Billet : surnoms de rois

Naguère chroniqueur puis éditorialiste
Un homme de médias qui se veut analyste
Cherchant dans le passé les meilleurs des surnoms
Afin de les inscrire à nouveau sur le front
De nos politiciens tantôt jeunes modernes
tantôt traditionnels qui bien ou mal gouvernent
Choisit pour qualifier l’actuel président
L’adjectif de « hardi » qui n’est pas évident
D’autres vont rectifier « Macron le téméraire »
Qu’ils voient à bref délai président honoraire

Parmi les Capétiens Philippe le hardi
Second fils de celui qu’on nomme Saint Louis
A dû son épithète à sa vaillance en guerre
Bien qu’on l’ait dit aussi faible de caractère
Charles le téméraire au surnom plus connu
A cherché pour sa part de façon continue
A grossir son pouvoir contre le roi de France
Auquel il refusait de donner allégeance
Ce roi était Louis surnommé le prudent
Qui préférait la ruse aux moyens plus ardents
La liste des Louis le plaçait en onzième
il était cependant premier en stratagèmes
Imposant face aux ducs ses droits de suzerain
Vainqueur dans son duel s’affirmant souverain
Contre son ennemi le prince de Bourgogne
Il ne rechignait pas aux patientes besognes

Par des paiements royaux par des accords adroits
Contre le téméraire ainsi devenu proie
Grâce à l’argent versé aux mercenaires suisses
Louis XI a gagné fort de cette milice
De ces hallebardiers et piquiers aguerris
Fidèle à son renom de prudence à l’abri
Sans désir de briller au niveau des étoiles
Content d’être araignée qui sait tisser sa toile

 

Dans Le Télégramme du 21 mars 2021, les lecteurs de ce journal brestois ont pu lire un article sous le titre : « Macron est un bonapartiste du XXIe siècle ». L’article commence  ainsi : « Figure médiatique omniprésente et analyste politique respecté, Alain Duhamel décrit dans son dernier livre, Emmanuel le hardi, l’arrivée de Macron au pouvoir « par effraction », un hold-up électoral qui s’inscrit dans la tradition française du bonapartisme. » Puis vient une question du journal à l’auteur du livre : « Pour le titre de votre ouvrage, vous avez hésité avec « Macron le téméraire », pourquoi avoir finalement préféré la hardiesse à la témérité… ? » Réponse d’Alain Duhamel : « parce que la partie n’est pas encore jouée, et il se représentera l’an prochain, lui [contrairement à François Hollande le débonnaire], j’en suis persuadé ». Le questionné aurait pu répondre plus honnêtement : parce que « hardi » est flatteur, alors que « téméraire » est critique, signifiant « hardi à l’excès » (voir le dictionnaire). Le surnom « le téméraire » est bien connu dans le « récit national » français, il est celui du duc Charles de Bourgogne qui, à la fin du XVe siècle, s’est heurté au roi de France Louis XI, appelé « l’universelle araigne » parce qu’au contraire de Charles le téméraire, il tissait patiemment sa toile pour y attraper ses ennemis en usant de moyens peu chevaleresques comme celui de les garder enfermés dans des cages de fer.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : trois palais d’autocrates autour de l’an 2000

On sait que les tyrans préfèrent les palais
Les plus monumentaux qu’importe s’ils sont laids
Ce qu’ils veulent surtout c’est une architecture
Qui montre sans détour au présent au futur
La forte autorité du constructeur des lieux
Ils ne recherchent pas ce qui est harmonieux
L’harmonie à leurs yeux donne à tous édifices
Une apparence aimable et donc les rapetisse
De justes proportions produisent cet effet
Mais ceux qui voient plus grand n’en sont pas satisfaits

Comme exemples montrant ce que je viens de dire
Parmi les dictateurs qui croyaient resplendir
Grâce à leurs constructions je mentionne d’abord
Celui qui se flattait d’être « Conducator »
Le roumain mégalo cherchant à stupéfier
Par sa « Maison du peuple » – un trop vaste chantier
Où vingt mille ouvriers travaillaient nuit et jour –
Dont le gros œuvre énorme allait durer toujours
Conçu pour résister à tous les tremblements
Écrasant sous le poids d’un tel accablement
Sous la laideur d’une verrue monumentale
Une bonne partie de cette capitale

Toujours vers la Mer noire on a incriminé
Poutine et son palais à l’est de la Crimée
Comprenant un amphi une église et des vignes
Dans un beau  cadre hors norme et beaucoup s’en indignent
Mais le président tsar a dit que non ce bien
Ne lui appartient pas et qu’il n’y est pour rien
Vers l’orient aussi despote d’autre espèce
Dans un nouveau palais de mille et une pièces
Le Turc veut restaurer la puissance d’antan
S’éloigne de l’Europe et redevient sultan

 

L’édification de nouveaux palais dans la période actuelle est un indice révélateur de l’état politique des sociétés concernées. En occident, en France par exemple, il s’est agi récemment d’édifier surtout de nouveaux bâtiments culturels, musées, salles de concerts, opéras… Les vers ici commentés parlent d’autre chose, ils évoquent la recrudescence du despotisme tel qu’il s’inscrit dans la pierre ou dans les autres matériaux de construction sous la forme de bâtiments destinés plus directement à servir de lieux de résidence, de travail ou de loisir aux autocrates, dictateurs, tyrans, despotes (éclairés ou non), qui en ont ordonné la construction. Trois exemples d’histoire récente, situés non loin de la Mer Noire, illustrent mon propos : le palais de Ceausescu à Bucarest, celui de Poutine (appartenant à Poutine ou à un prête-nom), celui d’Erdogan à Ankara. On pourrait y ajouter, sans remonter plus loin dans le temps, les palais situés à Pyongyang en Corée du nord (dont on dit qu’ils auraient inspiré celui de Bucarest). S’agissant du palais du grand Turc Erdogan, il a suscité des moqueries car on y trouve, dit-on, des sièges de W.-C. en or (est-ce vrai ou est-ce une réminiscence de l’histoire mythologique du roi Midas ?)

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Covid-19 : imminence d’un nouveau confinement en janvier-février 2021 ?

On ne saurait trop recommander la lecture d’un article révélateur intitulé « Imminence grise » écrit par le rédacteur en chef du JDD (directeur général de la rédaction), sorte d’éditorial paru dans le JDD du dimanche 31 janvier 2021.

Cet éditorial reconnaît que « titrant dimanche dernier « Reconfinement imminent », le JDD a eu tort puisque la France, malgré un nouveau train de restrictions, ne s’est finalement pas refermée. A nos lecteurs, légitimement attachés à la fiabilité de l’information et habitués à disposer, grâce à nous, d’une longueur d’avance sur bien des actualités, nous présentons nos excuses ».
S’y ajoutent des explications : « Nous ne voulons jouer ni avec les mots ni avec nos valeurs. Qu’on nous autorise néanmoins à souligner que, si notre titre s’est révélé abusif, nos informations étaient exactes… Qui peut honnêtement soutenir que nous étions dans l’erreur ? »
« En cette circonstance comme en d’autres, nous avons fait notre métier, qui est d’informer […] En nous immisçant dans cette zone grise du pouvoir où s’élaborent les décisions cruciales, pour cueillir l’information à la racine et court-circuiter la communication officielle.
Certains nous ont accusés, comme par réflexe, de servir la propagande gouvernementale. Il se sont ridiculisés. D’autres ont ricané en nous voyant démentis. Libre à eux d’attendre l’autorisation pour publier ce qu’ils savent. D’autres encore nous ont reproché de jouer les Cassandre. Telle n’a jamais été notre intention. »
« Fort d’éléments précis que [le chef de l’Etat] est le seul à détenir, il a pris une décision que lui seul pouvait prendre […] Chacun le mesure : repousser le confinement est un pari. »

Cet article présente des excuses qui n’en sont pas, car elles sont aussitôt assorties d’une rétractation (par exemple : « si notre titre s’est révélé abusif, nos informations étaient exactes »). En disant cela, il met en évidence, au passage, un travers grave des médias consistant à exagérer le message en gros titres par rapport à ce qui est dit dans le corps des articles. Il enchaîne les dénégations qui révèlent des vérités d’autant plus vraies qu’elles sont plus fortement niées (Par exemple ; « certains nous ont accusés […] de servir la propagande gouvernementale. Ils se sont ridiculisés ». Et, à un autre endroit de l’article : « Nous continuerons ».
« Libre à ceux qui nous critiquent, écrit encore le rédacteur en chef du JDD, d’attendre l’autorisation pour publier ce qu’ils savent. » Cet argument présente comme une vertu (publier malgré les censures ce qu’on sait) ce qui est en fait un vice journalistique (publier les rumeurs qu’on entend dans les couloirs du pouvoir).

Signalons pour finir deux erreurs fondamentales commises par ceux qui insistent avec une extrême lourdeur sur la nécessité de reconfiner fortement au plus vite.
D’abord, à court terme, les « confinators », parmi lesquels se trouvent beaucoup de journalistes mais aussi de nombreux médecins qui agissent aujourd’hui comme un véritable lobby, apparaissent surtout préoccupés par leur intérêt de « conseillers du prince » et de responsables hospitaliers se sentant en danger d’être débordés, voire dépassés par le nombre de leurs malades. Ils oublient de réfléchir aux chiffres objectifs montrant que l’épidémie donne des signes de diminution même en Angleterre en dépit du « variant anglais » censé être nettement plus virulent.
Ensuite, les « confinators » oublient de se demander ce qui se produirait après un éventuel reconfinement. Sauf vaccination beaucoup plus rapide que celle que l’on constate aujourd’hui, un reconfinement, bien que sévère ou parce que sévère, risque de laisser l’épidémie rebondir avec d’autant plus de force dès qu’il sera desserré.

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Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Le Brexit au début de 2021

L’Angleterre a quitté l’Union des vingt-huit membres
– En l’an deux mille vingt à la fin de décembre
Elle a bien confirmé qu’elle coupait les ponts –
Désormais la voici délivrée des tampons
Que l’Europe apposait sur les lois « dura lex »
Sur tous les règlements sur les moindres codex
Il ne restera plus associant Britannia
A ses proches voisins les pays immédiats
Qu’un seul épais traité qu’on dit de libre-échange
Laquelle des parties gagnera donc au change

Entre le continent et la Grande-Bretagne
Qui après s’être unis se séparent s’éloignent
A vrai dire on ne peut parler de ponts coupés
Mais de visions du monde et d’occasions loupées
Il n’y a jamais eu de pont sur le channel
Mais sous ce bras de mer va durer le tunnel
Je ne peux l’oublier car j’ai participé
A ce que les années ne pourront dissiper
A cet ouvrage d’art digne de Jules Verne
Cet indéniable exploit des techniques modernes
J’étais alors chargé des problèmes d’impôts
Face aux autres États brandissant leur drapeau
Comme négociateur du côté de la France
Avec l’Anglais j’ai dû m’entendre en l’occurrence
Pour partager en deux tous les aspects fiscaux
De la nouvelle voie sous la Manche ex aequo
On nous a invités à un repas sous terre
Où se sont rencontrés venus l’un d’Angleterre
Et l’autre de Calais les tunneliers géants
Dans un grand cross-over qui paraissait béant
Thatcher y est venue premier ministre à poigne
Retraitée du pouvoir elle a bu du champagne
Pierre Mauroy comme elle a signé le carton
Me conviant au repas sous la voûte en béton

 

A la suite du Brexit, l’accord de libre-échange conclu fin 2020 entre Bruxelles et Londres m’a rappelé le petit rôle que j’ai joué dans la réalisation du tunnel sous la Manche. A cette date, ce n’est pas la mer qui menaçait le tunnel, ni les fractures de la craie bleue dans laquelle ce tunnel ferroviaire a été creusé, mais la crise causée par la maladie appelée covid-19, qui a réduit fortement le trafic et par conséquent les recettes. Le ministre délégué français chargé des transports a annoncé que l’État allait soutenir Eurostar, la compagnie qui, par le tunnel, assure le transport entre Londres et Paris et entre Londres, Bruxelles et Amsterdam. Le ministre a dit devant la commission compétente de l’Assemblée nationale française : « Nous sommes en train de travailler en lien avec les Anglais à des mécanismes d’aide proportionnés au prorata de l’implication de chacun dans Eurostar », précisant qu’il en discutait « depuis de nombreuses semaines » avec son homologue britannique. Il avait été averti qu’Eurostar risquait de se retrouver bientôt en dépôt de bilan. En 2020, du fait de la crise sanitaire, la compagnie transmanche a perdu 80 % de son chiffre d’affaires. Au début de 2021 ne circulaient plus que des trains presque vides : un seul Paris-Londres par jour, contre plus d’une vingtaine en temps normal, et un seul Londres-Bruxelles-Amsterdam, contre une dizaine en 2019. De son côté, l’organisation patronale London First a adressé un courrier au Chancelier de l’Échiquier (ministre des finances) pour appeler Londres à participer au sauvetage. Le patron de SNCF Voyageurs a expliqué qu’Eurostar souffrait de plusieurs handicaps, à commencer par le cumul des restrictions sanitaires édictées par les quatre pays desservis : l’Angleterre, la France, la Belgique, les Pays-Bas. Autre handicap, la singularité d’Eurostar, ayant son siège à Londres mais détenue à 55 % par la SNCF. « C’est une entreprise française en Angleterre, donc elle n’est pas aidée par les Anglais, et elle n’est pas aidée par les Français parce qu’elle est en Angleterre », a expliqué ce dirigeant.

Dominique Thiébaut Lemaire

Covid-19 : les indicateurs de gravité de l’épidémie en France à la fin de 2020

Les pouvoirs publics français ont retenu principalement deux indicateurs leur permettant d’évaluer à la fin de 2020 l’évolution de l’épidémie de COVID-19, afin de décider si le « confinement » décidé à la fin du mois d’octobre 2020 pourrait être levé ou allégé : les deux indicateurs étant d’une part le nombre de lits d’hôpital occupés par les personnes souffrant de cette maladie, d’autre part le « taux d’incidence » de ce coronavirus dans la population, défini comme le taux de nouveaux cas journaliers testés positifs par rapport à l’ensemble de la population.

En ce qui concerne le nombre de lits d’hôpital, le président de la République lui-même avait annoncé que la levée du « confinement » de l’automne serait possible si, à la mi-décembre 2020, ce nombre en réanimation devenait inférieur à 3000. Effectivement, ce seuil a été franchi à peu près à la date prévue.

En revanche, en ce qui concerne le taux d’incidence, alors que le président de la République avait évoqué un taux d’incidence ne devant pas dépasser 5000 nouveaux cas testés positifs par jour (sans justifier le pourquoi de ce chiffre donné sans explication), il a été constaté à la mi-décembre que le niveau atteint a été plus de deux fois supérieur. En conséquence, le confinement a été seulement allégé, et non supprimé. En particulier, la fermeture des lieux tels que les musées, théâtres, cinémas, restaurants a été maintenue.

Le présent article s’appuie sur :
– un article de Léa Sanchez intitulé « Les calculs d’indicateurs-clés de l’épidémie de COVID-19 », publié par le journal Le Monde du 27 novembre 2020 ;
– un article de Nicolas Berrod intitulé « COVID-19 : pourquoi les indicateurs ont-ils été chamboulés en 24 h ? « , publié par Le Parisien du 9 décembre 2020, modifié le 10 décembre.
Il a notamment pour objet de concentrer la réflexion sur la pertinence de l’indicateur appelé taux d’incidence, compte tenu des conséquences importantes déclenchées par la non-atteinte du chiffre de 5000 : quelle réalité, quelle vérité reflète cet indicateur ? Celui-ci n’est-il pas trompeur, voire mensonger ?

RAPPEL DE QUELQUES NOTIONS DE BASE

Le taux d’incidence se fonde sur les résultats des tests (positifs ou négatifs) qui permettent de savoir si une personne a été contaminée par le coronavirus déclenchant la maladie COVID-19. Une formule mathématique associe le taux d’incidence à deux autres indicateurs qui sont le taux de positivité et le taux de dépistage (taux d’incidence = taux de positivité x taux de dépistage) :

Depuis le 08/12/20, en plus des résultats des tests virologiques dits PCR, ceux des tests antigéniques (TAg) entrent dans la production des indicateurs épidémiologiques nationaux et territoriaux.Le résultat des TAg est obtenu en quinze à trente minutes, et non plus en un jour ou deux comme pour les PCR. Les tests pratiqués pour déceler le coronavirus sont donc désormais de deux sortes.
Depuis le mois de mai 2020, la totalité des résultats des tests PCR est intégrée dans la une base nominative « SI-DEP » (Service intégré de dépistage et de prévention).
En revanche, les soignants qui pratiquent les tests antigéniques TAg, hors laboratoires, n’ont pu renseigner (alimenter) ce fichier qu’à partir du 16 novembre. Santé Publique France a d’abord observé les données remplies sans les utiliser, le temps de s’assurer de leur qualité (telle a été l’explication fournie pour justifier les délais de prise en compte). Les TAg ont été autorisés et remboursés depuis le 17 octobre avec un déploiement progressif depuis cette date. Ils sont aujourd’hui pratiqués en laboratoire de biologie médicale (LBM) ainsi que par d’autres professionnels de santé (médecins, pharmaciens, infirmiers, masseurs-kinésithérapeutes, sages-femmes, chirurgiens-dentistes). Les résultats des tests antigéniques réalisés hors des LBM sont saisis dans le système SI-DEP depuis le 16 novembre. Après les analyses préalables permettant de vérifier la qualité des données, tous les résultats de tests entrent dorénavant dans la production des indicateurs SI-DEP (taux d’incidence, taux de positivité et taux de dépistage).
Il est à noter que, comme on va le voir, l’inclusion des TAg conduit mécaniquement à augmenter les taux d’incidence.

Ces indicateurs relatifs à la circulation du virus, bien que très scrutés par les autorités sanitaires et politiques, sont fragiles. Il est impossible, par exemple, de calculer le taux de positivité sur l’ensemble des tests, puisqu’on connaît le nombre de cas positifs par des tests antigéniques, mais non  le nombre total de tests antigéniques pratiqués. Il faut aussi prendre ses précautions en analysant les taux d’incidence (nombre de cas pour 100 000 habitants) par département ou par région, exclusivement calculés sur la base des résultats des tests RT-PCR et donc sans doute sous-estimés.

EFFET SUR LE TAUX D’INCIDENCE

« Santé publique France » (SPF) a fait le calcul : sur la période du 16 au 22 novembre, en comptabilisant les tests antigéniques, le taux d’incidence de Covid-19 en France est 12 %, supérieur à un décompte réalisé uniquement à partir des tests PCR. L’écart est encore plus important dans certaines régions, comme l’Ile-de-France (+ 26 % avec les tests antigéniques) ou l’Auvergne-Rhône-Alpes (+ 13 %). SPF précise toutefois que cela ne modifie pas « la tendance qui reste à la diminution » de la circulation du virus.

Quant au taux de positivité en France, il a presque diminué de moitié, du fait du changement de méthode et de la prise en compte des tests antigéniques.

Avant que ces tests antigéniques soient pris en compte dans le calcul des différents indicateurs, cela biaisait notamment le taux d’incidence, c’est-à-dire le nombre de personnes positivé pour 100 000 habitants sur une semaine. Sans les cas recensés par test antigénique, cet indicateur était minimisé d’au moins 10 %, avait averti « Santé publique France » à plusieurs reprises ces dernières semaines.

C’est dans la première semaine de décembre qu’ont été pris en compte pour la première fois les tests antigéniques. Au total, 10 215 nouveaux cas ont été recensés en moyenne chaque jour du 29 novembre au 5 décembre, au lieu de 8000 cas en moyenne par jour du 28 novembre au 4 décembre avec uniquement les tests PCR. Le taux d’incidence est passé à 106,9, alors que 24 heures plus tôt il était à 86,2, ce qui représente une hausse de 24 %.

Covid-19 : pourquoi les indicateurs ont été chamboulés en 24 heures

Logiquement, l’écart a été particulièrement élevé dans les zones où de nombreux tests antigéniques ont été réalisés ces dernières semaines, notamment les grandes villes. À Paris, par exemple, le taux d’incidence est désormais de 87,2, soit près du double du nombre affiché lundi soir 5 décembre (49,2).

EFFET SUR LES TAUX DE POSITIVITE ET DE DEPISTAGE

Auparavant, dans le calcul des indicateurs, étaient prises en compte uniquement les personnes testées positives pour la première fois depuis le 13 mai et celles testées négatives pour la première fois depuis le 13 mai. Ainsi, étaient exclues les personnes multi-testées négatives avec comme conséquence une sous-estimation croissante au cours du temps du nombre de personnes testées. Cela conduisait à une surestimation du taux de positivité et une sous-estimation du taux de dépistage.
A partir du 8 décembre 2020 sont prises en compte d’une part les personnes re-testées positives pour la première fois depuis plus de 60 jours, et d’autre part tous les personnes testées selon la nouvelle définition.

La modification du mode de calcul impacte particulièrement le taux de positivité, calculé en rapportant le nombre de personnes positives à celui des personnes testées sur la même période (on se base le plus souvent sur une semaine). Mais attention : avant cette modification, lorsqu’une personne était testée à plusieurs reprises avec le même résultat (le plus souvent, toujours négative), elle n’apparaissait dans le système qu’à la première date.

Prenons l’exemple de Marie, testée négative en août puis de nouveau la semaine dernière. Jusqu’à mardi, elle était prise en compte dans le calcul du taux de positivité en août, mais pas en décembre. « Ainsi, étaient exclues les personnes multi-testées négatives avec comme conséquence une sous-estimation croissante au cours du temps du nombre de personnes testées », comme l’indique « Santé Publique France« . D’autant qu’il « est fréquent qu’une même personne effectue plusieurs tests, notamment lorsque les précédents étaient négatifs », ajoute l’agence sanitaire.
Désormais est compté dans le nombre de personnes testées sur une semaine tout individu qui a subi un prélèvement durant cette période. Le test de Marie apparaît donc en août et en décembre. Ainsi, pour calculer le taux de positivité, le numérateur reste le même (le nombre de personnes positives) mais le dénominateur (le nombre de personnes testées) est plus élevé. Par conséquent, cet indicateur baisse. Il n’a été que de 6,4 % mardi soir 5 décembre 2020, alors qu’il était affiché à 10,7 % la veille. Finalement, la tendance reste la même, mais non le niveau atteint à un moment donné.

Covid-19 : pourquoi les indicateurs ont été chamboulés en 24 heures
CONCLUSION

« Santé Publique France » fait valoir que la nouvelle méthode avec les nouveaux chiffres incluant les résultats des tests antigéniques (Tag) augmentant le nombre des cas positifs sont plus fidèles à la réalité de la situation épidémique.
Cette affirmation  n’est pas fausse, mais elle n’est pas totalement vraie non plus, pour deux raisons :
– d’une part, les médecins insistent sur le fait que les tests antigéniques, ayant l’avantage d’être nettement plus rapides que les tests PCR, aboutissent toutefois à un pourcentage relativement élevé de faux résultats ;
– d’autre part, l’inclusion des tests antigéniques dans un ensemble englobant les résultats positifs des tests PCR + antigéniques fait apparaître une augmentation des cas de COVID qui n’est pas due à l’aggravation de la maladie, mais à une amélioration des moyens de dépistage, lesquels ne se réduisent plus au seul dépistage PCR mais y ajoutent le dépistage Tag.

Le problème qui se pose à la fin de l’année 2020 est celui de la peur diffuse : les politiques, conduits par la crainte de faire apparaître des chiffres de contagion relativement bas donc trop rassurants pour une population jugée trop prompte à l’euphorie des bonnes nouvelles, préfèrent faire comme si la hausse des cas due à la prise en compte des tests antigéniques reflétait une augmentation réelle de la maladie et non un changement de méthode. En cela, ils sont soutenus par les médecins, très inquiets d’être submergés par une vague de malades qui, étant excessivement rassurés, se laisseraient aller à négliger les « gestes barrières » qui font obstacle à la contagion (respect des distances physiques, lavage des mains, port du masque, aération des locaux…) et « emboliseraient » ainsi par manque de vigilance les services hospitaliers.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : « La Marseillaise », chant de résistance

Le citoyen français connaît surtout la strophe
Qu’a écrite un soldat plutôt qu’un philosophe
Au début de ce chant comportant au complet
Plusieurs groupes de vers strophes nommées couplets
Sans compter le refrain dont la scansion de marche
Est celle d’une armée qui passe sous une arche
Sous un arc de triomphe ouvert aux victorieux
Par sa voûte il encadre une partie des cieux

La musique rythmant notre hymne national
Ne peut faire oublier au chanteur machinal
Les paroles sans fard l’amour de la patrie
Et le prix des valeurs dont nous sommes pétris
La haine qui parfois saisit des adversaires
Changés en ennemis que notre vie ulcère
Le goût du sang versé devenant un poison
Chez ceux que fait agir l’oubli de la raison
Ils viennent – dit ce chant – jusque dans nos campagnes
Égorger dans nos bras nos fils et nos compagnes

Naguère on estimait ces termes trop violents
Pour un hymne officiel ils semblaient trop sanglants
Mieux valait pensait-on rechercher la concorde
Éviter de risquer que l’aversion déborde
Mais l’actualité pousse à changer d’avis
Aujourd’hui des vengeurs agressifs pleins d’envie
Sortis de bleds lointains devenus fanatiques
Venus sur notre sol sous couleur pacifique
Prolongent leur destin de délinquants malsains
Se donnant la mission qui va les rendre saints
Celle d’éliminer en leur tranchant la gorge
Tous les blasphémateurs dont ce pays regorge
Du satiriste au prof nous sommes à leurs yeux
Des injurieux impies des offenseurs de Dieu

 

Le 16 octobre 2019, la France a appris avec stupeur l’égorgement-décapitation d’un enseignant par un jeune réfugié musulman originaire du Caucase. Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie à Conflans-Sainte-Honorine dans la région parisienne, a subi cette mort horrible pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet lors d’un cours sur la liberté d’expression. L’assassin a revendiqué son crime dans un message audio en russe où il expliquait avoir « vengé le prophète », en accusant le professeur de l’avoir «montré de manière insultante». Menaçant, il a été abattu peu après par la police. Plusieurs adolescents ont été placés en garde à vue pour avoir désigné le professeur à l’assassin contre rémunération. D’après Le Figaro du 7 décembre 2020 (avec l’AFP), l’assassin Abdoullakh Anzorov a été enterré dimanche 6 décembre à Chalaji, village situé à une quarantaine de kilomètres de la capitale tchétchène Grozny. L’accès au village a été bloqué par les autorités le temps de l’enterrement. La messagerie Telegram a publié des vidéos montrant une petite foule chantant en tchétchène et accompagnant le cercueil sous la neige. Selon Baza, une chaîne Telegram très suivie ayant diffusé l’une de ces vidéos, environ 200 personnes – des parents et amis de la famille Anzorov – ont pris part aux obsèques et des policiers ont été déployés dans le village. Les médias officiels tchétchènes, pro-russes, n’ont parlé ni du rapatriement du corps, ni de l’enterrement. Rappelons qu’il existe un lourd contentieux entre la Tchétchénie musulmane et la Russie orthodoxe qui l’a annexée au XIXe siècle. Le dirigeant tchétchène, Ramzan Kadyrov, a condamné l’assassinat en France, mais aussi vivement critiqué le président français, car, a-t-il dit,  celui-ci poussait les musulmans « vers le terrorisme » en laissant republier des caricatures de Mahomet. Déjà en 2015, lors de leur publication dans Charlie Hebdo, plusieurs centaines de milliers de manifestants avaient protesté à Grozny.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet : médecins réduits à l’ignorance par le coronavirus

Face à l’épidémie d’un virus inconnu
Qui rend le peu qu’on sait nul et non avenu
Confraternellement les dévots d’Hippocrate
Qui se tapent dessus drôles d’aristocrates
Plongés dans l’aquarium ou plutôt dans le zoo
De la télévision se traitent de zozos
Ne pouvant s’appuyer sur un noble savoir
Ils cherchent leur salut du côté du pouvoir

Tous ces chefs de service et professeurs titrés
Soudain redevenus ignorants illettrés
(J’épargne cependant un petit nombre d’aigles
Ils sont les exceptions qui confirment la règle)
N’ont plus d’autre argument que leur autorité
Que leur testostérone et leur mordacité
Pour dicter des édits mais qui se contredisent
Dans un monde masqué comme au temps de Venise
Ils bâillonnent celui qui essaie d’enseigner
Que dans la médecine il faut d’abord soigner

Descendants de Purgon et de Diafoirus
Mis en piteux échec par ce nouveau virus
Ils ont la nostalgie du passé moliéresque
Et veulent condamner comme charlatanesque
Le confrère qui place au premier plan le soin
Ils veulent que chacun s’enferme dans son coin
Pour fuir la contagion dans une quarantaine
Quitte à nous faire vivre une vie incertaine
Ils ne comprennent pas l’amour des libertés
Qu’en inspirant la peur ils tentent d’écarter
Ils ont eux-mêmes peur qu’une lente justice
Ayant pris du recul à la fin les punisse

 

Depuis la fin de l’hiver 2019, nous voyons défiler sur les plateaux de la télévision en continu quantité de médecins, épidémiologistes, réanimateurs, urgentistes, hygiénistes, modélisateurs aux prévisions catastrophistes, dont la compétence sur le sujet, la pandémie de coronavirus (covid-19), n’est souvent guère évidente. Ces médecins tapent les uns sur les autres, par exemple le digne professeur Guidet, réanimateur, contre le non moins digne professeur Caumes, infectiologue, traité par lui de zozo, et qui, de son côté, éreinte les professeurs Raoult, Salomon, Delfraissy. Ils se placent surtout, sauf Raoult, sur le terrain de l’action socio-politique en tant que conseillers des décideurs, insistant sur un moyen archaïque de lutte contre les épidémies, celui de la quarantaine (réduite finalement à la quinzaine et même à la « septaine » après une meilleure analyse des données). Mais ce moyen de lutte autoritaire contre la contagion est profondément inadapté au principe de nos sociétés modernes fondées sur la liberté, de la philosophie à l’économie. De plus, l’émotion que manipule cet autoritarisme mal dissimulé est principalement celle de la peur, passion triste qui fait violence à ceux auxquels elle s’impose. Cette peur est contraire à l’espérance animant depuis très longtemps notre société. Au lieu de nous revigorer, de nombreux éditorialistes complices ont un penchant pour l’anxiogène. Heureusement, la nouvelle d’un vaccin possible a suscité récemment un petit optimisme très perceptible, mais mal vu des médecins et des politiques ennemis du « rassurisme » qu’ils jugent propice au relâchement, alors que l’immoralité est en fait plutôt de l’autre côté, celui des alarmistes pour qui la peur est bonne conseillère.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

Billet : le 11 mai 2020 de Paris à Quimper

J’ai saisi l’occasion d’un vide juridique
Entre deux lois nous enlevant la Liberté
Dans un confinement qui semblait fatidique
Et laissait le pays frileux déconcerté

Nous avons parcouru d’un cœur presque ludique
De Paris à Quimper la route désertée
Sans gendarme ni flic jusqu’à ce qu’elle indique
Sur un panneau breton la joie et la fierté

La fierté d’avoir pu Maryvonne et moi-même
Enfreindre l’interdit d’aller et de venir
Qui un instant sans loi s’était trouvé caduc

La joie de transgresser la crainte à face blême
Qui voulait nous bannir du pays des menhirs
Comme un spectre gravé dans un faux marbre en stuc

 

 

Le « confinement » décrété pour cause d’épidémie virale, qui aurait pu s’appeler quarantaine, ou plus précisément quatorzaine compte tenu de la durée d’incubation et de contagiosité de ce coronavirus jusqu’alors inconnu, a mis à l’arrêt l’Europe après avoir infecté la Chine et l’Asie, avant de poursuivre son tour du monde en contaminant les Amériques et l’hémisphère austral. A la suite de l’Italie, la France entière et plus modérément d’autres pays européens ont été mis aux arrêts, emprisonnés, plus encore que mis à l’arrêt. La population française a été assignée à résidence de la mi-mars jusqu’au 2 juin, selon des modalités assouplies à partir du 11 mai, avec toutefois une interdiction de se déplacer à plus de 100 km du domicile. Il a été mis fin progressivement à cette bureaucratie tâtillonne avec ses méticuleuses « attestations de déplacement », bureaucratie mise en place (vraiment pour notre bien ?) sur les conseils des docteurs Folamour, conformément à « l’état d’urgence sanitaire » entré en vigueur le 24 mars 2020, état d’urgence permettant de restreindre les libertés publiques, dont la liberté de circulation. Les docteurs Folamour recommandaient sans état d’âme au nom du bien sanitaire les mesures liberticides les plus draconiennes. Ils se présentaient comme des « sachants », mais il était clair qu’ils n’avaient dans leur besace aucun sachet de savoir : ignorantus, ignoranta, ignorantum, dit Molière. Heureusement, un « trou dans la raquette » juridique, pour reprendre une expression politico-médiatique toute faite, nous a permis, à Maryvonne et à moi, de franchir le 11 mai 2020 la distance nous séparant de notre maison bretonne. A 150 lieues de Paris, la plage au début magnifiquement vide est redevenue accessible peu de jours après. Elle s’est couverte de Bretons et Bretonnes venant y goûter la douceur printanière et le ciel bleu nettoyé de toutes les sillages blancs laissés habituellement par les réacteurs des jets en partance pour l’Afrique de l’ouest et pour les Amériques.

Dominique Thiébaut Lemaire

Coronavirus : polémique au sujet du traitement par (hydroxy)chloroquine. Mise à jour du 5 juin 2020

Caractéristiques de la maladie dénommée Covid-19

L’appellation « Covid-19 » donnée au début de 2019 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) veut dire « COronaVIrus Disease-19« , le 19 final faisant référence au chiffre de l’année.
L’une des caractéristiques majeures de cette maladie est celle de l’ignorance humaine, en ce sens que,  jusqu’au début de 2020, la médecine ne connaissait à peu près rien d’elle. A la fin du premier semestre de 2020, on en sait un peu plus, en particulier sur l’agent pathogène appartenant à la « famille » des coronavirus à laquelle appartiennent notamment les virus du rhume. Cette parenté a fait croire au tout début que la maladie était inoffensive, mais on a vite constaté que l’infection pouvait dégénérer en une pneumonie extrêmement dangereuse, induisant des inflammations plus ravageuses que le virus lui-même.

La double nature virale et inflammatoire du Covid-19 (au masculin au sens de virus) ou de la Covid-19 (au féminin au sens de maladie) est ce qui pose les problèmes de traitement médical les plus cruciaux. Il est en effet désormais connu que la maladie peut avoir deux phases, la première bénigne et souvent dépourvue de symptômes, alors que la seconde devient quelquefois mortelle.
S’agissant du traitement, notamment par (hydroxy)chloroquine, il semble que celui-ci doit être administré à doses modérées non toxiques au stade précoce pour être efficace. Or la médecine des pays les plus « avancés » a eu tendance à se concentrer jusqu’ici sur les cas les plus graves, devenant souvent irrémédiables, relevant d’une médecine lourde de réanimation avec administration de curare et intubation qui risquent d’ajouter des séquelles à celles de la maladie proprement dite.

Les prémisses de la polémique

La polémique, qui a largement débordé du cadre de la médecine proprement dite, est née de la conviction exprimée haut et fort par le professeur Didier Raoult, épidémiologiste renommé, qui a testé dans son centre de Marseille (IHU Méditerranée Infection) les patients infectés par le nouveau coronavirus (Covid-19) et les a traités avec de l’hydroxychloroquine, médicament bon marché dérivé de la chloroquine, un antipaludique, auquel est associée l’azithromicine, un antibiotique aux propriétés antivirales efficace contre des maladies auto-immunes telles que le lupus et la polyarthrite rhumatoïde. L’hydroxychloroquine commercialisée sous le nom de Plaquénil en France fait partie des nombreux traitements envisagés depuis le début de l’épidémie de coronavirus, testés y compris en Chine d’où est partie l’épidémie. En mars 2020, en France, des textes réglementaires ont été publiés pour encadrer l’utilisation de ce médicament qui pouvait être prescrit « sous la responsabilité d’un médecin aux patients atteints de Covid-19, dans les établissements de santé qui les prennent en charge, ainsi que, pour la poursuite de leur traitement si leur état le permet et sur autorisation du prescripteur initial, à domicile. » Depuis lors, outre les divers essais cliniques chargés d’en évaluer l’efficacité, l’hydroxychloroquine pouvait être prescrite à titre dérogatoire à l’hôpital et uniquement pour les patients gravement atteints, sur décision collégiale des médecins.
La question a pris un caractère mondial notamment parce qu’à un moment de l’épidémie le président des Etats-Unis, Donald Trump, a révélé publiquement qu’il prenait de la chloroquine à titre préventif en accord avec son médecin, et parce que le président du Brésil a fait de ce médicament son cheval de bataille contre le Covid-19.

L’article de la revue The Lancet du 22 mai 2020

La célèbre revue médicale The Lancet de Londres a publié le 22 mai 2020, sous la signature de Mandeep R. Mehra (professeur de cardiologie à la Harvard Medical School) avec Sapan S Desai (fondateur de la société qui a fourni les données), Frank Ruschitzka (professeur de cardiologie lui aussi, mais à l’hôpital universitaire de Zurich) et Amit N Patel (université de l’Utah) un article attirant l’attention sur les effets cardiaques négatifs de l’hydroxychloroquine dans le traitement du covid-19. Cette vaste étude rétrospective, embrassant divers résultats antérieurs obtenus en milieu hospitalier et portant au total sur 96 032 patients hospitalisés entre décembre 2019 et avril 2020 dans 671 hôpitaux, se termine par une « discussion » qui conclut ainsi :« In summary, this multinational, observational, real-world study of patients with COVID-19 requiring hospitalisation found that the use of a regimen containing hydroxychloroquine or chloroquine (with or without a macrolide [antibiotique]) was associated with no evidence of benefit, but instead was associated with an increase in the risk of ventricular arrhythmias and a greater hazard for in-hospital death with COVID-19. These findings suggest that these drug regimens should not be used outside of clinical trials and urgent confirmation from randomised clinical trials is needed. » Les auteurs terminent donc leur article en appelant à une confirmation grâce à des essais cliniques « randomisés » (fondés sur des cas pris au hasard pour une comparaison objective entre une population traitée et une population témoin non traitée).

Les réactions de l’OMS et des autorités médicales françaises

Sans attendre la confirmation susceptible d’être donnée par des essais randomisés, l’Organisation mondiale de la Santé a annoncé le 25 mai qu’elle suspendait temporairement ses essais cliniques sur les effets de l’hydroxychloroquine pour lutter contre le coronavirus, en particulier son essai international appelé « Solidarity ». Les responsables de l’essai français « Discovery » à vocation européenne conduit par l’Inserm ont fait de même, mais non l’essai britannique « Recovery ». La même décision de suspension vise aussi les essais entrepris en France pour tester l’intérêt d’antiviraux tels que le remdesivir, proposé par la firme américaine Gilead, pour lequel l’OMS avait  d’abord pris parti, et tels que la combinaison lopinavir-ritonavir connue en France sous le nom de Kaletra.
Le décret français autorisant l’hydroxychloroquine pour traiter le Covid-19 a aussitôt été abrogé, le mercredi 27 mai. La substance n’est donc plus autorisée dans le cadre du traitement du coronavirus en France. Cette décision va dans le sens des avis donnés en début de semaine par le Haut Conseil de la Santé publique (HCSP) et l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM), après la parution de l’étude publiée dans le Lancet (voir plus haut). Mardi 26 mai, le HCSP, saisi par le ministre de la Santé Olivier Véran, avait recommandé de « ne pas utiliser l’hydroxychloroquine dans le traitement du Covid-19 » hors essais cliniques, que ce soit seule ou associée à un antibiotique. Dans son avis, le HCSP a passé en revue plusieurs études pour les rejeter, en particulier celles qui ont été conduites par le professeur Raoult et ses collabarateurs, au motif qu’elles ne comprenaient pas de comparaison avec un groupe témoin, ou à cause de la petite taille de l’échantillon. Parmi les études examinées, le HCSP a relativement épargné celle du Lancet en concluant que « malgré l’absence de randomisation, cette étude observationnelle comparative portant sur de grands nombres de patients homogènes par rapport au début des symptômes, traités pour Covid-19 confirmé, et correctement menée, n’a montré aucun bénéfice mais suggère au contraire un « surrisque » cardiaque et une surmortalité intra-hospitalière ». L’ANSM a annoncé en parallèle mardi avoir « lancé » la procédure de suspension « par précaution » des essais cliniques évaluant l’hydroxychloroquine chez les patients atteints de Covid-19. Rappelons que le médicament était déjà interdit en ville pour traiter le covid-19. Le décret paru au JO « tire les conclusions de l’avis du Haut conseil de la santé publique », lui-même saisi par le ministre de la Santé Olivier Véran, explique le ministère, en soulignant qu’antérieurement « la France a été marquée par des drames sanitaires liés au mésusage de certains médicaments ».

Les critiques contre l’article du Lancet qui a entraîné les positions prises par l’OMS et par la France

Plus de 100 médecins et scientifiques ont signé une lettre ouverte pour critiquer l’étude parue le 22 mai dans The Lancet, qui a suggéré l’inefficacité ou même la nocivité de l’hydroxychloroquine tout en demandant une poursuite des recherches en vue d’une étude « randomisée ». On vient de voir que cette parution a conduit la France à interdire ce médicament pour le traitement du Covid-19, non seulement en ville mais à l’hôpital. La lettre ouverte, signée notamment par deux médecins exerçant en France (le professeur Annane Djilalli, de l’UFR des Sciences de la Santé Simone Veil, et le professeur Philippe Parola, collaborateur et collègue de Didier Raoult à l’IHU Marseille), critique notamment l’absence d’indication sur la sévérité de la maladie des patients étudiés et sur les doses utilisées (l’étude du Lancet risque de reposer sur des données hospitalières prises à un stade relativement avancé caractérisé par de très fortes réactions immunitaires difficilement maîtrisables). La lettre ouverte critique aussi l’absence de précisions sur les hôpitaux pris en compte dans l’étude et sur les doses de chloroquine ou d’hydroxychloroquine. Les signataires estiment en particulier qu’une erreur avérée en Australie, où un hôpital a été comptabilisé à tort alors qu’il est situé en Asie, conduit à « la nécessité d’une nouvelle vérification de toutes les données ». Le Dr Sapan Desai, l’un des signataires de l’étude du Lancet, par ailleurs fondateur de « Surgisphere », la société dont sont issues les données, a indiqué dans un communiqué que « cet hôpital [comptabilisé dans un premier temps en Australie] aurait dû être mieux attribué à la catégorie Asie continentale ». Plusieurs médecins ou administrations australiennes ont indiqué au journal britannique The Guardian qu’ils continuent à s’interroger sur la concordance entre le nombre de patients recensés dans l’étude et le nombre pris en charge dans leurs propres services hospitaliers. « Nous avons demandé des éclaircissements aux auteurs, nous savons qu’ils enquêtent de toute urgence et nous attendons leur réponse », a indiqué au Guardian un responsable du Lancet.
Dans une expression of concern publiée en ligne le 2 juin 2020, le Lancet reconnaît des inquiétudes majeures concernant les données publiées par MM. Mehra et Depai : « Serious scientific questions have been brought to our attention ». La démarche est la même du côté du New England Journal of medecine. Le Lancet a annoncé le 4 juin 2020 le retrait de son étude, retrait demandé par les auteurs à l’exception de Sapan S Desai dont la société Surgisphère a fourni les données contestées. Le bien fondé du jugement sévère prononcé par le professeur Raoult dès la parution (une étude « foireuse ») est donc confirmé.

En revanche, l’efficacité de l’hydroxychloroquine in vivo contre le virus n’est toujours pas prouvée selon les critères habituels d’une étude « randomisée » procédant par comparaison au hasard entre un groupe de patients traités et un groupe comparable de patients non traités. Quand on demande au professeur Raoult pourquoi il n’a pas mené lui-même une telle étude, il répond que, notamment dans le contexte de cette épidémie, il ne juge pas éthique, à supposer que ce fût possible, d’expérimenter en constituant un groupe contrôle comparable de patients livrés sans traitement à la maladie.

A partir de mai-juin 2020 en Europe, les études en cours se sont arrêtées les uns après les autres, par impuissance à tirer des conclusions sur l’efficacité jugée selon les normes des essais « randomisés ». L’un des principaux aspects mis en avant pour justifier ces arrêts a été, vu notamment le recul de la maladie, la difficulté de recruter suffisamment de malades pouvant participer aux études.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : naissance au temps du coronavirus

Au début du printemps mon petit-fils Oscar
A découvert le jour étonné sans fracas
En l’année deux mil vingt lorsque le temps qui court
A congédié l’hiver évincé tout à coup

Par cet enfant la vie m’a paru moins obscure
Elle m’a dit par lui qu’elle était invaincue
Bien que la pandémie ne laissât rien d’équerre
Ni les peurs mal fichues ni les espoirs à quai

Plus forte que le mal rampant vers les vieux corps
Sous un ciel sans avion la vie était d’accord
Avec l’azur tout bleu lui servant de décor

Elle s’est déclarée robuste comme un cœur
Qui bat dans l’allégresse et marche avec bonheur
Comme une poésie dont le rythme est vainqueur

 

 

 

Mon petit-fils Oscar (frère Sacha, six ans et demi, bien connu des lecteurs de Libres Feuillets) est né le 21 mars 2020, au tout début du printemps, en pleine épidémie de coronavirus qui, heureusement, ne fait rien aux enfants. C’est seulement après deux mois de météo généralement radieuse, contrastant avec la contagion de la maladie, que je me suis senti psychologiquement en état de fêter cette naissance par un poème.

Dominique Thiébaut Lemaire

Coronavirus : un taux de décès en réanimation très sous-estimé

Un article du journal Le Monde daté du 28 avril 2020, annoncé en première page ( » Un taux de décès en réanimation très sous-estimé »), nous apprend que, contrairement à ce qui a été avancé par le ministère français de la santé, le taux de mortalité des patients malades du Covid-19 en réanimation ne serait pas de 10 % (chiffre annoncé par Jérôme Salomon, le directeur général de la santé, lors de sa conférence de presse du 17 avril), mais de l’ordre de 30 % à 40 %. Cette estimation a été établie à partir des données compilées par le Réseau européen de recherche en ventilation artificielle (REVA), d’après les premiers résultats d’une étude dont Le Monde a pris connaissance, et qui est mentionnée également par le service CheckNews du quotidien Libération (article de Luc Peillon daté du 22 avril 2020, ainsi que par le quotidien Ouest France du 27 avril 2020 et par l’hebdomadaire L’Express du 27 avril 2020. Créé en 2009, lors de la grippe H1N1, le REVA constitue de fait le registre national des formes graves en réanimation en France. Avec la pandémie due au coronavirus, le réseau est passé de 70 à environ 200 centres de réanimation. Quotidiennement, chaque centre renseigne un registre informatique avec des informations sur le parcours de soins des patients atteints du Covid-19 en réanimation (décès, transferts, sorties…). A partir de 4 000 malades, un groupe d’un peu plus de 1 000 patients a ainsi pu être constitué et suivi pendant vingt-huit jours : il s’agit de personnes entrées en service de réanimation avant le 28 mars, et dont le parcours a été suivi jusqu’au 25 avril. Cette étude, inédite par son envergure et sa durée (des médecins chinois avaient suivi une centaine de patients), doit être soumise à une grande revue médicale internationale pour une publication attendue en mai.

« Nous nous dirigeons vers une mortalité qui sera très vraisemblablement entre 30 % et 40 %. C’est un chiffre énorme », commente Matthieu Schmidt, médecin réanimateur à la Pitié-Salpétrière, à Paris, coordinateur du REVA. Ce médecin est en train de finaliser l’étude. « Il y a encore des données à analyser en provenance de certains centres pour affiner ce chiffre, mais on sera sur cette tendance, représentative de l’ensemble des réanimations en France », précise le docteur Schmidt, qui ajoute : « On n’a jamais vu de tels taux de mortalité. Avec le [virus de la grippe] H1N1, même avec les formes les plus graves, on était à 25 %. » Contactés par le journal Le Monde, plusieurs médecins réanimateurs confirment l’estimation. « A Bicêtre, on est sur une fourchette « de 40 % à 60 % de décès », témoigne le docteur Tai Pham, médecin réanimateur à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, dans le Val-de-Marne.  » Pour les syndromes de détresse respiratoire aiguë, on n’est jamais au-dessous de 30 % à l’échelle nationale », observe le professeur Djillali Annane, chef du service de réanimation à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches dans les Hauts-de-Seine et responsable du Syndicat des réanimateurs, qui précise qu’à Garches, « on a un taux de 37 % de décès covid en réa. »

Le directeur général de la santé s’est fondé sur le point épidémiologique de Santé publique France en date du 16 avril. Mais à cette époque, seuls 55 de ces patients avaient fait l’objet d’une ventilation invasive, contre 80 % dans le groupe REVA. Contacté par Le Monde, le ministère de la santé confirme, mais sans donner plus de précision, que les propos de M. Salomon se fondent  » sur le nombre de patients décédés parmi les patients admis en réanimation, soit la mortalité à l’instant T au niveau de l’échantillon de Santé publique France « . Pour le docteur Pham, « les chiffres de M. Salomon correspondent à une fourchette très très basse, au début du pic épidémique et des entrées en réa, soit la deuxième moitié de mars, avec beaucoup de patients dont on ne connaissait pas alors le devenir. Au tout début de l’épidémie, des cas moins graves, sans grande détresse respiratoire, pouvaient être admis en réa. Le profil des patients a beaucoup évolué depuis mi-mars. » A l’instar de nombre de ses confrères, le professeur Annane juge la « déclaration de M. Salomon prématurée, avec une étude qui commence quinze jours avant le début du moment critique.

