Clinton (2000), Bob Dylan : Behind the Shades Revisited, Perennial Currents, ISBN 0-06-052569-X, retrieved 2011-01-08

[14http://exploremusic.com/show/july-2…

 

Billet : la Commission européenne et la ploutocratie

 

La Commission qui réside à Bruxelles
Remplit sa tâche avec un vrai succès
Pour le profit des lobbys lucratifs
Les gens pour elle ont peu de sympathie
« Ploutocratie » résume son portrait
Le capital est sa grande patrie

Son président a trouvé très facile
De pantoufler sans crainte ni souci
Pas de scrupule en partant qui l’étouffe
Ni même gêne avec légère toux
Mais un dédain des effets désastreux
Le capital est sa grande patrie

Le bien public devient ainsi vassal
Du fric régnant sur le peuple forçat
Dans les fauteuils s’installent des tartuffes
L’hypocrisie est leur seule vertu
La Commission n’est d’aucune contrée
Le capital est sa grande patrie

Son nouveau chef suivra les mêmes traces
Auparavant premier ministre ultra
D’un faux Etat dont la finance triche
Le capital est sa grande patrie

 

Le pantouflage de José Manuel Barroso passe mal. Ancien maoïste ayant rejoint la droite libérale, ancien premier ministre portugais, il a été président (2004-2014) d’une Commission européenne dont les thèmes de prédilection sont la libre circulation et la libre concurrence. Avant sa présidence, il s’était fait connaître pour avoir organisé avec George Bush et Tony Blair le sommet des Açores à la veille de l’invasion de l’Irak.  Il met à présent son carnet d’adresses au service de la banque américaine Goldman Sachs qui a contribué par ses pratiques à la crise économique mondiale de 2008 et au naufrage de la Grèce. La nouvelle recrue sera chargée de gérer depuis Londres les conséquences du Brexit : éventuellement contre Bruxelles ? Une pétition de protestation signée par 150 000 internautes a été remise au successeur de Barroso, Jean-Claude Juncker. Elle a été initiée par des fonctionnaires de la Commission (article du journal Le Monde daté des 16-17 octobre 2016). Ce fait rend invraisemblable le titre cet article, titre qui reproche à M. Barroso d’avoir laissé la technostructure lui imposer ses vues. Drôle de monde où les fonctionnaires se retourneraient donc contre qui est censé leur avoir laissé la bride sur le cou ! Notons l’étrange discrétion de cet article au sujet de Jean-Claude Juncker, qui a fait pire que son prédécesseur : resté des années durant à la tête du Luxembourg dont il a fortement renforcé le caractère de paradis fiscal, il a nui ainsi à tous les efforts de moralisation financière en Europe. Parlons aussi des anciens commissaires de l’ère Barroso, Viviane Reding, par exemple, ancienne commissaire à la justice, aux droits fondamentaux et à la citoyenneté, de 2009 à 2014. Si prompte naguère à donner à la France des leçons de morale politique (en matière d’immigration), elle s’est recasée dans plusieurs conseils d’administration privés en se montrant au moins aussi « pantouflarde » que son ancien patron.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les nus antiques, idéalisme, réalisme et liberté

 

Lisses parfaitement dans leur nudité glabre
En marbre de Paros avivant leur éclat
Ces statues magnifient le corps et le célèbrent
On ne peut les voyant dire d’elles c’est laid

Douées de proportions produites par les nombres
Harmonie d’où provient leur durable renom
Aphrodite accroupie ou Vénus qui se cambre
Elles ne sont en rien danseuses de cancan

Ce n’est pas d’aujourd’hui que les femmes s’épilent
Et le sculpteur jadis éliminait leurs poils
Pour créer des beautés dignes d’une acropole

Hercule quant à lui montre ses testicules
De grosseur inégale au naturel tels quels
Sous la toison pubienne et le pénis tranquille

 

Dans ce monde où la pruderie religieuse est de retour, les statues gréco-romaines semblent militer pour la liberté du corps. Mais si les statues des déesses de l’antiquité sont nues, elles ne sont pas « à poil ». Elles montrent des aisselles et des pubis toujours lisses et polis. Les femmes de cette époque, à l’opposé des hommes, préféraient éliminer leur pilosité, en utilisant pour ce faire le rasoir, les produits dépilatoires, et même la flamme. Aristophane les fait parler sur ce sujet : « Tu ne le verras pas couvert de poils, mais épilé à la lampe »  (Lysistrata, 824-828), dit l’une d’elles à propos de son sexe, son « sakandros », littéralement son « sac pour l’homme » ; une autre fait l’éloge de la lampe : « Seule tu éclaires les secrets recoins de nos cuisses, flambant le poil qui y fleurit » (L’Assemblée des femmes, 12-14). A l’opposé, les statues masculines de la même époque conservent leur pilosité pubienne. Un article du journal Le Monde du 29 août 2016 intitulé « De l’asymétrie chez les valseuses » nous informe que dans son Histoire de l’art de l’antiquité, datant de 1764, l’historien et archéologue allemand Winckelmann a noté : « Les parties naturelles ont aussi leurs beautés particulières dans les figures antiques. En ce qui concerne les testicules, le gauche est toujours plus gros que le droit, ainsi qu’on l’a remarqué dans la nature. » Ce fait a été confirmé par une étude publiée en 1976 par la revue scientifique Nature, sous la signature d’un médecin britannique, Chris McManus, qui a étudié une centaine de statues dans les musées. Il s’avère que les sculpteurs de l’antiquité taillaient effectivement le testicule gauche plus bas et plus gros. Cela dit, une étude hongkongaise publiée en 1960 dans le Journal of Anatomy, fondée sur l’examen de 500 hommes, a conclu que si le testicule de droite est (au moins deux fois sur trois) plus haut chez les droitiers, cette proportion s’inverse chez les gauchers. Bref, le sujet relève de la science !

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : troisième anniversaire

Avec un pistolet qui crache inoffensif
De l’eau pour arroser des feuillaisons roussies
L’enfant donnant à boire aux plantes qui ont soif
désaltère les fleurs aux pétales de soie

Buzz L’Eclair est sorti de son aéronef
Pour fêter les trois ans de Sacha garçonnet
Autre cadeau reçu la tenue de triomphe
Que revêt Spiderman volant mieux qu’un avion

Mais le plus beau présent qui s’offre à l’esprit neuf
de Sacha c’est la vie qu’il découvre sans pause
Toujours en mouvement sans vouloir de repos

Côté jardin ou plage ou côté roches creuses
Piscines pour crevette et pour crabes nombreux
Son émerveillement me suggère ces strophes

 

A trois ans, on parle de mieux en mieux. On suit la logique de la langue, en disant « je vas » comme « tu vas », ou encore « ma épée », comme le voudrait normalement le féminin, au lieu de « mon épée » comme disent les adultes. Au bord de la mer, on craint les bernard-l’hermite, modèles réduits qui courent sur le sable avec une coquille d’emprunt sur le dos, abri sous lequel on voit s’agiter les pinces ; on compare les trous d’eau dans les rochers à des piscines pour les crustacés, et on constate que les crevettes y sont beaucoup plus petites que celles que l’on vend « au magasin ». Au jardin, on remplit avec du gravier le camion-benne en plastique, et quand Mamyvonne, l’instant d’après, parle de gravillon, on prétend corriger le mot qu’elle emploie, avant de comprendre, tout étonné, que deux mots différents peuvent dire à peu près la même chose. On aime depuis longtemps les dessins animés (qu’on appelait naguère des « només »), en particulier celui où les voitures vous regardent avec de grands yeux. On aime aussi les super-héros qui combattent les méchants dans les airs. Mais dans le vrai ciel le mouvement et le vacarme d’un hélicoptère qui passe le long de la côte ne sont pas moins intéressants.

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le massacre du 14 juillet à Nice

Ils n’avaient pas prévu disent-ils qu’une foule
Puisse être percutée par un lourd camion fou
Conduit dans un accès de haine triomphale
Par un furieux qu’on croit suppôt du califat
Nos serviteurs d’Etat sont pris au dépourvu
Prédisant un coup dur ils ne l’ont pas prévu

La foule était venue pour le feu d’artifice
Elle avait envahi sans que nul se méfie
L’avenue promenade et s’offrait en confiance
Au danger devenu tout à coup terrifiant
Nos serviteurs d’Etat sont pris au dépourvu
Prédisant un coup dur ils ne l’ont pas prévu

Il fallait avant tout ne pas gâcher la fête
Ne pas dramatiser le risque d’un méfait
Par trop de précautions telle a été la faute
Qui pèsera sur ceux qui ont raisonné faux
Nos serviteurs d’Etat sont pris au dépourvu
Prédisant un coup dur ils ne l’ont pas prévu

Ils ont beau répéter paroles subterfuges
Qu’on ne pouvait mieux faire et qu’ils en sont confus
Sauront-ils apaiser l’inquiétude profonde
L’insouciance est en berne et l’on atteint le fond
Nos serviteurs d’Etat sont pris au dépourvu
Prédisant un coup dur ils ne l’ont pas prévu

 

 

Ce nouveau massacre suscite cette fois de la colère non seulement contre son ou ses auteurs, mais aussi contre la légèreté des pouvoirs publics. Dans un climat de danger durable reconnu par le gouvernement lui-même, au moment où se déployait et en mettait plein la vue, dans l’esthétisme et l’excès complaisants, un feu d’artifice parisien mobilisant des forces de sécurité importantes, celui de Nice était à peine protégé, par des effectifs très insuffisants, équipés de quelques armes de poing, et par des barrages routiers déficients. Sur la « Promenade des Anglais », ces barrages ont offert un boulevard à un camion de 19 tonnes accélérant sans obstacle pour foncer dans la foule et faire 84 morts et 202 blessés. Ce « modus operandi », expression que répètent désormais à l’envi les journalistes, est bien connu depuis longtemps, et il est expressément préconisé par la propagande des tueurs, ce qui n’a pas empêché le discours médiatique de nous seriner que nous serions confrontés à des méthodes terroristes inédites. Pour revenir à Nice, le ministre de l’intérieur nous a expliqué que le camion, conduit par un Tunisien présumé islamiste, a pris de court les policiers en passant tout simplement par le trottoir pour contourner le barrage. Comme s’il s’agissait d’une excuse, alors qu’il s’agit objectivement d’une critique majeure mettant en évidence l’insuffisance du dispositif de protection.

Dans le même sens que ce qui est dit ci-dessus, voir sur internet l’enquête du journal Libération intitulée : « Sécurité à Nice. 370 mètres de questions », et « Attentat de Nice: la réponse de Libération à Bernard Cazeneuve », enquête publiée les 20 et 21 juillet 2016, postérieurement au présent article.
Quant au nombre des victimes décédées, il est passé de 84 à 86 en août.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Brexit

Amarrage largué par un référendum
Les Anglais ont voté mais non comme un seul homme
Contre le continent son kaléidoscope
Scruté dans leur lunette ou même au télescope
En reprenant conscience à l’heure du réveil
Ils se sont écriés sans connaître Corneille
« Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
« Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau »

Marchands et financiers boursiers de Londinium
(C’est ainsi qu’on nommait Londres du temps de Rome)
Et l’Ecosse comme eux dans un désir d’Europe
Voudraient garder le lien mais le reste a dit stop
Le reste a dit courage il faut avoir des couilles
Quitter la compagnie des mangeurs de grenouilles
Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau

Après avoir cherché le profit maximum
Dans l’union de pays valant mieux que leur somme
Ils quittent cet ensemble où sans cesse on écope
Que des Germains bornés dirigent vers un flop
Et dont on ne sait plus qui tient le gouvernail
Ils se sont exclamés mieux vaut que l’on s’en aille
Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau

 

 

Le 23 juin 2016 les Britanniques ont voté par référendum pour la sortie du Royaume-Uni hors de l’Union européenne (à une majorité de 51,9 %, face à une forte minorité londonienne et écossaise), une sécession appelée Brexit, contraction des mots « Britain » et « exit », de même qu’il a été question précédemment d’un « Grexit » pour la Grèce. En ce qui concerne l’analyse des votes par tranches d’âge, les chiffres ne sont pas fiables (voir à ce sujet l’article du journal Le Monde daté des 24-28 juin). L’opposition à l’intégration européenne a été accentuée par la crise économique y compris celle de l’euro, puis par la crise des migrants cherchant refuge en Europe. Le débat a porté sur la question de savoir dans quelle situation le Royaume-Uni aurait le plus à gagner : à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Union européenne ? Les Anglais ont eu, une fois de plus, un double comportement, caractérisé à la fois par une volonté d’indépendance courageuse, et par une tendance au marchandage de boutiquiers, « illustrée » en son temps par Margaret Thatcher. Après leur acte de courage du 23 juin 2016 – intelligent ou non, l’avenir le dira -, la tendance au marchandage s’est aussitôt manifestée : d’une part, ils ont signifié à l’Europe continentale, très pressée de clarifier la situation, leur intention de prendre tout leur temps pour la mise en œuvre d’un Brexit avantageux ; d’autre part ils ont laissé entendre qu’après leur période d’appartenance à l’Union européenne, où ils avaient le pied droit dedans et le pied gauche dehors, ils pourraient peut-être se limiter à changer de pied. On ne sait donc pas encore si la conclusion définitive de cette affaire (tragédie ou tragicomédie ?) sera celle de ces vers de Corneille cités par Littré dans son dictionnaire : « Sur les noires couleurs d’un si triste tableau, / Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau » (Rodogune, II, 3).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : l’amour du livre et des bibliothèques

Ami tu vois l’égarement d’un monde
Poussé toujours par de nouveaux démons
L’amour du livre et des bibliothèques
Sage ferveur n’est plus ce qu’il était

Dans le regret que la numismatique
N’éveille plus passion ni sympathie
Ami tu vois l’égarement d’un monde
Poussé toujours par de nouveaux démons

Cédant la place aux joueurs de pétanque
Les érudits n’ont-ils pas fait leur temps
Les fins lettrés ne sont plus à la mode
Tout est régi par l’offre et la demande
Ami tu vois l’égarement du monde

 

 

Un ami que nous connaissons depuis la khâgne de Strasbourg, longtemps professeur à l’université de Bordeaux, nous a envoyé récemment des nouvelles de lui-même et de ses activités. « La Société des bibliophiles de Guyenne, écrit-il, éditrice de la Revue française d’histoire du livre, est descendue en 150 ans de 400 à 43 adhérents, dont 14 présents. L’Estampe d’Aquitaine vient de tenir son assemblée générale avec deux présents. Le cours d’initiation à la numismatique que j’ai organisé avait un seul auditeur, une prof d’histoire retraitée. Le cercle numismatique Bertrand Andrieu est passé de 24 à 4 membres. L’adjoint aux affaires culturelles… a proposé à la société linnéenne qui remonte au XVIIIe siècle de jeter sa bibliothèque à la benne pour faire place à une bibliothèque enfantine… Où va le monde ? »

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le remplacement de l’humain par l’automate

La machine à billets de l’agence bancaire
Avale votre carte et vous crache un ticket
« Carte non retirée » prise en otage car
Vous avez trop tardé début d’un long tracas

Vous allez vivre alors l’émotion que procure
Un douloureux effort impatiemment vécu
Pour qu’on vous restitue après plainte et recours
La somme débitée qui semble un mauvais coup

L’automate dit-on jamais ne réalise
Aucun décaissement machine scrupuleuse
Quand le client n’a pas repris sa carte bleue

Pourtant vous constatez malgré tout qu’il vous lèse
Et qu’il paraît faillible au point même qu’il ose
Comme un vulgaire humain tricherie et culot

 

 

Les automates combinant informatique et mécanique ont largement supplanté l’humain dans la vie quotidienne, pour la délivrance des titres de transport (train, métro, tram…), pour le passage aux péages d’autoroute, pour la distribution des billets de banque assurée par les DAB (distributeurs automatiques de billets), etc. Ils effectuent désormais la tâche de divers préposés, poinçonneurs, guichetiers, et même contrôleurs, mais la substitution n’est pas totale, car une partie du travail a été reportée sur le client ou l’usager prié de contribuer activement aux opérations par lesquelles son compte bancaire est débité. Le caractère automatique de la machine fait croire à tort à son infaillibilité, ce qui ne facilite pas la résolution des conflits en cas de réclamation, car les entreprises prestataires de service ont tendance à croire d’emblée que c’est le client humain qui se trompe et qui a tort. Il faudrait parler aussi de la fraude et des fraudeurs face auxquels l’automate est assez démuni, mais les entreprises s’en soucient modérément dans la mesure où elles ont la possibilité d’en répercuter le coût sur le client captif en majorant le prix de la prestation.

Dominique Thiébaut Lemaire

Camus et Descartes. Par Dominique Thiébaut Lemaire

A Maryvonne qui m’a offert à la fin des années 1960 L’Eté de Camus, l’un de ses livres préférés.

Descartes est important pour Camus :
–  d’une part en raison du choix qu’il a fait de s’exiler dans la « solitude peuplée » d’une ville du nord, Amsterdam (représentant dans le monde de Camus le pôle brumeux – mais riche de culture – d’un grand paysage intérieur dont l’autre pôle serait l’Algérie lumineuse et en particulier Tipasa dans la région d’Alger),
–  d’autre part en raison de la démarche cartésienne qui se fonde sur le doute radical pour arriver à la certitude qu’en doutant je suis (démarche à laquelle Camus identifie dans une certaine mesure la sienne, partie de l’absurde pour parvenir à la révolte).
Camus a bien vu que, comme lui, Descartes, tout rationaliste qu’il fût, avait en lui un poète, qui avoue dans la première partie du Discours de la méthode : « J’étais amoureux de la poésie ».

Les références aux textes de Camus, cités ci-dessous pour illustrer ce qui vient d’être dit succinctement, renvoient à l’édition en deux tomes de la Bibliothèque de La Pléiade (Gallimard) : tome I (1984) : théâtre, récits nouvelles, et tome II (1984) : Essais.

« Descartes, ayant à méditer, choisit son désert : la ville la plus commerçante de son époque. Il y trouve sa solitude, et l’occasion du plus grand, peut-être, de nos poèmes virils : «  Le premier (précepte) était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle. » On peut avoir moins d’ambition, et la même nostalgie. » (L’Eté, « Le Minotaure », Pléiade II, p. 814, texte daté 1939). Camus ajoute que : « D’Amsterdam, Descartes écrit au vieux Balzac : Je vais me promener tous les jours parmi la confusion d’un grand peuple, avec autant de liberté et de repos que vous sauriez faire dans vos allées. » (« Le Minotaure », Pléiade II, p.818). Dans ce texte sur Oran et sur les villes qui peuvent être des labyrinthes et même des déserts de solitude en dépit de leurs foules, le point de départ des réflexions concernant Descartes semble avoir été ce fait rapporté par Camus en note : « Une société oranaise de conférence et de discussion s’est organisée à l’enseigne du Cogito-Club. » On entend dans l’ironie à l’égard d’Oran un écho de la rivalité qui opposait cette ville à Alger où a vécu Camus. Celui-ci, à l’occasion d’un combat de boxe entre Amara, « le coriace oranais » et Pérez, « le puncheur algérois », parle de la querelle « qui, depuis cent ans, divise mortellement Alger et Oran. Avec un peu de recul dans les siècles, ces deux villes nord-africaines se seraient déjà saignées à blanc, comme le firent Pise et Florence en des temps plus heureux. Leur rivalité est d’autant plus forte qu’elle ne tient sans doute à rien. » (« Le Minotaure », Pléiade II, p.821). Cette notation peut faire penser à ce que Freud a appelé « le narcissisme des petites différences ».

Dans « L’Enigme », qui date de 1950, l’un des textes recueillis dans L’Eté, Camus réfléchit sur le thème de l’absurde qui l’a inspiré dans les années 1940, et sur la nécessité de le dépasser. Ayant écrit Le Mythe de Sisyphe, il se voyait condamné à ce thème, et il s’est référé à Descartes pour montrer, par analogie avec sa propre situation intellectuelle, que le doute cartésien méthodique n’a pas condamné le philosophe à s’arrêter à ce point de départ. « On peut essayer à l’occasion de rectifier le tir, écrit Camus, répéter qu’on ne saurait être toujours un peintre de l’absurde et que personne ne peut croire à une littérature désespérée. Bien entendu, il est toujours possible d’écrire, ou d’avoir écrit, un essai sur la notion d’absurde. Mais enfin, on peut aussi écrire sur l’inceste sans pour autant s’être précipité sur sa malheureuse sœur et je n’ai lu nulle part que Sophocle eût jamais supprimé son père et déshonoré sa mère. L’idée que tout écrivain écrit forcément sur lui-même et se peint dans ses livres est une des puérilités que le romantisme nous a léguées… A quoi bon dire encore que dans l’expérience qui m’intéressait et sur laquelle il m’est arrivé d’écrire, l’absurde ne peut être considéré que comme une position de départ, même si son souvenir, son émotion, accompagnent les démarches ultérieures. De même, toutes proportions gardées, le doute cartésien, qui est méthodique, ne suffit pas à faire de Descartes un sceptique. En tout cas, comment se limiter à l’idée que rien n’a de sens et qu’il faille désespérer de tout ? » (« L’Enigme », Pléiade II, p. 863-864).

Dans l’introduction de L’Homme révolté (1951), on retrouve l’idée exprimée dans « L’Enigme ». Camus y écrit qu’on ne peut se maintenir dans l’absurde, dont le vrai caractère « est d’être un passage vécu, un point de départ, l’équivalent, en existence, du doute méthodique de Descartes. L’absurde en lui-même est contradiction. » (Pléiade II, p. 417). Et, plus loin : « L’absurde, comme le doute méthodique, a fait table rase. Il nous laisse dans l’impasse. Mais, comme le doute, il peut, en revenant sur lui, orienter une nouvelle recherche. Le raisonnement se poursuit alors de la même façon. Je crie que je ne crois à rien et que tout est absurde, mais je ne puis douter de mon cri et il me faut au moins croire à ma protestation. La première et la seule évidence qui me soit ainsi donnée, à l’intérieur de l’existence absurde, est la révolte… La révolte naît du spectacle de la déraison, devant une condition injuste et incompréhensible. » (Pléiade, II, p. 419). Camus ne parle pas des Passions de l’âme, de Descartes, mais on se dit que la révolte pourrait y avoir sa place, aux côtés de la colère et de l’indignation.
Le chapitre I de L’Homme révolté se termine ainsi : « Dans l’épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le « cogito » dans l’ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l’individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes » (Pléiade II, p. 432). Dans cette dernière formule, imitée du « je pense donc je suis », on remarque non seulement le passage du « je pense » au « je me révolte », mais aussi le passage de l’individuel « je suis » au collectif « nous sommes ».

Depuis les années 1930 (voir plus haut les citations du « Minotaure » dans l’Eté), Camus s’est intéressé à Amsterdam, où il a situé La Chute (1956) et où Descartes a longtemps vécu.  « A partir du moment où j’ai appréhendé qu’il y eût en moi quelque chose à juger, j’ai compris, en somme, qu’il y avait en eux (les « amis » du narrateur de La Chute) une vocation irrésistible de jugement. Oui, ils étaient là, comme avant, mais ils riaient. Ou plutôt il me semblait que chacun de ceux que je rencontrais me regardait avec un sourire caché. J’eus même l’impression, à cette époque, qu’on me faisait des crocs-en-jambe. Deux ou trois fois, en effet, je butai, sans raison, en entrant dans des endroits publics. Une fois même, je m’étalai. Le Français cartésien que j’étais eut vite fait de se reprendre et d’attribuer ces accidents à la seule divinité raisonnable, je veux dire le hasard. N’importe, il me restait de la défiance. » (La Chute, 1956, Pléiade I, p. 1515). « Savez-vous ce qu’est devenue, dans cette ville, l’une des maisons qui abrita Descartes ? Un asile d’aliénés. Oui, c’est le délire général, et la persécution. Nous aussi, bien entendu, nous sommes forcés de nous y mettre…  Dans la solitude, la fatigue aidant, que voulez-vous, on se prend volontiers pour un prophète. Après tout, c’est bien là ce que je suis, réfugié dans un désert de pierres, de brumes et d’eaux pourries…» (La Chute, Pléiade I, p. 1535).

Roger Quilliot, qui a établi et annoté les textes de Camus dans l’édition de La Pléiade, commente ainsi le passage de la page 1515, cité ci-dessus : « Allusion probable à la polémique qui a suivi L’Homme révolté et qui a valu à Camus de très violentes accusations. On voit pourtant qu’au travers de ces événements, Camus retrouve l’obsession du jugement telle que l’éprouvait déjà Meursault ». (Dans L’Etranger, 1942). Roger Quilliot oppose à ce sentiment de culpabilité le sentiment d’innocence du premier Camus, dont peuvent témoigner les propos de Tarrou dans La Peste (1947) : « Pourtant, quand j’étais jeune, je vivais avec l’idée de mon innocence, c’est-à-dire avec pas d’idée du tout. Je n’ai pas le genre tourmenté. Tout me réussissait, j’étais à l’aise avec l’intelligence, au mieux avec les femmes, et si j’avais quelques inquiétudes, elles passaient comme elles étaient venues. Un jour, j’ai commencé  à réfléchir. » Pas plus que Tarrou, Camus n’était tourmenté dans son paradis de jeunesse face à la mer, qu’il évoque à nouveau dans L’Eté (« Retour à Tipasa ») quinze ans après Noces (« Noces à Tipasa ») publié à la veille de la seconde guerre mondiale : « Cet élan que j’étais venu chercher ici, je savais bien qu’il ne soulève que celui qui ne sait pas qu’il va s’élancer. Point d’amour sans un peu d’innocence. Où était l’innocence ? Les empires s’écroulaient, les nations et les hommes se mordaient à la gorge ; nous avions la bouche souillée. D’abord innocents sans le savoir, nous étions maintenant coupables sans le vouloir : le mystère grandissait avec notre science. C’est pourquoi nous nous occupions, ô dérision, de morale. Infirme, je rêvais de vertu ! Au temps de l’innocence, j’ignorais que la morale existât. Je le savais maintenant, et je n’étais pas capable de vivre à sa hauteur. Sur le promontoire que j’aimais autrefois, entre les colonnes mouillées du temple détruit, il me semblait marcher derrière quelqu’un dont j’entendais encore les pas sur les dalles et les mosaïques, mais que plus jamais je n’atteindrais. Je regagnai Paris… » (L’Eté, « Retour à Tipasa », Pléiade II, p. 870-871).

Dominique Thiébaut Lemaire

Montaigne, Chateaubriand, Hersart de la Villemarqué, Loti, Henry Bordeaux, Martin du Gard, Stephan Zweig, Claudel, dans Quatre familles dans les guerres. Par Dominique Thiébaut Lemaire.

Quatre familles dans les guerres, livre de Dominique Thiébaut Lemaire et de Maryvonne Lemaire Scavennec, publié en 2014, qui a pour cadre géographique Thann en Alsace, La Bresse dans les Vosges, et Rosporden en Bretagne, a fait l’objet d’une présentation dans un article de Libres Feuillets daté du 14 avril 2014, intitulé Quatre familles dans les guerres (Vosges, Alsace, Bretagne). Plusieurs écrivains sont évoqués dans ce livre, en lien avec l’histoire qui y est racontée.

Montaigne à Thann en 1580 (p. 22-23)

En 1580, Montaigne entreprend un voyage de 17 mois à travers la Lorraine, la Suisse, l’Allemagne et l’Italie, pour soigner dans diverses villes d’eaux sa gravelle, c’est-à-dire ses coliques néphrétiques ; mais aussi, sans doute, pour s’éloigner des guerres de religion en France. La première partie de son journal de voyage a été rédigée par un secrétaire, la deuxième par lui-même en italien. Les voyageurs, depuis Soissons, sont passés par Domrémy, village de Jeanne d’Arc, et se sont arrêtés en particulier pendant onze jours aux eaux de Plombières près de Remiremont dans les Vosges. A Remiremont, les chanoinesses, en conflit avec le duc de Lorraine qui voulait mettre fin à leur indépendance, ont demandé à Montaigne de plaider leur cause à Rome, le Saint-Siège les ayant constamment soutenues dans le passé. Mais, cette fois, Rome a tranché en faveur du duc, et le siège abbatial est devenu le monopole de la maison de Lorraine. En route vers Bâle, Munich, Venise et Rome, Montaigne est passé dans le sud de l’Alsace, à Thann, dont le vignoble lui a inspiré des appréciations élogieuses :
« Tane… ville d’Allemagne, sujette à l’Empereur, très belle. Lendemain au matin, trouvâmes une belle et grande plaine flanquée à main gauche de coteaux pleins de vignes, les plus belles et les mieux cultivées, et en telle étendue, que les Gascons qui étaient là disaient n’en avoir jamais vu tant de suite. » En septembre 1581, après son séjour de cinq mois à Rome, Montaigne reçoit aux bains de Lucques la nouvelle qu’il a été élu maire de Bordeaux. Il prend alors le chemin du retour.

Chateaubriand et les chanoinesses de Remiremont (p. 7-8), à la veille de la Révolution

On connaît les pages célèbres de Chateaubriand sur sa jeunesse et celle de sa sœur Lucile au château de Combourg en Bretagne. Dans ses Mémoires d’outre-tombe, il est aussi question de Lucile à d’autres moments de sa vie, en particulier quand, juste avant la Révolution, elle a fait partie du chapitre de l’Argentière et qu’elle a essayé sans succès de devenir chanoinesse du chapitre de Remiremont, dont dépendait en grande partie la vallée de La Bresse.
Sous l’Ancien Régime, ce genre d’institution accueillait les filles nobles qui y étaient assurées d’un revenu et d’un statut social élevé. Pour y être admises, elles devaient faire la preuve de leurs quartiers de noblesse. Un généalogiste examinait attentivement les dossiers. Il est intéressant de noter que les Chateaubriand, en dépit de leurs grandes prétentions nobiliaires, n’ont pu faire admettre Lucile à Remiremont, car il fallait des preuves de noblesse complètes des deux côtés, dans l’ascendance non seulement masculine comme en Bretagne, mais aussi féminine, conformément à la règle de la généalogie germanique dont Voltaire s’est moqué dans Candide. Ces chanoinesses, qui habitaient en ville (d’où la beauté des maisons de Remiremont encore aujourd’hui), étaient libres de renoncer à leur condition pour se marier.

Hersart de la Villemarqué, le Barzaz Breiz et la famille Scavennec (p. 91 et annexe 3.2)

Jacques Scavennec, cultivateur, s’est marié à Bannalec près de Rosporden en 1872 avec Marguerite Rouat, fille de Louis Rouat et d’Anne Guéguen, cultivateurs. Les époux Scavennec-Rouat sont les arrière-grands-parents Scavennec de Maryvonne Lemaire Scavennec. Dans la proche famille d’Anne Guéguen, mère de Marguerite Rouat, les chercheurs ont identifié des informateurs de Théodore Hersart de la Villemarqué, grâce auxquels celui-ci a composé son Barzaz Breiz, recueil de poèmes bretons chantés, traduits en français, annotés et publiés par lui au XIXe siècle. La résidence familiale de l’auteur du Barzaz Breiz, ancien élève de l’Ecole des chartes, se trouvait à Nizon (aujourd’hui Pont-Aven) et à Quimperlé.
Anne Guéguen est une sœur de :
–  Joseph Pierre Guéguen, qui s’est marié à Nizon en 1831 avec Perrine Michelet, et qui a été cultivateur à Nizon/Tremalo avec son épouse ;
–  Marguerite Guéguen, qui a épousé à Nizon en 1827 Silvestre Le Naour, cultivateur.
D’après les notes laissées par la mère de Théodore de La Villemarqué sur les informateurs de son fils, Perrine Guéguen née Michelet aurait chanté en breton à l’auteur du Barzaz Breiz « Héloïse et Abailard », et Marguerite Guéguen « Aussi riche que le marquis de Pontcalec ». Ces chants se trouvent dans le Barzaz Breiz, le premier sous le même titre, le second intitulé « La Croix du  chemin ». Pierre Michelet frère de Perrine Guéguen née Michelet aurait fourni le chant intitulé « Les Séries ».

Pierre Loti et Rosporden (p. 37-38)

Julien Viaud (Rochefort 1850-Hendaye 1923), officier de marine, alias Pierre Loti, écrivain, qui s’est inspiré de ses voyages, a tiré parti, dans certaines de ses œuvres, de la connaissance qu’il avait de régions françaises telles que la Bretagne. Rosporden, qu’il dénomme Toulven, est le lieu auquel se rattache l’histoire de Mon frère Yves (1883), un ami marin qui s’appelait en réalité Pierre Le Cor. Celui-ci s’est marié à Rosporden en 1877 avec une native du lieu. Il y a fait construire une maison dont Loti a rédigé lui-même le descriptif. Passé premier maître en 1886 grâce aux relations de Loti, Pierre Le Cor a quitté la marine en 1892. Il s’est retiré à Rosporden en ayant tendance à oublier ses bonnes résolutions de tempérance. Dans ses notations sur Toulven, l’écrivain ne laisse pas de doute sur le fait qu’il s’agit de Rosporden. Il évoque la flèche en granit de l’église au bord des étangs formés par l’Aven. Il évoque aussi les pardons, tels que celui de Bonne-Nouvelle et celui de Saint-Eloi dont la chapelle, précise-t-il, « ne s’ouvre qu’une fois l’an, pour le pardon des chevaux, qui viennent tous alentour, à l’heure d’une messe basse qu’on dit là pour eux ».

La région de Thann vue par Henry Bordeaux pendant la guerre de 1914-1918 (p. 27-29)

En 1914-1918, plusieurs personnalités sont venues dans la région de Thann, que la France a pu reconquérir dès le début de la guerre sans pouvoir récupérer davantage de terre alsacienne avant 1918. L’un de ces visiteurs, le romancier Henry Bordeaux (élu à l’Académie française en 1919) a publié en 1920 La Résurrection de la chair, première moitié d’une oeuvre intitulée La Jolie fille de Thann, qui évoque cette ville et les combats très meurtriers du « Vieil Armand » (Hartmannswillerkopf en allemand), zone montagneuse près de Thann au-dessus de la plaine d’Alsace.
Propriétaire à Chapareillan près de Grenoble, la mère d’André Bermance, jeune officier tué au Vieil Armand le jour de Noël 1915, a été invitée par la fiancée alsacienne de son fils, Maria Ritzen, fille d’un ingénieur travaillant chez M. Helding, riche industriel de Thann. D’après ce que dit de lui le romancier, M. Helding est Jules Scheurer, imprimeur sur étoffes, dont les deux fils sont morts pour la France en 1915. Henry Bordeaux décrit Thann vue par les yeux de Mme Bermance : « Elle connut Thann, si jolie au débouché de la vallée, à l’entrée de la plaine, au bord de la Thur, effilant, entre les derniers contreforts arrondis des Vosges, la flèche ajourée de Saint-Thiébaut qui se dresse en l’air si aiguë, si mince, si délicatement ouvragée qu’elle semble appeler les rayons du soleil pour les sertir dans ses pierres comme des diamants. Elle aima ses rues propres et étroites, … son aspect ouvert et aimable jusque dans les ruines, ses vieilles maisons aux toits pointus… » Maria Ritzen, enceinte d’André Bermance, n’ose pas l’avouer à ses parents. Mme Bermance l’emmène à Chapareillan. A la naissance de l’enfant, les rudes villageoises et villageois, d’abord hostiles à l’Alsacienne, changent complètement de sentiment en se passant le nouveau-né de bras en bras. Après la victoire de 1918, Maria Ritzen épouse un jeune industriel de Mulhouse, amoureux d’elle depuis longtemps, et qui a accepté de reconnaître l’enfant.

Roger Martin du Gard et l’été 1914 en Alsace (p. 27)

Roger Martin du Gard, prix Nobel de littérature en 1937, termine la partie intitulée L’Eté 1914 de son roman Les Thibault par la mort de Jacques, l’un des deux fils Thibault, dans la région de Thann-Altkirch où s’est écrasé l’avion du haut duquel il voulait jeter des tracts pacifistes. Après l’accident, le blessé a entendu une discussion entre militaires français : « On devait atteindre Thann, faire un mouvement de conversion, comme ça, un redressement le long du Rhin, pour aller couper les ponts. Mais on s’est trop pressé. On était mal engagé, tu comprends ? On avait voulu aller trop vite… Il a bien fallu battre en retraite… » Finalement, Jacques Thibault, laissé en arrière dans la retraite précipitée des troupes françaises, est abattu par le gendarme qui le gardait et qui voulait fuir sans s’embarrasser de cet homme mal en point tenu pour un espion.
Roger Martin du Gard connaissait l’Alsace du sud par la famille Schlumberger originaire de Guebwiller (ville proche de Thann). Jean Schlumberger et Roger Martin du Gard étaient des amis de Gaston Gallimard et faisaient partie des auteurs de la NRF dont Jean Schlumberger était aussi un fondateur.

Stephan Zweig en Alsace entre les deux guerres mondiales  (p. 29)

Le récit de Stephan Zweig intitulé « Une expérience inoubliable », publié dans Hommes et destins (Belfond, Le Livre de poche, 1999, pour la traduction française), commence par la cathédrale de Strasbourg, et se poursuit par Colmar, où l’auteur admire le retable d’Issenheim, avant de se rendre à Gunsbach où habite Albert Schweitzer. « Sur les flancs des Vosges et sur l’autre versant, le côté allemand où, d’heure en heure, les canons crachaient dans un bruit sourd leurs projectiles toxiques, une lumière vespérale s’étend, paisible, écrit Stephan Zweig. On peut marcher en toute insouciance sur la route qui, il y a quatorze ans encore, n’était plus qu’un tunnel recouvert de paille. » Dans la petite église, Albert Schweitzer joue à l’orgue une cantate de Jean Sébastien Bach. « Une journée aussi achevée, continue Stephan Zweig, permet de retrouver la foi face à l’époque la plus hostile. Mais le train poursuit sa course à travers la terre d’Alsace et voilà que soudain on sursaute, car les noms des gares criés au-dehors éveillent des souvenirs oppressants : Sélestat, Mulhouse, Thann. Ils sont restés dans nos mémoires à travers les bulletins de l’armée : ici 10 000 morts, là 15 000, et là-bas dans les Vosges, dont la silhouette argentée évoque des fantômes errant dans les brumes, 100 000 ou 150 000, tombés sous les baïonnettes, sous les balles, gazés, empoisonnés, victimes d’une haine, d’une guerre fratricides. Et on se reprend à désespérer, incapable de comprendre pourquoi cette même humanité qui produit les chefs-d’œuvre les plus étonnants, les plus inconcevables dans le domaine spirituel, n’a pas appris depuis tant de milliers d’années à maîtriser le secret le plus simple : maintenir vivant l’esprit d’entente entre les hommes de tous horizons qui ont en commun d’aussi impérissables richesses ».