Outre le calendrier peu pertinent choisi pour l’estimation de M. Salomon, Yvon Le Flohic, médecin généraliste chargé du suivi épidémiologique H1N1 en Bretagne en Bretagne fait une autre remarque de méthode que fait aussi en substance le docteur Pham) : il est trompeur de « calculer la mortalité sur un lieu et sur une période, il faut le faire sur les personnes, en prenant le parcours des patients et voir s’ils sont sortis vivants ou pas et ce qu’ils sont devenus « . C’est justement le travail de l’étude REVA. A cela le professeur Annane ajoute qu’il « faudra aussi connaître le taux de mortalité dans les services de réanimation créés en urgence ».

En complément de ces éléments sur la mortalité dues au Covid en réanimation, on peut mentionner les remarques critiques du professeur Didier Raoult au sujet de l’essai anglais Recovery (Twitter, 8 juin 2020) : « les taux de mortalité de l’essai sont effroyables (près de 25%) pour des patients hospitalisés sans critères de gravité supplémentaires. C’est davantage que chez les patients hospitalisés en France (12%) et que chez les patients en réanimation à Marseille (16%) ».

En ce qui concerne les données relatives à la réanimation des malades du Covid-19, il faudra sans doute plus d’explications sur des éléments tels que :
– la durée souvent interminable des séjours en réanimation ;
– la possibilité de recourir à des traitements permettant d’éviter ces séjours ;
– la possibilité de limiter les intubations « pour éviter ce tournant très agressif pour les poumons » (voir à ce sujet la déclaration du chef du service de réanimation au CHU de Rouen, cité dans  CheckNews du 22 avril 2020: voir ci-dessus).

Dominique Thiébaut Lemaire

Coronavirus : les chiffres des décès résultent souvent de mensonges (mise à jour du 15 juin 2020)

Les pays d’Europe et d’Amérique du nord ne se sont pas privés de mettre en question la sincérité des chiffres invraisemblables relatifs aux décès provoqués en Chine par le coronavirus (covid-19). Mais les chiffres chinois ne sont pas les seuls à susciter la critique, les comptages sont aussi biaisés en Europe, comme le montre l’article publié les 3-4 mai 2020 par le journal Le Monde sous le gros titre en première page : « Les milliers de morts invisibles du coronavirus ».

Les États européens communiquent régulièrement les chiffres de leur situation sanitaire au regard de l’épidémie : combien de malades, combien de guérisons, combien de décès. La plupart ont « confiné » (mis en quarantaine) leur population, mais il subsiste, en dépit de la généralité de cette communication, des écarts de mortalité entre les États, écarts dûs en particulier à des différences de traitement de l’information selon les États. Ces différences sont le sujet d’un « point de vue » de l’eurodéputé Pascal Canfin, publié le 15 avril 2020 par le journal Ouest-France. L’eurodéputé se place du point de vue de l’harmonisation européenne qu’il appelle de ses voeux, mais ce qu’il écrit peut être repris d’un autre point de vue, celui de la vérité tout simplement. On ne peut se satisfaire de statistiques biaisées en fonction d’intentions inexprimées (encore que souvent bien visibles, tendant à minimiser la gravité de l’épidémie dans tel ou tel pays).

Les types de dissimulation sont généralement les suivantes : mauvaise désignation de la maladie ayant entraîné la mort, omission de catégories de malades, retards de comptabilisation.
En ce qui concerne la mauvaise désignation de la maladie ayant entraîné la mort, on peut mentionner :
– l’attribution des décès à une autre pathologie que le coronavirus, par exemple en les considérant comme le résultat d’une pneumonie qualifiée d’atypique ;
– la non prise en compte des décès provoqués par le coronavirus, par exemple lorsque les malades n’ont pas été précédemment testés positifs, ou lorsque les tests post-mortem ne sont pas pratiqués de manière systématique, comme l’a reconnu le président de l’institut allemand de santé publique Robert-Koch ; on voit que, dans ces cas, les tests permettent d’élargir les possibilités de mensonge par omission ;
– le classement des décès dans la catégorie des dégâts collatéraux du coronavirus et non comme conséquence directe de l’épidémie, quand des malades sont décédés de ne pas avoir pu voir leur médecin pour une comorbidité…
En ce qui concerne les omissions de certaines catégories de malades en fonction du lieu du décès (hôpital, maison de retraite, domicile) :
Certaines pays ne comptent que les morts du coronavirus décédés à l’hôpital, mais omettent ceux qui sont décédés dans un établissement autre qu’un hôpital. C’est le cas des Pays-Bas ainsi que du Royaume-Uni qui, jusqu’au 29 avril inclus, a refusé de comptabiliser les décès survenus dans les maisons de retraite. C’était aussi le cas en France avant le 7 avril 2020.
En ce qui concerne les retards de comptabilisation :
Les retards de comptabilisation sont dues soit à la lenteur voire à l’insuffisance de certains systèmes statistiques, soit au fait que les différents pays ne se trouvent pas au même stade de l’épidémie, soit à la structure fédérale du pays, soit à l’addition de ces causes.

Les comptages à peu près compréhensibles

France

La France, qui comptait les décès seulement dans les hôpitaux, s’est engagée depuis le début d’avril 2020 dans le décompte des morts des établissements hors hôpitaux, en particulier dans les Ehpad (Etablissements d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes), dont l’exclusion statistique devenait choquante, vu l’importance de la mortalité dans ces établissements souvent à but lucratif et mal équipés. Au 25 avril 2020, le nombre des morts du covid-19 en France s’est élevé à 22 614 au total, dont 14050 à l’hôpital et 8564 dans les établissements sociaux et médico-sociaux y compris les EHPAD. Les morts à domicile ne sont pas comptés dans ces chiffres. Leur nombre pourra être établi par différence en comparant la mortalité constatée mensuellement pendant l’épidémie avec les chiffres de la mortalité normale constatée pour les mois correspondants des années précédentes.

Italie et Espagne

Les décès sont comptabilisés dans les hôpitaux ainsi que dans les maisons de retraite et au domicile des défunts. Ce sont les pays où les statistiques sont à la fois les catastrophiques et peut-être les plus sincères. Au 25 avril 2020, on a compté en chiffres cumulés depuis le début de l’épidémie 25 969 morts en Italie et 22 524 morts en Espagne. Ces chiffres se sont aggravés depuis (voir in fine).

Belgique et Pays-Bas

La Belgique se demande si elle connaît effectivement une surmortalité, et pourquoi (voir l’article publié dans le journal Le Monde du 17 avril 2020 sous le titre « Le nombre élevé de morts inquiète la Belgique ». Avec ses 11,4 millions d’habitants, elle totalisait, mercredi 15 avril, 4440 morts du covid-19, tandis que l’Autriche (9 millions d’habitants) et la Suède (10,2 millions d’habitants) en ont annoncé respectivement 393 et 1203 à cette date.

Aux Pays-Bas (voir l’article publié dans le journal Le Monde du 23 avril 2020 sous le titre : « Mark Rutte prône la prudence avant de déconfiner les Pays-Bas »), seuls les décès à l’hôpital sont comptabilisés. Le total des personnes décédées du coronavirus aux Pays-Bas a été de 3916 morts selon le décompte du mardi 21 avril. Les méthodes de comptage des autorités néerlandaises sont contestées, certaines sources affirmant que le nombre de personnes décédées serait en fait deux fois plus élevé. Si la Belgique comptabilise les décès de personnes qui présentaient les symptômes du covid-19, à l’hôpital comme dans les maisons de retraite, les autorités sanitaires des Pays-Bas s’y refusent. Elles concentrent par ailleurs leurs capacités de test sur les personnels de santé et les personnes les plus vulnérables. Leur approche a un impact négatif considérable sur la fiabilité des statistiques.

Royaume-Uni

La Grande-Bretagne a inclus dans ses statistiques les maisons de retraite seulement à partir du 29 avril 2020. Dans les comparaisons internationales publiées quotidiennement au Royaume-Uni, celui-ci restait apparemment en meilleure situation que la France au 25 avril 2020 (19 506 morts contre 22 614 en France), alors qu’à en croire les médias britanniques, le nombre des victimes devait être nettement augmenté si le pays recensait ses morts comme le fait la France depuis début avril. Interrogée mardi 14 avril, Yvonne Doyle, directrice médicale de Public Health England a refusé de reconnaître que la comparaison avec la France était trompeuse, tout en en affirmant la « moralité » de sa démarche : « Nous parlons constamment à nos voisins européens pour comprendre ce qu’ils prennent en compte, quelles sont leurs bonnes pratiques et de quelle manière nous pouvons apprendre les uns des autres » (voir l’article intitulé « Polémiques sur le recensement des décès dus au coronavirus au Royaume-Uni » dans Le Monde du 17 avril 2020).

Le cas peu compréhensible de l’Allemagne

C’est en Allemagne que les chiffrages sont les plus déroutants. La population allemande, comme la population italienne, est l’une des plus âgées, ce qui la rend vulnérable au covid-19, et son espérance de vie, avant l’épidémie, était inférieure  à celles de l’Espagne, de l’Italie, de la France… Le chiffre disponible fourni le 25 avril 2020 par le European Centre for Disease Prevention and Control était de 5500 morts causés en Allemagne par le covid-19 depuis le début de l’épidémie.

Ce nombre de morts, très faible par rapport à celui des autres grands pays d’Europe, est d’autant plus étrange que le virologue Christian Drosten, directeur du département de virologie de l’hôpital de la Charité à Berlin, présenté comme un oracle en Allemagne, a évoqué la possibilité de 280 000 décès dans le pays (280 000 = population allemande de 83 millions d’habitants x 2/3 x 0,5 %) en appliquant une  létalité de 0,5 % à une contamination de deux-tiers (ou 70%) de la population, à partir de laquelle l’épidémie s’arrêterait grâce à l’immunité de groupe ainsi acquise (voir CheckNews de Libération, article de Jacques Pezet daté du 13 mars 2020). Ces calculs contrastent fortement avec les comptages des décès dus au Covid-19. Ceux-ci sont très ralentis par le confinement, mais en outre ils remontent très lentement au niveau fédéral à partir des Länder (compétents en matière de santé, sans que l’on puisse connaître vraiment la méthodologie utilisée pour comptabiliser les victimes).

D’après l’article du Monde déjà mentionné, intitulé « Le nombre élevé de morts inquiète la Belgique », daté du 17 avril 2020, la Belgique totalisait alors, par rapport à l’Allemagne (83 millions d’habitants, 3528 morts), en proportion, huit fois plus de morts ! Face à ce genre de situation, les médias français expriment en général soit un scepticisme poli, soit une admiration débordante dont on a l’habitude, exprimée depuis longtemps par ceux qui ne manquent pas une occasion de stigmatiser par comparaison les carences et déficiences françaises. Ce n’est généralement pas l’Allemagne qui intéresse ces « germanophiles », mais la France qu’ils se plaisent à fustiger.

Denis Wirtz, vice-recteur à la recherche de l’université américaine Johns Hopkins (JHU) de Baltimore qui fait autorité en matière de statistiques notamment pour la pandémie de Covid-19, a indiqué au magazine du journal Le Monde daté du 6 juin 2020 que « le modèle français mis en place est l’un des meilleurs, car c’est celui qui a le mieux pris en compte les morts excédentaires [la publication du nombre de décès, toutes causes confondues, a permis une analyse en temps réel de la surmortalité], alors que l’Allemagne, par exemple, a effectué un décompte très restrictif. »

Les biais (voulus ou involontaires) de l’Allemagne en matière de statistiques ne sont pas une nouveauté. Comme exemple frappant de ces biais, on peut mentionner ceux qui, après le recensement général de 2011 en Allemagne, ont conduit à une importante rectification annoncée en 2013 par l’office fédéral des statistiques Destatis. A la suite de ce tout premier recensement – très tardif – de l’Allemagne réunifiée, la population totale a été revue à la baisse de 1,5 million de personnes, et ramenée à 80,2 millions d’habitants au 9 mai 2011. Jusqu’alors la population de l’Allemagne était évaluée à 81,7 millions d’habitants. L’estimation se basait sur des recensements menés dans les années 1980 en Allemagne de l’Ouest et en Allemagne de l’Est. Le recensement de 2011 visait à rectifier ces chiffres à la fiabilité contestée. Le nouveau chiffre de population s’est trouvé inférieur de 1,8 % au chiffre précédent. La différence concernait surtout la population étrangère qui est passée de 7,3 millions à 6,2 millions. Le nombre d’habitants étrangers représentait désormais 7,7 % de la population allemande. Le nombre de ressortissants allemands, lui, a été revu à la baisse de 428.000 personnes. L’explication de ces bizarreries serait la suivante : les personnes quittant un Land, notamment les étrangers quittant le territoire, seraient peu portées à faire enregistrer leur départ dans les registres tenus par les mairies, selon Sabine Bechtold, chef du département Population de Destatis. Par la suite, l’afflux de réfugiés du Proche-Orient fuyant la guerre en Syrie et en Irak a de nouveau modifié les chiffres de l’immigration en Allemagne. La question qui se pose à présent est de savoir dans quelle proportion ces immigrés, pour diverses raisons, ont finalement trouvé refuge ailleurs, comme la population française de l’est de la France a l’impression de le constater, par exemple en Alsace.

Les biais de comptage résultant de la structure fédérale des Etats-Unis

Un article publié dans le journal Le Monde daté de dimanche 14-lundi 15 juin 2020, sous le titre « Les Etats-Unis peinent à faire refluer la « première vague » de l’épidémie de Covid-19″, nous apprend que :  » La maladie a, pour l’heure, fait plus de 114 669 morts aux Etats-Unis, un chiffre sans doute inférieur à la réalité. Tous les Etats [des Etats-Unis] ne rapportent pas les données de la même manière et la moitié d’entre eux ne comptabilisent pas les morts « probables » dues au virus, un choix en contradiction avec les recommandations des CDC [Centres de prévention et de lutte contre les maladies].

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Au total, d’après le tableau de bord en temps réel de Johns Hopkins University de Baltimore (site internet consulté le 6 juin 2020), les morts par Covid-19 comptabilisés à la date de la consultation étaient de :
9566 en Belgique (83,75 pour 100 000 habitants)
40344 au Royaume-Uni (60,68 pour 100 000 h)
27134 en Espagne (58,08 pour 100 000 h)
33774 en Italie (55,89 pour 100 000 h)
4639 en Suède (45,56 pour 100 000 h)
29114 en France (43,46 pour 100 000 h)
6024 aux Pays-Bas (34,96 pour 100 000 h)
109 132 aux Etats-Unis (33,36 pour 100 000 h ; consultation du 20/6/ 2020 : 119 112, soit 36,41 pour 100 000 h )
34021 au Brésil (16,24 pour 100 000 h)
8658 en Allemagne (10,44 pour 100 000 h).
Ces chiffres dépendent évidemment de la sincérité des comptages (voir à ce sujet ce qui est dit plus haut pour plusieurs pays).

Dominique Thiébaut Lemaire

Coronavirus : les distances interpersonnelles, moyen de lutte contre la contagion

La nécessité de garder ses distances pour limiter les risques de contamination entre les personnes dans le cas de l’épidémie actuelle du coronavirus (covid-19) fait penser aux recherches du professeur américain d’anthropologie Edward T. Hall.

Biographie

Edward T. Hall (1914-2009) a enseigné dans divers établissements universitaires des États-Unis, à l’université de Denver, au Bennington College dans le Vermont, à Harvard Business School, à l’Institut de Technologie de l’Illinois, à Northwestern University, etc. Le fondement de la recherche qu’il a poursuivie toute sa vie sur la perception culturelle de l’espace remonte à la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle il a servi dans l’armée des Etats-Unis en Europe et aux Philippines. Entre 1933 et 1937, il a vécu et travaillé avec les nations Navajo et Hopi dans les réserves dans le Nord-Ouest de l’Arizona. Il a été diplômé en anthropologie (PhD) de l’université Columbia en 1942 et a continué son travail sur le terrain en Europe, au Proche-Orient et en Asie. Dans les années 1950, il a travaillé pour le département d’Etat des Etats-Unis où il enseignait les techniques de communication interculturelle au personnel du service étranger.

Son concept le plus connu : la « proxémie »

Dans The Silent Language (Le Langage silencieux) publié en 1959, Edward T. Hall introduit le néologisme « polychronique » pour décrire la capacité à assister à de multiples événements simultanément, par opposition à « monochronique » (individu ou culture qui gère les événements séquentiellement, selon un programme ou un horaire à respecter).

Dans son livre de 1966 The hidden dimension (publié en français en 1971 par les Éditions du Seuil) sous le titre La Dimension cachée, il décrit la dimension subjective qui entoure quelqu’un et la distance physique à laquelle les individus se tiennent les uns par rapport aux autres selon des règles culturelles subtiles. Selon lui, quatre distances principales s’établissent entre les individus : l’intime, la personnelle, la sociale et la publique. Cette notion a été reprise notamment par l’universitaire français Abraham Moles pour qui la personnalité humaine est formée de zones concentriques

Diversité de la distanciation physique interpersonnelle en Europe

L’expression anglaise : « tenir quelqu’un à la longueur du bras » (at arm’s length » peut offrir une définition du mode lointain de la distance personnelle. Cette distance est comprise entre le point qui est juste au-delà de la distance de contact facile et le point où les doigts se touchent quand deux individus étendent simultanément leurs bras. Il s’agit en somme de la limite de l’emprise physique sur autrui. » (La dimension cachée, chapitre I0 intitulé « Les distances chez l’homme »). Edward T. Hall montre que les Européens respectent des distances physiques interpersonnelles plus proches en Europe du sud qu’en Europe du nord. Le principe at arm’s length auquel les Anglais et les Américains se réfèrent fréquemment est invoqué non seulement au sens propre mais aussi au sens figuré dans les cas où les participants à une transaction doivent être indépendants et placés sur un pied d’égalité. Il est un élément-clé de la fiscalité internationale en tant que critère pour la juste répartition des profits à taxer entre les États concernés dans le cas d’un groupe international. Dans ce cas, les États concernés, du moins ceux qui appartiennent à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), sont en général d’accord pour considérer que les prix pratiqués entre les entreprises d’un tel groupe doivent correspondre à ceux qui sont constatés entre entreprises indépendantes. Le principe at arm’s length  peut aussi être invoqué entre enfants et parents, par exemple lorsque ceux-ci souhaiteraient vendre leur bien à un prix inférieur à celui du marché, alors qu’une telle transaction risquerait ensuite d’être considérée comme un don par l’administration ou le juge, avec les conséquences qui pourraient en découler.

Edward T. Hall a étudié les distances physiques interpersonnelles pratiquées dans d’autres pays, en les comparant en particulier à celles que l’on observe en Europe du sud. « Les Français du Sud-Est, écrit-il, appartiennent en général au complexe culturel méditerranéen. Les membres de ce groupe s’agglutinent plus volontiers que les Européens du Nord, les Anglais ou les Américains. Le rapport des Méditerranéens avec l’espace se révèle dans dans leurs train bondés, leurs autobus, leurs cafés, leurs autos et leurs demeures » (La dimension cachée, chapitre 11 intitulé : « Proxémie comparée des cultures allemande, anglaise, française »).

Leçons applicables dans le cas de l’épidémie de coronavirus ?

Les « distances barrières » interpersonnelles préconisées pour lutter contre la contagion du coronavirus covid-19 sont d’un mètre au moins pour l’OMS et les autorités sanitaires en France, d’un  mètre et demi en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas ; de 2 mètres en Espagne, en Italie, au Royaume-Uni (comme aux Etats-Unis et au Japon) : voir checkNews de Libération (18 avril 2020). Aux Pays-Bas le premier ministre a déclaré : « Nous entrons dans la société du mètre et demi »  (voir dans le journal Le Monde l’article intitulé  » Mark Rutte prône la prudence avant  de déconfiner les Pays-Bas », daté du 23 avril 2020)
On peut penser que les distances sont plus faciles à respecter dans les pays européens du nord que dans ceux du sud, où la tendance spontanée à l’agglutination de la population est plus forte.
Mais il faut prendre également en compte, comme facteur négatif en cas d’épidémie, la densité de la population, très forte dans les Etats du Benelux (Belgique, Pays -Bas, Luxembourg) et dans les mégapoles que sont Londres et Paris notamment, où les risques de contagion sont aggravés par le réseau serré et la promiscuité des transports en commun.
Cela dit, le respect des distances n’est que l’une des mesures efficaces contre l’épidémie. En attendant les médicaments, sérum et vaccin, un autre facteur est le degré d’acceptation des contraintes (distance et confinement), c’est-à-dire le degré de renonciation à la liberté individuelle, renonciation difficile à obtenir dans les pays démocratiques, n’en déplaise à certains, journalistes, politiciens et médecins, qui ont parfois tendance à s’exprimer en « docteurs Folamour » pour lesquels la santé devrait primer de manière inconditionnelle sur la liberté.

Dominique Thiébaut Lemaire

Coronavirus : la pollution comme cause aggravante de l’épidémie

Le Canard enchaîné de la première semaine d’avril 2020 (n°5186), p. 4 dans la rubrique « Le Petit Dicoronavirus », nous donne l’information suivante.
« Moins de voitures, moins de pollution ? Non. Les pics se multiplient en Ile-de-France et dans le Grand-Est. A cause des épandages agricoles de fertilisants, qui battent leur plein en ce moment. Ils dégagent du gaz ammoniac, lequel forme des particules fines qui se promènent partout. Particulièrement dangereuses, elles « véhiculent les virus au fond des voies aériennes », note une chercheuse de l’Inserm dans Le Monde (31/3). »

En effet, cet article du Monde, signé par Stéphane Mandard, intitulé « Coronavirus : la pollution de l’air est un facteur aggravant, alertent médecins et chercheurs », note que les mesures de confinement prises pour limiter la propagation du virus, si elles ont réduit la pollution du trafic routier,  n’ont pas eu d’effet sur les niveaux de particules fines qui pénètrent profondément dans les voies respiratoires. Ces niveaux ont même augmenté du fait de l’ensoleillement et de l’absence de vent, et elles ont dépassé, le samedi 28 mars, les limite légales dans l’agglomération parisienne et en Alsace, de Mulhouse à Strasbourg. Il s’agit de particules formées à partir d’ammoniac et d’oxydes d’azote, l’ammoniac provenant majoritairement des épandages de fertilisants. Lors de ces épandages, l’ammoniac (NH3) réagit dans l’atmosphère avec les oxydes d’azote (NOx).

La détérioration des muqueuses des voies respiratoires et des poumons

En 2003, une étude, publiée dans la revue scientifique de santé publique Environmental Health, avait analysé le lien entre la pollution de l’air et les cas létaux de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS, causé par le SARS-CoV) en Chine. Elle montrait que les patients contaminés vivant dans des régions modérément polluées avaient 84 % plus de risques de mourir que les patients de régions peu polluées. De même, les patients vivant dans des zones fortement polluées avaient deux fois plus de risques de mourir du SRAS que ceux des régions peu polluées.

En 2020, plusieurs médecins et chercheurs, spécialistes de la pollution de l’air, ont donné l’alerte. Leur collectif Air-Santé-Climat, dans un courrier, adressé le 21 mars à l’ensemble des préfets, a interpellé l’Etat sur « la nécessité de limiter drastiquement les épandages agricoles, afin de tout mettre en œuvre pour limiter la propagation du virus». Membre du collectif et directrice du département d’épidémiologie des maladies allergiques et respiratoires de l’Inserm, Isabella Annesi-Maesano détaille le mécanisme: « La pollution abîme les muqueuses des voies respiratoires et du poumon, ce qui fait pénétrer plus facilement les virus et, par agrégation, les particules fines et ultrafines véhiculent les virus au fond des voies aériennes. »

En attendant des recherches plus poussées, le collectif Air-Santé-Climat en appelle  au « principe de précaution », afin de limiter les émissions de particules fines liées aux épandages dont la saison débute. « Si on ne limite pas rapidement les épandages, cela risque d’annihiler l’effet des mesures de confinement qui ont permis de réduire la pollution liée au trafic routier », estime un médecin de Strasbourg à l’origine du collectif. Il rappelle que des solutions techniques d’enfouissement dans le sol permettent de réduire considérablement les émissions d’ammoniac dans l’air. Parmi les rares préfets qui ont répondu au courrier du collectif, celui de Vendée a fait savoir que « l’alerte » avait été «signalée à la région et au niveau national », « une position nationale étant nécessaire sur un sujet aussi important ». De son côté, le Syndicat des exploitants agricoles du Finistère, dans un communiqué, a jugé « difficilement acceptable, au vu du contexte particulier du Covid-19, que les agriculteurs, plébiscités par l’ensemble de la population pour assurer leur approvisionnement alimentaire, soient ainsi montrés du doigt et empêchés de réaliser les travaux agricoles nécessaires à leur acte de production ».

La propagation du virus dans l’air

Une étude italienne, publiée le 17 mars 2020 par la Société italienne de médecine environnementale. En se basant sur la corrélation entre les niveaux de pollution élevés, constatés en Lombardie, et le nombre important de victimes du coronavirus, elle suggère que les particules fines pourraient aussi contribuer à la propagation du Covid-19 en le transportant dans l’air. Les spécialistes italiens des aérosols ont toutefois pris leurs distances avec ces résultats, en estimant que le lien de causalité reste à prouver « au moyen d’enquêtes approfondies ».

Une autre étude, publiée également le 17 mars 2020, dans le New England Journal of Medicine, montre pour sa part que le coronavirus pourrait persister dans l’air pendant trois heures. Mais l’article ne mentionne pas le rôle des particules fines ni de la charge virale (c’est-à-dire à partir de quelle dose le virus serait infectant via les aérosols). Dans un avis rendu le même jour, le Haut Conseil de la santé publique (HCSP), organisme français, rappelle que « la présence d’un virus dans l’air ne signifie pas qu’il est infectieux ni qu’il y a une transmission respiratoire de type “air” ». Pour le HCSP, « il n’existe pas d’études prouvant une transmission interhumaine du virus par des aérosols sur de longues distances. Néanmoins, s’il existe, ce mode de transmission n’est pas le mode de transmission majoritaire ».

La prudence est la même à l’Organisation mondiale de santé (OMS). « Le fait que les particules fines puissent servir de vecteur à la propagation du coronavirus reste une hypothèse, commente Maria Neira, la directrice du département santé publique et environnement. Il va falloir plusieurs mois pour la confirmer ou l’infirmer, car la propagation du virus dépend d’une multitude de paramètres comme les conditions météorologiques, la démographie ou les mesures de confinement prises par les pays. » Plusieurs équipes commencent à travailler sur le sujet, à l’OMS, au service européen de surveillance de l’atmosphère Copernicus ou encore parmi les épidémiologistes de la London School of Hygiene & Tropical Medicine. « Nous cherchons à étendre notre réseau de collaboration avec les équipes de recherche médicales qui souhaiteraient tester des hypothèses quant au transport et à la survie du virus dans l’air », indique le directeur de Copernicus, Vincent-Henri Peuch.

                                                          ***

En analysant de plus près ces échanges d’arguments, il paraît nécessaire de distinguer deux sortes d’effets néfastes dus à la pollution :
-d’une part ceux qui pourraient être dus au transport du virus par voie aérienne dans l’atmosphère,
-d’autre part ceux qui pourraient être dus à une fragilisation du système respiratoire propice au développement du virus dans le corps, même si la maladie n’a pas été contractée par la voix aérienne, mais par exemple par le contact des mains.
Sur la base de cette distinction, il semble qu’on ne peut tenir pour valable les arguments qui « dédouanent » la pollution en se fondant sur la faible transmission aérienne du virus, car il reste en tout état de cause que, selon la directrice du département d’épidémiologie des maladies allergiques et respiratoires de l’Inserm: « La pollution abîme les muqueuses des voies respiratoires et du poumon, ce qui fait pénétrer plus facilement les virus ».

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : voeu pour 2020

Dire une chose et son contraire
Faire les deux en même temps
C’est désirer que l’on enterre
Ce qui est clair et consistant

Celui qui croit ainsi s’abstraire
De la logique en répandant
La confusion et l’arbitraire
Finalement sera perdant

Il n’est pas bon qu’un dirigeant
Soit attiré par ces errances
Dans le pays qu’on nomme France

Quand on a peur d’être Gros-Jean
Et qu’on se fie à Machiavel
Gare aux retours de manivelle

Il faut rester intelligent
Comprendre agir avec scrupule
Tel est le vœu que je formule

 

Je souhaite pour 2020 moins de philistinisme déguisé en machiavélisme et moins de DRH (directeurs des ressources humaines en entreprise) propulsés au gouvernement pour traiter des questions sociales qui agitent le pays. De petits machiavels qui ne se veulent ni de droite ni de gauche mais « en même temps » des deux côtés, persuadés qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment et que les mots n’engagent que ceux qui les écoutent, sont à l’œuvre dans les palais de la République. Quant aux DRH, typiques d’un certain caporalisme régnant dans le secteur privé, ils sont devenus aujourd’hui ministre du travail et secrétaire d’État chargé des retraites (ce dernier nommé le 18 décembre 2019). Selon L’Express se référant au journal Le Monde du même jour : « pendant que le nouveau secrétaire d’État aux retraites était responsable des ressources humaines dans le magasin Auchan de Béthune, en 2002, une employée du rayon boulangerie, qui est aussi déléguée CFDT, avait été mise à pied à titre conservatoire, selon le syndicat. En cause : une erreur de commande sur deux viennoiseries. La salariée en question aurait été convoquée au commissariat et placée en garde à vue, selon la CFDT, avant d’être finalement réintégrée. » (Voir aussi des variantes peu différentes de la même histoire parues le 18 décembre 2019 par exemple dans La Voix du Nord ou dans l’Obs). Élu député macroniste en 2017, le nouveau secrétaire d’État, « candidat à la présidence de la commission des affaires sociales [de l’Assemblée nationale] en juillet 2019 […] a pourtant été éliminé dès le premier tour », d’après Le Point du 18 décembre 2019. Mais, désormais, il a obtenu sa promotion.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Noël à l’âge de raison

 

A six ans et demi Sacha n’est plus très sûr
Qu’un vieux père Noël passant à son insu
Dépose des cadeaux fin décembre le soir
Visiteur mystérieux qui se cachant déçoit

Cette histoire est peut-être un conte peu sincère
Bien que tous alentour lui fassent grand succès
Se dit l’enfant cherchant lui-même à l’éclaircir
Lorsqu’en début d’hiver la nuit s’est obscurcie

Des copains certifient avoir vu de leurs yeux
Ce bon distributeur en rouge et barbe blanche
sortir plus d’un paquet de ses poches ses manches

Mais malgré son désir d’un monde merveilleux
– Qui est aussi le lieu des monstres qu’il redoute –
Sacha rentre dans l’âge où l’on raisonne et doute

 

Peu avant le 24 décembre, Sacha qui participait à la décoration du sapin en fixant aux branches des guirlandes lumineuses et une boule décorative marquée à son nom nous a confié ses réflexions au sujet du père Noël. Il nous a dit qu’un de ses camarades de classe était certain d’avoir aperçu cet être mystérieux, mais que lui-même, Sacha, avait des doutes, de même qu’il doutait finalement de l’existence des monstres qui parfois lui faisaient peur, tapis dans l’ombre. En tant que grands-parents respectueux de ce qu’il pensait et de ce que d’autres proches avaient pu lui dire, nous ne l’avons pas exhorté à cesser de « croire au père Noël ». Je me suis toutefois interrogé sur cette croyance qui est probablement surtout le fait des adultes, prêts à rêver de manière nostalgique sur leur propre passé et à se reprocher tout ce qui pourrait désenchanter le monde des enfants, alors même que ceux-ci, en grandissant, demandent de l’aide pour bien exercer leur jugement, y compris le soir de Noël.

Dominique Thiébaut Lemaire

Généalogie : le professeur de médecine Yvi Le Beux (1932-2015), de Quimper à Québec et à Vancouver

 

Par sa réussite professionnelle en tant que médecin, chercheur et professeur, mais aussi par le parcours de sa vie, qui l’a mené de la Bretagne à l’Amérique du Nord, d’abord au Québec puis après sa retraite jusqu’à la côte ouest du Canada, Yvi le Beux mériterait un hommage de sa ville natale (Rosporden-Kernével).

Les grandes étapes de sa vie

Yvi Jérôme Joseph Le Beux est né à Kernével (aujourd’hui Rosporden) près de Quimper le 5 août 1932. Il est à noter qu’une commune proche de Rosporden s’ appelle Saint-Yvi.
Yvi Le Beux faisait partie à Rosporden de l’équipe de football de l’ASR (Association Sportive Rospordinoise) et se rappelait à la fin de sa vie les matchs de football, appelés joutes au Canada.

Interne des Hôpitaux de Paris, docteur en médecine en 1962, il s’est installé ensuite au Canada où il a été professeur à l’université Laval de Québec.

Il s’est ensuite retiré en Colombie-Britannique (État de l’ouest canadien) où il a acquis une maison, à l’endroit le plus chaud du Canada, dans une vallée au climat sec, entourée de lacs, de vignobles et d’arbres fruitiers.

Il était toujours heureux d’avoir des nouvelles de sa Bretagne natale. Il gardait de bons souvenirs de sa jeunesse. Il pensait souvent aux gens de son ancien pays et parlait de la beauté des lieux.

Il est mort le 19 mai 2015 à Penticton, non loin de Vancouver, dans la maison de retraite (Haven Hill Retirement Centre) où il se trouvait depuis quelques mois. L’un de ses fils est ou a été son exécuteur testamentaire.
Sa famille bretonne a appris son décès par une notice sur internet (The British Columbia Gazette du 9 mars 2017), publiée par le gouvernement de la Colombie-Britannique appelant les créanciers éventuels à se faire connaître en vue du règlement de la succession.

Sa carrière professionnelle

Yvi Le Beux a soutenu sa thèse de médecine (Contribution à l’étude de la maladie de Waldenström) à Paris le 5 juin 1962 sous la présidence du professeur Jacques Delarue.
Il a travaillé pendant de nombreuses années à l’université Laval de Québec comme professeur de médecine et chercheur, publiant de nombreux articles de recherche médicale mentionnés sur internet.  Il a aussi rédigé une étude sur l’histoire des Amériques.

Sa famille

En Bretagne

La grand-mère d’Yvi Le Beux est Perrine Rivière (1881-1958), épouse de Joseph Bourbigot, mort pour la France pendant la première guerre mondiale en 1915, et sœur aînée de l’entrepreneur en bâtiment François Rivier (1892-1955). Sa mère Jeanne Bourbigot (1909-1981), qu’on appelait couramment Jeannette, cousine germaine des enfants de François Rivier, a épousé Jérôme Le Beux (1905-1950) et a eu deux enfants, Pierre et Yvi. La tombe des époux Le Beux-Bourbigot – une trop simple dalle de ciment sur laquelle est posée une plaque funéraire avec les dates des défunts – se trouve au cimetière de Rosporden, dans la rangée située le long du mur sud où se trouve aussi la tombe de Louis Rivier, ancien président de l’Association Sportive Rospordinoise (ASR), oncle paternel de Perrine Rivière et de l’entrepreneur François Rivier frère de Perrine.

Yvi Le Beux est un cousin issu de germains (petit-cousin) des quatre enfants de François Rivier : Albert (1919-1997), entrepreneur en bâtiment ; Jeanne (1921-2002), épouse d’André Scavennec, polytechnicien, mère de Maryvonne Lemaire née Scavennec ; Andrée Rivier (1927-2005), professeur d’anglais, épouse de Jean Kerhervé qui a participé à la direction de l’entreprise de bâtiment, ancien capitaine de l’équipe de football L’Etoile, « rivale » de l’équipe laïque de l’Association Sportive Rospordinoise ; et Marie Yvonne (née en 1930), qui a enseigné l’économie dans l’enseignement secondaire ainsi que l’anglais comme sa sœur Andrée.

Yvi le Beux, d’après sa compagne (voir plus loin les sources des informations), pensait souvent à sa ville natale et en gardait des souvenirs qui lui étaient précieux. Il avait conservé des photos de ses parents ainsi que de ses cousines et cousin en costume breton traditionnel.

Au Canada

Yvi Le Beux, marié avec Yvette Tardivet, puis divorcé, a eu six enfants (cinq garçons et une fille), demeurant au Québec :

  • Jean-Patrick Lebeux, coordinateur–chargé de projets, coop de solidarité santé, Bedford et région (formation : HEC Montréal, MBA) ;
  • Serge Le Beux, à Austin ;
  • Claude Le Beux, à Québec (service des programmes d’aide financière et des municipalités, direction du rétablissement, ministère de la sécurité publique) ;
  • Éric Lebeux-Tardivet ou Eric L.Tardivet, ingénieur, gestionnaire immobilier de la ville de Montréal (au Québec, on peut choisir de porter le nom de sa mère) ;
  • Laurence Le Beux, architecte à Montréal ;
  • Joël Lebeux, domicilié à Montréal.

Les enfants d’Yvi Le Beux ont eu eux-mêmes des enfants : Jean-Patrick, deux garçons ; Laurence, un fils ; Éric, deux filles jumelles…

Sources des informations

Les renseignements figurant dans le présent article proviennent d’internet pour une grande part. La compagne d’Yvi Le Beux, Dorothy Nakos, est entrée en contact avec la famille bretonne en mars 2015 après la lecture d’un article intitulé « Une famille bretonne de la Révolution aux guerres du XXe siècle », publié par Dominique Lemaire (d.t.lemaire@gmail.com), époux de Maryvonne Lemaire née Scavennec (voir ci-dessus) sur le site (WordPress) « Libres Feuillets » www.ouvroir.info/libresfeuillets/.
Dorothy Nakos, née à Paris en 1947, est venue jeune au Canada. Elle a fréquenté l’école anglaise puis obtenu le baccalauréat en philosophie de l’université de Caen (bac français) au Collège Marie de France à Montréal. Ensuite, elle a fait des études universitaires : licence, maîtrise avec thèse et doctorat en linguistique appliquée. Elle a été, comme Yvi Le Beux au côté duquel elle a vécu pendant trente ans, professeur à l’université Laval à Québec, lui à la faculté de médecine, elle à la faculté des lettres. Elle est l’auteur(e) de livres et articles consacrés à l’imagerie médicale (Dictionnaire de l’imagerie médicale) et à la linguistique (terminologie et onomastique).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Notre-Dame de Paris en flammes

Dans les hauteurs du toit l’incendie faisait rage
Un diable de brasier brûlant ex cathedra
Comme un mauvais génie malfaisant jaune et rouge
Crachait vers le ciel sombre et fumait en courroux

Les couleurs mélangées devenaient de l’orange
Et les gens regardaient ce spectacle navrant
Le voyaient perdurer sans que rien ne l’abrège
Dans la charpente à nu la ci-devant « forêt »

Comment oublierait-on la flamme qui s’érige
Au-dessus du transept en substitut de flèche
Quand celle-ci s’effondre en un dernier vertige

A l’instant où le feu jusqu’à la moelle ronge
Cette structure en bois mangée par les flammèches
Qui tombe et troue la voûte au fond de la nef plonge

 

Entre le 15 et le 16 avril 2019 sont partis en fumée le toit de la cathédrale de Paris recouvert de tuiles de plomb et sa charpente du XIIIe siècle appelée « forêt » en raison du très grand nombre de ses poutres multiséculaires, un sinistre tel que le monument n’en avait pas connu en 850 ans d’existence. Dans le passé, plusieurs autres cathédrales ont dû être dotées de nouvelles charpentes : celle de Chartres avec des poutrelles en fonte remplaçant les poutres de châtaignier après l’incendie provoqué en 1836 par la négligence de deux ouvriers plombiers ; celle de Metz avec ses fermes en fer recouvertes de cuivre, construites après l’incendie de 1877 causé par un feu d’artifice tiré depuis le toit pour fêter une visite de l’empereur allemand ; celle de Reims avec ses poutres en béton armé en remplacement de la charpente de chêne incendiée lors d’un bombardement intentionnel de 25 obus allemands en 1914 ; celle de Nantes où le bois a été remplacé également par le béton après un gigantesque incendie dû à la manipulation d’un chalumeau par un couvreur en 1972… Quant à la flèche néogothique en mauvais état de Notre-Dame de Paris, grandement responsable de la catastrophe de 2019 (car l’incendie est probablement parti du chantier entrepris pour sa rénovation, et c’est la chute de cette flèche en feu qui a crevé les voûtes de l’édifice), un éditorial du journal Le Monde daté du vendredi 19 avril 2019 a eu le courage de dire qu’elle a été « rajoutée de façon intempestive au XIXe siècle par Viollet-le-Duc ». Dans l’ordre des responsabilités depuis deux cents ans, le début XXIe siècle n’est pas en reste, par son laisser-aller, sa présomption, son « je-m’en-foutisme » qui ont caractérisé la politique de sécurité et le piètre comportement de ceux qui ont laissé de multiples mégots au niveau de la charpente malgré l’interdiction de fumer. En ce sens, on peut dire que ce sont les vices du monde moderne qui ont failli détruire ce chef-d’œuvre témoin de l’histoire de France.

Dominique Thiébaut Lemaire.

Billet : colère et douceur (II)

Les casseurs de la rue grâce à de bons collyres
S’avancent dans les gaz prolongent leur chienlit
Les maîtres des bureaux parcourent les couloirs
Pour mettre sous tension pour imposer leur loi

C’est un monde agressif où le peuple est colère
Je l’aimerais plus beau sans ire ni pamphlets
Le  tableau n’est pas lisse on y voit des coulures
Ce n’est pas du courroux que viendra le salut

Le libretto réglant nos ballets indécis
Où les esprits chauffés sont de piètres danseurs
A des angles trop vifs manquant d’arrondissure

Chacun dans son chemin qui monte ou qui descend
Croit sur son dos porter le chiffre d’un dossard
Mais bien des concurrents voudraient de la douceur

 

Thomas d’Aquin, à la suite d’Aristote, considère que « toutes les causes de la colère se ramènent au mépris […] On se trouve moins lésé quand le dommage subi a une autre cause que le mépris » (Somme théologique, question 47, 2). Cette considération éclaire notre actualité coincée entre la colère des dirigés et le mépris vertical exprimé contre eux par certains dirigeants. Thomas d’Aquin se réfère aussi à l’Éthique à Nicomaque d’Aristote pour appeler « vifs ceux qui s’emportent soudain, amers ceux qui gardent longtemps leur colère, implacables ceux que seule la vengeance peut apaiser » (Somme théologique, question 46, 8). Descartes, quant à lui, distingue deux espèces de colère, l’une, plus extérieure et plus prompte, qui fait rougir, et l’autre, plus intérieure et plus durable, donc plus dangereuse, qui fait pâlir, dont la force est augmentée peu à peu par le désir de se venger. Cette seconde espèce de colère est en particulier celle des orgueilleux, « car les injures paraissent d’autant plus grandes que l’orgueil fait qu’on s’estime davantage » (Descartes, Les Passions de l’âme, article 202). Il faut traverser la colère pour accéder à la douceur, de même qu’il faut avoir peur pour être vraiment courageux, et connaître le pouvoir de mentir pour donner tout son sens à la sincérité. Ce sont des paradoxes de la vertu, mis en évidence par Jankélévitch dans son Traité des vertus, I, Le sérieux de l’intention, mais aussi, bien avant lui, par La Rochefoucauld : « Nul ne mérite d’être loué de bonté, s’il n’a pas la force d’être méchant », et : « Il n’y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent avoir une véritable douceur » (maximes 237 et 479).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : colère et douceur

Nous voudrions du calme en ce monde de brutes
Où règnent l’esprit dur la violence membrue
Pour atteindre un refuge où la douceur s’abrite
Il faut sur notre route écarter les débris

Nous rêvons de pensées qui soient moins encombrantes
Portées par des espoirs plus légers moins vibrants
Nous voudrions du calme en ce monde de brutes
Où règnent l’esprit dur la violence membrue

Douceur fait souvent mieux que force qui se cabre
Encore que parfois les gens inquiets dans l’ombre
Aient le besoin de se remettre en équilibre
En faisant éclater la colère salubre
Au cœur de leurs désirs en ce monde de brutes

 

Maryvonne m’a suggéré d’écrire un poème sur la douceur. Ce n’est pas un sujet négligeable. Aristote oppose la douceur à la colère et en fait une vertu. « Etre doux veut dire en effet rester imperturbable, et ne pas se laisser emporter par son affect(ion), mais comme le prescrirait la raison, manifester sa mauvaise humeur pour les motifs et pour le temps qu’il faut […] La douceur cependant passe pour une faute qui va plutôt dans le sens du défaut […] En effet, ceux qui ne s’irritent pas pour les motifs qu’il faut passent pour des sots […] Car on donne alors l’impression d’être insensible ou de ne pas être peiné, et faute de manifester sa colère, on donne le sentiment de n’être pas capable de se défendre. Or accepter d’être traîné dans la boue ou détourner les yeux quand ses intimes le sont semblent des attitudes serviles » (Éthique à Nicomaque, IV, 1125 b 25 – 1126 a 10). Dans les évangiles, la douceur fait partie des béatitudes : « Heureux les doux, ils auront la terre en partage », dit Jésus dans le discours sur la montagne (Matthieu, 5, 5-2). « Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur », dit-il encore (Matthieu 11, 29). La douceur est liée à l’humilité, mais cette dernière n’est pas toujours vertueuse, si l’on en croit Descartes. Cela dit, plutôt que d’invoquer la philosophie et la spiritualité pour parler de ce sujet, on pourrait se contenter d’adopter le ton familier d’un proverbe cité par le dictionnaire de Littré : « On prend plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre. »

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : veille de nouvel an

L’année s’estompe à la fin de décembre
En un jour gris mais sans souffle glaçant
Elle s’en va dans le noir elle sombre
Il est trop tôt pour en tirer leçon

Dans la semaine a brillé comme l’ambre
Un soleil pâle avec des rayons lents
L’année s’estompe à la fin de décembre
En un jour gris mais sans souffle glaçant

On ne sait pas s’il faut garder la chambre
Ou s’élargir en se donnant du champ
Ce qui est sûr c’est que dans la nuit sombre
Où l’avenir est malgré tout chanson
L’année s’estompe à la fin de décembre

 

 

Les souhaits et les vœux sont des désirs de voir un évènement s’accomplir. Selon qu’il y a beaucoup ou peu d’apparence qu’on obtienne ce qu’on désire, ce qui nous fait penser qu’il y en a beaucoup excite en nous l’espérance, et ce qui nous fait penser qu’il y en a peu excite en nous la crainte. L’espérance est une disposition de l’âme à se persuader que ce qu’elle désire adviendra, disposition causée par un mouvement de la joie et du désir mêlés ensemble, et la crainte est une autre passion de l’âme, qui tend à la persuader que ce qu’elle désire n’adviendra pas. Bien que ces deux passions soient contraires, on peut néanmoins les avoir toutes deux ensemble, lorsqu’on se représente en même temps diverses raisons, dont les unes font juger que l’accomplissement du désir est facile, tandis que les autres le font paraître difficile. Ainsi parlait René Descartes, je m’en souviens en cette veille de nouvel an.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les gilets jaunes

Canons d’eau sous pression grenades fumigènes
Sur les Champs Élysées c’est le premier sujet
D’une actualité qui a pour origine
Le prix des carburants la coûteuse énergie

Il faut y ajouter les gaz lacrymogènes
Les flash-balls dont mieux vaut éviter le trajet
Les groupes de casseurs comme des djinns en jean
Courant dans un brouillard de folle tabagie

Honnêtes provinciaux flanqués d’affreux jojos
C’est le mélange habituel des gilets jaunes
Qui viennent à Paris les samedis dès l’aube

Beaucoup pour qui l’auto demeure un grand enjeu
Voient dans la Société unissant vieux et jeunes
Une autre dimension d’« automobile club »

 

Tous les automobilistes doivent avoir dans leur voiture un gilet jaune fluorescent, imposé par l’Etat depuis 2008, à endosser notamment en cas d’urgence ou de détresse pour être bien visibles, par exemple en cas d’arrêt sur le bord d’une route ou d’une autoroute. A partir d’un mot d’ordre lancé fin octobre 2018, ce vêtement est devenu en quelques semaines un symbole de ralliement incarnant d’abord la contestation des automobilistes contre le prix du carburant, contre la vie chère en général, et par extension contre les injustices sociales et le manque de démocratie directe. Manifestations, blocages, violences parfois : on a retrouvé partout en France (en particulier sur les ronds-points ou carrefours giratoires qui seraient 50 000 aujourd’hui dans notre pays, un record du monde) les porteurs de ce fameux gilet, qui permet d’être à la fois très visible et de rassembler des gens très différents. En le choisissant comme emblème, le mouvement a aussi changé le sens que l’on donne à ce vêtement. Initialement imposé, devenu un symbole de révolte un demi-siècle après mai 1968.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : La francophonie aujourd’hui

Qu’on ne nous vante plus l’espace francophone
Dont l’organisation sonne creux sonne faux
On n’y entend n’y voit que phosphène acouphène
Vient d’y être promu l’anglophone surfait

Kagamé du Rwanda depuis longtemps peaufine
Sa haine du F(f)rançais sa vraie philosophie
A travers sa ministre admiratrice fan
Il pourra sur l’estrade être le mâle alpha

Sa force s’est forgée en un temps de massacre
Où il pensait qu’enfin ses semblables vaincraient
Bien qu’en minorité même tués proscrits

Ce qui paraît hors jeu après ce génocide
C’est la majorité qui a versé leur sang
Pas de démocratie dans ce pays d’excès

 

Le Rwanda, petit pays francophone d’Afrique surpeuplé de 12 millions d’habitants, situé dans la région des grands lacs, continue à nous faire marcher sur la tête. Dans les années 1990 il a connu une guerre civile atroce, où le groupe majoritaire, celui des Hutus soutenus sur place par l’Eglise catholique, a essayé de se débarrasser de la minorité tutsie qui continuait, semble-t-il, à diriger la société. Il en est résulté tout ce qui suit : un génocide, le plus souvent à la machette, qui a fait des centaines de milliers de victimes ; la reprise du pays par les Tutsis exilés notamment dans l’Ouganda voisin et soutenus par l’anglophonie de la région ; l’interposition momentanée, sous mandat de l’ONU, de l’armée française entre les Tutsis et les forces hutues en déroute ; la fuite de ces dernières au Congo voisin (Zaïre devenu RDC, République Démocratique du Congo, le plus grand Etat francophone du monde, peuplé à présent d’au moins 80 millions d’habitants) ; la traque des fuyards par les Tutsis à travers le Congo, traque qui a fait à nouveau un très grand nombre de morts, cette fois chez les Hutus ; les tentatives faites par le chef des Tutsis, Paul Kagamé, pour annexer de facto les zones du Congo oriental limitrophes du Rwanda ; la dictature du même Kagamé dans son pays, qui s’est maintenue pour au moins trois raisons : son « groupe ethnique » a subi un génocide, il assure l’ordre intérieur, il est appuyé par les pays du Commonwealth britannique dont le Rwanda est devenu membre en 2009. Aujourd’hui, la perte de repères s’accentue : Paul Kagamé, président de l’Union africaine jusqu’en janvier 2019, soutenu par le président français bien qu’il n’ait cessé depuis les années 1990 de vilipender la France, vient de faire élire sa ministre des affaires étrangères Louise Mushikiwabo à la tête de la francophonie avec le soutien du président français ! Mais le véritable enjeu, c’est sans doute celui des élections prochaines en RDC.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : navires et avions comparés aux grands animaux

Vingt mille conteneurs sur un même navire
Et huit cents passagers qui vont confier leur vie
Au même gros avion les morceaux de bravoure
Qu’il faut pour en parler j’y renonce j’avoue

Je me contenterai de tourner quelques vers
Sur le transport en mer comme si je pouvais
Agrémenter ici de quelque enjolivure
Des chiffres qui d’abord en semblent dépourvus

La course au gigantisme au début les baleines
En ont lancé l’idée l’homme a pris le relais
Sous ses bateaux géants la houle est vaguelette

Hyperdimensionnés ne chôment ni ne flânent
A travers l’océan sans être jamais las
Ces monstres de métal dont l’armateur se flatte

 

Les plus grands navires d’aujourd’hui sont les porte-conteneurs de quatre-cents mètres de long et cinquante-cinq mètres de large, qui se déplacent à la vitesse moyenne de 20 nœuds (37 km/h). Le transport maritime des passagers et celui des hydrocarbures ont également donné naissance à des navires gigantesques (paquebots, pétroliers et méthaniers). Les avions, comme on le sait, sont nettement moins volumineux mais beaucoup plus rapides. Par exemple, l’Airbus A380 a les caractéristiques suivantes : longueur : 73 m ; envergure : 80 m, supérieure à sa longueur ; masse au décollage : 575 tonnes ; vitesse maximale : 1000 km/h. Dans la nature, on constate des similitudes, selon le milieu, eau, air, terre, avec les moyens de transport fabriqués par l’homme. Parmi ceux-ci, les records de taille sont détenus par les navires, de même que c’est dans les océans que vivent les plus grands animaux. Les baleines bleues ont une vitesse de croisière de 20 km/h, une longueur de trente mètres, un poids de 170 tonnes, alors que les éléphants d’Afrique pèsent au maximum 12 tonnes. Chez les oiseaux, la capacité de voler dépend de la « charge alaire », rapport entre le poids du corps et la surface portante des ailes. Le cygne, oiseau emblématique de Mallarmé et de plusieurs autres poètes, a un poids de 11,5 kg en moyenne et des ailes dont l’envergure est de l’ordre de 2,5 m. Il a besoin d’une course de 8 à 20 m avant de décoller. Dans les airs, il peut atteindre la vitesse de 80 km/h. C’est l’oiseau volant le plus lourd avec l’albatros, oiseau emblématique de Baudelaire, dont l’envergure peut atteindre 3,5 m. « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher », écrit Baudelaire (qui voit en lui une figure du poète maladroit à terre mais capable de s’élever haut et d’aller loin). L’albatros a une « finesse aérodynamique » telle que pour chaque mètre descendu, il peut parcourir 22 mètres de distance horizontale.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : effondrement d’un viaduc

La construction des ponts est œuvre délicate
Et leur effondrement ne va pas sans fracas
Gênes l’a constaté lorsque son long viaduc
A brusquement cessé d’être un pont suspendu

Ouvrage d’art usé que le trafic esquinte
Il souffrait de surcroît d’un entretien mesquin
Sans oublier que vu ses faiblesses techniques
Il n’aurait pu durer plus de cinq décennies

En France il est exclu qu’un tel ouvrage craque
Nous dit-on doctement exclu qu’il se disloque
Et que l’ingénierie subisse un tel échec

Mais en parlant ainsi on ne sera pas quitte
Car l’ingénieur français – tendance trop fréquente –
Préfère désormais la finance et les comptes

 

Le viaduc autoroutier de Gênes, pont suspendu d’une longueur de 1100 m, s’est écroulé sur 250 m le 14 août 2018, probablement à cause d’une défaillance de ses haubans. Cet équipement indispensable doit être reconstruit au plus vite. « Le célèbre architecte italien Renzo Piano [architecte du centre Pompidou à Paris] a présenté le 7 septembre à Gênes un projet de nouveau pont pour sa ville natale, après l’effondrement du viaduc Morandi qui a fait 43 morts au mois d’août. A la fin de la conférence de presse, le patron d’ASPI, la compagnie des autoroutes italiennes, Giovanni Castellucci, a examiné un élément de la maquette présentée par le bureau de Renzo Piano et l’a fait tomber par mégarde : le morceau de plastique s’est brisé, provoquant un sourire et un geste d’impuissance de Renzo Piano. « Ça porte chance », a fini par s’exclamer l’architecte devant cet incident malencontreux » (Le HuffPost). Cette information a été publiée en première page du Canard enchaîné daté du 12 septembre 2018 : « Le futur pont de Gênes est calculé, selon son architecte, Renzo Piano, pour durer mille ans, mais sa maquette, elle, s’est effondrée au bout de quelques minutes lors de sa présentation à la presse le 7 septembre dans la capitale ligure. Ce n’est pas sa structure qui est en cause – elle sera en acier, a précisé Piano – mais un geste malheureux de Giovanni Castellucci, patron d’Autostrade per l’Italia, propriétaire du viaduc Morandi… » A l’heure actuelle, les ouvrages d’art sont souvent en mauvais état un peu partout, pas seulement en Italie. C’est un symptôme d’une tendance générale des pouvoirs publics et des jeunes ingénieurs, notamment ceux des ponts et chaussées, à délaisser les routes, le béton et l’acier pour des activités moins lourdement matérielles, plus « à la mode » et apparemment plus rémunératrices comme l’urbanisme, l’écologie, l’informatique, la finance.