Camille et Paul Claudel, à La Bresse dans les Vosges (annexe 1.5, p. 199-208)

Dans une lettre du 6 décembre 1946, adressée à Eugène Lemaire maire de La Bresse détruite, Paul Claudel écrit ceci :
« Non, Monsieur Le Maire, je n’oublie pas La Bresse ! Comment l’oublierais-je, la chère petite cité de qui le nom de Claudel est inséparable depuis je ne sais combien de générations ? N’est-ce pas sur un de vos registres paroissiaux qu’un chercheur a retrouvé le nom du patriarche Jacques Elophe Claudel, décédé en 1530, et de qui sont issus ou à qui se rattachent presque toutes les familles de la belle vallée ? C’est là qu’au début du siècle dernier, ma courageuse aïeule, restée veuve à la suite du décès accidentel de son mari, éleva une famille de six enfants.
« Mon père, Louis Prosper Claudel, conservateur des hypothèques, n’oublia jamais sa petite patrie, et chaque fois que les vacances le lui permettaient, il emmenait sa famille au cimetière où notre nom se répétait aussi souvent sur les tombes que sur les enseignes de la localité… »
Paul Claudel et Eugène Lemaire grand-père paternel de Dominique Thiébaut Lemaire étaient apparentés, issus d’ascendants communs dont les mariages ont eu lieu en 1726 et 1758.
D’après des souvenirs de Paul Claudel rapportés par Henri Guillemin dans la Revue de Paris, les enfants Claudel, Camille, Louise et Paul, ont passé des vacances d’été vers 1875-1880 à La Bresse, où ils cueillaient des brimbelles (nom vosgien des myrtilles) et se baignaient dans le Lac des Corbeaux. Ils allaient parfois à Docelles, où leur oncle Charles avait une usine de papier, et à Gérardmer où leur oncle Isidore Gegout ancien négociant était buraliste.
Camille Claudel, en août 1885, a passé ses vacances chez son oncle Isidore, mari de Joséphine Claudel. A cette occasion, elle a dessiné au fusain une « femme de Gérardmer » qui se trouve aujourd’hui au musée Eugène Boudin à Honfleur.

Billet : chiens sur la plage

Trop basse est la marée pour que les vagues rincent
Les déchets déposés par les arrière-trains
La mer au bord du sable a dessiné des fronces
Mais n’a pu nettoyer les crottes les étrons

Bien que la préfecture interdise l’errance
Et autres jeux canins sur la plage et l’estran
Passant avec toutou le maître ou la maîtresse
Regardent le panneau d’un œil plus que distrait

Ils sont en infraction mais n’ont pas l’air contrit
Dans l’espace désert en gris sur cette rive
Où l’animal déploie son énergie motrice

Lorsque le lendemain le soleil renaîtra
Faisant place aux humains les chiens que l’on entrave
Essaieront de laisser de nouveau quelques traces

 

Le règlement sanitaire du Finistère interdit les chiens sur les plages. Enhardis par l’absence de gendarme, ceux (ou celles) de leurs propriétaires qui ne veulent pas respecter cette règle, comme s’ils confondaient leur liberté avec celle de leur animal, sont prêts à utiliser n’importe quel argument, par exemple : s’ils sont tenus en laisse, les chiens sont autorisés (ce qui est faux) ; mon chien sait se retenir de faire ses besoins ; je ramasse les déjections (mais le chien s’aventure trop loin devant le maître pour que celui-ci puisse repérer l’endroit d’une excrétion) ; je suis marin-pêcheur, et je sais que l’océan absorbe bien d’autres saletés, alors je me fous des merdes sur la plage ; ou encore : je fais ce que je veux, je suis chez moi ici… En réplique à ce dernier argument, des promeneurs ont répondu, au bord de la plage, non loin d’un panneau d’interdiction, qu’ils étaient bretons eux aussi, et que « même les Bretons savent lire »… Soyons juste, la question des excréments canins ne se pose pas seulement sur les côtes bretonnes, on en sait quelque chose un peu partout en France et ailleurs, par exemple dans les rues des villes. Mais le problème des plages, c’est que les humains qui les fréquentent ont l’habitude de s’y allonger quand il fait beau, au risque de côtoyer une crotte de trop près. Heureusement, la marée nettoie, du moins sur les côtes où elle existe, mais l’eau elle-même ne s’en trouve pas plus propre. Il faudrait aussi parler des mégots jetés en tous lieux, que ce soit sur le sable des côtes ou sur le bitume des trottoirs.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les planètes autour du soleil

Près de l’étoile au centre et loin des bords obscurs
Du grand planétarium commençons par Mercure
Où vraisemblablement la vie n’a pas vécu

Moins proche du soleil la brillante Vénus
Que la rime associe à la froide Uranus
Fait paraître un éclat depuis longtemps connu

La planète suivante est en bleu c’est la Terre
Petite comparée à l’astre Jupiter
Que jadis Galilée passionnément scrutait

La Terre sur orbite entre Vénus et Mars
Entraîne dans son cours la Lune sa comparse
Tournant comme une horloge allant du même pas

Corps de gaz plus lointains Jupiter et Saturne
Décrivent leur ellipse au fond d’un ciel nocturne
En manque de clarté la nuit s’y accentue

Après c’est Uranus au-delà c’est Neptune
Corps de glace trouvé non par bonne fortune
Mais grâce aux équations d’un Le Verrier têtu

Puis se sont révélées Pluton Sedna Eris
Dans l’attraction solaire et l’ombre génitrice
Où renaissent les noms des dieux qui ont péri

Par de savants calculs et puissantes lunettes
Il reste à découvrir de nouvelles planètes
Plus d’objets mystérieux qu’on ne l’imaginait

 

On a découvert au-delà de Pluton, à partir de 2003, plusieurs planètes appelées naines (catégorie incluant désormais Pluton), par exemple Sedna, décrivant des orbites dont la similarité peut s’expliquer par l’influence gravitationnelle d’un corps céleste encore inconnu. C’est ce qui a conduit Konstantin Batygin et Mike Brown du California Institute of Technology à proposer dans un article du 20 janvier 2016 l’existence d’une neuvième planète (non naine) perturbant les petits corps analogues à Pluton. Cette planète dix fois plus massive que la Terre doit avoir une orbite très allongée, et sa révolution autour du soleil serait de 10 000 à 20 000 ans. Selon sa position, elle pourrait être atteinte par une sonde spatiale après un voyage de 57 à 343 ans. Le successeur du télescope spatial Hubble à partir de 2018, le télescope James-Webb, pourra probablement en fournir des images. Les équipes françaises de Jacques Laskar et d’Agnès Fienga en ont précisé les positions possibles dans un article du 22 février 2016. Grâce aux données de la sonde Cassini en orbite depuis 2004 autour de Saturne, la distance entre celle-ci et la Terre est connue avec une marge d’erreur inférieure à 100 m. Ces données ont été utilisées pour tester les effets sur le système solaire de la neuvième planète. La simulation a réduit de moitié les directions dans lesquelles peut se trouver la planète en question et de désigner la plus probable, en définissant les zones où son rajout crée des perturbations de Saturne incompatibles avec les observations, et les zones où il améliore au contraire le modèle de prédiction des distances Terre-Saturne. Cela dit, seule l’observation directe pourra confirmer la découverte. C’est de la même façon qu’à partir d’anomalies dans l’orbite d’Uranus a été trouvée Neptune en 1846, grâce aux calculs du français Le Verrier confirmés peu après par les observations de l’allemand Galle.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : La simplification de l’ortografe

Ceux qui veulent en France amender l’orthographe
Changer p-h en f dans ce réexamen
Vont-ils nous unifier des graphies qui diffèrent
Et fondre couleur fard avec lumière phare
Il leur faudrait pour guide un nouveau saint Christophe
Evitant que leur nom finisse en épitaphe
Sur le bord du chemin

Face à eux bec et ongle et par la dent la griffe
Ceux qui veulent garder l’héritage commun
Des mots venus de loin refusent de défaire
Ce qu’a produit le temps peu à peu sans fanfare
Tant de signes créés depuis l’alpha l’aleph
Presque un capharnaüm depuis les hiéroglyphes
Et les Gréco-romains

Les vieux signes doit-on les remiser au greffe
De l’Histoire sur pierre argile parchemins
Papyrus que le Nil nous a jadis offerts
L’i grec s’est estompé sans que nul ne s’effare
En Italie Espagne où l’on est filosofe
Mais chez nous l’orthographe est travail de Sisyphe
Qui semble surhumain

 

D’après Le Figaro du 4 février 2016 : « Vingt-six ans après sa validation par l’Académie française, l’orthographe rectifiée rentre dans les manuels scolaires de la rentrée 2016-2017, à la faveur de la réforme des programmes scolaires… Parmi les principaux points, cette simplification des règles ne rend plus obligatoire l’accent circonflexe sur le « u » et le « i ». «Coût » deviendra « cout », « paraître » « paraitre ». En revanche… le participe passé de devoir restera « dû ». De même, l’adjectif « mûr » restera inchangé pour ne pas le confondre avec « mur ». « Oignon » et « nénuphar »… s’écrivent « ognon » et «nénufar». On pourra désormais écrire « picnic », supprimer le trait d’union des mots composés de « contre », « entre », « extra »… «Evénement» pourra désormais s’écrire avec un accent grave sur son deuxième « e », « réglementaire » change aussi d’accent… Depuis 1990, les deux orthographes – la traditionnelle et la rectifiée – sont tolérées… Mais la réforme qui ne marche pas si mal chez nos voisins suisses et belges n’est mentionnée dans les textes officiels de l’Education nationale qu’en 2008… Pour Danièle Manesse, professeure en sciences du langage à la Sorbonne, auteure de « L’orthographe, à qui la faute ? », la réforme… nécessite paradoxalement « un nouvel effort d’apprentissage… sur des points marginaux… Le vrai problème, ce sont les doubles consonnes et les lettres issues du grec, comme le th», explique-t-elle. »

Billet : la nationalité

La nationalité pour le mieux ou le pire
Dans ce monde multiple émaillé de nations
Nul ne peut s’en passer beaucoup s’en exaspèrent
Et voudraient vainement son élimination

Certains sont satisfaits d’avoir deux passeports
Comme une garantie de pérégrination
Dans le pays d’accueil ils sont parfois campeurs
Installés dans l’instable avec obstination

La patrie d’origine et ses lointains villages
Qu’ils connaissent trop peu mais dont ils font l’éloge
Se parent de couleurs en imagination

Ils désirent garder leur double privilège
Et risquent d’oublier dans un confus mélange
Vers où penchent leur vie et leur inclination

 

Selon l’article 15-1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies : « Tout individu a droit à une nationalité ». Certains Etats, comme Israël et le Maroc, pratiquent une allégeance nationale perpétuelle, qui empêche leurs ressortissants de renoncer à leur nationalité. Aujourd’hui, les cas de plurinationalité se multiplient. Un binational détient deux passeports, ce qui permet notamment le vote dans les deux pays et facilite le passage des frontières. Certains Etats, comme la Chine et le Japon, interdisent cette situation. D’autres, comme la France, l’acceptent, et leur nombre augmente. Mais la portée de cette acceptation est limitée : ainsi, un citoyen français ne peut pas se prévaloir, vis-à-vis de la France, des avantages éventuels de son autre nationalité, et la protection diplomatique de la France ne peut s’exercer dans l’autre Etat dont dépend le binational. La convention du Conseil de l’Europe signée à Strasbourg en 1963 considérait « que le cumul de nationalités est une source de difficultés » et se présentait comme une action commune en vue de le limiter. L’un des principaux problèmes à l’époque était celui des doubles obligations militaires. En vertu de ce traité, l’acquisition d’une nationalité d’un des Etats par un citoyen d’un autre Etat devait conduire à l’abandon automatique de la nationalité d’origine. Mais en 2007 un accord a permis de dénoncer les dispositions en question. C’est ce qu’ont fait la Belgique, le Danemark, la France, l’Italie, l’Espagne, la Suède… L’Allemagne a dénoncé l’ensemble de la convention.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : l’accord de Paris sur le climat

Pour conclure un accord à cent quatre-vingt-quinze
Entre tous les pays de la planète terre
Et sauver l’avenir en sauvant le climat
Dans la crainte et l’espoir avant qu’il soit trop tard
Il a fallu trouver c’est plus qu’un exercice
Le dénominateur d’un langage commun

Pour que l’humanité ne soit pas kamikaze
En se laissant brûler dans la température
Produite par ses gaz et son hyperthermie
Il y faudra l’effort d’autres négociateurs
Capables pour longtemps d’un stable consensus
Dont les mots ne soient pas un écran de fumée

Je ne le nierai pas c’est une juste cause
De vouloir préserver la neige et ses atours
La glace blanche ou bleue du pôle et des sommets
Dont la liquéfaction pourrait nous engloutir
Mais tout serait je crois pire dans l’autre sens
Au cas où surviendrait un refroidissement

 

Dans le cadre des « conférences des parties », les COP, réunissant chaque année les pays qui ont adhéré à la Convention des Nations Unies sur les changements climatiques (adoptée au sommet de Rio en 1992), la COP 21 a réuni 195 Etats au Bourget près de Paris à la fin de 2015. Elle a abouti le 12 décembre, après douze jours de négociations, à un accord pour contenir « l’élévation de la température moyenne de la planète nettement au-dessous de 2 ° C par rapport aux niveaux préindustriels » et poursuivre l’action menée « pour limiter l’élévation des températures à 1,5 ° C ». Cet accord doit entrer en vigueur en 2020.
Le texte réaffirme que les pays développés doivent réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, et fournir une aide financière croissante aux pays en développement pour modérer les leurs. On sait toutefois que l’essentiel de l’augmentation des émissions est dû désormais à l’essor des grands pays émergents.
On vante le caractère universel de cette négociation internationale sur le climat. Mais les sceptiques, constatant qu’à l’évidence les intérêts des divers pays ne vont pas tous dans le même sens, disent que les négociateurs ont voulu sauver l’accord plus que le climat. On vante le caractère ambitieux de l’objectif, limitant à nettement moins de 2 % la hausse de la température moyenne de la planète. Mais l’ambition est d’autant plus grande que les obligations contraignant les Etats sont plus faibles.

Dominique Thiébaut Lemaire

LES ARTICLES D’ANNIE BIRGA : Récapitulation

 

Images de la prostitution (1850-1910) : exposition au Musée d’Orsay. 26 novembre 2015

Maurice Denis au temps des Nabis. 27 mai 2015

Au temps de Klimt.8 mars 2015

La fabrique du romantisme.31 octobre 2014

Carpeaux (1827-1875), un sculpteur pour l’Empire, au Musée d’Orsay.28 août 2014

Gustave Doré: exposition au musée d’Orsay.15 mars 2014

Le Printemps de la Renaissance à Florence.Exposition au Louvre.17 décembre 2013

La Renaissance et le rêve au Musée du Luxembourg.23 novembre 2013

La peinture romantique de Caspar David Friedrich dans trois expositions.10 mai 2013

Autour de Gauguin, les peintres de Pont-Aven.6 mars 2013

Le peintre Edward Hopper: exposition à Paris.19 décembre 2012

L’impressionnisme et la mode: exposition au Musée d’Orsay.11 novembre 2012

Misia, reine de Paris, muse et mécène à la Belle Epoque.17 juillet 2012

Debussy et les arts.5 mars 2012

L’expressionnisme: peintres allemands.4 novembre 2011

Le peintre François Hillenweck (1673-1748). Par Dominique Thiébaut Lemaire

Le peintre François Hillenweck, né et mort à Thann en Alsace, est issu de l’une des plus anciennes familles de cette ville où elle a été présente au moins depuis le XVe siècle, et – par l’une de ses branches – jusqu’à la fin du XXe siècle.
Il a exercé – comme plusieurs membres de sa famille – des fonctions officielles à Thann, en tant que « bangard » (garde du ban des vignes) puis « sénateur » (membre du conseil dirigeant de la cité).

Les sources du présent article sont principalement un article de Libres Feuillets daté du 10 novembre 2012, intitulé Une famille alsacienne dans les guerres des XIXe et XXe siècles ; le ministère de la culture (www.culture.gouv.fr, base Palissy, François Hillenweck) ; et trois articles de Wikipédia intitulés François Hillenweck, Famille Hillenweck et Kientzheim.

Ces œuvres sont un témoignage de la peinture en Alsace dans la première moitié du XVIIIe siècle, époque pour laquelle on a répertorié peu de peintres alsaciens. Elles sont d’inspiration religieuse, marquée par le catholicisme qui, face au protestantisme, prônait le culte de la Vierge et des saints, et fournissait ainsi aux artistes une matière abondante. Il s’agit parfois d’une peinture d’actualité, dans la mesure où certains tableaux de François Hillenweck ont été exécutés au moment où les saints qu’ils représentent ont été béatifiés ou canonisés (par exemple Pie V, Jean Népomucène, Jeanne de Valois). Souvent en médiocre état malgré les restaurations, ces tableaux sur toile se trouvent à Thann, à Guebwiller, et dans les environs de Colmar à Widensolen et à Kientzheim. En ce qui concerne les deux premiers lieux, ce sont des commandes passées par les ordres religieux (Franciscains de Thann, Dominicains de Guebwiller) à l’occasion de la rénovation de leurs églises. Il existait aussi à Kaysersberg près de Kientzheim un couvent de Franciscains, dont les anciens bâtiments ont été transformés en hôpital au XIXe siècle. A Colmar, les anciens bâtiments des Dominicains sont aujourd’hui ceux du musée Unterlinden.

Les tableaux de François Hillenweck à Kientzheim

A Kientzheim (commune englobée à partir du 1er janvier 2016 dans la commune nouvelle de Kaysersberg-Vignoble) se trouvent plusieurs tableaux de ce peintre, dans l’église paroissiale Notre-Dame-des-Douleurs ou Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, qui date de 1722 (mais le chœur est du XVe siècle). Dans cette église, un grand tableau d’autel de 4,60 cm de haut et de 3,20 cm de large, restauré en 1955 par Louis Liechtenauer, représente une descente de croix imitée d’une œuvre de Charles Le Brun qui se trouve au musée des beaux-arts de Rennes. Il provient de l’ancien maître-autel offert, dans les années 1720, par le baron Alexandre Henri de Redwitz et son épouse Wilhelmine Sidonie de Leyen, et par la soeur de celle-ci, Françoise Thérèse de Leyen. François Hillenweck a signé sous les armoiries des donateurs. De plus, on lui attribue un tableau ni daté ni signé (haut de 2,10 m et large de 1,40 m) d’un autel secondaire offert en 1728 par le chirurgien Joseph Ignace Dietrich et son épouse Marie Thérèse née Fronhoffer. Le tableau représentant le martyre de saint Sébastien s’inspire d’une composition de Hans von Aachen. Il a été restauré par le peintre strasbourgeois Claude Bernhart.
Dans la nef de la même église, un ensemble de huit tableaux peints par François Hillenweck évoque des scènes de la vie du Christ, de la Vierge et des saints. Ces huit tableaux représentent la décollation de Jean-Baptiste ; saint Jacques le Majeur (qui était le saint patron des Franciscains de Thann) ; l’adoration des mages ; sainte Elisabeth de Hongrie, franciscaine ; sainte Jeanne de Valois (Jeanne de France), fondatrice de l’Ordre de l’Annonciation d’inspiration franciscaine, béatifiée en 1742 ; le Couronnement de la Vierge ; l’ascension du Christ ; saint Jean Népomucène (béatifié en 1721, canonisé en 1729). Dans cet ensemble, certains tableaux portent la signature du peintre ou ses initiales et un millésime. Celui qui représente l’Adoration des Mages (où l’on peut lire : « Hillenweck pinxit ») est daté de 1738 ; la Décollation de saint Jean Baptiste (où l’on peut lire : « F. H. inv et pinx. »), datée de 1726, porte l’écu du donateur, le secrétaire municipal Antoine Schaffner ; le Couronnement de la Vierge porte la date de 1730 et le nom d’Eva Scherer ; sur le tableau représentant saint Jean Népomucène sont peintes les armoiries du baron Alexandre Henri de Redwitz et de son épouse Wilhelmine Sidonie de Leyen. Cette dernière était dame de l’Ordre de l’Etoile de l’Impératrice Reine de Hongrie, ce qui peut contribuer à expliquer que François Hillenweck ait représenté Elisabeth de Hongrie – en plus du fait que celle-ci est une sainte franciscaine. Veuve depuis 1745, la donatrice est morte le 13 octobre 1770 en son château de Kientzheim, âgée de plus de 100 ans, laissant pour héritière sa soeur célibataire, de deux ans moins âgée qu’elle (sources : les livres numériques google suivants : Journal politique, année 1771, janvier première quinzaine ; la Gazette de France du 24 décembre 1770 p. 417 ; le Mercure de France, 1771, tome I, p.228). Le tableau du Couronnement de la Vierge a été restauré en 1991 par les ateliers Strada à Vincennes, les autres ont été restaurés entre 1996 et 1998 par Claude Bernhart qui a supprimé et remplacé les anciens repeints, refixé la matière picturale et procédé au réentoilage.
Cinq des huit tableaux dont il vient d’être question sont reproduits ci-dessous.
Il est à noter que François Joseph Hillenweck (Thann 1731-Kientzheim 1817), petit-fils de Jean Hillenweck frère du peintre, a été curé de Kientzheim de 1763 à 1791 et de 1802 à 1812. Il y a sa sépulture, dans la chapelle Saint-Félix Sainte Régule. Son tombeau est répertorié dans la base Palissy du ministère de la culture (inventaire général du patrimoine culturel : tombeau du curé François Joseph Hillenweck).

L’art de François Hillenweck

L’art de ce peintre relève d’une esthétique baroque tardive très influencée par le classicisme français. L’ensemble de huit tableaux dans l’église de Kientzheim en donne de bons exemples.
Dans l’Ascension du Christ, les mouvements des bras et des mains expriment l’amour et le regret de la séparation éprouvés par l’assistance qui se presse dans la moitié inférieure du tableau, tandis que le Christ s’élève dans le ciel. Dans l’Adoration des mages, l’Enfant-Jésus pose la main sur la tête chauve de l’un des trois rois. On peut noter par ailleurs l’expressivité des visages féminins idéalisés, rendue notamment par la forme des lèvres, ainsi que par les yeux et les paupières tantôt levés, tantôt baissés dans le recueillement ou la joie contenue, mauvaise dans le cas de Salomé.
En ce qui concerne les couleurs dans les différents tableaux, le peintre les associe de manière caractéristique à chaque personnage : tunique bleue et manteau rouge pour le Christ et pour saint Jacques ; robe rouge et manteau bleu pour sainte Elisabeth ; robe bleu clair et manteau jaune pour sainte Jeanne de Valois ; robe bleu clair et manteau d’un bleu plus soutenu pour la Vierge… La Décollation de saint Jean-Baptiste (comme la Décollation de saint Jacques à Thann) représente le bourreau en rouge et le supplicié en vêtement jaune. Sauf dans ce dernier cas (Jean-Baptiste étant souvent représenté en rouge), les couleurs de François Hillenweck correspondent à celles qui sont habituellement utilisées, telles que le bleu pour la Vierge Marie.

L’Adoration des rois mages

La Décollation de saint Jean-Baptiste

L’Ascension du Christ

Saint Jacques le Majeur

Sainte Elisabeth de Hongrie

Les photographies des tableaux sont de Ralph Hammann.

 

LES ARTICLES DE MARYVONNE LEMAIRE : récapitulation

 

Alexandre le Grand et la Macédoine antique.30 octobre 2011

Erasme. Les Adages.8 janvier 2012

La Sainte Anne de Léonard de Vinci. Interprétation d’une image de rêve.18 mai 2012

La remise de dettes en Grèce au VIe siècle avant J.C.  3 octobre 2012

Bohème et modernité. 20 janvier 2013

Petite odyssée d’un marin breton, René Scavennec (I). 20 janvier 2013

Petite odyssée d’un marin breton, René Scavennec (II). 22 juin 2013

Le peintre Mathurin Méheut. 5 août 2013

Face contre terre, de Piero Chiara. Traduction d’Henri Lewi. 4 octobre 2013

Les Etrusques. Un hymne à la vie. 4 février 2014

Petite odyssée d’un marin breton, René Scavennec (III). 5 mars 2014

Quatre familles dans les guerres. 14 avril 2014

Una Ramos (1933-2014), musicien des Andes et du monde. 4 juin 2014

Auguste, empereur de Rome. 3 juillet 2014

Photos de Maryvonne Lemaire. 2 janvier 2015

Le peintre Jean Le Merdy (1928-2015), entre figuration et abstraction. 28 mars 2015

Le peintre Charles Walch (1896-1948), exposition à Mulhouse. 27 juillet 2015

Les Prépondérants, roman de Hédi Kaddour. 25 octobre 2015

 

Le dernier concert, hommage à Uña Ramos. Texte d’Elisabeth Rochlin.

Cet hommage relate les derniers actes d’une vie, mais le concert final appartient autant au rêve qu’à la réalité.   

« Ce qui m’a inspiré, disais-tu à propos de La Voz del viento, c’était la voix du vent entre les montagnes. J’aimais jouer face à elles, et qu’elles me renvoient mon écho. Le vent, partout, le Zonda, le Mistral, l’Harmattan. »

Après un concert, devant une salle de trente personnes, ou cinq cents, ou deux mille, après avoir tout donné, après la dernière salve d’applaudissements, quand venait l’heure d’avoir faim et soif, et sommeil, tu fronçais le sourcil, ton regard s’embrumait : « Dans Cometa de Luz, le charango a pris du retard…Omar, tu as raté ton entrée dans Vidala del Solitario. Heureusement que tu t’es rattrapé avec le Da capo. »

À l’écoute de la prise de son d’un enregistrement live correspondait souvent le comble de ton insatisfaction : « C’est quoi ce travail dans La Catedral ? Il a fait quoi, l’ingénieur, avec la douze cordes ? Elle est tellement compressée qu’on n’entend plus que la flûte ! »

À Paris, à Tokyo, à Berlin, ailleurs, tu ne manquais jamais d’ajouter : « Le public était content, non ? C’était plein ! »

Et enfin venait la dernière remarque : « Le jour où je donnerai un grand concert avec orchestre dans mon pays, je suis sûr que ce sera parfait. Je n’ai plus rien d’autre à désirer. » Au fil des ans cette remarque s’est transformée : « Quand se décideront-ils à m’organiser une tournée dans mon pays ? S’ils ne font rien, ils ne m’y verront plus. Attendent-ils que je sois mort ? » Elle changea encore les derniers temps : « Je sais bien : après ma mort ils me feront toutes sortes d’hommages, et jamais je n’aurai joué là-bas de mon vivant. »

À présent tes cendres, arrivées à travers le ciel, sont en train de quitter la Cathédrale de Nuestra Señora de la Candelaria ; ils sont tous là, plus de deux cents musiciens. Accompagnés par leurs instruments, quenas, antaras, mohoceños, quenachos, erkes, ils suivent l’urne du joueur de flûte, tous les Jujeños, et tant d’autres qui ont conflué ce matin vers la Quebrada de Humahuaca. La procession, torrent qui remonterait vers sa source, suit l’avenue qui bientôt portera ton nom, commence à gravir le sentier qui mène à la montagne sacrée de la Peña Blanca. « Nous étions tous tes enfants ! » crie une voix. « Tu vas retrouver Tata Wayra, le vent », s’exclame une autre.

Les kilomètres se succèdent, le cortège s’étire, les musiques s’enchaînent. Parvenus au terme du chemin, dans l’air raréfié, certains sont hors d’haleine. C’est l’éclat de la fin d’été du Capricorne, la montagne irradie de lueurs violettes. Le flot humain s’immobilise, les têtes brunes s’alignent en surplomb face à l’à-pic. L’urne scellée est déposée sur une pierre. Un bref coup de marteau, elle se fend et libère les cendres. Tous font silence.

C’est l’instant que le vent choisit  pour se lever ; il s’engouffre entre deux sommets, une rafale s’abat, emporte en tourbillon les cendres. La montagne gémit, l’écho se plaint, le vent siffle et tournoie, joue à danser avec toi, t’emmène tout en haut, avant de s’apaiser, te laisser doucement redescendre et t’éparpiller  sur les flancs de la Peña Blanca, tandis que vous exhalez un dernier soupir, une dernière note, ensemble.

Elisabeth Rochlin

Images de la prostitution (1850-1910) : exposition au Musée d’Orsay. Par Annie Birga

Splendeurs et misères. Images de la prostitution (1850-1910)

 

Le Musée d’Orsay offre, avec la liberté qui caractérise ses choix, une exposition riche en merveilleux tableaux et œuvres graphiques sur ce thème de la prostitution jamais abordé auparavant d’une manière aussi exhaustive.

Certains peintres académiques, comme Gérôme ou Thomas  Couture,  l’un dans le tableau « Phryné devant l’Aréopage », l’autre dans « Les Romains de la décadence », recourent encore aux images pseudo historiques de la prostituée et de l’orgie. Mais, en 1863, Baudelaire dans l’essai « Le Peintre de la vie moderne » fait l’éloge de Constantin Guys, simple illustrateur qui a osé aborder ce que, faisant le compte-rendu du Salon de 1846, il appelait de ses vœux, la représentation du présent, « la saveur amère ou capiteuse du vin de la Vie »

La femme qui travaille n’est plus cantonnée dans sa maison ; il arrive que de jeunes lorettes  cèdent à l’appât de l’argent. L’ambiguïté des attitudes ne permet pas toujours de discerner le vrai du faux. Quelques toiles rendent bien compte de cette hésitation : de Béraud, que ce soit « L’Attente » ou « La Proposition », de Boldini « En traversant la rue », de Valtat « Sur le boulevard (La Parisienne) ». Béraud, précis dont la rue vide prend une dimension quasi métaphysique, Boldini, post macchiaolo, Valtat fauve avant la lettre, et toujours la femme ou la jeune fille  (lorette ?) au cœur de ces tableaux .

Paris est la toile de fond qui sert d’abri ou de cadre au grand commerce de la prostitution. Les peintres rendent la violence de la lumière électrique, les lampions des jardins, l’éclairage des boulevards, les intérieurs des cafés et des brasseries, les théâtres. On citera encore Baudelaire : « Sur ces fonds  magiques, imitant directement les feux de la rampe, s’élève l’image variée de la beauté interlope ».

La salle centrale de l’exposition, où se remarque particulièrement la mise en scène raffinée de Robert Carsen – qui avait si bien travaillé sur le thème de « l’Impressionnisme et la Mode » – est dédiée aux courtisanes, demi-mondaines aux noms célèbres qui ont triomphé, de la Cour du Second Empire à la haute société de la Troisième République. Sculptures de nus voluptueux, « Femme piquée par un serpent »  de Clésinger,  et « La Danseuse » de Falguière, plâtre moulé sur nature (il s’agit de Cléo de Mérode, étoile du Ballet de l’Opéra). Portraits de celles qu’on appelle « les grandes horizontales » : en pied, très élégante dans une robe à volants, « Madame Valtesse de la Bigne » par Gervex ; la comédienne Julia Tahl, aguichante sur un sofa, rebaptisée « Mademoiselle Alice de Lancey » par Carolus-Duran. Un nu de Paul Baudry, « La Perle et la Vague », acheté par l’Impératrice Eugénie en 1863, tandis que, deux ans après, l’Olympia de Manet est refusée au Salon pour immoralité. Serait-ce une prolétaire, elle regarde avec aplomb. Gervex connaît le même refus avec son  « Rolla », pourtant moral si l’on s’en réfère au texte de Musset… Et si bien peint dans ses blancs !  En face du lit du tableau de Gervex, trône un lit, un vrai, sculpté, qui aurait appartenu à la Païva (surnommée le « Passage des Princes »). Petit coup d’œil humoristique dont l’exposition ne manque pas. Le visiteur peut aussi se faire un peu voyeur et regarder les photos osées de l’époque qui circulaient sous le manteau et dont les modèles étaient des prostituées. Quant aux extraits de films, ils sont lestes et comiques.

Les maisons closes n’ont pas de ces splendeurs ni de ces sourires. En littérature le naturalisme de Zola et de Maupassant  montre bien la triste réalité de la vie des filles. Toulouse-Lautrec  a vécu avec elles, il les dessine, il les peint avec sympathie dans leur vie quotidienne, se lavant, se peignant, s’ennuyant, parfois s’aimant. Stupéfiant dessinateur, resté graphique dans sa peinture aux couleurs audacieuses et créateur de compositions hors pair. Quant à Degas, il réalisa une série de monotypes (dessins imprimés), intitulée « Au bordel », que l’emploi du noir et blanc simplifie et renforce à la fois. Il donne aussi de la prostitution une image vraie et  cruelle, celle de vieux messieurs libidineux entourant les jeunes danseuses  au Foyer de l’Opéra.

Ce regard négatif où entre la critique sociale se retrouve chez des lithographes et dessinateurs comme Steinlen et Forain. Prison, hôpital avec le fléau de la syphilis, alcoolisme, déchéance. Van Gogh qui, à La Haye, avait vécu avec une prostituée, prend pour modèle une « pierreuse « (se dit des filles qui arpentent le pavé) et rend bien la tristesse d’un regard douloureux, et le corps dans sa  laideur directe. Il donne deux de ces tableaux à Emile Bernard que ce thème intéresse et qui peint un étrange et fascinant  « Au bordel »

En cette fin de siècle se multiplient les allégories moralisantes comme «  le Char de la Courtisane » de Thomas Couture.  La prostituée dans les dessins symbolistes de Félicien Rops est dangereuse, dominatrice, à double visage.

Le vingtième siècle naissant (l’exposition chronologiquement présentée se clôt en 1910) poursuit le thème, le traitant parfois sur le mode de la mélancolie, comme Picasso dans sa période bleue, une couleur qui s’accorde avec ce sentiment, tantôt et le plus souvent sur le mode de la violence, dénonçant ainsi le côté noir de la prostitution. Femmes vieillies, outrageusement fardées, mal attifées, cernées de traits noirs. En fait on est dans le fauvisme et dans l’expressionnisme, chez Derain, Vlaminck, Kupka, Van Dongen.

Une « Etude pour les Demoiselles d’Avignon » est datée  de 1907. Mais là on entre dans une autre histoire de la peinture.

Annie Birga

Billet : massacre à Paris

Les sauveteurs ont vu l’ampleur de ce massacre
En entrant dans la salle ils ont vu le carnage
Des téléphones vains s’obstinaient dans le vide
Les proches des tués se faisaient un sang d’encre
Et connaîtraient bientôt l’horrible nécrologe
D’une foule sans vie

La tuerie a promu de minables médiocres
Au rang de criminels que tant de haine ronge
Pensant être sauvés par le meurtre ils s’évadent
Ainsi de leur bassesse et d’un sort qu’ils exècrent
En faux martyrs bravant l’agressé qui se venge
Qui réplique à Dieu va

Ils croient leur adversaire adorateur du lucre
A tort ils ont l’idée qu’il est faible et transige
Que pour lui tous les biens sur les marchés se vendent
Qu’il préfère convaincre incapable de vaincre
Ils sont dans l’illusion que la mort les protège
Mais ce n’est que du vent

 

Le vendredi 13 novembre 2015 ont éclaté des fusillades et explosions-suicides qui ont visé le stade de France à Saint-Denis, ainsi que plusieurs lieux dans les 10e et 11e arrondissements de Paris : au croisement des rues Bichat et Alibert, le bistrot Le Carillon et le restaurant Le Petit Cambodge ; rue de la Fontaine-au-Roi, la brasserie Café Bonne Bière ; rue de Charonne, le bar La Belle Equipe ; boulevard Voltaire, le bar Comptoir Voltaire, et le Bataclan, salle de spectacle de 1500 places. Le 18 novembre, lors d’un assaut de la police à Saint-Denis, d’autres terroristes ont été tués, dont le belgo-marocain organisateur des attentats. A la date du 20 novembre 2015, le bilan, du côté des victimes, est de 130 morts (90 au Bataclan) et de 352 blessés (plus de 100 au Bataclan). Du côté des terroristes – venus principalement de Bruxelles – 7 sont morts le 13 novembre (dont 6 ont déclenché leur ceinture d’explosifs) ; et 3 de plus le 18 novembre. A ces évènements en France s’est ajouté un massacre perpétré au Mali à Bamako par d’autres islamistes radicaux le vendredi 20 novembre. L’organisation sunnite dite « Etat islamique » (Daesh) établie dans la région amont de l’Euphrate, et financée par le trafic de pétrole passant par le voisin turc, bombardée par les avions américains, russes et français, a revendiqué les attentats de Paris comme elle avait revendiqué l’explosion en vol, le 31 octobre, d’un Airbus de plus de 200 touristes russes revenant du Sinaï. Les Occidentaux, jusqu’ici, ont semblé entravés, pris entre le désir de frapper Daesh et le souci de ménager les Sunnites, face aux Chiites iraniens et syriens soutenant le dictateur de Damas Bachar El Assad. Les efforts pour expliquer les causes de ces évènements ravivent la tentation, chez certains, de battre leur coulpe en évoquant les péchés commis par la France et par le monde occidental envers les Musulmans, immigrés et autres.