Dominique Thiébaut Lemaire

La poésie engagée. Par D.T. Lemaire.

Les mots « engagé » et « engagement » sont utilisés depuis le temps de Sartre et Camus après la Seconde Guerre mondiale pour désigner l’attitude de l’intellectuel ou de l’artiste qui, conscient de son appartenance à la société et au monde de son temps, met sa pensée ou son art au service d’une cause. Mais l’attitude qu’ils désignent est beaucoup plus ancienne, comme le montrent en France les interventions des philosophes (Voltaire notamment) dans la vie publique au XVIIIe siècle, de Zola dans l’affaire Dreyfus en 1898, ainsi qu’en poésie les exemples d’Agrippa d’Aubigné au XVIe siècle et de Lamartine et Hugo au XIXe siècle.
A la poésie engagée s’oppose le repli des poètes dans leur « tour d’ivoire ». Cette expression, employée d’abord au XIXe siècle par Sainte-Beuve à propos de Vigny dont l’attitude contrastait avec celle de Hugo, sert à qualifier la position indépendante et solitaire, la retraite hautaine de celui qui refuse de se compromettre dans l’agitation du monde. « Il ne nous restait pour asile que cette tour d’ivoire des poètes, a écrit Nerval, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule ».
La poésie engagée dépend beaucoup des circonstances. C’est par excellence l’un des cas où, contrairement à ce que nous répète une certaine tendance de la critique littéraire, il paraît difficile de séparer la vie et l’écriture, de dissocier la biographie et l’oeuvre d’un auteur. Cette poésie s’affirme en particulier dans les époques de crise, où elle permet aux poètes d’exprimer une inspiration parfois trop éclipsée par la primauté donnée au lyrisme, de redonner une place aux passions de la colère et de l’espérance collective, de retrouver l’usage des moyens stylistiques les plus simples et les plus efficaces (répétitions des refrains et des anaphores, parallélismes, antithèses, strophes et autres périodes oratoires…) pour traduire ces passions en mots.

Au dix-neuvième siècle

Lamartine (1790-1869)

Après le triomphe de son premier recueil de poèmes, Les Méditations (1820), chef-d’œuvre de lyrisme intime, Lamartine entre dans la diplomatie, qu’il abandonne après la révolution de 1830 pour entrer dans la vie politique. Il exprime des préoccupations nouvelles. Dans l’ode « A Némésis » (1831), il s’écrie : « Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle. » Dans « Les Révolutions » (1831), il exhorte les hommes de bonne  volonté à marcher dans la voie du progrès. Au cours d’un voyage en Orient en 1832-1833, il perd sa fille Julia, et son deuil lui inspire un poème poignant, « Gethsémani ». Elu député en 1833, il refuse de se rattacher à un parti et prétend siéger « au plafond ». Ses Recueillements poétiques (1839) se signalent par une inspiration sociale : dans la lettre « à M. Félix Guillemardet » (en vers), qui commence par le mot « Frère », le poète exprime le remords de s’être égoïstement attendri, dans ses recueils intimes, sur ses émotions personnelles ; dans « Utopie », il proclame sa foi dans le génie humain et célèbre un avenir démocratique vers lequel il faut marcher. Dans le « Toast porté dans un banquet des Gallois et des Bretons » à Abergavenny (pays de Galles), il chante la fraternité des deux peuples. Sous le ministère Guizot, il passe à l’opposition et fait campagne, avec Ledru-Rollin, pour un suffrage élargi. Dans L’Histoire des Girondins (1847), il manifeste sa sympathie pour les Girondins contre les Montagnards de Robespierre. Cette œuvre reçoit un accueil enthousiaste et contribue largement à la popularité politique de son auteur. Le 24 février 1848, après l’abdication du roi Louis-Philippe, Lamartine proclame à l’hôtel de ville de Paris la Seconde République (1848-1852) dirigée par un Gouvernement provisoire dont il est membre. Le 25 février, dans un discours célèbre, il s’oppose à l’adoption du drapeau rouge, et il obtient le maintien du drapeau tricolore. C’est lui qui signe le décret du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage. Mais sa popularité s’effondre après ses prises de position en faveur d’une république modérée, et après la fermeture des ateliers nationaux qualifiés par certains de « râteliers nationaux », fermeture suivie par la révolte des journées de juin et la répression du général Cavaignac. Candidat à la présidence de la République, Lamartine ne recueille en décembre 1848 qu’un petit nombre de voix, très loin derrière Louis-Napoléon, le futur Napoléon III. En 1851, l’avènement du Second Empire marque la fin de sa carrière politique. Pour payer ses dettes il travaille sans répit et rédige à la hâte un grand nombre d’œuvres en prose : récits autobiographiques, romans, compilations historiques. A partir de 1856, il écrit un Cours familier de littérature qu’il sert mensuellement à ses abonnés. On se moque de ses travaux alimentaires en le surnommant « tire-lyre ». En 1857, s’étant rendu dans le pays de son enfance à Milly près de Macon pour les vendanges, il publie dans son Cours son chef-d’œuvre lyrique, La vigne et la maison. A la fin, ruiné, il doit accepter de la ville de Paris un chalet à Passy et de l’empereur une rente viagère. Terrassé par une attaque en 1867, il vit à peu près inconscient jusqu’en février 1869. Sa famille décline les funérailles nationales.

Hugo (1802-1885)

En 1822, Hugo publie un recueil d’Odes et reçoit pour ce premier recueil une pension de Louis XVIII. Il fait paraître en 1824 de Nouvelles Odes, puis les Odes et ballades (1826-1828). Dans ses odes, il exprime des convictions légitimistes et catholiques. Les ballades témoignent d’une grande virtuosité dans un cadre moyenâgeux de fantaisie qui doit beaucoup aux romans de Walter Scott. Dans Les Orientales (1829), il profite de l’occasion que lui offre l’insurrection des Grecs contre les Turcs et le mouvement de sympathie qu’elle déclenche en France, pour affirmer sa conversion aux idées « libérales », et pour renouveler son inspiration poétique, bien qu’il n’ait jamais vu l’Orient. Il évoque ses souvenirs de l’Espagne, qu’il rattache à l’Orient par l’influence arabe. A partir de 1830, quatre recueils, Les Feuilles d’automne (1831), Les Chants du crépuscule (1835), Les Voix intérieures (1837), puis Les Rayons et les ombres (1840), jalonnent son évolution. Dans Les Rayons et les ombres, il exige du poète qu’il prenne toute sa place dans la société pour « faire flamboyer l’avenir » :
Malheur à qui dit à ses frères :
je retourne dans le désert !
Malheur à qui prend des sandales
Quand les haines et les scandales
Tourmentent le peuple agité ;
Honte au penseur qui se mutile,
Et s’en va, penseur inutile,
Par la porte de la cité !
(« Fonction du poète »).
Après la noyade accidentelle dans la Seine de sa fille aînée, Léopoldine, le 4 septembre 1843, Hugo cherche dans la politique une diversion à sa douleur. Nommé pair de France en 1845, il intervient souvent à la tribune, pour plaider la cause des Polonais opprimés, pour combattre la peine de mort, pour dénoncer la misère du peuple… Il est partisan de la liberté sans être républicain, humanitaire sans être socialiste. En février, tandis qu’il fait acclamer le gouvernement provisoire, il recommande en vain aux insurgés la candidature de la duchesse d’Orléans à la régence, et l’agitation ouvrière l’alarme. Elu représentant du peuple avec les voix bourgeoises, il se prononce pour la fermeture des ateliers nationaux. Pendant les journées de juin 1848, il se résigne à la répression. Cependant, il combat le gouvernement Cavaignac qui menace la liberté de la presse et s’aliène ainsi les conservateurs. Il croit un moment que Louis-Napoléon est celui qui réalisera un programme d’ordre et de progrès, et fait même campagne pour son élection à la présidence de la République. Après l’élection, il brigue le portefeuille de l’instruction publique, mais Louis-Napoléon, désormais président, écarte sa candidature. Hugo passe alors à l’opposition. Le 17 juillet 1851, il prononce à l’assemblée un violent discours contre « Napoléon le Petit », antithèse de son oncle Napoléon le Grand. Au moment du coup d’Etat du 2 décembre 1851, il tente d’organiser une résistance, mais le 4 décembre, il doit s’enfuir. Après un séjour à Bruxelles, il se réfugie en août 1852 à Jersey, où il compose contre « l’usurpateur » sous la dictée de la « Muse Indignation » les Châtiments, pamphlet de 6000 vers publié à Bruxelles en 1853, dominé par l’invective et la satire épique, qui obtient un succès considérable et circule en France sous le manteau. En octobre 1855, sur l’ordre du gouvernement anglais, il doit quitter Jersey et s’installe à Guernesey, où il travaille beaucoup et produit des œuvres majeures : en 1856, Les Contemplations, « mémoires d’une âme », recueil de poésie à dominante lyrique  (enfance, amour, douleur, mort et au-delà) ; en 1859, 1877 et 1883, La Légende des siècles, ensemble de « petites épopées » parcourant  les étapes de l’humanité ; en 1862, le grand roman social des Misérables. Devenu ardemment républicain, il a refusé avec dédain en 1859 l’amnistie accordée par Napoléon III. Après la chute du Second Empire, il retrouve Paris, où on l’acclame. En 1871, il est élu député à l’Assemblée nationale, mais il se démet de son mandat. Les événements de la guerre (militaire et civile) de 1870-1871 le bouleversent, et il évoque en vers L’Année terrible. Quoique nommé sénateur en 1876, il ne se mêle plus guère à la vie publique. A sa mort en 1885, son cercueil est exposé sous l’Arc de triomphe puis transporté au Panthéon.

Autres poètes du XIXe siècle témoins de leur temps

Baudelaire (1821-1867), qui est à première vue le contraire d’un poète engagé, a pourtant laissé un témoignage important sur les transformations de Paris décidées par Napoléon III et son préfet Haussmann, notamment dans les « Tableaux parisiens » des Fleurs du Mal et plus précisément dans certains pièces telles que le poème LXXXIX intitulé « Le Cygne », où il déplore la disparition de la ville ancienne :
« Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
« Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) »

Rimbaud (1854-1891), dans ses premiers poèmes, ceux des années 1870 et 1871, avant de devenir le voyant du « Bateau ivre » et des Illuminations, est l’auteur d’une acerbe critique sociale et politique dans une série de poèmes révoltés : « Les étrennes des orphelins » ; « A la musique », caricature de la bourgeoisie de Charleville ; « Les effarés », mettant en scène des enfants pauvres qui, au soupirail, regardent dans le froid le boulanger cuire le pain ; « Les chercheuses de poux » ; « L’éclatante victoire de Sarrebruck », « Chant de guerre parisien », « Rages de César » : pamphlets contre Napoléon III et les politiciens ; « Les Pauvres à l’église », « Les Premières communions » , « Le Mal » : attaques contre la religion ; et « Le Dormeur du val », bien connu, où l’horreur de la guerre de 1870 est d’autant plus frappante que le dormeur dans son cadre champêtre est mort avec deux trous rouges au côté.

Au vingtième siècle

L’avant-guerre et la guerre de 1914-1918

Péguy (1873-1914) est l’un des grands noms de l’engagement politique et poétique dans les années qui précèdent la guerre de 1914-1918. Dans leur Manuel des études littéraires françaises (XXe siècle), P.-G. Castex et P. Surer le présentent ainsi : « Charles Péguy, socialiste ardent, puis polémiste fougueux, chrétien convaincu, soldat héroïque, a conçu son œuvre littéraire comme un apostolat. » Il manifeste son caractère entier et son sens de la justice aussi bien dans la défense de son pays que dans la défense de Dreyfus. En 1914, lieutenant âgé plus de quarante ans, persuadé de la nécessité de protéger la civilisation française les armes à la main contre l’Allemagne, il part au combat sur le terrain dès la déclaration de guerre et meurt un mois plus tard à la tête d’une compagnie d’infanterie, tué d’une balle en plein front. Dans Eve (1913), poème de mille neuf-cent-onze quatrains, tous en alexandrins (si l’on excepte l’ultime dernier vers de  six syllabes), il avait écrit :
Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.

Apollinaire (1880-1918) né à Rome d’une polonaise exilée et d’un officier italien, fait de bonnes études au collège Saint-Charles de Monaco et devient un grand poète français d’avant-garde avec Alcools (1913). Il s’engage dans l’armée française en 1914 lorsque la guerre éclate, et il est envoyé au front, sur sa demande, en avril 1915. Versé dans l’infanterie, nommé sous-lieutenant, il est blessé en mars 1916 d’un éclat d’obus à la tête. Trépané, réformé, il rentre à Paris. En 1918, il fait paraître un nouveau recueil de poèmes, Calligrammes, qui contient de nombreuses pièces nées de la guerre, dont « Tristesse d’une étoile » qui évoque sa blessure :
Une belle Minerve est l’enfant de ma tête
Une étoile de sang me couronne à jamais
La raison est au fond et le ciel est au faîte
Du chef où dès longtemps Déesse tu t’armais
D’autres pièces de Calligrammes, qui sont en même temps des dessins, suggèrent leur objet ou leur thème par leur disposition typographique : c’est ainsi que les mots du poème « Ecoute s’il pleut » s’étalent sur la page en traits parallèles comme des traînées de pluie. Le poète ne résiste pas à l’épidémie de grippe espagnole et meurt l’avant-veille de l’armistice.

Les membres du mouvement surréaliste (Breton, Eluard, Soupault, Aragon, Péret, Desnos…) ont été profondément marqués par les répercussions sociales, psychologiques et morales de la « Grande guerre » de 1914-1918. Ils s’en sont probablement souvenus lorsque plusieurs d’entre eux sont passés quelques années plus tard de la poésie expérimentale à la poésie engagée.

La guerre de 1939-1945

Pierre Jean Jouve (1887-1976) n’a pas été surréaliste, mais unanimiste pendant un temps, dans le mouvement de Jules Romains, Georges Duhamel, Charles Vildrac. En 1914, il est infirmier volontaire dans un hôpital militaire. Menacé de tuberculose, il est envoyé en Suisse, à la montagne. C’est à cette époque que s’épanouit son amitié pour Romain Rolland « au-dessus de la mêlée ». Au début des années 1920, il rencontre Blanche Reverchon, psychiatre et psychanalyste genevoise traductrice de Freud, avec laquelle il se marie en 1925. Ayant trouvé sa voie de poète et de romancier entre érotisme et mysticisme chrétien, il cherche à faire parler dans ses œuvres l’inconscient, l’éros et la pulsion de mort. A partir de 1940, il est en exil à Genève où il participe aux publications qui, en Suisse, défendent la culture française contre le nazisme. « Si la confrontation des idées de cette guerre (ou de ce qui paraissait alors être des idées), n’était pas un objet de poésie, a-t-il  écrit, la catastrophe l’était à n’en pas douter. La poésie n’est pas limitée. Pourquoi eût-elle refusé de sentir, d’exprimer un événement tragique national, c’est-à-dire enraciné dans le sol comme la poésie elle-même ? Pour moi, je désirais de toutes mes forces faire un livre [La Vierge de Paris, 1944 et 1946] qui ne fût pas lié seulement au fait historique, et portât plus haut, avec tout ce que j’avais acquis antérieurement. Je vivais de l’idée de Résistance, mais je n’oubliais pas l’art… » (Texte cité p. 71-72 dans Pierre Jean Jouve, par René Micha, dans la collection Poètes d’aujourd’hui chez Seghers). On trouve par exemple dans La Vierge de Paris un poème en l’honneur du drapeau français, dont la première strophe est la suivante :
Je te revois tendue et sans vent dans les ombres
Propice et large soie étalée sans un pli
Tendre comme un discours de musique profonde
Et suave de trois cruautés agrandies ».
Le 12 mai 1945, le général de Gaulle lui envoie  un télégramme, reproduit dans le Cahier de l’Herne, Pierre Jean Jouve (1972) : « Merci d’avoir été un interprète de l’âme française pendant ces dernières années ». Comme exemple des rapports entre les deux hommes, on peut citer la lettre que de Gaulle adresse au poète le 9 octobre 1957, sans doute pour accuser réception du recueil intitulé Mélodrame, à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de Jouve né le 11 octobre 1887 : « Mon cher maître, Mon esprit et mon cœur se portent vers vous plus fidèlement que jamais en ce jour où vous commencez une nouvelle décade de votre vie et où l’anniversaire vous couronne. J’admire et j’aime votre talent dont je m’enchante souvent. Et puis, j’ai pour votre caractère la plus haute estime possible, car j’y trouve l’exemple de la probité et de la dignité. Ce qui fait honneur à l’homme est, avec la poésie, le plus beau don qu’on puisse faire à ses semblables et à la France. J’espère et je crois que de longues années sont devant vous pour poursuivre votre œuvre et je vous prie d’être assuré, mon cher Maître, de mes sentiments les plus dévoués. » D’après un entretien accordé à l’hebdomadaire L’Express, le 27 mai 2010, par Jean-Luc Barré, qui a édité dans la bibliothèque de la Pléiade le général de Gaulle, celui-ci « a entretenu une correspondance confidentielle avec le poète Pierre Jean Jouve, qui lui fera découvrir Hölderlin. Il existe 77 lettres de Charles de Gaulle à ce poète considéré comme plutôt hermétique qui, tout comme Albert Cohen, avait composé un admirable texte sur le Général [L’Homme du 18 juin, Egloff, Paris 1945]. Les lettres que de Gaulle adresse à Pierre Jean Jouve sont tout sauf convenues. Faisant allusion à des phrases de Ténèbre, en 1965, il commente : « Quel est ce monde sombre où leur harmonie [nous] entraîne ? Le nôtre ou bien l’autre ? » Sa fidélité ne se démentira pas : « Détaché de tout, je le suis moins que jamais de vous », lui écrit-il par exemple le 6 octobre 1970, un mois avant sa mort. »
Avec Jouve il convient de mentionner Pierre Emmanuel (1916-1984) qui se réclame de lui et qui se fait connaître au cours de la seconde Guerre mondiale par une poésie partagée entre une inspiration « résistante » et une inspiration chrétienne. De cette dernière naissent après la guerre plusieurs recueils qui ne se soucient pas des modes.

Eluard (1895-1952), après la guerre de 1914-1918 où il a été gazé, publie d’abord des poèmes dans lesquels se chevauchent, à la manière surréaliste, le monde réel et le monde du rêve. En 1927, il adhère au parti communiste. Il en est exclu dans les années 1930, mais continue ses combats pour la liberté. Des désaccords politiques mais aussi littéraires (refus de l’écriture automatique) le conduisent à la rupture d’avec le groupe surréaliste. Entré dans la Résistance, il se réinscrit clandestinement au parti communiste. Il met au service de ses causes, sans dégrader ses qualités littéraires,  une poésie simple et harmonieuse. L’un de ses poèmes les plus célèbres de la période de guerre commence ainsi :
« Sur mes cahiers d’écolier
« Sur mon pupitre et les arbres
« Sur le sable sur la neige
« J’écris ton nom »
« Poésie et vérité, 1942)
Le vers : « J’écris ton nom » est répété à la fin de chacune des vingt-et-une strophes, et le poème se termine par le nom enfin prononcé qui pourrait être un nom de femme et qui est « Liberté ».

Aragon (1897-1982) est en deuxième année de médecine avec André Breton quand il est mobilisé en 1914 comme brancardier puis comme médecin auxiliaire. Il fait l’expérience du front puis reste mobilisé deux ans en Rhénanie occupée par la France. Il figure comme Eluard en bonne place dans le tableau (« Au rendez-vous des amis ») où Max Ernst a peint en 1922 les animateurs du groupe surréaliste. En 1927, il adhère au parti communiste, dont il reste officiellement membre jusqu’à sa mort. La guerre, puis la Résistance, sont pour lui une nouvelle source d’inspiration. Sur le front en mai 1940, subissant la débâcle de l’armée française, il fait preuve d’un courage qui lui vaut d’être décoré de la croix de guerre et de la médaille militaire. Cette guerre désastreuse est à l’origine du Crève-cœur (1941) où se trouve le poème intitulé « Les Lilas et les roses », écrit après l’armistice, publié dans Le Figaro des 21 et 28 septembre 1940 :
O mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés
Après Le Crève-coeur paraissent les Yeux d’Elsa (1942), le Musée Grévin (1943, sous le pseudonyme de François la Colère), La Diane française (1944). Aragon, désormais virtuose du vers régulier, crée dans ces recueils une poésie à la fois savante et populaire, remarquable par son souffle, qui développe les thèmes jumelés de l’amour et du patriotisme, et qui retient les leçons de Villon, de Hugo, de Rimbaud, d’Apollinaire, de Péguy. Il publie en 1956 Le Roman inachevé, autobiographie poétique où il parle de ses engagements et des grandes étapes de sa vie, à commencer par la guerre de 1914-1918 et l’occupation de la Rhénanie, et dont plusieurs poèmes ont été mis en chansons par Léo Ferré et par Jean Ferrat.

Desnos (1900-1945), dans l’entre-deux guerres, s’est imposé au sein du mouvement surréaliste grâce à ses dons dans les domaines de l’automatisme verbal et de l’improvisation inspirée par le rêve. Il refuse de devenir le compagnon de route des communistes. Sous l’Occupation, il entre dans la Résistance et écrit des poèmes de belle facture classique :
« Agé de cent mille ans, j’aurais encor la force
« De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir. »
(Etat de veille, 1943).
Déporté en Bohème, il y meurt du typhus.

René Char (1907-1988), d’abord surréaliste, est animé ensuite par une inspiration plus largement humaine et sociale. Sous l’Occupation, il commande un maquis provençal sous le nom d’Hypnos et transcrit cette expérience dans Feuillets d’Hypnos (1946), dédiés à son ami Albert Camus (repris dans Fureur et mystère en 1948). Feuillets d’Hypnos s’ouvre par cet exergue :
Hypnos saisit l’hiver et le vêtit de granit. l’hiver se fit sommeil et Hypnos devint feu. La suite appartient aux hommes.
Voici quelques-unes des 237 « notes » composant ce recueil, numérotées par leur auteur:
19. Le poète ne peut pas longtemps demeurer dans la stratosphère du Verbe. Il doit se lover dans de nouvelles larmes et pousser plus avant dans son ordre.
24. La France a des réactions d’épave dérangée dans sa sieste. Pourvu que les caréniers et les charpentiers qui s’affairent dans le camp allié ne soient pas de nouveaux naufrageurs !
40. Discipline, comme tu saignes !
81. L’acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne la beauté. [Voir aussi la note 114 : Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement].
91. Nous errons auprès de margelles dont on a soustrait les puits.
96. Tu ne peux pas te relire mais tu peux signer.
104. Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri.
127. L’homme, d’un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant des inventeurs…
131. A tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s’asseoir. La place demeure vide mais le couvert reste mis.
161. Tiens vis-à-vis des autres ce que tu t’es promis à toi seul. Là est ton contrat.
199. Il y a deux âges pour le poète : l’âge durant lequel la poésie, à tous égards, le maltraite, et celui où elle se laisse follement embrasser. Mais aucun n’est entièrement défini. Et le second n’est pas souverain.
201. Le chemin du secret danse à la chaleur.
214. Je n’ai pas vu d’étoile s’allumer au front de ceux qui allaient mourir mais le dessin d’une persienne qui, soulevée, permettait d’entrevoir un ordre d’objets déchirants ou résignés, dans un vaste local où des servantes heureuses circulaient.
224. Autrefois au moment de me mettre au lit, l’idée d’une mort temporaire au sein du sommeil me rassérénait, aujourd’hui je m’endors pour vivre quelques heures.
Dans sa préface à l’édition allemande des Poésies de Char, parue en 1959, Albert Camus écrit : « Je tiens René Char pour notre plus grand poète vivant et Fureur et mystère pour ce que la poésie française nous a donné de plus surprenant depuis Les Illuminations et Alcools […] L’homme et l’artiste, qui marchent du même pas, se sont trempés hier dans la lutte contre le totalitarisme hitlérien, aujourd’hui dans la dénonciation des nihilismes contraires et complices qui déchirent notre monde. […] Poète de la révolte et de la liberté, il n’a jamais accepté la complaisance, ni confondu, selon son expression, la révolte avec l’humeur […] Sans l’avoir voulu, et seulement pour n’avoir rien refusé de son temps, Char fait plus que nous exprimer : il est aussi le poète de nos lendemains. Il rassemble, quoique solitaire, et à l’admiration qu’il suscite se mêle cette grande chaleur fraternelle où les hommes portent leurs meilleurs fruits.»

                                                               ***

Le tour d’horizon que nous venons de faire parmi les poètes français des XIXe et XIXe siècles confirme que lyrisme et engagement, satire et cithare, ne sont pas incompatibles, mais toutes les époques ne sont pas également propices à la poésie engagée. Celle-ci, dans les périodes de calme, a tendance à s’étioler et à passer de mode. C’est dans les crises (transformations sociales profondes, changements politiques, guerres…) qu’elle retrouve du prix, se revivifie et peut s’épanouir, ce qui a été particulièrement manifeste au XIXe siècle avec la fin des guerres napoléoniennes, les révolutions de 1815, 1830 et 1848, le Second Empire balayé par la guerre franco-allemande de 1870-1871. Au XXe siècle, les périodes propices à l’engagement des poètes ont été les guerres mondiales, celle de 1914-1918, puis celle de 1939-1945 et les années qui l’ont suivie. Il faut y ajouter, comme événement majeur suscitant l’engagement poétique, la décolonisation, qui a inspiré, entre autres poètes francophones, les chantres de la négritude : Senghor (1906-2001), académicien français, premier président de la République du Sénégal de 1960 à 1980, et Césaire (1913-2008), député de la Martinique de 1945 à 1993, maire de Fort-de-France de 1945 à 2001.
Pour donner un exemple de la poésie de Senghor, citons le poème de Chants d’ombre (1945) où il fait l’éloge de la femme noire :
Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au coeur de l’Été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein coeur, comme l’éclair d’un aigle…
Quinze ans plus tard, au moment où les pays de l’Afrique française deviennent tous indépendants, Césaire écrit dans Ferrements (1960) un poème dédié à Léopold Sédar Senghor, intitulé « Pour saluer le Tiers Monde », qui commence ainsi :
Ah !
mon demi-sommeil d’île si trouble
sur la mer ! /
Et voici de tous les points du péril
l’histoire qui me fait le signe que j’attendais,
je vois pousser des nations.
Vertes et rouges, je vous salue,
bannières, gorges du vent ancien,
Mali, Guinée, Ghana /
et je vous vois, hommes,
points maladroits sous ce soleil nouveau !
Si Césaire a eu des obsèques nationales en Martinique en présence du chef de l’Etat (Jacques Chirac), les obsèques de Senghor au Sénégal ont eu lieu en l’absence du président de la République française et en l’absence du premier ministre français Lionel Jospin. Ces absences anormales ont été jugées sévèrement par beaucoup, en France et ailleurs.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : cinquième anniversaire

Sacha cinq ans questionne expérimente observe
C’est l’âge où il comprend après plusieurs essais
L’art de la bicyclette et roule de conserve
Avec ses deux parents nous montre ce qu’il sait

File sous les rayons d’une lumière en verve
Soleil tapant sur l’estivant qui se dévêt
Pas sous la pluie dont Sacha dit qu’elle « s’énerve »
En ruisselant d’un ciel brièvement mauvais

Il vaut mieux éviter piste ou sentier qui servent
A visiter la rive où les oiseaux se plaisent
Le cycliste apprenti ne peut y être à l’aise

Trop de piétons vélos rallient cette réserve
Circulent font du bruit les non-humains se taisent
Dans l’arrière-marais où la chaleur s’apaise

 

 

L’enfance fascine par l’aventure de ses progrès, dont l’une des étapes importantes est la maîtrise de la bicyclette, maîtrise acquise par Sacha peu avant ses cinq ans. Mais qui dit progrès dit nouveaux problèmes. Vers le quinze août à Fouesnant (Finistère) où Sacha a passé quinze jours après l’île de Ré, les sentiers de randonnée et les pistes cyclables dans le « site naturel classé » de Penfoulic sont victimes de leur succès, d’autant qu’une confusion s’est instaurée involontairement (ou peut-être volontairement de la part des responsables du tourisme et des cyclistes) entre ce qui est piétonnier et ce qui est cyclable. J’avais déjà pu constater cette confusion à Quiberon, il y a quelques années, comme si la coexistence des marcheurs plus lents et des deux-roues véloces pouvait être assurée en toute liberté. A Fouesnant, les promeneurs sont sans cesse dérangés par des cyclistes qui piaffent dans leur dos, et les petits comme Sacha qui se lancent sans l’aide de roulettes stabilisatrices ne peuvent pas vraiment profiter de leur nouveau savoir-faire sur ces itinéraires qui seraient pourtant à leur portée. Quant à l’île de Ré, d’après le journal Sud-Ouest (10 juillet 2017), « avec près de 110 km de pistes cyclables, [elle] attire bon nombre d’adeptes de la petite reine. Mais les accidents se multiplient malgré les avertissements des communes […] Sur les pistes certains se prennent à rêver du maillot jaune au milieu des familles en balade » ; des sentiers de l’île sont interdits aux vélos, mais les interdictions sont mal respectées.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les footballeurs français champions du monde

Tant pis si le trophée attestant la prouesse
N’est plus l’ancien calice où l’on boit pétillants
Des breuvages de joie rendant le cœur vaillant
Demi-sphère moulée sur un sein de déesse

A la divinité de la victoire en liesse
Les supporteurs de foot déclarent chauds bouillants
Quand la bière ou le champ’ leur font des yeux brillants
« C’est dans ta coupe en or que nous buvons l’ivresse »

On a vu que le ciel à la fin s’est ouvert
Pour l’ondoiement de ceux qui jouent d’un pied agile
Et d’étoiles soudain l’horizon s’est couvert

Les Bleus redevenus vulnérables fragiles
Se sont montrés en bus encadrés de vigiles
Sur eux la gloire a la couleur des lauriers verts

 

 

Ce poème est parti d’un vers de Nerval qui se trouve dans « Myrtho », sonnet des Chimères : « C’est dans ta coupe aussi que j’avais bu l’ ivresse ». Il est dommage que, matériellement, le trophée de la coupe du monde ne soit plus une coupe, mais une sorte de statuette en or surmontée d’un ballon qui fait l’effet d’une grosse tête. Le 15 juillet 2018 à Moscou, juste avant la pluie, l’équipe de France, appelée « Les Bleus » bien qu’elle n’ait pas l’exclusivité de cette couleur, a gagné cette compétition pour la deuxième fois. On a pu constater à nouveau que les passions affectent non seulement les individus, mais aussi les nations, dans la joie ou dans la tristesse. Dans la tristesse, ce qui s’est manifesté dans les pays concurrents de la France, c’est une forte envie presque naïve dont l’expression a dérapé. Comme l’a noté Ouest France les 18 et 19 juillet 2018, plusieurs médias étrangers ont voulu minimiser le succès de l’équipe française, en insistant sur les origines africaines des joueurs. Cette envie perçait parfois sous une bienveillance ambiguë feignant de vanter la diversité française. Elle trahissait souvent un racisme inconscient ou maladroitement dissimulé. « Merveilleuse impureté de la sélection française », a écrit le journal barcelonais Sport, illustrant son propos par la mention de Griezmann, Pogba et Mbappé, pourtant tous trois nés français. En Italie, le Corriere della Sera a critiqué cette équipe «pleine de champions africains mélangés à de très bons joueurs blancs face à une équipe composée seulement de blancs représentant un pays au centre de trois grandes écoles de football, les écoles slave, allemande et italienne. » Pour le journal allemand Bild, la France ne doit pas s’illusionner : « Les banlieues de Paris peuplées d’immigrés sont souvent le théâtre d’émeutes, Marseille a été péniblement arraché à la mainmise de clans maghrébins et les 30 % d’électeurs FN n’ont pas disparu en une nuit. » C’est beau, l’amitié entre Européens.

Dominique Thiébaut Lemaire

Le téléphone mobile

N’appuyez plus geste ringard
Sur un clavier comme naguère
Mais effleurez l’écran tactile
Avec doigté glissons mortels

Penchez sur lui votre figure
Dans un plaisir qui revigore
Caressez donc l’écran tactile
Avec doigté glissons mortels

Il n’est pas bon pour les doigts gourds
Cet appareil tout digital
Fait pour l’image et le bagou
Plus de clavier comme naguère
Effleurez donc l’écran tactile

 

Les réseaux sociaux permettent à ceux qui y participent d’interagir entre eux grâce au téléphone informatisé, « portable » ou « mobile » (la langue française hésite encore entre ces deux adjectifs), notamment en activant sur le petit écran de ces appareils des icônes d’émotion appelées émoticônes, qui donnent la possiblité d’exprimer une réponse minimale à ce qui est publié sur le réseau : un pouce levé ou baissé pour signifier « j’aime bien » ou « je n’aime pas » comme on le faisait dans les amphithéâtres antiques pour décider du sort des gladiateurs ; un cœur pour « j’adore » ; des visages réduits à leurs traits essentiels pour représenter par le dessin de la bouche, des yeux et des sourcils l’étonnement, la joie et le rire, la tristesse, la colère, bref, le répertoire simplifié des passions de l’âme. Il est remarquable que la sophistication incorporée dans ces objets aboutisse finalement à l’expression d’émotions élémentaires, dans un contraste frappant entre la complexité rationnelle du matériel et la communication rudimentaire des passions. L’apparence de ces objets est désormais si lisse que leurs possesseurs ne sont plus conscients de toute la technologie leur permettant de fonctionner. Pour activer les téléphones de nouvelle génération, le glissement du doigt a remplacé la pression sur un bouton. Ce glissement apparente leurs utilisateurs aux patineurs du librettiste Pierre Charles Roy (1683-1764) :
Sur un mince cristal l’hiver conduit leurs pas :
Le précipice est sous la glace ;
Tel est de vos plaisirs la légère surface.
Glissez mortels, n’appuyez pas.

Dominique Thiébaut Lemaire

La bataille du Côa : gravures rupestres contre barrage au Portugal. Par Maryonne Lemaire

La bataille du Côa
Une leçon portugaise

Un film de Jean-Luc Bouvret.
Projection tous les jours jusqu’au 21 mai 2018, ainsi que les mardis 29 mai et 5 juin, au cinéma Saint André des Arts 30 rue Saint André des Arts, Paris, métro Saint Michel ou Odéon.

C’est presque un cas d’école : « Ou bien les roches gravées ou bien le barrage ».

Dans les années quatre-vingt-dix, la construction d’un barrage par la compagnie EDP (Electricité du Portugal), sur la rivière Côa, affluent du Douro, apporte du travail dans cette petite ville de montagne du nord du Portugal, Vila Nova de Foz Côa. Sa réalisation apporterait aussi, pensent certains villageois, la certitude d’avoir toujours de l’eau.

Mais, sur dix-sept kilomètres,  la vallée de la rivière est un véritable monument à ciel ouvert, datant de l’ère glaciaire. Les roches gravées de profils d’animaux se succèdent, elles témoignent, de la part de lointains ancêtres, du désir de se survivre à eux-mêmes. Le site sera englouti sous les eaux du barrage. C’est ce que veulent éviter quelques habitants, fiers de leur histoire, de leurs vignes et de leurs amandiers, ainsi qu’une équipe d’ archéologues, relayés par l’opinion internationale (médias, UNESCO), et  les lycéens, convaincus que le mot patrimoine ne concerne pas seulement leur église au chœur entièrement doré.

D’un côté la majorité des habitants et la compagnie d’électricité, appuyée par le gouvernement, de l’autre des amoureux du site, des savants et des jeunes. Goliath contre David.

EDP assure qu’un compromis est possible : on peut découper les roches gravées, comme à Assouan, on peut en faire des visites sous-marines ! Les lycéens répliquent par des pétitions, des spectacles de guignol,  de théâtre : « Les gravures ne savent pas nager », scandent-ils sans répit. Est-ce l’esprit de la Révolution des œillets qui leur donne l’énergie de résister ou alors la conscience d’une richesse sans pareille ?

Nous suivons les multiples étapes de l’affrontement sans pouvoir préjuger du dénouement.

La bataille du Côa est un documentaire riche en archives, d’une forte intensité narrative, très émouvant.

A présent, un parc  archéologique de la préhistoire occupe à Foz Côa le site qui devait être celui du barrage.

Maryvonne Lemaire

Billet : présidentiel mépris

 

Le président élu par surprise ou méprise
Continue de montrer un étonnant mépris
Contre les gens du peuple un dédain que n’entame
A peu près nul remords c’est le chef de l’Etat

Chez lui les mots vachards et les méchantes phrases
Franchissent librement sans guère d’embarras
La barrière des dents * n’expriment pas d’estime
A l’égard des sans grade aucune modestie

L’ouvrière d’usine encourt ses anathèmes
Le gréviste en teeshirt qui n’a pas de costume
Le pauvre en son logis trop cher et mal foutu

Il nomme zigoto l’homme de la Corrèze
Auquel il doit son poste il recourt à la ruse
Mais croit en la vertu du parler cash et cru

* Formule homérique

 

D’après un récent sondage, 39 % des Français pensent qu’Emmanuel Macron est méprisant, 31 % qu’il ne l’est pas. En tant que ministre de l’économie, en septembre 2014, à propos de la société Gad en difficulté, il avait déclaré que : « il y a dans cette société une majorité de femmes, il y en a qui sont pour beaucoup illettrées… On leur explique : allez travailler à 50 ou 60 km ! Ces gens-là n’ont pas le permis de conduire, on va leur dire quoi ? » Il avait ensuite présenté à l’Assemblée nationale ses « excuses les plus plates » (sic). Par la suite se sont succédé d’autres déclarations à l’emporte-pièce : « Bien souvent, la vie d’un entrepreneur est bien plus dure que celle d’un salarié » (janvier 2016) ; à un gréviste : « vous n’allez pas me faire peur avec votre teeshirt, la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » (mai 2016) ; en septembre 2017 il s’en est pris aux « fainéants » opposés à la « loi travail » ; en octobre 2017, il a demandé à des salariés licenciés d’aller chercher du travail ailleurs au lieu de « foutre le bordel » en marge d’un de ses déplacements. Dans un documentaire télédiffusé le 7 mai 2018 pour le premier anniversaire de son élection, il s’emporte contre « les petits bourgeois de la pensée » : « Il n’y a plus d’aventure importante parce qu’on ne risque plus sa vie. Et même l’amour a moins de sel parce qu’il est rendu possible. Les histoires amoureuses sont possibles parce qu’il y a des interdits. » Il s’emporte aussi contre « ceux qui pensent que la France est une espèce de syndic[at] de copropriété » et que « le summum de la lutte, c’est les 50 euros d’APL [aide personnalisée au logement], ces gens-là ne savent pas ce qu’est l’histoire de notre pays. L’histoire de notre pays, c’est une histoire d’absolu ». Oui mais pour Descartes, les généreux, libres, égaux et fraternels, « ne méprisent jamais personne. » (Les Passions de l’âme, article 154).

Dominique Thiébaut Lemaire

E. Macron au bout d’un an : un sondage négatif bizarrement commenté par ceux qui l’ont commandé

Le journal Le Monde a publié dans son numéro daté des 6-7 mai 2018 un sondage d’Ipsos-Sopra Steria réalisé par internet auprès de 13 540 personnes du 25 avril au 2 mai pour le Centre de recherche de Sciences Po (Cevipof), pour la Fondation Jean-Jaurès et pour Le Monde lui-même.

Ce sondage présenté et commenté sur deux pages à l’intérieur du journal est annoncé en première page sous le titre : « Le chef de l’Etat résiste dans l’opinion » assorti d’une sorte de sous-titre affirmant qu’il «  conserve les faveurs de son électorat ». Par un glissement de sens, une équivalence est donc suggérée entre résister dans l’opinion et conserver les faveurs de son électorat. Ce n’est pourtant pas la même chose.

Les approximations et glissements du commentaire s’accentuent dans les pages intérieures où un très gros titre affirme : « Un an après, Macron fort de son bilan », gros titre doublement contredit, par la constatation d’« un bilan mitigé » en caractères beaucoup plus petits, et de surcroît par les chiffres montrant clairement que le bilan est jugé négatif par 55 % des sondés (assez négatif par 39 %, très négatif par 16 %). Les réformes menées sont estimées trop autoritaires par 55 % d’entre eux et trop nombreuses par 49 % contre 13 % de réponses les jugeant « pas assez nombreuses » (à noter que les auteurs du sondage explicitent « trop nombreuses » par : « il faut aller plus lentement », ce qui, de nouveau, n’est pas la même chose). Pour essayer de justifier le glissement de sens de la première page, le journaliste Gérard Courtois, auteur de « Macron fort de son bilan », considère, en dépit de l’évidence, que le Président « peut se rassurer en constatant qu’il conserve le soutien des Français qui l’ont élu » : 68 % de ses électeurs du premier tour jugeant son bilan positif, 56 % de ceux du second tour. 56 % de 66 % des suffrages ne font pourtant qu’une minorité de 37 %, et l’indice de popularité du chef de l’Etat a chuté de 20 points en un an, passant de 64 % à 44 % entre juin 2017 et avril 2018.

« Sur une échelle de 0 (très à gauche) à 10 (très à droite), où classeriez-vous Emmanuel Macron ? » A cette question, les sondés ont donné en moyenne comme réponse 6,7, contre 5,2 en mars 2017 et 6 en novembre 2017. Le chef de l’Etat est perçu de plus en plus à droite. Pour les Français, la promesse « ni gauche, ni droite » n’est donc pas tenue.

43 % des sondés apprécient son action (à distinguer de son image), 57 % ne l’apprécient pas.

60 % considèrent qu’il « veut faire passer son programme en force sans respecter ceux qui ne pensent pas comme lui », 27 % répondent que cette phrase « s’applique moyennement », 13 % qu’elle ne s’applique pas.

La phrase « il vous inquiète » s’applique-t-il à lui ? Les sondés sont 42 % à répondre oui, 28 % répondent que cette phrase « s’applique moyennement », 30 % répondent non.

La phrase « il comprend bien les problèmes des gens comme nous » s’applique-t-elle à lui ? Ils sont 15 % à répondre oui, 32 % répondent que cette phrase « s’applique moyennement », 53 % répondent non.

La phrase « il est méprisant » s’applique-t-elle à lui ? Ils sont 39 % à répondre oui, 30 % répondent que cette phrase « s’applique moyennement », 31 % répondent non.

La phrase « il est sympathique » s’applique-t-elle à lui ? Ils sont 35 % à répondre oui, 36 % répondent que cette phrase « s’applique moyennement », 29 % répondent non.

Logiquement, on s’attendrait à ce que les résultats concernant le mépris soient à peu près  l’inverse des résultats concernant la sympathie, mais ce n’est pas tout à fait le cas. Par exemple, les 39 % de sondés qui trouvent Emmanuel Macron nettement méprisant sont significativement plus nombreux que les 29 % qui ne le trouvent pas sympathique. Peut-être les 10 % de différence se trouvent-ils parmi ceux qui répondent que la phrase « il est sympathique » ne s’applique que « moyennement » à lui.

D’après Martial Foucault, directeur du Cevipof, « près de 4 Français sur 10 le jugent méprisant, indiquant par là qu’il n’incarne pas le rassemblement ». Mais, si les mots ont encore un sens, le mépris est une passion forte qui déborde la question du rassemblement. Selon Descartes, « la passion du mépris est une inclination qu’a l’âme à considérer la bassesse ou petitesse de ce qu’elle méprise » (Les Passions de l’âme, article 149). Spinoza va jusqu’à dire que « le mépris est de faire de quelqu’un, par haine, moins de cas qu’il n’est juste » (Ethique, III, définitions des affects, définition XXII).

Dominique Thiébaut Lemaire

Passions et raison aujourd’hui à la lumière de Descartes et de Spinoza (II). Par Dominique Thiébaut Lemaire.

 

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Après l’analyse des passions au chapitre II de Passions et raison aujourd’hui à la lumière de Descartes et de Spinoza, le chapitre III traite de la raison.
Freud a écrit en 1933 : « Quand la vie nous impose sa sévère discipline, une résistance s’éveille… contre l’inexorabilité et la monotonie des lois de la pensée et contre les exigences de l’épreuve de réalité. La raison devient l’ennemie qui nous prive d’une foule de possibilités de plaisir. On découvre quel plaisir cela procure de se soustraire à elle au moins temporairement et de s’abandonner aux séductions de l’absurde. » Contre cette tentation, Freud va jusqu’à dire que « c’est notre meilleur espoir pour l’avenir que l’intellect – l’esprit scientifique, la raison – parvienne avec le temps à la dictature dans la vie psychique de l’homme. » Cette expression de « dictature de la raison » peut sembler exagérée, mais il faut garder à l’esprit que ce texte date de la décennie qui a vu grandir les dictatures à la veille de la seconde Guerre mondiale.

Le début du chapitre III évoque les liens entre la raison et la vertu. Dans l’Antiquité gréco-latine, la vertu désigne le caractère distinctif, le mérite essentiel d’un être, qu’il s’agisse de l’homme, du cheval ou de l’arbre. Le mérite essentiel de l’être humain, le caractère qui le distingue en principe des autres êtres est la raison. La vertu de l’être humain n’est pas l’émotion ni le bon sentiment, elle est la raison, pour Descartes et Spinoza comme pour les philosophes de l’Antiquité. Par ailleurs la vertu n’est pas seulement raisonnable, elle est aussi volontaire, c’est-à-dire une habitude acquise par l’effort. Descartes, bien qu’il soit ennemi de l’école scolastique héritière de Thomas d’Aquin, se déclare pourtant d’accord avec cette école sur ce point, il l’écrit dans sa correspondance : « On a raison dans l’Ecole, de dire que les vertus sont des habitudes ». La vertu s’exerce grâce à l’habitude acquise en ce qui dépend de nous. Descartes insiste sur cette idée venue du stoïcisme antique : il faut éviter de désirer vainement ce qui ne dépend pas de nous. Spinoza acquiesce à cette idée, en disant que la vertu est l’effort (conatus en latin) de celui qui persévère dans son être au lieu d’être conduit par ce qui est en dehors de lui. Toutefois, on peut objecter qu’il nous est souvent difficile de savoir ce qui dépend de nous, soit du fait des passions qui nous font nous sous-estimer ou nous surestimer, soit du fait du progrès qui améliore objectivement le savoir et les moyens d’action.

A propos de la raison vertueuse, non seulement individuelle mais aussi collective, Spinoza écrit dans la quatrième partie de l’Ethique : « C’est en tant seulement qu’ils vivent sous la conduite de la raison que les hommes nécessairement s’accordent toujours en nature », alors que : « En tant qu’ils sont la proie des affects qui sont des passions, les hommes peuvent être contraires les uns aux autres ». Cela dit, les passions ne sont pas forcément à l’opposé de la raison vertueuse. En effet, beaucoup d’entre elles peuvent être considérées comme bonnes, ce qui est une première étape vers la vertu. Dans l’avant-dernier article des Passions de l’âme, Descartes n’hésite pas à affirmer : « Et maintenant que nous les connaissons toutes… nous voyons qu’elles sont toutes bonnes de leur nature, et que nous n’avions rien à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès… » Quand on passe en revue les sept vertus traditionnelles (quatre provenant de la philosophie gréco-latine, prudence, justice, courage, tempérance, plus trois provenant du christianisme, foi, espérance, charité), on constate que plusieurs commencent par être des passions : le courage, l’espérance, l’amour, même la justice née de l’envie qui pousse à l’égalité, et même la prudence, qui n’est pas sans lien avec la crainte. On est amené au même constat si l’on considère les vertus majeures de Descartes et de Spinoza. La générosité que Descartes considère comme la clé de toutes les vertus est d’abord une passion de joie, d’amour et d’estime justifiée de soi. Comme l’écrit l’auteur des Passions de l’âme, « on peut exciter en soi la passion et ensuite acquérir la vertu de générosité ». A la suite de Descartes, Spinoza adopte la générosité comme l’une des deux composantes de sa vertu majeure. A la fin de la troisième partie de l’Ethique, il écrit ceci : « Toutes les actions qui résultent d’affects se rapportant à l’esprit en tant qu’il comprend, je les rapporte à la force d’âme (fortitudo en latin, fortitude en traduction littérale) que je divise en vaillance et générosité. Par vaillance j’entends le désir par lequel chacun s’efforce de conserver son être sous la seule dictée de la raison. Et par générosité j’entends le désir par lequel chacun, sous la dictée de la raison, s’efforce d’aider les autres et de se lier d’amitié avec eux. » La vertu n’est pas seulement individuelle, elle est aussi politique, comme l’ont dit Montesquieu et Rousseau. Par exemple Montesquieu écrit dans l’Esprit des lois au milieu du XVIIIe siècle : « Il est clair que dans une monarchie, où celui qui fait exécuter les lois se juge au-dessus des lois, on a besoin de moins de vertu que dans un gouvernement populaire, où celui qui fait exécuter les lois sent qu’il y est soumis lui-même et qu’il en portera le poids. »

Toujours dans le chapitre III de Passions et raison aujourd’hui, après l’étude des liens entre la raison et la vertu, un développement est consacré aux principaux moyens d’agir sur les passions.

Un premier moyen d’agir sur les passions consiste à limiter leurs excès en les opposant les unes aux autres. Descartes, qui a connu la vie militaire, décrit le combat entre la peur et l’ambition de vaincre. Spinoza, de son côté, exprime une sorte de foi dans la puissance de l’amour capable de désarmer la haine, sans faire preuve de naïveté, car il accepte aussi l’idée que la crainte ressentie par les orgueilleux est utile comme affect modérateur.

Deuxième moyen d’agir sur les passions et d’en faire bon usage : l’exercice et l’habitude. L’habitude a un double visage : elle fait courir un risque de sclérose en devenant routine, mais elle peut aussi devenir une bonne accoutumance qui transforme la nature des chiens qu’on dresse (exemple utilisé par Descartes), ou qui transforme la nature des humains trouvant dans leur passion l’énergie de répéter pour les perfectionner des gestes sportifs ou la récitation d’un texte, ou encore  un morceau de musique à jouer le mieux possible. Spinoza, quant à lui, face aux offenses, aux dangers, aux vices, recommande de se répéter toujours les réponses de la force d’âme, vaillance et générosité…

Troisième moyen d’agir sur les passions, l’institution d’un régime politique adéquat. Il s’agit par exemple d’établir un régime qui contrebalance les passions des uns par les passions des autres, et qui évite de donner libre cours aux excès passionnels d’un seul ou d’un petit nombre de privilégiés.

Quatrième moyen d’agir de manière bénéfique sur les passions, la volonté pratique alliée à la connaissance. Il convient d’abord de distinguer le désir qui est passion et la volonté qui est action. Il faut dire aussi qu’on peut désirer sans volonté, mais qu’on ne peut vouloir sans désir. Ensuite, ce que j’appelle la volonté pratique est différente de la volonté pure qui consiste à dire « je le veux » et à attendre l’autoréalisation de cette parole. La volonté pratique n’est pas une volonté « performative » qui serait obéie par le seul fait d’être énoncée, elle s’appuie sur les efforts répétés de l’exercice et de l’habitude ; elle met en œuvre ce que Descartes dénomme la préméditation, c’est-à-dire l’anticipation ; elle est capable de ménager un temps de réflexion quand la passion se fait pressante. La question de la volonté comme moyen d’agir sur les passions oppose Descartes et Spinoza. Mais le second, sans trop le reconnaître, tend à rejoindre le premier au niveau de la volonté pratique.
La volonté ne sert à rien sans la connaissance. A propos de la connaissance, du savoir, de la science, sans se lancer dans des considérations complexes sur la question de leurs mauvais usages, Passions et raison aujourd’hui se contente de citer Rabelais et sa maxime célèbre : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». L’aspect le plus spectaculaire de la connaissance est le pouvoir d’action de l’esprit sur les corps. Pour illustrer cet aspect, l’exemple mis en avant est celui de l’optique, qui a beaucoup intéressé nos deux philosophes. Spinoza pratiquait avec succès le polissage des verres pour la fabrication d’instruments permettant de dépasser les limites de la vision humaine. Cette activité était très répandue aux Pays-Bas où le télescope et le microscope ont été inventés ou du moins considérablement perfectionnés au XVIIe siècle. Passion et raison aujourd’hui remarque en passant que la poussière de verre produite par le polissage n’a pas dû améliorer la santé de Spinoza qui souffrait d’une maladie des poumons. Il se trouve que Descartes, lui aussi, s’est beaucoup intéressé à l’optique et à la recherche des conditions assurant la netteté des images fournies par les instruments, comme en témoignent les essais de mathématique et de physique joints au Discours de la méthode. Les deux philosophes ont donc en commun non seulement leur réflexion philosophique, mais aussi leur intérêt théorique et pratique pour la physique de la lumière.
La connaissance rationnelle des corps devient action sur les passions quand elle donne la possibilité d’exercer un pouvoir sur leurs origines corporelles. Par ailleurs, elle fournit un modèle, celui de l’enchaînement des causes et des effets, qui peut être un moyen de consolation. Chez Spinoza, par exemple, la compréhension de la nécessité causale vient en premier parmi les remèdes à la tristesse : en effet, écrit-il, « nous voyons s’apaiser la tristesse causée par la perte d’un bien sitôt que l’homme qui l’a perdu considère qu’il n’y avait aucune possibilité de conserver ce bien. » Mais surtout, la connaissance des passions donne le moyen de méditer par avance sur elles sans être désemparé par leur caractère soudain qui pousse à agir sans réfléchir. L’exercice des capacités d’anticipation et de distanciation éclairées par le savoir est considéré par Descartes, mais aussi par Spinoza, comme le comportement le plus efficace pour ne pas subir le saisissement passionnel et son caractère inopiné.

Passion et raison aujourd’hui se prolonge par quelques considérations sur la dialectique des passions et de la raison, dans un mouvement où l’excès de passions suscite un désir de raison tandis que l’excès de raison suscite à son tour un désir de passions. Le moteur de cette dialectique est la déception, la désillusion, le désenchantement, formes que prend la passion de l’espérance insatisfaite. Dans ce mouvement, ni la raison ni la passion ne reviennent à leur état antérieur. D’une phase à l’autre, le monde rationnel évolue en fonction des progrès scientifiques et techniques, mais le monde passionnel évolue également, car il a la faculté d’exploiter à son profit les derniers acquis et produits de la rationalité, par exemple, à l’heure actuelle, le développement des réseaux informatiques couplés à la téléphonie.

Le livre se termine par huit annexes. Quatre d’entre elles sont à mentionner plus particulièrement : la première, intitulée « Le mensonge et la sincérité », ajoute un complément par rapport aux Passions de l’âme et à l’Ethique ; une autre est consacrée au sujet d’actualité des « passions dans la religion » ; deux annexes sur « Descartes et la poésie » et sur «  Camus et Descartes » visent à remettre en cause les idées reçues concernant la prétendue froideur du rationalisme cartésien ; la dernière annexe, portant sur « Les passions à la lumière de Freud », ébauche un rapprochement avec la psychanalyse.

Passions et raison aujourd’hui à la lumière de Descartes et de Spinoza (I). Par Dominique Thiébaut Lemaire.

 

9782343141060fCet ouvrage se fonde sur Les Passions de l’âme de Descartes (1649) et sur l’Éthique de Spinoza (1677). Descartes parle de passions de l’âme pour les distinguer des perceptions qui se rapportent à notre corps, comme la soif, la faim, la douleur, ou qui se rapportent aux objets extérieurs, comme les odeurs, les sons, les couleurs. Quant au titre du livre de Spinoza, le dictionnaire définit l’éthique comme la science ou théorie de la morale. Le terme de « morale » venu du latin peut désormais sembler désuet sinon rebutant, mais il n’a pourtant pas une signification très différente de la signification du mot « éthique » qui vient du grec ancien et qui est très en vogue aujourd’hui, au point que les grandes entreprises et de nombreuses autres organisations l’utilisent fréquemment en créant en leur sein des « comités d’éthique ». Ce qui a intéressé l’auteur de cet ouvrage, c’est la description de ce que Descartes appelle des passions et Spinoza des affects. Mais c’est aussi l’analyse des accords et désaccords des passions avec la raison et avec la volonté pratique, celle qui s’affirme par l’exercice persévérant. A la limite de la philosophie, des mathématiques et de la littérature, à la frontière entre la psychologie et la sociologie, Les Passions de l’âme et l’Éthique peuvent être lus comme une galerie de caractères comparables à ceux qu’on trouve chez les moralistes, dramaturges et romanciers depuis le XVIIe siècle. Une spécialiste de la philosophie cartésienne, Geneviève Rodis-Lewis, remarque à ce sujet que Racine gardait dans son cabinet de travail un portrait de Descartes.

Dans le titre Passions et raison aujourd’hui à lumière de Descartes et de Spinoza, l’adverbe aujourd’hui mérite d’emblée un commentaire.

Il existe en effet des liens de proximité entre notre temps et ces philosophes du XVIIe siècle. De même que la langue de Descartes reste compréhensible pour nous, les passions décrites par lui et par Spinoza restent en grande partie actuelles. Les deux philosophes peuvent nous aider à comprendre et bien agir à notre époque : ainsi, l’une de leurs grandes leçons, la lutte contre les idées reçues, n’est pas moins nécessaire aujourd’hui. Par ailleurs, ils ont joué un rôle de précurseurs dans le grand développement de la raison scientifique, et ils ont donc toujours quelque chose à nous dire en ce domaine.

Passions et raison aujourd’hui commence par un chapitre premier intitulé « Présentation générale ».

Dans cette présentation générale sont d’abord évoquées les ressemblances et les différences entre Descartes et Spinoza. Certes, du point de vue de la philosophie théorique, le dualisme cartésien sépare la substance corporelle et la substance pensante, alors que Spinoza les réunit. Mais en dépit de cette différence il existe une unité de temps, de lieu et de préoccupations entre ces philosophes rationalistes ayant vécu tous deux aux Pays-Bas au XVIIe siècle. Le premier livre publié par Spinoza s’intitulait Les Principes de la philosophie de René Descartes. C’est dire que les deux philosophies ne sont pas étrangères l’une à l’autre, et sont parfois très proches.

La particularité de l’éclairage cartésien et spinoziste sur les passions ou affects tient à l’importance de ce qu’on peut appeler la géométrie passionnelle. Dans la préface à la troisième partie de l’Ethique, Spinoza annonce qu’il va traiter de la nature des affects et de leurs forces, et de la puissance de l’esprit sur eux, en considérant les actions et appétits humains comme s’il était question de lignes, de plans ou de volumes. Cette annonce reprend le sous-titre de l’Ethique, que Spinoza présente comme démontrée selon l’ordre géométrique, avec des propositions, des axiomes, des lemmes, des démonstrations, des corollaires, des scolies. Spinoza prend appui sur les éléments d’Euclide et sur Descartes lui-même qui était un génie mathématique autant que philosophique. La présentation générale de Passions et raison aujourd’hui traite de cet aspect dans une sous-partie intitulée « mathématique des relations passionnelles ». L’un des concepts fondamentaux de cette mathématique est la notion de contraire, qui est à la base des oppositions et des symétries étudiées au moins depuis Aristote dans le domaine des passions : par exemple les couples amour et haine, joie et tristesse, estime et mépris… Les mathématiques et la géométrie ne sont pas là pour effrayer le lecteur. Elles font apparaître dans le domaine des sentiments et des émotions un ordre qui donne un plaisir intellectuel voire esthétique en même temps qu’un moyen de mieux  comprendre.

La présentation générale de Passions et raison aujourd’hui aborde aussi la question du lien entre le corps et l’âme ou esprit, et la question de la liberté. Descartes situe les passions à la jonction entre les substances distinctes que sont pour lui le corps et l’esprit. Il considère par ailleurs que l’esprit humain est capable d’acquérir suffisamment de maîtrise sur les passions pour s’en libérer. Sur ces deux points, Spinoza exprime son désaccord philosophique : pour lui, le corps et l’esprit ne sont pas deux substances distinctes, et de plus il juge la volonté impuissante contre les affects.  Le paradoxe de sa position réside dans le fait que, tout en se démarquant fortement de Descartes sur ces questions de principe, il le suit tout de même assez fidèlement dans ses analyses concrètes.

Venons-en au chapitre II dont le titre est « L’analyse des passions ».

Cette analyse commence par l’étude des passions issue de Platon et d’Aristote et reprise par Thomas d’Aquin, qui a voulu réconcilier la foi et la raison au Moyen Age. A côté de Thomas d’Aquin, un peu de place est laissée à saint Augustin, dont la classification a été reprise par Blaise Pascal au XVIIe siècle, et même par Pierre Bourdieu au XXe siècle. Cette typologie distingue trois types de désirs, trois libidos, celles des sens, du pouvoir et du savoir. Cette classification rend compte de plusieurs réalités de notre époque, caractérisée par le désir de savoir qui anime la science, mais aussi marquée par la persistance du désir de dominer qui se combine au désir de savoir, et qui continue à se mêler au désir sensuel dans les rapports entre les sexes.

Cette parenthèse étant refermée, revenons à l’étude des passions faite par Thomas d’Aquin et modifiée par Descartes et Spinoza.

Thomas d’Aquin a suivi une démarche consistant à déterminer les passions auxquelles toutes les autres peuvent se rattacher ou se ramener. Il a distingué onze passions premières ou primitives, réparties en deux catégories : celle de l’appétit dénommé concupiscible, et celle de l’appétit dénommé irascible.  « L’irascible, écrit-il, désire la victoire, comme le concupiscible désire le plaisir ». Dans Les Passions de l’âme, Descartes critique vivement la tradition scolastique issue de Thomas d’Aquin. Il explique pourquoi il supprime la  distinction entre l’irascible et le concupiscible, et il réduit de onze à six les passions primitives, qui sont pour lui l’admiration, le désir, l’amour et la haine, la joie et la tristesse. De son côté Spinoza, en rattachant l’amour à la joie et la haine à la tristesse, et en contestant le caractère premier de l’admiration, réduit les six passions primitives de Descartes à trois seulement, à savoir : le désir, la joie et la tristesse. Descartes n’a pas inventé le concept de passion primitive, mais ce concept est en accord avec les règles qu’il pose dans son Discours de la méthode. Il est conforme en particulier à la troisième règle ou précepte qui recommande de conduire par ordre les pensées, « en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés ». A quoi servent les passions, primitives ou composées ? Descartes répond qu’elles disposent l’âme à vouloir les actions qui nous sont utiles. Il estime que la tristesse et la haine, quand elles nous écartent de ce qui est nuisible, peuvent être plus utiles que la joie et l’amour. Il s’agit alors d’une haine dont le caractère est plus défensif qu’offensif. Spinoza convient avec Descartes que, même si la joie est supérieure à la tristesse, certaines passions joyeuses, par exemple l’orgueil, peuvent nuire davantage que les passions tristes, dans la mesure où elles ont souvent plus de force.

Après avoir distingué les passions ou affects primitifs, Descartes et Spinoza analysent les passions ou affects qui s’y rattachent, que Passions et raison aujourd’hui regroupe en trois catégories : premièrement la colère et les passions connexes ; deuxièmement les passions de l’estime et de la mésestime de soi et d’autrui ; troisièmement les passions mimétiques, à propos desquelles on pourrait parler d’identification comme le fait la psychanalyse. Pour commencer par la colère, celle-ci, ira en latin, a donné son nom à la catégorie des passions irascibles de Thomas d’Aquin. Mais Descartes n’en a pas fait une passion primitive, il la rattache à la haine. Il définit la colère comme la passion violente qui nous affecte en réaction au mal qui nous est fait, tandis que le mal fait aux autres suscite en nous de l’indignation, et que le bien qui nous est fait suscite en nous de la reconnaissance. Dans la deuxième catégorie de passions, celle de l’estime de soi ou d’autrui, on trouve la générosité, l’orgueil et l’humilité, l’amour-propre, le désir de gloire et son contraire la honte. Dans la troisième catégorie, celle des passions mimétiques, se classent la pitié et l’envie, la jalousie, les désirs concurrentiels. En ce qui concerne la pitié et l’envie, lorsqu’un bien ou un mal arrive à d’autres, écrit Descartes, si nous estimons qu’ils ne le méritent pas, le bien excite l’envie, et le mal la pitié. Ce sont les deux faces d’un même sentiment consistant à trouver injuste ce qui arrive à un semblable qui pourrait être nous. Il y a plus encore dans le mimétisme. Comme l’a remarqué Spinoza bien avant René Girard qui a développé au XXe siècle une théorie du désir mimétique : souvent on désire un bien non parce qu’il est désirable en lui-même, mais du seul fait qu’un autre le possède.

Après l’analyse des passions, voir la suite dans: Passions et raison aujourd’hui à la lumière de Descartes et de Spinoza (II).

 

 

Billet : fin de la crise économique de 2008 ?

L’économie repart avec manifs et grèves
Les revendications quand tout va mieux s’aggravent
A la fin de la crise où tous n’ont pas maigri

La paye on veut alors qu’elle soit en progrès
Et que l’os à ronger se garnisse de gras

Le monde d’avant-hier est bonheur qu’on regrette
Le corset de rigueur il ne faut plus qu’il gratte
L’effort mal réparti devient un * mistigri

La paye on veut alors qu’elle soit en progrès
Et que l’os à ronger se garnisse de gras

Au bout du purgatoire oubliera-t-on la Grèce
Pressurée par l’Europe au point de crier grâce
Jalousée par le Nord qui souffre d’un ciel gris

La paye on veut alors qu’elle soit en progrès
Et que l’os à ronger se garnisse de gras

Après dix ans de peine assortie de migraine
Qui n’a pas disparu qui reste en filigrane
Je pense que beaucoup vont en sortir aigris

 

Par un paradoxe apparent, c’est au moment où les crises économiques sont en voie de résolution que les mécontentements s’expriment avec le plus de force. La population prend alors conscience qu’elle peut cesser de plier sous le joug de la contrainte et que l’espoir d’une amélioration renaît. L’espérance est un facteur d’illusion, mais aussi une aide à la modération, comme pourrait le montrer le cas de la Grèce. Celle-ci a emprunté depuis 2010 plus de 200 milliards d’euros auprès de ses partenaires européens. Alors que le plan d’assistance s’achève le 20 août prochain, l’Union européenne, sachant qu’Athènes a besoin de soutien dans cette période délicate, réfléchit à un plan d’allègement « vraiment convaincant » (mais en est-elle capable, cette union ?) qui inciterait les Grecs à cultiver la prudence économique dans la durée et à poursuivre les réformes.

*Mistigri : entre autres significations, désigne « une carte à jouer désavantageuse dont il faut se défausser. Repasser, refiler le mistigri à quelqu’un : se débarrasser d’un problème encombrant  » (dictionnaire Robert).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : bise de Russie

Nous attendons transis par un froid de canard
Qu’agisse un dieu clément deus ex machina
Contre le vent trop vif qui porte sur les nerfs
Ce n’est pas le noroît celui que l’on connaît

Rien depuis la taïga n’a pu le retenir
De l’Oural jusqu’à Brest sur la monotonie
Des plaines de l’Europe il souffle et la tournure
Ensoleillée qu’il prend n’est guère bienvenue

Des oiseaux migrateurs des oies de Sibérie
Aimant l’hiver breton dans  la vasière hivernent
Imités cette fois par la bise glaciale

La tiédeur d’un zéphyr venu de l’Ibérie
Les fera repartir tant mieux si le vent tourne
Et tant pis pour le bleu monochrome du ciel

 

Alors que le mois de janvier 2018 a été le plus doux en France depuis 1900, mais aussi l’un des plus humides, février 2018 a été froid. Les 7 et 8 février, des chutes de neige inhabituelles ont touché Paris (voir le billet précédent intitulé  » La ville sous la neige »). A la fin du mois, une vague de froid tardive de 3 ou 4 jours, caractérisée par une bise de nord-est liée à un anticyclone étiré de la Russie à la Bretagne (de l’Atlantique à l’Oural, aurait dit de Gaulle), a touché la France et la plus grande partie de l’Europe. A cette occasion, les médias français ont pris conscience d’un phénomène bien connu dans les pays au climat hivernal rigoureux : la différence entre la température objective mesurée sous abri et la température ressentie, à laquelle d’autres médias ont coutume de se référer par exemple en Amérique du nord. Météo France explique ce phénomène par le fait que dans une atmosphère froide et sèche sans cesse renouvelée par le vent, la peau n’est plus protégée par la mince pellicule d’air chaud et humide qu’elle produit habituellement. Elle s’assèche et réchauffe l’air avec lequel elle est en contact, ce qui refroidit l’organisme. A la fin de l’épisode froid et venteux, le redoux est arrivé par l’Espagne. Il est remonté progressivement vers le nord, avec de violents conflits de neige entre l’air glacial sec et l’air doux humide.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : la ville sous la neige

A Paris cette année le froid garde la neige
Et pendant quelques jours impose le bonnet
Le piéton pour sortir porte double lainage
C’est un temps qui renvoie aux anciens almanachs

Sous un flocage blanc les marronniers se changent
En arbres de Noël on n’entend plus le chant
Des oiseaux dans le parc mais des envies de luge
Excitent les enfants regardant les talus

Les grilles sont fermées sur leur désir de glisse
Attention le flocon par terre devient glace
Les rues sont menacées d’un reluisant verglas

Le conducteur léger dans la pente ou la rampe
Sans pneus d’hiver patine étourdiment dérape
Et dans l’embouteillage il est fait comme un rat

 

La neige fraîche et veloutée de cette semaine a commencé par être un plaisir pour les enfants, les touristes et les Parisiens qui ont le temps d’avoir une pensée esthétique. Elle a surligné de blanc givré le branchage des marronniers en accentuant leur apparence ébouriffée. Mais au sol elle est vite devenue de la gadoue, mot qui, d’après le dictionnaire Robert, signifie au Canada « neige fondante et salie ». Pas seulement au Canada. La tour Eiffel trop glissante a été fermée. Quand le froid est revenu, le soir et la nuit, la gadoue a durci et gelé au point de faire obstacle à la marche. Les camions ont été interdits. Les boulevards et avenues sont restés dégagés non pas grâce aux chasse-neige, mais grâce au passage ordinaire des voitures roulant sur une épaisseur  de dix ou vingt centimètres de flocons malaxés par les pneus. Pour les piétons, la ville a prévu des bacs de sel, avec une notice disant en substance aux habitants du quartier qu’ils se débrouillent. On sent qu’elle parie sur l’ordinaire bonté du ciel pour faire l’économie d’équipements hivernaux.

Dominique Thiébaut Lemaire

La finition dans les arts et dans l’écriture. Par D.T. Lemaire

La finition des œuvres, plus précisément leur degré de finition, est une question esthétique qui traverse les époques. Elle se pose dans le cas de Léonard de Vinci, dont on sait qu’il lui lui arrivait souvent de ne pas achever ses œuvres, volontairement ou non. Ce sujet du non finito, auquel est attaché également le nom de Michel-Ange, est abordé dans un article de Maryvonne Lemaire, publié en 2012 dans Libres feuillets, intitulé La Sainte Anne de Léonard de Vinci au musée du Louvre : interprétation d’une image de rêve. Léonard de Vinci a fait de nombreuses esquisses de ce tableau, et même le tableau définitif est partiellement une esquisse, car tout le fond intermédiaire entre les montagnes et le premier plan est inachevé, tout comme la robe de Sainte Anne. D’autres exemples de non finito sont fournis par Manet et par les impressionnistes à la suite de Manet. Dans son cours du Collège de France daté du 24 février 1999, qui fait partie d’un ensemble de cours publiés sous le titre Manet, une révolution symbolique (Raisons d’agir/Seuil, 2013), Bourdieu nous livre une réflexion stimulante sur la finition des œuvres, notion complexe à laquelle il applique sa méthode « réflexive » en ayant recours à sa propre expérience dans le domaine de l’écriture.

Un premier aspect de la finition, le plus trivial, mais peut-être aussi le plus préoccupant pour l’auteur d’une oeuvre, au moins dans le cas de l’écriture, concerne le travail par lequel il s’applique à  éliminer les erreurs voyantes, certes dans l’idée de parer à une possible critique du public, mais surtout dans le désir, toujours déçu, d’atteindre un idéal de perfection. D’où le stade des relectures, au pluriel, tâche ingrate : Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. A cet égard, Bourdieu va droit à une conclusion déprimante : « On n’éprouve pas de plaisir avec un livre quand on le fait (c’est très dur), mais le livre achevé c’est encore plus terrifiant parce qu’il a cette espèce de fini qui lui donne un côté fatal – les erreurs sont là, elles ne peuvent pas être corrigées, on les voit tout de suite alors qu’on ne les a pas vues avant, etc. » (Manet, une révolution symbolique, p. 205). Ces remarques ont la vérité du vécu. Après le passage par l’imprimeur, malgré les relectures, il y a en effet quelque chose d’irrémédiable dans la persistance de scories si visibles qu’on ne les a pas vues : redondances non repérées, fautes de frappe, coquilles diverses, d’autant plus difficiles à maîtriser qu’il existe de moins en moins de typographes pour y jeter un regard extérieur. Celui qui relit son propre texte a du mal à le voir tel qu’il est, il en gomme mentalement les erreurs en le relisant dans sa tête, il a tendance à le relire non tel qu’il est mais tel qu’il devrait être. Mais son aveuglement cesse dès le passage par l’imprimeur, comme si un autre l’avait écrit, et les erreurs qui deviennent des fautes lui sautent alors aux yeux, il se met à en exagérer la visibilité et l’évidence, et, pour renchérir sur ce que dit Bourdieu, elles lui apparaissent aussitôt « comme le nez au milieu de la figure » et comme la verrue sur le nez.
Il arrive ainsi que des bévues passent au travers de tous les contrôles jusqu’au stade final : tel a été le cas d’un timbre-poste émis en 1937 à 4,4 millions d’exemplaires, représentant le visage de Descartes imité du célèbre portait de Frans Hals, avec en arrière-plan l’inscription Discours sur la méthode, pour commémorer le trois-centième anniversaire du Discours de la méthode, erreur rectifiée deux semaines plus tard par une nouvelle émission à 5 millions d’exemplaires.

Bourdieu inclut dans la finition la lecture des épreuves de livres, en jouant sur le mot épreuve : « si la lecture des épreuves de livres, par exemple, est une épreuve très angoissante, c’est qu’elle marque cette ligne invisible où la chose cesse d’être privée. » A vrai dire, on peut se demander si le passage crucial se situe entre le privé et le public, ou s’il ne se situe pas plutôt entre le provisoire et le définitif. Bourdieu lui-même en donne un exemple dans le domaine universitaire en comparant la publication d’un article à la soutenance d’une thèse. « Un des effets terribles de la thèse à l’ancienne […] est que ce passage de la ligne devenait quelque chose d’extraordinaire : cela devenait une montagne […] d’autant plus qu’il y avait un interdit académique  –  dont on ne sait pas s’il a jamais été appliqué, mais qui en tout cas fonctionnait dans la tête à la fois des impétrants et des juges – selon lequel on ne devait rien publier avant le moment solennel de la thèse […] Une des manières de contourner, ou au moins de contrôler tant bien que mal ce passage, c’est de monnayer l’absolu, c’est-à-dire, au lieu de faire tout ou rien (« Je ferai le livre ultime, final, définitif », comme on dit souvent quand on est jeune), de faire des tas de petits articles, auxquels on n’attache pas beaucoup d’importance, qui sont des esquisses, et de les publier le plus possible. » Bourdieu fait un parallèle implicite entre ce mode de production universitaire et celui des impressionnistes qui ont initié une manière de peindre telle que « l’on peut faire, en beaucoup moins de temps, des choses qui demandaient des mois. Ils mettent en question la valeur – valeur-travail, valeur d’usage, valeur d’échange – qui est l’objet de grandes discussions et d’interrogations : ils peignent vite, ils bâclent parfois, et pourtant leurs tableaux atteindront des prix importants. » (Manet, une révolution symbolique, p. 148-149).

Cette remarque sur l’économie du non-fini (l’économie, c’est-à-dire la maximisation du résultat obtenu par rapport au travail fourni) donne à penser que le succès de ce mode de production peut être dû à une concordance, voire une connivence,  entre d’une part l’intérêt des producteurs, en l’occurrence les peintres ou certains d’entre eux, et d’autre part l’intérêt de ceux qui « reçoivent » les œuvres (les acheteurs, les spectateurs, tous les amateurs et connaisseurs), qui ont aujourd’hui une prédilection pour ce qui leur apparaît souvent à tort comme le plus précieux, c’est-à-dire la spontanéité du premier geste pictural. Si l’on examine un instant l’intérêt des critiques et des historiens de l’art, on constate qu’ils sont attirés par la possibilité d’entrer dans le processus de création, ce que le non-fini et ses esquisses permettent plus facilement que le fini. Dans l’attrait du non-fini entrent en jeu diverses motivations, par exemple la curiosité suscitée par les repentirs des créateurs. Dans l’exposition de 2012 consacrée par le Louvre à la Sainte Anne de Léonard de Vinci (voir ci-dessus), l’étude des repentirs, rendue possible grâce aux rayons X, tenait une place relativement importante. Plus généralement, par rapport au fini qui donne la primauté au dessin (il primato del disegno) et qui lisse la matière, le non-fini pictural réévalue la touche et à  la couleur. En ce qui concerne la littérature, les critiques professionnels sont désormais séduits par les repentirs que révèlent les manuscrits. Ils élaborent par ailleurs des statistiques sur les répétitions de l’auteur (une approche aujourd’hui vulgarisée au point de s’étendre à l’étude des discours politiques par les politologues), pour réduire la complexité de ce qui est dit à la simplicité élémentaire de quelques mots-clés, censés être plus significatifs que le texte élaboré.

Les artistes, les écrivains, auraient-ils tort de rechercher la perfection du poli et de l’achevé ? C’est ce que semble penser Bourdieu – sans doute trop admiratif de Manet et des impressionnistes – en questionnant « l’esthétique du fini ». Il cite Baudelaire qui, dans le Salon de 1845, voit des artistes « consciencieux », recherchant le « trop bien fait », l’excès de perfection, et qui écrit : « Tout le monde peint de mieux en mieux, ce qui nous paraît désolant » (Manet, la révolution symbolique, p.193-194). Cela dit, n’oublions pas que Baudelaire a dédicacé ses Fleurs du mal à Théophile Gautier, grand adepte de la finition, qui a écrit dans Emaux et camées : « Sculpte, lime, cisèle ; / Que ton rêve flottant / Se scelle / Dans le bloc résistant. » Bourdieu cite Baudelaire et son Salon de 1845, et il prend aussi l’exemple du maître de Manet, Couture (p. 202, 204, 207), tel que le présente un livre intitulé Thomas Couture and the eclectic vision, écrit par l’américain Albert Boime, historien de l’art, reprenant l’hypothèse d’un autre critique américain, Joseph C. Sloane (auteur de French painting between the past and the present. Artists, critics and traditions, from 1848 to 1870, Princeton University Press, 1951). Selon cette hypothèse, la révolution impressionniste « aurait consisté essentiellement à constituer en œuvres achevées les esquisses » que les peintres académiques considéraient comme une première étape. Couture, dit Bourdieu, « accordait beaucoup d’attention à la fraîcheur et à la spontanéité de la première impression », mais  il n’a jamais été capable « de s’abandonner entièrement à l’improvisation dans ses œuvres définitives […] Prisonnier de l’esthétique du fini qui s’imposait à lui quand il arrivait à la phase finale de son travail, en un sens – du point de vue des impressionnistes – il gâchait son travail en le finissant à l’extrême ; il identifiait la liberté à la première esquisse, mais il était désorienté lorsqu’il fallait la projeter à grande échelle pour en faire l’œuvre publique, officielle. » Bourdieu ajoute que « le fini refroidit et, en idéalisant, il rend impersonnel et universel, c’est-à-dire universellement présentable : le fini, c’est comme de s’habiller en dimanche, c’est l’habit endimanché […] » Cette remarque (p. 207) lui fait penser à son livre sur la photographie, intitulé Un art moyen. « J’avais montré que les gens ne se laissent pas photographier au naturel et veulent aussitôt prendre la pose, construire une image d’eux-mêmes, mettre leurs plus beaux vêtements, se rendre plus présentables. »
Ce que Bourdieu ne dit pas, c’est qu’à force de soigner la finition, on peut dépasser l’académisme et « l’art pompier » pour parvenir à quelque chose comme l’hyperréalisme, qui n’est pas forcément démodé ni condamné par l’évolution de l’art.

Généalogie : Emma Greder (Hégenheim 1902-Thann 1991)

 

Cette courte généalogie, consacrée à Emma Greder (grand-mère maternelle de Dominique Thiébaut Lemaire) et à la famille de celle-ci, de religion catholique, originaire de Hégenheim dans le sud de l’Alsace, complète l’article de Libres Feuillets publié le 10 novembre 2012, intitulé « Une famille alsacienne dans les guerres des XIXe et XXe siècles ». Hégenheim est proche de Bâle, de même que les autres communes mentionnées (Brinckheim, Leymen, Wentzwiller…)
Cette généalogie retrace une trajectoire familiale typique de cette période, que l’on trouve dans d’autres régions, lorsque la population a évolué de l’agriculture à l’artisanat et au commerce, puis vers des activités dites intellectuelles.
Les sources utilisées sont l’état civil (archives départementales du Haut-Rhin sur internet) et les inscriptions sur les tombes au cimetière de Hégenheim. Il est à noter qu’au XIXe siècle, avant l’annexion provisoire de l’Alsace par l’Allemagne (de 1871 à 1918), à Hégenheim par exemple, les actes d’état civil, rédigés en français, indiquent qu’ils étaient aussi lus en allemand aux personnes présentes.

De 1800 à Emile Greder (1857-1915)

Fridolin Greder, cultivateur, et Anne Marie Riehr (décédée à Hégenheim le 30 avril 1812 à l’âge de 52 ans) sont les parents de Marie Anne et Henry Greder :
— Marie Anne Greder s’est mariée avec Remi Greder, journalier fils de cultivateur ; de ce mariage est née à Hégenheim le 20 juillet 1828 Madeleine Greder (acte sur internet dans les actes de naissance de Hégenheim 1810-1852, photo 227) ; fille de feu Remi Greder et de Marie Anne Greder, survivante, Madeleine Greder, couturière célibataire, est la mère de Jacques Greder (né à Hégenheim le 25 juillet 1850), qui s’est marié avec Anne Schaub ; cette filiation continue jusqu’à nos jours (voir geneanet, arbre de Guy Baeumlin) ;
— Henry Greder (Hégenheim 1er décembre 1799-Bâle 17 avril 1839), cultivateur, par la suite journalier, s’est marié à Hégenheim le 16 janvier 1824, devant le maire Jean Greder, avec Marie Anne Ritti ou Ritty (née à Leymen le 1er janvier 1798), fille de Jacques (maçon décédé à Leymen le 9 mai 1814 à l’âge de 50 ans) et de Catherine Menweg (décédée à Leymen le 22 juillet 1814 au même âge), en présence de deux cultivateurs et de deux journaliers. L’acte de mariage se trouve dans les actes de mariage de Hégenheim 1793-1828 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photos 300-301). Henri Greder, journalier, est mort à  Bâle où il travaillait.

Fils d’Henry et de Marie Anne Ritti, Henry Greder est né à Hégenheim le 7 mars 1826 à Hégenheim (où il est mort le 24 décembre 1888). Sa naissance a été déclarée par son père, cultivateur, devant le maire Jean Greder, en présence des deux témoins Blaise Stark et George Boesinger, journaliers. Cet acte se trouve dans les actes de naissance de Hégenheim 1810-1852 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photo 203 du registre). Fils d’Henri, décédé, et de Marie Anne Ritti, sans profession, Henri Greder, maçon, domicilié à Hégenheim, s’est marié à Hégenheim le 22 mai 1854 devant le maire Jean Ulric Frisch avec Anne Marie Bachmann (née à Hégenheim le 29 octobre 1829), fille de Joseph (décédé à Hégenheim le 20 février 1852), tonnelier, et de Christine Frey, domiciliée à Hégenheim, en présence des témoins suivants, domiciliés à Hégenheim :
— François Joseph Mislin âgé de 63 ans, cultivateur, oncle par alliance de la mariée ;
— Jacques Mislin, âgé de 30 ans, charpentier, cousin germain de la mariée;
— Joseph Schmitt, âgé de 49 ans, tisserand, non parent ;
— Jean Mislin, âgé de 33 ans, cordonnier, non parent.
Tous ont signé, sauf la mère de la mariée.
Cet acte se trouve dans les actes de mariage de Hégenheim 1829-1862 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photos 303 et 304, mariage n° 5 de 1854).
Ont été maçons eux aussi Georges Greder, frère d’Henri Greder, et Jean Fellmann, beau-frère d’Henri Greder :
— Georges Greder (Hégenheim 12 novembre 1827-Hégenheim 5 février 1869) s’est marié à Hégenheim le 29 juin 1864 devant le maire Jean Ulric Frisch avec Catherine Boesinger (née à Hégenheim le 24 avril 1835), sans profession, fille de Georges Boesinger, agent de police ; l’acte se trouve dans les actes de mariage de Hégenheim 1863-1872 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photo 11) ;
— Jean Fellmann (né à Hégenheim le 18 juillet 1828), maçon comme son père Jean, s’est marié à Hégenheim le 24 mai 1858 devant le maire Jean Ulric Frisch avec Thérèse Greder (Hégenheim 15 décembre 1832-Hégenheim 21 novembre 1866), soeur d’Henri et Georges Greder ; l’acte se trouve dans les actes de mariage de Hégenheim 1829-1862 (archives départementales du Haut-Rhin sur internet, photo 341).

Henri Greder, maçon, et Anne Marie Bachmann sont les parents de :
— Emile Greder (né à Hégenheim le 16 février 1857/acte du 17, décédé en 1915 : date du décès sur sa tombe), commerçant, qui s’est marié deux fois, d’abord avec Rosalie Schmitt, puis avec Rosalie Monique Wanner (voir ci-après) ;
— Marie Anne Greder (née à Hégenheim le 1er octobre 1860) ;
— Madeleine Greder (Hégenheim 21 juin 1862-Hésingue 30 mai 1957) ;
— Rosalie Greder (Hégenheim 24 avril 1865-Hégenheim 6 février 1945) ;
— Joseph Greder (né à Hégenheim le 4 janvier 1868).

Descendance d’Emile Greder (premier mariage)

Emile Greder s’est marié en premières noces à Hégenheim le 15 juillet 1878 (mariage n° 13) avec Rosalie Schmitt, fille de Jacques Schmitt et de Marie-Eve Neuhaus. Du mariage Greder-Schmitt sont nés à Hégenheim :
—  Rosalie Greder (née le 8 septembre 1878 : photo 204 des actes de naissance 1873-1882 sur internet) ;
— Eugène Greder (né le 18 novembre 1882/acte de naissance n°65, décédé à Hégenheim le 4 novembre 1960) ;
— Edouard Greder (né le 19 septembre 1887 : photos 230 et 239 des actes de naissance 1883-1892 sur internet).
Eugène Greder s’est marié avec Joséphine Charron (1885-1953), fille de François Charron (1850-1898) et de Marie-Eve Latschat (1853-1938). Emile et Eugène Greder ont créé à Hégenheim un petit « supermarché » avant la lettre.

Les enfants d’Eugène Greder et de Joséphine Charron sont René, Jeanne, Bernard, Yvonne, Odile, Agnès, Paulette :
— René Greder (1908-1997), négociant en vin avec son frère Bernard, dont l’entreprise subsiste à Hégenheim sous le nom de vinothèque « Les caves Greder », s’est marié avec Rose Perrotin (1917-1995) ; de ce mariage est née en 1946 Colette Greder, chanteuse et comédienne à Bâle (voir sur internet la biographie de Colette Greder par elle-même);
— Jeanne Greder (1909-1997) s’est mariée avec Lucien Eckert (1909-1993), boucher-charcutier, fils d’Adolphe (1875-1951) et de Joséphine Brom (1882-1969) ;
— Bernard Greder (1912-1982), négociant en vin avec son frère René, s’est marié avec Alice Schoeffel (1914-1993) ; de ce mariage est né en 1941 François Greder, qui a été directeur salarié des charcuteries industrielles Maurer, placé à ce poste par le groupe bâlois Bell ; les dirigeants des « Caves Greder » sont aujourd’hui François et Florian Greder ;
— Yvonne Greder (1920-1997) s’est mariée avec Albert Schmitt (1909-1995), secrétaire de mairie à Hégenheim, fils de Joseph Albert (1866-1934) ;
— Odile Greder (Hégenheim 21 avril 1924-Saint-Louis 30 novembre 2011) s’est mariée avec Paul Immelin (1927-2005), entrepreneur en matériaux de construction ;
— Agnès Greder (née en 1927) s’est mariée avec Joseph Boesinger (1924-2013) ; ces époux ont repris la direction de la grande épicerie Greder à Hégenheim ; ils ont eu deux fils médecins, Pascal et Frédéric ; Jacques, fils de Pascal, est diplômé de l’Ecole polytechnique de Lausanne ;
— Paulette Greder (1931-2002) s’est mariée avec Lucien Gutzwiller, dirigeant de l’entreprise familiale du même nom (sanitaire et chauffage), fils de Louis (1899-1975), fondateur de l’entreprise, et de Marie Gasser (1899-1982). Du mariage Gutzwiller-Greder est née le 13 mars 1959 Catherine Gutzwiller, seconde épouse de René Lintzentritt divorcé de Marie-Odile Hillenweck fille d’Emma Greder : voir ci-dessous.

Descendance d’Emile Greder (second mariage)

Emile Greder s’est marié en secondes noces avec Rosalie Monique Wanner (Rose Wanner sur l’inscription funéraire), née à Wentzwiller près de Hégenheim le 4 mai 1876 (douzième naissance de l’année d’après le registre d’état civil), décédée en 1918 (date du décès inscrite sur sa tombe).

Les parents de Rosalie Monique (Rose Monique ou Rose) sont François Joseph Wanner, cultivateur (né à Wentzwiller le 11 juillet 1830, de François Joseph, cultivateur, et de Catherine Heyer) et Thérèse Wanner (née à Wentzwiller le 26 avril 1836 de Joseph Wanner, cultivateur, et de Madeleine Schumacher). Ils se sont mariés à Wentzwiller le 5 mai 1865 (mariage n° 4 sur le registre d’état civil), en présence de quatre témoins, dont Jacques Wanner, charron, oncle du marié, et Joseph Schaeffer, instituteur, le maire étant Joseph Boesinger. Les présents ont tous signé, sauf la mère de la mariée.
François Joseph Wanner et Thérèse Wanner sont les parents de plusieurs autres enfants nés à Wentzwiller :
— François Joseph né le 9 février 1866 ;
— Marie Claude née le 20 mars 1867 ;
— Catherine née le 23 avril 1869 ;
— Jean né le 14 novembre 1870 ;
— Anton ou Antoine né le 26 mars 1874 ;
— Martin (né le 8 mai 1879) qui s’est marié avec Gertrude Stoecklin (née à Brinckheim dans le département du Haut-Rhin le 27 janvier 1888).