Dominique Thiébaut Lemaire

Les Prépondérants, roman de Hédi Kaddour (sélection du Goncourt 2015). Par Maryvonne Lemaire

Les Prépondérants roman de Hédi Kaddour, Gallimard, juin 2015, 460 pages.

Au début des années 1920, une équipe de cinéma venue de Hollywood tourner un film, « Le Guerrier des sables », fait irruption dans la petite ville de Nahbès, au sud de la Tunisie, à l’époque du Protectorat français. La liberté d’esprit des Américains, morale et politique, apporte avec elle un grand coup d’oxygène et déstabilise le milieu provincial étriqué des colons français. Les plus influents de ces colons ont coutume de se retrouver dans une sorte de club, centre de la vie mondaine appelé « Les Prépondérants », du nom dont ils se qualifient eux-mêmes.
L’amitié entre trois jeunes femmes également belles mais très différentes n’est pas le moindre intérêt de ce roman. La mystérieuse Rania, jeune veuve de guerre, est menacée par le mariage que veut lui imposer son frère. Nationaliste tunisienne et rêvant d’occident, elle est passionnée de littérature arabe et française. Kathryn, l’actrice californienne, n’échappe pas aux tourments du rapport entre les sexes, en dépit ou à cause d’une société aux mœurs libérées. Enfin, pour la reporter française au journal L’Illustration, Gabrielle Conti, l’époque des Années Folles est celle de l’émancipation de la femme, dans la vie professionnelle et l’amour. Elles se confrontent toutes les trois aux difficultés particulières de leur condition avec une passion commune de la liberté. Tantôt la pudeur, tantôt l’impudeur leur permettent de se protéger.
L’éducation sentimentale et politique de Raouf, neveu de Rania, brillant bachelier, est au cœur du roman. Sa jeunesse, son dandysme, son goût des mots, séduisent non seulement les trois femmes mais aussi celui qui est préposé auprès de lui par son père Si Ahmed au rôle de mentor, Ganthier, « le seul Français que la domination n’a pas rendu idiot ». Comme les trois amies, Raouf aime la liberté, « un garçon qui ne flattait personne », dit de lui Ganthier. La vengeance implacable de la passion paternelle, celle du caïd Si Ahmed, contre l’épicier Belkhodja, personnage venu tout droit de contes ou de fabliaux orientaux, personnage de jaloux, arroseur arrosé, qui serait simplement ridicule s’il n’était pas dangereux, enracine le récit dans la réalité de l’Afrique du nord.
Le film « Le Guerrier des sables » joue lui aussi son rôle dans l’action, il est « une affaire d’Etat », dit-on. Et l’écriture romanesque elle-même est marquée par l’influence du cinéma. Le roman foisonne de scènes vues, décrites avec une grande précision, de véritables séquences que l’on goûte pour elles-mêmes : combat de chameaux, parc aux ânes, la vieille et les œufs, les petits cireurs de chaussures, la chasse aux chats… Les 450 pages du roman bruissent du son de multiples paroles : dialogues fondus dans l’action, voix off des fragments de poésie arabe ou française qui scandent le monologue intérieur de Rania et de Raouf, entrelacements de proverbes, ponctuation des chtouma et des mektoub.
Après les Révolutions arabes, et au moment où Les Prépondérants concourt pour les prix littéraires de la rentrée avec 2084 de Boualem Sansal, un écrivain algérien qui a fait le choix de la foi dans « la démocratie, la laïcité, le progrès technique, l’individu, l’homme » (Le Monde du vendredi 11 septembre 2015), on ne peut pas ne pas s’interroger sur l’enjeu politique du roman. Hédi Kaddour fait le choix du regard distancié puisqu’il est question des émeutes du début des années 1920 en Tunisie, qui avaient pour cause la revendication d’une Constitution et l’Indépendance. L’interrogation personnelle de Raouf évolue et porte moins sur la question de la révolution que sur celle de la démocratie. Selon lui, il faudrait avant tout que bourgeois et maris tunisiens veuillent vraiment de cette démocratie, à laquelle ils sont disposés à condition que les femmes restent soumises. Mais à la fin du roman, c’est tout simplement l’attitude poseuse du colonel chargé du maintien de l’ordre, l’un des Prépondérants, qui provoque la catastrophe ; catastrophe qui éloigne pour longtemps l’espoir de paix.
Finalement, ce qui emporte le lecteur, c’est une générosité et un romantisme auxquels il n’est plus habitué : Hollywood, la Ruhr occupée, le Paris des années folles, la petite ville imaginaire de Nahbès sont le vaste théâtre d’un jeu de passions, comme dans Balzac ou dans Malraux, où la jeunesse, qui est l’avenir, est aux prises avec l’histoire, dans un récit mené non sans humour, non sans élégance.

Maryvonne Lemaire

Billet : Charles Péguy, intellectuel mais poète

Charles Péguy revit comme intellectuel
Classé à gauche à droite ou bien non-aligné
Mais c’est comme poète et non conceptuel
Qu’il voulait faire face au jugement dernier

A l’heure où sonnera la remise des prix
Lorsqu’à la fin le bien sera récompensé
Ce n’est pas disait-il un discours balancé
Qui réanimera tous ceux qui ont péri

Aucun épigraphiste ou lecteur d’épitaphes
Ne ressuscitera l’existence perdue
Aucun géostratège ou autre géographe
Ne cartographiera le pays disparu

Quand l’homme relevé de la mort de la tombe
Ecartera la pierre ou les fleurs du hallier
Quand il remontera les ruines d’escalier
Où le pied du silence à chaque pas retombe

Ce n’est pas le regard de ses maîtres charnels
Ce ne sont pas les yeux des professeurs d’histoire
Qui le contempleront à l’interrogatoire
Lorsqu’il ira s’asseoir sur les bancs éternels

Ainsi parlait Péguy contre tout maître logue
Politologue anthropologue idéologue
C’est plus haut qu’il pensait avoir un compte à rendre
Il faut l’aimer poète afin de le comprendre

 

Le centième anniversaire de la mort de Péguy au combat en 1914 a fait prendre conscience d’une sorte de résurrection de l’écrivain après un purgatoire dans la seconde moitié du XXe siècle, une fois passée la guerre mondiale de 1939-1945 qui lui avait donné une forte actualité. Tandis que le pétainisme le revendiquait, le général de Gaulle s’est référé à lui, ainsi que Bernanos. Mais par la suite, on l’a accusé absurdement (Bernard-Henry Lévy dans L’idéologie française en 1981) d’être un des fondateurs d’un national-socialisme à la française. A présent, beaucoup se réclament de lui, des journalistes, des essayistes, des philosophes, des historiens, des écrivains de gauche ou de droite : par exemple Edwy Plenel, Jacques Julliard, Yann Moix, Pierre Manent, et même Michel Houellebecq … Alain Finkielkraut lui a consacré un livre, Le Mécontemporain (1992), et ses deux ouvrages récents parlent aussi de lui (L’Identité mallheureuse en 2013, La seule exactitude en 2015). Le titre du dernier est tiré d’une citation de Péguy : « Etre à l’heure, la seule exactitude », citation explicitée par Finkielkraut : les contemporains, vivant soit dans la répétition du passé, soit dans l’annonce de l’avenir, n’habitent pas tous le présent au même moment. On peut se réjouir de voir Péguy revenir sur le devant de la scène, mais c’est sous une forme tronquée, car c’est en prose qu’on évalue, dans un sens ou dans l’autre, l’itinéraire de cet écrivain depuis son soutien actif à la juste cause dans l’affaire Dreyfus jusqu’à son patriotisme religieux (nationalisme dévot pour certains) à la veille d’un conflit mortel, et on évite de parler du poète qui continue à dépasser la compréhension ordinaire des lecteurs. C’est pourtant la poésie de Péguy qui exprime avec le plus de justesse et de nuance sensible les notions dont il est question dans les essais en prose, qui peuvent paraître contestables quand, pour les lire, on n’est pas « à l’heure ».

Billet: les nouveaux magnats des médias français

Les magnats débutants devenus grands postulent
Pour un grade élevé dans l’ordre des fortunes
Ils ont pour y atteindre une ambition têtue
Censurent si besoin licencient restructurent
Au sens de Machiavel ils ont de la vertu

L’un a pris le pouvoir sans trop de capital
Et il a pu dresser sa tour à Manhattan
Il vend partout du luxe et crée du résultat
Vedette financière avec des produits stars
A présent il se trouve au sommet du gotha

D’autres dans les médias après le minitel
En promouvant le câble ou préférant l’antenne
Ont dépassé de loin le point d’où ils partaient
Souvent la dureté tient lieu de caractère
Dans leur course aux débits et aux mégaoctets

Bien qu’ils soient différents d’apparence et de style
Entre la vigueur brute et l’humeur florentine
Ils ont l’avidité d’un semblable appétit
Ils attirent l’argent et l’argent les attire
Mais quel sera le sort de ce qu’ils ont bâti

 

Ils s’appellent Vincent Bolloré, Xavier Niel, Patrick Drahi, François Pinault, Bernard Arnault. Quant à Serge Dassault (Le Figaro), Martin Bouygues (TF1, Bouygues Telecom), Arnaud Lagardère (télévision, radio, presse, édition), ils ne figurent pas dans cette liste de nouveaux magnats, car ce sont des héritiers.

Vincent Bolloré est aussi un héritier, mais il vient de changer de dimension en prenant le contrôle de Canal + en même temps que de Vivendi (pour cela, 15 % du capital lui a suffi). Il y a  manifesté d’emblée un interventionnisme voyant.
Xavier Niel, après avoir débuté par le minitel, a créé Free, fournisseur d’accès à internet, et Free mobile, opérateur de téléphonie. Avec Pierre Bergé et Mathieu Pigasse, il est co-propriétaire depuis 2010 du quotidien Le Monde et depuis 2014 de l’hebdomadaire Le Nouvel observateur rebaptisé L’Obs. Sa compagne est Delphine Arnault, fille de Bernard Arnault.
Patrick Drahi, actionnaire de Numéricable, ainsi que de SFR et de Libération à partir de 2014, a pu, malgré son endettement, acheter encore en 2015 BFM-TV, RMC et le groupe de l’hebdomadaire L’Express, où son arrivée est marquée par des licenciements.
François Pinault, propriétaire du magazine Le Point depuis 1997, a acquis Gucci contre Bernard Arnault en 1999. Ces deux hommes d’affaires sont aussi rivaux sur le marché de l’art contemporain où ils investissent des sommes considérables.
Bernard Arnault, première fortune française, a commencé par reprendre en 1984 le groupe textile Boussac en déconfiture, bénéficiaire d’aides publiques importantes, et que l’Etat ne voulait pas voir démanteler. Il l’a pourtant découpé pour n’en garder que les meilleurs morceaux en bénéficiant d’un excellent « rapport qualité/prix » ; ce qui lui a donné ensuite les moyens de développer – notamment par l’achat de marques – son groupe actuel LVMH (champagne et spiritueux, mode et maroquinerie, parfums, montres…). LVMH a acquis les journaux Les Echos en 2007, et le Parisien en 2015.

Billet: l’Allemagne et les réfugiés

Mais que fait l’Allemagne elle annonce qu’elle ouvre
Aux Irakiens-Syriens par pitié sa frontière
Dans un premier élan tout le monde l’approuve
Plutôt que des migrants ce sont des réfugiés

Ils fuient nombreux la mort le djihad qui les navre
Ils n’ont chez eux plus rien que ruine et que poussière
Et veulent partir loin jusqu’au nord scandinave
Par bateau par le train par camion même à pied

Ce n’est pas pour autant une histoire de pauvres
Ils connaissent l’anglais le web et les filières
Les tarifs des passeurs pour avoir la vie sauve
Ils sont souvent instruits munis de quoi payer

L’Allemagne apprécie cet afflux de main-d’œuvre
Et fille de pasteur voici la chancelière
Qui voit du bien sortir du mal dans cette épreuve
Economie et compassion moitié moitié

Berlin a dit d’accord signal appel à suivre
Appel d’air provoqué tandis que la Bavière
Proteste submergée par tous ceux qui arrivent
Débarquant dans ce Land chaque jour par milliers

 

L’Allemagne a soudain annoncé, quatre mois avant la fin de l’année, qu’elle aurait à accueillir en 2015 au moins 800.000 migrants. Comment le savait-elle, alors que l’année n’était qu’aux deux-tiers écoulée ? C’est ce que peut appeler une « prédiction créatrice », qui se fonde sur l’intention de celui qui la profère, et qui, par là même, crée les conditions d’une « auto-réalisation ». En effet, cette annnonce – hypocrite parce qu’elle a déguisé en simple prévision une décision sous-jacente – a fortement contribué à accroître le flux vers l’Europe en provenance d’Irak et de Syrie (et même d’Afghanistan) en donnant un signal positif aux candidats à l’émigration. Elle a été faite à peu près sans concertation, comportement habituel à l’Allemagne, et a laissé stupéfaits ses voisins par lesquels peuvent passer les chemins de l’exode, en particulier les pays slaves des Balkans et de l’ancienne zone d’influence soviétique. Berlin ne s’est même pas concerté avec ses propres Länder, et la Bavière ne s’est pas gênée pour le faire savoir. A la suite de quoi la chancelière Merkel a concédé que des contrôles aux frontières seraient effectués. De nombreux pays, à commencer par la Grèce et l’Italie, imitées ensuite par d’autres à l’exception de la Hongrie qui barre le passage (haro sur le baudet !), se sont comportés – de manière non moins hypocrite – en zones de transit se laissant traverser par le flux migratoire à la seule condition que le flux entrant serait aussi un flux sortant. C’est ce qu’on pourrait appeler de la ruse méditerranéenne, bien connue depuis le temps d’Ulysse l’astucieux. Quant à l’Allemagne elle-même, vieillissante (comme la France des années 1920-1930), il y a un certain temps qu’elle espère revitaliser par une immigration jeune et relativement éduquée sa démographie déficiente. Le patronat allemand en manque de main-d’œuvre y est particulièrement favorable.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: quarante-cinq ans de mariage

Si le célibataire est parfois endurci
Peut-on en dire autant des mariés qui renforcent
Avec le temps leur lien au milieu des divorces
Auxquels ont succombé en se désamorçant
Tant d’unions égarées sur un triste versant

Pour échapper au sort des amours en sursis
Entre elle et lui l’accord tient bon serait-ce parce
Qu’elle vient de Vénus et que lui vient de Mars
Qu’ils sont un tout vice-versa recto verso
Ou plutôt que leurs bras sont de vivants arceaux

Qu’ils n’ont pas négligé l’occasion des sursauts
Et que dans leur parcours dans cette longue course
Ils n’ont pas oublié la fraîcheur de la source
Que leur autonomie n’est pas de l’autarcie
Qu’ils ont pu soulever le poids de l’inertie

Ils craignent la vieillesse où le jour s’obscurcit
Dans la fragilité qui fait qu’on tergiverse
Mais l’air de leurs vingt ans dans leur tête les berce
Ils préservent en eux plus que des éclaircies
C’est pour continuer qu’ils se disent merci

 

En ce temps de « mariage pour tous », c’est-à-dire pour les homosexuels comme pour les hétérosexuels, le mariage est en perte de vitesse, comme le montrent les chiffres de la nuptialité en France.  283 000 mariages ont été célébrés en 2005, 241 000 en 2014, dont 10 000 entre personnes de même sexe. Plusieurs autres options sont possibles. La polygamie est bien sûr interdite chez nous, du moins celle qui autoriserait plus d’une épouse – ou plus d’un époux – simultanément. Mais, par le divorce (130 000 chaque année), rien n’empêche  d’avoir plus d’une épouse ou plus d’un époux successivement. Rien n’empêche non plus d’être marié(e) mais d’entretenir une liaison hors des « liens du mariage », les œuvres littéraires ou autres en témoignent surabondamment depuis longtemps. Rien n’empêche non plus d’éviter le mariage, en se contentant d’un pacte civil de solidarité qui peut être rompu sans grande formalité (168 000 pacs ont été contractés en 2013, dont 6 000 entre personnes de même sexe). Et le tout, dans une idéologie ambiante qui célèbre l’amour. L’amour éternel, du moins tant qu’il dure. Dans ce contexte, où les divorces et les séparations sont monnaie courante, et où ceux qui ne peuvent plus s’entendre font de nécessité vertu en vantant le changement de partenaire, il y a des personnes qui, au contraire, font figure d’originaux venus d’une autre époque ou d’une autre planète fêter leurs nombreuses années de mariage. Mais qu’importe la diversité des situations, du moment qu’un bonheur est au rendez-vous.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : l’Europe et la dette grecque en 2015

L’assemblée de l’euro chargée d’aider la Grèce
Tire à hue et à dia dans un triste congrès
Malade d’avarice elle se discrédite
En jouant pauvrement sa tragicomédie
Qui se montre au grand jour c’est un cas de flagrance
Mesquinerie piteuse on n’y voit rien de grand

En proie aux créanciers dont les mâchoires grincent
Le portefeuille grec est en peau de chagrin
Une échéance tombe et l’on passe la date
Bientôt suivie d’une autre au gré des agendas
Le pays s’appauvrit ses richesses maigrissent
Le ciel bleu de l’Hellade aujourd’hui vire au gris

On marchande un paquet aux ficelles trop grosses
Qu’on ne pourra pas vendre au son d’un allegro
Des prêteurs acharnés réaffirment la dette
Allemands Hollandais et même Finlandais
Ne sachant quoi donner coup de main coup de grâce
Prêts à exécuter le débiteur ingrat

 

Le sujet de la dette grecque a déjà été abordé dans un billet du 22 novembre 2012 auquel le lecteur peut se reporter.
Au sommet européen sur la Grèce qui s’est tenu les 11 et 12 juillet 2015, tout s’est répété : mêmes réunions nocturnes à Bruxelles, suivies d’un accord à l’arraché ; même réticence à débloquer des aides promises ; mêmes montants de dette grecque s’élevant aujourd’hui, comme prévu, à plus de 320 milliards d’euros et à 180 % du PIB (140 % en 2010) ; même difficulté à élaborer un plan d’aide, le troisième après ceux de mai 2010 et de février 2012 ; même impuissance à alléger le poids de cette dette insoutenable, qui ne peut être remboursée que grâce à d’autres prêts consentis par les mêmes. En 2012 déjà, le FMI plaidait pour un tel allègement, face au même front du refus dirigé par l’Allemagne. Comme il y a deux ans et demi, ce qui retient d’organiser un « grexit » (« exit » de la Grèce hors de la zone euro), c’est la peur de ses conséquences imprévisibles. Ces constantes montrent l’incapacité de l’Eurogroupe, et disons-le, l’incompétence et la terrible imbécillité de certains de ses dirigeants. L’austérité continuelle imposée à la Grèce par ses créanciers publics a compromis en profondeur l’économie du  pays et les conditions de vie. Cette politique a abouti à une diminution des dépenses publiques grecques, mais, comme c’était prévisible, à une décroissance encore plus rapide du PIB, malgré tous les efforts consentis par la population dont plus de 25 % est au chômage et dont les revenus ont baissé d’un quart. L’arrivée au pouvoir en Grèce, fin janvier 2015, d’un gouvernement plus à gauche que d’habitude a été pour les conservateurs européens dominants l’occasion d’imputer hypocritement à ce nouveau gouvernement les maux anciens dont ils sont eux-mêmes responsables.

Dominique Thiébaut Lemaire

L’identité de la France et l’historien Fernand Braudel. Par Dominique Thiébaut Lemaire

 

En juin 2015, le politologue Patrick Weil a publié chez Grasset, avec le journaliste Nicolas Truong, un livre intitulé Le Sens de la République. Ce titre est à décrypter, semble-t-il ; on dirait que sens y remplace identité, et que République y remplace France. Braudel, grand historien, mentionné par Patrick Weil et Nicolas Truong, n’avait pas de ces fausses pudeurs, il a écrit L’identité de la France (publié en 1986).
La couverture du Sens de la République annonce : « Les réponses aux onze questions que tout le monde se pose sur l’immigration, l’identité nationale, la laïcité, le religieux, les discriminations, les frontières ».
« Après la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale en 2007, nous explique l’auteur, Nicolas Sarkozy lance en 2009 un débat sur l’identité nationale… La plupart de mes collègues universitaires se sont offusqués et ont affirmé que ce n’était pas au président de la République de définir ce qu’est « l’identité nationale ». Ils avaient raison. Toutefois, en tant que chercheur, on peut travailler sur cette notion et je me suis dit qu’il ne fallait pas laisser la droite extrême se l’approprier ».

C’est en effet l’un des grands mérites de l’auteur, classé à gauche, d’avoir le courage de ré-aborder ce sujet, certes avec un titre un peu crypté, mais sans se laisser impressionner par les oukases de ceux qui, plus à gauche, croient qu’il existe des mots ou des expressions dont l’usage serait « impur », voire infamant. « L’identité nationale » est devenue aux yeux de certains l’une de ces expressions « impures », et l’adjectif « national » l’un de ces mots prétendument salissants qu’il serait indécent d’employer et d’analyser. A ce petit jeu du vocabulaire bêtement politisé et perverti par les tabous, le mot « France » lui-même risque de devenir imprononçable, et le mot « républicain » de devenir gênant, puisqu’il désigne désormais dans notre pays un parti politique de droite. Il importe de lutter contre cette tendance qui conduit à la paralysie linguistique.

Réflexions générales sur le sens des mots et leur définition

D’après Blaise Pascal (De l’esprit géométrique et de l’art de persuader) : « il y a des mots incapables d’être définis ; et si la nature n’avait suppléé à ce défaut par une idée pareille qu’elle a donnée à tous les hommes, toutes nos expressions seraient confuses ; au lieu qu’on en use avec la même assurance et la même certitude que s’ils étaient expliqués d’une manière parfaitement exempte d’équivoques ; parce que la nature nous en a elle-même donné, sans paroles, une intelligence plus nette que celle que l’art nous acquiert par nos explications. » Pascal écrit encore, à propos de la géométrie, que lorsque celle-ci est arrivée aux premières notions, désignées par des mots dont il donne comme exemples : espace, temps, mouvement, égalité, tout.., « elle s’arrête là et demande qu’on les accorde, n’ayant rien de plus clair pour les prouver » : de sorte que ce qu’elle propose  » est parfaitement démontré, ou par la lumière naturelle, ou par les preuves. »

Ces réflexions pascaliennes peuvent-elles s’appliquer à « France » et « Français » ? Dans les relations internationales notamment, ces mots sont clairement définis et ne soulèvent guère de problèmes. Pourtant, à l’intérieur de notre pays, ils font l’objet d’interminables débats, et leur sens, pour beaucoup de ceux qui en discutent, semble étrangement s’évanouir dans l’indéfini, dans l’inexplicable, et parfois même dans l’absence de signification.

Si on en arrive là, c’est d’abord parce que, souvent, d’inlassables débatteurs minimisent ou refusent les définitions les plus évidentes, celles de l’histoire, de la géographie, et du droit. Ils les minimisent ou même les refusent, en particulier pour ce qui concerne les frontières étatiques, bien que celles-ci aient proliféré de manière extraordinaire dans le monde actuel, comme le montre le fait que l’Organisation des Nations Unies (notons bien dans cette dénomination la présence du mot nation) rassemble aujourd’hui 193 Etats aujourd’hui, alors qu’elle n’en réunissait que 50 à la date de sa création en 1945.

Parmi ceux qui contestent la notion de nation, mais aussi celles de frontière et de nationalité, de territoire et d’Etat, il y a ceux qui, se disant ou se croyant citoyens du monde, révolutionnaires ou caritatifs (on ne compte plus les ONG, organisations non gouvernementales, qui se proclament sans frontières, c’est devenu un tic de langage) considèrent que la « France » et les « Français » sont des notions dépassées. Il y a aussi ceux, plus modérés, qui s’évertuent à proposer des définitions « allégées ». Mais ni les uns ni les autres ne disent, en reprenant la phrase de Pascal, que « la nature nous en a elle-même donné, sans paroles, une intelligence plus nette que celle que l’art nous acquiert par nos explications. » Ce serait considérer que la France est en quelque sorte naturelle, évidente, s’imposant par elle-même comme vérité première. Patrick Weil, quant à lui, pourrait sans doute être classé parmi les partisans d’une définition « light » pour reprendre ce mot anglais qu’on applique aujourd’hui aux aliments qui ne font pas grossir.

Les quatre piliers de l’identité française selon Patrick Weil

Les papiers d’identité de la France et des Français, Patrick Weil les confectionne à partir de quatre caractéristiques principales, qu’il appelle les quatre « piliers » : le principe d’égalité, la langue, la mémoire de la Révolution, la laïcité. L’usage du mot « pilier » suggère une solidité et une lourdeur par laquelle l’auteur cherche sans doute à compenser le caractère « allégé » de sa définition.
A l’occasion de la publication du Sens de la République, ce livre a eu les honneurs de l’hebdomadaire Le Point, ainsi que de l’hebdomadaire L’Express qui a interrogé l’auteur dans un entretien publié dans le numéro daté du 24 au 30 juin 2015, entretien auquel se réfèrent les réflexions qui suivent.

La langue est effectivement une caractéristique forte, avec toutefois une réserve. On se souvient du débat des années 1990 sur l’inscription du français comme langue officielle dans la Constitution : « La langue de la République est le français », phrase qui avait d’abord été rédigée ainsi : « Le français est la langue de la République », et qui a été modifiée à la suite des protestations des pays francophones (en particulier le Sénégal de Senghor) qui considéraient à juste titre que le français n’appartient pas seulement à la République française.

S’agissant de l’égalité comme critère fondamental de « francité », cette idée est très contestable, car elle laisse tomber deux des trois termes qui composent la devise de la République : liberté, égalité, fraternité. De plus, si l’égalité est importante en France, elle ne constitue pas pour autant un critère distinctif, car elle appartient au patrimoine commun de l’Europe et de l’Amérique. Patrick Weil le dit lui-même, dans son entretien à L’Express, en parlant de ce qu’il considère comme son premier « pilier » : « Historiquement antérieur aux autres, il provient du catholicisme, dans le cadre duquel tous les croyants sont égaux devant l’Eglise et devant Dieu ». Pour les pays d’origine protestante, il faudrait mentionner par exemple la constitution des Etats-Unis, en particulier le XIVe amendement : « Aucun Etat ne peut … priver une personne de la vie, de la liberté ou de ses biens sans une procédure légale suffisante (due process of law), ni refuser à quiconque relève de sa compétence l’égale protection des lois (equal protection of the laws) ». Et pour le monde entier, la « Déclaration universelle des droits de l’homme » adoptée en 1948 par l’ONU, proclame dans son article premier : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ».

Venons-en à la « mémoire de la Révolution », que l’auteur semble réduire à un seul mode d’expression politique, celui de la « manifestation publique », en faisant l’impasse sur d’autres aspects plus importants de la Révolution française, et sur des siècles d’Ancien régime, alors que la présence de ce passé reste forte aujourd’hui, comme Patrick Weil le reconnaît d’ailleurs lui-même en reliant le principe d’égalité au catholicisme.

Nous en arrivons au quatrième des critères qui permettraient de distinguer des autres la France et les Français : la laïcité. « La particularité de la laïcité française, dit l’auteur, c’est que l’Etat est absolument neutre, le président de la République ne prête pas serment sur la Bible, contrairement aux Etats-Unis » Et, ajoute-t-il, « l’interdiction absolue de se marier religieusement avant d’être passé devant le maire est un principe fondateur de notre laïcité depuis 1792 ». Finalement, « la laïcité repose en priorité sur la liberté de conscience ». Mais on ne peut comprendre l’importance de la laïcité en France sans remonter à l’histoire de l’Ancien régime, aux guerres de religion et aux combats des Lumières contre l’Eglise au XVIIIe siècle.

La question du territoire

Quand le journaliste de L’Express demande à Patrick Weil : « pourquoi ne considérez-vous pas la notion de territoire comme un des piliers de la nation ? » l’interrogé répond : « Ce qui fait la France, ce n’est pas un territoire… Ce qui fait qu’on se sent chez soi partout en France, ce sont nos référents communs », c’est-à-dire, concrètement, la langue et la devise de la République sur les bâtiments publics.
Ces affirmations sont à l’opposé de ce que nous explique dans L’identité de la France Fernand Braudel (1902-1985), professeur au collège de France et président de la VIe section des Hautes Etudes devenue l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Braudel avait conçu ce livre en quatre parties dont il n’a achevé que les deux premières : I. Espace et Histoire (sous le signe de la géographie) ; II. Les Hommes et les choses (démographie et économie politique) ; III. Etat, Culture, Société ; IV. La France hors de France. Comme on peut le constater, la géographie vient d’abord. Alors que Patrick Weil voit dans la diversité géographique et humaine du pays une marque de dispersion et de non-identité (« lorsqu’un Niçois visite pour la première fois Calais, dit-il à L’Express, il n’est pas chez lui : il ne connaît rien de ses rues, de son port, de ses habitants »), pour Braudel il s’agit au contraire de l’un des traits les plus typiques de la France, diverse mais une. On peut citer à cet égard les titres des trois chapitres d’Espace et histoire : « Que la France se nomme diversité » ; « La cohésion du peuplement : villages, bourgs et villes » ; « La géographie a-t-elle inventé la France ? »

Notons en passant la contradiction qui existe aujourd’hui dans la gauche française entre d’une part l’insistance à se référer au « droit du sol » pour définir la nationalité, et d’autre part la réticence à parler de territoire – on en parle, mais sur un mode mineur et au pluriel (« les territoires ») comme pour réduire ainsi la difficulté en la subdivisant en petits morceaux.
Notons aussi que des auteurs qui se veulent de gauche comme Emmanuel Todd et Hervé Le Bras ont fondé leur réflexion démographique et anthropologique sur la cartographie qui n’est autre qu’une manière savante de tracer des frontières.

Nécessité d’une démarche comparative, réflexive et passionnée

On sait clairement, au moins depuis le structuralisme, qu’on ne peut définir quelque chose que dans un système d’oppositions significatives par rapport à d’autres choses, et qu’on ne peut définir quelqu’un que par rapport à autrui. Ce principe conduit à deux sortes de considérations, relatives d’une part à la France des quatre « piliers » comparée à celle de Braudel, d’autre part à la difficulté de définir la France de l’intérieur sans confronter cette définition à celles des autres pays.
Comparée à la France de Braudel, où le concret prédomine, la France des quatre piliers apparaît abstraite et schématique, réduite à quelques linéaments incomplets. On se demande alors si la politologie est en mesure de nous définir la France, et on soupçonne qu’elle est incapable de le faire. Il y faut quelqu’un – un écrivain comme Péguy ou Aragon, un historien comme Michelet ou Braudel, un homme d’Etat comme Clémenceau ou de Gaulle – qui soit en mesure, par caractère et par passion, d’embrasser cette réalité complexe. Le titre même du livre nous en avertit : certes, parler de l’identité nationale par le biais de la République exige du courage, mais parler de la France (sans politicaillerie) demande encore plus d’exigence.
Par ailleurs, si la France vue de l’intérieur semble difficile à définir, vue de l’extérieur elle existe bel et bien. Sans doute son image est-elle faite en partie de clichés, mais elle existe au-delà des clichés. Les non Français qui la regardent s’étonnent d’un grand décalage entre ce qu’ils voient de positif et ce que les Français expriment – souvent en négatif et en négation d’eux-mêmes, honteux de paraître fiers de leur pays, et craignant toujours de paraître ringards, de ne pas « faire moderne ». Alors même que le pays reste à la pointe des sciences et des techniques.

Braudel a écrit dans l’introduction de son Identité de la France : « je tiens à parler de la France comme s’il s’agissait d’un autre pays, d’une autre patrie, d’une autre nation. Regarder la France, disait Charles Péguy, comme si on n’en était pas ». Peut-être faut-il nuancer cette attitude par la « réflexivité » de Pierre Bourdieu. Disons d’abord que celui-ci évoque Braudel dans son Esquisse pour une auto-analyse (p. 47) : « Tout ce qui pouvait paraître nouveau, dans le champ des sciences sociales, se trouvait alors rassemblé à l’Ecole pratique des hautes études, animé par Fernand Braudel qui, bien que critique de mes premiers travaux sur l’Algérie, parce qu’ils faisaient selon lui trop peu de place à l’histoire, m’a toujours donné un soutien très amical et très confiant ». Bourdieu explique, notamment dans Science de la science et réflexivité, que « pour porter au jour le caché par excellence, ce qui échappe au regard de la science parce qu’il se cache dans le regard même du savant,…il faut objectiver le sujet de l’objectivation ». Et dans la conclusion : « Je sais que je suis pris et compris dans le monde que je prends pour objet ». Ainsi, il faut regarder la France comme si on en était pas, tout en se regardant comme faisant partie de ce qu’elle est.
On trouve beaucoup de réflexivité chez Braudel qui, en particulier, à la fin de son introduction, se rappelle la défaite « en cet été 40 qui, par une ironie du sort, fut somptueux, éclatant de soleil, de fleurs, de joie de vivre… Nous, les vaincus, sur le chemin injuste d’une captivité ouverte d’un seul coup, nous étions la France perdue, comme la poussière que le vent arrache à un tas de sable. La vraie France, la France en réserve, la France profonde restait derrière nous, elle survivait, elle a survécu ».

« Il est vrai, écrit encore l’historien, que ces monstrueuses blessures avec le temps se cicatrisent, s’effacent, s’oublient – c’est la règle impérieuse de toute vie collective : une nation n’est pas un individu, n’est pas une personne ». Non, mais elle n’existe pas sans une sorte d’amour que les Romains appelaient « amor patriae » ou « caritas patriae », évident et explicite chez Braudel. C’est aussi le message qu’a laissé l’économiste Bernard Maris, né d’un père originaire de la région de Toulouse et d’une mère marseillaise d’origine alsacienne. Bernard Maris a été assassiné lors du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Son dernier livre est paru en avril 2015 sous le titre : Et si on aimait la France, sans point d’interrogation ni d’exclamation.

Donc, au fond, ce qui fait la France, c’est fondamentalement l’amour que ressentent pour elle les Français mais aussi les autres habitants de la planète. Il se fonde sur la géographie et l’histoire (Bernard Maris écrit que « la France est avant tout un espace, avant d’être une histoire, des symboles, des dates. Elle est une géographie, pour paraphraser Michelet : « l’histoire est d’abord toute géographie ») L’amour de la France se fonde bien sûr également – c’est-à-dire tout autant – sur sa langue, ses valeurs, et tout ce qu’elle est capable de produire de bien, de beau, et de vrai. Mais l’amour n’est pas facile à expliquer !

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: la fête de la musique

Quand le vingt et un juin se fête la musique
Sait-on ce qu’on célèbre est-ce un bel aujourd’hui
Sans souci d’autre chose à moins que nostalgique
On regrette déjà tout ce qui n’a pas lui

On voit à cette date au plus haut magnifique
La lumière éclater mais le temps nous conduit
Vers un fond de ténèbre on connaît sa logique
Sa courbe descendante où l’on n’a pas d’appui

Tandis que le soleil évolue vers l’oblique
On voudrait prolonger le jour qui se réduit
Par des festivités la foule revendique
L’oubli du noir qui gagne oubli du sombre ennui

Sait-on ce qu’on célèbre une fête harmonique
Ou le besoin de faire à grand tapage un bruit
Qui fasse reculer les ombres maléfiques
Démons que chez l’humain l’obscurité produit

Les amplis font gueuler des sons électroniques
Et les nerfs auditifs souffrent de courts-circuits
Quelle est cette musique un vacarme archaïque
Pour chasser les esprits lorsque tombe la nuit

 

 

Cette fête au solstice d’été plaît aux foules qui n’en discernent pourtant pas le sens. Ce n’est peut-être pas de musique qu’il s’agit principalement, si l’on réfléchit à la date choisie pour cet événement de création récente, mais d’une célébration du cycle de la lumière, comme aux temps des cultes astronomiques avant que la science ne les périme. En allant plus loin, il faut réfléchir à une question que se posent tous ceux qui s’interrogent sur un paradoxe : cette fête de la musique qui est censée adoucir les mœurs est en réalité souvent une fête du bruit, qui détruit la musique et qui n’adoucit rien, au contraire. Paradoxe apparent, car le bruit est précisément ce qui est recherché. Il s’agit, là aussi, d’une survivance archaïque expliquant sans doute l’usage d’instruments bruyants pour écarter les mauvais esprits à certains moments importants du cycle astronomique ou du cycle de la vie – instruments de musique, cymbales, tambours ; et instruments de cuisine tels que les casseroles – auxquels s’ajoutent d’autres moyens de tapage comme les pétards. Aujourd’hui, ce rôle est rempli en particulier par les « amplis » réglés à pleine puissance. Ainsi donc, quand les habitants, assaillis par le tapage de la rue, protestent contre cette pollution acoustique, ils se placent du côté des mauvais esprits !

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les cadenas du Pont des Arts

Les gens du monde entier qui sur le Pont des Arts
Accrochaient aux grillage et grille des rambardes
Leurs cadenas d’amour sans souci d’alourdir
Le poids de ces objets en grappes qui débordent
N’auront plus de support pour braver l’interdit

C’était comme un essaim couvrant les garde-corps
Essaim créé par ceux qui en duos s’accordent
A laisser une trace à se ragaillardir
En scellant leur union dans ces lieux dont ils gardent
Une idée romantique au printemps reverdie

Mais la sécurité requiert qu’ils obtempèrent
Finis  les cadenas et leurs clés qui se perdent
En offrande à la Seine un jeu pour s’étourdir
Sur cette passerelle où les piétons musardent
Où l’amour de l’amour aux beaux jours s’enhardit

« Prestement retirés depuis lundi 1er juin par les services de la Ville, les grillages surchargés de 700 000 à un million de verrous (soit un poids de quarante-cinq tonnes !) ont cédé la place à une grande exposition d’arts de la rue sur le thème de l’amour… Un an après l’effondrement d’une partie du grillage, tombée… le 8 juin 2014 en raison du poids des cadenas… Ephémères, les œuvres céderont la place cet automne à des parapets en verre dûment approuvés par les architectes des bâtiments de France et sur lesquels il ne sera évidemment pas possible d’accrocher des verrous. Pour l’heure, le pont des Arts version street art ne laisse pas indifférents les promeneurs. « C’est très bien ! » s’exclame Michèle, pas mécontente de voir que la municipalité a trouvé un remède à « l’overdose de cadenas ». Retraité de Wall Street, Arthur le New Yorkais se montre plus réservé : « Je ne suis pas sûr que le street art ait sa place sur le plus beau pont de Paris, mais si c’est en attendant les panneaux de verre… » (Le Parisien, 5 juin 2015).
« 45 t  de cadenas, et autant de preuves d’amour, ont été délogées des grilles parisiennes du pont des Arts. Le « pont des amours », comme il est rebaptisé, les avait pris sous son aile, perdant des plumes au passage – l’effondrement d’une grille en juin 2014. Avant qu’il ne croule sous le poids de tant de témoignages amoureux, la mairie de Paris a entrepris, lundi 1er juin, une éviction radicale du million d’intrus, à coups de scie et de masse. Si la municipalité a agi pour en finir avec « cette laideur » et préserver son patrimoine historique, les duos voient leurs vœux d’un amour inaliénable finir à la casse. » (le magazine du Monde, 5 juin 2015).