Du mariage entre Emile Greder et Rosalie Monique Wanner est née Emma Greder (Hégenheim 29 mars 1902-Thann 22 juillet 1991), qui a épousé à Hégenheim le 11 mai 1923 Thiébaut (César Jean Thiébaut Marie) Hillenweck (Thann 3 août 1894-Mulhouse 16 septembre 1971), fils de Jean Hillenweck, menuisier, et de Catherine Bruckert. Les époux Hillenweck-Greder ont eu trois filles : Monique épouse Lemaire (1924-1983), Léonie épouse Leicher (1927-2017) et Marie-Odile épouse Lintzentritt puis Codiroli (née en 1941).
A la date de son mariage, Thiébaut Hillenweck, titulaire de l’équivalent allemand du baccalauréat, rédacteur (de journal), demeurait à Colmar, après s’être enrôlé dans l’armée française dès 1914 et avoir passé sous le drapeau français les années de guerre principalement en Indochine où il avait été envoyé avec plusieurs autres enrôlés volontaires de Thann. Il a laissé en particulier sur ces années des souvenirs recueillis par sa fille Ninon Leicher et par ses petits-enfants Marie Leicher et Dominique Thiébaut Lemaire (voir en particulier le livre de ce dernier, Quatre familles dans les guerres, publié en 2014 aux éditions L’Harmattan). A la naissance de leur fille aînée, en 1924, Thiébaut Hillenweck et Emma Greder habitaient à Thann 18 rue de la Halle, où demeuraient aussi les parents de Thiébaut Hillenweck. Par la suite, ils ont vécu jusqu’à la fin de leur vie dans cette maison située au bord de la Thur près de l’ancienne halle aux blés, aujourd’hui musée. Après la guerre de 1914-1918, Thiébaut Hillenweck a été journaliste à Colmar et à Thann, commerçant (vente de lait) à Mulhouse, puis comptable, papetier libraire et débitant de tabac à Thann, sous-lieutenant dans l’armée française en 1939. Il a été expulsé d’Alsace par les Allemands en 1940-1945 avec sa famille, et il a trouvé refuge d’abord à Muret près de Toulouse, puis à Ovanches en Haut-Saône. A partir de 1945, il a repris ses activités à Thann avec son épouse.
L’auteur de la présente généalogie se souvient notamment que ses grands-parents maternels, appelés « bon papa » et « bonne maman » par leurs petits-enfants, lui ont offert peu après sa parution un Littré édité en 1967 par Gallimard et Hachette en sept volumes, qu’ils ont offert aussi au filleul d’Emma, Alain Colmerauer (1941-2017), devenu par la suite un informaticien renommé, correspondant de l’Académie des sciences. ils avaient plaisir à faire des cadeaux à leurs proches, et ils aimaient leur métier.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : « A nous deux Paris »

Le parc en plein hiver privé de chlorophylle
Offre un balcon de ciel d’où jeter un défi
A Paris capitale aux beautés triomphales
Ainsi que Rastignac jadis l’apostropha

Depuis le Panthéon jusqu’à la tour Eiffel
De nuit la ville brille elle déploie ses feux
Vus de ce belvédère ils sont comme une foule
Et le regard s’y perd libre de garde-fou

Quand il ne fait pas beau les nuages défilent
Dans l’ombre le vent noir fait sentir ses rafales
Il imite parfois des colères qui feulent

Si l’on croit percevoir des cloches qui se fêlent
C’est qu’aux bords de la Seine il passe et se défoule
Emportant la rumeur d’une ville un peu folle

 

 

En remontant la rue Piat à la limite du XXe arrondissement de Paris, on accède à un belvédère qui surmonte le parc de Belleville. Ce pourrait être de cette colline que Rastignac, l’ambitieux de Balzac, a lancé son défi : « A nous deux Paris ». Depuis ce lieu, la vue est superbe, du Panthéon à la tour Eiffel, et, plus largement, d’est en ouest, depuis le XIIIe arrondissement jusqu’au mont Valérien et même jusqu’aux tours de la Défense, en passant par Notre-Dame, Beaubourg, l’Opéra, le dôme des Invalides (sans pouvoir effacer l’hypervisible tour Montparnasse)… Les arbres du parc, ayant beaucoup poussé, sont sur le point de cacher en été une partie du paysage, si, comme on peut le pressentir, rien n’est fait pour les discipliner. Ce belvédère idéalement placé souffre d’un aménagement médiocre et négligé. Construit en matériaux bon marché qui se dégradent, couvert d’un affichage sauvage et environné de HLM qui ne brillent pas par la qualité de leur construction, il sert de toit à une « maison de l’air » désertée dont la mairie de Paris ne semble pas savoir quoi faire, après avoir essayé de jucher à son sommet des éoliennes  minuscules en forme de turbo-réacteurs. Le soir, le promeneur, pour accéder au vaste paysage,  rencontre inévitablement un groupe de quatre ou cinq revendeurs de drogue qui se sentent là chez eux.  Durant les soirées d’été, une sono, qui casse les oreilles à toute personne se trouvant dans le voisinage, prend possession du petit amphithéâtre dans la pente au pied du belvédère. La laideur proche, visuelle, auditive et « sociétale », contraste de manière presque douloureuse avec la splendeur du panorama.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : funérailles du chanteur

Lorsque le Président demande d’applaudir
Le Chanteur mort la foule émue fait ce qu’il dit
Rend hommage au défunt rallie son étendard
Pour la gloire posthume est-ce un bon candidat

Le cercueil blanc rejoint une île à milliardaires
Il emporte le corps de Johnny Hallyday
Le peuple n’ira pas – vieux motards et faux durs –
L’accompagner là-bas dans un exil perdu

Un paradis fiscal où le chanteur fraudeur
Qui gagnait dépensait flambait comme pas deux
Pensait être à l’abri des redditions de comptes

Il était de ces stars que leur public adore
Idole pour toujours de ces anciens ados
Qui cherchent leur jeunesse et qui se la racontent

 

 

Je me suis toujours étonné de la gloire de Johnny Hallyday, rockeur « idole des jeunes » dans les années 1960 bien qu’il n’ait pas été, sauf exception, l’auteur de ses textes ni de ses musiques, contrairement à beaucoup de chanteurs musiciens ou paroliers ou les deux. Il a misé sur l’adaptation et l’interprétation, sur sa voix devenue rauque avec le temps et sur le spectacle de ses concerts qui en mettaient plein les oreilles et les yeux à force de sono et de lumières. Il est mort dans la nuit du 6 décembre 2017 à l’âge de 74 ans, et les pouvoirs publics se sont mobilisés (président de la République, présidents des deux assemblées, premier ministre…) pour lui rendre hommage à la Madeleine, église des artistes de variétés, dans l’espoir de capter à leur profit une part de son étonnante popularité, au risque de contrevenir au principe de séparation entre l’Église et l’État. Ensuite il a été inhumé en présence de ses proches dans le blanc cimetière de l’île caribéenne de Saint-Barthélémy, paradis fiscal cossu mais exposé aux cyclones, au-dessus duquel tournoyait au moment de la cérémonie une frégate, grand oiseau de mer. Il ne portait pas dans son cœur l’administration des impôts : ses démêlés avec celle-ci ont abouti à de lourdes amendes, à des condamnations pour fraude, et ont motivé une bougeotte passant par des lieux fiscalement plus cléments que la France métropolitaine : la Californie ; la Suisse où il n’a pas respecté l’obligation fiscale de résidence pendant au moins la moitié de l’année ; in fine Saint-Barth, territoire français dont on voudrait bien savoir pourquoi la France y maintient, pour les résidents ayant au moins cinq ans de présence, un régime caractérisé par l’absence de TVA, d’impôt sur la fortune, d’impôt sur le revenu, de droits de succession. Fisc mis à part, Johnny s’était fait le chantre de la passion à laquelle doit son titre l’album De l’amour qu’il a sorti fin 2015.

Dominique Thiébaut Lemaire

Envie et justice en politique

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Dans un entretien publié le 14 octobre 2017 par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, le Président de la République française (dont la photo, en couverture de ce numéro, est encadrée par deux citations tirées de l’entretien : « Ich bin nicht arrogant », je ne suis pas arrogant, et « Ich sage und tue, was ich mag », je dis et fais ce que je veux), a donné une dimension politique à quelques passions, l’orgueil, l’ambition et surtout l’envie (traduite par « jalousie » dans la version française), dans une dénonciation visant « le triste réflexe de l’envie française qui paralyse notre pays », en réponse à une question relative aux réactions négatives suscitées par la suppression de l’impôt français sur la fortune mobilière.

Précisons en passant, parce que beaucoup l’ignorent ou feignent de l’ignorer, que l’impôt sur la fortune a été institué en France notamment parce qu’il existait à cette époque en Allemagne et ailleurs.

Le Président a expliqué en substance qu’il assume cette mesure de suppression ; qu’il est issu d’une famille n’appartenant pas à l’élite politique ou bancaire, mais à la classe moyenne de province ; qu’il ne serait pas arrivé à la présidence, si on lui avait dit que la réussite est un mal, ou si on avait mis des barrières sur son chemin ; qu’il veut que les jeunes puissent réussir en France, que ce soit dans leur vie familiale, dans l’art ou dans la création d’une entreprise ; qu’on ne peut pas créer d’emplois sans entrepreneurs…

Manifestement, l’envie dont il est question est principalement celle que provoque le succès économique et financier. Mais, comme l’a fait observer Descartes dans les articles 182 et 183 des Passions de l’âme, ce qui est en jeu dans l’envie, c’est moins la question de la richesse que celle du mérite : l’envie étant une tristesse « qui vient de ce qu’on voit arriver du bien à ceux qu’on pense en être indignes », par exemple lorsque ce bien peut se convertir en mal entre leurs mains. Descartes va jusqu’à écrire que cette passion est juste et excusable si la haine qu’elle contient est motivée par la mauvaise distribution du bien qu’on envie à d’autres. En ce sens, elle est liée à la passion de la justice égalitaire particulièrement sensible chez certains peuples ou dans certaines situations.

Freud a bien vu ce lien essentiel, dont il parle dans ses Essais de psychanalyse (deuxième partie : « Psychologie des masses et analyse du moi »), en partant du sentiment de « jalousie » par lequel l’enfant, dans une famille, commence par accueillir l’arrivée d’un plus petit. « La première exigence qui naît de cette réaction, écrit Freud, est celle de justice, de traitement égal pour tous. »

Hormis l’exigence de juste distribution des biens, l’envie est une passion mauvaise, et elle l’est particulièrement lorsqu’elle naît de faux clivages comme celui par lequel on cherche à opposer les générations, comme si les jeunes n’étaient pas destinés à vieillir, comme si les vieux n’avaient pas été jeunes, et comme s’il n’existait entre eux ni amour ni solidarité naturelle et familiale. Elle crée de même un faux conflit entre les fonctionnaires et les salariés du secteur privé, incités à un ressentiment réciproque où chaque catégorie ne voit que les avantages de l’autre et ses propres désavantages. Ceux qui gagnent moins oublient les protections dont ils jouissent en contrepartie, et ceux qui sont moins protégés oublient qu’ils gagnent davantage.

Les acteurs politiques, en principe chargés du bien commun, devraient avoir la sagesse d’apaiser ces antagonismes, mais on en voit qui, au contraire, les attisent, par intérêt personnel, égocentrisme ou méconnaissance.

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Les Citadelles : revue/anthologie de poésie n° 22 (2017)

Le numéro 22 des Citadelles, revue/anthologie annuelle de poésie, a paru au deuxième trimestre 2017.

Le lecteur est invité à se reporter à l’article de Wikipédia intitulé Les Citadelles, qui fait le point sur plus de vingt ans d’existence consacrés à l’amour de la poésie, un amour qui embrasse un vaste cercle d’auteurs, de langues et de pays.

L’article de Wikipédia inclut les apports du numéro 22, caractérisé notamment par  son ouverture à l’Afrique et à la francophonie. Le sommaire reproduit ci-dessous en témoigne.

 

Libres Feuillets

 

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Billet : cyclones des Caraïbes

Entre la Guadeloupe et sa sœur Martinique
Un minuscule Etat que le destin punit
Végète à l’abandon nommé La Dominique
Le nombre de ses plaies forme une litanie

Quand le vent fait souffrir cette île volcanique
L’orgue de l’ouragan n’est que disharmonie
Quand il est surpuissant niveau cinq cyclonique
La tourmente la nuit devient de l’agonie

Le charme tropical à ce moment révèle
Son côté le plus noir trombes d’eau qui dévalent
Rivage ravagé toitures qui s’envolent

Tornades tourbillons bourrasques de déluge
Les mots ne manquent pas peut-être qu’ils soulagent
L’impuissance à guérir les maux qui nous affligent

 

L’ouragan Irma a sévi du 29 août au 12 septembre 2017. Classé en catégorie 5, la plus élevée, avec des vents de plus de 300 km/h, il est le deuxième cyclone le plus puissant enregistré dans l’Atlantique nord après Allen en 1980. Catastrophique dans les îles de Barbuda, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Anguilla et les Iles Vierges, il y a causé des décès et de gros dégâts. Puis l’ouragan Maria, de catégorie 5 lui aussi, a été le plus puissant à frapper Porto Rico depuis 1928. Ses vents ont atteint 280 km/h, ce qui a fait lui le dixième des cyclones les plus intenses jamais enregistrés dans l’Atlantique nord. Il est passé dans la nuit du 18 septembre au 19 septembre 2017 sur La Dominique (Voir ci-après le poème XLV que l’auteur a consacré dans Courts poèmes long-courriers à cette petite île de 754 km2 et de 75.000 h), où Maria a fait quinze morts en s’engouffrant entre La Martinique et La Guadeloupe, et où il a anéanti l’agriculture (manguiers, arbres à pain, avocatiers, cocotiers, champs de banane et de plantains…). Les animaux, bétail et volaille, ont aussi payé un lourd tribut. Les routes, les réseaux d’irrigation et les serres ont également été  détruites. 25 % de la population active de l’île travaille exclusivement dans le secteur agricole et s’est donc trouvée au chômage. Les canots de pêche n’ont plus été en état de sortir en mer. Des millions d’arbres ont été arrachés. Le manque d’ombre a entraîné une forte évaporation et une baisse des cours d’eau. Les citernes pour l’arrosage des pépinières et jardins de la capitale, Roseau, ont été prises d’assaut par les assoiffés. Des commerces ont subi les pillages des affamés. La distribution de l’aide internationale arrivant dans le port de Roseau a été ralentie par l’état des routes. L’urgence la plus pressante a été le ravitaillement des communes reculées par hélicoptère et par bateau.

Le poème XLV de Courts poèmes long-courriers (Le Scribe l’Harmattan, 2011), écrit dans la première moitié des années 1990 à l’occasion d’un voyage dans cette région du monde, parle de Roseau, capitale de La Dominique, et de Castries capitale de l’île de Sainte-Lucie au sud de La Martinique.

XLV

On ne sait trop vous situer sur la planète
Castries Roseau villes perdues des Caraïbes
Offrant pour atterrir des pistes désuètes
L’une en creux l’autre en courbe en un décor qu’imbibe

L’humidité propice à la fièvre aux amibes
Décor où vous reçoit grand-mère sous-préfète
La ministresse en chef à la bonne franquette
Bourrue parlant créole ou vieux français par bribes

On confond le planton et le traîne-savate
Devant la primature où l’ivrogne titube
Et l’ambassadeur lance un juron de pirate

Contre ces faux édens où la chaleur incube
Indolence et violence où vous guettent latents
La bouche soufrière et l’œil de l’ouragan

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet : les nouvelles règles de l’insécurité routière

De plus en plus d’engins circulent sur les routes
Autos gonflées motos à double ou triple roue
Le bruyant motocycle excité comme en rut
Pollue aussi la ville en sillonnant les rues

Dératés impatients opérés de la rate
En plein embouteillage au cœur des embarras
Les motards slalomeurs dépassent la charrette
De l’automobiliste immobile à l’arrêt

Sur la piste cyclable au besoin qu’ils empruntent
Parfois à contresens ils ignorent le frein
Prennent des raccourcis de brutes tout terrain

Lorsque sur le périf en rangs serrés poireautent
Les quatre-roues coincés restant sur le carreau
Ils vont s’y faufiler tant pis pour les accrocs

 

La réglementation des voies de circulation tourne à la pagaille. Il faut partager, dit-on, l’espace disponible pour les déplacements, rues en ville et routes ailleurs, entre les piétons, les automobiles, les camions et les diverses variétés de cycles : bicyclettes ou vélos, motocycles de toutes cylindrées (cyclomoteurs, vélomoteurs, motocyclettes ou motos, scooters), qui peuvent être aussi des trois-roues. On voit même passer à toute allure sur les trottoirs des trottinettes motorisées sur lesquelles se tiennent droit, fiers comme Artaban, de grands dadais barbus. Les vélos ont désormais le droit de prendre à contresens les sens uniques. Aux carrefours, ils peuvent aussi passer au feu rouge à condition de respecter la priorité des piétons et des véhicules qui traversent au feu vert. Depuis 2016, dans onze départements (l’Ile de France, la Gironde, le Rhône et les Bouches-du-Rhône) les deux-roues motorisés sont autorisés à circuler entre deux files de voitures circulant dans le même sens sur les chaussées à voies multiples avec terre-plein central. La Sécurité routière explique que cette circulation « inter-file » est de toute manière déjà « massivement pratiquée », et que son autorisation va être « expérimentée à titre exceptionnel » en vue d’une généralisation dès 2020 : bel exemple d’une lâcheté réglementaire qui entérine sa propre impuissance pour faire plaisir à des lobbys bien intentionnés, et qui se déguise en fausse expérimentation. Pendant ce temps, entre 2015 et 2016, la mortalité routière, quasi stable globalement (3477 décès), a augmenté dans certaines catégories de la population : 559 décès de piétons, en hausse de 19 % ; 162 décès de cyclistes, en hausse de 9 %, principalement dans les agglomérations ; 612 décès de motocyclistes, chiffre global stable, en baisse chez les moins âgés, mais en hausse de 23 % chez les 50-64 ans (142 décès).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le général rhabillé en poète

En tenue d’aviateur il visite une base
Après un tour éclair en Afrique là-bas
La troupe est au désert dans une couleur bise
Manquant de matériel muette elle subit

« Il » c’est le Président patron des vieilles buses
Et des vrais généraux qui ont besoin d’obus
Rares sont les crédits le risque est la thrombose
Bien qu’avec peu d’argent les défilés soient beaux

Le chef d’état-major ne veut pas qu’on le baise
A-t-il dit refusant une armée au rabais
Poète paraît-il et revendicatif

Poète pas vraiment parole regimbeuse
Qui pourfend d’un seul mot brut les grands discours verbeux
Du coup l’exécutif se fait vindicatif

 

Dans le Figaro du 21 juillet 2017, le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, a attaqué l’ex-chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers, après plusieurs péripéties : une semonce du président de la République ne jugeant « pas digne d’étaler certains débats sur la place publique » ; la démission du général pourtant récemment reconduit, et son communiqué : « je considère ne plus être en mesure d’assurer la pérennité du modèle d’armée auquel je crois pour garantir la protection de la France et des Français…» ; son remplacement immédiat par le chef du cabinet militaire du premier ministre ; la visite de la base aérienne d’Istres par le président, tièdement applaudi par les militaires. Selon le porte-parole du gouvernement : « Le chef d’état-major [CEMA] a été déloyal dans sa communication, il a mis en scène sa démission ». Il s’était notamment insurgé, lors de son audition à huis-clos devant la commission de la Défense de l’Assemblée le 12 juillet, contre les économies nouvelles demandées aux armées en 2017, en affirmant qu’il ne se laisserait pas « baiser comme ça » (variante : « baiser par Bercy »). Selon Christophe Castaner, le départ du chef d’état-major « n’a rien à voir » avec cette audition « même si Pierre de Villiers aurait pu s’imaginer que ses propos allaient fuiter, à moins de manquer d’expérience… On n’a jamais vu un CEMA s’exprimer via un blog, ou faire du off avec des journalistes ou interpeler les candidats pendant la présidentielle, comme cela a été le cas. Il s’est comporté en poète revendicatif. On aurait aimé entendre sa vision stratégique et capacitaire plus que ses commentaires budgétaires. » Le général publiait régulièrement des textes sur sa page Facebook (et même en décembre 2016 une tribune dans Les Echos). Les médias ont tous relevé l’expression incongrue de « poète revendicatif ». Poète de misère, peut-être ?

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Billet : l’électorat d’Emmanuel Macron

Avec Macron le jeune elle se voit cougar
L’électrice en retraite entichée de ce gars
Se sent prête à casquer désormais davantage
Au point que sa pension serve à payer l’Etat

Elle y perd mais tant pis ne s’en inquiète guère
Elle se sacrifie et le fait le cœur gai
Croyant contribuer au pouvoir qui protège
Le bon sens de nos jours n’est plus ce qu’il était

Elle choisit la mine et la bonne figure
L’apparence moderne et les choix ambigus
Où sont les protections quand la loi dérégule

Pour ce président neuf qui fait de la voltige
Qui va de gauche à droite elle a des sympathies
Préférant la jeunesse elle se sous-estime

 

D’après un article de l’hedomadaire Le Point daté du 8 juin 2017, qui se réfère à un sondage d’Ipsos :
« Ceux qui ont un minimum de bac + 3 ont voté Macron à 81 %. Marine Le Pen obtient son meilleur score chez ceux qui ont un diplôme inférieur au bac : 45 %. Cette typologie recoupe celle des professions. Les cadres (à 82 %), les professions intermédiaires (à 67 %) et les retraités (à 74 %) constituent le gros des troupes du vote Macron. Marine Le Pen reste la plus forte chez les ouvriers (56 %, contre 44 % pour Macron). Chez les employés, Macron reste en tête (54 %, contre 46 % en faveur de Marine Le Pen).
« Marine Le Pen reste forte dans la ruralité (43 %), tandis que le nombre d’électeurs favorables à Emmanuel Macron est élevé en milieu urbain, pour culminer à 72 % dans les villes de plus de 100 000 habitants.
« Le vote Macron est plus féminin (68 %, contre 62 % des hommes). Le candidat d’ En marche ! est largement en tête chez les 70 ans et plus (78 %), les 60-69 ans (70 %) et les jeunes de 18-24 ans (66 %). Marine Le Pen obtient son meilleur score auprès des 35-49 ans (43 %). »
Dans le programme du nouveau président, l’imposition accrue des retraites par la hausse de la CSG (contribution sociale généralisée) a quelque chose d’indécent : il est question de taxer davantage les retraités, population largement captive qui a beaucoup travaillé pour mériter ce qu’elle gagne, et de détaxer en revanche les grandes fortunes mobilières qui font du chantage à la délocalisation.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : TGV

Le TGV s’élance à très grande vitesse
Coupant dans les reliefs que jadis évitaient
Le vieux chemin de fer et ses locos qui toussent
Anthracite et vapeur elles menaient partout

Pour joindre sans détour la région du pastis
En avalant l’espace avec grand appétit
La ligne électrifiée raccourcit les distances
Mais l’air devant le train se fait plus résistant

L’allure malgré tout reste vive et glissante
L’heure glisse elle aussi l’aventure est succincte
Le paysage en fuite échappe à tout dessin

Le train non loin des Baux d’où provient la bauxite
Bifurque alors vers l’est et le wagon tressaute
(Wagon c’est l’ancien mot) vers des cieux provençaux

 

A l’occasion de l’ouverture le 2 juillet 2017 d’une nouvelle ligne TGV (entre Paris et Bordeaux), la SNCF a présenté un nouveau label pour ses trains à grande vitesse, qui existent en France depuis 1981, et dont on rappelle qu’ils atteignent 300 km/h ou davantage. Le Canard enchaîné a publié à ce sujet, en première page de son édition du mercredi 31 mai 2017, un article intitulé : « SNCF : voyage au bout de l’inouï », qui nous donne les informations suivantes : « Encore des tags qui vont saloper nos beaux trains ! Mais ceux-là sont officiels et les tagueurs n’ont pas de cagoule. Dès le 2 juillet, tous les wagons de TGV seront ornés du nouveau logo « inOui »… réversible de droite à gauche et aussi de bas en haut » [c’est-à-dire avec un premier i écrit à l’envers, puis un n ressemblant à un u renversé, et un gros O central]. Dans Le Parisien du 27 mai, un spécialiste des marques s’est étonné que la SNCF sacrifie pour un simple jeu de mots « ces trois lettres [TGV] qui résonnaient dans le monde entier ». Le Canard enchaîné a cherché des explications. « Pourquoi faire le deuil du TGV ? Pas assez chic, trop low cost, trop technologique, paraît-il, alors que le nouveau label doit incarner au contraire le changement et l’accroissement de la qualité (Les Echos, 30/5). Car la SNCF, en mal de clients, prévoit de former 5 000 cheminots à une nouvelle façon d‘agir, et d’installer la Wi-Fi dans tous ses nouveaux TGV. Avec des oui-contrôleurs ? Guillaume Pepy [président de la SNCF] l’assure : ces nouveaux services se feront sans augmentation de prix, il ne s’agit pas d’en faire un produit de luxe. Oui, si cette promesse était tenue, ce serait vraiment… inoui ! » Par la même occasion, il serait bon d’améliorer la ponctualité de ces trains.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Macron, Hamon et Mélenchon

 

Descendus dans l’arène ainsi que des Curiaces
La faiblesse les guette avec ses incuries
Peut-être faudrait-il qu’ils aient l’air moins candide
Et le cœur mieux armé ces triples candidats

De concert ils battraient l’adversaire coriace
Et son conservatisme encombré de scories
Mais ils sont divisés leur désunion les bride
Et les oppose entre eux dans cette corrida

Chacun se croit meilleur on connaît cette espèce
Ils auront beau montrer qu’ils ont de la vaillance
La qualité première est d’être clairvoyant

Ils feraient mieux de lire ou relire la pièce
Tragique où nous voyons un trio défaillant
Périr à trois contre un faute de faire alliance

La désunion de ces candidats à l’élection présidentielle fait penser au combat symbolique qui, dans Horace de Corneille (acte IV, scène 2), oppose les trois Curiaces à leur adversaire
Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d’eux,
[Qui] sait bien se tirer d’un pas si dangereux ;
Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
Divise adroitement trois frères qu’elle abuse.
Chacun le suit d’un pas ou plus ou moins pressé,
Selon qu’il se rencontre ou plus ou moins blessé…
Horace, les voyant l’un de l’autre écartés,
Se retourne, et déjà les croit demi-domptés :
Il attend le premier…
L’autre, tout indigné qu’il ait osé l’attendre,
En vain en l’attaquant fait paraître un grand cœur ;
Le sang qu’il a perdu ralentit sa vigueur.
Albe à son tour commence à craindre un sort contraire ;
Elle crie au second qu’il secoure son frère :
Il se hâte et s’épuise en efforts superflus ;
Il trouve en les joignant que son frère n’est plus…
Son courage sans force est un débile appui ;
Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui…
Comme notre héros se voit près d’achever,
C’est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver :
 » j’en viens d’immoler deux aux mânes de mes frères ;
Rome aura le dernier de mes trois adversaires,
C’est à ses intérêts que je vais l’immoler,  »
Dit-il ; et tout d’un temps on le voit y voler.
La victoire entre eux deux n’était pas incertaine ;
L’Albain percé de coups ne se traînait qu’à peine…

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le marché de Noël à Strasbourg

Je me souviens du marché de Noël
Qui se tenait sur la place Broglie
A prononcer comme ce nom s’écrit
On y sentait pain d’épice et cannelle

Vin chaud sucré suivant le rituel
Et sapin frais bonne parfumerie
Je me souviens du marché de Noël
Qui se tenait sur la place Broglie

Mais depuis lors finie la rêverie
Récent bizness partout se multiplient
De faux chalets vendant de l’irréel
Que veut détruire un djihad en folie
Je me souviens du marché de Noël

 

Un marché de Noël berlinois très mal protégé, celui de la Breitscheidplatz, a été attaqué le 19 décembre 2016 vers vingt heures par un djihadiste d’origine tunisienne au volant d’un camion de 38 tonnes qui a tué douze personnes et qui a fait plus de cinquante blessés. La justice allemande a révélé que le camion était équipé de systèmes électroniques de sécurité, caméra et radar, capables de détecter les obstacles. Ces systèmes ont provoqué un freinage d’urgence limitant le nombre de victimes. Après l’attentat, revendiqué par l’organisation Etat islamique, soixante plots en béton armé d’une tonne et demie ont été installés. La police allemande n’a pas pu attraper le meurtrier qui, après une cavale passant par la France, a été contrôlé par hasard près de Milan et tué dans la nuit du 22 au 23 décembre par une patrouille de deux policiers italiens en état de légitime défense. On nous dit (et on veut bien le croire) qu’après le carnage de Nice le 14 juillet 2016 des mesures de protection bien plus sérieuses ont été prises à Strasbourg pour protéger le marché de Noël. Ce qui n’empêche pas de constater qu’en peu d’années, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, le caractère commercial de ces marchés est devenu excessif ; que l’image de Noël y est abusivement instrumentalisée à des fins lucratives ; et qu’elle draine des foules trop nombreuses pour être réellement en sécurité par les temps qui courent.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : ultime promesse non tenue du président

Notre bon président s’était fait la promesse
D’une réélection le gardant au sommet
Si par bonheur le sort avec plus de clémence
Consentait à réduire un chômage alarmant

D’abord sourde à ses vœux la chance in extremis
A semblé de nouveau lui sourire en amie
Le risque à ce moment pouvait paraître mince
Qu’il perde son pari sorte de son chemin

Oui mais si le chômage a cessé de s’étendre
On a vu cet espoir fatiguer les attentes
Se faire désirer à la fin trop longtemps

La foi présidentielle a fini par s’éteindre
Un regain de faveur devenait hors d’atteinte
Le but était si proche et pourtant si lointain

 

Après la nouvelle de son renoncement à l’élection de 2017, annoncée par le Président de la République (titre qu’il a tendance à prononcer lui-même « Présent de la Réplique » quand il parle vite en avalant les syllabes), Le Canard enchaîné du 28 décembre 2016 a publié en première page un dessin de Lefred-Thouron montrant trois personnages perplexes : l’un reste silencieux, un autre s’interroge : « La courbe du chômage s’inverse, et pourtant, Hollande ne se représente pas… », tandis que le troisième répond : « Ultime promesse non tenue ! »

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : opération du genou

 

Quand on aime les mots la langue médicale
N’est pas sans poésie mais à la condition
D’aimer aussi le corps et ses réparations
D’accepter comme un bien le mal chirurgical

La patiente a reçu un genou en métal
L’arthrose ayant causé d’importantes lésions
La marche en liberté devenait illusion
D’où cette opération d’arthroplastie totale

En titane peut-être ou en chrome cobalt
Avec une rotule en polyéthylène
La prothèse agira comme une force occulte

A la fin des douleurs accompagnées de spleen
Elle sera l’espoir de monter désinvolte
A un plus haut niveau que les surfaces planes

 

 

La pose d’une prothèse remplaçant l’articulation du genou est devenue une opération relativement courante. Elle remédie aux lésions de l’arthrose qui peuvent rendre très douloureux le fonctionnement de cette articulation complexe, essentielle pour la liberté d’aller et de venir. Dans les hôpitaux qui pratiquent ces interventions, celles-ci ont évolué dans le même sens que les autres activités de soin, c’est-à-dire qu’on tend à réduire au minimum la durée des hospitalisations pour faire des économies (et il semble que certains politiciens nous promettent encore pire en voulant que ça saigne !), ce qui ne va pas sans poser des problèmes de suivi post-opératoire, en ce qui concerne par exemple le traitement indispensable de la douleur, l’évolution des oedèmes et hématomes de la cuisse et de la jambe consécutifs à l’opération, le risque de phlébite (inflammation d’une veine)… Bien que la marche soit tout de suite possible, et que le séjour à l’hôpital ne dure que deux ou trois jours, une période de rééducation de plusieurs semaines est ensuite nécessaire, au cours de laquelle le patient doit s’astreindre à des exercices, seul et avec un kinésithérapeute, de manière à pouvoir faire face aux situations de la vie courante : si la marche en terrain plat requiert une (génu)flexion de 60 degrés, dans un escalier la flexion doit atteindre au moins 110 à 120 degrés, et davantage encore dans les transports en commun ou pour faire du sport. Les personnes opérées reçoivent du chirurgien un certificat attestant que leur prothèse articulaire est susceptible de déclencher les alarmes des portiques de sécurité dans les aéroports, les gares ou les grands magasins.

Dominique Thiébaut Lemaire

Du mensonge en politique. Par Dominique Thiébaut Lemaire

Les écarts entre espérances, promesses et réalité

La politique est animée par l’espérance, par les attentes que les candidats aux fonctions dirigeantes doivent s’engager à satisfaire pour être élus. Aux espérances des uns répondent plus ou moins sincèrement les promesses des autres.

L’action politique doit aussi prendre en compte la réalité, celle qui lui résiste, la force des choses, « ce qui ne dépend pas de nous » par opposition à « ce qui dépend de nous », pour reprendre une distinction chère aux philosophes (les Stoïciens, ou Descartes, par exemple). Mais il faut avoir cherché préalablement  à bien comprendre sur quoi nous avons prise.

Le mensonge réside dans les écarts entre l’espérance, les promesses et la réalité.
Promettre l’impossible, c’est mentir. Malheureusement, ce mensonge ne déplaît pas, on s’imagine qu’il a de la grandeur : Impossible n’est pas français, dit-on ; soyez  réalistes, demandez l’impossible, a-t-on dit en mai 68.

L’espérance et les promesses

L’espérance est considérée par le christianisme comme l’une des trois vertus théologales. Elle est fortement présente aussi dans le communisme et le socialisme, fondés sur l’espoir d’un monde meilleur. Mais Descartes, dans Les Passions de l’âme, écrit justement qu’elle est une passion avant d’être une vertu. En tant que passion, elle peut être mensongère. Elle naît la plupart du temps du désir plutôt que de la raison. Elle naît aussi de la joie que l’on attend. Or, comme l’a noté le philosophe, les passions qui naissent de la joie sont plus difficiles à maîtriser que celles qui naissent de la tristesse.

Face à l’espérance, il arrive souvent que, selon une formule cynique tirée de l’expérience, « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent ». On peut distinguer deux sortes de fausses promesses : celles dont le prometteur s’aperçoit ensuite qu’elles ne sont pas tenables, et celles qu’il sait d’emblée ne pouvoir tenir, mensonge délibéré. Cela dit, la distinction entre le mensonge d’une part, l’ignorance ou la bêtise d’autre part, est souvent floue. Ainsi, il peut être facile d’invoquer l’ignorance pour s’exonérer de l’accusation de mensonge. Pour éviter ce travers, mieux vaut essayer de choisir (en refusant que ce soit un vœu pieux) des hommes politiques ayant suffisamment de raison, c’est-à-dire d’intelligence et de savoir.

La force des choses

Certains pensent que l’ordre existant est l’exact reflet de la force des choses, et que, pour reprendre une expression aujourd’hui répandue, « il n’y a pas d’alternative ».
D’autres pensent qu’il faut revenir à un état antérieur plus « naturel », et dénomment réformes (parce que ce mot est toujours pris aujourd’hui dans un sens positif) des programmes et des actions régressives.
D’autres encore considèrent qu’il faut nécessairement aller de l’avant sans arrêt et que, grâce au « progrès », la force des choses n’existe plus. Les avancées des sciences et des techniques tendent à les persuader que presque tout dépend ou dépendra de nous.
Ces trois attitudes simplistes, plaquées a priori sur une réalité complexe, continuent à séduire parce qu’elles font partie du « prêt à penser » qui évite l’effort de réfléchir. Elles sont toutes les trois des sources d’erreur et de tromperie.

Autre source d’erreur et de tromperie communément répandue : croire et faire croire que la vérité et le bien vers lesquels nous devons tendre nous sont révélés par ce que font les autres, c’est-à-dire, dans notre monde, grâce à ce qu’on appelle en franglais le « benchmarking », c’est-à-dire en l’occurrence les comparaisons par rapport aux moyennes internationales.
Or celles-ci ne sont pas assez fines pour permettre de comparer vraiment ce qui est comparable. Ceux qui utilisent ces données – hommes politiques, experts plus ou moins médiatiques ou politisés – trompent leur public en feignant d’en maîtriser la signification. Ils n’ont généralement pas une idée assez précise des réalités étrangères, et de toutes les précautions à prendre pour apprécier avec justesse la portée des chiffres invoqués. Bref, comparaison n’est pas raison.
Aux effets de l’ignorance s’ajoutent dans ce « comparatisme » les effets de la rivalité, de la compétition, de la surenchère, et même de l’envie. Il existe une propension à croire que l’autre est toujours mieux loti que soi, et qu’il faut le suivre pour l’égaler ou le dépasser, alors qu’il serait préférable de penser à se dépasser soi-même.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les chiffres des statistiques et des sondages

Elle est parfois pipeau jouant un air de fifre
En sorte qu’on sait mal ce qu’elle signifie
Partout la statistique à nos oreilles siffle
Et ses dénombrements trompeusement précis
Nous soûlent tous les jours plus qu’ils ne nous enivrent
En nous étourdissant de données infinies

Celui qui veut comprendre est à la peine il souffre
Il aime la justesse or elle se dissout
Dans les marges d’erreur le réel se camoufle
On sonde l’opinion sur des sujets trop mous
Pour la science dure et cet écart entrouvre
Un hiatus où le vrai se perd au fond du trou

Nous vivons dans un siècle envahi par les chiffres
Embrouillant la pensée des humains réfléchis
Quand pour s’en distancier l’esprit douteur persifle
Il voit le professeur le politique aussi
Le journaliste idem désireux de les suivre
Entrer dans le manège et boucler le circuit

Le sceptique aperçoit comme un début de gouffre
Entre la vérité dont il garde le goût
Et les trucs sondagiers qu’on avoue dans un souffle
Il se demande alors ce qu’il y a dessous
Ce que les taux ratios pourcentages recouvrent
Et pour l’entendement quel en sera le coût

 

 

Les chiffres ont avec la vérité un rapport double : tantôt ils la révèlent, tantôt ils la dissimulent. Le premier de ces aspects est celui que l’on retient en général, mais c’est le second qui nous occupe ici. Les chiffres sont trompeurs dans la mesure même où ils semblent être une garantie de précision et d’exactitude mathématiques, alors que l’apparence de sérieux est un moyen de dissimuler plus facilement leur caractère erroné. On se pose trop rarement la question de leurs sources et de leur fabrication. On part du présupposé que les insuffisances ou les faussetés initiales affectant les données de base et leur collecte peuvent être compensées, rectifiées par un traitement scientifique a posteriori. Dans le domaine de l’opinion, des médias d’opinion, des sondages d’opinion, on feint de croire que lorsque dans une enquête on interroge une personne, celle-ci exprime sans ignorance ni mensonge une vérité à laquelle l’enquêteur peut accorder foi. Les marges d’erreur n’intéressent pas grand monde, pas plus que les méthodes de redressement qui consistent en fait, qu’on l’avoue ou non, à manipuler les données dites « brutes ». En France, les « statistiques ethniques » ne sont pas autorisées, mais on entend sans cesse des discours dont les auteurs raisonnent comme s’ils pouvaient dire des choses indéniables à partir de chiffres en principe inexistants. On décompte les immigrés clandestins en faisant comme si « clandestin » ne signifiait pas secret, caché. Lorsque, de manière apparemment vertueuse, les sources sont mentionnées, il arrive qu’elles se réfèrent à d’autres sources dans une chaîne de renvois aboutissant à des chiffres sortis de nulle part.

P.-S. Ce poème accompagné de son texte en prose a été écrit et publié avant que ne soient connus les résultats de l’élection présidentielle américaine du 8 novembre 2016. Ces résultats, comme on le sait, ont fait mentir les sondages et autres prévisions médiatiques.

Dominique Thiébaut Lemaire

Bob Dylan, prix Nobel de littérature 2016

Le prix Nobel de littérature 2016 a été attribué au chanteur-poète américain Bob Dylan, si reconnaissable par sa voix (voix « de nez » comme on dit voix de gorge) qui s’accorde avec les sons de l’harmonica et de la guitare ; et par ses textes et sa musique aux accents à la fois directs et harmonieux, durs et mélancoliques. Ce prix Nobel suscite de vifs commentaires, les uns laudatifs (voir par exemple l’article suivant : pourquoi selon nous, Bob Dylan méritait ce prix), les autres désapprobateurs. Il ne semble pas que l’on mette en doute la qualité de ces chansons, mais plutôt la légitimité de leur classement comme oeuvre littéraire. La question s’est posée depuis longtemps dans la littérature française après les troubadours et les trouvères, au moins depuis l’époque de Guillaume de Machaut et d’Eustache Deschamps au Moyen Age (voir le billet de Libres Feuillets intitulé :Poésie et musique au XIVe siècle, daté du 31 Mars 2016). Victor Hugo a prononcé à ce sujet un jugement trop catégorique pour être juste, recueilli dans Tas de pierres : « Rien ne m’agace comme l’acharnement de mettre de beaux vers en musique. Parce que les musiciens ont un art inachevé, ils ont la rage de vouloir achever la poésie, qui est un art complet. » La poésie s’est largement détachée de la musique vocale et instrumentale, mais pourquoi exclure qu’elle s’en rapproche dans la chanson ? Elle peut tirer profit de cette rapprochement, par exemple en se libérant d’un ésotérisme compliqué (souvent rien n’est plus savant que la simplicité de l’expression), et en s’inspirant de l’art des refrains. Littérature et musique peuvent continuer à s’accorder, non pas de manière continue et systématique, mais chaque fois qu’un musicien et un poète se retrouvent sur la même longueur d’onde, ou chaque fois qu’un poète musicien réussit leur alliance ou leur alliage, ce qui semble bien être le cas de Bob Dylan.

Bob Dylan was announced as the recipient of the Nobel Prize for Literature - but then removed mention of it from his website

Bob Dylan

Plus de deux semaines après l’annonce de son prix, le chanteur s’est enfin exprimé dans un entretien publié le 29 octobre 2016 par le journal britannique The Telegraph. Revenant sur sa surprise lors de cette annonce, il a redit son étonnement : c’est Incroyable, ahurissant, qui peut même rêver de ça ?. Sara Danius, la secrétaire permanente de l’académie suédoise, ayant évoqué à son sujet les poètes de la Grèce antique, tels que Homère et Sapho, dont les textes devaient être souvent accompagnés de musique, il a répondu (« with a certain hesitation », écrit Edna Gundersen, auteur de l’article du Telegraph) : “Je suppose qu’en un sens, certaines de mes chansons comme Blind Willie, The Ballad of Hollis BrownJoey, A Hard Rain, Hurricane et quelques autres peuvent être qualifiées d’homériques”. A la cérémonie de remise des prix Nobel qui aura lieu le 10 décembre à Stockholm, Bob Dylan sera a priori présent “si c’est possible”…

Libres Feuillets

PRESENTATION DU PRIX NOBEL DE LITTERATURE 2016
PAR L’ACADEMIE SUEDOISE

Communiqué de presse
Daté du 13 octobre 2016

Le prix Nobel de littérature pour l’année 2016 est attribué à Bob Dylan « pour avoir créé, dans le cadre de la grande tradition de la chanson américaine, de nouveaux modes d’expression poétique ».

Notice biographique

Bob Dylan est né le 24 mai 1941 à Duluth au Minnesota. Il grandit dans une famille d’origine juive de la classe moyenne dans la ville de Hibbing. À l’adolescence il joue dans différents orchestres tout en approfondissant son intérêt pour la musique, surtout la musique folk américaine et le blues. Le chanteur de folk, Woody Guthrie, est un de ses modèles. Il est aussi influencé par les écrivains de la génération beatnik, un peu plus ancienne, et par les poètes du modernisme littéraire.

Dylan déménage à New York en 1961 où il commence à se produire dans des clubs et des cafés de Greenwich Village. Il rencontre le producteur de disque John Hammond et un contrat est signé. Il débute en 1962 avec l’album Bob Dylan. Au cours des années suivantes, il enregistre une série d’albums qui seront les plus marquants de la musique populaire, parmi eux Bringing It All Back Home et Highway 61 Revisited, tous deux sortis en 1965, ainsi que Blonde On  Blonde en 1966 et ensuite Blood on the Tracks en 1975. Sa production ne se dément pas au cours des décennies suivantes. Les albums Oh Mercy (1989), Time Out Of Mind (1997) et Modern Times (2006) sont de purs chefs d’oeuvre.

Dylan effectue des tournées remarquées en 1965 et 1966. Il est suivi par le réalisateur D.A.Pennebaker, qui documente l’envers de la scène dans ce qui sera le film novateur Dont Look Back en 1967. Dylan a enregistré un grand nombre de disques qui abordent des thèmes comme la condition sociale de l’homme, la religion, la politique et l’amour. Ses textes de chanson sont continuellement tirés en de nouvelles éditions sous le titre de Lyrics. La diversité de ses talents artistiques est remarquable, et s’exprime entre autres à travers la peinture et la rédaction de scénarios. Il a aussi joué dans des films.

En plus de son impressionnante production de disques, Dylan a publié des ouvrages expérimentaux comme Tarantula (1971, traduit en français en 1972) et la collection Writings and Drawings (1973; Écrits et dessins 1975). Il a aussi écrit l’autobiographie Chronicles (2004; Chroniques 2005), qui relate les souvenirs de ses débuts à New York et des bribes d’une vie au cœur de la culture populaire. Depuis la fin des années 1980 Dylan n’a pas cessé d’être en tournée – un projet nommé « The Never-Ending Tour ». Dylan a le statut d’une icône. Son influence sur la vie musicale contemporaine est essentielle et il continue à faire l’objet d’une littérature abondante.

LES ANNEES 1960-1966 DU CHANTEUR-POETE
PAR FREDERIC LEMAIRE

(Cet article a été publié sur ouvroir.info/Le Zinc, numéro 46, sous le titre : Bob Dylan, un récit initiatique)

Artiste aux multiples visages, Dylan a tour à tour été un receleur inspiré des trésors de la musique populaire américaine, un chanteur pamphlétaire proche du mouvement des droits civiques, un poète aux introspections symbolistes… Il a aussi représenté une aubaine pour l’industrie du disque : un « prince » qui a su transformer la folk en or. Pour rendre compte de ces différentes facettes, nous revenons ici sur les premières années de Dylan à New York et les rencontres qui ont marqué son cheminement.

Lorsque Dylan arrive à New York, à 19 ans – en 1960 – il dispose déjà d’une importante culture musicale. Pendant toute sa jeunesse, il a écouté et appris les morceaux de blues, country, folk diffusés dans les radios du Midwest.
Ces émissions représentaient une ouverture précieuse sur d’autres horizons. « Avant que la télé et les médias ne s’emparent de tout, les gens s’informaient à travers les chansons, ils les écoutaient attentivement et ça les renseignait sur ce qui se passait loin de chez eux [1] » explique Dylan dans une interview en 1997.

Dylan arrive à New York – délaissant ses études d’art à Minneapolis – pour rencontrer Woody Guthrie. Folksinger reconnu, engagé dans les luttes sociales, Guthrie est à cette époque une figure du Greenwich Village, le QG du milieu folk contestataire new-yorkais.
Bien que gravement malade, il accueille néanmoins avec intérêt ce drôle de gamin qui vient le visiter à l’hôpital ; davantage frappé par sa voix que par ses textes : « Ce gosse a vraiment de la voix. Je ne sais pas s’il réussira par ses paroles, mais il sait chanter [2] ». Pour l’aider à se former à l’écriture, il lui donne accès à ses archives, ses textes, parfois inédits.

Guthrie l’introduit dans le milieu folk new-yorkais. Dylan est curieux et apprend vite ; il s’y intègre rapidement, y approfondit sa culture musicale. Il rencontre les figures de Greenwich Village, joue dans des bars, accompagne des musiciens. Lors d’un enregistrement, il est repéré par John Hammond, dénicheur de talents pour Columbia.
Il enregistre un premier album qui sortira en 1962, qui se vendra assez mal. L’album est représentatif de son répertoire de ses premières années à New York : il comprend principalement des reprises de vieux standards folk, blues, country, et deux chansons écrites par Dylan. L’écriture de Dylan n’est pas encore au point. Sa conscience politique relève tout au plus d’une sympathie spontanée pour les thématiques contestataires des chansons de Guthrie et d’autres folksingers qu’il admire [3].

Susan Rotolo et le mouvement des droits civiques

En 1961, à l’occasion d’un concert, il fait la rencontre de Susan Rotolo, avec qui il aura une relation jusqu’en 1964. Celle-ci aura une influence considérable sur Dylan. « Suze » est issue d’une famille italienne, et ses parents sont membres du Parti communiste américain. Au moment où elle rencontre Dylan, elle milite à plein temps au sein d’une organisation au cœur des luttes pour les droits civiques : des luttes qui vont imprégner le travail artistique de Dylan.
Ainsi, le récit par Susan d’un brutal crime racial lui inspire The Death of Emmett Till. Le succès de cette chanson l’incite à poursuivre sur la voie des topical songs mêlant le format des chansons folk, ou des blues parlés, avec des évènements marquants de l’actualité sociale – dans la lignée des chansons contestataires de Woody Guthrie. Dylan considérait alors The Death of Emmett Till comme l’un de ses meilleurs textes.

Il explique dans ses mémoires : « combien de nuits je suis resté éveillé, à écrire des chansons et les montrer à Suze en lui demandant : « c’est bien ? » parce que je savais que sa mère était impliquée avec des syndicats, et elle était dans ces histoires de droits civiques bien avant moi. Comme ça je vérifiais mes chansons ». Dans le sillage de l’activisme de Suze Rotolo, Dylan fait ses armes de chanteur contestataire. Une image renforcée par sa participation à des évènements militants majeurs – encore une fois grâce à Rotolo – comme la marche sur Washington en 1963. Il y chanta notamment Only a pawn in their game, qui traite de l’assassinat du militant pour les droits civiques Madger Evers.

Susan Rotolo n’est pas seulement une militante active, elle a par ailleurs une importante culture littéraire et artistique. Elle introduit Dylan aux œuvres de Brecht, Artaud, Verlaine, Rimbaud, ainsi qu’à d’autres auteurs plus contemporains, à la peinture, ou au cinéma de la nouvelle Vague [4]… Dylan se nourrit de toutes ces sources d’inspiration. Il reconnaîtra son influence décisive sur son style d’écriture. Susan Rotolo parlera quant à elle d’une influence réciproque : « Les gens disent que j’ai eu de l’influence sur lui. Mais nous nous influencions mutuellement. Nous filtrions réciproquement nos intérêts propres : lui la musique, moi, mes livres [5]. »

Pour Susan Rotolo, Dylan correspond moins au mythe du créateur inspiré et solitaire, qu’à l’image d’un « passeur » – un passeur hors du commun : « Il avait cette capacité incroyable à s’intéresser et à s’imprégner de tout – quelque chose de l’ordre du génie. Une capacité à saisir l’air du temps. Le synthétiser. Le rendre en paroles, en musique [6] ».

Al Grossman, le « spin doctor »

Après avoir signé ses deux premiers albums chez Columbia, Dylan choisit de prendre Al Grossman pour manager. Celui-ci le convainc de rompre avec John Hammond et de signer chez Warner. Al Grossman est le genre de manager à la réputation sulfureuse, dans la lignée du Colonel Tom Parker – le manager d’Elvis [7]. Sorte de « spin doctor », très intuitif en termes de relations publiques, Grossman est un homme intelligent, dévoué au succès commercial de ses clients… et avide de royalties.

Au moment où Dylan signe avec Grossman, en juin 1962, le manager est à la fois très impliqué dans le milieu de la folk (il est le co-fondateur du Newport Folk Festival et le manager de nombreux musiciens), reconnu pour son travail de manager mais décrié pour ses méthodes parfois brutales et son obsession du succès commercial.

Grossman se vantait de défendre ses clients avec force et de leur rapporter plus de revenus que « les gentils managers amateurs de Greenwich Village [8] ». De telles aspirations ne faisaient évidemment pas l’unanimité parmi les activistes du Folk revival, l’engagement politique et les stratégies commerciales ne faisant pas vraiment bon ménage. Mais le manager était aussi réputé pour défendre… ses propres intérêts, comme le montre cette anecdote : peu après avoir signé avec Dylan, Grossman négocia le transfert de ses droits de publication de Duchess Music à Witmark Music (filiale de la Warner), avec qui Grossman avait négocié en secret 50 % des droits pour les artistes qu’il parvenait à faire signer avec la maison d’édition.

S’il s’intéresse au mouvement folk et à ses protest songs, c’est avant tout pour le potentiel commercial qu’il y pressentait : « Le public américain est comme la belle au bois dormant, qui attend le baiser du prince de la Folk [9] » expliquait Grossman au New York Times, lors de la première édition du Newport Folk Festival. Son prince, il va le trouver en la personne de Bob Dylan ; le succès de « Blowing in the wind » va l’en persuader. Cette chanson – que Dylan avoue peu estimer par ailleurs – connaît d’abord le succès dans le milieu folk contestataire [10].

Grossman contribue à en faire un « hit » commercial : flairant la chanson à succès, il en suscite d’innombrables reprises [11], commandées aux artistes du catalogue de la Warner – qui dispose désormais, grâce à Grossman, des droits sur la chanson. Parmi le nombre incalculable de singles de la chanson, celui de Peter, Paul and Mary (un groupe par ailleurs constitué de toute pièce par Al Grossman) connaîtra un succès mondial. Un succès qui contribuera à construire l’image de Dylan comme icône du chansonnier folk contestataire dans le grand public. Un statut que tout bon manager sait monnayer en pièces sonnantes et trébuchantes…

Grossman a ses entrées dans la scène folk, il fait jouer aux bons endroits, aux bons moments pour lui garantir une renommée grandissante dans le milieu de la folk et au-delà. Dylan est ainsi invité à se produire au Newport Folk Festival d’août 1963, trois mois après la sortie de son album Freeweelhin’ Bob Dylan et alors que les ventes du single de « Blowin’ in the wind » sont au plus haut. Il apparaît deux fois sur scène avec Joan Baez, elle-même au sommet de sa gloire. Le succès de « Blowing in the wind » et sa prestation complice avec « la reine du folk » contribue à faire exploser les ventes du Freeweelhin’ Bob Dylan.

Les portes du succès s’ouvrent grand devant Dylan. Dans le même temps, sa relation avec Susan Rotolo se détériore peu à peu. En 1964, ils se séparent finalement, et cette rupture correspond à l’évolution d’un processus, dans la carrière de Dylan.

« Which side are you on ? »

Grossman joue un rôle important dans la « mue » du jeune chanteur, qui s’éloigne du milieu et de la musique folk et rompt avec les chansons contestataires. Lors de la sortie de son album Another Side en 1964, Dylan expliquait déjà : « Il n’y aura pas de chanson protestataire dans cet album. Ces chansons, je les avais faites parce que je ne voyais personne faire ce genre de choses. Maintenant beaucoup de gens font des chansons de protestation, pointant du doigt ce qui ne va pas. Je ne veux plus écrire pour les gens, être un porte-parole. […] Je veux que mes textes viennent de l’intérieur de moi-même [12]. »

Finies, les frusques de hillbilly, Dylan s’habille comme un dandy sur le conseil de son manager. Grossman incite Dylan à quitter définitivement son producteur John Hammond, avec qui il ne s’entend pas, pour Tom Wilson qui ne se distinguait pourtant pas particulièrement par son goût pour la folk : « Moi qui avais enregistré Coltrane, Sun Ra… je pensais que la folk, c’était pour les imbéciles. Bob Dylan jouait comme ces imbéciles, mais quand j’écoutais les paroles, j’étais époustouflé [13] » On suggère à Dylan des musiciens pour l’accompagner, batterie, basse, guitare électrique (Al Kooper, Mike Bloomfield notamment), et permettre une évolution de son style musical.

Dans la seconde partie de sa carrière, celle de la « trilogie électrique », Dylan puisera son inspiration dans son vécu, ses expériences personnelles. La « rupture » d’avec la folk est mise en scène en 1965 lors du festival de Newport, lorsque Dylan joue avec sa nouvelle formation ses nouveaux morceaux « électriques » devant le public acquis à la folk : il se fera copieusement huer par le public. Like a rolling stone symbolise ce tournant qui est ressenti par une partie du milieu folk comme une trahison.

Pour Dylan, c’est aussi une déchirure, dont il témoigne dans Desolation row, lorsqu’il évoque la réaction du public d’une partie du public qui l’accuse de traîtrise : « And everybody’s shouting : which side are you on ? » Cette controverse le suivra lors de sa tournée européenne en 1965.

En 1965 et 1966, Dylan va multiplier les tournées. Entre drogues, concerts, sollicitations des journalistes, des fans, le rythme est effréné, inhumain. Les dates s’enchaînent. Les amphétamines aident à tenir. Grossman s’assure que son client ne manque de rien… Au cours des concerts, Dylan se fait souvent huer lors de ses sets « électriques ». Fin 1965, il est épuisé après sa tournée européenne. Il finira par mettre en scène son évasion de la prison dorée du succès : en 1966, il prétexte un accident de moto pour se mettre en retrait.

Cet accident (qu’il ait vraiment eu lieu ou non) revêt une portée symbolique ; il marque la « mort » de Bob Dylan version Al Grossman. Peu de temps après l’accident, Dylan rompt son contrat avec son manager. Revenant sur la rupture avec son premier manager, Dylan explique : « Truth was that I wanted to get out of the rat race [14] » (« en vérité j’en avais assez d’être comme un hamster qui court dans une cage »). C’est, pour Dylan, le commencement d’une nouvelle étape de sa carrière, désormais comme « franc-tireur » de l’industrie du disque.

Notes

[1http://www.lesinrocks.com/actualite…

[2] Anthony Scaduto, Bob Dylan, Helter Skelter Publishing, 1er juin 2001, 5e éd. (1re éd. 1972), 350p, p. 97

[3http://www.rollingstone.com/music/n…

[4http://www.guardian.co.uk/music/201…

[5] Woliver, Hoot ! A 25-Year History of the Greenwich Village Music Scene, pp. 75–76.

[6] Woliver, Hoot ! A 25-Year History of the Greenwich Village Music Scene, pp. 75–76.

[7] La comparaison vient de Dylan : http://www.lesinrocks.com/actualite…

[8] Propos rapportés dans : Gray, Michael (2006), The Bob Dylan Encyclopedia, Continuum International, ISBN 0-8264-6933-7

[9] « The American public is like Sleeping Beauty, waiting to be kissed awake by the prince of Folk music. » Shelton, No Direction Home, p.88

[10] Avec, notamment, sa parution en avril 1962 dans Broadside Magazine

[11] Parmi les reprises de Blowing in the wind dans les 60’s, on compte celles de The Hollies, Chet Atkins, Odetta, Dolly Parton, Judy Collins, The Kingston Trio, Marianne Faithfull, Jackie DeShannon, The Seekers, Sam Cooke, Etta James, Duke Ellington, Neil Young, the Doodletown Pipers, Marlene Dietrich, Bobby Darin, Bruce Springsteen, Elvis Presley, Sielun Veljet, Stevie Wonder, John Fogerty, Joan Baez…

[12] The Crackin’, Shakin’ Breakin’ Sounds, Nat Hentoff, 24/10/1964. (Jonathan Cott, Bob Dylan : The Essential Interview, p. 16)

[13] Propos rapportés dans : Heylin, Clinton (2000), Bob Dylan : Behind the Shades Revisited, Perennial Currents, ISBN 0-06-052569-X, retrieved 2011-01-08

[14http://exploremusic.com/show/july-2…

 

Billet : la Commission européenne et la ploutocratie

 

La Commission qui réside à Bruxelles
Remplit sa tâche avec un vrai succès
Pour le profit des lobbys lucratifs
Les gens pour elle ont peu de sympathie
« Ploutocratie » résume son portrait
Le capital est sa grande patrie

Son président a trouvé très facile
De pantoufler sans crainte ni souci
Pas de scrupule en partant qui l’étouffe
Ni même gêne avec légère toux
Mais un dédain des effets désastreux
Le capital est sa grande patrie

Le bien public devient ainsi vassal
Du fric régnant sur le peuple forçat
Dans les fauteuils s’installent des tartuffes
L’hypocrisie est leur seule vertu
La Commission n’est d’aucune contrée
Le capital est sa grande patrie

Son nouveau chef suivra les mêmes traces
Auparavant premier ministre ultra
D’un faux Etat dont la finance triche
Le capital est sa grande patrie

 

Le pantouflage de José Manuel Barroso passe mal. Ancien maoïste ayant rejoint la droite libérale, ancien premier ministre portugais, il a été président (2004-2014) d’une Commission européenne dont les thèmes de prédilection sont la libre circulation et la libre concurrence. Avant sa présidence, il s’était fait connaître pour avoir organisé avec George Bush et Tony Blair le sommet des Açores à la veille de l’invasion de l’Irak.  Il met à présent son carnet d’adresses au service de la banque américaine Goldman Sachs qui a contribué par ses pratiques à la crise économique mondiale de 2008 et au naufrage de la Grèce. La nouvelle recrue sera chargée de gérer depuis Londres les conséquences du Brexit : éventuellement contre Bruxelles ? Une pétition de protestation signée par 150 000 internautes a été remise au successeur de Barroso, Jean-Claude Juncker. Elle a été initiée par des fonctionnaires de la Commission (article du journal Le Monde daté des 16-17 octobre 2016). Ce fait rend invraisemblable le titre cet article, titre qui reproche à M. Barroso d’avoir laissé la technostructure lui imposer ses vues. Drôle de monde où les fonctionnaires se retourneraient donc contre qui est censé leur avoir laissé la bride sur le cou ! Notons l’étrange discrétion de cet article au sujet de Jean-Claude Juncker, qui a fait pire que son prédécesseur : resté des années durant à la tête du Luxembourg dont il a fortement renforcé le caractère de paradis fiscal, il a nui ainsi à tous les efforts de moralisation financière en Europe. Parlons aussi des anciens commissaires de l’ère Barroso, Viviane Reding, par exemple, ancienne commissaire à la justice, aux droits fondamentaux et à la citoyenneté, de 2009 à 2014. Si prompte naguère à donner à la France des leçons de morale politique (en matière d’immigration), elle s’est recasée dans plusieurs conseils d’administration privés en se montrant au moins aussi « pantouflarde » que son ancien patron.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : troisième anniversaire

Avec un pistolet qui crache inoffensif
De l’eau pour arroser des feuillaisons roussies
L’enfant donnant à boire aux plantes qui ont soif
désaltère les fleurs aux pétales de soie

Buzz L’Eclair est sorti de son aéronef
Pour fêter les trois ans de Sacha garçonnet
Autre cadeau reçu la tenue de triomphe
Que revêt Spiderman volant mieux qu’un avion

Mais le plus beau présent qui s’offre à l’esprit neuf
de Sacha c’est la vie qu’il découvre sans pause
Toujours en mouvement sans vouloir de repos

Côté jardin ou plage ou côté roches creuses
Piscines pour crevette et pour crabes nombreux
Son émerveillement me suggère ces strophes

 

A trois ans, on parle de mieux en mieux. On suit la logique de la langue, en disant « je vas » comme « tu vas », ou encore « ma épée », comme le voudrait normalement le féminin, au lieu de « mon épée » comme disent les adultes. Au bord de la mer, on craint les bernard-l’hermite, modèles réduits qui courent sur le sable avec une coquille d’emprunt sur le dos, abri sous lequel on voit s’agiter les pinces ; on compare les trous d’eau dans les rochers à des piscines pour les crustacés, et on constate que les crevettes y sont beaucoup plus petites que celles que l’on vend « au magasin ». Au jardin, on remplit avec du gravier le camion-benne en plastique, et quand Mamyvonne, l’instant d’après, parle de gravillon, on prétend corriger le mot qu’elle emploie, avant de comprendre, tout étonné, que deux mots différents peuvent dire à peu près la même chose. On aime depuis longtemps les dessins animés (qu’on appelait naguère des « només »), en particulier celui où les voitures vous regardent avec de grands yeux. On aime aussi les super-héros qui combattent les méchants dans les airs. Mais dans le vrai ciel le mouvement et le vacarme d’un hélicoptère qui passe le long de la côte ne sont pas moins intéressants.

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le massacre du 14 juillet à Nice

Ils n’avaient pas prévu disent-ils qu’une foule
Puisse être percutée par un lourd camion fou
Conduit dans un accès de haine triomphale
Par un furieux qu’on croit suppôt du califat
Nos serviteurs d’Etat sont pris au dépourvu
Prédisant un coup dur ils ne l’ont pas prévu

La foule était venue pour le feu d’artifice
Elle avait envahi sans que nul se méfie
L’avenue promenade et s’offrait en confiance
Au danger devenu tout à coup terrifiant
Nos serviteurs d’Etat sont pris au dépourvu
Prédisant un coup dur ils ne l’ont pas prévu

Il fallait avant tout ne pas gâcher la fête
Ne pas dramatiser le risque d’un méfait
Par trop de précautions telle a été la faute
Qui pèsera sur ceux qui ont raisonné faux
Nos serviteurs d’Etat sont pris au dépourvu
Prédisant un coup dur ils ne l’ont pas prévu

Ils ont beau répéter paroles subterfuges
Qu’on ne pouvait mieux faire et qu’ils en sont confus
Sauront-ils apaiser l’inquiétude profonde
L’insouciance est en berne et l’on atteint le fond
Nos serviteurs d’Etat sont pris au dépourvu
Prédisant un coup dur ils ne l’ont pas prévu

 

 

Ce nouveau massacre suscite cette fois de la colère non seulement contre son ou ses auteurs, mais aussi contre la légèreté des pouvoirs publics. Dans un climat de danger durable reconnu par le gouvernement lui-même, au moment où se déployait et en mettait plein la vue, dans l’esthétisme et l’excès complaisants, un feu d’artifice parisien mobilisant des forces de sécurité importantes, celui de Nice était à peine protégé, par des effectifs très insuffisants, équipés de quelques armes de poing, et par des barrages routiers déficients. Sur la « Promenade des Anglais », ces barrages ont offert un boulevard à un camion de 19 tonnes accélérant sans obstacle pour foncer dans la foule et faire 84 morts et 202 blessés. Ce « modus operandi », expression que répètent désormais à l’envi les journalistes, est bien connu depuis longtemps, et il est expressément préconisé par la propagande des tueurs, ce qui n’a pas empêché le discours médiatique de nous seriner que nous serions confrontés à des méthodes terroristes inédites. Pour revenir à Nice, le ministre de l’intérieur nous a expliqué que le camion, conduit par un Tunisien présumé islamiste, a pris de court les policiers en passant tout simplement par le trottoir pour contourner le barrage. Comme s’il s’agissait d’une excuse, alors qu’il s’agit objectivement d’une critique majeure mettant en évidence l’insuffisance du dispositif de protection.

Dans le même sens que ce qui est dit ci-dessus, voir sur internet l’enquête du journal Libération intitulée : « Sécurité à Nice. 370 mètres de questions », et « Attentat de Nice: la réponse de Libération à Bernard Cazeneuve », enquête publiée les 20 et 21 juillet 2016, postérieurement au présent article.
Quant au nombre des victimes décédées, il est passé de 84 à 86 en août.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : Brexit

Amarrage largué par un référendum
Les Anglais ont voté mais non comme un seul homme
Contre le continent son kaléidoscope
Scruté dans leur lunette ou même au télescope
En reprenant conscience à l’heure du réveil
Ils se sont écriés sans connaître Corneille
« Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
« Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau »

Marchands et financiers boursiers de Londinium
(C’est ainsi qu’on nommait Londres du temps de Rome)
Et l’Ecosse comme eux dans un désir d’Europe
Voudraient garder le lien mais le reste a dit stop
Le reste a dit courage il faut avoir des couilles
Quitter la compagnie des mangeurs de grenouilles
Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau

Après avoir cherché le profit maximum
Dans l’union de pays valant mieux que leur somme
Ils quittent cet ensemble où sans cesse on écope
Que des Germains bornés dirigent vers un flop
Et dont on ne sait plus qui tient le gouvernail
Ils se sont exclamés mieux vaut que l’on s’en aille
Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau

 

 

Le 23 juin 2016 les Britanniques ont voté par référendum pour la sortie du Royaume-Uni hors de l’Union européenne (à une majorité de 51,9 %, face à une forte minorité londonienne et écossaise), une sécession appelée Brexit, contraction des mots « Britain » et « exit », de même qu’il a été question précédemment d’un « Grexit » pour la Grèce. En ce qui concerne l’analyse des votes par tranches d’âge, les chiffres ne sont pas fiables (voir à ce sujet l’article du journal Le Monde daté des 24-28 juin). L’opposition à l’intégration européenne a été accentuée par la crise économique y compris celle de l’euro, puis par la crise des migrants cherchant refuge en Europe. Le débat a porté sur la question de savoir dans quelle situation le Royaume-Uni aurait le plus à gagner : à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Union européenne ? Les Anglais ont eu, une fois de plus, un double comportement, caractérisé à la fois par une volonté d’indépendance courageuse, et par une tendance au marchandage de boutiquiers, « illustrée » en son temps par Margaret Thatcher. Après leur acte de courage du 23 juin 2016 – intelligent ou non, l’avenir le dira -, la tendance au marchandage s’est aussitôt manifestée : d’une part, ils ont signifié à l’Europe continentale, très pressée de clarifier la situation, leur intention de prendre tout leur temps pour la mise en œuvre d’un Brexit avantageux ; d’autre part ils ont laissé entendre qu’après leur période d’appartenance à l’Union européenne, où ils avaient le pied droit dedans et le pied gauche dehors, ils pourraient peut-être se limiter à changer de pied. On ne sait donc pas encore si la conclusion définitive de cette affaire (tragédie ou tragicomédie ?) sera celle de ces vers de Corneille cités par Littré dans son dictionnaire : « Sur les noires couleurs d’un si triste tableau, / Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau » (Rodogune, II, 3).

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : l’amour du livre et des bibliothèques

Ami tu vois l’égarement d’un monde
Poussé toujours par de nouveaux démons
L’amour du livre et des bibliothèques
Sage ferveur n’est plus ce qu’il était

Dans le regret que la numismatique
N’éveille plus passion ni sympathie
Ami tu vois l’égarement d’un monde
Poussé toujours par de nouveaux démons

Cédant la place aux joueurs de pétanque
Les érudits n’ont-ils pas fait leur temps
Les fins lettrés ne sont plus à la mode
Tout est régi par l’offre et la demande
Ami tu vois l’égarement du monde

 

 

Un ami que nous connaissons depuis la khâgne de Strasbourg, longtemps professeur à l’université de Bordeaux, nous a envoyé récemment des nouvelles de lui-même et de ses activités. « La Société des bibliophiles de Guyenne, écrit-il, éditrice de la Revue française d’histoire du livre, est descendue en 150 ans de 400 à 43 adhérents, dont 14 présents. L’Estampe d’Aquitaine vient de tenir son assemblée générale avec deux présents. Le cours d’initiation à la numismatique que j’ai organisé avait un seul auditeur, une prof d’histoire retraitée. Le cercle numismatique Bertrand Andrieu est passé de 24 à 4 membres. L’adjoint aux affaires culturelles… a proposé à la société linnéenne qui remonte au XVIIIe siècle de jeter sa bibliothèque à la benne pour faire place à une bibliothèque enfantine… Où va le monde ? »

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : le remplacement de l’humain par l’automate

La machine à billets de l’agence bancaire
Avale votre carte et vous crache un ticket
« Carte non retirée » prise en otage car
Vous avez trop tardé début d’un long tracas

Vous allez vivre alors l’émotion que procure
Un douloureux effort impatiemment vécu
Pour qu’on vous restitue après plainte et recours
La somme débitée qui semble un mauvais coup

L’automate dit-on jamais ne réalise
Aucun décaissement machine scrupuleuse
Quand le client n’a pas repris sa carte bleue

Pourtant vous constatez malgré tout qu’il vous lèse
Et qu’il paraît faillible au point même qu’il ose
Comme un vulgaire humain tricherie et culot

 

 

Les automates combinant informatique et mécanique ont largement supplanté l’humain dans la vie quotidienne, pour la délivrance des titres de transport (train, métro, tram…), pour le passage aux péages d’autoroute, pour la distribution des billets de banque assurée par les DAB (distributeurs automatiques de billets), etc. Ils effectuent désormais la tâche de divers préposés, poinçonneurs, guichetiers, et même contrôleurs, mais la substitution n’est pas totale, car une partie du travail a été reportée sur le client ou l’usager prié de contribuer activement aux opérations par lesquelles son compte bancaire est débité. Le caractère automatique de la machine fait croire à tort à son infaillibilité, ce qui ne facilite pas la résolution des conflits en cas de réclamation, car les entreprises prestataires de service ont tendance à croire d’emblée que c’est le client humain qui se trompe et qui a tort. Il faudrait parler aussi de la fraude et des fraudeurs face auxquels l’automate est assez démuni, mais les entreprises s’en soucient modérément dans la mesure où elles ont la possibilité d’en répercuter le coût sur le client captif en majorant le prix de la prestation.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : chiens sur la plage

Trop basse est la marée pour que les vagues rincent
Les déchets déposés par les arrière-trains
La mer au bord du sable a dessiné des fronces
Mais n’a pu nettoyer les crottes les étrons

Bien que la préfecture interdise l’errance
Et autres jeux canins sur la plage et l’estran
Passant avec toutou le maître ou la maîtresse
Regardent le panneau d’un œil plus que distrait

Ils sont en infraction mais n’ont pas l’air contrit
Dans l’espace désert en gris sur cette rive
Où l’animal déploie son énergie motrice

Lorsque le lendemain le soleil renaîtra
Faisant place aux humains les chiens que l’on entrave
Essaieront de laisser de nouveau quelques traces

 

Le règlement sanitaire du Finistère interdit les chiens sur les plages. Enhardis par l’absence de gendarme, ceux (ou celles) de leurs propriétaires qui ne veulent pas respecter cette règle, comme s’ils confondaient leur liberté avec celle de leur animal, sont prêts à utiliser n’importe quel argument, par exemple : s’ils sont tenus en laisse, les chiens sont autorisés (ce qui est faux) ; mon chien sait se retenir de faire ses besoins ; je ramasse les déjections (mais le chien s’aventure trop loin devant le maître pour que celui-ci puisse repérer l’endroit d’une excrétion) ; je suis marin-pêcheur, et je sais que l’océan absorbe bien d’autres saletés, alors je me fous des merdes sur la plage ; ou encore : je fais ce que je veux, je suis chez moi ici… En réplique à ce dernier argument, des promeneurs ont répondu, au bord de la plage, non loin d’un panneau d’interdiction, qu’ils étaient bretons eux aussi, et que « même les Bretons savent lire »… Soyons juste, la question des excréments canins ne se pose pas seulement sur les côtes bretonnes, on en sait quelque chose un peu partout en France et ailleurs, par exemple dans les rues des villes. Mais le problème des plages, c’est que les humains qui les fréquentent ont l’habitude de s’y allonger quand il fait beau, au risque de côtoyer une crotte de trop près. Heureusement, la marée nettoie, du moins sur les côtes où elle existe, mais l’eau elle-même ne s’en trouve pas plus propre. Il faudrait aussi parler des mégots jetés en tous lieux, que ce soit sur le sable des côtes ou sur le bitume des trottoirs.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : La simplification de l’ortografe

Ceux qui veulent en France amender l’orthographe
Changer p-h en f dans ce réexamen
Vont-ils nous unifier des graphies qui diffèrent
Et fondre couleur fard avec lumière phare
Il leur faudrait pour guide un nouveau saint Christophe
Evitant que leur nom finisse en épitaphe
Sur le bord du chemin

Face à eux bec et ongle et par la dent la griffe
Ceux qui veulent garder l’héritage commun
Des mots venus de loin refusent de défaire
Ce qu’a produit le temps peu à peu sans fanfare
Tant de signes créés depuis l’alpha l’aleph
Presque un capharnaüm depuis les hiéroglyphes
Et les Gréco-romains

Les vieux signes doit-on les remiser au greffe
De l’Histoire sur pierre argile parchemins
Papyrus que le Nil nous a jadis offerts
L’i grec s’est estompé sans que nul ne s’effare
En Italie Espagne où l’on est filosofe
Mais chez nous l’orthographe est travail de Sisyphe
Qui semble surhumain

 

D’après Le Figaro du 4 février 2016 : « Vingt-six ans après sa validation par l’Académie française, l’orthographe rectifiée rentre dans les manuels scolaires de la rentrée 2016-2017, à la faveur de la réforme des programmes scolaires… Parmi les principaux points, cette simplification des règles ne rend plus obligatoire l’accent circonflexe sur le « u » et le « i ». «Coût » deviendra « cout », « paraître » « paraitre ». En revanche… le participe passé de devoir restera « dû ». De même, l’adjectif « mûr » restera inchangé pour ne pas le confondre avec « mur ». « Oignon » et « nénuphar »… s’écrivent « ognon » et «nénufar». On pourra désormais écrire « picnic », supprimer le trait d’union des mots composés de « contre », « entre », « extra »… «Evénement» pourra désormais s’écrire avec un accent grave sur son deuxième « e », « réglementaire » change aussi d’accent… Depuis 1990, les deux orthographes – la traditionnelle et la rectifiée – sont tolérées… Mais la réforme qui ne marche pas si mal chez nos voisins suisses et belges n’est mentionnée dans les textes officiels de l’Education nationale qu’en 2008… Pour Danièle Manesse, professeure en sciences du langage à la Sorbonne, auteure de « L’orthographe, à qui la faute ? », la réforme… nécessite paradoxalement « un nouvel effort d’apprentissage… sur des points marginaux… Le vrai problème, ce sont les doubles consonnes et les lettres issues du grec, comme le th», explique-t-elle. »

Billet : la nationalité

La nationalité pour le mieux ou le pire
Dans ce monde multiple émaillé de nations
Nul ne peut s’en passer beaucoup s’en exaspèrent
Et voudraient vainement son élimination

Certains sont satisfaits d’avoir deux passeports
Comme une garantie de pérégrination
Dans le pays d’accueil ils sont parfois campeurs
Installés dans l’instable avec obstination

La patrie d’origine et ses lointains villages
Qu’ils connaissent trop peu mais dont ils font l’éloge
Se parent de couleurs en imagination

Ils désirent garder leur double privilège
Et risquent d’oublier dans un confus mélange
Vers où penchent leur vie et leur inclination

 

Selon l’article 15-1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies : « Tout individu a droit à une nationalité ». Certains Etats, comme Israël et le Maroc, pratiquent une allégeance nationale perpétuelle, qui empêche leurs ressortissants de renoncer à leur nationalité. Aujourd’hui, les cas de plurinationalité se multiplient. Un binational détient deux passeports, ce qui permet notamment le vote dans les deux pays et facilite le passage des frontières. Certains Etats, comme la Chine et le Japon, interdisent cette situation. D’autres, comme la France, l’acceptent, et leur nombre augmente. Mais la portée de cette acceptation est limitée : ainsi, un citoyen français ne peut pas se prévaloir, vis-à-vis de la France, des avantages éventuels de son autre nationalité, et la protection diplomatique de la France ne peut s’exercer dans l’autre Etat dont dépend le binational. La convention du Conseil de l’Europe signée à Strasbourg en 1963 considérait « que le cumul de nationalités est une source de difficultés » et se présentait comme une action commune en vue de le limiter. L’un des principaux problèmes à l’époque était celui des doubles obligations militaires. En vertu de ce traité, l’acquisition d’une nationalité d’un des Etats par un citoyen d’un autre Etat devait conduire à l’abandon automatique de la nationalité d’origine. Mais en 2007 un accord a permis de dénoncer les dispositions en question. C’est ce qu’ont fait la Belgique, le Danemark, la France, l’Italie, l’Espagne, la Suède… L’Allemagne a dénoncé l’ensemble de la convention.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : l’accord de Paris sur le climat

Pour conclure un accord à cent quatre-vingt-quinze
Entre tous les pays de la planète terre
Et sauver l’avenir en sauvant le climat
Dans la crainte et l’espoir avant qu’il soit trop tard
Il a fallu trouver c’est plus qu’un exercice
Le dénominateur d’un langage commun

Pour que l’humanité ne soit pas kamikaze
En se laissant brûler dans la température
Produite par ses gaz et son hyperthermie
Il y faudra l’effort d’autres négociateurs
Capables pour longtemps d’un stable consensus
Dont les mots ne soient pas un écran de fumée

Je ne le nierai pas c’est une juste cause
De vouloir préserver la neige et ses atours
La glace blanche ou bleue du pôle et des sommets
Dont la liquéfaction pourrait nous engloutir
Mais tout serait je crois pire dans l’autre sens
Au cas où surviendrait un refroidissement

 

Dans le cadre des « conférences des parties », les COP, réunissant chaque année les pays qui ont adhéré à la Convention des Nations Unies sur les changements climatiques (adoptée au sommet de Rio en 1992), la COP 21 a réuni 195 Etats au Bourget près de Paris à la fin de 2015. Elle a abouti le 12 décembre, après douze jours de négociations, à un accord pour contenir « l’élévation de la température moyenne de la planète nettement au-dessous de 2 ° C par rapport aux niveaux préindustriels » et poursuivre l’action menée « pour limiter l’élévation des températures à 1,5 ° C ». Cet accord doit entrer en vigueur en 2020.
Le texte réaffirme que les pays développés doivent réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, et fournir une aide financière croissante aux pays en développement pour modérer les leurs. On sait toutefois que l’essentiel de l’augmentation des émissions est dû désormais à l’essor des grands pays émergents.
On vante le caractère universel de cette négociation internationale sur le climat. Mais les sceptiques, constatant qu’à l’évidence les intérêts des divers pays ne vont pas tous dans le même sens, disent que les négociateurs ont voulu sauver l’accord plus que le climat. On vante le caractère ambitieux de l’objectif, limitant à nettement moins de 2 % la hausse de la température moyenne de la planète. Mais l’ambition est d’autant plus grande que les obligations contraignant les Etats sont plus faibles.

Dominique Thiébaut Lemaire

Le dernier concert, hommage à Uña Ramos. Texte d’Elisabeth Rochlin.

Cet hommage relate les derniers actes d’une vie, mais le concert final appartient autant au rêve qu’à la réalité.   

« Ce qui m’a inspiré, disais-tu à propos de La Voz del viento, c’était la voix du vent entre les montagnes. J’aimais jouer face à elles, et qu’elles me renvoient mon écho. Le vent, partout, le Zonda, le Mistral, l’Harmattan. »

Après un concert, devant une salle de trente personnes, ou cinq cents, ou deux mille, après avoir tout donné, après la dernière salve d’applaudissements, quand venait l’heure d’avoir faim et soif, et sommeil, tu fronçais le sourcil, ton regard s’embrumait : « Dans Cometa de Luz, le charango a pris du retard…Omar, tu as raté ton entrée dans Vidala del Solitario. Heureusement que tu t’es rattrapé avec le Da capo. »

À l’écoute de la prise de son d’un enregistrement live correspondait souvent le comble de ton insatisfaction : « C’est quoi ce travail dans La Catedral ? Il a fait quoi, l’ingénieur, avec la douze cordes ? Elle est tellement compressée qu’on n’entend plus que la flûte ! »

À Paris, à Tokyo, à Berlin, ailleurs, tu ne manquais jamais d’ajouter : « Le public était content, non ? C’était plein ! »

Et enfin venait la dernière remarque : « Le jour où je donnerai un grand concert avec orchestre dans mon pays, je suis sûr que ce sera parfait. Je n’ai plus rien d’autre à désirer. » Au fil des ans cette remarque s’est transformée : « Quand se décideront-ils à m’organiser une tournée dans mon pays ? S’ils ne font rien, ils ne m’y verront plus. Attendent-ils que je sois mort ? » Elle changea encore les derniers temps : « Je sais bien : après ma mort ils me feront toutes sortes d’hommages, et jamais je n’aurai joué là-bas de mon vivant. »

À présent tes cendres, arrivées à travers le ciel, sont en train de quitter la Cathédrale de Nuestra Señora de la Candelaria ; ils sont tous là, plus de deux cents musiciens. Accompagnés par leurs instruments, quenas, antaras, mohoceños, quenachos, erkes, ils suivent l’urne du joueur de flûte, tous les Jujeños, et tant d’autres qui ont conflué ce matin vers la Quebrada de Humahuaca. La procession, torrent qui remonterait vers sa source, suit l’avenue qui bientôt portera ton nom, commence à gravir le sentier qui mène à la montagne sacrée de la Peña Blanca. « Nous étions tous tes enfants ! » crie une voix. « Tu vas retrouver Tata Wayra, le vent », s’exclame une autre.

Les kilomètres se succèdent, le cortège s’étire, les musiques s’enchaînent. Parvenus au terme du chemin, dans l’air raréfié, certains sont hors d’haleine. C’est l’éclat de la fin d’été du Capricorne, la montagne irradie de lueurs violettes. Le flot humain s’immobilise, les têtes brunes s’alignent en surplomb face à l’à-pic. L’urne scellée est déposée sur une pierre. Un bref coup de marteau, elle se fend et libère les cendres. Tous font silence.

C’est l’instant que le vent choisit  pour se lever ; il s’engouffre entre deux sommets, une rafale s’abat, emporte en tourbillon les cendres. La montagne gémit, l’écho se plaint, le vent siffle et tournoie, joue à danser avec toi, t’emmène tout en haut, avant de s’apaiser, te laisser doucement redescendre et t’éparpiller  sur les flancs de la Peña Blanca, tandis que vous exhalez un dernier soupir, une dernière note, ensemble.

Elisabeth Rochlin

Billet : massacre à Paris

Les sauveteurs ont vu l’ampleur de ce massacre
En entrant dans la salle ils ont vu le carnage
Des téléphones vains s’obstinaient dans le vide
Les proches des tués se faisaient un sang d’encre
Et connaîtraient bientôt l’horrible nécrologe
D’une foule sans vie

La tuerie a promu de minables médiocres
Au rang de criminels que tant de haine ronge
Pensant être sauvés par le meurtre ils s’évadent
Ainsi de leur bassesse et d’un sort qu’ils exècrent
En faux martyrs bravant l’agressé qui se venge
Qui réplique à Dieu va

Ils croient leur adversaire adorateur du lucre
A tort ils ont l’idée qu’il est faible et transige
Que pour lui tous les biens sur les marchés se vendent
Qu’il préfère convaincre incapable de vaincre
Ils sont dans l’illusion que la mort les protège
Mais ce n’est que du vent

 

Le vendredi 13 novembre 2015 ont éclaté des fusillades et explosions-suicides qui ont visé le stade de France à Saint-Denis, ainsi que plusieurs lieux dans les 10e et 11e arrondissements de Paris : au croisement des rues Bichat et Alibert, le bistrot Le Carillon et le restaurant Le Petit Cambodge ; rue de la Fontaine-au-Roi, la brasserie Café Bonne Bière ; rue de Charonne, le bar La Belle Equipe ; boulevard Voltaire, le bar Comptoir Voltaire, et le Bataclan, salle de spectacle de 1500 places. Le 18 novembre, lors d’un assaut de la police à Saint-Denis, d’autres terroristes ont été tués, dont le belgo-marocain organisateur des attentats. A la date du 20 novembre 2015, le bilan, du côté des victimes, est de 130 morts (90 au Bataclan) et de 352 blessés (plus de 100 au Bataclan). Du côté des terroristes – venus principalement de Bruxelles – 7 sont morts le 13 novembre (dont 6 ont déclenché leur ceinture d’explosifs) ; et 3 de plus le 18 novembre. A ces évènements en France s’est ajouté un massacre perpétré au Mali à Bamako par d’autres islamistes radicaux le vendredi 20 novembre. L’organisation sunnite dite « Etat islamique » (Daesh) établie dans la région amont de l’Euphrate, et financée par le trafic de pétrole passant par le voisin turc, bombardée par les avions américains, russes et français, a revendiqué les attentats de Paris comme elle avait revendiqué l’explosion en vol, le 31 octobre, d’un Airbus de plus de 200 touristes russes revenant du Sinaï. Les Occidentaux, jusqu’ici, ont semblé entravés, pris entre le désir de frapper Daesh et le souci de ménager les Sunnites, face aux Chiites iraniens et syriens soutenant le dictateur de Damas Bachar El Assad. Les efforts pour expliquer les causes de ces évènements ravivent la tentation, chez certains, de battre leur coulpe en évoquant les péchés commis par la France et par le monde occidental envers les Musulmans, immigrés et autres.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: les nouveaux magnats des médias français

Les magnats débutants devenus grands postulent
Pour un grade élevé dans l’ordre des fortunes
Ils ont pour y atteindre une ambition têtue
Censurent si besoin licencient restructurent
Au sens de Machiavel ils ont de la vertu

L’un a pris le pouvoir sans trop de capital
Et il a pu dresser sa tour à Manhattan
Il vend partout du luxe et crée du résultat
Vedette financière avec des produits stars
A présent il se trouve au sommet du gotha

D’autres dans les médias après le minitel
En promouvant le câble ou préférant l’antenne
Ont dépassé de loin le point d’où ils partaient
Souvent la dureté tient lieu de caractère
Dans leur course aux débits et aux mégaoctets

Bien qu’ils soient différents d’apparence et de style
Entre la vigueur brute et l’humeur florentine
Ils ont l’avidité d’un semblable appétit
Ils attirent l’argent et l’argent les attire
Mais quel sera le sort de ce qu’ils ont bâti

 

Ils s’appellent Vincent Bolloré, Xavier Niel, Patrick Drahi, François Pinault, Bernard Arnault. Quant à Serge Dassault (Le Figaro), Martin Bouygues (TF1, Bouygues Telecom), Arnaud Lagardère (télévision, radio, presse, édition), ils ne figurent pas dans cette liste de nouveaux magnats, car ce sont des héritiers.

Vincent Bolloré est aussi un héritier, mais il vient de changer de dimension en prenant le contrôle de Canal + en même temps que de Vivendi (pour cela, 15 % du capital lui a suffi). Il y a  manifesté d’emblée un interventionnisme voyant.
Xavier Niel, après avoir débuté par le minitel, a créé Free, fournisseur d’accès à internet, et Free mobile, opérateur de téléphonie. Avec Pierre Bergé et Mathieu Pigasse, il est co-propriétaire depuis 2010 du quotidien Le Monde et depuis 2014 de l’hebdomadaire Le Nouvel observateur rebaptisé L’Obs. Sa compagne est Delphine Arnault, fille de Bernard Arnault.
Patrick Drahi, actionnaire de Numéricable, ainsi que de SFR et de Libération à partir de 2014, a pu, malgré son endettement, acheter encore en 2015 BFM-TV, RMC et le groupe de l’hebdomadaire L’Express, où son arrivée est marquée par des licenciements.
François Pinault, propriétaire du magazine Le Point depuis 1997, a acquis Gucci contre Bernard Arnault en 1999. Ces deux hommes d’affaires sont aussi rivaux sur le marché de l’art contemporain où ils investissent des sommes considérables.
Bernard Arnault, première fortune française, a commencé par reprendre en 1984 le groupe textile Boussac en déconfiture, bénéficiaire d’aides publiques importantes, et que l’Etat ne voulait pas voir démanteler. Il l’a pourtant découpé pour n’en garder que les meilleurs morceaux en bénéficiant d’un excellent « rapport qualité/prix » ; ce qui lui a donné ensuite les moyens de développer – notamment par l’achat de marques – son groupe actuel LVMH (champagne et spiritueux, mode et maroquinerie, parfums, montres…). LVMH a acquis les journaux Les Echos en 2007, et le Parisien en 2015.

Billet: l’Allemagne et les réfugiés

Mais que fait l’Allemagne elle annonce qu’elle ouvre
Aux Irakiens-Syriens par pitié sa frontière
Dans un premier élan tout le monde l’approuve
Plutôt que des migrants ce sont des réfugiés

Ils fuient nombreux la mort le djihad qui les navre
Ils n’ont chez eux plus rien que ruine et que poussière
Et veulent partir loin jusqu’au nord scandinave
Par bateau par le train par camion même à pied

Ce n’est pas pour autant une histoire de pauvres
Ils connaissent l’anglais le web et les filières
Les tarifs des passeurs pour avoir la vie sauve
Ils sont souvent instruits munis de quoi payer

L’Allemagne apprécie cet afflux de main-d’œuvre
Et fille de pasteur voici la chancelière
Qui voit du bien sortir du mal dans cette épreuve
Economie et compassion moitié moitié

Berlin a dit d’accord signal appel à suivre
Appel d’air provoqué tandis que la Bavière
Proteste submergée par tous ceux qui arrivent
Débarquant dans ce Land chaque jour par milliers

 

L’Allemagne a soudain annoncé, quatre mois avant la fin de l’année, qu’elle aurait à accueillir en 2015 au moins 800.000 migrants. Comment le savait-elle, alors que l’année n’était qu’aux deux-tiers écoulée ? C’est ce que peut appeler une « prédiction créatrice », qui se fonde sur l’intention de celui qui la profère, et qui, par là même, crée les conditions d’une « auto-réalisation ». En effet, cette annnonce – hypocrite parce qu’elle a déguisé en simple prévision une décision sous-jacente – a fortement contribué à accroître le flux vers l’Europe en provenance d’Irak et de Syrie (et même d’Afghanistan) en donnant un signal positif aux candidats à l’émigration. Elle a été faite à peu près sans concertation, comportement habituel à l’Allemagne, et a laissé stupéfaits ses voisins par lesquels peuvent passer les chemins de l’exode, en particulier les pays slaves des Balkans et de l’ancienne zone d’influence soviétique. Berlin ne s’est même pas concerté avec ses propres Länder, et la Bavière ne s’est pas gênée pour le faire savoir. A la suite de quoi la chancelière Merkel a concédé que des contrôles aux frontières seraient effectués. De nombreux pays, à commencer par la Grèce et l’Italie, imitées ensuite par d’autres à l’exception de la Hongrie qui barre le passage (haro sur le baudet !), se sont comportés – de manière non moins hypocrite – en zones de transit se laissant traverser par le flux migratoire à la seule condition que le flux entrant serait aussi un flux sortant. C’est ce qu’on pourrait appeler de la ruse méditerranéenne, bien connue depuis le temps d’Ulysse l’astucieux. Quant à l’Allemagne elle-même, vieillissante (comme la France des années 1920-1930), il y a un certain temps qu’elle espère revitaliser par une immigration jeune et relativement éduquée sa démographie déficiente. Le patronat allemand en manque de main-d’œuvre y est particulièrement favorable.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: quarante-cinq ans de mariage

Si le célibataire est parfois endurci
Peut-on en dire autant des mariés qui renforcent
Avec le temps leur lien au milieu des divorces
Auxquels ont succombé en se désamorçant
Tant d’unions égarées sur un triste versant

Pour échapper au sort des amours en sursis
Entre elle et lui l’accord tient bon serait-ce parce
Qu’elle vient de Vénus et que lui vient de Mars
Qu’ils sont un tout vice-versa recto verso
Ou plutôt que leurs bras sont de vivants arceaux

Qu’ils n’ont pas négligé l’occasion des sursauts
Et que dans leur parcours dans cette longue course
Ils n’ont pas oublié la fraîcheur de la source
Que leur autonomie n’est pas de l’autarcie
Qu’ils ont pu soulever le poids de l’inertie

Ils craignent la vieillesse où le jour s’obscurcit
Dans la fragilité qui fait qu’on tergiverse
Mais l’air de leurs vingt ans dans leur tête les berce
Ils préservent en eux plus que des éclaircies
C’est pour continuer qu’ils se disent merci

 

En ce temps de « mariage pour tous », c’est-à-dire pour les homosexuels comme pour les hétérosexuels, le mariage est en perte de vitesse, comme le montrent les chiffres de la nuptialité en France.  283 000 mariages ont été célébrés en 2005, 241 000 en 2014, dont 10 000 entre personnes de même sexe. Plusieurs autres options sont possibles. La polygamie est bien sûr interdite chez nous, du moins celle qui autoriserait plus d’une épouse – ou plus d’un époux – simultanément. Mais, par le divorce (130 000 chaque année), rien n’empêche  d’avoir plus d’une épouse ou plus d’un époux successivement. Rien n’empêche non plus d’être marié(e) mais d’entretenir une liaison hors des « liens du mariage », les œuvres littéraires ou autres en témoignent surabondamment depuis longtemps. Rien n’empêche non plus d’éviter le mariage, en se contentant d’un pacte civil de solidarité qui peut être rompu sans grande formalité (168 000 pacs ont été contractés en 2013, dont 6 000 entre personnes de même sexe). Et le tout, dans une idéologie ambiante qui célèbre l’amour. L’amour éternel, du moins tant qu’il dure. Dans ce contexte, où les divorces et les séparations sont monnaie courante, et où ceux qui ne peuvent plus s’entendre font de nécessité vertu en vantant le changement de partenaire, il y a des personnes qui, au contraire, font figure d’originaux venus d’une autre époque ou d’une autre planète fêter leurs nombreuses années de mariage. Mais qu’importe la diversité des situations, du moment qu’un bonheur est au rendez-vous.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : l’Europe et la dette grecque en 2015

L’assemblée de l’euro chargée d’aider la Grèce
Tire à hue et à dia dans un triste congrès
Malade d’avarice elle se discrédite
En jouant pauvrement sa tragicomédie
Qui se montre au grand jour c’est un cas de flagrance
Mesquinerie piteuse on n’y voit rien de grand

En proie aux créanciers dont les mâchoires grincent
Le portefeuille grec est en peau de chagrin
Une échéance tombe et l’on passe la date
Bientôt suivie d’une autre au gré des agendas
Le pays s’appauvrit ses richesses maigrissent
Le ciel bleu de l’Hellade aujourd’hui vire au gris

On marchande un paquet aux ficelles trop grosses
Qu’on ne pourra pas vendre au son d’un allegro
Des prêteurs acharnés réaffirment la dette
Allemands Hollandais et même Finlandais
Ne sachant quoi donner coup de main coup de grâce
Prêts à exécuter le débiteur ingrat

 

Le sujet de la dette grecque a déjà été abordé dans un billet du 22 novembre 2012 auquel le lecteur peut se reporter.
Au sommet européen sur la Grèce qui s’est tenu les 11 et 12 juillet 2015, tout s’est répété : mêmes réunions nocturnes à Bruxelles, suivies d’un accord à l’arraché ; même réticence à débloquer des aides promises ; mêmes montants de dette grecque s’élevant aujourd’hui, comme prévu, à plus de 320 milliards d’euros et à 180 % du PIB (140 % en 2010) ; même difficulté à élaborer un plan d’aide, le troisième après ceux de mai 2010 et de février 2012 ; même impuissance à alléger le poids de cette dette insoutenable, qui ne peut être remboursée que grâce à d’autres prêts consentis par les mêmes. En 2012 déjà, le FMI plaidait pour un tel allègement, face au même front du refus dirigé par l’Allemagne. Comme il y a deux ans et demi, ce qui retient d’organiser un « grexit » (« exit » de la Grèce hors de la zone euro), c’est la peur de ses conséquences imprévisibles. Ces constantes montrent l’incapacité de l’Eurogroupe, et disons-le, l’incompétence et la terrible imbécillité de certains de ses dirigeants. L’austérité continuelle imposée à la Grèce par ses créanciers publics a compromis en profondeur l’économie du  pays et les conditions de vie. Cette politique a abouti à une diminution des dépenses publiques grecques, mais, comme c’était prévisible, à une décroissance encore plus rapide du PIB, malgré tous les efforts consentis par la population dont plus de 25 % est au chômage et dont les revenus ont baissé d’un quart. L’arrivée au pouvoir en Grèce, fin janvier 2015, d’un gouvernement plus à gauche que d’habitude a été pour les conservateurs européens dominants l’occasion d’imputer hypocritement à ce nouveau gouvernement les maux anciens dont ils sont eux-mêmes responsables.

Dominique Thiébaut Lemaire

L’identité de la France et l’historien Fernand Braudel. Par Dominique Thiébaut Lemaire

 

En juin 2015, le politologue Patrick Weil a publié chez Grasset, avec le journaliste Nicolas Truong, un livre intitulé Le Sens de la République. Ce titre est à décrypter, semble-t-il ; on dirait que sens y remplace identité, et que République y remplace France. Braudel, grand historien, mentionné par Patrick Weil et Nicolas Truong, n’avait pas de ces fausses pudeurs, il a écrit L’identité de la France (publié en 1986).
La couverture du Sens de la République annonce : « Les réponses aux onze questions que tout le monde se pose sur l’immigration, l’identité nationale, la laïcité, le religieux, les discriminations, les frontières ».
« Après la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale en 2007, nous explique l’auteur, Nicolas Sarkozy lance en 2009 un débat sur l’identité nationale… La plupart de mes collègues universitaires se sont offusqués et ont affirmé que ce n’était pas au président de la République de définir ce qu’est « l’identité nationale ». Ils avaient raison. Toutefois, en tant que chercheur, on peut travailler sur cette notion et je me suis dit qu’il ne fallait pas laisser la droite extrême se l’approprier ».

C’est en effet l’un des grands mérites de l’auteur, classé à gauche, d’avoir le courage de ré-aborder ce sujet, certes avec un titre un peu crypté, mais sans se laisser impressionner par les oukases de ceux qui, plus à gauche, croient qu’il existe des mots ou des expressions dont l’usage serait « impur », voire infamant. « L’identité nationale » est devenue aux yeux de certains l’une de ces expressions « impures », et l’adjectif « national » l’un de ces mots prétendument salissants qu’il serait indécent d’employer et d’analyser. A ce petit jeu du vocabulaire bêtement politisé et perverti par les tabous, le mot « France » lui-même risque de devenir imprononçable, et le mot « républicain » de devenir gênant, puisqu’il désigne désormais dans notre pays un parti politique de droite. Il importe de lutter contre cette tendance qui conduit à la paralysie linguistique.