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: les moulins à vent d’aujourd’hui

Don Quichotte sans peur sans reproche ni plainte
Hidalgo de la Manche à l’assaut des moulins
A dû subir vaincu les moulinets des ailes
Quand le vent a lancé quelques furieux soufflets

S’il revenait sur terre il n’aurait pas de crainte
En devenant soudain notre contemporain
A lutter de nouveau avec autant de zèle
Que jadis quand sa lance au combat se brisait

Je me plais à penser que sa cause est la mienne
Et qu’un espoir survit quand Don Quichotte affronte
Une machinerie excédant la raison

Je le vois qui défie la géante éolienne
Dont la tête est trop haute au mât qu’elle surmonte
Et dont le bras tournant menace à l’horizon

 

« Ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent dans cette plaine, et dès que Don Quichotte les vit, il dit à son écuyer : regarde, ami Sancho, voilà devant nous au moins trente géants démesurés, auxquels je pense livrer bataille et ôter la vie, à tous autant qu’ils sont… Prenez garde, répliqua Sancho : ce que nous voyons là-bas, ce ne sont pas des géants, mais des moulins à vent, et ce qui paraît être des bras, ce sont leurs ailes… » Don Quichotte n’écoute pas Sancho. « Bien couvert de son écu, et la lance en arrêt, il se précipite, au plus grand galop de Rossinante, contre le premier moulin qui se trouvait devant lui, mais au moment où il perçait l’aile d’un grand coup de lance, le vent la chasse avec tant de furie qu’elle met la lance en pièces, et qu’elle emporte après elle le cheval et le chevalier, qui s’en alla rouler dans la poussière en fort mauvais état  » (Cervantès, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, première partie, livre premier, chapitre VIII).
De nos jours, les moulins à vent sont devenus des éoliennes véritablement gigantesques, appelées aussi aérogénérateurs, qui peuvent atteindre plus de 150 m de hauteur en additionnant un mât de 100 à 120 m et des pales de près de 50 m. Ces éoliennes engendrent une pollution visuelle et sonore importante, en particulier dans des sites et paysages à préserver. Comme l’électricité produite, intermittente en fonction du vent, n’est pas rentable par rapport à celle qui peut être obtenue par d’autres moyens de production, elle est fortement subventionnée par la puissance publique. Mais comme ces machines rapportent de l’argent aux communes (par le biais des taxes) et aux propriétaires des terrains où elles sont construites (grâce aux redevances, et à la revente à prix fort à EDF de l’électricité produite), elles sont une aubaine pour tous ceux et celles qui veulent profiter de cet argent sorti principalement de la poche du contribuable. Nous avons besoin de nouveaux Don Quichotte, plus chanceux que lui, pour combattre cette évolution.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : genre et sexe

La grammaire a doté les noms les mots d’un genre
Ce qui d’après certains vaut aussi pour les gens
Et pour différencier du berger la bergère
Le genre primerait sur le sexe hors sujet

Masculin féminin ce ne sont pas toujours
Des attributs virils ou bien des seins bijoux
Qui vont en décider parfois détonent jurent
Corps et psyché entre eux déclenchant des courts-jus

Panthère ou bien souris quelquefois l’animal
S’écrit au féminin qu’il soit femelle ou mâle
Et chez l’homme animus est aussi anima

Mais rien n’empêchera les garçons quand ils pissent
De le faire debout tandis que s’accroupissent
Les filles c’est ainsi on n’y peut rien tant pis

 

« On compte ordinairement cinq universaux, à savoir le genre, l’espèce, la différence, le propre et l’accident » (Descartes, Les Principes de la philosophie, première partie, 59 : « Quels sont les universaux »). La logique scolastique distinguait en effet ces cinq universaux. Le philosophe Ferdinand Alquié a illustré ainsi ce passage de Descartes : « Soit l’espèce humaine. Elle rentre dans une classe dont l’extension est plus grande, celle des animaux. Cette classe est le genre. Mais elle se différencie des autres espèces comprises dans le genre par un caractère spécifique, la raison : c’est la différence. Genre et différence suffisent à caractériser l’espèce : c’est ainsi que l’on peut définir l’homme en disant qu’il est un animal raisonnable. Le propre est un caractère, autre que la différence, mais qui, comme elle, convient à une seule espèce (ainsi le rire est le propre de l’homme). Quant à l’accident, c’est une propriété ne faisant pas partie de l’essence du sujet. » Outre le genre des universaux, on distingue le genre grammatical : masculin, féminin ou neutre ; le genre des classifications scientifiques (en botanique ou en zoologie) ; le genre littéraire ou artistique, par exemple le genre dramatique, ou celui du portrait ; le genre sociologique (par exemple le genre bohème) ; et de manière plus ou moins informelle, le genre qui sert à catégoriser la vie courante, comme chez Proust qui termine Un Amour de Swann par cette phrase de son personnage : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! » Aujourd’hui, sous l’influence anglo-saxonne, le genre, par extension de son sens grammatical, désigne aussi l’accidentel non biologique (psychologique, social, économique, politique…) qui crée des inégalités entre les hommes et les femmes.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: chute des cours du pétrole

 

Après avoir atteint cent dollars le  baril
Et même vingt de plus voici que s’est tari
Ce renchérissement volatil sans contrôle
Ceux qui l’ont désiré restent sur le carreau

Anticiper les cours l’exercice est stérile
On ne peut pas savoir on est dans l’hystérie
De la spéculation qui joue à tour de rôle
A la hausse à la baisse elle en fait toujours trop

Surtout n’écoutez pas l’homme qui vous déroule
Une courbe de prix crédible peu ou prou
L’ignorance est maîtresse et c’est sous sa férule
Que l’expert doctement bafouille ou tonitrue

Que le prix du pétrole ou s’envole ou s’écroule
Nous sommes dans l’erreur à chaque tour de roue
Le cours monte ou descend mais l’avidité brûle
Et la soif de l’or noir n’est jamais en décrue

On a construit partout des derricks de poutrelles
Pour exploiter de l’huile ou du gaz qu’on extrait
En forant dans la mer très loin du littoral
Et dans le schiste à terre autant que l’on pourra

Que veut dire à présent ressource naturelle
La technique en décide et son douteux progrès
Dont on ne sait jusqu’où ni dans quelle spirale
Ni dans quelle aventure il nous entraînera

 

 

Les cours du brut ont fortement chuté entre l’été 2014 et le début de 2015. Par exemple, le Brent à Londres est passé de 115 dollars à 55 dollars le baril, ce qui s’explique principalement par une révolution technique en Amérique du Nord. Grâce à la « fracturation hydraulique » – très polluante – du schiste, roche dont la structure feuilletée emprisonne l’huile et le gaz, et grâce à d’autres techniques comme le forage horizontal, les Etats-Unis (notamment au Texas et dans le Dakota du Nord) ont contribué pour 80 % à l’augmentation de la production mondiale dans les cinq dernières années. Parallèlement, la demande a faibli, du fait de la stagnation de l’économie en Europe et au Japon, et de son ralentissement en Chine, premier consommateur mondial de pétrole. La chute des cours a commencé à freiner les projets de prospection et de forage. Mais les producteurs pourraient hésiter à fermer les vannes, car la relance ultérieure de l’exploitation serait coûteuse. On peut donc penser que la surabondance va continuer un certain temps et maintenir les prix au plancher. Les importateurs, comme les pays européens, le Japon, la Corée du Sud et la Chine, réaliseraient ainsi des économies substantielles. Au Japon, celles-ci risquent d’être neutralisées par la faiblesse du yen. Le pétrole étant libellé en dollars, comme les autres matières premières, ce pays devra débourser davantage de yens pour chaque dollar de brut acheté sur les marchés internationaux. De leur côté, les exportateurs, la Russie, l’Iran, le Vénézuela, le Nigéria, l’Angola, sont touchés. Quant à l’Arabie Saoudite, principal producteur de l’Opep (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole) et dont les coûts de production sont les plus bas, sa décision de continuer à extraire de grandes quantités de brut, notamment pour préserver sa part de marché, met la pression sur les producteurs concurrents.

 

 

 

Dominique Thiébaut  Lemaire

 

 

Billet: densification de Paris surpeuplé

 

La mairie de Paris veut densifier la ville
Bien qu’elle soit déjà la plus dense du monde
C’est le besoin d’argent toujours inassouvi
Qui l’anime à son tour véritable démon

Elus et promoteurs aimeraient que prévale
Pour que l’offre s’ajuste à la forte demande
Un grand chambardement de chantiers de gravats
D’où sortiraient des tours et des entassements

Dans une hypocrisie qui souvent paraît veule
Ils peignent leurs projets avec de la pommade
On voit sur le Paris de leur carte de vœux
Des tours Eiffel partout faire un joyeux amas

Beaucoup de leurs amis que l’argent décervèle
Pour plus de logements proposent un remède
Que d’après eux les gens ne trouvent pas mauvais
La rehausse des toits par milliers désormais

 

Baudelaire a connu les bouleversements du temps de Napoléon III et du baron Haussmann qui a donné à Paris, dans ses grandes lignes, la physionomie que la Ville a encore aujourd’hui.

Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
Change plus vite hélas ! que le cœur d’un mortel)…
Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pout moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
(Les Fleurs du Mal, LXXXIX, Le Cygne)
Fourmillante cité, cité pleine de rêve,
Où le spectre en plein jour accroche le passant !
Les mystères partout coulent comme des sèves
Dans les canaux étroits du colosse puissant …
(Les Fleurs du Mal, XC, Les Sept vieillards)
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements …
(Les Fleurs du Mal, XC, Les Sept vieillards)

L’envers spéculatif des transformations immobilières de Paris à cette époque a été décrit par Zola dans Les Rougon-Macquart. Aujourd’hui, les règles de grande hauteur et de densité (COS) des constructions ayant été supprimées par la majorité socialiste, celle-ci, outre qu’elle préconise des tours, s’attaque malheureusement aux toits de Paris considérés comme un « gisement de m2 », avec la piètre excuse d’une « végétalisation » possible au sommet des immeubles.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

La poésie dans le roman (Modiano et Houellebecq).Par Dominique Thiébaut Lemaire

 

 Dans l’actualité littéraire, les œuvres de Patrick Modiano (né en 1945) et de Michel Houellebecq (né en 1956 ou 1958 selon les sources) nous donnent deux exemples de relations entre la poésie et le roman.
Le premier de ces auteurs a reçu pour 2014 le prix Nobel de littérature décerné par l’Académie suédoise, l’autre connaît un grand succès à l’étranger comme en France.

PATRICK MODIANO

Notice rédigée par l’Académie suédoise

« Patrick Modiano est né le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt dans la banlieue de Paris. Son père est dans les affaires, sa mère actrice. Raymond Queneau, ami de sa mère, lui donne des leçons particulières de géométrie et jouera un rôle décisif dans son développement. Après le baccalauréat, il intègre le Lycée Henri-IV à Paris. Modiano fait des débuts remarqués en 1968 avec le roman La Place de l’étoile.
« L’œuvre de Modiano gravite autour de thèmes comme la mémoire, l’oubli, l’identité et la culpabilité. La ville de Paris, souvent présente dans le texte, peut presque être considérée comme participant à sa création. Il n’est pas rare que ses romans se construisent sur un socle autobiographique ou à partir d’événements qui se sont produits sous l’Occupation allemande. Le matériau pour ses ouvrages, il le puise dans des interviews, des articles de journaux ou dans ses propres notes, réunies au cours des années. Ses livres révèlent un air de famille les uns avec les autres et des personnages resurgissent dans différents récits, le lien qui les réunit étant souvent sa ville et son histoire. Roman à caractère documentaire, Dora Bruder (1997) relate l’histoire, à Paris, d’une jeune fille de 15 ans, future victime de la Shoah. Parmi les ouvrages qui le plus clairement manifestent une intention autobiographique, on notera Un pedigree de 2005.
« Son dernier ouvrage en date est le roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (2014). Modiano a également écrit des livres pour enfants et s’est consacré à l’écriture de scénarios de film. Ainsi, avec le metteur en scène Louis Malle il a cosigné le film Lacombe Lucien (1974), dont l’action se déroule sous l’Occupation allemande de la France. »

Au sujet de cette période, Modiano précise dans son Discours à l’Académie suédoise prononcé le 7 décembre 2014 et édité par Gallimard en février 2015 : « Je suis comme toutes celles et ceux nés en 1945, un enfant de la guerre, et plus précisément, puisque je suis né à Paris, un enfant qui a dû sa naissance au Paris de l’Occupation »  (p. 13). Et encore : « des amours précaires naissaient à l’ombre du couvre-feu sans que l’on soit sûr de se retrouver les jours suivants. Et c’est à la suite de ces rencontres souvent sans lendemain, et parfois de ces mauvaises rencontres, que des enfants sont nés plus tard. Voilà pourquoi le Paris de l’Occupation a toujours été pour moi comme une nuit originelle. Sans lui je ne serais jamais né » (p. 15).

Roman et poésie d’après le Discours à l’Académie suédoise

« J’ai toujours pensé, dit Modiano, que l’écriture était proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j’ai toujours envié les musiciens, qui me semblaient pratiquer un art supérieur au roman – et les poètes, qui sont plus proches des musiciens que les romanciers. J’ai commencé à écrire des poèmes dans mon enfance et c’est sans doute grâce à cela que j’ai mieux compris la réflexion que j’ai lue quelque part : « C’est avec de mauvais poètes que l’on fait des prosateurs. » Et puis, en ce qui concerne la musique, il s’agit souvent pour un romancier d’entraîner toutes les personnes, les paysages, les rues qu’il a pu observer, dans une partition musicale où l’on retrouve les mêmes fragments mélodiques d’un livre à l’autre, mais une partition musicale qui lui semblera imparfaite. Il y aura, chez le romancier, le regret de n’avoir pas été un pur musicien et de n’avoir pas composé les Nocturnes de Chopin.» (p. 12)

Dans ce discours de Stockholm, Modiano cite un poème de l’Irlandais W.B. Yeats (p. 16) ; un poème  du Russe Ossip Mandelstam (p. 27) sur Pétersbourg ; un vers de Baudelaire (p. 28)  évoquant « les plis sinueux des grandes capitales ». Il se réfère aussi à Thomas de Quincey (p. 25) à propos de Londres où, dit Modiano, « dans la foule d’Oxford Street, il s’était lié avec une jeune fille, l’une de ces rencontres de hasard que l’on fait dans une grande ville. Il avait passé plusieurs jours en sa compagnie, puis il avait dû quitter Londres pour quelque temps. Ils étaient convenus qu’au bout d’une semaine elle l’attendrait tous les soirs au coin de Titchfield Street. Mais ils ne se sont jamais retrouvés. »

Dans le poème d’Ossip Mandelstam, il est question des numéros de téléphone et des adresses anciennes de Pétersbourg, ce qui plaît à Modiano. « C’est ainsi que dans ma jeunesse, confie ce dernier (p. 26-27), pour m’aider à écrire, j’essayais de retrouver de vieux annuaires de Paris, surtout ceux où les noms sont répertoriés par rues avec les numéros des immeubles. J’avais l’impression, page après page, d’avoir sous les yeux une radiographie de la ville, mais d’une ville engloutie, comme l’Atlantide, et de respirer l’odeur du temps. A cause des années qui s’étaient écoulées, les seules traces qu’avaient laissées ces milliers d’inconnus, c’étaient leurs noms, leurs adresses et leurs numéros de téléphone. Quelquefois, un nom disparaissait, d’une année à l’autre. Il y avait quelque chose de vertigineux à feuilleter ces anciens annuaires en pensant que désormais les numéros de téléphone ne répondraient pas… Oui, il me semble que c’est en consultant ces anciens annuaires de Paris que j’ai eu envie d’écrire mes premiers livres. Il suffisait de souligner au crayon le nom d’un inconnu, son adresse et son numéro de téléphone, et d’imaginer quelle avait été sa vie, parmi ces centaines et ces centaines de milliers de noms. »

MICHEL HOUELLEBECQ

Extraits d’un entretien sur la poésie et la littérature en général

A l’occasion de la sortie de son anthologie poétique (132 poèmes) dans la collection « Poésie/Gallimard », avant que ne soit publiée l’intégralité de sa poésie dans la collection « J’ai lu », Michel Houellebecq a eu avec le journaliste Thierry Clermont un entretien éclairant publié le 24 avril 2014 par Le Figaro. fr sous le titre : « Michel Houellebecq : « Je ne compte pas mourir prochainement ». En voici quelques extraits.


Question : Cet usage quasi systématique de la rime n’aurait-il pas un côté « vieille Parque »?
Réponse : Pour moi, qui dispose d’une certaine sensibilité lyrique, le recours à la rime est sans doute une facilité, d’autant que mes poèmes sont brefs. On a la cadence et la consonance, et le vers est bouclé. Cela m’évite aussi d’avoir à penser : il n’y a pas de poète intelligent. Et pas d’amour intelligent non plus, d’ailleurs… Proust ne disait-il pas : «Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence»? Ce que j’aime dans la poésie, c’est la place et le rôle du «je», qui peut y devenir perceptif et universel: les pronoms s’équivalent. Alors, le «je» devient tous les autres, et le poète est l’être percevant. L’autre bonheur de la rime, c’est de favoriser les contrastes, les ruptures de ton. Faire rimer «piscine» et «urine»… À propos des rapports entre prose et poésie, je pense que ce que j’ai fait de mieux jusque-là, c’est la troisième partie de La Possibilité d’une île. Et savez-vous pourquoi? J’y fais triompher la poésie ! Et les dernières pages sont émaillées d’alexandrins, ou plutôt d’hémistiches.

Q : Et l’album de Jean-Louis Aubert inspiré des poèmes de Configuration du dernier rivage?
R : C’est troublant et merveilleux d’entendre ses poèmes mis en musique! De pouvoir être entendu par le plus grand nombre et de passer à la radio ! Jean-Louis a raison, la chanson, c’est le seul truc que tu prends dans l’âme. Directement. Et je pense qu’une chanson est capable de réorienter un destin d’homme. Surtout, les morceaux de Jean-Louis m’ont permis de renouer avec l’univers artistique en oubliant l’univers réel. L’écoute des Parages du vide m’a réconcilié avec l’écriture romanesque, tout comme la Messe en si  de Bach avait facilité la gestation et la naissance de La Possibilité d’une île. Depuis quelques mois, j’ai du jus ! Mon nouveau roman va bon train et son titre est déjà trouvé. Et quand je trouve le titre, c’est que c’est bon. (Rires)

 
Q : Qu’avez-vous lu récemment?
R : Récemment, j’ai découvert les romans de l’écrivain allemand Theodor Fontane, admiré par Thomas Mann. C’est une véritable révélation. J’en ai déjà lu cinq, dont Effi Briest. Dans ces histoires de passion situées dans le Nord, vers Hambourg, il y a beaucoup de romantisme et de fraîcheur, ce qui ne peut que séduire le baudelairien que je suis. Fontane a l’art de développer jusqu’à la fin ce qui est annoncé tragiquement dès le début.

Q : Un dernier mot avant de nous quitter?
R : Je pense de plus en plus à mon enfance. Dans l’Yonne, j’ai vécu une scolarité primaire enchantée, avec ses récitations, ses dessins, ses chansons. C’est le temps où l’on chantait encore « Le Chant des partisans » ! Je regarde cet enfant, émotif, capable d’émerveillement. J’adorais réciter par cœur des poèmes, en public. Des vers de Péguy, du symboliste Albert Samain, Ronsard… C’était « le vert paradis » chanté par Baudelaire. Je me souviens d’Apollinaire (il récite): «Dans vos viviers, dans vos étangs,/Carpes, que vous vivez longtemps!/Est-ce que la mort vous oublie,/Poissons de la mélancolie»… Plus tard, durant ma jeunesse, moi qui ai aujourd’hui le souffle court, j’ai écrit de longs poèmes épiques, influencés par Hugo et Tolkien, des récits de batailles, truffés de noms propres. Je les ai tous conservés précieusement. En général, l’enfance, c’est bien. On m’a toujours dit qu’elle revient, par bribes, par épisodes, au temps de la vieillesse. J’ai donc le temps. Je ne compte pas mourir prochainement.

L’intégrale des poèmes : correspondances avec les romans

Michel Houellebecq a rassemblé en un seul livre de 450 pages (collection J’ai lu, décembre 2014), sous le titre Poésie, ses recueils antérieurs : Rester vivant (1991), Le Sens du combat (1996), La poursuite du bonheur (1997), Renaissance (1999), Configuration du dernier rivage (2013).
La quatrième de couverture de ce livre nous livre quelques correspondances entre ces poèmes et les romans de l’auteur.

« Juxtaposant librement prose, versets et versification classique (sous la forme de l’octosyllabe et de l’alexandrin), la poésie de Michel Houellebecq est, tout autant que son œuvre romanesque, fortement ancrée dans le monde contemporain. Elle lui sert d’ailleurs souvent de matrice. Ainsi, plusieurs poèmes du Sens du combat annoncent des scènes des Particules élémentaires, publié deux ans plus tard. « Si calme, dans son coma… » évoque la mort d’Annabelle, tout comme « La Longue route de Clifden » préfigure les chapitres terminaux. Et si « la vie est rare », le bonheur y demeure cependant, dans Renaissance, tout autant que dans Plateforme, un horizon possible. »

Ajoutons à ces correspondances le fait que des poèmes tirés du roman intitulé La Possibilité d’une île (2005) ont été repris dans Configuration du dernier rivage, dans une partie sous-titrée « Les Parages du vide ». Ainsi, le poème qui se termine par ce quatrain d’hexasyllabes (p. 173 du roman dans la collection  « J’ai lu ») :
« Si douce à la caresse,
« Si légère et si fine,
« Entité non divine,
« Animal de tendresse. »
Ou encore (p. 366) celui qui commence par :
« Il n’y a pas d’amour
« (Pas vraiment, pas assez)
« Nous vivons sans secours,
« Nous mourons délaissés. »
Du même roman (p. 398-399) provient le poème de quatre fois quatre octosyllabes qui commence par : « Ma vie, ma vie, ma très ancienne, », et qui finit par : « La possibilité d’une île ».
Ces textes ont été mis en musique et chantés en 2014 par Jean-Louis Aubert (voir plus haut), dans un album très réussi intitulé Les Parages du vide (sous-titre de Configuration du dernier rivage).
S’agissant du dernier poème cité, Carla Bruni l’avait déjà mis en musique dans son album de 2008 Comme si de rien n’était. On peut ainsi comparer les deux chansons, toutes deux fidèles au rythme octosyllabique de l’écrivain : chez Carla Bruni, une voix et une mélodie doucement mélancoliques, avec une émotion très intérieure ; chez Jean-Louis Aubert, un rythme plus fort, avec une belle mise en valeur des rimes ainsi que du dernier vers, comme suspendu à la fin. Vu à travers la musique de ces deux interprètes, Houellebecq apparaît comme un poète dont le romantisme a quelque chose de lyrique, voire d’élégiaque, alors qu’en prose, il prend souvent une tonalité satirique, ironique ou cynique, sur un fond de violence.
A la fin de « Aubert chante Houellebecq. Les parages du vide » sont reproduits les mails échangés entre le chanteur et le romancier poète. Voici ce qu’écrit Jean-Louis Aubert dans l’un de ces mails, daté du 27 juin 2013 :
« Je n’ai pas pu m’échapper de ma première idée de lier « Il n’y a pas d’amour » et « La possibilité d’une île » sur une base assez rythmique… Je sais que ça peut paraître un peu anachronique, mais j’ai plus ressenti dès le départ la certitude jubilatoire et la quête haletante, que la résilience de l’accostage et la suavité du séjour. Bref, plus la possibilité que l’île… Il faut dire que la rythmique de la poésie est très réussie (comme ailleurs) et entraînante : ma vie, ma vie, ma première, ma première, il a fallu, il a fallu… Pour la langueur, la version de Carla que j’ai écoutée depuis est très belle (et m’a fait bien douter). »

Quant à la place de la poésie dans le dernier roman publié de Houellebecq, Soumission (janvier 2015), voir dans Libres  Feuillets l’article du 5 février 2015 intitulé : « Soumission, de Michel Houellebecq : roman, poésie, politique ».

 

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Soumission, de Michel Houellebecq : roman, poésie, politique. Par Dominique Thiébaut Lemaire

Michel Houellebecq poursuit dans Soumission (Flammarion, 2015, 320 pages) une réflexion romanesque sur le désenchantement de la France en particulier et du monde occidental en général. Il raconte comment, en 2022, au terme du second mandat de François Hollande, la Fraternité musulmane et son leader, Mohammed Ben Abbes, polytechnicien et énarque, accèdent au pouvoir à la faveur de l’élection présidentielle. Le nouveau président, s’affichant comme modéré, soucieux de présenter l’islam sous la forme d’un humanisme réunificateur, est parvenu à gagner le soutien des partis traditionnels, droite classique, centre et parti socialiste, unis pour contrer la progression de l’extrême droite.
C’est dans ce contexte de politique-fiction que Michel Houellebecq nous entraîne à la suite du narrateur, universitaire quadragénaire, spécialiste du romancier Huysmans (1848-1907) et des écrivains décadents de la fin du XIXe siècle, narrateur indisposé par son époque – ses élites politiques et intellectuelles, ses idéaux progressistes et ses réflexes bien-pensants, ses mœurs mercantiles – qu’il exècre sans grande colère, dans une satire un peu répétitive, mais souvent amusante, provocatrice, ironique ou cynique.
Ce narrateur au corps souffrant – « migraines, maladies de peau, maux de dents, hémorroïdes »   – n’a d’intimité fraternelle qu’avec l’auteur d’ En route et d’intimité amoureuse qu’avec la sensuelle Myriam, aux caresses beaucoup plus satisfaisantes que celles des étudiantes qu’il lui arrive de contacter via le site YouPorn.
La suite du roman voit le nouveau pouvoir politique s’installer en douceur, et le pays faire preuve d’une acceptation tacite en retrouvant même « un optimisme qu’ (il) n’avait pas connu depuis la fin des Trente Glorieuses ». De leur côté, Myriam et sa famille juive quittent la France pour Tel-Aviv – mais « il n’y a pas d’Israël pour moi », songe le narrateur, plus seul que jamais.
Le roman glisse vers une interrogation sur la place du sentiment religieux dans la modernité occidentale, sur le nihilisme et la mort de Dieu. Le narrateur échoue à réussir un processus de conversion qui pourrait reproduire, à plus de cent ans de distance, celle qui a mené Huysmans, misanthrope et solitaire, du dandysme décadent jusqu’au catholicisme. Il n’éprouve plus rien du lien noué pendant des siècles entre la civilisation européenne et « ce quelque chose de mystérieux, de sacerdotal » que portait en lui le christianisme. Alors, c’est vers l’islam qu’il va se tourner, par pragmatisme, voire opportunisme, en profitant des avantages de la nouvelle université islamique : salaire triplé, épouses offertes par l’institution…

Il est intéressant de voir de quelle manière Houellebecq, qui n’est pas seulement romancier mais aussi poète, fait jouer un rôle à la poésie dans cette histoire, où il est question en particulier de Rimbaud, de Péguy et de Leconte de Lisle (né comme  Houellebecq à La Réunion).

Au début du roman, le narrateur nous parle notamment de son collègue Steve, spécialiste de Rimbaud.
« Je n’aimais pas le thé à la menthe, ni la grande mosquée de Paris, je n’aimais pas non plus tellement Steve, je l’accompagnais pourtant. Il m’était reconnaissant je pense d’accepter, car il n’était pas très respecté de ses collègues en général, de fait on pouvait se demander comment il avait accédé au statut de maître de conférences alors qu’il n’avait rien publié, dans aucune revue importante ni même de second plan, et qu’il n’était l’auteur que d’une vague thèse sur Rimbaud, sujet bidon par excellence, comme me l’avait expliqué Marie-Françoise Tanneur, l’une de mes autres collègues, elle-même une spécialiste reconnue de Balzac, des milliers de thèses ont été écrites sur Rimbaud, dans toutes les universités de France, des pays francophones et même au-delà, Rimbaud est probablement le sujet de thèse le plus rabâché au monde, à l’exception peut-être de Flaubert, alors il suffit d’aller chercher deux ou trois thèses anciennes, soutenues dans des universités de province, et de les interpoler vaguement, personne n’a les moyens matériels de vérifier, personne n’a les moyens ni même l’envie de se plonger dans les centaines de milliers de pages inlassablement tartinées sur le voyant… «  (p. 28-29).

Au milieu du roman, de grandes manœuvres vont porter les islamistes au pouvoir. « Mardi 31 mai. L’information éclata en effet, peu après quatorze heures: l’UMP, l’UDI et le PS s’étaient entendus pour conclure un accord de gouvernement, un « front républicain élargi », et se ralliaient au candidat de la Fraternité musulmane » (p. 150) – dont le modèle en matière de politique internationale est l’Empire romain !
Dans leur résidence de Martel dans le sud-ouest, les Tanneur ont invité le narrateur. Le mari de Marie-Françoise, Alain Tanneur, ancien élève de Normale sup, et qui travaillait jusqu’alors à la DGSI, s’est mis à réciter du Péguy :
« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle ,
« Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre,
« Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre ,
« Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle. »
Pour le narrateur, « c’était surprenant et émouvant de voir ce vieil homme propret, soigné, cultivé et ironique, se mettre à déclamer des poèmes :
« Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
« Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
« Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
« Parmi tout l’appareil des grandes funérailles. »
« Il secoua la tête avec résignation, avec tristesse presque. « Vous voyez, dès la deuxième strophe, pour donner suffisamment d’ampleur à son poème, il doit évoquer Dieu. A elle seule l’idée de la patrie ne suffit pas, elle doit être reliée à quelque chose de plus fort, à une mystique d’un ordre supérieur ». Et pour renforcer cette idée, Houellebecq fait encore réciter à son personnage deux autres strophes de Péguy.
« A mon avis, ajoute Alain Tanneur, personne n’a ressenti l’âme du Moyen âge chrétien avec autant de force que Péguy – aussi républicain, laïc, dreyfusard qu’il ait pu être. Et ce qu’il a ressenti également, c’est que la véritable divinité du Moyen âge, le cœur vivant de sa dévotion, ce n’est pas le Père, ce n’est pas même Jésus-Christ ; c’est la Vierge Marie. Et ça aussi, vous le ressentirez à Rocamadour… » (p. 162).
Un peu plus loin dans le texte, trois autres strophes de l’Eve de Péguy sont citées, récitées lors d’une lecture publique à Rocamadour, dans la chapelle Notre-Dame. Le narrateur a assisté à cette lecture: « Je me demandais ce que pouvaient bien comprendre à Péguy, à son âme patriotique et violente, ces jeunes catholiques humanitaires » (p. 168-169). Cela dit, Péguy semble, aux yeux du narrateur et probablement aussi aux yeux de l’auteur lui-même, avoir le défaut de révérer une divinité féminine.

Après l’élection de Mohammed Ben Abbes comme président de la République, dont la priorité est l’éducation, l’université Paris III devient l’université islamique de Paris-Sorbonne.
« Extérieurement, il n’y avait rien de nouveau à la fac, hormis une étoile et un croissant de métal doré, qui avaient été rajoutés à côté de la grande inscription : « Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3 » qui barrait l’entrée ; mais à l’intérieur des bâtiments administratifs, les transformations étaient plus visibles. Dans l’antichambre, on était accueilli par une photographie de pèlerins effectuant leur circumambulation autour de la Kaaba, et les bureaux étaient décorés d’affiches représentant des versets du Coran calligraphiés ; les secrétaires avaient changé, je n’en reconnaissais pas une seule, et toutes étaient voilées » (p. 179).
Quant à Steve, « comme je m’y attendais, il avait accepté un poste dans la nouvelle université ; il était chargé d’un cours sur Rimbaud. Il était manifestement gêné de m’en parler, et ajouta sans que je lui aie demandé que les nouvelles autorités n’intervenaient en rien dans le contenu de l’enseignement. Enfin bien sûr la conversion finale de Rimbaud à l’islam était présentée comme une certitude, alors qu’elle était au minimum controversée ; mais sur l’essentiel, sur l’analyse des poèmes, aucune intervention, vraiment. Comme je l’écoutais sans manifester d’indignation, il se détendit peu à peu, et finit par me proposer de prendre un café » (p. 180).
Par la suite, le narrateur est reçu par Robert Rediger, nouvelle éminence de l’enseignement supérieur, qui va le réintégrer dans l’université. Robert Rediger habite près des arènes de Lutèce une maison particulière qui a été celle de Jean Paulhan, et où Dominique Aury a écrit Histoire d’O.  « C’est un livre fascinant, vous ne trouvez pas ? » demande Rediger. Le narrateur est du même avis. Certes, « Histoire d’O en principe avait tout pour me déplaire : les fantasmes exposés me dégoûtaient, et l’ensemble était d’un kitsch ostentatoire – l’appartement de l’île Saint-Louis, l’hôtel particulier du faubourg Saint-Germain, sir Stephen, enfin tout ça était complètement à chier. Il n’empêche que le livre était traversé d’une passion, d’un souffle qui emportait tout. » Commentaire de l’interlocuteur du narrateur : « C’est la soumission, dit doucement Rediger. L’idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans le soumission la plus absolue » (p. 260). Et Rediger de préciser qu’il s’agit pour lui de la soumission de la femme à l’homme, mais aussi de la soumission de l’homme à Dieu.

A la fin du roman, le narrateur est invité aux cérémonies accompagnant l’entrée en fonction de Jean-François Loiseleur en tant que professeur de l’université.
« Je me souvenais parfaitement de Loiseleur, c’était lui qui m’avait introduit au Journal des dix-neuvièmistes, bien des années auparavant. Il était entré dans la carrière universitaire après une thèse originale consacrée aux derniers poèmes de Leconte de Lisle. Considéré avec Heredia comme le chef de file des Parnassiens, Leconte de Lisle était en général à ce titre méprisé, considéré comme un « honnête artisan sans génie », pour parler comme les auteurs d’anthologie. Il avait pourtant, sous l’effet d’une sorte de crise mystico-cosmologique, écrit dans ses vieux jours certains poèmes étranges, qui ne ressemblaient pas du tout à ce qu’il avait écrit auparavant, ni à ce qu’on écrivait à son époque, qui ne ressemblaient à vrai dire à peu près à rien du tout, et dont on pouvait dire à première vue qu’ils étaient complètement barrés. Loiseleur avait eu le premier mérite de les exhumer, et le second de parvenir à les inscrire dans une filiation littéraire réelle – il convenait plutôt selon lui de les rapprocher de certains phénomènes intellectuels contemporains du Parnasse vieillissant, tels que la théosophie et le mouvement spirite. Il avait ainsi acquis dans ce domaine où il n’avait aucun concurrent, une certaine notoriété… » (p. 285).
« Immédiatement après avoir été servi de mes mezzes, poursuit le narrateur, je me retrouvai nez à nez avec Loiseleur. Il avait changé : sans être absolument présentable, son aspect extérieur était en net progrès. Ses cheveux, toujours longs et sales, étaient presque peignés ; la veste et le pantalon de son costume étaient à peu près de la même teinte, et ne s’ornaient d’aucune tache de graisse, ni d’aucune brûlure de cigarette ; on pouvait sentir, j’en avais du moins l’impression, qu’une main féminine avait commencé à agir.
« Eh oui, me confirma-t-il sans que je lui aie rien demandé, j’ai sauté le pas… »
« Vous vous êtes marié, vous voulez dire ? », j’avais besoin d’une confirmation….
« Marié ? Avec une femme ? » Je devais m’imaginer qu’il était vierge, à l’âge de soixante ans ; et après tout c’était possible. « Oui oui, une femme, ils m’ont trouvé ça », confirma-t-il  en hochant la tête avec vigueur. « Une étudiante de deuxième année. » (p. 288).

Une chronologie tragique a voulu que Soumission paraisse à la date même de l’assaut terroriste (perpétré au nom de l’islamisme) qui a massacré la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo. Il se trouve aussi que le journal venait d’afficher en couverture à cette date (7 janvier 2015) une caricature représentant Michel Houellebecq. A Cologne où il accepté de s’exprimer sur son livre, le 19 janvier 2015, dans un festival de littérature (Literaturfest), l’écrivain – apprécié par l’économiste Bernard Maris, l’une des victimes du massacre – a tenu des propos que nous rapporte Frédéric Lemaître, journaliste au Monde, dans le numéro de ce journal daté du 21 janvier. L’écrivain a d’abord déclaré qu’en ce qui concerne la réaction du pays à ces assassinats, il n’a pas vu dans les « immenses manifestations en France pour Charlie Hebdo un désir d’unité nationale mais des Français massivement attachés à la liberté d’expression ». Autre mise au point : « Soumission n’est pas un roman islamophobe mais on a parfaitement le droit d’écrire un roman islamophobe si on le veut ». D’ailleurs, il a « parfois eu cette envie, ça aurait simplifié le message mais il ne faut pas se laisser influencer d’un côté ou de l’autre ». Il a révélé que « pour la première fois » de sa vie il a « failli écrire un happy end ». François, le personnage qui se convertit à l’islam pour poursuivre sa carrière universitaire, aurait alors rejoint la femme qu’il aimait, partie en Israël au moment de l’accession à l’Elysée d’un président musulman. Question : ce roman ne fait-il pas le jeu du Front national ? « Je m’en fous. Et de toute façon je n’ai jamais vu personne changer d’opinion de vote après avoir lu un roman ». On ne saura pas s’il approuve ou non la soumission à l’islam telle qu’il la décrit : « Bof. Le personnage principal n’en sait rien. Ce relativisme généralisé entraîne aussi l’auteur. Je n’en sais rien. » En revanche, la théorie identitaire selon laquelle « la biologie l’emporte sur l’idéologie est quand même tentante. C’est la sous-population qui a le plus d’enfants qui transmet ses valeurs », dit-il avant d’ajouter : « à condition d’avoir le contrôle de l’éducation. C’est pourquoi c’est un enjeu-clé du livre. » Il décrit l’histoire politique française depuis quarante ans comme « une tentative générale de tous les partis politiques, des médias et des pouvoirs culturels pour freiner l’ascension du Front national et l’échec de cette tentative. » Pour lui, « on peut avoir un pays de plus en plus à droite qui continue à élire un président de gauche. C’est un piège… En 2017, si François Hollande est réélu, alors que la France est encore plus à droite, ça peut tourner très mal ».

Ce qui est notable dans les déclarations de Houellebecq à Cologne, c’est l’ambiguïté, qui est aussi celle du livre. Approuve-t-il la soumission qu’il décrit ? Bof, il n’en sait rien. Il parle d’un « relativisme généralisé » qui entraînerait le personnage principal mais aussi l’auteur. Ce n’est que partiellement vrai pour le personnage principal, dans la mesure où celui-ci fait un choix en proposant de lui-même de se convertir à l’islam (peut-être pour profiter de l’argent saoudien et de la polygamie).
En ce qui concerne les quatre millions de personnes ayant manifesté partout en France contre les assassinats qui ont provoqué la mort de 17 personnes les 7-9 janvier 2015 (notamment la mort des caricaturistes de Charlie Hebdo et de plusieurs Juifs dans un magasin casher), ces manifestations d’une ampleur jamais atteinte contredisent de manière frappante la thèse soutenue dans Soumission, à savoir la mollesse d’une France qui serait prête à s’abandonner à une aventure islamiste.
Les millions de manifestants, selon Houellebecq, auraient été motivés moins par un désir d’unité nationale que par un attachement à la liberté d’expression. Ce distinguo minimise la portée de l’ événement. Car c’est la réalité d’un peuple insoumis qui s’est révélée, réalité totalement ignorée par le roman. Les femmes appartiennent à part entière à ce peuple, alors que la fiction de Soumission est fondée sur la passivité et  la marginalisation sans résistance de la moitié féminine de la population (dont l’éviction du marché du travail paraît être présentée comme bénéfique, alors qu’elle aurait très probablement l’effet économique opposé). Quant au désir d’unité nationale, c’est une expression qui a quelque chose de dérisoire car elle relève de la même catégorie que, par exemple,  les querelles politiciennes dont elle se voudrait le contraire tout en faisant allusion à la même chose.
En réalité, ce que ces manifestations massives ont manifesté, ce n’est pas un attachement à la liberté d’expression, c’est l’amour de la liberté, et ce n’est pas le désir d’une unité à venir, c’est la force, au présent, des valeurs communes.

 

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: c’est la faute à Voltaire

 

L’idée que les humains innocents au berceau
Sont par nature bons c’est la faute à Rousseau
L’idée de critiquer mais sans esprit sectaire
L’excès de religion c’est la faute à Voltaire

Les jeunes destructeurs c’est la faute aux parents
Aux père et mère absents impuissants transparents
C’est la faute à l’école à ses mauvaises notes
Suggérant que l’élève est tête de linotte

C’est la faute aux prisons qui créent des enragés
– C’est du moins ce qu’on dit – prêts à tout saccager
C’est la faute au marxisme ou au capitalisme
C’est la faute au laxisme à l’autoritarisme

Mais lorsque des voyous se réclamant de Dieu
Dont l’un des adjectifs est miséricordieux
Mitraillent sans pitié l’équipe d’un journal
Dans un déchaînement de violence infernale

Dans un massacre fou de libres journalistes
Armés du seul stylo des caricaturistes
Lorsque la tuerie frappe en réponse aux dessins
Ne cherchez plus d’excuse au crime aux assassins

 

 

Dix-sept victimes ont perdu la vie au cours de trois journées sanglantes qui ont endeuillé la France les 7, 8 et 9 janvier 2015 : douze personnes lors d’un attentat perpétré contre le journal Charlie Hebdo (dont les dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, la psychanalyste Elsa Cayat et l’économiste Bernard Maris), plus une policière municipale abattue à Montrouge, et quatre hommes exécutés lors de la prise d’otages dans un supermarché cacher…

Les auteurs de ces tueries ont été rapidement identifiés. Il s’agit de trois Français musulmans : les frères Saïd et Chérif Kouachi nés de parents algériens, et Amedi Coulibaly d’origine malienne. Ces terroristes ont été tués le vendredi 9 janvier 2014 dans des affrontements avec le « Raid » de la police et le « GIGN » de la gendarmerie.

A la suite de ces événements, des millions de manifestants partout en France ont réaffirmé leur attachement aux valeurs du pays : liberté, égalité, fraternité, mais aussi laïcité.

A Paris le 10 janvier, la manifestation a rassemblé entre un million et deux millions de personnes, et plus de quarante dirigeants de pays étrangers. Le cortège principal, parti de la place de la République, a rejoint par le boulevard Voltaire la place de la Nation.

Voltaire est l’un des grands hommes des combats contre le fanatisme et pour la liberté, en particulier pour la liberté d’expression face à ce que prétendent nous dicter les religions.

Dans Les Misérables de Victor Hugo, Gavroche, avant d’être tué sur une barricade, chante cette chanson :
Je suis tombé par terre
C’est la faute à Voltaire
Le nez dans le ruisseau
C’est la faute à Rousseau.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Récapitulation des articles et billets sur Descartes

Apologues cartésiens. 17 octobre 2013

Bourdieu, une sociologie réflexive: un livre de Dominique Thiébaut Lemaire

Dominique Thiébaut Lemaire vient de publier une étude sur la sociologie de Pierre Bourdieu.
La gravure en couverture, portrait du sociologue, est l’œuvre du peintre et graveur Sergio Birga, auteur de deux autres illustrations à l’intérieur du livre : une gravure représentant de manière imagée la réflexivité et l’auto-analyse, ainsi qu’un autre portrait  (dessiné) du sociologue.  

 

 

 

 

L’évaluation scolaire: critique de l’enquête internationale PISA. Par Dominique Thiébaut Lemaire

L’enquête internationale périodique PISA a fait l’objet d’un article publié par Libres Feuillets le 16 octobre 2011. L’analyse critique contenue dans cet article de 2011 est reproduite ci-dessous en annexe, à la suite de l’analyse consacrée à la dernière enquête en date, celle de 2012 publiée fin 2013 (qui met l’accent sur les mathématiques).

PISA fait grand bruit chaque fois que ses résultats sont publiés. On croit pouvoir en tirer des vérités comparatives, on décerne aux Etats des bons points ou des mauvais points selon leurs niveaux scolaires ainsi mesurés, les politiques s’en mêlent. Mais comparaison n’est pas raison.
En réalité, PISA compare des situations nationales peu comparables, et mesure pour une large part des réalités irréelles, comme en témoignent les questionnaires soumis aux élèves.

 Qu’est-ce que PISA

 Présentation générale

PISA (en anglais Program for International Student Assessement) est une enquête menée tous les trois ans auprès de jeunes de 15-16 ans dans les pays membres de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique) et dans de nombreux pays partenaires. Cette enquête prétend évaluer l’acquisition de savoirs et savoir-faire essentiels à la vie quotidienne au terme de la scolarité obligatoire. Ses tests, qui se présentent sous la forme de questionnaires, portent sur la lecture, la culture mathématique et la culture scientifique. Dans chacun des pays participants, les élèves remplissent les questionnaires tous les trois ans. Ils sont sélectionnés à partir d’un échantillon aléatoire d’établissements scolaires (publics ou privés) ainsi que sur un critère d’âge (de 15 ans et 3 mois à 16 ans et 2 mois au début de l’évaluation), et non en fonction de leur classe.

 Les collectes de données déjà réalisées ont eu lieu en 2000, 2003, 2006, 2009 et 2012. L’idée est de procéder à des comparaisons dans l’espace et dans le temps. Mais ces comparaisons sont sujettes à caution, car le cadre d’évaluation évolue d’une enquête à l’autre.

 L’ambition affichée : la préparation à la « vie réelle » par les systèmes éducatifs

 Plutôt que d’évaluer la maîtrise d’un programme d’enseignement, PISA se concentre sur ce dont les élèves de 15 ans sont supposés avoir besoin dans leur vie future et cherche à déterminer ce qu’ils pourront faire grâce à ce qu’ils auront appris. L’enquête vise à mesurer leur capacité à réfléchir et à appliquer leurs connaissances dans des situations tirées du monde réel et de la vie courante.

 Ce qui suit, jusqu’au titre intitulé « Analyse critique », reproduit en substance l’argumentation de l’OCDE.

 D’après cette organisation, les programmes scolaires sont surtout conçus en tant qu’ensembles d’informations et de techniques à maîtriser et n’accordent pas assez d’importance aux compétences qui devraient être développées dans la perspective d’une application dans la vie adulte. Ils privilégient encore moins les compétences générales qui devraient être acquises de manière transversale dans l’ensemble du programme pour permettre à l’individu de résoudre des problèmes et d’appliquer son raisonnement et ses concepts aux situations rencontrées dans la vie. PISA, au contraire, a l’ambition d’étudier l’état de préparation à la vie adulte et, dans une certaine mesure, l’efficacité des systèmes d’éducation, en évaluant le niveau de formation des élèves par rapport aux objectifs fondamentaux des systèmes d’éducation, et non par référence aux corpus de connaissances.

 En sciences, posséder des connaissances particulières, savoir des noms de plantes et d’animaux par exemple, présente moins d’intérêt, dit PISA, que d’avoir assimilé des notions fondamentales comme la consommation d’énergie, la biodiversité et la santé humaine, lorsqu’il s’agit de réfléchir sur des thèmes scientifiques qui suscitent des débats de société. En mathématiques, être capable de raisonner en termes quantitatifs et de concevoir des relations ou des correspondances est plus important que de savoir répondre aux questions figurant habituellement dans les manuels d’exercices, lorsqu’il s’agit de faire preuve de compétences mathématiques dans la vie courante. En lecture et compréhension de l’écrit, alors que les évaluations sont souvent axées sur des textes continus organisés sous forme de phrases et de paragraphes, l’enquête PISA part de l’idée que les individus rencontreront au cours de leur vie adulte un vaste éventail d’écrits (dossiers de candidature, formulaires administratifs, publicités, etc.) et qu’il ne suffit pas de pouvoir lire les textes généralement proposés à l’école. Elle met l’accent sur l’usage pour lequel ont été rédigés divers types de textes : romans, lettres personnelles ou biographies rédigées en vue d’une lecture à usage « privé » ; documents ou avis officiels destinés à un usage « public » ; manuels d’entretien ou rapports destinés à une lecture à des fins « professionnelles », et manuels scolaires ou fiches d’exercices destinés à une utilisation « scolaire »…

Analyse critique

Caractère artificiel de la « vie réelle » de PISA

De même que PISA 2006 et PISA 2009, PISA 2012 a posé aux élèves des questions bizarres sur des situations irréelles. Par exemple, en « résolution de problèmes », ils ont été invités à retrouver par tâtonnements le fonctionnement d’un climatiseur neuf dont on aurait égaré le mode d’emploi. Sans doute dans l’idée que si le climatiseur n’était pas neuf, ils sauraient le faire marcher sans tâtonnements. Mais perdre le mode d’emploi d’un appareil qu’on vient d’acheter, « il faut le faire », dirait le vendeur auquel on s’adresserait aussitôt pour récupérer ce document ! Autre exemple : l’achat de tickets de métro à tarif réduit à un distributeur où le tarif réduit n’est pas disponible. L’épreuve consiste à se rendre compte de cette indisponibilité, et à se résigner à payer le tarif normal (au lieu de s’adresser à un autre distributeur ou au guichet) !

Le « non-dit » des questions posées

S’agissant d’un réseau de routes formant un entrelacs entre différents quartiers, et dont les tronçons sont représentés avec la mention du temps nécessaire pour les parcourir, PISA a posé aux élèves les questions suivantes :
– quel trajet doivent suivre trois personnes habitant chacune dans un quartier différent pour se retrouver ensemble dans l’un des quartiers sans que le déplacement de chacune soit supérieur à 15 mn ?
–  quel est le trajet entre deux quartiers éloignés nommément désignés, qui ne dépasse pas 31 mn ?
La réponse est obtenue en additionnant les temps de déplacement correspondant aux tronçons qui composent l’itinéraire le plus rapide, à déterminer. L’énoncé de la question passe sous silence le fait qu’une absence de déplacement pour l’une des personnes peut être considéré comme un trajet ; et le fait que, dans le graphique du réseau, qui semble ne pas avoir d’échelle, la longueur d’un tronçon est tout de même proportionnelle à sa longueur réelle, précision qui, dans la vie réelle, permet au lecteur d’une carte routière d’avoir, en première approximation, une vue synthétique de ce que peut être la route probablement la plus courte.

Dans une autre « résolution de problème », un aspirateur robot circule au milieu de plusieurs « blocs », les uns fixes de couleur rouge, les autres déplaçables de couleur jaune. Il est demandé aux élèves de décrire ce que fait l’aspirateur lorsqu’il rencontre un bloc jaune. L’énoncé du problème escamote la question complète, car la description attendue est en fait celle-ci : « décrire ce que fait l’aspirateur depuis le moment où il rencontre un bloc jaune jusqu’au moment où il s’immobilise après cette rencontre ».

Fausseté de la démarche comparatiste retenue

 Les connaissances et les compétences évaluées ne sont pas choisies par PISA parce qu’elles font partie du dénominateur commun des programmes scolaires nationaux, mais, nous explique-t-on, parce qu’elles sont jugées essentielles pour la vie future. Cependant, les vraies raisons de la référence aux notions de « vie réelle » et de « vie future » sont ailleurs. Dans un contexte international, privilégier la référence à des programmes d’enseignement nationaux aurait pour effet de concentrer l’enquête sur les éléments communs aux différents pays. Il faudrait alors multiplier les compromis, ce qui déboucherait, selon l’OCDE, sur une évaluation trop restrictive pour être utile aux gouvernements ou Etats désireux de se comparer aux autres.
Au surplus, l’OCDE (34 pays membres) a perdu en homogénéité et donc en comparabilité, en englobant désormais des pays situés à des stades de développement dissemblables, et en incluant dans ses enquêtes PISA 31 « pays et économies partenaires » (dont les entités chinoises de Shanghai, Hong-Kong, Macao !). D’où l’exigence encore plus nécessaire d’une définition a priori, comme socle de la comparaison, d’un type de connaissances et de compétences considérées comme « utiles » partout, au prix d’un sérieux appauvrissement intellectuel.

 Fausseté de l’idée d’un acquis de base national et international à 15-16 ans

 Les élèves de l’échantillon sont sélectionnés en fonction de leur âge, et non en fonction de leur classe, ce qui peut poser problème en France où le redoublement est plus fréquent qu’ailleurs. A cette objection, on répond, cyniquement ou raisonnablement selon le point de vue, que la France doit réduire ses taux de redoublement.

 L’approche de PISA, fondée sur la fiction d’un socle commun de connaissances supposé acquis à 15-16 ans, est rudimentaire par rapport aux approches des programmes nationaux d’enseignement fondés sur la construction progressive d’un savoir sur une plus longue durée.

 Dans les approches modernes de plus longue durée, choisies par les pays développés, les notions de base, enseignées de manière échelonnée, peuvent être abordées par les différents systèmes scolaires à des niveaux de profondeur variable et à des âges différents, parfois plus tardifs. En conséquence, on retombe sur l’inconvénient de comparer des réalités non comparables.

 En outre, le discours de PISA se fonde sur la distinction entre les connaissances résultant des programmes d’enseignement, et les notions de base indispensables. Mais il est illusoire de croire que ces dernières puissent être assimilées indépendamment de l’acquisition des connaissances plus élaborées dont elles constituent le socle et qui permettent d’en comprendre l’intérêt.

 Tests et bachotage

 Dans son livre intitulé : Les stratégies absurdes (Le Seuil, 2009) l’économiste Maya Beauvallet a indiqué qu’aux Etats-Unis, une vingtaine d’Etats ont développé un système de rémunérations et de sanctions des écoles sur la base de tests auxquels sont soumis les élèves. Ces tests remontent pour les premiers aux années1930. A partir des années 1950, ils ont servi à mesurer la performance non pas des élèves mais de leurs professeurs. A partir des années 1980, ils ont débouché sur des récompenses ou des sanctions monétaires.

 On a constaté que les résultats s’améliorent toujours une fois passée la période de mise en place de ces tests. Les élèves auraient donc appris quelque chose ? Ils ont surtout appris à répondre à un exercice particulier. Ils connaissent mieux le test et ses rouages (voire ses « roueries »), s’en soucient davantage, lui consacrent parfois une part trop importante de leurs efforts, développent une stratégie de bachotage. De leur côté, les enseignants enseignent à leurs élèves la meilleure manière de réussir le test, au détriment de tâches importantes que le test ne mesure pas.

Une étude américaine a mesuré le temps passé devant la télévision, le taux d’absentéisme des élèves et le temps de travail à la maison comme indicateurs d’une qualité autre que la qualité mesurée par ces tests scolaires. Ses auteurs n’ont trouvé aucune relation significative entre l’amélioration des résultats des tests et le temps passé devant la télévision ou le temps passé aux devoirs à la maison.

 L’introduction d’un nouveau test se traduit immédiatement par une baisse des performances. Les élèves seraient-ils devenus moins bons? Non, simplement le test  mesure la connaissance du test. Tel est la conclusion à laquelle sont parvenus plusieurs chercheurs américains (par exemple Robert Linn : « Assessments and Accountability », Educational Researcher vol 29, 2, 2000)

 En conclusion

 Un idéal de certificat d’études

Les élèves français formés aux épreuves du certificat d’études de la Troisième République (épreuves fondées sur des questions concrètes prétendant s’inspirer elles aussi de la vie courante) auraient sans doute été mieux adaptés aux tests de PISA que les élèves d’aujourd’hui pourtant dotés de connaissances plus poussées dans un contexte pédagogique plus ambitieux.
Ainsi, les questions de mathématiques posées dans le cadre de PISA 2012 semblent, d’après les exemples qui en sont donnés, se concentrer sur des calculs de vitesses et de débits (celui d’une porte à tambour au lieu du débit d’un robinet) comme au bon vieux temps du certificat d’études.

 Une méconnaissance des études sur la validité des tests

 De nombreuses études ont montré depuis longtemps que les tests ne mesurent pas ce qu’ils prétendent mesurer. A ce sujet, on vient de voir que, pour les chercheurs américains dans le domaine de l’éducation, le test mesure principalement la connaissance du test.
On peut dire ironiquement que ce constat est encourageant pour les pays qui souhaitent améliorer leur performance PISA et battre les pays concurrents: il leur suffit d’y préparer leurs élèves en les familiarisant avec les types de questions, les critères de notation, les « trucs » à connaître et les « pièges » à éviter.
C’est du reste ce que font les bons élèves dans les cursus nationaux d’enseignement : ils se familiarisent avec les types d’épreuves et s’y exercent, en sachant bien que la moitié de la réussite est due à cette compréhension distincte de la connaissance de la matière elle-même.

 Qu’importe ce qui est réellement comparé, pourvu que l’on puisse dresser un palmarès

 Bien qu’il soit le plus souvent superficiel voire infondé, le palmarès, exploitant le profond désir humain de comparaison aux autres, d’imitation et d’émulation, est un produit qui se vend bien.
Chaque fois qu’un palmarès arrive sur le « marché », la question n’est pas de se demander ce qu’il nous apprend, mais à qui il profite: à ceux qui les élaborent, à ceux qui les diffusent, à ceux qui les utilisent ? En l’occurrence, grâce à ces comparaisons de PISA fondées sur l’apologie d’une sorte de SMIC intellectuel commun, l’OCDE gagne un surcroît de notoriété et d’influence; ceux qui préconisent la «performance du capital humain» dès 16 ans s’en trouvent confortés ; les médias qui les publient augmentent leur diffusion; les collectivités nationales s’en délectent: joie fallacieuse quand les résultats sont bons; plaisir masochiste quand ils sont médiocres; et les gouvernements peuvent y trouver de quoi justifier des réformes simplificatrices…

Excellence et égalité des chances

PISA a commencé à réfléchir plus sérieusement à cette problématique, mais à partir de l’idée (pieuse ?) qu’il n’y a rien de contradictoire à œuvrer à la fois pour l’excellence et pour rehausser le niveau  de compétence des élèves peu performants.
Le pourcentage des enfants d’immigrés, qui ont dans tous les pays plus de difficultés que les autres, reste de l’ordre de 15 % dans le total français des élèves (au-dessus des 12 % constatés dans l’ensemble des pays),  mais l’enquête de 2012 montre que si, en France, le pourcentage des élèves très performants est à peu près le même qu’en 2003, celui des élèves en difficulté y a beaucoup augmenté.

***

ANNEXE: analyse de PISA 2006 et 2009

Caractère artificiel de la « vie réelle »

 La « vie réelle » des enquêtes PISA 2006 et 2009.est une fiction, comme le montrent les trois exemples suivants.

PISA 2006 a présenté aux élèves un tableau de distances routières dans lesquelles figure bizarrement une case blanche qu’ils doivent s’évertuer à combler par des calculs. Mais jamais un élève de 15 ans, ni d’ailleurs un adulte, ne sera confronté à ce genre de « trou » dans un tableau ayant pour objet d’indiquer les distances entre les villes répertoriées ; sans compter que les cartes de la vie réelle comportent l’indication d’une échelle qui permet d’éviter les contorsions de raisonnement auxquelles le problème de PISA oblige les élèves au nom de la vraie vie.

PISA 2006 a demandé à quelle distance habitent l’un de l’autre deux élèves qui parcourent respectivement 5 et 2 km pour aller à l’école, et commente ainsi cet exemple en croyant pouvoir se moquer de ceux qui le critiquent : « Parmi les enseignants auxquels ce problème a été soumis pour la première fois, nombreux sont ceux qui l’ont rejeté, invoquant le fait qu’il était trop facile et que n’importe qui pouvait déterminer que la bonne réponse est trois km. Selon un autre groupe d’enseignants, ce n’est pas un bon item, puisqu’il n’y a pas de réponse (voulant dire par là qu’il n’y a pas qu’une seule réponse numérique possible). Une troisième réaction a été de dire que c’était un mauvais item en raison des nombreuses réponses possibles : faute d’informations suffisantes, le mieux que l’on peut en conclure est que les enfants habitent à une distance comprise entre trois et sept km l’un de l’autre ; il s’agit là d’une caractéristique peu souhaitable. Enfin, un petit nombre d’enseignants a estimé qu’il s’agissait d’un excellent item : les élèves doivent comprendre la question ; cet item fait réellement appel aux capacités de résolution de problèmes, car il ne correspond à aucune stratégie connue des élèves ; enfin, il s’agit d’un « beau » problème mathématique, malgré l’absence d’indices sur la manière dont les élèves vont le résoudre. »

PISA 2009  comportait le test suivant. Un menuisier dispose de 32 mètres de planches et souhaite s’en servir pour faire la bordure d’une plate-bande dans un jardin. Il envisage d’utiliser un des quatre tracés suivants pour cette bordure : deux tracés à angles droits en dents de scie A et C, un parallélogramme B, un rectangle D. Les élèves devaient indiquer si les quatre tracés peuvent être réalisés avec les 32 mètres de planches. Commentaire de PISA :« Cet item complexe à choix multiple se situe dans un contexte éducatif, dans la mesure où il présente un problème « quasi-authentique » qui est plus susceptible d’être rencontré en classe de mathématiques que dans la vie de tous les jours… Pour résoudre ce problème, les élèves doivent comprendre que les tracés bidimensionnels A, C et D présentent le même périmètre… Ils doivent déterminer si les tracés de bordure peuvent ou non être réalisés avec 32 mètres de planches. Les trois tracés de forme rectangulaire peuvent l’être, mais pas le quatrième qui est un parallélogramme. »
PISA reconnaît donc qu’il s’agit d’un problème «quasi-authentique », ce qui signifie bel et bien « irréel »…

Biais et pièges dans les questions posées et dans les critères de notation

On trouve dans les questionnaires de PISA des biais et des questions pièges, auxquels cas ce qui est testé n’est pas la capacité à mobiliser des connaissances, mais plutôt la capacité à ruser, par exemple:
– Insertion dans les énoncés d’informations inutiles pour la résolution du problème posé;
– Exigence d’une réponse unique à une question sur un texte dont le libellé autorise en bon sens plus d’une réponse ;
– Demande de réponse à une question, sans avertir que l’on attend plus d’une réponse ;
– Appréciation portant non pas sur la compréhension d’un texte ou d’un énoncé, mais sur la compréhension de la question plus ou moins claire posée par PISA sur ce texte ou énoncé.

Comme exemple de questions biaisées, mentionnons l’ « item » intitulé « sûreté des téléphones portables » de PISA 2009. Un tableau (provenant d’un site web) développe en plusieurs points cette question: les téléphones portables sont-ils dangereux ? Et présente deux colonnes de réponses : oui et non.
Le point 4 du tableau présente les arguments oui et non suivants:
Oui : les utilisateurs de portables ont 2,5 fois plus de risques de développer un cancer du cerveau dans les zones proches de l’oreille qui est en contact avec le portable.
Non : les chercheurs reconnaissent qu’il n’est pas sûr que cette augmentation soit liée à l’usage de téléphones portables.
PISA demande aux élèves en quoi la proposition : « Il est difficile de prouver qu’un phénomène est la cause d’un autre » s’applique au point 4 ci-dessus. Parmi quatre possibilités de réponse A, B, C ou D, PISA indique comme bonne réponse la C (« la proposition soutient l’argument Non mais ne le prouve pas »), et commente ainsi le test : celui-ci demande aux élèves de reconnaître la relation entre une généralisation extérieure au texte et des assertions formulées dans un tableau ; son degré de difficulté tient notamment à deux facteurs: les termes abstraits employés dans la question (« Il est difficile de prouver qu’un phénomène est la cause d’un autre ») ; et  les relations également abstraites proposées entre les assertions opposées oui et non.
PISA reconnaît que les élèves sont notés principalement, non sur la compréhension du tableau, mais sur la compréhension d’une proposition abstraite ajoutée de l’extérieur à ce tableau. En outre, celui-ci est logiquement défectueux : il suggère que l’on peut répondre rationnellement à la fois oui et non à une question ; ses « oui » ne contredisent pas les non, ses « non » ne contredisent pas les oui.

 Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: immigrés ou immigrants

 

On préfère en français le terme d’immigré
Cependant que l’anglais nous parle d’immigrants
Participe présent dont le sens est actif
Au contraire immigré
semble au passé passif

 

Chassés par l’indigence ou la guerre amaigris
Ils entrent dans un monde où les gens sont trop gros
Ils ont franchi des eaux de tempête et de soif
Où les a négligés la mort sans épitaphe

 

Au lieu d’eldorados c’est la portion congrue
Qui les attend au nord dans un climat chagrin
Leur allant peut survivre au bout des catastrophes
Mais rarement le mal rend saint ou philosophe

 

Dans les contrées d’accueil entre espoir et regret
Déçus doutant du bien portés à être ingrats
Ils voudraient repartir dans un aéronef
Entre deux univers douloureuse est la greffe

 

L’immigration par la Méditerranée a battu un record en 2014. Sur un total de plus de 207.000 migrants, plus de 3400 y ont perdu la vie principalement entre la Libye et l’Italie (trois fois plus de morts qu’en 2011, année du précédent record), d’après l’agence des Nations Unies pour les réfugiés.

On parle beaucoup d’immigration, mais principalement du point de vue du pays d’accueil, et on ne réfléchit guère aux pays d’origine, ni au point de vue des immigrés ou immigrants eux-mêmes.

Sont-ils passifs, sont-ils actifs et volontaires ? Entraînés par leur propre désir, ou totalement contraints par leur environnement de départ ? Qu’est-ce qui déclenche la migration ? Rarement des décisions individuelles, contrairement à la vision naïve de l’homme de la rue en France. S’il s’agit de rechercher des avantages matériels, c’est souvent sous la pression des familles qui incitent les jeunes à partir « chercher fortune » pour envoyer ensuite de l’argent à leurs proches restés sur place. Autre cause des migrations : la fuite de la guerre, par exemple celle qui sévit actuellement au Moyen-Orient (Syrie) et en Afrique (Erythrée). Ces mouvements sont accentués par la cupidité des réseaux de passeurs, et par les mirages que répandent les médias des pays développés.

Psychologiquement, pour comprendre l’état d’esprit du migrant, il faudrait creuser les notions d’espoir, de regret, de déception, d’ingratitude. Par exemple, Descartes nous dit que « du bien passé vient le regret » (Les Passions de l’âme, article 67). Mais le regret peut même venir d’un passé dépourvu de bien.

Du point de vue des habitants du pays d’accueil, il importe d’approfondir la compréhension de la compassion, qui, pour Spinoza, est un affect triste et non une vertu (Ethique, quatrième partie, proposition L), ce que Descartes avait suggéré avant lui au sujet de la pitié ressentie par ceux qui se représentent le mal d’autrui comme pouvant leur arriver, et qui sont ainsi émus par l’amour qu’ils se portent à eux-mêmes plutôt que par celui qu’ils ont pour les autres (Les Passions de l’âme, article 186).

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

Billet: le président face au mauvais temps

 

Président capitaine il est dans la tourmente
A la proue de la France il oublie ses tourments
Dans la bourrasque et le gros temps dans la tempête
On dirait qu’il recherche une sorte de paix

Préférant aux manifs cette forme d’émeute
Que font autour de lui des embruns écumeux
Comme Chateaubriand quand l’averse crépite
Il désire l’orage en guise de répit

Mais comme il ne veut pas sembler imperméable
Et se sentir blâmé d’ouvrir le parapluie
Et se voir accusé de ne pas se mouiller

Trempé sans couvre-chef au vent désagréable
Impavide il discourt on voudrait qu’il s’essuie
Lunettes embuées le regard embrouillé

 

 

Sur l’île de Sein (Finistère) pour commémorer les 70 ans de la Libération, François Hollande a prononcé un long discours sous une pluie battante. Les services de l’Élysée ont préféré ne pas faire appel au garde du corps équipé d’un parapluie, présent au côté du chef de l’État… En quelques minutes, l’image d’un président de la République, trempé, les lunettes pleines de buée, a fait le tour des chaînes d’information et des réseaux sociaux… Les internautes ont multiplié les railleries, certains s’interrogeant sur les compétences des communicants de François Hollande (Le Figaro, 25 août 2014).

C’est sous une pluie battante que François Hollande s’est exprimé, lundi 25 août… Le jour même où Manuel Valls a déposé la démission du gouvernement, le chef de l’Etat s’est abstenu de commentaires. Il a rendu hommage à la résistance contre le régime nazi, à l’occasion du 70e anniversaire de la Libération. Dans son discours, le président de la République n’a pas souhaité évoquer la principale actualité gouvernementale, préférant retracer l’histoire de la résistance de cette île du Finistère. « Je tenais à être présent aujourd’hui dans le cadre du 70e anniversaire de la libération de notre pays (…)ici sur l’île de Sein. Je n’y aurais renoncé à aucun prix, même si la pluie nous accompagne aujourd’hui et même si ce n’est pas l’intempérie que nous redoutons le plus. » (Le Monde, 25 août 2014).

Dominique Thiébaut Lemaire

 

L’anthropologie de Bourdieu. Par Dominique Thiébaut Lemaire

Version résumée

Pierre Bourdieu (1930-2002), élève de l’Ecole normale supérieure de 1951 à 1954, agrégé de philosophie en 1954, directeur d’études à l’École des Hautes Etudes de 1964 à 2001, est devenu en 1982 professeur de sociologie au Collège de France où il a enseigné jusqu’à sa retraite en 2001. Il a reçu la médaille d’or du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) en 1993. La fin de son parcours a été marquée par sa consécration nationale et internationale de grand intellectuel engagé.

LE PARCOURS DE L’OEUVRE

Bourdieu a distingué lui-même plusieurs étapes dans son œuvre :
« La sociologie de l’éducation, la sociologie de la production culturelle et la sociologie de l’Etat auxquelles je me suis successivement consacré ont ainsi constitué pour moi trois moments d’une même entreprise de réappropriation de l’inconscient social qui ne se réduit pas aux tentatives déclarées d’ « auto-analyse »… (Méditations pascaliennes, chapitre 1, note 2, page 356).

S’agissant de la sociologie de l’éducation, les Héritiers (1964), livre écrit avec Jean-Claude Passeron, a connu un grand succès public. C’est en pensant d’abord à ce livre que Bourdieu a écrit en 1997 : « Les découvertes les plus indiscutables, comme l’existence d’une forte corrélation entre l’origine sociale et la réussite scolaire ou entre le niveau d’instruction et la fréquentation des musées, ou encore entre le sexe et les probabilités d’accès aux positions les plus valorisées des univers scientifique ou artistique, peuvent être refusées comme des contre-vérités scandaleuses… Dans la mesure où son travail d’objectivation et de dévoilement le conduit en maintes occasions à produire la négation d’une dénégation, le sociologue doit s’attendre à ce que ses découvertes soient à la fois annulées ou rabaissées comme des constats triviaux, connus de toute éternité, et violemment combattues, par les mêmes, comme des erreurs notoires… » (Méditations pascaliennes, chapitre 5, « violence symbolique et luttes politiques », sous-chapitre intitulé « La double vérité », p.274).
Les analyses des Héritiers, fondées notamment sur des statistiques de l’INSEE par catégories socioprofessionnelles, sans doute peu adéquates pour une étude avec précise des origines sociales et de la « domination » (comme les auteurs l’admettent en partie dans La Reproduction), ont eu des effets négatifs sur la manière de penser le système d’enseignement dans la société française, comme système reproducteur des inégalités plutôt que des connaissances. Elles ont eu aussi des effets négatifs sur la réputation même de Bourdieu, auquel on a collé l’étiquette de « déterministe», alors qu’il s’est efforcé de concilier déterminisme et liberté.

Un autre livre célèbre de Bourdieu,  La Distinction, fruit d’un effort considérable d’enquêtes et de réflexion, présente une grande richesse d’informations concrètes, mais celles-ci ont souffert d’une péremption historique rapide, comme l’auteur l’a reconnu, de sorte que les leçons que l’on peut finalement en tirer doivent faire abstraction de leur caractère daté (par exemple, les goûts à un certain moment ne sont pas des propriétés substantielles inscrites dans une sorte d’essence culturelle, mais des propriétés relationnelles qui n’existent que par la relation avec les goûts d’autres individus ou groupes sociaux ; autre leçon générale, les choix dans les domaines les plus différents de la pratique, en cuisine, en sport, en musique, en politique, sont liés entre eux de manière relativement cohérente).

Après la sociologie de l’éducation puis celle de la production culturelle, Bourdieu a consacré des développements importants, à partir de la fin des années 1980, à la sociologie de l’Etat et au thème de l’universel.

Il a été plus que bien d’autres, sans doute, un homme de contradictions, ce qu’il a fini par assumer consciemment, en parlant de son « habitus clivé » de grand universitaire issu d’un milieu modeste, et en développant des analyses qui font apparaître la société comme un monde double, à la fois économique et non économique.

UNE SOCIOLOGIE REFLEXIVE

Bourdieu a voulu être un « sociologue réflexif » : sujet et objet de ses analyses. La leçon inaugurale qu’il a prononcée au Collège de France en 1982 illustre cette démarche. Intitulée Leçon sur la leçon, elle est présentée par son auteur comme un « discours qui se réfléchit lui-même » où l’auteur commence par rappeler « une des propriétés les plus fondamentales de la sociologie telle que je la conçois : toutes les propositions que cette science énonce peuvent et doivent s’appliquer au sujet qui fait la science » (p. 8-9).
Ce thème a fait l’objet de son dernier cours au Collège de France (2000-2001) publié en 2002 sous le titre Science de la science et réflexivité, dont le chapitre 3 s’intitule : «Pourquoi les sciences sociales doivent se prendre pour objet ».

« Lorsque je soumettais à l’examen, sans ménagements, a-t-il reconnu, le monde dont je faisais partie, je ne pouvais pas ne pas savoir que je tombais nécessairement sous le coup de mes propres analyses, et que je livrais des instruments susceptibles d’être retournés contre moi : la comparaison de l’arroseur arrosé, que l’on emploie en pareil cas, désignant simplement une des formes, très efficace, de la réflexivité telle que je la conçois » (Méditations pascaliennes, introduction, p.13).

QUELQUES CONCEPTS MAJEURS

Sous cette rubrique,  on se propose de présenter la pensée du sociologue en centrant cette présentation sur quelques-uns de ses concepts : inconscient social, habitus, champs ou microcosmes. Autre concept majeur, celui de « domination » est expliqué et illustré plus loin à propos du symbolique.

L’inconscient social

Du début à la fin de son œuvre, Bourdieu a insisté sur le caractère caché des mécanismes sociaux, en employant un vocabulaire souvent proche de celui de la psychanalyse : inconscient social, dénégation, refoulement,retour du refoulé…

Le premier axiome, numéroté 0, de La Reproduction (1970), livre écrit avec Jean- Claude Passeron et dont la première partie est présentée more geometrico à la façon de Spinoza, s’énonce ainsi :
« Tout pouvoir de violence symbolique, i.e. tout pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force, ajoute sa force propre à ces rapports de force » (p. 18).