Réflexions générales sur le sens des mots et leur définition

D’après Blaise Pascal (De l’esprit géométrique et de l’art de persuader) : « il y a des mots incapables d’être définis ; et si la nature n’avait suppléé à ce défaut par une idée pareille qu’elle a donnée à tous les hommes, toutes nos expressions seraient confuses ; au lieu qu’on en use avec la même assurance et la même certitude que s’ils étaient expliqués d’une manière parfaitement exempte d’équivoques ; parce que la nature nous en a elle-même donné, sans paroles, une intelligence plus nette que celle que l’art nous acquiert par nos explications. » Pascal écrit encore, à propos de la géométrie, que lorsque celle-ci est arrivée aux premières notions, désignées par des mots dont il donne comme exemples : espace, temps, mouvement, égalité, tout.., « elle s’arrête là et demande qu’on les accorde, n’ayant rien de plus clair pour les prouver » : de sorte que ce qu’elle propose  » est parfaitement démontré, ou par la lumière naturelle, ou par les preuves. »

Ces réflexions pascaliennes peuvent-elles s’appliquer à « France » et « Français » ? Dans les relations internationales notamment, ces mots sont clairement définis et ne soulèvent guère de problèmes. Pourtant, à l’intérieur de notre pays, ils font l’objet d’interminables débats, et leur sens, pour beaucoup de ceux qui en discutent, semble étrangement s’évanouir dans l’indéfini, dans l’inexplicable, et parfois même dans l’absence de signification.

Si on en arrive là, c’est d’abord parce que, souvent, d’inlassables débatteurs minimisent ou refusent les définitions les plus évidentes, celles de l’histoire, de la géographie, et du droit. Ils les minimisent ou même les refusent, en particulier pour ce qui concerne les frontières étatiques, bien que celles-ci aient proliféré de manière extraordinaire dans le monde actuel, comme le montre le fait que l’Organisation des Nations Unies (notons bien dans cette dénomination la présence du mot nation) rassemble aujourd’hui 193 Etats aujourd’hui, alors qu’elle n’en réunissait que 50 à la date de sa création en 1945.

Parmi ceux qui contestent la notion de nation, mais aussi celles de frontière et de nationalité, de territoire et d’Etat, il y a ceux qui, se disant ou se croyant citoyens du monde, révolutionnaires ou caritatifs (on ne compte plus les ONG, organisations non gouvernementales, qui se proclament sans frontières, c’est devenu un tic de langage) considèrent que la « France » et les « Français » sont des notions dépassées. Il y a aussi ceux, plus modérés, qui s’évertuent à proposer des définitions « allégées ». Mais ni les uns ni les autres ne disent, en reprenant la phrase de Pascal, que « la nature nous en a elle-même donné, sans paroles, une intelligence plus nette que celle que l’art nous acquiert par nos explications. » Ce serait considérer que la France est en quelque sorte naturelle, évidente, s’imposant par elle-même comme vérité première. Patrick Weil, quant à lui, pourrait sans doute être classé parmi les partisans d’une définition « light » pour reprendre ce mot anglais qu’on applique aujourd’hui aux aliments qui ne font pas grossir.

Les quatre piliers de l’identité française selon Patrick Weil

Les papiers d’identité de la France et des Français, Patrick Weil les confectionne à partir de quatre caractéristiques principales, qu’il appelle les quatre « piliers » : le principe d’égalité, la langue, la mémoire de la Révolution, la laïcité. L’usage du mot « pilier » suggère une solidité et une lourdeur par laquelle l’auteur cherche sans doute à compenser le caractère « allégé » de sa définition.
A l’occasion de la publication du Sens de la République, ce livre a eu les honneurs de l’hebdomadaire Le Point, ainsi que de l’hebdomadaire L’Express qui a interrogé l’auteur dans un entretien publié dans le numéro daté du 24 au 30 juin 2015, entretien auquel se réfèrent les réflexions qui suivent.

La langue est effectivement une caractéristique forte, avec toutefois une réserve. On se souvient du débat des années 1990 sur l’inscription du français comme langue officielle dans la Constitution : « La langue de la République est le français », phrase qui avait d’abord été rédigée ainsi : « Le français est la langue de la République », et qui a été modifiée à la suite des protestations des pays francophones (en particulier le Sénégal de Senghor) qui considéraient à juste titre que le français n’appartient pas seulement à la République française.

S’agissant de l’égalité comme critère fondamental de « francité », cette idée est très contestable, car elle laisse tomber deux des trois termes qui composent la devise de la République : liberté, égalité, fraternité. De plus, si l’égalité est importante en France, elle ne constitue pas pour autant un critère distinctif, car elle appartient au patrimoine commun de l’Europe et de l’Amérique. Patrick Weil le dit lui-même, dans son entretien à L’Express, en parlant de ce qu’il considère comme son premier « pilier » : « Historiquement antérieur aux autres, il provient du catholicisme, dans le cadre duquel tous les croyants sont égaux devant l’Eglise et devant Dieu ». Pour les pays d’origine protestante, il faudrait mentionner par exemple la constitution des Etats-Unis, en particulier le XIVe amendement : « Aucun Etat ne peut … priver une personne de la vie, de la liberté ou de ses biens sans une procédure légale suffisante (due process of law), ni refuser à quiconque relève de sa compétence l’égale protection des lois (equal protection of the laws) ». Et pour le monde entier, la « Déclaration universelle des droits de l’homme » adoptée en 1948 par l’ONU, proclame dans son article premier : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ».

Venons-en à la « mémoire de la Révolution », que l’auteur semble réduire à un seul mode d’expression politique, celui de la « manifestation publique », en faisant l’impasse sur d’autres aspects plus importants de la Révolution française, et sur des siècles d’Ancien régime, alors que la présence de ce passé reste forte aujourd’hui, comme Patrick Weil le reconnaît d’ailleurs lui-même en reliant le principe d’égalité au catholicisme.

Nous en arrivons au quatrième des critères qui permettraient de distinguer des autres la France et les Français : la laïcité. « La particularité de la laïcité française, dit l’auteur, c’est que l’Etat est absolument neutre, le président de la République ne prête pas serment sur la Bible, contrairement aux Etats-Unis » Et, ajoute-t-il, « l’interdiction absolue de se marier religieusement avant d’être passé devant le maire est un principe fondateur de notre laïcité depuis 1792 ». Finalement, « la laïcité repose en priorité sur la liberté de conscience ». Mais on ne peut comprendre l’importance de la laïcité en France sans remonter à l’histoire de l’Ancien régime, aux guerres de religion et aux combats des Lumières contre l’Eglise au XVIIIe siècle.

La question du territoire

Quand le journaliste de L’Express demande à Patrick Weil : « pourquoi ne considérez-vous pas la notion de territoire comme un des piliers de la nation ? » l’interrogé répond : « Ce qui fait la France, ce n’est pas un territoire… Ce qui fait qu’on se sent chez soi partout en France, ce sont nos référents communs », c’est-à-dire, concrètement, la langue et la devise de la République sur les bâtiments publics.
Ces affirmations sont à l’opposé de ce que nous explique dans L’identité de la France Fernand Braudel (1902-1985), professeur au collège de France et président de la VIe section des Hautes Etudes devenue l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Braudel avait conçu ce livre en quatre parties dont il n’a achevé que les deux premières : I. Espace et Histoire (sous le signe de la géographie) ; II. Les Hommes et les choses (démographie et économie politique) ; III. Etat, Culture, Société ; IV. La France hors de France. Comme on peut le constater, la géographie vient d’abord. Alors que Patrick Weil voit dans la diversité géographique et humaine du pays une marque de dispersion et de non-identité (« lorsqu’un Niçois visite pour la première fois Calais, dit-il à L’Express, il n’est pas chez lui : il ne connaît rien de ses rues, de son port, de ses habitants »), pour Braudel il s’agit au contraire de l’un des traits les plus typiques de la France, diverse mais une. On peut citer à cet égard les titres des trois chapitres d’Espace et histoire : « Que la France se nomme diversité » ; « La cohésion du peuplement : villages, bourgs et villes » ; « La géographie a-t-elle inventé la France ? »

Notons en passant la contradiction qui existe aujourd’hui dans la gauche française entre d’une part l’insistance à se référer au « droit du sol » pour définir la nationalité, et d’autre part la réticence à parler de territoire – on en parle, mais sur un mode mineur et au pluriel (« les territoires ») comme pour réduire ainsi la difficulté en la subdivisant en petits morceaux.
Notons aussi que des auteurs qui se veulent de gauche comme Emmanuel Todd et Hervé Le Bras ont fondé leur réflexion démographique et anthropologique sur la cartographie qui n’est autre qu’une manière savante de tracer des frontières.

Nécessité d’une démarche comparative, réflexive et passionnée

On sait clairement, au moins depuis le structuralisme, qu’on ne peut définir quelque chose que dans un système d’oppositions significatives par rapport à d’autres choses, et qu’on ne peut définir quelqu’un que par rapport à autrui. Ce principe conduit à deux sortes de considérations, relatives d’une part à la France des quatre « piliers » comparée à celle de Braudel, d’autre part à la difficulté de définir la France de l’intérieur sans confronter cette définition à celles des autres pays.
Comparée à la France de Braudel, où le concret prédomine, la France des quatre piliers apparaît abstraite et schématique, réduite à quelques linéaments incomplets. On se demande alors si la politologie est en mesure de nous définir la France, et on soupçonne qu’elle est incapable de le faire. Il y faut quelqu’un – un écrivain comme Péguy ou Aragon, un historien comme Michelet ou Braudel, un homme d’Etat comme Clémenceau ou de Gaulle – qui soit en mesure, par caractère et par passion, d’embrasser cette réalité complexe. Le titre même du livre nous en avertit : certes, parler de l’identité nationale par le biais de la République exige du courage, mais parler de la France (sans politicaillerie) demande encore plus d’exigence.
Par ailleurs, si la France vue de l’intérieur semble difficile à définir, vue de l’extérieur elle existe bel et bien. Sans doute son image est-elle faite en partie de clichés, mais elle existe au-delà des clichés. Les non Français qui la regardent s’étonnent d’un grand décalage entre ce qu’ils voient de positif et ce que les Français expriment – souvent en négatif et en négation d’eux-mêmes, honteux de paraître fiers de leur pays, et craignant toujours de paraître ringards, de ne pas « faire moderne ». Alors même que le pays reste à la pointe des sciences et des techniques.

Braudel a écrit dans l’introduction de son Identité de la France : « je tiens à parler de la France comme s’il s’agissait d’un autre pays, d’une autre patrie, d’une autre nation. Regarder la France, disait Charles Péguy, comme si on n’en était pas ». Peut-être faut-il nuancer cette attitude par la « réflexivité » de Pierre Bourdieu. Disons d’abord que celui-ci évoque Braudel dans son Esquisse pour une auto-analyse (p. 47) : « Tout ce qui pouvait paraître nouveau, dans le champ des sciences sociales, se trouvait alors rassemblé à l’Ecole pratique des hautes études, animé par Fernand Braudel qui, bien que critique de mes premiers travaux sur l’Algérie, parce qu’ils faisaient selon lui trop peu de place à l’histoire, m’a toujours donné un soutien très amical et très confiant ». Bourdieu explique, notamment dans Science de la science et réflexivité, que « pour porter au jour le caché par excellence, ce qui échappe au regard de la science parce qu’il se cache dans le regard même du savant,…il faut objectiver le sujet de l’objectivation ». Et dans la conclusion : « Je sais que je suis pris et compris dans le monde que je prends pour objet ». Ainsi, il faut regarder la France comme si on en était pas, tout en se regardant comme faisant partie de ce qu’elle est.
On trouve beaucoup de réflexivité chez Braudel qui, en particulier, à la fin de son introduction, se rappelle la défaite « en cet été 40 qui, par une ironie du sort, fut somptueux, éclatant de soleil, de fleurs, de joie de vivre… Nous, les vaincus, sur le chemin injuste d’une captivité ouverte d’un seul coup, nous étions la France perdue, comme la poussière que le vent arrache à un tas de sable. La vraie France, la France en réserve, la France profonde restait derrière nous, elle survivait, elle a survécu ».

« Il est vrai, écrit encore l’historien, que ces monstrueuses blessures avec le temps se cicatrisent, s’effacent, s’oublient – c’est la règle impérieuse de toute vie collective : une nation n’est pas un individu, n’est pas une personne ». Non, mais elle n’existe pas sans une sorte d’amour que les Romains appelaient « amor patriae » ou « caritas patriae », évident et explicite chez Braudel. C’est aussi le message qu’a laissé l’économiste Bernard Maris, né d’un père originaire de la région de Toulouse et d’une mère marseillaise d’origine alsacienne. Bernard Maris a été assassiné lors du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Son dernier livre est paru en avril 2015 sous le titre : Et si on aimait la France, sans point d’interrogation ni d’exclamation.

Donc, au fond, ce qui fait la France, c’est fondamentalement l’amour que ressentent pour elle les Français mais aussi les autres habitants de la planète. Il se fonde sur la géographie et l’histoire (Bernard Maris écrit que « la France est avant tout un espace, avant d’être une histoire, des symboles, des dates. Elle est une géographie, pour paraphraser Michelet : « l’histoire est d’abord toute géographie ») L’amour de la France se fonde bien sûr également – c’est-à-dire tout autant – sur sa langue, ses valeurs, et tout ce qu’elle est capable de produire de bien, de beau, et de vrai. Mais l’amour n’est pas facile à expliquer !

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: la fête de la musique

Quand le vingt et un juin se fête la musique
Sait-on ce qu’on célèbre est-ce un bel aujourd’hui
Sans souci d’autre chose à moins que nostalgique
On regrette déjà tout ce qui n’a pas lui

On voit à cette date au plus haut magnifique
La lumière éclater mais le temps nous conduit
Vers un fond de ténèbre on connaît sa logique
Sa courbe descendante où l’on n’a pas d’appui

Tandis que le soleil évolue vers l’oblique
On voudrait prolonger le jour qui se réduit
Par des festivités la foule revendique
L’oubli du noir qui gagne oubli du sombre ennui

Sait-on ce qu’on célèbre une fête harmonique
Ou le besoin de faire à grand tapage un bruit
Qui fasse reculer les ombres maléfiques
Démons que chez l’humain l’obscurité produit

Les amplis font gueuler des sons électroniques
Et les nerfs auditifs souffrent de courts-circuits
Quelle est cette musique un vacarme archaïque
Pour chasser les esprits lorsque tombe la nuit

 

 

Cette fête au solstice d’été plaît aux foules qui n’en discernent pourtant pas le sens. Ce n’est peut-être pas de musique qu’il s’agit principalement, si l’on réfléchit à la date choisie pour cet événement de création récente, mais d’une célébration du cycle de la lumière, comme aux temps des cultes astronomiques avant que la science ne les périme. En allant plus loin, il faut réfléchir à une question que se posent tous ceux qui s’interrogent sur un paradoxe : cette fête de la musique qui est censée adoucir les mœurs est en réalité souvent une fête du bruit, qui détruit la musique et qui n’adoucit rien, au contraire. Paradoxe apparent, car le bruit est précisément ce qui est recherché. Il s’agit, là aussi, d’une survivance archaïque expliquant sans doute l’usage d’instruments bruyants pour écarter les mauvais esprits à certains moments importants du cycle astronomique ou du cycle de la vie – instruments de musique, cymbales, tambours ; et instruments de cuisine tels que les casseroles – auxquels s’ajoutent d’autres moyens de tapage comme les pétards. Aujourd’hui, ce rôle est rempli en particulier par les « amplis » réglés à pleine puissance. Ainsi donc, quand les habitants, assaillis par le tapage de la rue, protestent contre cette pollution acoustique, ils se placent du côté des mauvais esprits !

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : les cadenas du Pont des Arts

Les gens du monde entier qui sur le Pont des Arts
Accrochaient aux grillage et grille des rambardes
Leurs cadenas d’amour sans souci d’alourdir
Le poids de ces objets en grappes qui débordent
N’auront plus de support pour braver l’interdit

C’était comme un essaim couvrant les garde-corps
Essaim créé par ceux qui en duos s’accordent
A laisser une trace à se ragaillardir
En scellant leur union dans ces lieux dont ils gardent
Une idée romantique au printemps reverdie

Mais la sécurité requiert qu’ils obtempèrent
Finis  les cadenas et leurs clés qui se perdent
En offrande à la Seine un jeu pour s’étourdir
Sur cette passerelle où les piétons musardent
Où l’amour de l’amour aux beaux jours s’enhardit

« Prestement retirés depuis lundi 1er juin par les services de la Ville, les grillages surchargés de 700 000 à un million de verrous (soit un poids de quarante-cinq tonnes !) ont cédé la place à une grande exposition d’arts de la rue sur le thème de l’amour… Un an après l’effondrement d’une partie du grillage, tombée… le 8 juin 2014 en raison du poids des cadenas… Ephémères, les œuvres céderont la place cet automne à des parapets en verre dûment approuvés par les architectes des bâtiments de France et sur lesquels il ne sera évidemment pas possible d’accrocher des verrous. Pour l’heure, le pont des Arts version street art ne laisse pas indifférents les promeneurs. « C’est très bien ! » s’exclame Michèle, pas mécontente de voir que la municipalité a trouvé un remède à « l’overdose de cadenas ». Retraité de Wall Street, Arthur le New Yorkais se montre plus réservé : « Je ne suis pas sûr que le street art ait sa place sur le plus beau pont de Paris, mais si c’est en attendant les panneaux de verre… » (Le Parisien, 5 juin 2015).
« 45 t  de cadenas, et autant de preuves d’amour, ont été délogées des grilles parisiennes du pont des Arts. Le « pont des amours », comme il est rebaptisé, les avait pris sous son aile, perdant des plumes au passage – l’effondrement d’une grille en juin 2014. Avant qu’il ne croule sous le poids de tant de témoignages amoureux, la mairie de Paris a entrepris, lundi 1er juin, une éviction radicale du million d’intrus, à coups de scie et de masse. Si la municipalité a agi pour en finir avec « cette laideur » et préserver son patrimoine historique, les duos voient leurs vœux d’un amour inaliénable finir à la casse. » (le magazine du Monde, 5 juin 2015).

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: les moulins à vent d’aujourd’hui

Don Quichotte sans peur sans reproche ni plainte
Hidalgo de la Manche à l’assaut des moulins
A dû subir vaincu les moulinets des ailes
Quand le vent a lancé quelques furieux soufflets

S’il revenait sur terre il n’aurait pas de crainte
En devenant soudain notre contemporain
A lutter de nouveau avec autant de zèle
Que jadis quand sa lance au combat se brisait

Je me plais à penser que sa cause est la mienne
Et qu’un espoir survit quand Don Quichotte affronte
Une machinerie excédant la raison

Je le vois qui défie la géante éolienne
Dont la tête est trop haute au mât qu’elle surmonte
Et dont le bras tournant menace à l’horizon

 

« Ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent dans cette plaine, et dès que Don Quichotte les vit, il dit à son écuyer : regarde, ami Sancho, voilà devant nous au moins trente géants démesurés, auxquels je pense livrer bataille et ôter la vie, à tous autant qu’ils sont… Prenez garde, répliqua Sancho : ce que nous voyons là-bas, ce ne sont pas des géants, mais des moulins à vent, et ce qui paraît être des bras, ce sont leurs ailes… » Don Quichotte n’écoute pas Sancho. « Bien couvert de son écu, et la lance en arrêt, il se précipite, au plus grand galop de Rossinante, contre le premier moulin qui se trouvait devant lui, mais au moment où il perçait l’aile d’un grand coup de lance, le vent la chasse avec tant de furie qu’elle met la lance en pièces, et qu’elle emporte après elle le cheval et le chevalier, qui s’en alla rouler dans la poussière en fort mauvais état  » (Cervantès, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, première partie, livre premier, chapitre VIII).
De nos jours, les moulins à vent sont devenus des éoliennes véritablement gigantesques, appelées aussi aérogénérateurs, qui peuvent atteindre plus de 150 m de hauteur en additionnant un mât de 100 à 120 m et des pales de près de 50 m. Ces éoliennes engendrent une pollution visuelle et sonore importante, en particulier dans des sites et paysages à préserver. Comme l’électricité produite, intermittente en fonction du vent, n’est pas rentable par rapport à celle qui peut être obtenue par d’autres moyens de production, elle est fortement subventionnée par la puissance publique. Mais comme ces machines rapportent de l’argent aux communes (par le biais des taxes) et aux propriétaires des terrains où elles sont construites (grâce aux redevances, et à la revente à prix fort à EDF de l’électricité produite), elles sont une aubaine pour tous ceux et celles qui veulent profiter de cet argent sorti principalement de la poche du contribuable. Nous avons besoin de nouveaux Don Quichotte, plus chanceux que lui, pour combattre cette évolution.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet : genre et sexe

La grammaire a doté les noms les mots d’un genre
Ce qui d’après certains vaut aussi pour les gens
Et pour différencier du berger la bergère
Le genre primerait sur le sexe hors sujet

Masculin féminin ce ne sont pas toujours
Des attributs virils ou bien des seins bijoux
Qui vont en décider parfois détonent jurent
Corps et psyché entre eux déclenchant des courts-jus

Panthère ou bien souris quelquefois l’animal
S’écrit au féminin qu’il soit femelle ou mâle
Et chez l’homme animus est aussi anima

Mais rien n’empêchera les garçons quand ils pissent
De le faire debout tandis que s’accroupissent
Les filles c’est ainsi on n’y peut rien tant pis

 

« On compte ordinairement cinq universaux, à savoir le genre, l’espèce, la différence, le propre et l’accident » (Descartes, Les Principes de la philosophie, première partie, 59 : « Quels sont les universaux »). La logique scolastique distinguait en effet ces cinq universaux. Le philosophe Ferdinand Alquié a illustré ainsi ce passage de Descartes : « Soit l’espèce humaine. Elle rentre dans une classe dont l’extension est plus grande, celle des animaux. Cette classe est le genre. Mais elle se différencie des autres espèces comprises dans le genre par un caractère spécifique, la raison : c’est la différence. Genre et différence suffisent à caractériser l’espèce : c’est ainsi que l’on peut définir l’homme en disant qu’il est un animal raisonnable. Le propre est un caractère, autre que la différence, mais qui, comme elle, convient à une seule espèce (ainsi le rire est le propre de l’homme). Quant à l’accident, c’est une propriété ne faisant pas partie de l’essence du sujet. » Outre le genre des universaux, on distingue le genre grammatical : masculin, féminin ou neutre ; le genre des classifications scientifiques (en botanique ou en zoologie) ; le genre littéraire ou artistique, par exemple le genre dramatique, ou celui du portrait ; le genre sociologique (par exemple le genre bohème) ; et de manière plus ou moins informelle, le genre qui sert à catégoriser la vie courante, comme chez Proust qui termine Un Amour de Swann par cette phrase de son personnage : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! » Aujourd’hui, sous l’influence anglo-saxonne, le genre, par extension de son sens grammatical, désigne aussi l’accidentel non biologique (psychologique, social, économique, politique…) qui crée des inégalités entre les hommes et les femmes.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: chute des cours du pétrole

 

Après avoir atteint cent dollars le  baril
Et même vingt de plus voici que s’est tari
Ce renchérissement volatil sans contrôle
Ceux qui l’ont désiré restent sur le carreau

Anticiper les cours l’exercice est stérile
On ne peut pas savoir on est dans l’hystérie
De la spéculation qui joue à tour de rôle
A la hausse à la baisse elle en fait toujours trop

Surtout n’écoutez pas l’homme qui vous déroule
Une courbe de prix crédible peu ou prou
L’ignorance est maîtresse et c’est sous sa férule
Que l’expert doctement bafouille ou tonitrue

Que le prix du pétrole ou s’envole ou s’écroule
Nous sommes dans l’erreur à chaque tour de roue
Le cours monte ou descend mais l’avidité brûle
Et la soif de l’or noir n’est jamais en décrue

On a construit partout des derricks de poutrelles
Pour exploiter de l’huile ou du gaz qu’on extrait
En forant dans la mer très loin du littoral
Et dans le schiste à terre autant que l’on pourra

Que veut dire à présent ressource naturelle
La technique en décide et son douteux progrès
Dont on ne sait jusqu’où ni dans quelle spirale
Ni dans quelle aventure il nous entraînera

 

 

Les cours du brut ont fortement chuté entre l’été 2014 et le début de 2015. Par exemple, le Brent à Londres est passé de 115 dollars à 55 dollars le baril, ce qui s’explique principalement par une révolution technique en Amérique du Nord. Grâce à la « fracturation hydraulique » – très polluante – du schiste, roche dont la structure feuilletée emprisonne l’huile et le gaz, et grâce à d’autres techniques comme le forage horizontal, les Etats-Unis (notamment au Texas et dans le Dakota du Nord) ont contribué pour 80 % à l’augmentation de la production mondiale dans les cinq dernières années. Parallèlement, la demande a faibli, du fait de la stagnation de l’économie en Europe et au Japon, et de son ralentissement en Chine, premier consommateur mondial de pétrole. La chute des cours a commencé à freiner les projets de prospection et de forage. Mais les producteurs pourraient hésiter à fermer les vannes, car la relance ultérieure de l’exploitation serait coûteuse. On peut donc penser que la surabondance va continuer un certain temps et maintenir les prix au plancher. Les importateurs, comme les pays européens, le Japon, la Corée du Sud et la Chine, réaliseraient ainsi des économies substantielles. Au Japon, celles-ci risquent d’être neutralisées par la faiblesse du yen. Le pétrole étant libellé en dollars, comme les autres matières premières, ce pays devra débourser davantage de yens pour chaque dollar de brut acheté sur les marchés internationaux. De leur côté, les exportateurs, la Russie, l’Iran, le Vénézuela, le Nigéria, l’Angola, sont touchés. Quant à l’Arabie Saoudite, principal producteur de l’Opep (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole) et dont les coûts de production sont les plus bas, sa décision de continuer à extraire de grandes quantités de brut, notamment pour préserver sa part de marché, met la pression sur les producteurs concurrents.

 

 

 

Dominique Thiébaut  Lemaire

 

 

Billet: densification de Paris surpeuplé

 

La mairie de Paris veut densifier la ville
Bien qu’elle soit déjà la plus dense du monde
C’est le besoin d’argent toujours inassouvi
Qui l’anime à son tour véritable démon

Elus et promoteurs aimeraient que prévale
Pour que l’offre s’ajuste à la forte demande
Un grand chambardement de chantiers de gravats
D’où sortiraient des tours et des entassements

Dans une hypocrisie qui souvent paraît veule
Ils peignent leurs projets avec de la pommade
On voit sur le Paris de leur carte de vœux
Des tours Eiffel partout faire un joyeux amas

Beaucoup de leurs amis que l’argent décervèle
Pour plus de logements proposent un remède
Que d’après eux les gens ne trouvent pas mauvais
La rehausse des toits par milliers désormais

 

Baudelaire a connu les bouleversements du temps de Napoléon III et du baron Haussmann qui a donné à Paris, dans ses grandes lignes, la physionomie que la Ville a encore aujourd’hui.

Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
Change plus vite hélas ! que le cœur d’un mortel)…
Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pout moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
(Les Fleurs du Mal, LXXXIX, Le Cygne)
Fourmillante cité, cité pleine de rêve,
Où le spectre en plein jour accroche le passant !
Les mystères partout coulent comme des sèves
Dans les canaux étroits du colosse puissant …
(Les Fleurs du Mal, XC, Les Sept vieillards)
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements …
(Les Fleurs du Mal, XC, Les Sept vieillards)

L’envers spéculatif des transformations immobilières de Paris à cette époque a été décrit par Zola dans Les Rougon-Macquart. Aujourd’hui, les règles de grande hauteur et de densité (COS) des constructions ayant été supprimées par la majorité socialiste, celle-ci, outre qu’elle préconise des tours, s’attaque malheureusement aux toits de Paris considérés comme un « gisement de m2 », avec la piètre excuse d’une « végétalisation » possible au sommet des immeubles.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

La poésie dans le roman (Modiano et Houellebecq).Par Dominique Thiébaut Lemaire

 

 Dans l’actualité littéraire, les œuvres de Patrick Modiano (né en 1945) et de Michel Houellebecq (né en 1956 ou 1958 selon les sources) nous donnent deux exemples de relations entre la poésie et le roman.
Le premier de ces auteurs a reçu pour 2014 le prix Nobel de littérature décerné par l’Académie suédoise, l’autre connaît un grand succès à l’étranger comme en France.

PATRICK MODIANO

Notice rédigée par l’Académie suédoise

« Patrick Modiano est né le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt dans la banlieue de Paris. Son père est dans les affaires, sa mère actrice. Raymond Queneau, ami de sa mère, lui donne des leçons particulières de géométrie et jouera un rôle décisif dans son développement. Après le baccalauréat, il intègre le Lycée Henri-IV à Paris. Modiano fait des débuts remarqués en 1968 avec le roman La Place de l’étoile.
« L’œuvre de Modiano gravite autour de thèmes comme la mémoire, l’oubli, l’identité et la culpabilité. La ville de Paris, souvent présente dans le texte, peut presque être considérée comme participant à sa création. Il n’est pas rare que ses romans se construisent sur un socle autobiographique ou à partir d’événements qui se sont produits sous l’Occupation allemande. Le matériau pour ses ouvrages, il le puise dans des interviews, des articles de journaux ou dans ses propres notes, réunies au cours des années. Ses livres révèlent un air de famille les uns avec les autres et des personnages resurgissent dans différents récits, le lien qui les réunit étant souvent sa ville et son histoire. Roman à caractère documentaire, Dora Bruder (1997) relate l’histoire, à Paris, d’une jeune fille de 15 ans, future victime de la Shoah. Parmi les ouvrages qui le plus clairement manifestent une intention autobiographique, on notera Un pedigree de 2005.
« Son dernier ouvrage en date est le roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (2014). Modiano a également écrit des livres pour enfants et s’est consacré à l’écriture de scénarios de film. Ainsi, avec le metteur en scène Louis Malle il a cosigné le film Lacombe Lucien (1974), dont l’action se déroule sous l’Occupation allemande de la France. »

Au sujet de cette période, Modiano précise dans son Discours à l’Académie suédoise prononcé le 7 décembre 2014 et édité par Gallimard en février 2015 : « Je suis comme toutes celles et ceux nés en 1945, un enfant de la guerre, et plus précisément, puisque je suis né à Paris, un enfant qui a dû sa naissance au Paris de l’Occupation »  (p. 13). Et encore : « des amours précaires naissaient à l’ombre du couvre-feu sans que l’on soit sûr de se retrouver les jours suivants. Et c’est à la suite de ces rencontres souvent sans lendemain, et parfois de ces mauvaises rencontres, que des enfants sont nés plus tard. Voilà pourquoi le Paris de l’Occupation a toujours été pour moi comme une nuit originelle. Sans lui je ne serais jamais né » (p. 15).

Roman et poésie d’après le Discours à l’Académie suédoise

« J’ai toujours pensé, dit Modiano, que l’écriture était proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j’ai toujours envié les musiciens, qui me semblaient pratiquer un art supérieur au roman – et les poètes, qui sont plus proches des musiciens que les romanciers. J’ai commencé à écrire des poèmes dans mon enfance et c’est sans doute grâce à cela que j’ai mieux compris la réflexion que j’ai lue quelque part : « C’est avec de mauvais poètes que l’on fait des prosateurs. » Et puis, en ce qui concerne la musique, il s’agit souvent pour un romancier d’entraîner toutes les personnes, les paysages, les rues qu’il a pu observer, dans une partition musicale où l’on retrouve les mêmes fragments mélodiques d’un livre à l’autre, mais une partition musicale qui lui semblera imparfaite. Il y aura, chez le romancier, le regret de n’avoir pas été un pur musicien et de n’avoir pas composé les Nocturnes de Chopin.» (p. 12)

Dans ce discours de Stockholm, Modiano cite un poème de l’Irlandais W.B. Yeats (p. 16) ; un poème  du Russe Ossip Mandelstam (p. 27) sur Pétersbourg ; un vers de Baudelaire (p. 28)  évoquant « les plis sinueux des grandes capitales ». Il se réfère aussi à Thomas de Quincey (p. 25) à propos de Londres où, dit Modiano, « dans la foule d’Oxford Street, il s’était lié avec une jeune fille, l’une de ces rencontres de hasard que l’on fait dans une grande ville. Il avait passé plusieurs jours en sa compagnie, puis il avait dû quitter Londres pour quelque temps. Ils étaient convenus qu’au bout d’une semaine elle l’attendrait tous les soirs au coin de Titchfield Street. Mais ils ne se sont jamais retrouvés. »

Dans le poème d’Ossip Mandelstam, il est question des numéros de téléphone et des adresses anciennes de Pétersbourg, ce qui plaît à Modiano. « C’est ainsi que dans ma jeunesse, confie ce dernier (p. 26-27), pour m’aider à écrire, j’essayais de retrouver de vieux annuaires de Paris, surtout ceux où les noms sont répertoriés par rues avec les numéros des immeubles. J’avais l’impression, page après page, d’avoir sous les yeux une radiographie de la ville, mais d’une ville engloutie, comme l’Atlantide, et de respirer l’odeur du temps. A cause des années qui s’étaient écoulées, les seules traces qu’avaient laissées ces milliers d’inconnus, c’étaient leurs noms, leurs adresses et leurs numéros de téléphone. Quelquefois, un nom disparaissait, d’une année à l’autre. Il y avait quelque chose de vertigineux à feuilleter ces anciens annuaires en pensant que désormais les numéros de téléphone ne répondraient pas… Oui, il me semble que c’est en consultant ces anciens annuaires de Paris que j’ai eu envie d’écrire mes premiers livres. Il suffisait de souligner au crayon le nom d’un inconnu, son adresse et son numéro de téléphone, et d’imaginer quelle avait été sa vie, parmi ces centaines et ces centaines de milliers de noms. »

MICHEL HOUELLEBECQ

Extraits d’un entretien sur la poésie et la littérature en général

A l’occasion de la sortie de son anthologie poétique (132 poèmes) dans la collection « Poésie/Gallimard », avant que ne soit publiée l’intégralité de sa poésie dans la collection « J’ai lu », Michel Houellebecq a eu avec le journaliste Thierry Clermont un entretien éclairant publié le 24 avril 2014 par Le Figaro. fr sous le titre : « Michel Houellebecq : « Je ne compte pas mourir prochainement ». En voici quelques extraits.


Question : Cet usage quasi systématique de la rime n’aurait-il pas un côté « vieille Parque »?
Réponse : Pour moi, qui dispose d’une certaine sensibilité lyrique, le recours à la rime est sans doute une facilité, d’autant que mes poèmes sont brefs. On a la cadence et la consonance, et le vers est bouclé. Cela m’évite aussi d’avoir à penser : il n’y a pas de poète intelligent. Et pas d’amour intelligent non plus, d’ailleurs… Proust ne disait-il pas : «Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence»? Ce que j’aime dans la poésie, c’est la place et le rôle du «je», qui peut y devenir perceptif et universel: les pronoms s’équivalent. Alors, le «je» devient tous les autres, et le poète est l’être percevant. L’autre bonheur de la rime, c’est de favoriser les contrastes, les ruptures de ton. Faire rimer «piscine» et «urine»… À propos des rapports entre prose et poésie, je pense que ce que j’ai fait de mieux jusque-là, c’est la troisième partie de La Possibilité d’une île. Et savez-vous pourquoi? J’y fais triompher la poésie ! Et les dernières pages sont émaillées d’alexandrins, ou plutôt d’hémistiches.

Q : Et l’album de Jean-Louis Aubert inspiré des poèmes de Configuration du dernier rivage?
R : C’est troublant et merveilleux d’entendre ses poèmes mis en musique! De pouvoir être entendu par le plus grand nombre et de passer à la radio ! Jean-Louis a raison, la chanson, c’est le seul truc que tu prends dans l’âme. Directement. Et je pense qu’une chanson est capable de réorienter un destin d’homme. Surtout, les morceaux de Jean-Louis m’ont permis de renouer avec l’univers artistique en oubliant l’univers réel. L’écoute des Parages du vide m’a réconcilié avec l’écriture romanesque, tout comme la Messe en si  de Bach avait facilité la gestation et la naissance de La Possibilité d’une île. Depuis quelques mois, j’ai du jus ! Mon nouveau roman va bon train et son titre est déjà trouvé. Et quand je trouve le titre, c’est que c’est bon. (Rires)

 
Q : Qu’avez-vous lu récemment?
R : Récemment, j’ai découvert les romans de l’écrivain allemand Theodor Fontane, admiré par Thomas Mann. C’est une véritable révélation. J’en ai déjà lu cinq, dont Effi Briest. Dans ces histoires de passion situées dans le Nord, vers Hambourg, il y a beaucoup de romantisme et de fraîcheur, ce qui ne peut que séduire le baudelairien que je suis. Fontane a l’art de développer jusqu’à la fin ce qui est annoncé tragiquement dès le début.

Q : Un dernier mot avant de nous quitter?
R : Je pense de plus en plus à mon enfance. Dans l’Yonne, j’ai vécu une scolarité primaire enchantée, avec ses récitations, ses dessins, ses chansons. C’est le temps où l’on chantait encore « Le Chant des partisans » ! Je regarde cet enfant, émotif, capable d’émerveillement. J’adorais réciter par cœur des poèmes, en public. Des vers de Péguy, du symboliste Albert Samain, Ronsard… C’était « le vert paradis » chanté par Baudelaire. Je me souviens d’Apollinaire (il récite): «Dans vos viviers, dans vos étangs,/Carpes, que vous vivez longtemps!/Est-ce que la mort vous oublie,/Poissons de la mélancolie»… Plus tard, durant ma jeunesse, moi qui ai aujourd’hui le souffle court, j’ai écrit de longs poèmes épiques, influencés par Hugo et Tolkien, des récits de batailles, truffés de noms propres. Je les ai tous conservés précieusement. En général, l’enfance, c’est bien. On m’a toujours dit qu’elle revient, par bribes, par épisodes, au temps de la vieillesse. J’ai donc le temps. Je ne compte pas mourir prochainement.

L’intégrale des poèmes : correspondances avec les romans

Michel Houellebecq a rassemblé en un seul livre de 450 pages (collection J’ai lu, décembre 2014), sous le titre Poésie, ses recueils antérieurs : Rester vivant (1991), Le Sens du combat (1996), La poursuite du bonheur (1997), Renaissance (1999), Configuration du dernier rivage (2013).
La quatrième de couverture de ce livre nous livre quelques correspondances entre ces poèmes et les romans de l’auteur.

« Juxtaposant librement prose, versets et versification classique (sous la forme de l’octosyllabe et de l’alexandrin), la poésie de Michel Houellebecq est, tout autant que son œuvre romanesque, fortement ancrée dans le monde contemporain. Elle lui sert d’ailleurs souvent de matrice. Ainsi, plusieurs poèmes du Sens du combat annoncent des scènes des Particules élémentaires, publié deux ans plus tard. « Si calme, dans son coma… » évoque la mort d’Annabelle, tout comme « La Longue route de Clifden » préfigure les chapitres terminaux. Et si « la vie est rare », le bonheur y demeure cependant, dans Renaissance, tout autant que dans Plateforme, un horizon possible. »

Ajoutons à ces correspondances le fait que des poèmes tirés du roman intitulé La Possibilité d’une île (2005) ont été repris dans Configuration du dernier rivage, dans une partie sous-titrée « Les Parages du vide ». Ainsi, le poème qui se termine par ce quatrain d’hexasyllabes (p. 173 du roman dans la collection  « J’ai lu ») :
« Si douce à la caresse,
« Si légère et si fine,
« Entité non divine,
« Animal de tendresse. »
Ou encore (p. 366) celui qui commence par :
« Il n’y a pas d’amour
« (Pas vraiment, pas assez)
« Nous vivons sans secours,
« Nous mourons délaissés. »
Du même roman (p. 398-399) provient le poème de quatre fois quatre octosyllabes qui commence par : « Ma vie, ma vie, ma très ancienne, », et qui finit par : « La possibilité d’une île ».
Ces textes ont été mis en musique et chantés en 2014 par Jean-Louis Aubert (voir plus haut), dans un album très réussi intitulé Les Parages du vide (sous-titre de Configuration du dernier rivage).
S’agissant du dernier poème cité, Carla Bruni l’avait déjà mis en musique dans son album de 2008 Comme si de rien n’était. On peut ainsi comparer les deux chansons, toutes deux fidèles au rythme octosyllabique de l’écrivain : chez Carla Bruni, une voix et une mélodie doucement mélancoliques, avec une émotion très intérieure ; chez Jean-Louis Aubert, un rythme plus fort, avec une belle mise en valeur des rimes ainsi que du dernier vers, comme suspendu à la fin. Vu à travers la musique de ces deux interprètes, Houellebecq apparaît comme un poète dont le romantisme a quelque chose de lyrique, voire d’élégiaque, alors qu’en prose, il prend souvent une tonalité satirique, ironique ou cynique, sur un fond de violence.
A la fin de « Aubert chante Houellebecq. Les parages du vide » sont reproduits les mails échangés entre le chanteur et le romancier poète. Voici ce qu’écrit Jean-Louis Aubert dans l’un de ces mails, daté du 27 juin 2013 :
« Je n’ai pas pu m’échapper de ma première idée de lier « Il n’y a pas d’amour » et « La possibilité d’une île » sur une base assez rythmique… Je sais que ça peut paraître un peu anachronique, mais j’ai plus ressenti dès le départ la certitude jubilatoire et la quête haletante, que la résilience de l’accostage et la suavité du séjour. Bref, plus la possibilité que l’île… Il faut dire que la rythmique de la poésie est très réussie (comme ailleurs) et entraînante : ma vie, ma vie, ma première, ma première, il a fallu, il a fallu… Pour la langueur, la version de Carla que j’ai écoutée depuis est très belle (et m’a fait bien douter). »

Quant à la place de la poésie dans le dernier roman publié de Houellebecq, Soumission (janvier 2015), voir dans Libres  Feuillets l’article du 5 février 2015 intitulé : « Soumission, de Michel Houellebecq : roman, poésie, politique ».

 

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Soumission, de Michel Houellebecq : roman, poésie, politique. Par Dominique Thiébaut Lemaire

Michel Houellebecq poursuit dans Soumission (Flammarion, 2015, 320 pages) une réflexion romanesque sur le désenchantement de la France en particulier et du monde occidental en général. Il raconte comment, en 2022, au terme du second mandat de François Hollande, la Fraternité musulmane et son leader, Mohammed Ben Abbes, polytechnicien et énarque, accèdent au pouvoir à la faveur de l’élection présidentielle. Le nouveau président, s’affichant comme modéré, soucieux de présenter l’islam sous la forme d’un humanisme réunificateur, est parvenu à gagner le soutien des partis traditionnels, droite classique, centre et parti socialiste, unis pour contrer la progression de l’extrême droite.
C’est dans ce contexte de politique-fiction que Michel Houellebecq nous entraîne à la suite du narrateur, universitaire quadragénaire, spécialiste du romancier Huysmans (1848-1907) et des écrivains décadents de la fin du XIXe siècle, narrateur indisposé par son époque – ses élites politiques et intellectuelles, ses idéaux progressistes et ses réflexes bien-pensants, ses mœurs mercantiles – qu’il exècre sans grande colère, dans une satire un peu répétitive, mais souvent amusante, provocatrice, ironique ou cynique.
Ce narrateur au corps souffrant – « migraines, maladies de peau, maux de dents, hémorroïdes »   – n’a d’intimité fraternelle qu’avec l’auteur d’ En route et d’intimité amoureuse qu’avec la sensuelle Myriam, aux caresses beaucoup plus satisfaisantes que celles des étudiantes qu’il lui arrive de contacter via le site YouPorn.
La suite du roman voit le nouveau pouvoir politique s’installer en douceur, et le pays faire preuve d’une acceptation tacite en retrouvant même « un optimisme qu’ (il) n’avait pas connu depuis la fin des Trente Glorieuses ». De leur côté, Myriam et sa famille juive quittent la France pour Tel-Aviv – mais « il n’y a pas d’Israël pour moi », songe le narrateur, plus seul que jamais.
Le roman glisse vers une interrogation sur la place du sentiment religieux dans la modernité occidentale, sur le nihilisme et la mort de Dieu. Le narrateur échoue à réussir un processus de conversion qui pourrait reproduire, à plus de cent ans de distance, celle qui a mené Huysmans, misanthrope et solitaire, du dandysme décadent jusqu’au catholicisme. Il n’éprouve plus rien du lien noué pendant des siècles entre la civilisation européenne et « ce quelque chose de mystérieux, de sacerdotal » que portait en lui le christianisme. Alors, c’est vers l’islam qu’il va se tourner, par pragmatisme, voire opportunisme, en profitant des avantages de la nouvelle université islamique : salaire triplé, épouses offertes par l’institution…

Il est intéressant de voir de quelle manière Houellebecq, qui n’est pas seulement romancier mais aussi poète, fait jouer un rôle à la poésie dans cette histoire, où il est question en particulier de Rimbaud, de Péguy et de Leconte de Lisle (né comme  Houellebecq à La Réunion).

Au début du roman, le narrateur nous parle notamment de son collègue Steve, spécialiste de Rimbaud.
« Je n’aimais pas le thé à la menthe, ni la grande mosquée de Paris, je n’aimais pas non plus tellement Steve, je l’accompagnais pourtant. Il m’était reconnaissant je pense d’accepter, car il n’était pas très respecté de ses collègues en général, de fait on pouvait se demander comment il avait accédé au statut de maître de conférences alors qu’il n’avait rien publié, dans aucune revue importante ni même de second plan, et qu’il n’était l’auteur que d’une vague thèse sur Rimbaud, sujet bidon par excellence, comme me l’avait expliqué Marie-Françoise Tanneur, l’une de mes autres collègues, elle-même une spécialiste reconnue de Balzac, des milliers de thèses ont été écrites sur Rimbaud, dans toutes les universités de France, des pays francophones et même au-delà, Rimbaud est probablement le sujet de thèse le plus rabâché au monde, à l’exception peut-être de Flaubert, alors il suffit d’aller chercher deux ou trois thèses anciennes, soutenues dans des universités de province, et de les interpoler vaguement, personne n’a les moyens matériels de vérifier, personne n’a les moyens ni même l’envie de se plonger dans les centaines de milliers de pages inlassablement tartinées sur le voyant… «  (p. 28-29).

Au milieu du roman, de grandes manœuvres vont porter les islamistes au pouvoir. « Mardi 31 mai. L’information éclata en effet, peu après quatorze heures: l’UMP, l’UDI et le PS s’étaient entendus pour conclure un accord de gouvernement, un « front républicain élargi », et se ralliaient au candidat de la Fraternité musulmane » (p. 150) – dont le modèle en matière de politique internationale est l’Empire romain !
Dans leur résidence de Martel dans le sud-ouest, les Tanneur ont invité le narrateur. Le mari de Marie-Françoise, Alain Tanneur, ancien élève de Normale sup, et qui travaillait jusqu’alors à la DGSI, s’est mis à réciter du Péguy :
« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle ,
« Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre,
« Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre ,
« Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle. »
Pour le narrateur, « c’était surprenant et émouvant de voir ce vieil homme propret, soigné, cultivé et ironique, se mettre à déclamer des poèmes :
« Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
« Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
« Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
« Parmi tout l’appareil des grandes funérailles. »
« Il secoua la tête avec résignation, avec tristesse presque. « Vous voyez, dès la deuxième strophe, pour donner suffisamment d’ampleur à son poème, il doit évoquer Dieu. A elle seule l’idée de la patrie ne suffit pas, elle doit être reliée à quelque chose de plus fort, à une mystique d’un ordre supérieur ». Et pour renforcer cette idée, Houellebecq fait encore réciter à son personnage deux autres strophes de Péguy.
« A mon avis, ajoute Alain Tanneur, personne n’a ressenti l’âme du Moyen âge chrétien avec autant de force que Péguy – aussi républicain, laïc, dreyfusard qu’il ait pu être. Et ce qu’il a ressenti également, c’est que la véritable divinité du Moyen âge, le cœur vivant de sa dévotion, ce n’est pas le Père, ce n’est pas même Jésus-Christ ; c’est la Vierge Marie. Et ça aussi, vous le ressentirez à Rocamadour… » (p. 162).
Un peu plus loin dans le texte, trois autres strophes de l’Eve de Péguy sont citées, récitées lors d’une lecture publique à Rocamadour, dans la chapelle Notre-Dame. Le narrateur a assisté à cette lecture: « Je me demandais ce que pouvaient bien comprendre à Péguy, à son âme patriotique et violente, ces jeunes catholiques humanitaires » (p. 168-169). Cela dit, Péguy semble, aux yeux du narrateur et probablement aussi aux yeux de l’auteur lui-même, avoir le défaut de révérer une divinité féminine.

Après l’élection de Mohammed Ben Abbes comme président de la République, dont la priorité est l’éducation, l’université Paris III devient l’université islamique de Paris-Sorbonne.
« Extérieurement, il n’y avait rien de nouveau à la fac, hormis une étoile et un croissant de métal doré, qui avaient été rajoutés à côté de la grande inscription : « Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3 » qui barrait l’entrée ; mais à l’intérieur des bâtiments administratifs, les transformations étaient plus visibles. Dans l’antichambre, on était accueilli par une photographie de pèlerins effectuant leur circumambulation autour de la Kaaba, et les bureaux étaient décorés d’affiches représentant des versets du Coran calligraphiés ; les secrétaires avaient changé, je n’en reconnaissais pas une seule, et toutes étaient voilées » (p. 179).
Quant à Steve, « comme je m’y attendais, il avait accepté un poste dans la nouvelle université ; il était chargé d’un cours sur Rimbaud. Il était manifestement gêné de m’en parler, et ajouta sans que je lui aie demandé que les nouvelles autorités n’intervenaient en rien dans le contenu de l’enseignement. Enfin bien sûr la conversion finale de Rimbaud à l’islam était présentée comme une certitude, alors qu’elle était au minimum controversée ; mais sur l’essentiel, sur l’analyse des poèmes, aucune intervention, vraiment. Comme je l’écoutais sans manifester d’indignation, il se détendit peu à peu, et finit par me proposer de prendre un café » (p. 180).
Par la suite, le narrateur est reçu par Robert Rediger, nouvelle éminence de l’enseignement supérieur, qui va le réintégrer dans l’université. Robert Rediger habite près des arènes de Lutèce une maison particulière qui a été celle de Jean Paulhan, et où Dominique Aury a écrit Histoire d’O.  « C’est un livre fascinant, vous ne trouvez pas ? » demande Rediger. Le narrateur est du même avis. Certes, « Histoire d’O en principe avait tout pour me déplaire : les fantasmes exposés me dégoûtaient, et l’ensemble était d’un kitsch ostentatoire – l’appartement de l’île Saint-Louis, l’hôtel particulier du faubourg Saint-Germain, sir Stephen, enfin tout ça était complètement à chier. Il n’empêche que le livre était traversé d’une passion, d’un souffle qui emportait tout. » Commentaire de l’interlocuteur du narrateur : « C’est la soumission, dit doucement Rediger. L’idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans le soumission la plus absolue » (p. 260). Et Rediger de préciser qu’il s’agit pour lui de la soumission de la femme à l’homme, mais aussi de la soumission de l’homme à Dieu.