On peut citer aussi la Leçon sur la leçon (1982), qui parle des « ténèbres de la méconnaissance »:
« …la connaissance exerce par soi un effet – qui me paraît libérateur – toutes les fois que les mécanismes dont elle établit les lois de fonctionnement doivent une part de leur efficacité à la méconnaissance, c’est-à-dire toutes les fois qu’elle touche aux fondements de la violence symbolique. Cette forme particulière de violence ne peut en effet s’exercer que sur des sujets connaissants, mais dont les actes de connaissance, parce que partiels et mystifiés, enferment la reconnaissance tacite de la domination qui est impliquée dans la méconnaissance des fondements vrais de la domination. On comprend que la sociologie se voie sans cesse contester le statut de science, et d’abord évidemment par tous ceux qui ont besoin des ténèbres de la méconnaissance pour exercer leur commerce symbolique » (p.20-21).
Et :
« Une bonne part de ce que le sociologue travaille à découvrir n’est pas caché au même sens que ce que les sciences de la nature visent à porter au jour. Nombre des réalités ou des relations qu’il met à découvert ne sont pas invisibles, ou seulement au sens où « elles crèvent les yeux», selon le paradigme de la lettre volée cher à Lacan… » (Leçon sur la leçon, p. 30-31).

 Les champs ou microcosmes sociaux

Bourdieu conçoit le monde social comme un ensemble de «champs» qu’il dénomme aussi « microcosmes ». Pour lui, « les champs sociaux sont des champs de forces mais aussi des champs de luttes pour transformer ou conserver ces champs de forces » (Leçon sur la leçon, p.46).

Comme on l’a déjà vu, il a étudié plus particulièrement les champs de l’enseignement, de la production intellectuelle et de l’Etat, dans l’ordre de la connaissance (ou de la science), dans l’ordre de l’éthique (ou du droit, et de la politique), et dans l’ordre de l’esthétique (la littérature, l’art) : voir ses Méditations pascaliennes, début du chapitre 2, « Les trois formes de l’erreur scolastique », p. 76.
Un essai de généralisation pour la constitution d’une théorie des champs à partir des champs artistiques et culturels se trouve dans Les règles de l’art (deuxième partie, p.351 et suivantes).

Pour caractériser un champ selon Bourdieu, la notion d’autonomie est importante. La loi ou nomos de chaque champ peut s’énoncer sous la forme d’une tautologie significative de sa clôture: « c’est particulièrement visible dans le cas du champ artistique dont le nomos tel qu’il s’est affirmé dans la seconde moitié du XIXe siècle (« l’art pour l’art ») est l’inversion de celui du champ économique (« les affaires sont les affaires ») » (Méditations pascaliennes, p.139).

Les champs ont chacun leur nomos (leur loi) et leur type d’illusio (croyance dans le jeu). Chacun d’eux enferme les agents dans ses enjeux propres qui, du point de vue d’un autre jeu, peuvent être considérés comme insignifiants :
« Chacun sait par expérience que ce qui fait courir le haut fonctionnaire peut laisser le chercheur indifférent et que les investissements de l’artiste restent inintelligibles pour le banquier. C’est dire qu’un champ ne peut fonctionner que s’il trouve des individus socialement prédisposés à se comporter en agents responsables, à risquer leur argent, leur temps, parfois leur honneur ou leur vie, pour poursuivre les enjeux et obtenir les profits qu’il propose et qui, vus d’un autre point de vue, peuvent paraître illusoires…» (Leçon sur la leçon, p 47).

L’habitus

 L’habitus désigne chez Bourdieu un ensemble inculqué, inconscient et pour une large part incorporé au corps, de « dispositions durables et transposables qui, intégrant toutes les expériences passées, fonctionne à chaque moment comme une matrice de perceptions, d’appréciations et d’actions, et rend possible l’accomplissement de tâches infiniment différenciées » (Esquisse d’une théorie de la pratique, p. 261).

Dans ses Méditations pascaliennes, Bourdieu a commenté cette notion :
« Le concept d’habitus a pour fonction primordiale de rappeler fortement que nos actions ont plus souvent pour principe le sens pratique que le calcul rationnel ; ou que… le passé reste présent et agissant dans les dispositions qu’il a produites ; ou encore que, contre la vision atomistique que propose certaine psychologie expérimentale, attachée à analyser des aptitudes ou des attitudes séparées (esthétiques, affectives, cognitives, etc.) et contre la représentation (authentifiée par Kant) qui oppose les goûts nobles, dits « purs », et les goûts élémentaires, ou alimentaires, les agents sociaux ont, plus souvent qu’on ne pourrait s’y attendre, des dispositions (des goûts par exemple) plus systématiques qu’on ne pourrait le croire. » (Méditations pascaliennes, chapitre 2, « Les trois formes de l’erreur scolastique », sous-chapitre intitulé « Digression. Critique de mes critiques », p. 94-95).
« Une des fonctions majeures de la notion d’habitus est d’écarter deux erreurs complémentaires qui ont toutes les deux pour principe la vision scolastique : d’un côté, le mécanisme, qui tient que l’action est l’effet mécanique de la contrainte de causes externes ; de l’autre, le finalisme qui … tient que l’agent agit de manière libre, consciente et, comme disent certains utilitaristes, with full understanding…» (Méditations pascaliennes, chapitre 4, « La connaissance par corps », sous chapitre intitulé « Habitus et incorporation », p. 201-201).

Bourdieu a insisté notamment sur deux aspects: Le caractère « corporel » de l’habitus ; et le lien entre habitus et champ social.

En ce qui concerne le caractère corporel de l’habitus, il insiste sur ce point de façon quelque peu surprenante, comme si l’habitus n’était pas aussi une disposition de l’esprit. Peut-être s’agissait-il de remplacer par le mot « corps » ceux de « personne » ou « individu » jugés inadéquats, trop idéalistes ou trop « individualistes ». L’importance donnée au corps est peut-être due aussi à l’influence de Blaise Pascal et de ses trois ordres : la chair, l’esprit, la volonté (voir plus loin ce qui est dit sur « une philosophie pascalienne »).

En ce qui concerne le lien entre habitus et champ/microcosme, Bourdieu explique dans sa Leçon sur la leçon (P 37-38) l’importance de la relation « entre l’histoire objectivée dans les choses, sous la forme d’institutions, et l’histoire incarnée dans les corps, sous la forme de ce que j’appelle l’habitus ». Il considère comme une rupture décisive par rapport au mode de pensée traditionnel « le fait de substituer à la relation naïve entre l’individu et la société la relationconstruite entre ces deux modes d’existence du social, l’habitus et le champ, l’histoire faite corps et l’histoire faite chose. »

Déterminisme et liberté

Bourdieu a été accusé d’être excessivement déterministe, bien qu’il ait proposé plusieurs perspectives de liberté:
–         En reprenant le raisonnement philosophique classique selon lequel la liberté tient
d’abord à la mise en évidence et à la juste connaissance des déterminations sociales et autres;
–         En montrant comment l’autonomie des différents champs ou microcosmes peut favoriser l’indépendance d’esprit et une sorte de séparation des pouvoirs ;
–         En développant l’idée qu’entre les causes externes et les agents sociaux exposés à ces causes externes s’interposent non seulement le microcosme, mais aussi
l’habitus, qui font écran à une causalité automatique ;
–         En prenant en considération l’autonomie relative de l’ordre symbolique (voir ci-dessous) ; le pouvoir symbolique, par l’évocation plus ou moins inspirée et exaltante de l’avenir  –  prophétie, pronostic ou prévision – peut introduire un certain jeu dans la correspondance entre les espérances et les chances et ouvrir un espace de liberté par la présentation de possibles plus ou moins improbables, utopie, projet, programme ou plan, que la logique des probabilités conduirait à tenir pour pratiquement exclus.

LE SYMBOLIQUE

Le mot « symbolique » appartient aussi à la psychanalyse lacanienne (distinguant le réel, l’imaginaire et le symbolique), mais Bourdieu lui donne un sens différent, qui se rapproche de celui que l’on trouve dans les expressions « franc symbolique de dommages et intérêts » ou « geste symbolique » : un geste qui, tout en étant réel, tire sa valeur du fait qu’il est signe d’autre chose. Le symbolique selon Bourdieu ne se comprend  pleinement qu’en opposition avec d’autres termes, principalement en opposition avec ce qu’il appelle « l’économie économique », mais en association avec plusieurs autres mots (biens, capital, force, lutte, pouvoir, révolution, violence…).

Tout en distinguant le symbolique de l’économie, Bourdieu semble avoir pris un malin plaisir à les associer dans l’expression « économie des biens symboliques » (où, il est vrai, le mot « économie » est pris dans son sens d’organisation, structure des éléments d’un ensemble, plutôt que dans le sens de production et consommation des richesses matérielles).

La domination

Le symbolique est pour lui un élément essentiel de la domination, concept sur lequel il a fondé une grande partie de sa réflexion sociologique qui distingue « dominants » et « dominés ». On peut trouver un peu sommaire cette distinction,  mais il l’a rendue complexe en analysant en profondeur ce qui est essentiel dans le couple dominant-dominé, c’est-à-dire non pas le dominant, ni le dominé, mais la relation entre eux, qui ne repose jamais uniquement sur la force nue, celle des armes ou de l’argent, et qui ne peut fonctionner vraiment que par le symbolique.

L’un des effets de la violence symbolique est la transfiguration des relations de domination en relations affectives, la transformation du pouvoir en charisme ou en charme dans un paradoxe apparent unissant soumission et « enchantement » affectif. Les rapports d’exploitation qui en résultent ne fonctionnent que s’ils sont doux.
Bourdieu est revenu sur ce sujet dans ses Méditations pascaliennes : « La violence symbolique est cette coercition qui ne s’institue que par l’intermédiaire de l’adhésion que le dominé ne peut manquer d’accorder au dominant (donc à la domination) lorsqu’il
ne dispose, pour le penser et pour se penser ou, mieux, pour penser sa relation avec lui, que d’instruments de connaissance qu’il a en commun avec lui et qui, n’étant que la forme incorporée de la structure de la relation de domination,font apparaître cette relation comme naturelle … Le pouvoir symbolique ne s’exerce qu’avec la collaboration de ceux qui le subissent…
La domination, même lorsqu’elle repose sur la force nue, celle des armes ou de l’argent, a toujours une dimension symbolique et les actes de soumission, d’obéissance, sont des actes de connaissance et de reconnaissance » (Méditations pascaliennes, chapitre 5, « Violence symbolique et lutte politiques », sous-chapitre « Le pouvoir symbolique », p. 246-248).

Les propriétés de l’économie des biens symboliques

Les propriétés (appelées ici caractéristiques) de l’économie des biens symboliques selon Bourdieu sont résumées à la fin du chapitre 6 de Raisons pratiques.
Première caractéristique : il s’agit de pratiques qui ont toujours des vérités doubles, économiques et non économiques.
Deuxième caractéristique : le tabou de l’explicitation, la forme par excellence de l’explicitation étant le prix.
Troisième caractéristique : les agents dépensent  beaucoup d’énergie dans l’échange symbolique. C’est une des raisons pour lesquelles l’économie économique est beaucoup plus économique. Par exemple, quand au lieu de faire un cadeau adapté aux goûts du destinataire, on fait un chèque, on s’économise les efforts nécessaires pour que le cadeau convienne à la personne, et les efforts nécessaires pour que sa valeur ne soit pas directement réductible à l’argent.
Autres caractéristiques : la dénégation, le refoulement de l’économie économique ne peut réussir que parce qu’ils sont fondés sur une sorte de méconnaissance collective partagée, produit d’une socialisation conduisant à l’incorporation des structures objectives du marché des biens symboliques, sous la forme de structures cognitives accordées avec ces structures objectives.

Les domaines où s’épanouit le symbolique 

Les domaines de prédilection du symbolique sont :
–         Les relations où s’exerce la domination masculine, en particulier dans la famille ;
–         L’enseignement ;
–         Le monde du religieux et du caritatif ;
–         Les relations de travail ;
–         L’art et la culture ;
–         La politique…

L’UNIVERSEL

En première approche, on peut définir l’universel selon Bourdieu de la manière suivante: quelque chose qui, bien que socialement produit, n’est pas réductible aux conditions particulières de sa production, dans le domaine de la science, mais aussi dans le domaine de l’éthique, de l’Etat et du droit, où il s’agit par exemple d l’universel des « valeurs » de la démocratie et des droits de l’homme, dans lesquelles il englober de grandes notions administratives : l’intérêt général, le service public…
Bien qu’il n’approfondisse pas cette question, on peut se demander dans quelle mesure l’universalité de ces valeurs est égale à celle de la science. Par exemple, le caractère universel de la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée en 1948 par l’Organisation des Nations Unies a été discuté dans le cadre de cette organisation.

Dans une première étape de sa démarche, l’étape de ce qu’il a appelé la « critique du soupçon », inspirée du marxisme, il a considéré l’universel surtout comme un faux- semblant destiné à masquer, en même temps qu’à mieux faire prévaloir, les intérêts particuliers de ceux qui l’invoquent. Par la suite, il a nuancé sa réflexion. Pour caractériser le dernier état de sa
pensée, on peut dire que:

– L’universalisation y est une réalité à double face, à la fois monopolisation dominatrice et évolution positive;

– Il existe un « intérêt au désintéressement » ;

– Il est possible à la fois de lutter contre l’hypocrisie de l’universalisme abstrait et pour l’accès aux conditions de l’universel.

 L’universalisation : impérialisme mais aussi progrès

 Le développement de l’Etat moderne, dont fait partie le système scolaire, est une réalité à double face : progrès vers un degré d’universalisation supérieure (délocalisation, dé-particularisation, etc.) et, dans le même mouvement, évolution vers la monopolisation la concentration du pouvoir, donc vers la constitution des conditions d’une domination centrale…

« L’avènement de la raison est inséparable de l’autonomisation progressive de microcosmes sociaux fondés sur le privilège, où se sont peu à peu inventés des modes de pensée et d’action théoriquement universels mais pratiquement monopolisés par
quelques-uns…
La même ambiguïté s’observe dans la relation entre les nations dominantes et les nations dominées – ou les provinces et les régions annexées à l’Etat central, à sa langue, à sa culture, etc. C’est ainsi que ceux qui ont porté l’Etat (français) à un degré d’universalité supérieur à celui de la plupart des nations contemporaines (avec le code civil, le système métrique, la monnaie décimale et tant d’autres inventions « rationnelles »), les révolutionnaires de 1989, ont immédiatement investi leur foi universaliste dans un impérialisme de l’universel placé au service d’un Etat national (ou nationaliste) et de ses dignitaires » (Méditations pascaliennes, chapitre 2 : « Les trois formes de l’erreur scolastique », sous-chapitre intitulé : « L’ambiguïté de la raison », p. 113).
« Si l’universel avance, c’est parce qu’il existe des microcosmes sociaux qui, en dépit de leur ambiguïté intrinsèque, liée à leur enfermement dans le privilège et l’égoïsme satisfait d’une séparation statutaire, sont le lieu de luttes qui ont pour enjeu l’universel… (Méditations pascaliennes, chapitre 3 : «les fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé : « L’universalité des stratégies d’universalisation », p. 178-179).

 L’intérêt au désintéressement

On peut tenir « pour une loi anthropologique universelle qu’il y a du profit (symbolique et parfois matériel) à se soumettre à l’universel… », écrit Bourdieu dans Raisons pratiques (considérations finales intitulées « Un fondement paradoxal de la morale », p.234-235). Et: « la sociologie des intellectuels fait découvrir cette forme particulière d’intérêt qu’est l’intérêt au désintéressement » (Science de la science et réflexivité, p.183-184).

La sociologie, dit-il, doit expliquer la constitution d’univers sociaux où s’engendre « du transhistorique ».  » Ce n’est pas parce que certains agents ont intérêt socialement s’approprier cet universel que cet universel n’est pas universel » (Raisons pratiques, chapitre 5, transcription de deux cours du collège de France donnés à Lyon en décembre 1988 ; cours du Collège de France en 1988-1989 ; cours Sur l’Etat du 15 février 1990, p. 159).

La lutte pour l’accès à l’universel

« Il n’y a pas de contradiction, en dépit des apparences, à lutter à la fois contre l’hypocrisie mystificatrice de l’universalisme abstrait et pour l’accès universel aux conditions d’accès à l’universel » (Méditations pascaliennes, chapitre 2, « Les trois formes de l’erreur scolastique », sous-chapitre intitulé « Le moralisme comme universalisme égoïste, p. 104).

Ce qui, d’après Bourdieu, rend possible l’accès à l’universel, c’est ce qu’il appelle l’état « scolastique », ou la skholè, suffisamment délivrée des urgences pratiques, dont bénéficiaient déjà les philosophes de l’antiquité gréco-latine.  Ce temps libéré des occupations et des préoccupations pratiques, dont l’école… aménage une forme privilégiée, le loisir studieux, est la condition de l’exercice scolaire et des activités arrachées à la nécessité immédiate, comme le sport, le jeu, la production et la contemplation des œuvres d’art et toutes les formes de spéculation gratuite, sans autre fin qu’elles-mêmes » (Méditations pascaliennes, chapitre 1, « Critique de la raison scolastique », sous-chapitre intitulé « L’ambiguïté de la disposition scolastique », p. 28).

« L’ambiguïté fondamentale des univers scolastiques et de leurs productions repose sur le fait que la coupure avec le monde de la production est à la fois rupture libératrice et séparation, déconnection, qui enferme la virtualité d’une mutilation: si la mise en suspens de la nécessité économique et sociale est ce qui autorise l’émergence de champs autonomes, elle est aussi ce qui menace d’enfermer la pensée scolastique dans les limites ou présupposés ignorés ou refoulés, qu’implique le retrait hors du monde » (Méditations pascaliennes, « L’ambiguïté de la disposition scolastique », sous-chapitre du chapitre 1 « Critique de la raison scolastique », p. 30-31).

« Nombre de professions de foi universalistes ou de prescriptions universelles ne sont que le produit de l’universalisation (inconsciente) du cas particulier, c’est-à-dire du privilège constitutif de la condition scolastique. Cette universalisation purement théorique conduit à un universalisme fictif aussi longtemps qu’elle ne s’accompagne d’aucun rappel des conditions économiques et sociales refoulées de l’accès à l’universel et d’aucune action (politique) visant à universaliser pratiquement ces conditions. Accorder à tous, mais de manière purement formelle, l’humanité, c’est en
exclure, sous les dehors de l’humanisme, tous ceux qui sont dépossédés desmoyens  la réaliser » (Méditations pascaliennes, chapitre 2 : « Les trois formes de l’erreur scolastique », fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé : «L’universalité des stratégies d’universalisation », p. 97).

Bourdieu pense d’abord à « l’institution scolaire, dans la mesure où elle est capable d’imposer la reconnaissance à peu près universelle de la loi culturelle tout en étant très loin d’être capable de distribuer de manière aussi large la connaissance des acquis qui lui est nécessaire pour lui obéir…» (Méditations pascaliennes, chapitre 2 : « Les trois formes de l’erreur scolastique », fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé : « L’universalité des stratégies d’universalisation », p. 103-105).

« Il faudra sans doute mobiliser toujours plus de ressources et de justifications techniques et rationnelles pour dominer, et les dominés devront se servir toujours davantage de la raison pour se défendre contre des formes de plus en plus rationalisées de domination (je pense par exemple à l’usage politique des sondages comme instruments de démagogie rationnelle). Les sciences sociales… devront plus clairement que jamais choisir entre deux partis : mettre leurs instruments rationnels de connaissance au service d’une domination toujours plus rationalisée, ou analyser rationnellement la domination… La conscience et la connaissance des conditions sociales de cette sorte de scandale logique et politique qu’est la monopolisation de l’universel indiquent sans équivoque les fins et les moyens d’une lutte politique permanente pour l’universalisation des conditions d’accès à l’universel » (Méditations pascaliennes, chapitre 3, « Les trois formes de l’erreur scolastique », sous-chapitre intitulé « La forme suprême de la violence symbolique », p. 121).

La raison n’étant pas enracinée dans une nature anhistorique, « on peut s’armer d’une science historique des conditions historiques de son émergence pour tenter de renforcer tout ce qui, dans chacun des différents champs, est de nature à favoriser le règne sans partage de sa logique spécifique, c’est-à-dire l’indépendance à l’égard de toute espèce de pouvoir ou d’autorité extrinsèque – tradition, religion, Etat, forces du marché. On pourrait ainsi, dans cet esprit, traiter la description réaliste du champ scientifique comme une sorte d’utopie raisonnable de ce que pourrait être un champ politique conforme à la raison démocratique…
…Dès que des principes prétendant à la validité universelle (ceux de la démocratie par exemple) sont énoncés et officiellement professés, il n’est plus de situation sociale où ils ne puissent servir au moins comme des armes symboliques dans les luttes d’intérêt ou comme des instruments de critique pour ceux qui ont intérêt à la vérité ou à la vertu (comme aujourd’hui tous ceux qui, notamment dans la petite noblesse d’Etat, ont partie liée avec les acquis universels associées à l’Etat et au droit) ». Ce qui est dit là s’applique en priorité à l’Etat qui, comme tous les acquis liés à l’histoire des champs scolastiques, est marqué d’une profonde ambiguïté (ambiguïté toutefois moins défavorable à ce qu’on peut appeler la justice, que ce qui est exalté, sous les couleurs de la liberté et du libéralisme, par les partisans du « laisser-faire » économique (Méditations pascaliennes, chapitre 3 : « les fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé : « L’universalité des stratégies d’universalisation », p. 182-184).

 

BOURDIEU ET PASCAL

 « J’avais pris l’habitude, depuis longtemps, écrit le sociologue, lorsqu’on me posait la question, généralement mal intentionnée, de mes rapports avec Marx, de répondre qu’à tout prendre, et s’il fallait à tout prix s’affilier, je me dirais plutôt pascalien » (Méditations pascaliennes, introduction, p.10)

Blaise Pascal, inventeur du calcul des probabilités, a été implicitement présent dans l’œuvre de Bourdieu depuis le commencement, par exemple dans les réflexions du sociologue sur les probabilités ou chances d’accès à l’université. Sa présence philosophique s’est affirmée à partir de la Leçon sur la leçon (1982), dont la fin fait entendre des accents typiquement pascaliens. Elle a atteint son apogée dans les Méditations pascaliennes de 1997.

Bourdieu s’est référé aux Pensées de Pascal pour traiter de nombreux sujets : les probabilités, les trois sortes de « libido », les ordres pascaliens et les champs sociaux, les « demi-habiles », le sens de l’existence et la question de Dieu.
Les citations de Pascal sont tirées des Pensées, éd. Brunschvicg, Paris, Hachette, 1912, en abrégé Br.

Les probabilités

Dans Les Héritiers, il est longuement question des « chances » d’accès à l’enseignement supérieur en fonction de l’origine sociale. Le thème « probabilités objectives et espérances subjectives » de La Reproduction est repris dans les Méditations pascaliennes (chapitre 6, sous-chapitres intitulés « La relation entre les espérances et les chances » et « Retour à la relation entre les espérances et les chances »).

« Pour que s’instaure cette relation particulière entre les espérances subjectives et les chances objectives qui définit l’investissement, l’intérêt, l’illusio, il faut … que l’agent dispose de chances de gagner qui ne soient ni nulles (à tous les coups l’on perd) ni totales (à tous les coups l’on gagne), ou, autrement dit, que rien ne soit absolument sûr sans que tout soit possible pour autant. Il faut qu’il y ait dans le jeu une partd’indétermination, de contingence, de « jeu », mais aussi une certaine nécessité dans la contingence, donc la possibilité d’une connaissance, d’une forme d’anticipation raisonnable,  celle qu’assure la coutume ou, à défaut, la « règle des partis », que Pascal tentera d’élaborer, et qui permet, comme il dit, de « travailler pour l’incertain ». Bourdieu évoque une « loi tendancielle des conduites humaines, qui fait que l’espérance subjective de profit tend à se proportionner à la probabilité objective de profit, commande la propension à investir (de l’argent, du travail, du temps, de l’affectivité, etc.) dans les différents champs » (Méditations pascaliennes, chapitre 6, « L’être social, le temps et le sens de l’existence », sous-chapitre intitulé « L’ordre des successions », p. 308-312)

 Les trois sortes de « libido »

Le sociologue a emprunté à Pascal les trois sortes de « libido » (désir des sens, désir de savoir, désir de dominer). Pascal lui-même les a empruntées à saint Augustin.

Pour Pascal, « tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi » (Pensées, 458). Et : « Il y a trois ordres de choses : la chair, l’esprit, la volonté. Les charnels sont les riches, les rois ; ils ont pour objet le corps. Les curieux et savants : ils ont pour objet l’esprit. Les sages : ils ont pour objet la justice » (Pensées, 460).

« Les philosophies de la sagesse, écrit Bourdieu, tendent à réduire toutes les espèces d’illusio, même les plus « pures », comme la libido sciendi, à de simples illusions, dont il faut s’affranchir pour accéder à la liberté spirituelle à l’égard de tous les enjeux mondains… C’est aussi ce que fait Pascal lorsqu’il condamne comme « divertissement » les formes de « concupiscence » associées aux ordres inférieurs, de la chair ou de l’esprit, parce qu’elles ont pour effet de détourner de la seule croyance véritable, celle qui s’engendre dans l’ordre de la charité » (Méditations pascaliennes, chapitre 3, « Les Fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé « Des points de vue institués », p.146-147).
Bourdieu souhaite sauver des condamnations pascaliennes le désir de savoir, qui peut être une forme sublimée du désir de dominer (voir le chapitre 2 du présent ouvrage):
« L’affrontement anarchique des investissements et des intérêts individuels ne se transforme en dialogue rationnel que dans la mesure et dans la mesure seulement où le champ est assez autonome … pour exclure l’importation d’armes non spécifiques, politiques et économiques notamment, dans les luttes internes ; dans la mesure où les participants sont contraints à ne recourir qu’à des instruments de discussion ou de preuve conformes aux exigences scientifiques en la matière…, donc obligés de sublimer leur libido dominandi en une libido sciendi qui ne peut triompher qu’en opposant une réfutation à une démonstration, un fait scientifique à un autre fait scientifique » (Méditations pascaliennes, chapitre 3, « Les fondements historiques de la
raison », sous-chapitre intitulé « Censure du champ et sublimation scientifique », p. 161).

Les ordres de Pascal et les champs sociaux de Bourdieu

Reprenant avec quelques modifications ce que dit à ce sujet la fin de la Leçon sur la leçon (p. 47), les Méditations pascaliennes (chapitre 3, « Les Fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé « Le nomos et l’illusio », p.140-141) réaffirment l’idée que chaque champ, « comme l’ordre pascalien », enferme les agents dans ses enjeux propres : « par exemple, écrit Bourdieu, les ambitions de carrière du haut fonctionnaire peuvent laisser le chercheur indifférent, et les investissements à fonds perdus de l’artiste ou la lutte des journalistes pour l’accès à la « une » restent à peu près inintelligibles pour le banquier… et aussi, sans doute, pour toutes les personnes étrangères au champ, c’est-à-dire, bien souvent, pour les observateurs superficiels ».

Ce texte est précédé par la pensée Br 793 de Pascal que cite Bourdieu pour  insister sur l’autonomie des différents champs les uns par rapport aux autres :
« Tout l’éclat des grandeurs n’a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l’esprit.
La grandeur des gens d’esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces gens de chair.
La grandeur de la sagesse … est invisible aux charnels et aux gens d’esprit. Ce sont trois ordres différents de genre. »

 Le corps dans le monde et le monde dans le corps

 Bourdieu, pour qui « le corps est dans le monde social, mais le monde social est dans le corps » (Leçon sur la leçon, p. 38), se réfère à « une très belle formule pascalienne, qui conduit d’emblée au-delà de l’alternative de l’objectivisme et du subjectivisme : « … par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. » (Pensées, Br 348). « On aura compris, précise-t-il,  que j’ai tacitement élargi la notion d’espace pour y faire entrer, à côté de l’espace physique, auquel pense Pascal, l’espace social… Le « je » qui comprend pratiquement l’espace physique et l’espace social (sujet du verbe comprendre, il n’est pas nécessairement un « sujet » au sens des philosophies de la conscience, mais plutôt un habitus, un système de dispositions) est compris, en un tout autre sens, c’est-à-dire englobé, inscrit, impliqué dans cet espace…
De cette relation de double inclusion se laissent déduire tous les paradoxes que Pascal rassemblait sous le chapitre de la misère et de la grandeur, et que devraient méditer tous ceux qui restent enfermés dans l’alternative scolaire du déterminisme et de la liberté : déterminé (misère), l’homme peut connaître ses déterminations (grandeur) et travailler à les surmonter. Paradoxes qui trouvent tous leur principe dans le privilège de la réflexivité : « … l’homme connaît qu’il est misérable …; mais il est bien grand, puisqu’il le connaît »… Et peut-être, selon la même dialectique, typiquement pascalienne, du renversement du pour au contre, « la sociologie, forme de pensée honnie des « penseurs »  parce qu’elle donne accès à la connaissance des déterminations sociales qui pèsent sur eux, donc sur leur pensée, est-elle en mesure de leur offrir, mieux que les ruptures d’apparence radicale qui, bien souvent, laissent les choses inchangées, la possibilité de s’arracher à une des formes les plus communes de
la misère et de la faiblesse auxquelles l’ignorance ou le refus hautain de savoir condamnent si souvent la pensée » (Méditations pascaliennes, chapitre 4, « La Connaissance par corps », sous-chapitre intitulé « Analysis situs », p. 189-191).

 Les « demi-habiles »

Selon Bourdieu, « la naïveté du premier ordre, qui consiste à accepter la représentation idéale ou idéalisée que donnent d’eux-mêmes les pouvoirs symboliques (Etat, Droit, Art, Science, etc.), appelle en quelque sorte une naïveté du second ordre, celle des « demi-habiles », comme aurait dit Pascal, qui ne veulent pas s’en laisser conter. Le plaisir de se sentir malin, démystifié et démystificateur, de jouer les désenchantés désenchanteurs, est au principe de beaucoup d’erreurs scientifiques : ne fût-ce que parce qu’il porte à oublier que l’illusion dénoncée fait partie de la réalité et qu’elle doit être inscrite dans le modèle qui doit en rendre raison …» (Raisons pratiques, chapitre 7 « Pour une science des œuvres », annexe 2, p. 93).

Face à l’étonnement de Hume qui s’interroge sur la facilité avec laquelle les dominants imposent leur domination, Bourdieu évoque Pascal (Pensées, Br 324 et Br 327) : le peuple a les opinions très saines… Les demi-savants s’en moquent, et triomphent à montrer là-dessus la folie du monde ; mais, par une raison qu’ils ne pénètrent pas, on a raison ». Et la vraie philosophie se moque de la philosophie de « ceux d’entre deux », qui « font les entendus » en se moquant du peuple, sous prétexte qu’il ne s’étonne pas assez de tant de choses si dignes d’étonnement…
Pour Bourdieu, « on peut lire comme un programme de travail scientifique et politique » les textes fameux de Pascal sur sa dialectique en spirale (Pensées, Br 328-337): « Renversement continuel du pour au contre. Nous avons donc montré que l’homme est vain, par l’estime qu’il fait des choses qui ne sont point essentielles ; et toutes ces opinions sont détruites. Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très saines, et qu’ainsi toutes ces vanités étant très bien fondées… le peuple n’est pas si vain qu’on dit ; et ainsi nous avons détruit l’opinion qui détruisait celle du peuple. Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition, et montrer qu’il demeure toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines ; parce qu’il n’en sent pas la vérité où elle est, et que, la mettant où elle n’est pas, ses opinions sont toujours très fausses et très mal saines » (Méditations pascaliennes, chapitre 5, « Violence symbolique et luttes politiques », sous-chapitre intitulé « Le pouvoir symbolique », p.257-259).

« Le « demi-habile », commente le sociologue, tout à son plaisir de démystifier et de dénoncer, ignore que ceux qu’il croit détromper, ou démasquer, connaissent et refusent à la fois la vérité qu’il prétend leur révéler. Il ne peut comprendre, et prendre en compte, les jeux de la self deception, qui permettent de perpétuer l’illusion sur soi, et de sauvegarder une forme tolérable, ou vivable, de « vérité subjective » contre les rappels aux réalités et au réalisme, et souvent avec la complicité de l’institution » (Méditations pascaliennes, chapitre 5, « Violence symbolique et luttes politiques », sous-chapitre intitulé « La double vérité », p. 273).

 Le sens de l’existence et la question de Dieu

« A travers les jeux sociaux qu’il propose, le monde social procure aux agents bien plus et autre chose que les enjeux apparents, les fins manifestes de l’action : la chasse compte autant, sinon plus, que la prise et il y a un profit de l’action qui excède les profits explicitement poursuivis, salaire, prix, récompense, trophée, titre, fonction, et qui consiste dans le fait de sortir de l’indifférence, et de s’affirmer comme agent agissant, pris au jeu, occupé, habitant du monde habité par le monde, projeté vers des fins et doté, objectivement, donc subjectivement, d’une mission sociale… Misère de l’homme sans Dieu, disait Pascal.  Misère de l’homme sans mission ni consécration sociale » (Leçon sur la leçon, p. 47-52. Voir aussi, avec quelques modifications de texte, les Méditations pascaliennes, chapitre 3, « Les Fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé « Le nomos et l’illusio », p.140-141).
Ce passage est explicitement inspiré de Pascal (Pensées Br 139) qui réfléchit à la raison pour laquelle on aime mieux la chasse que la prise : « Ce lièvre ne nous garantit pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse – qui nous en détourne – nous en garantit »).

« Avec l’investissement dans un jeu et la reconnaissance que peut apporter la compétition coopérative avec les autres, le monde social offre aux humains ce dont ils sont le plus totalement dépourvus : une justification d’exister ». Il faut, ajoute Bourdieu, « prendre acte d’une donnée anthropologique que les habitudes de pensée conduisent à rejeter dans l’ordre de la métaphysique, à savoir la contingence de l’existence humaine, et surtout sa finitude, dont Pascal observe que, bien qu’elle soit la seule chose certaine dans la vie, nous mettons tout en œuvre pour l’oublier, en nous jetant dans le divertissement, ou en nous réfugiant dans « la société » … » (Méditations pascaliennes, chapitre 6, « L’être social, le temps et le sens de l’existence », sous-chapitre intitulé « La question de la justification », p.343, et Pascal, Pensées, Br, 211).

Bourdieu termine à la fois sa Leçon sur la leçon et ses Méditations pascaliennes par ce genre de questions qui le fait passer de l’anthropologie à ce que l’on classe dans la métaphysique :
« La sociologie ne peut comprendre le jeu social dans ce qu’il a de plus essentiel qu’à condition de prendre en compte certaines des caractéristiques universelles de l’existence corporelle, comme le fait d’exister à l’état d’individu biologique séparé, ou d’être cantonné dans un lieu et un moment, ou encore le fait d’être et de se savoir destiné à la mort… Voué à la mort, cette fin qui ne peut être prise pour fin, l’homme est un être sans raison d’être. C’est la société, et elle seule, qui dispense, à des degrés différents, les justifications et les raisons d’exister… Misère de l’homme sans Dieu, disait Pascal. Misère de l’homme sans mission ni consécration sociale. En effet, sans aller jusqu’à dire, avec Durkheim, « la société, c’est Dieu », je dirais : Dieu, ce n’est jamais que la société » (Leçon sur la leçon, p. 50-52).
Bourdieu évoque encore, à la dernière page de ses Méditations pascaliennes, « cette sorte de réalisation de Dieu sur la terre qu’est l’Etat qui garantit, en dernier ressort, la série infinie des actes d’autorité certifiant par délégation la validité des certificats d’existence légitime (comme malade, invalide, agrégé ou curé). Et la sociologie s’achève ainsi dans une sorte de théologie de la dernière instance : investi, comme le tribunal de Kafka, d’un pouvoir absolu de véridiction et d’une perception créatrice, l’Etat,
pareil à l’intuitus originarius divin selon Kant, fait exister en nommant, et en distinguant. Durkheim, on le voit, n’était pas aussi naïf qu’on veut le faire croire lorsqu’il disait, comme aurait pu le faire Kafka, que « la société, c’est Dieu ».

***

ANNEXE
Les doubles vérités sociologiques de Bourdieu

 

 

Bourdieu s’est présenté lui-même comme un homme à l’habitus « clivé », et il a manifesté une prédilection pour l’analyse des situations où apparaît une « double vérité », par exemple dans le cas des institutions religieuses (à la fois économiques et non économiques) ou dans le cas de l’Etat, présenté par lui comme une réalité à double face, à la fois monopolisation impérialiste et progrès.

Pour se rappeler de quoi il est question quand Bourdieu parle de doubles vérités, qu’il dénomme aussi ambiguïtés, il est utile de parcourir la table des matières de Méditations pascaliennes. On y trouve plusieurs passages éclairants.

Ainsi, le chapitre premier de ce livre comporte un sous-chapitre intitulé: « L’Ambiguïté de la disposition scolastique ». Cette situation – dont l’ordre scolaire représente la forme institutionnalisée – repose sur le fait que la coupure scolastique avec le monde de la production est à la fois rupture libératrice et déconnection qui enferme la virtualité d’une mutilation; si la mise en suspens de la nécessité économique et sociale est ce qui autorise l’émergence de champs autonomes ne connaissant et ne reconnaissant que la loi qui leur est propre, elle est aussi ce qui menace d’enfermer la pensée scolastique dans les présupposés ignorés ou refoulés qu’implique le retrait hors du monde.

Dans le chapitre 2 et son sous-chapitre intitulé : « L’Ambiguïté de la raison », Bourdieu explique que le rappel des conditions sociales ayant fait émerger des univers où s’engendre l’universel interdit de sacrifier à l’optimisme naïvement universaliste des « Lumières » : l’avènement de la raison est inséparable de l’autonomisation de microcosmes sociaux fondés sur le privilège, où se sont peu à peu inventés des modes de pensée et d’action théoriquement universels mais pratiquement monopolisés par quelques-uns.

Dans le chapitre 3, le sous-chapitre intitulé : « Le Double visage de la raison scientifique » explique que les champs scientifiques, sous un certain rapport, sont des mondes sociaux comme les autres, avec des concentrations de pouvoir et de capital, des monopoles, des rapports de force, des intérêts égoïstes, des conflits, mais qu’ils sont aussi, sous un autre rapport, des univers d’exception, un peu miraculeux, où la nécessité de la raison se trouve instituée dans la réalité des structures et des dispositions. Fondés sur la distance scolastique à l’égard de la nécessité et de l’urgence économiques, ils favorisent des échanges sociaux dans lesquels les contraintes sociales prennent la forme de contraintes logiques. S’ils sont favorables au développement de la raison, c’est que, pour s’y faire valoir, il faut faire valoir des raisons ; pour y triompher, il faut faire triompher des arguments, des démonstrations ou des réfutations.

Le chapitre 5 comporte deux sous-chapitres intitulés respectivement : « La Double naturalisation et ses effets » et « La Double vérité », avec deux « études de cas : « La Double vérité du don » et « La Double vérité du travail ». L’un des mécanismes les plus puissants assurant le maintien de l’ordre symbolique est la « double naturalisation » qui résulte de l’inscription du social à la fois dans les choses et dans les têtes (« dans les corps », dit Bourdieu), aussi bien chez les dominants que chez les dominés, avec des effets de violence symbolique (contrainte exercée avec l’assentiment des dominés).

 

 

 

 

 

 

 

 

Billet: les conflits du Proche-Orient

 

Irak Syrie Liban Palestine s’agitent
et des peuples entiers y sont pris en otages
Aux crimes des tyrans mortellement s’ajoute
Une guerre des Dieux dont nul ne nous protège

Drapés dans leur bon droit vêtus de fausses toges
Israël Ismaël en lutte intransigeante
Invoquent leurs Très-Hauts pour cibler sans vertige
L’adversaire à tuer dans les foules sujettes

Pris dans l’ébullition des fureurs qui voient rouge
Sunnite ou bien Chiite aucun n’a de refuge
La bonne volonté n’essuie que des refus

Ce ne sont que chaudrons où la passion mijote
Et se met à bouillir où  se remuent des juntes
L’affamé de justice attend toujours à jeun

 

Bien que les Chrétiens n’aient guère de leçon à donner, les conflits actuels du Moyen-Orient incitent à citer les évangiles: « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté », et: « heureux les doux, car ils auront la terre en partage; heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu; heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés » (béatitudes du sermon sur la montagne, dans les évangiles de Matthieu et de Luc). Il ne s’agit pas seulement de religion, mais quasiment de morale politique sous une forme paradoxale déniant aux belliqueux la possession du monde.
Le Christ a poussé très loi la subversion de l’ancienne conception, celle du talion, présente dans la Bible et dans le Coran, et apparemment toujours à l’oeuvre dans les événements d’aujourd’hui :
– Matthieu, 5, 38-4: « Vous avez appris qu’il a été dit: oeil pour oeil, dent pour dent. Et moi je vous dis: … si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tend-lui aussi la gauche »;
– Luc, 6, 29: « Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un prend ton manteau, ne l’empêche pas de prendre encore ta tunique ».
Il s’agit d’une opposition radicale à la loi du talion, mais qui ne peut pas non plus, à elle seule, rendre viables et vivables les sociétés.

 

Dominique Thiébaut  Lemaire

 

 

Billet: la coupe du monde de football

Sur l’herbe du Brésil plus tendre que du chaume
Dans le grand stade ovale où le public s’échauffe
Les joueurs de football parfois nommés manchots
Car ils jouent sans les bras pourtant non estropiés
Ne marquent pas de but et les spectateurs piaffent
Chacun désire voir son équipe championne

Comme en long et en large aucun sportif ne chôme
Chacun sur les gradins croit à de grandes choses
Les nombreuses groupies aux côtés des machos
Voudraient que les meilleurs s’échappant du guêpier
Sur l’échiquier du jeu par leur forme olympienne
S’emparent du terrain sur l’adversaire empiètent

Dans la compétition l’ambiance devient chaude
On sent qu’il serait temps que l’un des sportifs chausse
Des ailes de géant pour le plaisir du show
Oubliant les crampons qui dans le gazon piochent
Mais rien n’aboutira sans invocation pieuse
A la règle à la chance au départ du bon pied

 

 

 

La vingtième Coupe du monde de football a eu lieu au Brésil du 12 juin au 13 juillet 2014, avec 32 participants qualifiés, et a vu la victoire de l’Allemagne. Les suivantes auront lieu en Russie en 2018 puis au Qatar en 2022. Ce dernier choix reste controversé pour plusieurs raisons, notamment le climat très chaud du Qatar et les accusations de corruption.

La FIFA (Fédération Internationale de Football Association), fondée à Paris en 1904, ayant déménagé à Zurich en 1932, a organisé en 1930 en Uruguay la première Coupe du Monde, créée par le Français Jules Rimet. Le choix de l’Uruguay a été critiqué, à une époque où l’Europe traversait alors une grave crise économique. De plus, la participation à une telle compétition outre-Atlantique impliquait une longue traversée maritime, qui obligeait les clubs européens à se passer de leurs meilleurs joueurs pendant deux mois.

La première Coupe du Monde a réuni 13 équipes (quatre européennes, huit sud-américaines et celle des Etats-Unis), et a opposé en finale l’Argentine à l’Uruguay, première nation tenante du titre.

De 1930 à 2014 inclusivement, les épreuves se sont déroulées en Europe ou en Amérique latine, à l’exception des Etats-Unis en 1994, de la Corée et du Japon en 2002, de l’Afrique du Sud en 2010.

Le vainqueur a toujours été un pays européen ou un pays d’Amérique latine. Seules huit nations ont remporté la Coupe. Le Brésil détient le record avec cinq succès. L’Italie et l’Allemagne en comptent quatre. L’équipe victorieuse de la première édition, l’Uruguay, a gagné deux fois l’épreuve tout comme l’Argentine. Enfin, la France, l’Angleterre et l’Espagne ont gagné chacune une Coupe du monde.
La configuration de la finale de 2014 opposant l’Argentine et l’Allemagne n’est donc pas fortuite, elle s’inscrit dans une longue histoire.

Au lieu de voir dans la victoire de l’Allemagne un événement principalement sportif, certains dans la presse française semblent accepter sans prendre de recul le lien qui est fait dans les média allemands avec le « modèle allemand » et avec « l’Allemagne décomplexée » (« A Berlin, une Allemagne décomplexée fête sa victoire en Coupe du monde »,  » et: « Lassée d’être montrée du doigt en Europe, l’Allemagne voit dans sa victoire une preuve de l’efficacité de son modèle »: d’après Le Monde daté de jeudi 17 juillet 2014, p.3).

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Auguste, empereur de Rome: exposition à Paris au Grand Palais. Par Maryvonne Lemaire

Moi, Auguste, empereur de Rome. Exposition à Paris au Grand Palais
(19 mars-13 juillet 2014)

Cet article continue la série de ceux que Maryvonne Lemaire a déjà consacrés, dans Libres Feuillets, à l’histoire de l’antiquité grecque et romaine (voir les articles sur les Etrusques,  sur la remise des dettes en Grèce au temps de Solon, et sur Alexandre le Grand).

L’instabilité politique actuelle sur fond de guerres civiles, en particulier dans le monde arabe, en Afrique, en Ukraine, donne un relief particulier à l’exposition consacrée à Auguste, empereur romain (63 avant J.-C/ 14 après J.-C). En effet Auguste, alias Octave, élevé par sa grand-mère, la  sœur de Jules César, a vécu son enfance, sa jeunesse et le début de son principat au milieu des guerres civiles. Le titre de l’exposition  ainsi que son affiche, représentant Auguste dit de Prima Porta, pourraient sembler  académiques si  on oubliait qu’Auguste, avec et après son père adoptif César, a opéré un bouleversement dans l’histoire romaine. Il a fait passer la Rome antique de la République, exténuée par ses violentes guerres civiles, à un régime politique nouveau, le Principat ou l’Empire, qui non seulement a restauré l’ordre à Rome mais a permis l’unification du monde romain en instaurant les conditions d’un relatif âge d’or.

L’art augustéen, lui, n’a rien d’un bouleversement. L’impression que donne le cheminement de l’exposition est  celle d’une omniprésence du Princeps. Le classicisme des représentations, faisant retour à  la Grèce ancienne, plus sensible encore quand on pense à la démesure des œuvres hellénistiques de la même époque, la richesse des matériaux, marbre  fin, or, argent, couleurs rares, nous enchantent. Mais une question se pose : au fond, l’art augustéen n’est-il pas largement un art au service du Princeps, un art de propagande ?

Les représentations d’Auguste, très nombreuses, ont  presque toujours une valeur argumentative. Les quatre principaux types mettent chacun l’accent sur un message différent.

Premier message : Octave est le fils et  le vengeur de César. La représentation de Mars Ultor, Mars vengeur, revient à plusieurs reprises pendant le parcours. Octave, dès qu’il eut appris que César, dans son testament, avait fait de lui son fils adoptif et son héritier, poursuivit ses meurtriers Brutus et Cassius, au mépris même des institutions républicaines. Dans la seconde salle, deux séries de trois bustes de marbre réalistes et expressifs, marque de l’art romain, nous montrent les acteurs des deux triumvirats. le premier autour de César : un Pompée  aux traits épais, un Crassus au visage émacié;  le second autour d’Octave, avec  Antoine et Lépide. La beauté d’Octave rayonne dans le groupe, mais surtout il ressemble à son grand-oncle et père adoptif par les joues plates et le menton effilé, selon l’analyse de Daniel Roger, l’un des commissaires de l’exposition. C’est le type dit Béziers-Spolète.

Après Actium (31 avant J.-C.)  et sa victoire sur Antoine,  représentée sur de grandes plaques de marbre, Octave s’adjoint, en plus de l’administration de la province d’Italie,  celle de l’Egypte, attribuées lors du triumvirat à son rival.  Le type La Alcudia domine, c’est celui de l’imposante statue équestre trouvée dans la mer Egée. Octave est un nouvel Alexandre, tel est le deuxième message.  Le soin apporté à la disposition des mèches de cheveux n’est pas sans rappeler le fameux épi dans les cheveux d’Alexandre. De toute évidence, le Macédonien est un modèle pour Auguste. Suétone raconte que, s’étant fait ouvrir le tombeau d’Alexandre qui se trouvait encore à Alexandrie, Auguste répondit aux soldats qui voulaient aussi lui montrer ceux des Ptolémée : « Je suis venu voir un roi et non des morts ».

Après 29 prédomine le type Louvre-Forbes, portraits plus sévères inspirés de la tradition républicaine comme  Auguste en toge avec la tête voilée. Les rides sur le front accentuent la gravité du personnage. C’est le troisième message, celui d’un retour  proclamé aux anciennes vertus républicaines (celles inscrites sur le bouclier de la Virtus dans la deuxième salle : Virtus, Justitia, Clementia, Pietas erga deos : le courage, la justice, la clémence, la piété envers les dieux). César avait voulu prendre le titre d’Imperator et se faire donner la dictature perpétuelle. C’est en raison de cette menace contre la République que Brutus et Cassius l’ont assassiné. Octave venge César sans concession ni faiblesse. Mais ensuite sa prudence le conduit, sans changer le nom républicain des choses, à subvertir méthodiquement leur réalité au point de se faire attribuer progressivement les pleins pouvoirs, la modestie apparente de son genre de vie dissipant les soupçons d’ambition à son égard. Surveillant déjà  le recrutement du sénat en qualité de censeur, il acquiert la puissance tribunitienne et l’imperium proconsulaire à partir de l’année – 23. En -12, il devient en qualité de grand pontife chef de la religion. Il réunit donc les pouvoirs civil, militaire et religieux.

Le nom d’Auguste change en même temps que s’accroissent ses pouvoirs. Né Caius Octavius en – 63, il devient à la mort de César en – 44 Caius Julius Caesar (Octavianus).  A l’apothéose de César, il est appelé Caius Julius divi filius Caesar ; après la victoire d’Actium  en – 31, imperator Caesar divi filius. Le sénat le proclame Auguste en – 27 : imperator Caesar Augustus. Il devient ensuite Pater Patriae  et après sa mort  en Campanie à 75 ans, il est, comme son père adoptif, proclamé divus, divin, par le Sénat. Dans la dernière salle, une statue de 3,30 mètres retrouvée dans le théâtre d’Arles représente cette apothéose du Princeps. Mais c’est l’Auguste de Prima Porta, que l’on voit dans la première salle, qui illustre le mieux le quatrième type, le quatrième message : Auguste est un dieu. Statue de 2,10 mètres en marbre de Carrare très fin, dont les cristaux retiennent la lumière, elle a été retrouvée dans la villa de Livie. La statue est celle d’un orateur qui fait  une allocution. En effet Auguste réussit par la négociation à se faire rendre les enseignes prises à Crassus  par les Parthes en 53 avant J.-C. (motif central de la cuirasse). A ses pieds, Eros sur un dauphin rappelle que, fils adoptif de César, Auguste descend de Vénus. Le ciel et son voile, la terre avec  sa corne d’abondance, l’aurore, la lune sont représentés aux quatre côtés de la cuirasse. Romulus et Rémus évoquent la naissance de Rome. Les provinces soumises, Afrique, Espagne ou Gaule, sont assises de part et d’autre, elles ne sont pas  écrasées. Sur les épaulettes, les sphinx rappellent la conquête de l’Egypte.

Les différents messages sont simples ; leur diffusion prend mille formes: statues de marbre ou de bronze dans les temples,  terres-cuites, pâtes de verre offertes par milliers au peuple, camées distribuées dans l’élite romaine. Les pièces d’or et d’argent font circuler l’image dans la totalité de l’empire.

Le culte impérial popularise la figure de l’empereur mais aussi les figures de la famille impériale. Sur l’une des faces de l’autel de la Paix, l’Ara pacis, se trouve la procession des membres de la famille d’Auguste. Les spécialistes hésitent sur l’identité de la figure féminine figurant sur les vestiges du bas-relief : Livie ou Julie ? et donc sur l’identité des enfants. Ce qui est sûr, c’est que le Princeps pratiqua constamment une stratégie  matrimoniale dirigée par la volonté de s’assurer un successeur. Sa première femme Claudia, belle-fille d’Antoine, fut vite répudiée ; la seconde aussi, Scribonia, quand elle eut donné naissance à leur fille Julie. Livia, la troisième femme, qu’il aima jusqu’à sa propre mort, appartenait à la puissante gens Claudia. Elle servit de modèle à la dame romaine, la matrona, dans le cadre du retour aux valeurs républicaines. Mais elle fut aussi, paradoxalement, associée à l’image de Vénus Genitrix : Vénus, à l’origine de la gens Julia ; genitrix, même si elle ne donna pas d’enfant à Auguste.
C’est finalement Tibère, le fils du premier mariage de Livie, qui fut choisi par Auguste pour lui succéder. C’était aussi le troisième époux de sa fille Julie, après Marcellus, fils d’Octavie (sœur d’Auguste), mort très jeune, et  Agrippa, général et ami d’Auguste, qui donna au Princeps trois petits-fils, Caius César, Lucius César, morts très jeunes et Agrippa Postumus, exilé du fait de sa mauvaise conduite. Autant de bustes réalistes, provenant des collections du Louvre, de Rome, de Toulouse, de collections particulières.

L’Ara pacis, Autel de la paix (après la victoire), célèbre la famille impériale. Mais il adresse au peuple un autre message, par  son ornementation, faite de motifs naturels, animaliers et floraux. Cette décoration de rinceaux et palmettes vient d’Egypte, comme en témoignent les plaques d’argile de la collection Campana représentant des paysages du Nil. Elle sera reprise à la Renaissance et figure une nature stylisée représentative de l’âge d’or. Selon Hésiode, les âges de fer et d’airain précèdent l’âge d’or (Aurea saecula). De fer et d’airain sont la République et ses guerres civiles, le programme politique et social d’Auguste apportant l’âge d’or. L’âge d’or, c’est la paix après les guerres civiles, c’est la prospérité après les victoires dans l’empire. Le motif des victoires ailées apparaît ça et là. Les autels des Lares (divinités familiales) interdits pendant les guerres civiles où ils exacerbaient les passions retrouvent leur fonction religieuse. On peut tourner autour de l’un d’entre eux.
L’âge d’or n’est pas seulement un thème artistique, il devient d’une certaine façon une réalité : Rome est reconstruite plus belle: « J’ai trouvé une ville en briques, je la laisse en marbre », dit Auguste dans Suétone. Dans la  ville malpropre, étroite, dangereuse, quatre-vingt-deux temples sont édifiés. Sur le Palatin où Romulus avait vu douze aigles se dressent le temple d’Apollon, les maisons d’Auguste et de Livie, plus riches que ne le dit la tradition, d’après les fouilles les plus récentes.  Auguste magnifie l’histoire de Rome et s’y inscrit lui-même.
Dans les arts, la tradition de la statuaire grecque est renouvelée par l’imitation personnelle qu’en font les artistes romains : statues d’Auguste (Auguste de Prima Porta inspiré de Polyclète), statues de Vénus (inspirées de Praxitèle, de Callimaque)… Le goût du luxe se manifeste par le grand nombre de pièces d’argenterie : figurent dans l’exposition quelques-unes des 109 pièces  du Trésor de  Boscoréale (Louvre) avec en particulier une magnifique coupe d’argent aux feuilles d’olivier, les objets de la vie privée des gens riches : bulle d’enfant en or, chaise curule, brasero, flacons de verre soufflé (dont un flacon-oiseau bleu aux formes très pures).

Le dernier étage de l’exposition est consacré à l’unification du monde romain.  Auguste s’occupe directement des provinces impériales qui sont plus agitées que les provinces sénatoriales, l’Espagne, la Gaule. Dans les provinces, la marque romaine est présente dans l’organisation de la ville : temple, forum, théâtre se retrouvent dans toute l’étendue de la Pax Romana. La Vénus d’Arles en particulier témoigne par sa beauté paisible de la présence comme naturelle de l’art romain dans les Provinces. Le masque de parade de l’armée de Varus rappelle au contraire le désastre subi par l’armée romaine en Germanie. Selon Suétone, Auguste se laissa pousser la barbe et les cheveux pendant plusieurs mois, se frappant la tête contre la porte en hurlant : « Quintilius Varus, rends-moi mes légions ».

L’art augustéen, un art de propagande ? Monarque éclairé avant l’heure, Auguste, aidé de son ami Mécène, a eu l’intelligence de mettre les ressources de l’art au service de son pouvoir. Mais l’art a besoin de la liberté intérieure de l’artiste pour donner sa pleine mesure. C’est ce qui explique, en dépit du grand intérêt historique de l’exposition, certaine déception que l’on peut ressentir à sa visite : il manque  un souffle de nouveauté, et de réelle grandeur.

***

Pour accompagner la visite de l’exposition, on pourra lire ou relire  avec intérêt, dans la Vie des douze Césars de Suétone, la Vie d’Auguste, même si l’œuvre publiée en 121 après J.-C  est tardive et même si elle contient quelques erreurs. Pour la question de la littérature augustéenne on pourra se reporter aux Actes, quand ils seront publiés, du récent Colloque qui a eu lieu les 26 et 27 juin  au Grand Palais: « Auguste en mots, le princeps au miroir de la littérature ».

Le catalogue de l’exposition a été fait sous la direction des commissaires de l’exposition française, Daniel  Roger et Cécile Giroire, et de  l’exposition romaine organisée  en 2013 par l’universitaire Eugenio La Rocca. L’exposition parisienne est plus vaste.
Un clin d’œil à l’actualité politique française ? L’anaphore « Me principe » des Res Gestae d’Auguste, écrite en gros dans la première salle, n’est pas sans rappeler le programme du Président Hollande : « Moi président » ! Le hors-série du Figaro : Auguste, les promesses de l’âge d’or, fait le point sur les dernières avancées, en particulier en matière de fouilles archéologiques.

 

Maryvonne Lemaire

 

Billet: la place de la République

 

La mairie de Paris a transformé la place
Où claquent désormais des planches sans souplesse
A roulette en zigzags sur un sol trop complice
Attention garez-vous

Les ré-aménageurs se creusant les méninges
Ont banni la voiture aux incessants manèges
Mais aussi supprimé presque tout jardinage
Et les squares d’avant

Pour dégager l’espace ils ont exclu les plantes
A hauteur de regard ce n’est que pierre plate
Et cette table rase est sujet de complainte
Naguère est en gravats

Le dallage massif qui s’étend tout d’un bloc
En gris sous la statue de notre République
Est à peine égayé par un miroir de flaque
Humectant ce pavé

De timides jets d’eau sur l’aire en faux granit
Ont des hoquets sans force et sans tenir la note
Pourquoi n’avoir pas fait carrément place nette
Pour créer du nouveau

Il faudra quand la chauffe ensoleillée s’annonce
Pouvoir la rafraîchir et même en permanence
Eviter que partout des zonards ne traînassent
En quête de leur vie

 

Les deux articles suivants, polémiques mais intéressants, ont été publiés lors de l’inauguration de la place rénovée dans les journaux Le Figaro et Libération.

Dominique Thiébaut Lemaire

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Lefigaro.fr 19-20 juin 2013 (Chronique d’Adrien Goetz)

Le débat est ouvert après l’inauguration de la nouvelle «place de la République » par Bertrand Delanoë et Anne Hidalgo dimanche: la banalité esthétique est criante, mais le plus grave est surtout la négation de la dimension historique de ce lieu de mémoire national. Baptisée en 1889, la place de la République répondait, en miroir, à la place de la Concorde: devant deux immenses façades rectilignes, les frères Léopold et Charles Morice avaient élevé une statue dédiée à la France nouvelle – la République triomphale, accompagnée de trois allégories, Liberté, Égalité, Fraternité -, entourée symboliquement de deux fontaines aux dauphins, images du pays entre ses rivages, faites pour répondre aux fontaines des Fleuves et des Mers qui encadrent l’obélisque. Sur cette place, le général de Gaulle, le 4 septembre 1958, proclama la Ve République… Ce lieu de mémoire associé aussi à tant de grandes manifestations et de combats à la fin du XXe siècle, s’était bien dégradé. Il était possible d’en restaurer le sens en restituant un superbe état XIXe, agréable, joyeux, festif, qui aurait été une des cartes postales de Paris les plus populaires dans le monde entier: sans voitures, avec les fontaines remises en eau et les hauts mâts portant les drapeaux tricolores, éliminés en 1988. Au lieu de cela, les dauphins ont été remisés au dépôt d’Ivry, le cimetière des éléphants du patrimoine parisien, les margelles de pierre jetées à la benne, la place livrée aux bulldozers.
Le résultat des travaux … est consternant de banalité. La place, avec ses petites dalles grises, ressemble à un centre-ville de métropole industrielle allemande de seconde catégorie: une esplanade sans âme, comme on en voit partout. Au centre, l’immense statue est entourée d’un étroit bassin ponctué de ridicules geysers de dix centimètres. Une sorte de pédiluve de piscine municipale où viennent se salir les enfants a été installé, mais d’un seul côté, pour surtout briser la symétrie de ce lieu qui n’est justement que symétrie.
Face à ce désastre, un maire d’arrondissement, Patrick Bloche, a eu le bon réflexe … de faire voter par son conseil municipal la reconstruction, sur une place ou dans un jardin, d’une des deux fontaines aux dauphins. Reste à savoir quand. Mais le problème va bien au-delà de la démolition de deux petites fontaines anciennes. Le propos n’est pas de plaider pour la restitution d’un état d’autrefois. L’erreur tragique est aussi d’avoir conçu un parvis qui n’est pas relié à un quartier: les voitures passent encore du côté le plus commerçant, et l’axe «rendu aux piétons» est, de manière absurde, celui qui longe la caserne. Les rues voisines, qui ne verront pas venir les promeneurs de la place, ne vont pas profiter de ce faux centre tape-à-l’œil qui n’est le centre de rien.
Triomphe ici une vision parcellaire de l’urbanisme, sans idée, sans réflexion pratique, sans esprit. Anne Hidalgo … menace de ravager ainsi la Bastille et la Nation. La recette est simple: un budget important – ici 24 millions d’euros -, un «modernisme » d’il y a vingt ans et, surtout, aucun sens de la grandeur historique de ces sites, qui ne peuvent pas être traités comme n’importe quelles places. La République, la Nation, la Bastille, c’est la France – avant d’être un enjeu municipal…

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Libération 27 juin 2013. (Auteur : Pierre Marcelle)
Et ça tournait, oui ça tournait… Des bagnoles, des bus, des deux-roues, des tramways jadis, des vélibs naguère et des piétons aussi, tout autour de la vieille place de la République, moche, assurément, mais d’une mocheté vivante. Peu de bancs, deux fontaines (dites «des dauphins»), quelques quadrilatères de pelouse, des esquisses de squares et des bouches de métro organisaient sur l’ilôt traversé par la chaussée, autour de la statue massive des frères Morice, une déambulation en forme de raccourci ; sauf bien sûr aux jours de grandes manifs-rassemblement ou dispersion, au long cours de la trilogie Répu-Bastille-Nation, c’était selon. Mais ça, donc, tout ça, cette mémoire de la rue et du pavé, c’était avant…
Avant, les voitures tournaient sur et à travers la place, irriguant comme une onde de métal son terre-plein central. Depuis le 16 juin, triste dimanche inaugural de sa rénovation, elles la traversent à double sens sur trois côtés seulement (dans l’axe du faubourg du Temple, le nord est perdu à la circulation), dans des hoquets de trafic que régulent une quarantaine de feux de signalisation. Les encombrements sont à l’avenant, assez dissuasifs pour constituer le dernier cauchemar capital de la corporation des taxis. Et ainsi le premier objectif de la Ville – écœurer le roulant – se trouve-t-il accompli.
L’écœurer est une chose, l’éradiquer une autre. De cet étrange partage de territoires plus que jamais frontiérisés, de ce compromis en forme de « on se supporte mais on ne se mélange plus », de cette ghettoïsation de tout l’espace, évoquant brutalement le Parvis des droits de l’homme ajouté à la place du Trocadéro, ne préjugeons pas le devenir, mais craignons la généralisation du concept de places de stationnement pour piétons comme il en est pour les véhicules.
On serait passé sur ça, si seulement l’aménagement du terre-plein central avait embelli l’ensemble, mais la beauté n’était pas inscrite au cahier des charges de l’agence d’archis Trévelo & VigerKohler (TVK), et le citoyen alibi, mi-incrédule, mi-frustré, se demande encore si l’affaire est vraiment achevée. Des mois durant à imaginer que quelque chose se conçoive derrière ces palissades qui, des mois durant, ont contrarié ses cheminements, et tout ça pour ça ?… pour découvrir, une fois tombées les barrières, une esplanade d’une infinie platitude, une dalle lisse pavée de trois nuances de gris minéral, avec pour seul relief, sur un seul flanc, une huitaine de marches, comme pour rattraper le niveau …
Le propos de cette chronique est de dire une stupéfaction devant le néant inauguré l’autre semaine, qui aurait pu relever d’une esthétique revendiquée, n’était son immobilier de furoncles. Car que faire sur une place à moins que l’on s’y pose – sur de rares bancs de bois (assez beaux, ma foi), sur la margelle du bassin qui ceint la statue centrale (petites éjaculations aqueuses en décoration), sur un plateau de planches (un solarium ?) – en regardant passer des cyclistes …
Alors, à l’enfant-roi, si cher à la ville, fut dévolue une «R (comme République ?) de jeux» en forme de très laide boutique où se distribuent quelques peluches, jeux de cartes et de société, imprimés et gadgets divers dont on usera assis sur des chaises rouges très laides aussi. Pour y faire pendant, à l’Ouest, et achever l’infantilisation des lieux, la promesse d’un « café Monde et Médias », dont l’appellation proclame la médiocre ambition électorale de séduire l’air du temps avec les classes moyennes. Un « miroir d’eau » la reflète et la jouxte, sorte de flaque à vocation de pédiluve qui affleure là et dont la municipalité semble très fière.
Ce jour-là qu’on l’a visitée, l’esplanade de la République, mal arborée, mal ombragée, s’échauffait à sa nouvelle et aseptisante fonction sous un soleil terne qui faisait craindre déjà un hypothétique cagnard estival. Ce qui l’écrasait, ce n’était pas le monument de bronze érigé en son centre et que sa solitude soudaine magnifiait si abstraitement ; ni même, sur quelque 300 mètres de flanc nord, l’immensité sublimée de la caserne de la garde, aux façades monolithiques. C’était, de l’une et de l’autre, la cohabitation minérale sillonnée de skateboards criards, et devenue soudain incompréhensible.

Billet: le solstice et la science antique

 

Au solstice à midi homme de science illustre
Eratosthène expert en calculs tombant juste
Savait que l’ombre alors était réduite à rien
Du côté d’Assouan que les rayons de l’astre
En feu sans clair obscur et sans aucun contraste
Y tombaient verticaux dans le ciel égyptien

Comparant Assouan dans ses rouleaux registres
Avec Alexandrie cité rationaliste
Où il était chercheur du pourquoi du combien
Par la longueur de l’ombre en ces deux lieux terrestres
En arpenteur du globe et des grandeurs célestes
Il a pu mesurer l’immense méridien

 

Ératosthène (environ 273-192 avant J.-C.), savant universel, philosophe et poète grec du IIIe siècle avant notre ère, fondateur de la géographie mathématique, a fait ses études à Athènes et a été nommé à la tête de la bibliothèque d’Alexandrie à la demande de Ptolémée III, pharaon d’Égypte, descendant d’un général macédonien d’Alexandre le Grand. Eratosthène a succédé à ce poste au poète Callimaque (originaire comme lui de Cyrène, dans ce qui est aujourd’hui la région de Benghazi en Libye) et au poète Apollonios de Rhodes. Il a été précepteur de Ptolémée IV.
Il a calculé la circonférence de la Terre, et donné la valeur de 47°42′ à l’arc de méridien compris entre les deux tropiques ; vingt siècles après lui, l’Académie française des sciences a retrouvé à peu près la même mesure. Il reste de lui un fragment de poème didactique intitulé L’Hermès. Il se serait laissé mourir de faim parce que, devenu aveugle, il ne pouvait plus regarder les étoiles.
Jules César, dans sa Guerre des Gaules (livre sixième chapitre XXIV), mentionne expressément son nom, en précisant, à propos de la forêt hercynienne en Germanie: « je vois qu’ Eratosthène et certains auteurs grecs en avaient entendu parler » (nous savons aujourd’hui que « forêt hercynienne » signifie forêt de chênes en langue celtique).
Le géographe Strabon, qui vivait à l’époque d’Auguste au tout début de notre ère, indique dans le livre premier de sa Géographie que la circonférence terrestre mesurée par Eratosthène et admise par Hipparque était celle qui, en dépit des critiques, faisait autorité.

On attribue en général l’idée de la sphéricité terrestre à l’école pythagoricienne ou à Parménide dès le VIe siècle avant J.-C. La Terre a été considérée comme sphérique par Platon puis par Aristote (IVe siècle avant J.-C.).
La méthode utilisée par Ératosthène pour mesurer la circonférence de la Terre est décrite par Cléomède (au 1er siècle de notre ère) dans De motu circulari (Du mouvement circulaire). Ératosthène a comparé les ombres à Syène (ville située à peu près sur le tropique du Cancer, aujourd’hui Assouan) et à Alexandrie, à peu près sur le même méridien, le 21 juin (solstice d’été) au midi solaire local.
Ératosthène savait qu’au solstice il n’y avait aucune ombre dans un puits à Syène ; ainsi, en cet instant précis, le Soleil était à la verticale et sa lumière éclairait directement le fond du puits. Cependant que le même jour à la même heure, un obélisque situé à Alexandrie faisait une ombre, et que le Soleil n’y était donc pas à la verticale. En comparant la longueur de l’ombre et la hauteur de l’obélisque, il était facile d’en déduire l’angle entre les rayons solaires et la verticale, 1/50e de 360 degrés, soit 7,2 degrés.
Eratosthène a évalué par ailleurs la distance entre Syène et Alexandrie en faisant appel à un « bématiste » (arpenteur de pas) qui s’est basé sur le temps en journées de marche de chameau entre les deux villes : la distance obtenue était de 5 000 stades.
A partir de ces données, il a proposé une figure explicative simple, un cercle représentant le globe, où les rayons lumineux du Soleil sont parallèles en tout point ; où, géométriquement, les rayons verticaux sont ceux qui passent par le centre du cercle ; et où un angle au centre de 7,2 degrés (égal, d’après la géométrie des parallèles, à celui que font avec la verticale les rayons solaires du solstice à Alexandrie) intercepte un arc de 5000 stades, distance entre Syène et Alexandrie. La circonférence de la terre peut donc être évaluée à 250 000 stades si 1/50e de cette circonférence mesure 5 000 stades.
Mais quelle était exactement la longueur du stade utilisé par Eratosthène ? Si l’on admet que les Grecs comptaient 2 pieds et demi pour un pas, et 240 pas pour un stade, on a, pour un pas de 0 m 70, un stade de 168 m, soit 42 000 km pour la circonférence terrestre. En réduisant le pas à 0 m 67, on obtient 40 000 km, circonférence très proche des mesures actuelles.
(Voir sur internet Louis Gallois : « L’œuvre géographique d’Eratosthène », Annales de géographie, année 1922, volume 31, numéro 172).

Dominique Thiébaut Lemaire

Uña Ramos (1933-2014), musicien des Andes et du monde

Uña Ramos, né le 27 mai 1933 à Humahuaca en Argentine, localité située à 3000 m d’altitude près de la frontière avec la Bolivie, est mort dans un hôpital de la région parisienne le 23 mai  2014.

Indien des Andes aux cheveux longs, compositeur et instrumentiste renommé, il était un virtuose des instruments de musique de l’”altiplano”, en particulier la flûte droite, la quena, et la flûte de Pan, l’antara, mot de la langue quechua.

Voici ce que sa femme Elisabeth Rochlin (poète et auteur de nouvelles, traductrice d’Erasme) a écrit sur sa musique en 2002 dans la présentation de son disque intitulé “El Pajaro de los Andes”, le pivert des Andes (d’après une légende amérindienne, le pivert ou pic vert, qui creuse le bois avec son bec, serait l’inventeur de la flûte) :

La flûte “fut le premier cadeau à l’âge de quatre ans qu’il demanda à son père. Depuis, chaque flûte dont il joue est d’abord fabriquée de ses mains, inlassablement polie et travaillée jusqu’à paraître, faite de roseau ou de buis, plus douce au toucher que la soie, plus veloutée à l’oreille que l’imaginaire mélodie des sphères célestes, chaque trou étant percé selon cette recherche d’équilibre parfait des proportions musicales. Alors le chant, la complicité, s’élèvent entre Uña et son instrument selon un accord parfait puisque doigts et souffle jouent à travers ce qu’on pourrait nommer leur nombre d’or…

“Ce qui a fait de lui un enfant prodige, enseignant la musique au conservatoire en Amérique latine dès l’âge de onze ans, ce n’est pas seulement un don exceptionnel d’interprétation ; déjà autour de lui les professionnels sentaient bien qu’il existait en cet enfant quelque chose de différent, qu’il avait quelque chose à dire – et à apprendre aux autres – que nous pourrions nommer le pouvoir de changer le monde sous forme d’une musique à laquelle tout homme, de toute culture et de toute origine, peut s’identifier ; un morceau composé par Uña, comme toute œuvre classique, défie le temps et l’espace. De la France où il vit, Uña a emporté ses rythmes et ses notes dans le monde entier.

“ … Sur scène, à le voir ou à l’écouter, au plus intime de nous-mêmes, nous sentons que la respiration humaine, grâce à sa flûte, transgresse ses limites.”

Dans sa jeunesse, son père et lui partaient ensemble, emportant leur flûte et de quoi se nourrir. Selon Uña Ramos, son père lui disait : va jouer ta musique dans la montagne, et la montagne te répondra. A l’âge de sept ans, il a donné son premier concert. A onze ans, il a commencé à enseigner la musique andine au conservatoire de Santiago del Estero. Au début des années 1970, il a fait une tournée internationale avec Paul Simon (du duo Simon et Garfunkel) et le groupe “Los Incas” (devenu ensuite le groupe Urubamba), interprétant de grands succès tels que « El Condor Pasa », le condor passe.

Venu s’établir à Paris en 1972, il a connu une célébrité mondiale dans les années 1970, 1980 et 1990, en France, en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en Italie, au Japon…

Il a reçu en France le grand prix du disque de l’Académie Charles Cros en 1979 pour « Le Pont de bois ». En 1980, il a participé à la “Symphonie celtique”, présentée par Alan Stivell au Festival interceltique de Lorient, associant les cultures andine, berbère, indienne, tibétaine…

Uña Ramos, dont l’un des guitaristes a été François Fichu, a proposé en 1981 à Bruno Ulysse Pauvarel de l’accompagner à la guitare sur scène et sur disque, et d’écrire les arrangements de son album « La Vallée des coquelicots » qui est sorti début 1982 et qui a été réédité en Amérique du Sud en 1991 sous le titre “La Magia de la quena”. A la suite de cette rencontre, on peut mentionner : de 1982 à 1985 : des concerts en Europe et une tournée en Argentine ; en 1986 : l’enregistrement du CD « La Princesse de la mer »; de 1987 à 1992 : des concerts dans toute l’Europe.

Le très grand succès rencontré en Allemagne par le duo flûte et guitare dans les plus grandes salles de concert classique a abouti à l’enregistrement en 1994 d’un CD en direct au fameux Philharmonique de Berlin :  » Una flauta en la noche -Volume 1  » chez Arton Records. A la même époque, Uña Ramos s’est aussi produit dans les pays de l’Est. En 1995, « Una flauta en la noche – Volume 2  » a été enregistré à Berlin.

D’autres concerts ont suivi en France ainsi qu’une tournée au Japon, pays où il a vendu au cours de sa carrière des millions de disques. En 1996, c’est l’enregistrement d’un nouveau CD en France, « Le souffle du roseau », chez Harmonia Mundi, et des concerts en Europe. Et le Philharmonique de Berlin a accueilli de nouveau Uña Ramos par la suite. Un nouveau CD intitulé « Live in France 2004 » (enregistrements en direct en décembre 2002) est sorti fin 2004. Les derniers récitals du flûtiste ont eu lieu en Allemagne à la fin de la première décennie des années 2000, principalement à Berlin en janvier 2007.

Uña Ramos, unissant subtilement la musique traditionnelle des Andes et la musique européenne, a créé des œuvres qui touchent tous les auditeurs, quelles que soient leur culture et leur langue. On peut écouter sur internet un grand nombre d’entre elles.

Les flûtes des Andes, animées par sa musique et son souffle, captivent par leur son voilé qui contraste de manière prenante avec la pureté des mélodies et des rythmes.

A la fin de sa vie, il a été affecté par le déclin de l’engouement pour la “flûte indienne”, qui avait marqué les décennies précédentes. Mais il laisse un très beau témoignage de vitalité et de joie musicale non dépourvue de gravité.

Maryvonne et Dominique Thiébaut Lemaire

La fonderie de canons de Bourges en 1914-1919: carnets de guerre d’un chef de bureau (II). Par Philippe Démeron

 

DEUXIEME PARTIE

LE CLIMAT SOCIAL

Pendant la première guerre, la population de Bourges fait plus que doubler (de 45.000 à 110.000), en raison essentiellement de la concentration d’ouvriers employés dans les fabrications d’armement.
Il est fait appel très largement à une main-d’œuvre d’origine étrangère. François Lanoizelez y fait allusion au printemps 1915 (1)  : je ne puis plus rester prendre un appéritif  (sic) autour de la place Malus, il y a tellement d’étrangers, d’auxiliaires, de Belges un tas de poivrots, remplis de vermine, que ça dégoûte d’aller s’asseoir près d’eux...) et  fin 1918, à l’occasion du départ annoncé des Serbes pour leur pays d’origine  (2) : « Ils sont arrivés à l’A.B.S. le 27 mars 1916, je vois toujours Simowitch lorsqu’il a été amené à mon bureau pour y être employé comme dessinateur, comme il était triste, et impossible de comprendre le moindre mot de français, il s’y est bien mis, aujourd’hui il peut tenir une conversation, peut lire des journaux français. »
Il signale également le recours de plus en plus important à la main-d’œuvre féminine  (3) : « le Colonel Gages m’a fait appeler dans son bureau …: il veut renvoyer sur le front tous les hommes de l’active et de la réserve de l’active et les remplacer par des auxiliaires, cadres territoriaux ou bien par des hommes libérés de tout service militaire, c’est pour cela qu’il a embauché des femmes, et qu’il en embauchera encore d’autres pour lui permettre de renvoyer progressivement sans désorganiser les services tous les hommes qui peuvent être envoyés sur le front. »
Ses jugements sur les ouvrières sont fortement sexistes – pour employer un vocabulaire contemporain  (4) : « Dans une annexe de la Forge, sur mon passage, une bande de femelles [sic], une quinzaine au moins, sont assises en rond…, elles ne font pas pour un centime de travail à l’administration, raccommodent leurs chaussettes, se livrent à toutes sortes de parlotes abominables, mènent des orgies affreuses et pour ce faire, touchent néanmoins de 7 à 8 fr par jour et font une heure supplémentaire comme si le travail était abondant. »

Femmes aux établissements militaires

Son scepticisme sur la nécessité de leur recrutement, ici fondé ou non, renvoie à la stratégie déployée par les autorités pour canaliser une classe ouvrière que l’exemple de la révolution russe et le prolongement du conflit rendent de plus en plus difficilement contrôlable.
A partir de 1918, en effet, les incidents se multiplient. Le 20 janvier, il note que « ce matin a eu lieu à 9 h ½ une réunion au Grand Palais (5), organisée par la bourse du travail; il y a 3 ou 4 jours quelques défaitistes avaient fait courir le bruit en Ville qu’il devait y avoir une manifestation monstre voire même une révolution« . Le 23, lorsque son fils Charles part avec les nouvelles recrues, il observe que le détachement qui les avait emmenés au quartier était en armes, pourtant ils n’avaient pas baïonnette au canon, il faut croire que les autorités militaires n’était pas trop rassurées sur leurs sentiments. Le 1er mars, il se fait l’écho d’une rumeur plus précise : « on parle toujours qu’aux alentours de Bourges il y a beaucoup de troupes, serait-ce que l’autorité militaire redoute des troubles à Bourges ? … il y a en ce moment à l’A.B.S. principalement aux Dardanelles  (6) des gens fort peu recommandables … »
L’indiscipline et l’agitation se développent sur le lieu de travail lui-même : début février, le général Gages, directeur des Établissements, est mal reçu dans un atelier ; on fait appel à des renforts de la gendarmerie ; aux Dardanelles toujours, Fançois Lanoizelez signale le 19 mars une tentative « anarchiste » pour arrêter le travail (7) ; un officier aurait été insulté par les manifestants et un contremaître menacé : « À quand les représailles et les punitions ?« , s’indigne François Lanoizelez. Fin avril, une réunion se tient place Malus, devant la Bourse du travail (et à peu de distance de l’entrée des Établissements) ; une grève est prévue  pour le 1er Mai, alors que la C.G.T. a décrété de ne pas chaumer (8).
Le mois de mai va être particulièrement troublé : le 1er mai, manifestation agitée place Malus, nombreuses arrestations, pressions ouvrières sur les non grévistes, etc. : épisodes assez longuement décrits dans les carnets, avec toujours la même indignation face au peu de réactions de l’administration ; le 5, une réunion avec le député socialiste Longuet, pour commémorer le centenaire de Karl Marx, est interdite ; nouvelles effervescences place Malus le 16, grève « générale » du 17 au 22 ; le nombre de chômeurs est assez considérable (9).

La sortie des ouvriers de la Fonderie

François Lanoizelez connaît bien le personnel de la Fonderie, civil ou militaire ; de l’ouvrier à l’officier général, ses carnets recensent plus de cent cinquante noms, membres de son service, supérieurs hiérarchiques ou collègues qu’il côtoie journellement (10). Ses deux fils, Alphonse et Charles, ont fait ou font partie des effectifs ouvriers.
Son carnet abonde en notations sur la vie de bureau, avec les inévitables anecdotes qui l’émaillent. Ce sont des rancœurs contre les collègues, qu’il s’agisse d’avan- cements jugés injustifiés, d’opinions politiques opposées (francs-maçons, socialistes, « défaitistes »…), de tire-au-flanc ou encore des embusqués. Il a ses têtes de turc : Massonneau, Vaizières, Dollet… Cet homme d’ordre porte aussi à l’occasion un retard critique sur sa hiérarchie (ses propres services non reconnus, les rivalités entre officiers supérieurs, des décisions mal venues…) ou sur les jeunes officiers qui se croient tout permis.
Ce petit bourgeois qui a su s’élever socialement est tout naturellement sensible à l’échelle des rémunérations, d’autant plus que la guerre provoque une forte inflation. De 325 francs par mois à la veille du conflit, ce n’est qu’en janvier 1917 qu’il atteint 380 francs ; à la fin de la guerre, il perçoit 410 francs et se livre à d’amères comparaisons avec des collègues de niveau équivalent, des dessinateurs, ou avec les femmes salariées…
Le 12 janvier 1918, il remarque que le Capitaine Clémenceau a quitté la Fonderie aujourd’hui, [il] ne m’a pas fait ses adieux. Il s’agit du frère cadet du Président du Conseil (11), qui fut effectivement un temps affecté aux Établissements militaires de Bourges. L’observation est laconique ; apparemment, il le connaissait et pouvait avoir travaillé avec lui, il l’a peut-être mentionné dans les carnets perdus. Il paraît  déçu que cet officier ne l’ait pas salué avant son départ.

LE PATRIOTE, LA CHRONIQUE DU CONFLIT

François Lanoizelez suit l’évolution du conflit avec une attention passionnée. C’est bien entendu une attitude qu’il partage avec la plupart de ses contemporains, et particulièrement ceux dont la famille se trouve au front, ou qui comptent des morts, des disparus ou des blessés parmi les leurs.
Politiquement, il se situe à droite ; le « bon et vieux » Clemenceau est son idole. Il jubile lorsque celui-ci « rive son clou » à l’opposition. Il n’a pas de mots assez vifs pour qualifier ceux qu’ils considère comme des traîtres, c’est-à-dire l’ensemble de la gauche, parlementaire ou non, des radicaux-socialistes aux anarchistes, en passant par les francs-maçons et les socialistes. Ses invectives s’adressent également, en France, aux syndicats, à l’étranger, aux révolutionnaires russes (trotskystes, maximalistes).
Ces critiques concernent aussi bien les acteurs nationaux, qu’il connaît par la presse, que son environnement immédiat, et d’abord  ses collègues de travail. Les « embusqués » et les défaitistes sont tout un pour lui.
Au niveau national, il est informé comme tout un chacun des événements par les communiqués officiels, affichés quotidiennement sur les murs de la mairie, et par les journaux régionaux ou nationaux qu’il achète, régulièrement comme La Dépêche du Berry, Le Petit Journal et L’Echo de Paris, ou occasionnellement comme Excelsior ou Le Petit Parisien.
Le contenu influence, ou conforte, certainement ses jugements et le style des discours parlementaires lui procure sans doute des figures de rhétorique. Il manifeste quand même un certain scepticisme sur les comptes rendus d’opérations militaires. Peu d’originalité, cependant, dans les informations qu’il reproduit ou commente, sauf à de rares exceptions près – et encore s’agit-il de points techniques – du fait de sa situation professionnelle à la Fonderie.
Il est en revanche un témoin privilégié des incidents survenus dans le premier semestre de 1918 à proximité et dans l’enceinte de la Fonderie (manifestations, échauf- fourées, grèves,) – témoin fiable, car ses observations cadrent bien avec celles du service des renseignements généraux effectuées aux mêmes occasions.

BOURGES PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE

La topographie de Bourges est toujours présente dans les carnets. Au début de la guerre, François Lanoizelez habite boulevard de l’Industrie  (12) et il projette pour la mi- 1915 un déménagement 54 avenue de la Gare, dans un logement appartenant à la comtesse de Bourbon, où il demeurera encore en 1919. Il n’est ainsi jamais très éloigné de son lieu de travail et s’y rend à pied. Le centre ville est peu étendu, il s’approvisionne souvent au marché couvert (place Saint-Bonnet) ou au grand marché et, distraction favorite, va souvent prendre un verre chez Déret, place Cujas, plutôt que place Malus, qu’il juge, on l’a vu, mal fréquentée. Mais ses déplacements le conduisent aussi dans les faubourgs de Bourges, où ce passionné de pêche à la ligne fait ses parties, ou plus loin, du côté de Marmagne (13).
Il note les difficultés d’approvisionnement (nourriture, charbon, tabac…), la cherté, l’inflation. Dans son nouveau logement, il dispose d’un jardin, note soigneusement ses semis, fait des comparaisons avec son voisin. Il se rend aussi à son marais (14), là non plus pas très loin du centre. Il recense ainsi de nombreux commerçants, mais aussi les professions libérales (l’architecte Chauveau, le docteur Milhiet…). Ayant perdu un fils aîné mort de scarlatine (15), lui et sa femme suivent toujours avec inquiétude les maladies du cadet. La grippe ou influenza, connue depuis sous le nom de « grippe asiatique », apparaît dans les carnets en juin 1918 ; il mentionnera plusieurs décès.
Dans cette ville bien éloignée du théâtre des opérations, la guerre est cependant connue autrement que par les journaux et les commandes d’armement. Début 1915 (16), des consignes sont données, on craint des attaques aériennes : un règlement de police… stipule qu’à partir de la nuit tombante, les fenêtres des habitants, tant sur la rue que sur les cours, devront être closes pour éviter que la lumière ne se voie du dehors en cas d’attaque de la Ville par les avions et les Zepelins. Les rues de la Ville même ne seront presque plus éclairées et en cas d’alerte, l’usine à gaz devra fermer son gros robinet. Le tocsin sonnera et le clairon sonnera au feu, sans coup de langue à la fin, les habitants devront tous fermer leur compteur.
Mais le plus visible, ce sont bien sûr les convois de blessés, qu’il mentionne dès le printemps de 1915 : énormément de blessés arrivent à Bourges. Aux uns, il faut amputer un membre, d’autres perdent la vue. Quand on se promène en Ville on ne voit que de pauvres diables qui sont invalides, estropiés, les uns marchent péniblement avec des béquilles ou avec des bâtons. Il critique l’indifférence, voire la méfiance, qui entoure les malheureux après l’armistice (17).
Les militaires se montrent bien sûr hors de la Fonderie lors de manifestations patriotiques : la journée du 75, le retour d’ex-prisonniers, l’exposition de canons français et ennemis ; l’Independence Day est particulièrement célébrée à Bourges en raison de la présence des troupes américaines – dont il déplore par ailleurs l’exubérance et les dégâts causés par les véhicules qui circulent sans grandes précautions en pleine ville. C’est bien sûr la liesse qui s’empare de la ville le jour de l’armistice, le défilé militaire du dimanche suivant, la revue place Séraucourt le 28 novembre 1918 et le service religieux à la cathédrale, les salves de canons pour la signature du traité de paix (23 juin 1919), la ville pavoisée puis le défilé du 14 juillet 1919. Toutes ces réjouissances ne font que rendre plus douloureux, pour le couple, l’absence du fils aîné.
Les voies de chemin de fer, dont l’entretien est délaissé à cause du conflit, sont à l’origine d’un grave déraillement à proximité de Vierzon, qui fait 22 morts et 64 blessés, en juillet 1917.
Enfin, les concerts de plein air, interrompus depuis près de cinq ans, reprennent en juin 1919 : occasion de se rappeler qu’il a dirigé la chorale des Établissements militaires dans les années précédant le conflit.

L’AUTEUR ET SA FAMILLE

François Lanoizelez était né en 1861 à La Machine, dans la Nièvre, où son père était mineur dans ce centre d’extraction situé non loin de Nevers. Venu travailler, on l’a vu, à la Fonderie, il a gardé des attaches familiales dans sa région d’origine, où il se rend de temps à autre. Il a hérité là-bas d’une petite maison, qu’il a mise en location.
Il a épousé à Bourges, en novembre 1888, Marie Félicité Jeanne Bonnet – appelée Lucie, dans la vie courante comme dans les carnets (18) –, fille d’un affineur (19). Celle-ci était originaire de Guérigny, dans la Nièvre, commune peu distante de La Machine, et avait de la famille à Fourchambault. Au moment du mariage, les parents de l’épouse sont domiciliés à Sully-la-Tour. Les deux jeunes mariés s’étaient ainsi probablement connus avant le départ de François pour la capitale berruyère.
Lucie avait un frère, Théophile Bonnet, confiseur à Paris, dont le nom revient souvent dans les carnets : celui-ci entretient une correspondance fréquente avec sa famille de Bourges, il accueille François, au besoin, quand celui-ci se rend à Paris aux réunions de l’Union des familles de disparus, ou héberge son fils Charles.
Le couple a quatre fils : Raymond (1889-1897), Alphonse, né en 1890, Charles, né en 1893 et Lucien Raymond, dit Raymond, né en 1904 (20).
Bien qu’il ne soit pas pratiquant – il assiste occasionnellement (et sans son épouse) à des cérémonies religieuses, plus par convenance sociale que par conviction – ses opinions le rapprochent des Catholiques. Ayant été à l’école sous le Second Empire, il a pu recevoir une éducation religieuse. Son christianisme constitue à la fois une attitude sociale et sentimentale : il évoque ainsi à l’occasion  (21) ses souvenirs des Rameaux chez sa grand-mère, dans sa province d’origine.
Ce point est sensible en ce qui concerne l’éducation de son cadet, qui fréquente l’école de La Salle, dirigée par les frères des écoles chrétiennes et dont les élèves sont tenus à l’écart des célébrations patriotiques ; il n’hésitera pas, cependant, à aller trouver un enseignant de cette école, pour lui reprocher une attitude brutale envers son fils.

LE TÉMOIN ET SON RÉCIT

Il semble évident que le début des carnets se situe bien au 1er janvier 1915, date ronde propice à la décision de tenir un journal, et que la fin est bien le 27 octobre 1919 : alors qu’il écrit pendant toute la guerre et le début de l’après-guerre presque journellement, les dates s’espacent progressivement (22), et de manière plus marquée à partir du mois de février 1919, ce dont l’auteur est conscient : je perds l’habitude de tenir au jour le jour mon carnet de guerre et de mentionner les faits intéressants (23).
L’angoisse pour le fils disparu semble aussi, à l’évidence, avoir été le motif essentiel ; j’ai commencé mon année avec la tristesse au cœur, telle est l’une des premières lignes des carnets, et le titre qu’il leur donne participe de sa volonté d’être, lui aussi, à sa manière, un combattant.
Il ne se relit apparemment jamais (sauf pour se remémorer certains détails pratiques) et ne se corrige pas davantage (les ratures ou surcharges sont à peu près inexistantes).
Ce récit fait au fil de la plume est sans prétentions littéraires, le recours à des expressions familières ou locales du langage parlé y est fréquent (24) ; le style en est le plus souvent clair et direct mais, lorsqu’il s’éloigne de la narration factuelle, il a tendance à devenir ampoulé, sans doute sous l’influence de la presse. Il aime à raconter comment il a « rivé leur clou » aux contradicteurs (25). Son ton peut devenir agressif, hargneux, lorsqu’il s’emporte contre les collègues « embusqués » ou «défaitistes » ou, naturellement, lorsqu’il invective l’ennemi. Ce dernier est bien entendu principalement l’Allemand, qu’il désigne comme alors tout un chacun sous les termes de Boches, Bocherie, Bochie, Alleboches (26)…, mais aussi les alliés de l’Allemagne – officiels ou objectifs – ou les ennemis de l’intérieur.
Il est certes regrettable que les carnets intermédiaires aient été perdus. Mais les deux grandes parties conservées (premier semestre 1915 et août 1917 à octobre 1919) forment par le ton, le style, et bien sûr les sujets de préoccupation du rédacteur, un ensemble cohérent et non de simples fragments. Suivant un schéma récurrent, le récit alterne presque quotidiennement les interrogations sur le disparu, les inquiétudes pour le deuxième fils au front, la vie familiale et la vie de bureau, les échos de la vie sociale et du suivi du conflit – avec ses points forts, comme l’agitation ouvrière du  printemps 1918 et les derniers jours de guerre, la liesse populaire à l’annonce de l’armistice –, les événements quotidiens – promenades, conversations au café ou ailleurs, déambulations en ville, parties de campagne… –. Il est constamment sous-tendu par la référence à Alphonse, parfois teintée d’émotion, comme lors de ce défilé commémorant la signature de la paix  (27):  « par la fenêtre et les volets entr’ouverts j’ai regarder passer nos belles troupes qui revenaient de la guerre, après avoir jeté avec des larmes aux yeux de longs regards sur le portrait de mon pauvre Alphonse, parti, lui, le 1er août 1914, pour ne plus revenir« . Les allusions à la fiancée « infidèle », Camille, viennent en contrepoint des évocations du disparu et de l’évolution de la situation politique : la normalisation qui suit le retour à la paix et la fin des conférences internationales coïncide avec l’annonce du remariage.
Ainsi se dessine le portrait d’un individu au parcours social certes modeste, mais dont il peut se sentir fier, et qui l’a mis en contact avec des acteurs importants de la vie militaire.
C’est aussi un individu sensible, qui se remémore à l’occasion les événements marquants de sa vie – son arrivée à Bourges, son enfance nivernaise… –, vit une souffrance partagée avec son épouse, épanche son amertume au sujet de son troisième fils, qu’il juge ingrat (mais qui probablement porte le poids d’une comparaison avec deux aînés disparus et idéalisés), manifeste sa sollicitude pour son fils cadet malade ou incompris de ses maîtres.
Avec cela un caractère sans doute assez vif, plutôt râleur, aisément irrité, qui sait à l’occasion manier un humour bonhomme (28) ou l’ironie, lorsque la comtesse de Bourbon, dont il va devenir le locataire, tient à marquer la distance sociale en lui faisant faire longuement antichambre (28). Il possède une culture musicale : cet ancien directeur de la chorale des Établissements militaires se souvient et est fier d’avoir chanté un chant patriotique au printemps 1914  (34) ; ses fils Alphonse et Charles ont joué ou jouent d’un instrument.
C’est, bien entendu, l’intégralité du document qui a été restituée par la transcription. Le témoignage du déchirement profond de ce jusqu’au-boutiste vient ainsi s’ajouter à de nombreux autres (31), qu’il complète. Malgré l’éloignement du front, l’horreur de la guerre accompagne l’auteur des carnets, en sa double position de victime et d’acteur/auteur du drame.

Bourges – L’avenue de la Gare –

Vers la fin de son journal, François Lanoizelez évoque sa rencontre avec un de ses anciens supérieurs, le colonel Tournier (32) : « je lui ai dit que nous allions fabriquer des canons de 220, des canons comme rechanges – c’est mon dernier enfant m’a t’il dit, un canon reculant dans un manchon moulé sur un petit affût… »

Les inventeurs du canon de 75

ILLUSTRATIONS DU TEXTE

– femmes aux Etablissements militaires (photo site des Archives du Cher, 2013)
– la sortie des ouvriers de la Fonderie (carte postale, vers 1910)
– l’avenue de la Gare (carte postale, vers 1910)
– le canon de 75, couverture d’Excelsior du 7 février 1915

BIBLIOGRAPHIE & REFERENCES

– Miquel P., La Grande Guerre, Fayard 1983

carnets et mémoires

– Borzeix Daniel : Un Berrichon dans la grande guerre, éd. Les Monédières, Le Loubanel 19260 Treignac 1992 (tél. 55 98 02 54), 99 F (vu chez Cathineau)
– Cru Jean-Norton, Témoins, 1929, rééd. 1993 PU de Nancy et Sec. d’Etat chargé des AC et Victimes de guerre / Serge Barcellini, mission permanente aux commémorations et info. hist. auprès du SE etc. (Th. André)
– Paré Nadine et Milliard Jean-Bernard, Le Cher soldat, illustré par les cartes postales (1900-1920), Promo-Cher 1990 (ill. mitrailleurs, 75, artillerie, hôpital militaire…), et lettres de Lucien André ;  Association pour la protection du patrimoine des Etablissements de Fabrication et d’Armement de Bourges
Journal du docteur Antoni Rodiet (1871-1940), in Berry-Magazine, Dun-sur-Auron pendant la grande guerre, 6e et dernier article en février 1994 (n°9)
– Soulcié Jean, Le lieutenant Maurice Tetenoir (1889-1915), d’après sa correspondance et son journal de guerre, 153p., 1997
– journal de Jules Valentin
– colloque de Carcassonne de 1996

Bourges pendant la première guerre, Établissements militaires

–  Lorieux, Clarisse, La mémoire industrielle de Bourges 1789-1850, Alan Sutton 2005
– Babouin Jean-François, Bourgeois Michel, Lebreton Claude, Longuet Edmond, Histoire économique du Cher 1790-1990, Centre de recherches et d’études régionales 1991
– Maillet Claude, Note sur les Établissements militaires de Bourges, in Cahiers d’archéologie et d’histoire du Berry n°112, déc. 1992, pp. 39-71 (AD Cher Per 602)
– Narboux Roland, L’Encyclopédie de Bourges, l’EFAB, devenue GIAT-Industrie, site internet encyclopédie.bourges/ efab-giat.htm, consulté en 2006
– Pennetier Claude, Le socialisme dans le Cher

Presse

Excelsior 31 janvier, 7 février et 11 avril 1915
Journal de la Nièvre, 16 décembre 1917
Le Petit Journal 2 décembre 1917 et 25 mars 1918
– L’Illustration 6 février 1915, extrait p. 137, Histoire du 75, Sauveroche, AD Cher Br 4°368

archives nationales

– F7 13358, ministère de l’intérieur, lettre C, Cher et Bourges, 1er semestre 1918

NOTES

Les trois carnets de F. Lanoizelez, retrouvés dans une décharge à proximité de l’usine de Mazières dans les années 1970, m’ont été communiqués par des personnes de ma famille qui les avaient découverts fortuitement. J’ai procédé à leur transcription en 1997-98.
Cette transcription sera publiée prochainement sur site internet, accompagnée d’un index et de la reproduction de divers documents (photographies…) qui accompagnaient les carnets. Elle a été communiquée en 2013 à l’Historial de Péronne et à plusieurs chercheurs.
Un film est en cours de réalisation (la note d’intention a repris largement, avec mon accord, les éléments de ma présentation)

[1] 1er carnet, 9 mai 1915.
[2] 3e carnet, 24 décembre 1918.
[3] 1er carnet, 22 avril 1915.
[4] 2e carnet, 21 février 1918 ; même genre d’observations, même ton le 26.
[5]  Salle de spectacle ou cinéma située rue Pellevoysin, près de la place Planchat
[6]  Nom donné à l’un des secteurs de la fonderie.
[7] Deux syndicats se partagent à 40% / 60% 7500 adhérents métallurgistes ; le premier est soutenu par la direction, mais les deux reconnaissent la compétence du directeur, le général Gage ; des propagandistes pacifistes contribuent à entretenir le « mauvais esprit » : pas de surproduction, plus de guerre (note des RG du 22 mars 1918 in AN F7 13358).
[8]  2e carnet, 28 avril 1918.
[9] Voir le rapport de police pour le 16 mai 1918 (A.N. F7 13358, ministère de l’intérieur, lettre C, Cher et Bourges, 1er semestre 1918).
[10] Voir index.
[11] Paul Émile Benjamin Clemenceau (1857-1946), lieutenant d’artillerie territoriale, affecté ensuite au Creusot (A.N. F7 13358) ; il avait été, dans la vie civile, avocat à la cour d’appel de Paris.
[12] Renseignements fournis par l’état-civil : en 1888 il habite 2 rue de Nevers, en 1890 115 avenue de Nevers, en 1893 108 Petite Rue Charlet, en 1897 38 boulevard de la Liberté et à partir de 1904 boulevard de l’Industrie (numéro non connu) ; lors de son décès, en 1944, il habite 54 avenue Jean-Jaurès, nouvelle appellation de cette partie de l’avenue de la Gare.
[13] 2e carnet, 23 septembre 1917, près du moulin de Berry.
[14]  Petite pièce de terre irriguée située dans les « marais » de Bourges, généralement louée, où l’on cultivait potager et jardins.
[15]  Le premier Raymond, décédé en 1897, cf. ci-dessus.
[16]  1er carnet, 16 février 1915.
[17] 3e carnet, 28 novembre 1918
[18] On sait que les prénoms d’appel étaient autrefois souvent différents de ceux de l’état-civil.
[19]  Dans ce contexte, ouvrier travaillant à l’affinage du métal.
[20] Les deux frères cadets sont décédés sans postérité respectivement en 1981 et 1987.[21]  2e carnet, 28 mars 1918.
[22] Une entrée pour 2 jours en moyenne pour l’ensemble des carnets, dont une entrée  pour 1,4 jour calendaire pour le premier carnet, pour 1,9 jour pour le deuxième et pour 2,5 jour pour le troisième.
[23] 3e carnet, 1er avril 1919.
[24] Voir ci-dessous les expressions familières répertoriées.
[25] 3e carnet, 15 octobre 1918.
[26] Sous ses différentes formes, le terme revient dans un jour d’entrée sur quatre des carnets ; autres expressions dérivées, et inventives : Austro-Boches, Austro-boches russo-maximalistes, Austro-Boches-Russo-boche-wick
[27) 3e carnet, 28 juin 1919.
[28] 1er carnet, 8 mars 1915 : C’est peut être encore un inventeur comme on en voit tant
depuis quelques temps ils ont tous inventé des appareils plus ou moins fantastique les uns que les autres,  des inventions bonnes à mettre au panier… enfin on ne veut pas avoir l’air de décourager tout-à-fait ces inventeurs que le bon Dieu a fait de trop.
[29] 1er carnet, 4 mai 1915.
[30] 3e carnet, 27 novembre 1918.
[31] Dans la région, celui du docteur Antoni Rodiet, médecin de Dun-sur-Auron, ou celui du lieutenant Maurice Tetenoir.
[32] 3e carnet, 31 juillet 1919.

La fonderie de canons de Bourges en 1914-1919: carnets de guerre d’un chef de bureau (I). Par Philippe Démeron

 

 Le centenaire de la première guerre mondiale est à nouveau l’occasion de la publication de nombreux documents contemporains des événements. C’est le cas de ces « Carnets de guerre » rédigés tout au long du conflit et au-delà par un employé de la fonderie de canons de Bourges (Cher). Ce document prend rang parmi les témoignages de l’ « arrière » qui, dans l’histoire de la connaissance du conflit, ont longtemps été considérés comme devant passer au second plan, après les écrits des combattants eux-mêmes. Néanmoins, et bien qu’il ne soit pas complet, ce texte se révèle passionnant. Le résumé qui suit (présenté en deux livraisons dans Libres Feuillets) s’efforce d’en présenter les aspects les plus caractéristiques, la mise en ligne du document lui-même étant en cours.
Dans les citations, l’orthographe des carnets, avec ses inexactitudes, a été respectée.

 À propos des « Carnets de Guerre » de François Lanoizelez (1915-1919)

première partie


CARNETS DE GUERRE ?

Depuis Jean Norton Cru, c’est-à-dire dès 1929 [1], la thématique des « carnets de guerre » a particulièrement retenu l’attention des historiens du premier conflit mondial, ces documents étant considérés, sous certaines conditions (caractère direct, spontanéité, situation du témoin…), comme des informations précieuses, voire capitales, sur cette période.
C’est bien ce titre, écrit de la main de l’auteur, qui orne la couverture du premier carnet de François Lanoizelez. Découverts fortuitement dans les années 1970, les 463 pages des trois carnets forment probablement une série incomplète, qui couvre les périodes janvier à mai 1915 et, presque sans interruption, août 1917 à octobre 1919. Notre point d’interrogation ne renvoie bien évidemment pas à leur date d’achèvement – octobre 1919, c’est à la fois la date de signature du traité de paix avec l’Allemagne, qui parachève, côté français, la Victoire, et celle d’un événement familial douloureux, lié directement à la guerre – mais à cette problématique.
Âgé de cinquante-deux ans au début du conflit, François Lanoizelez n’est ni un combattant ni l’habitant d’une des régions touchées directement par les opérations de guerre. En revanche, il est directement affecté par le conflit parce que deux de ses fils sont – ont été ou seront – des combattants, d’une part et, d’autre part, parce qu’en sa qualité d’employé civil de la Fonderie de Bourges, l’un des plus importants établissements de fabrications militaires de cette période, il est de ce point de vue lui aussi un acteur du conflit, certes modeste mais au cœur même du dispositif des fabrications de guerre, en contact avec les ingénieurs militaires et officiers supérieurs responsables de la mise au point et de la fabrication des armements.
Ainsi suit-il avec une attention passionnée les événements du front, reproduisant et commentant les communiqués et les informations recueillies dans la presse quotidienne. Son journal constitue également une chronique de la vie quotidienne de la ville pendant cette période, avec de nombreuses notations sur les difficultés économiques comme sur le climat social, puisque des tensions assez vives se manifestent à partir de la fin 1917 dans ce lieu de concentration ouvrière.
Son témoignage qui, selon toute probabilité, est écrit au jour le jour sans jamais être retouché, révèle enfin une psychologie qui le rend attachant. La souffrance de ce père, qui a de solides raisons d’être angoissé, comme nombre de ses contemporains, sous-tend la rédaction de tout le document.
Au-delà de la querelle sur les mots, et bien qu’il ne s’agisse pas de carnets de combattant, la guerre est bien le sujet et le cœur même des carnets. Mais la situation de l’auteur au moment de leur rédaction donne à son témoignage un relief particulier puisqu’il exprime le point de vue de « l’arrière », champ moins exploré qu’investissent à présent les historiens du conflit.

 LA GUERRE, ENJEU FAMILIAL

Dès la première page du journal (1er janvier 1915), mention est faite du fils aîné[2], Alphonse, disparu dans les toutes premières semaines de la guerre dans les combats du Donon. Le lecteur contemporain, évidemment mieux renseigné sur le caractère meurtrier des premiers combats, ne peut qu’être sceptique quant aux chances de survie des premiers « disparus ». Mais, un trimestre après les événements, il est encore permis aux parents d’espérer qu’il a été fait prisonnier et que les circonstances seules empêchent de recevoir des informations rassurantes.
Tout au long du journal, nous retrouvons des allusions à celui qui sera toujours qualifié de « disparu ». L’auteur s’informe auprès d’autres soldats revenus de ce secteur, scrute leurs témoignages sans jamais recueillir aucune information précise, aucun détail susceptible, sinon d’apporter un espoir, du moins d’orienter les recherches. Il écrit aux autorités militaires, au ministre de la guerre[3] et il est membre de l’Union des familles de disparus[4].
Dès le début de la guerre, des offensives avaient été menées en direction de l’Alsace ; la troisième, déclenchée le 19 août, échoua et s’acheva par un repli des Français vers le Grand-Couronné près de Nancy. C’est au cours de celle-ci que de violents combats eurent lieu au Donon le 21[5] ; Alphonse faisait partie du 21e régiment de chasseurs à pieds. Dans ces premières semaines de combat, nos troupes sont surprises par l’intensité du feu d’artillerie allemand, alors que les attaques françaises ont lieu sans préparation d’artillerie. C’est sans doute quelques jours après que la famille d’Alphonse aura été informée de sa disparition et de cette date fatidique, mentionnée plusieurs fois au long des carnets.
François Lanoizelez a l’occasion de rencontrer deux autres soldats qui se sont battus dans le secteur : Grosbois et Aufort, l’un et l’autre blessés au combat. Pour des raisons peut-être mentionnées dans des carnets disparus, il se méfie de Grosbois : Nous ne savons pas au juste ce qu’il pense, il n’est pas franc, il cache son jeu… c’est à se demander si ce qu’il nous a dit au sujet de notre fils est réellement vrai; j’avais bien remarqué, moi, qu’il s’était coupé plusieurs fois lorsqu’il nous a conté son histoire[6], que croire maintenant ? Quant à Aufort, du 21e bataillon, 6e compagnie, comme Alphonse, il a été blessé le 20 et ne saurait dire s’il a connu celui-ci, mais il l’avait sûrement vu … [les soldats] passaient devant lui [Aufort] qui était installé sur une petite table, et prenait leurs noms et autres renseignements. Il relève des contradictions entre son récit et celui de Grosbois (y-a-t-il eu des bombardements le 20 août ?). Blessé, Aufort est resté 3 jours sur le champ de bataille sans être relevé, par moments, il perdait connaissance et par moments aussi, il revenait à lui, il entendait siffler les balles autour de ses oreilles[7]. Fait prisonnier, il est resté deux ans en Allemagne avant d’être transféré en Suisse et n’a pu donner de ses nouvelles que fin 1914. Mais quand Lanoizelez écrit cela, la guerre est terminée depuis deux mois, et il ne se fait plus guère d’illusions…

Le souvenir du fils disparu est étroitement lié à celui de sa fiancée, Camille. Sa présence est plus douloureuse qu’autre chose, parce qu’elle est un constant rappel de cette disparition, bien sûr, mais aussi parce que la jeune femme semble peu à peu s’éloigner de la famille, prendre ses distances ; elle fait preuve d’une coquetterie jugée malséante, espace ses visites, se rend à Paris, fréquenterait quelqu’un d’autre… Cet éloignement progressif mesure la perte des illusions, le père et la mère d’Alphonse ne peuvent s’empêcher d’en vouloir à cette jeune femme, à son infidélité à la parole donnée en décembre 1913, quand François Lanoizelez était allé, pour son fils, faire la traditionnelle visite de fiançailles.
Son mariage est annoncé en septembre 1919 : cette fois-ci, c’est bien fini, l’évidence accable le couple. Adieu, pauvre fille ! écrit François Lanoizelez, mais il s’agit bien sûr de l’adieu à son propre fils[8].

Charles, le second fils, est mobilisé à la mi-janvier 1918 ; il est dirigé vers la région de Saint-Dizier. Les conditions de son départ – à peine incorporé, marche à pieds sac au dos pour gagner Mehun-sur-Yèvre (18 kilomètres), trajet interminable en train pour rejoindre son unité – motivent vraisemblablement la lettre qu’écrit son père, sous couvert du directeur de la Fonderie, au président du conseil lui-même sur les conditions déplorables dont on traite nos enfants[9].
Comme Charles souffre d’une jambe, il est rapidement déclaré inapte pour l’infanterie et est versé dans l’artillerie lourde, dans les tracteurs (216e d’artillerie de campagne). En mai à l’Échelon (Meuse), puis à Tahure (Marne), il part vers le front et sera en Picardie fin juillet. Il reçoit la croix de guerre fin octobre, est alors au 39e R.A.C.. C’est le soir du 10 novembre que, permissionnaire, il revient à l’improviste à Bourges, chez ses parents. Il sera démobilisé fin août 1919.

LA GUERRE, ENJEU PROFESSIONNEL

C’est en 1860 qu’en raison de la position stratégique de Bourges, ville éloignée des frontières, est prise la décision d’y implanter les Établissements militaires, avec une fonderie de canons et une fabrique d’explosifs. Cette vocation est confirmée après la défaite de 1870 ; au début du XXe siècle, on parle de « l’ABS »  (Atelier de construction de Bourges). Vers 1870, venant de Metz, est implantée l’École de Pyrotechnie (la « Pyro »).