A la fin du roman, le narrateur est invité aux cérémonies accompagnant l’entrée en fonction de Jean-François Loiseleur en tant que professeur de l’université.
« Je me souvenais parfaitement de Loiseleur, c’était lui qui m’avait introduit au Journal des dix-neuvièmistes, bien des années auparavant. Il était entré dans la carrière universitaire après une thèse originale consacrée aux derniers poèmes de Leconte de Lisle. Considéré avec Heredia comme le chef de file des Parnassiens, Leconte de Lisle était en général à ce titre méprisé, considéré comme un « honnête artisan sans génie », pour parler comme les auteurs d’anthologie. Il avait pourtant, sous l’effet d’une sorte de crise mystico-cosmologique, écrit dans ses vieux jours certains poèmes étranges, qui ne ressemblaient pas du tout à ce qu’il avait écrit auparavant, ni à ce qu’on écrivait à son époque, qui ne ressemblaient à vrai dire à peu près à rien du tout, et dont on pouvait dire à première vue qu’ils étaient complètement barrés. Loiseleur avait eu le premier mérite de les exhumer, et le second de parvenir à les inscrire dans une filiation littéraire réelle – il convenait plutôt selon lui de les rapprocher de certains phénomènes intellectuels contemporains du Parnasse vieillissant, tels que la théosophie et le mouvement spirite. Il avait ainsi acquis dans ce domaine où il n’avait aucun concurrent, une certaine notoriété… » (p. 285).
« Immédiatement après avoir été servi de mes mezzes, poursuit le narrateur, je me retrouvai nez à nez avec Loiseleur. Il avait changé : sans être absolument présentable, son aspect extérieur était en net progrès. Ses cheveux, toujours longs et sales, étaient presque peignés ; la veste et le pantalon de son costume étaient à peu près de la même teinte, et ne s’ornaient d’aucune tache de graisse, ni d’aucune brûlure de cigarette ; on pouvait sentir, j’en avais du moins l’impression, qu’une main féminine avait commencé à agir.
« Eh oui, me confirma-t-il sans que je lui aie rien demandé, j’ai sauté le pas… »
« Vous vous êtes marié, vous voulez dire ? », j’avais besoin d’une confirmation….
« Marié ? Avec une femme ? » Je devais m’imaginer qu’il était vierge, à l’âge de soixante ans ; et après tout c’était possible. « Oui oui, une femme, ils m’ont trouvé ça », confirma-t-il  en hochant la tête avec vigueur. « Une étudiante de deuxième année. » (p. 288).

Une chronologie tragique a voulu que Soumission paraisse à la date même de l’assaut terroriste (perpétré au nom de l’islamisme) qui a massacré la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo. Il se trouve aussi que le journal venait d’afficher en couverture à cette date (7 janvier 2015) une caricature représentant Michel Houellebecq. A Cologne où il accepté de s’exprimer sur son livre, le 19 janvier 2015, dans un festival de littérature (Literaturfest), l’écrivain – apprécié par l’économiste Bernard Maris, l’une des victimes du massacre – a tenu des propos que nous rapporte Frédéric Lemaître, journaliste au Monde, dans le numéro de ce journal daté du 21 janvier. L’écrivain a d’abord déclaré qu’en ce qui concerne la réaction du pays à ces assassinats, il n’a pas vu dans les « immenses manifestations en France pour Charlie Hebdo un désir d’unité nationale mais des Français massivement attachés à la liberté d’expression ». Autre mise au point : « Soumission n’est pas un roman islamophobe mais on a parfaitement le droit d’écrire un roman islamophobe si on le veut ». D’ailleurs, il a « parfois eu cette envie, ça aurait simplifié le message mais il ne faut pas se laisser influencer d’un côté ou de l’autre ». Il a révélé que « pour la première fois » de sa vie il a « failli écrire un happy end ». François, le personnage qui se convertit à l’islam pour poursuivre sa carrière universitaire, aurait alors rejoint la femme qu’il aimait, partie en Israël au moment de l’accession à l’Elysée d’un président musulman. Question : ce roman ne fait-il pas le jeu du Front national ? « Je m’en fous. Et de toute façon je n’ai jamais vu personne changer d’opinion de vote après avoir lu un roman ». On ne saura pas s’il approuve ou non la soumission à l’islam telle qu’il la décrit : « Bof. Le personnage principal n’en sait rien. Ce relativisme généralisé entraîne aussi l’auteur. Je n’en sais rien. » En revanche, la théorie identitaire selon laquelle « la biologie l’emporte sur l’idéologie est quand même tentante. C’est la sous-population qui a le plus d’enfants qui transmet ses valeurs », dit-il avant d’ajouter : « à condition d’avoir le contrôle de l’éducation. C’est pourquoi c’est un enjeu-clé du livre. » Il décrit l’histoire politique française depuis quarante ans comme « une tentative générale de tous les partis politiques, des médias et des pouvoirs culturels pour freiner l’ascension du Front national et l’échec de cette tentative. » Pour lui, « on peut avoir un pays de plus en plus à droite qui continue à élire un président de gauche. C’est un piège… En 2017, si François Hollande est réélu, alors que la France est encore plus à droite, ça peut tourner très mal ».

Ce qui est notable dans les déclarations de Houellebecq à Cologne, c’est l’ambiguïté, qui est aussi celle du livre. Approuve-t-il la soumission qu’il décrit ? Bof, il n’en sait rien. Il parle d’un « relativisme généralisé » qui entraînerait le personnage principal mais aussi l’auteur. Ce n’est que partiellement vrai pour le personnage principal, dans la mesure où celui-ci fait un choix en proposant de lui-même de se convertir à l’islam (peut-être pour profiter de l’argent saoudien et de la polygamie).
En ce qui concerne les quatre millions de personnes ayant manifesté partout en France contre les assassinats qui ont provoqué la mort de 17 personnes les 7-9 janvier 2015 (notamment la mort des caricaturistes de Charlie Hebdo et de plusieurs Juifs dans un magasin casher), ces manifestations d’une ampleur jamais atteinte contredisent de manière frappante la thèse soutenue dans Soumission, à savoir la mollesse d’une France qui serait prête à s’abandonner à une aventure islamiste.
Les millions de manifestants, selon Houellebecq, auraient été motivés moins par un désir d’unité nationale que par un attachement à la liberté d’expression. Ce distinguo minimise la portée de l’ événement. Car c’est la réalité d’un peuple insoumis qui s’est révélée, réalité totalement ignorée par le roman. Les femmes appartiennent à part entière à ce peuple, alors que la fiction de Soumission est fondée sur la passivité et  la marginalisation sans résistance de la moitié féminine de la population (dont l’éviction du marché du travail paraît être présentée comme bénéfique, alors qu’elle aurait très probablement l’effet économique opposé). Quant au désir d’unité nationale, c’est une expression qui a quelque chose de dérisoire car elle relève de la même catégorie que, par exemple,  les querelles politiciennes dont elle se voudrait le contraire tout en faisant allusion à la même chose.
En réalité, ce que ces manifestations massives ont manifesté, ce n’est pas un attachement à la liberté d’expression, c’est l’amour de la liberté, et ce n’est pas le désir d’une unité à venir, c’est la force, au présent, des valeurs communes.

 

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: c’est la faute à Voltaire

 

L’idée que les humains innocents au berceau
Sont par nature bons c’est la faute à Rousseau
L’idée de critiquer mais sans esprit sectaire
L’excès de religion c’est la faute à Voltaire

Les jeunes destructeurs c’est la faute aux parents
Aux père et mère absents impuissants transparents
C’est la faute à l’école à ses mauvaises notes
Suggérant que l’élève est tête de linotte

C’est la faute aux prisons qui créent des enragés
– C’est du moins ce qu’on dit – prêts à tout saccager
C’est la faute au marxisme ou au capitalisme
C’est la faute au laxisme à l’autoritarisme

Mais lorsque des voyous se réclamant de Dieu
Dont l’un des adjectifs est miséricordieux
Mitraillent sans pitié l’équipe d’un journal
Dans un déchaînement de violence infernale

Dans un massacre fou de libres journalistes
Armés du seul stylo des caricaturistes
Lorsque la tuerie frappe en réponse aux dessins
Ne cherchez plus d’excuse au crime aux assassins

 

 

Dix-sept victimes ont perdu la vie au cours de trois journées sanglantes qui ont endeuillé la France les 7, 8 et 9 janvier 2015 : douze personnes lors d’un attentat perpétré contre le journal Charlie Hebdo (dont les dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, la psychanalyste Elsa Cayat et l’économiste Bernard Maris), plus une policière municipale abattue à Montrouge, et quatre hommes exécutés lors de la prise d’otages dans un supermarché cacher…

Les auteurs de ces tueries ont été rapidement identifiés. Il s’agit de trois Français musulmans : les frères Saïd et Chérif Kouachi nés de parents algériens, et Amedi Coulibaly d’origine malienne. Ces terroristes ont été tués le vendredi 9 janvier 2014 dans des affrontements avec le « Raid » de la police et le « GIGN » de la gendarmerie.

A la suite de ces événements, des millions de manifestants partout en France ont réaffirmé leur attachement aux valeurs du pays : liberté, égalité, fraternité, mais aussi laïcité.

A Paris le 10 janvier, la manifestation a rassemblé entre un million et deux millions de personnes, et plus de quarante dirigeants de pays étrangers. Le cortège principal, parti de la place de la République, a rejoint par le boulevard Voltaire la place de la Nation.

Voltaire est l’un des grands hommes des combats contre le fanatisme et pour la liberté, en particulier pour la liberté d’expression face à ce que prétendent nous dicter les religions.

Dans Les Misérables de Victor Hugo, Gavroche, avant d’être tué sur une barricade, chante cette chanson :
Je suis tombé par terre
C’est la faute à Voltaire
Le nez dans le ruisseau
C’est la faute à Rousseau.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Récapitulation des articles et billets sur Descartes

Apologues cartésiens. 17 octobre 2013

Bourdieu, une sociologie réflexive: un livre de Dominique Thiébaut Lemaire

Dominique Thiébaut Lemaire vient de publier une étude sur la sociologie de Pierre Bourdieu.
La gravure en couverture, portrait du sociologue, est l’œuvre du peintre et graveur Sergio Birga, auteur de deux autres illustrations à l’intérieur du livre : une gravure représentant de manière imagée la réflexivité et l’auto-analyse, ainsi qu’un autre portrait  (dessiné) du sociologue.  

 

 

 

 

L’évaluation scolaire: critique de l’enquête internationale PISA. Par Dominique Thiébaut Lemaire

L’enquête internationale périodique PISA a fait l’objet d’un article publié par Libres Feuillets le 16 octobre 2011. L’analyse critique contenue dans cet article de 2011 est reproduite ci-dessous en annexe, à la suite de l’analyse consacrée à la dernière enquête en date, celle de 2012 publiée fin 2013 (qui met l’accent sur les mathématiques).

PISA fait grand bruit chaque fois que ses résultats sont publiés. On croit pouvoir en tirer des vérités comparatives, on décerne aux Etats des bons points ou des mauvais points selon leurs niveaux scolaires ainsi mesurés, les politiques s’en mêlent. Mais comparaison n’est pas raison.
En réalité, PISA compare des situations nationales peu comparables, et mesure pour une large part des réalités irréelles, comme en témoignent les questionnaires soumis aux élèves.

 Qu’est-ce que PISA

 Présentation générale

PISA (en anglais Program for International Student Assessement) est une enquête menée tous les trois ans auprès de jeunes de 15-16 ans dans les pays membres de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique) et dans de nombreux pays partenaires. Cette enquête prétend évaluer l’acquisition de savoirs et savoir-faire essentiels à la vie quotidienne au terme de la scolarité obligatoire. Ses tests, qui se présentent sous la forme de questionnaires, portent sur la lecture, la culture mathématique et la culture scientifique. Dans chacun des pays participants, les élèves remplissent les questionnaires tous les trois ans. Ils sont sélectionnés à partir d’un échantillon aléatoire d’établissements scolaires (publics ou privés) ainsi que sur un critère d’âge (de 15 ans et 3 mois à 16 ans et 2 mois au début de l’évaluation), et non en fonction de leur classe.

 Les collectes de données déjà réalisées ont eu lieu en 2000, 2003, 2006, 2009 et 2012. L’idée est de procéder à des comparaisons dans l’espace et dans le temps. Mais ces comparaisons sont sujettes à caution, car le cadre d’évaluation évolue d’une enquête à l’autre.

 L’ambition affichée : la préparation à la « vie réelle » par les systèmes éducatifs

 Plutôt que d’évaluer la maîtrise d’un programme d’enseignement, PISA se concentre sur ce dont les élèves de 15 ans sont supposés avoir besoin dans leur vie future et cherche à déterminer ce qu’ils pourront faire grâce à ce qu’ils auront appris. L’enquête vise à mesurer leur capacité à réfléchir et à appliquer leurs connaissances dans des situations tirées du monde réel et de la vie courante.

 Ce qui suit, jusqu’au titre intitulé « Analyse critique », reproduit en substance l’argumentation de l’OCDE.

 D’après cette organisation, les programmes scolaires sont surtout conçus en tant qu’ensembles d’informations et de techniques à maîtriser et n’accordent pas assez d’importance aux compétences qui devraient être développées dans la perspective d’une application dans la vie adulte. Ils privilégient encore moins les compétences générales qui devraient être acquises de manière transversale dans l’ensemble du programme pour permettre à l’individu de résoudre des problèmes et d’appliquer son raisonnement et ses concepts aux situations rencontrées dans la vie. PISA, au contraire, a l’ambition d’étudier l’état de préparation à la vie adulte et, dans une certaine mesure, l’efficacité des systèmes d’éducation, en évaluant le niveau de formation des élèves par rapport aux objectifs fondamentaux des systèmes d’éducation, et non par référence aux corpus de connaissances.

 En sciences, posséder des connaissances particulières, savoir des noms de plantes et d’animaux par exemple, présente moins d’intérêt, dit PISA, que d’avoir assimilé des notions fondamentales comme la consommation d’énergie, la biodiversité et la santé humaine, lorsqu’il s’agit de réfléchir sur des thèmes scientifiques qui suscitent des débats de société. En mathématiques, être capable de raisonner en termes quantitatifs et de concevoir des relations ou des correspondances est plus important que de savoir répondre aux questions figurant habituellement dans les manuels d’exercices, lorsqu’il s’agit de faire preuve de compétences mathématiques dans la vie courante. En lecture et compréhension de l’écrit, alors que les évaluations sont souvent axées sur des textes continus organisés sous forme de phrases et de paragraphes, l’enquête PISA part de l’idée que les individus rencontreront au cours de leur vie adulte un vaste éventail d’écrits (dossiers de candidature, formulaires administratifs, publicités, etc.) et qu’il ne suffit pas de pouvoir lire les textes généralement proposés à l’école. Elle met l’accent sur l’usage pour lequel ont été rédigés divers types de textes : romans, lettres personnelles ou biographies rédigées en vue d’une lecture à usage « privé » ; documents ou avis officiels destinés à un usage « public » ; manuels d’entretien ou rapports destinés à une lecture à des fins « professionnelles », et manuels scolaires ou fiches d’exercices destinés à une utilisation « scolaire »…

Analyse critique

Caractère artificiel de la « vie réelle » de PISA

De même que PISA 2006 et PISA 2009, PISA 2012 a posé aux élèves des questions bizarres sur des situations irréelles. Par exemple, en « résolution de problèmes », ils ont été invités à retrouver par tâtonnements le fonctionnement d’un climatiseur neuf dont on aurait égaré le mode d’emploi. Sans doute dans l’idée que si le climatiseur n’était pas neuf, ils sauraient le faire marcher sans tâtonnements. Mais perdre le mode d’emploi d’un appareil qu’on vient d’acheter, « il faut le faire », dirait le vendeur auquel on s’adresserait aussitôt pour récupérer ce document ! Autre exemple : l’achat de tickets de métro à tarif réduit à un distributeur où le tarif réduit n’est pas disponible. L’épreuve consiste à se rendre compte de cette indisponibilité, et à se résigner à payer le tarif normal (au lieu de s’adresser à un autre distributeur ou au guichet) !

Le « non-dit » des questions posées

S’agissant d’un réseau de routes formant un entrelacs entre différents quartiers, et dont les tronçons sont représentés avec la mention du temps nécessaire pour les parcourir, PISA a posé aux élèves les questions suivantes :
– quel trajet doivent suivre trois personnes habitant chacune dans un quartier différent pour se retrouver ensemble dans l’un des quartiers sans que le déplacement de chacune soit supérieur à 15 mn ?
–  quel est le trajet entre deux quartiers éloignés nommément désignés, qui ne dépasse pas 31 mn ?
La réponse est obtenue en additionnant les temps de déplacement correspondant aux tronçons qui composent l’itinéraire le plus rapide, à déterminer. L’énoncé de la question passe sous silence le fait qu’une absence de déplacement pour l’une des personnes peut être considéré comme un trajet ; et le fait que, dans le graphique du réseau, qui semble ne pas avoir d’échelle, la longueur d’un tronçon est tout de même proportionnelle à sa longueur réelle, précision qui, dans la vie réelle, permet au lecteur d’une carte routière d’avoir, en première approximation, une vue synthétique de ce que peut être la route probablement la plus courte.

Dans une autre « résolution de problème », un aspirateur robot circule au milieu de plusieurs « blocs », les uns fixes de couleur rouge, les autres déplaçables de couleur jaune. Il est demandé aux élèves de décrire ce que fait l’aspirateur lorsqu’il rencontre un bloc jaune. L’énoncé du problème escamote la question complète, car la description attendue est en fait celle-ci : « décrire ce que fait l’aspirateur depuis le moment où il rencontre un bloc jaune jusqu’au moment où il s’immobilise après cette rencontre ».

Fausseté de la démarche comparatiste retenue

 Les connaissances et les compétences évaluées ne sont pas choisies par PISA parce qu’elles font partie du dénominateur commun des programmes scolaires nationaux, mais, nous explique-t-on, parce qu’elles sont jugées essentielles pour la vie future. Cependant, les vraies raisons de la référence aux notions de « vie réelle » et de « vie future » sont ailleurs. Dans un contexte international, privilégier la référence à des programmes d’enseignement nationaux aurait pour effet de concentrer l’enquête sur les éléments communs aux différents pays. Il faudrait alors multiplier les compromis, ce qui déboucherait, selon l’OCDE, sur une évaluation trop restrictive pour être utile aux gouvernements ou Etats désireux de se comparer aux autres.
Au surplus, l’OCDE (34 pays membres) a perdu en homogénéité et donc en comparabilité, en englobant désormais des pays situés à des stades de développement dissemblables, et en incluant dans ses enquêtes PISA 31 « pays et économies partenaires » (dont les entités chinoises de Shanghai, Hong-Kong, Macao !). D’où l’exigence encore plus nécessaire d’une définition a priori, comme socle de la comparaison, d’un type de connaissances et de compétences considérées comme « utiles » partout, au prix d’un sérieux appauvrissement intellectuel.

 Fausseté de l’idée d’un acquis de base national et international à 15-16 ans

 Les élèves de l’échantillon sont sélectionnés en fonction de leur âge, et non en fonction de leur classe, ce qui peut poser problème en France où le redoublement est plus fréquent qu’ailleurs. A cette objection, on répond, cyniquement ou raisonnablement selon le point de vue, que la France doit réduire ses taux de redoublement.

 L’approche de PISA, fondée sur la fiction d’un socle commun de connaissances supposé acquis à 15-16 ans, est rudimentaire par rapport aux approches des programmes nationaux d’enseignement fondés sur la construction progressive d’un savoir sur une plus longue durée.

 Dans les approches modernes de plus longue durée, choisies par les pays développés, les notions de base, enseignées de manière échelonnée, peuvent être abordées par les différents systèmes scolaires à des niveaux de profondeur variable et à des âges différents, parfois plus tardifs. En conséquence, on retombe sur l’inconvénient de comparer des réalités non comparables.

 En outre, le discours de PISA se fonde sur la distinction entre les connaissances résultant des programmes d’enseignement, et les notions de base indispensables. Mais il est illusoire de croire que ces dernières puissent être assimilées indépendamment de l’acquisition des connaissances plus élaborées dont elles constituent le socle et qui permettent d’en comprendre l’intérêt.

 Tests et bachotage

 Dans son livre intitulé : Les stratégies absurdes (Le Seuil, 2009) l’économiste Maya Beauvallet a indiqué qu’aux Etats-Unis, une vingtaine d’Etats ont développé un système de rémunérations et de sanctions des écoles sur la base de tests auxquels sont soumis les élèves. Ces tests remontent pour les premiers aux années1930. A partir des années 1950, ils ont servi à mesurer la performance non pas des élèves mais de leurs professeurs. A partir des années 1980, ils ont débouché sur des récompenses ou des sanctions monétaires.

 On a constaté que les résultats s’améliorent toujours une fois passée la période de mise en place de ces tests. Les élèves auraient donc appris quelque chose ? Ils ont surtout appris à répondre à un exercice particulier. Ils connaissent mieux le test et ses rouages (voire ses « roueries »), s’en soucient davantage, lui consacrent parfois une part trop importante de leurs efforts, développent une stratégie de bachotage. De leur côté, les enseignants enseignent à leurs élèves la meilleure manière de réussir le test, au détriment de tâches importantes que le test ne mesure pas.

Une étude américaine a mesuré le temps passé devant la télévision, le taux d’absentéisme des élèves et le temps de travail à la maison comme indicateurs d’une qualité autre que la qualité mesurée par ces tests scolaires. Ses auteurs n’ont trouvé aucune relation significative entre l’amélioration des résultats des tests et le temps passé devant la télévision ou le temps passé aux devoirs à la maison.

 L’introduction d’un nouveau test se traduit immédiatement par une baisse des performances. Les élèves seraient-ils devenus moins bons? Non, simplement le test  mesure la connaissance du test. Tel est la conclusion à laquelle sont parvenus plusieurs chercheurs américains (par exemple Robert Linn : « Assessments and Accountability », Educational Researcher vol 29, 2, 2000)

 En conclusion

 Un idéal de certificat d’études

Les élèves français formés aux épreuves du certificat d’études de la Troisième République (épreuves fondées sur des questions concrètes prétendant s’inspirer elles aussi de la vie courante) auraient sans doute été mieux adaptés aux tests de PISA que les élèves d’aujourd’hui pourtant dotés de connaissances plus poussées dans un contexte pédagogique plus ambitieux.
Ainsi, les questions de mathématiques posées dans le cadre de PISA 2012 semblent, d’après les exemples qui en sont donnés, se concentrer sur des calculs de vitesses et de débits (celui d’une porte à tambour au lieu du débit d’un robinet) comme au bon vieux temps du certificat d’études.

 Une méconnaissance des études sur la validité des tests

 De nombreuses études ont montré depuis longtemps que les tests ne mesurent pas ce qu’ils prétendent mesurer. A ce sujet, on vient de voir que, pour les chercheurs américains dans le domaine de l’éducation, le test mesure principalement la connaissance du test.
On peut dire ironiquement que ce constat est encourageant pour les pays qui souhaitent améliorer leur performance PISA et battre les pays concurrents: il leur suffit d’y préparer leurs élèves en les familiarisant avec les types de questions, les critères de notation, les « trucs » à connaître et les « pièges » à éviter.
C’est du reste ce que font les bons élèves dans les cursus nationaux d’enseignement : ils se familiarisent avec les types d’épreuves et s’y exercent, en sachant bien que la moitié de la réussite est due à cette compréhension distincte de la connaissance de la matière elle-même.

 Qu’importe ce qui est réellement comparé, pourvu que l’on puisse dresser un palmarès

 Bien qu’il soit le plus souvent superficiel voire infondé, le palmarès, exploitant le profond désir humain de comparaison aux autres, d’imitation et d’émulation, est un produit qui se vend bien.
Chaque fois qu’un palmarès arrive sur le « marché », la question n’est pas de se demander ce qu’il nous apprend, mais à qui il profite: à ceux qui les élaborent, à ceux qui les diffusent, à ceux qui les utilisent ? En l’occurrence, grâce à ces comparaisons de PISA fondées sur l’apologie d’une sorte de SMIC intellectuel commun, l’OCDE gagne un surcroît de notoriété et d’influence; ceux qui préconisent la «performance du capital humain» dès 16 ans s’en trouvent confortés ; les médias qui les publient augmentent leur diffusion; les collectivités nationales s’en délectent: joie fallacieuse quand les résultats sont bons; plaisir masochiste quand ils sont médiocres; et les gouvernements peuvent y trouver de quoi justifier des réformes simplificatrices…

Excellence et égalité des chances

PISA a commencé à réfléchir plus sérieusement à cette problématique, mais à partir de l’idée (pieuse ?) qu’il n’y a rien de contradictoire à œuvrer à la fois pour l’excellence et pour rehausser le niveau  de compétence des élèves peu performants.
Le pourcentage des enfants d’immigrés, qui ont dans tous les pays plus de difficultés que les autres, reste de l’ordre de 15 % dans le total français des élèves (au-dessus des 12 % constatés dans l’ensemble des pays),  mais l’enquête de 2012 montre que si, en France, le pourcentage des élèves très performants est à peu près le même qu’en 2003, celui des élèves en difficulté y a beaucoup augmenté.

***

ANNEXE: analyse de PISA 2006 et 2009

Caractère artificiel de la « vie réelle »

 La « vie réelle » des enquêtes PISA 2006 et 2009.est une fiction, comme le montrent les trois exemples suivants.

PISA 2006 a présenté aux élèves un tableau de distances routières dans lesquelles figure bizarrement une case blanche qu’ils doivent s’évertuer à combler par des calculs. Mais jamais un élève de 15 ans, ni d’ailleurs un adulte, ne sera confronté à ce genre de « trou » dans un tableau ayant pour objet d’indiquer les distances entre les villes répertoriées ; sans compter que les cartes de la vie réelle comportent l’indication d’une échelle qui permet d’éviter les contorsions de raisonnement auxquelles le problème de PISA oblige les élèves au nom de la vraie vie.

PISA 2006 a demandé à quelle distance habitent l’un de l’autre deux élèves qui parcourent respectivement 5 et 2 km pour aller à l’école, et commente ainsi cet exemple en croyant pouvoir se moquer de ceux qui le critiquent : « Parmi les enseignants auxquels ce problème a été soumis pour la première fois, nombreux sont ceux qui l’ont rejeté, invoquant le fait qu’il était trop facile et que n’importe qui pouvait déterminer que la bonne réponse est trois km. Selon un autre groupe d’enseignants, ce n’est pas un bon item, puisqu’il n’y a pas de réponse (voulant dire par là qu’il n’y a pas qu’une seule réponse numérique possible). Une troisième réaction a été de dire que c’était un mauvais item en raison des nombreuses réponses possibles : faute d’informations suffisantes, le mieux que l’on peut en conclure est que les enfants habitent à une distance comprise entre trois et sept km l’un de l’autre ; il s’agit là d’une caractéristique peu souhaitable. Enfin, un petit nombre d’enseignants a estimé qu’il s’agissait d’un excellent item : les élèves doivent comprendre la question ; cet item fait réellement appel aux capacités de résolution de problèmes, car il ne correspond à aucune stratégie connue des élèves ; enfin, il s’agit d’un « beau » problème mathématique, malgré l’absence d’indices sur la manière dont les élèves vont le résoudre. »

PISA 2009  comportait le test suivant. Un menuisier dispose de 32 mètres de planches et souhaite s’en servir pour faire la bordure d’une plate-bande dans un jardin. Il envisage d’utiliser un des quatre tracés suivants pour cette bordure : deux tracés à angles droits en dents de scie A et C, un parallélogramme B, un rectangle D. Les élèves devaient indiquer si les quatre tracés peuvent être réalisés avec les 32 mètres de planches. Commentaire de PISA :« Cet item complexe à choix multiple se situe dans un contexte éducatif, dans la mesure où il présente un problème « quasi-authentique » qui est plus susceptible d’être rencontré en classe de mathématiques que dans la vie de tous les jours… Pour résoudre ce problème, les élèves doivent comprendre que les tracés bidimensionnels A, C et D présentent le même périmètre… Ils doivent déterminer si les tracés de bordure peuvent ou non être réalisés avec 32 mètres de planches. Les trois tracés de forme rectangulaire peuvent l’être, mais pas le quatrième qui est un parallélogramme. »
PISA reconnaît donc qu’il s’agit d’un problème «quasi-authentique », ce qui signifie bel et bien « irréel »…

Biais et pièges dans les questions posées et dans les critères de notation

On trouve dans les questionnaires de PISA des biais et des questions pièges, auxquels cas ce qui est testé n’est pas la capacité à mobiliser des connaissances, mais plutôt la capacité à ruser, par exemple:
– Insertion dans les énoncés d’informations inutiles pour la résolution du problème posé;
– Exigence d’une réponse unique à une question sur un texte dont le libellé autorise en bon sens plus d’une réponse ;
– Demande de réponse à une question, sans avertir que l’on attend plus d’une réponse ;
– Appréciation portant non pas sur la compréhension d’un texte ou d’un énoncé, mais sur la compréhension de la question plus ou moins claire posée par PISA sur ce texte ou énoncé.

Comme exemple de questions biaisées, mentionnons l’ « item » intitulé « sûreté des téléphones portables » de PISA 2009. Un tableau (provenant d’un site web) développe en plusieurs points cette question: les téléphones portables sont-ils dangereux ? Et présente deux colonnes de réponses : oui et non.
Le point 4 du tableau présente les arguments oui et non suivants:
Oui : les utilisateurs de portables ont 2,5 fois plus de risques de développer un cancer du cerveau dans les zones proches de l’oreille qui est en contact avec le portable.
Non : les chercheurs reconnaissent qu’il n’est pas sûr que cette augmentation soit liée à l’usage de téléphones portables.
PISA demande aux élèves en quoi la proposition : « Il est difficile de prouver qu’un phénomène est la cause d’un autre » s’applique au point 4 ci-dessus. Parmi quatre possibilités de réponse A, B, C ou D, PISA indique comme bonne réponse la C (« la proposition soutient l’argument Non mais ne le prouve pas »), et commente ainsi le test : celui-ci demande aux élèves de reconnaître la relation entre une généralisation extérieure au texte et des assertions formulées dans un tableau ; son degré de difficulté tient notamment à deux facteurs: les termes abstraits employés dans la question (« Il est difficile de prouver qu’un phénomène est la cause d’un autre ») ; et  les relations également abstraites proposées entre les assertions opposées oui et non.
PISA reconnaît que les élèves sont notés principalement, non sur la compréhension du tableau, mais sur la compréhension d’une proposition abstraite ajoutée de l’extérieur à ce tableau. En outre, celui-ci est logiquement défectueux : il suggère que l’on peut répondre rationnellement à la fois oui et non à une question ; ses « oui » ne contredisent pas les non, ses « non » ne contredisent pas les oui.

 Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: immigrés ou immigrants

 

On préfère en français le terme d’immigré
Cependant que l’anglais nous parle d’immigrants
Participe présent dont le sens est actif
Au contraire immigré
semble au passé passif

 

Chassés par l’indigence ou la guerre amaigris
Ils entrent dans un monde où les gens sont trop gros
Ils ont franchi des eaux de tempête et de soif
Où les a négligés la mort sans épitaphe

 

Au lieu d’eldorados c’est la portion congrue
Qui les attend au nord dans un climat chagrin
Leur allant peut survivre au bout des catastrophes
Mais rarement le mal rend saint ou philosophe

 

Dans les contrées d’accueil entre espoir et regret
Déçus doutant du bien portés à être ingrats
Ils voudraient repartir dans un aéronef
Entre deux univers douloureuse est la greffe

 

L’immigration par la Méditerranée a battu un record en 2014. Sur un total de plus de 207.000 migrants, plus de 3400 y ont perdu la vie principalement entre la Libye et l’Italie (trois fois plus de morts qu’en 2011, année du précédent record), d’après l’agence des Nations Unies pour les réfugiés.

On parle beaucoup d’immigration, mais principalement du point de vue du pays d’accueil, et on ne réfléchit guère aux pays d’origine, ni au point de vue des immigrés ou immigrants eux-mêmes.

Sont-ils passifs, sont-ils actifs et volontaires ? Entraînés par leur propre désir, ou totalement contraints par leur environnement de départ ? Qu’est-ce qui déclenche la migration ? Rarement des décisions individuelles, contrairement à la vision naïve de l’homme de la rue en France. S’il s’agit de rechercher des avantages matériels, c’est souvent sous la pression des familles qui incitent les jeunes à partir « chercher fortune » pour envoyer ensuite de l’argent à leurs proches restés sur place. Autre cause des migrations : la fuite de la guerre, par exemple celle qui sévit actuellement au Moyen-Orient (Syrie) et en Afrique (Erythrée). Ces mouvements sont accentués par la cupidité des réseaux de passeurs, et par les mirages que répandent les médias des pays développés.

Psychologiquement, pour comprendre l’état d’esprit du migrant, il faudrait creuser les notions d’espoir, de regret, de déception, d’ingratitude. Par exemple, Descartes nous dit que « du bien passé vient le regret » (Les Passions de l’âme, article 67). Mais le regret peut même venir d’un passé dépourvu de bien.

Du point de vue des habitants du pays d’accueil, il importe d’approfondir la compréhension de la compassion, qui, pour Spinoza, est un affect triste et non une vertu (Ethique, quatrième partie, proposition L), ce que Descartes avait suggéré avant lui au sujet de la pitié ressentie par ceux qui se représentent le mal d’autrui comme pouvant leur arriver, et qui sont ainsi émus par l’amour qu’ils se portent à eux-mêmes plutôt que par celui qu’ils ont pour les autres (Les Passions de l’âme, article 186).

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

Billet: le président face au mauvais temps

 

Président capitaine il est dans la tourmente
A la proue de la France il oublie ses tourments
Dans la bourrasque et le gros temps dans la tempête
On dirait qu’il recherche une sorte de paix

Préférant aux manifs cette forme d’émeute
Que font autour de lui des embruns écumeux
Comme Chateaubriand quand l’averse crépite
Il désire l’orage en guise de répit

Mais comme il ne veut pas sembler imperméable
Et se sentir blâmé d’ouvrir le parapluie
Et se voir accusé de ne pas se mouiller

Trempé sans couvre-chef au vent désagréable
Impavide il discourt on voudrait qu’il s’essuie
Lunettes embuées le regard embrouillé

 

 

Sur l’île de Sein (Finistère) pour commémorer les 70 ans de la Libération, François Hollande a prononcé un long discours sous une pluie battante. Les services de l’Élysée ont préféré ne pas faire appel au garde du corps équipé d’un parapluie, présent au côté du chef de l’État… En quelques minutes, l’image d’un président de la République, trempé, les lunettes pleines de buée, a fait le tour des chaînes d’information et des réseaux sociaux… Les internautes ont multiplié les railleries, certains s’interrogeant sur les compétences des communicants de François Hollande (Le Figaro, 25 août 2014).

C’est sous une pluie battante que François Hollande s’est exprimé, lundi 25 août… Le jour même où Manuel Valls a déposé la démission du gouvernement, le chef de l’Etat s’est abstenu de commentaires. Il a rendu hommage à la résistance contre le régime nazi, à l’occasion du 70e anniversaire de la Libération. Dans son discours, le président de la République n’a pas souhaité évoquer la principale actualité gouvernementale, préférant retracer l’histoire de la résistance de cette île du Finistère. « Je tenais à être présent aujourd’hui dans le cadre du 70e anniversaire de la libération de notre pays (…)ici sur l’île de Sein. Je n’y aurais renoncé à aucun prix, même si la pluie nous accompagne aujourd’hui et même si ce n’est pas l’intempérie que nous redoutons le plus. » (Le Monde, 25 août 2014).

Dominique Thiébaut Lemaire

 

L’anthropologie de Bourdieu. Par Dominique Thiébaut Lemaire

Version résumée

Pierre Bourdieu (1930-2002), élève de l’Ecole normale supérieure de 1951 à 1954, agrégé de philosophie en 1954, directeur d’études à l’École des Hautes Etudes de 1964 à 2001, est devenu en 1982 professeur de sociologie au Collège de France où il a enseigné jusqu’à sa retraite en 2001. Il a reçu la médaille d’or du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) en 1993. La fin de son parcours a été marquée par sa consécration nationale et internationale de grand intellectuel engagé.

LE PARCOURS DE L’OEUVRE

Bourdieu a distingué lui-même plusieurs étapes dans son œuvre :
« La sociologie de l’éducation, la sociologie de la production culturelle et la sociologie de l’Etat auxquelles je me suis successivement consacré ont ainsi constitué pour moi trois moments d’une même entreprise de réappropriation de l’inconscient social qui ne se réduit pas aux tentatives déclarées d’ « auto-analyse »… (Méditations pascaliennes, chapitre 1, note 2, page 356).

S’agissant de la sociologie de l’éducation, les Héritiers (1964), livre écrit avec Jean-Claude Passeron, a connu un grand succès public. C’est en pensant d’abord à ce livre que Bourdieu a écrit en 1997 : « Les découvertes les plus indiscutables, comme l’existence d’une forte corrélation entre l’origine sociale et la réussite scolaire ou entre le niveau d’instruction et la fréquentation des musées, ou encore entre le sexe et les probabilités d’accès aux positions les plus valorisées des univers scientifique ou artistique, peuvent être refusées comme des contre-vérités scandaleuses… Dans la mesure où son travail d’objectivation et de dévoilement le conduit en maintes occasions à produire la négation d’une dénégation, le sociologue doit s’attendre à ce que ses découvertes soient à la fois annulées ou rabaissées comme des constats triviaux, connus de toute éternité, et violemment combattues, par les mêmes, comme des erreurs notoires… » (Méditations pascaliennes, chapitre 5, « violence symbolique et luttes politiques », sous-chapitre intitulé « La double vérité », p.274).
Les analyses des Héritiers, fondées notamment sur des statistiques de l’INSEE par catégories socioprofessionnelles, sans doute peu adéquates pour une étude avec précise des origines sociales et de la « domination » (comme les auteurs l’admettent en partie dans La Reproduction), ont eu des effets négatifs sur la manière de penser le système d’enseignement dans la société française, comme système reproducteur des inégalités plutôt que des connaissances. Elles ont eu aussi des effets négatifs sur la réputation même de Bourdieu, auquel on a collé l’étiquette de « déterministe», alors qu’il s’est efforcé de concilier déterminisme et liberté.

Un autre livre célèbre de Bourdieu,  La Distinction, fruit d’un effort considérable d’enquêtes et de réflexion, présente une grande richesse d’informations concrètes, mais celles-ci ont souffert d’une péremption historique rapide, comme l’auteur l’a reconnu, de sorte que les leçons que l’on peut finalement en tirer doivent faire abstraction de leur caractère daté (par exemple, les goûts à un certain moment ne sont pas des propriétés substantielles inscrites dans une sorte d’essence culturelle, mais des propriétés relationnelles qui n’existent que par la relation avec les goûts d’autres individus ou groupes sociaux ; autre leçon générale, les choix dans les domaines les plus différents de la pratique, en cuisine, en sport, en musique, en politique, sont liés entre eux de manière relativement cohérente).

Après la sociologie de l’éducation puis celle de la production culturelle, Bourdieu a consacré des développements importants, à partir de la fin des années 1980, à la sociologie de l’Etat et au thème de l’universel.

Il a été plus que bien d’autres, sans doute, un homme de contradictions, ce qu’il a fini par assumer consciemment, en parlant de son « habitus clivé » de grand universitaire issu d’un milieu modeste, et en développant des analyses qui font apparaître la société comme un monde double, à la fois économique et non économique.

UNE SOCIOLOGIE REFLEXIVE

Bourdieu a voulu être un « sociologue réflexif » : sujet et objet de ses analyses. La leçon inaugurale qu’il a prononcée au Collège de France en 1982 illustre cette démarche. Intitulée Leçon sur la leçon, elle est présentée par son auteur comme un « discours qui se réfléchit lui-même » où l’auteur commence par rappeler « une des propriétés les plus fondamentales de la sociologie telle que je la conçois : toutes les propositions que cette science énonce peuvent et doivent s’appliquer au sujet qui fait la science » (p. 8-9).
Ce thème a fait l’objet de son dernier cours au Collège de France (2000-2001) publié en 2002 sous le titre Science de la science et réflexivité, dont le chapitre 3 s’intitule : «Pourquoi les sciences sociales doivent se prendre pour objet ».

« Lorsque je soumettais à l’examen, sans ménagements, a-t-il reconnu, le monde dont je faisais partie, je ne pouvais pas ne pas savoir que je tombais nécessairement sous le coup de mes propres analyses, et que je livrais des instruments susceptibles d’être retournés contre moi : la comparaison de l’arroseur arrosé, que l’on emploie en pareil cas, désignant simplement une des formes, très efficace, de la réflexivité telle que je la conçois » (Méditations pascaliennes, introduction, p.13).

QUELQUES CONCEPTS MAJEURS

Sous cette rubrique,  on se propose de présenter la pensée du sociologue en centrant cette présentation sur quelques-uns de ses concepts : inconscient social, habitus, champs ou microcosmes. Autre concept majeur, celui de « domination » est expliqué et illustré plus loin à propos du symbolique.

L’inconscient social

Du début à la fin de son œuvre, Bourdieu a insisté sur le caractère caché des mécanismes sociaux, en employant un vocabulaire souvent proche de celui de la psychanalyse : inconscient social, dénégation, refoulement,retour du refoulé…

Le premier axiome, numéroté 0, de La Reproduction (1970), livre écrit avec Jean- Claude Passeron et dont la première partie est présentée more geometrico à la façon de Spinoza, s’énonce ainsi :
« Tout pouvoir de violence symbolique, i.e. tout pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force, ajoute sa force propre à ces rapports de force » (p. 18).

On peut citer aussi la Leçon sur la leçon (1982), qui parle des « ténèbres de la méconnaissance »:
« …la connaissance exerce par soi un effet – qui me paraît libérateur – toutes les fois que les mécanismes dont elle établit les lois de fonctionnement doivent une part de leur efficacité à la méconnaissance, c’est-à-dire toutes les fois qu’elle touche aux fondements de la violence symbolique. Cette forme particulière de violence ne peut en effet s’exercer que sur des sujets connaissants, mais dont les actes de connaissance, parce que partiels et mystifiés, enferment la reconnaissance tacite de la domination qui est impliquée dans la méconnaissance des fondements vrais de la domination. On comprend que la sociologie se voie sans cesse contester le statut de science, et d’abord évidemment par tous ceux qui ont besoin des ténèbres de la méconnaissance pour exercer leur commerce symbolique » (p.20-21).
Et :
« Une bonne part de ce que le sociologue travaille à découvrir n’est pas caché au même sens que ce que les sciences de la nature visent à porter au jour. Nombre des réalités ou des relations qu’il met à découvert ne sont pas invisibles, ou seulement au sens où « elles crèvent les yeux», selon le paradigme de la lettre volée cher à Lacan… » (Leçon sur la leçon, p. 30-31).

 Les champs ou microcosmes sociaux

Bourdieu conçoit le monde social comme un ensemble de «champs» qu’il dénomme aussi « microcosmes ». Pour lui, « les champs sociaux sont des champs de forces mais aussi des champs de luttes pour transformer ou conserver ces champs de forces » (Leçon sur la leçon, p.46).

Comme on l’a déjà vu, il a étudié plus particulièrement les champs de l’enseignement, de la production intellectuelle et de l’Etat, dans l’ordre de la connaissance (ou de la science), dans l’ordre de l’éthique (ou du droit, et de la politique), et dans l’ordre de l’esthétique (la littérature, l’art) : voir ses Méditations pascaliennes, début du chapitre 2, « Les trois formes de l’erreur scolastique », p. 76.
Un essai de généralisation pour la constitution d’une théorie des champs à partir des champs artistiques et culturels se trouve dans Les règles de l’art (deuxième partie, p.351 et suivantes).

Pour caractériser un champ selon Bourdieu, la notion d’autonomie est importante. La loi ou nomos de chaque champ peut s’énoncer sous la forme d’une tautologie significative de sa clôture: « c’est particulièrement visible dans le cas du champ artistique dont le nomos tel qu’il s’est affirmé dans la seconde moitié du XIXe siècle (« l’art pour l’art ») est l’inversion de celui du champ économique (« les affaires sont les affaires ») » (Méditations pascaliennes, p.139).

Les champs ont chacun leur nomos (leur loi) et leur type d’illusio (croyance dans le jeu). Chacun d’eux enferme les agents dans ses enjeux propres qui, du point de vue d’un autre jeu, peuvent être considérés comme insignifiants :
« Chacun sait par expérience que ce qui fait courir le haut fonctionnaire peut laisser le chercheur indifférent et que les investissements de l’artiste restent inintelligibles pour le banquier. C’est dire qu’un champ ne peut fonctionner que s’il trouve des individus socialement prédisposés à se comporter en agents responsables, à risquer leur argent, leur temps, parfois leur honneur ou leur vie, pour poursuivre les enjeux et obtenir les profits qu’il propose et qui, vus d’un autre point de vue, peuvent paraître illusoires…» (Leçon sur la leçon, p 47).

L’habitus

 L’habitus désigne chez Bourdieu un ensemble inculqué, inconscient et pour une large part incorporé au corps, de « dispositions durables et transposables qui, intégrant toutes les expériences passées, fonctionne à chaque moment comme une matrice de perceptions, d’appréciations et d’actions, et rend possible l’accomplissement de tâches infiniment différenciées » (Esquisse d’une théorie de la pratique, p. 261).

Dans ses Méditations pascaliennes, Bourdieu a commenté cette notion :
« Le concept d’habitus a pour fonction primordiale de rappeler fortement que nos actions ont plus souvent pour principe le sens pratique que le calcul rationnel ; ou que… le passé reste présent et agissant dans les dispositions qu’il a produites ; ou encore que, contre la vision atomistique que propose certaine psychologie expérimentale, attachée à analyser des aptitudes ou des attitudes séparées (esthétiques, affectives, cognitives, etc.) et contre la représentation (authentifiée par Kant) qui oppose les goûts nobles, dits « purs », et les goûts élémentaires, ou alimentaires, les agents sociaux ont, plus souvent qu’on ne pourrait s’y attendre, des dispositions (des goûts par exemple) plus systématiques qu’on ne pourrait le croire. » (Méditations pascaliennes, chapitre 2, « Les trois formes de l’erreur scolastique », sous-chapitre intitulé « Digression. Critique de mes critiques », p. 94-95).
« Une des fonctions majeures de la notion d’habitus est d’écarter deux erreurs complémentaires qui ont toutes les deux pour principe la vision scolastique : d’un côté, le mécanisme, qui tient que l’action est l’effet mécanique de la contrainte de causes externes ; de l’autre, le finalisme qui … tient que l’agent agit de manière libre, consciente et, comme disent certains utilitaristes, with full understanding…» (Méditations pascaliennes, chapitre 4, « La connaissance par corps », sous chapitre intitulé « Habitus et incorporation », p. 201-201).

Bourdieu a insisté notamment sur deux aspects: Le caractère « corporel » de l’habitus ; et le lien entre habitus et champ social.

En ce qui concerne le caractère corporel de l’habitus, il insiste sur ce point de façon quelque peu surprenante, comme si l’habitus n’était pas aussi une disposition de l’esprit. Peut-être s’agissait-il de remplacer par le mot « corps » ceux de « personne » ou « individu » jugés inadéquats, trop idéalistes ou trop « individualistes ». L’importance donnée au corps est peut-être due aussi à l’influence de Blaise Pascal et de ses trois ordres : la chair, l’esprit, la volonté (voir plus loin ce qui est dit sur « une philosophie pascalienne »).

En ce qui concerne le lien entre habitus et champ/microcosme, Bourdieu explique dans sa Leçon sur la leçon (P 37-38) l’importance de la relation « entre l’histoire objectivée dans les choses, sous la forme d’institutions, et l’histoire incarnée dans les corps, sous la forme de ce que j’appelle l’habitus ». Il considère comme une rupture décisive par rapport au mode de pensée traditionnel « le fait de substituer à la relation naïve entre l’individu et la société la relationconstruite entre ces deux modes d’existence du social, l’habitus et le champ, l’histoire faite corps et l’histoire faite chose. »

Déterminisme et liberté

Bourdieu a été accusé d’être excessivement déterministe, bien qu’il ait proposé plusieurs perspectives de liberté:
–         En reprenant le raisonnement philosophique classique selon lequel la liberté tient
d’abord à la mise en évidence et à la juste connaissance des déterminations sociales et autres;
–         En montrant comment l’autonomie des différents champs ou microcosmes peut favoriser l’indépendance d’esprit et une sorte de séparation des pouvoirs ;
–         En développant l’idée qu’entre les causes externes et les agents sociaux exposés à ces causes externes s’interposent non seulement le microcosme, mais aussi
l’habitus, qui font écran à une causalité automatique ;
–         En prenant en considération l’autonomie relative de l’ordre symbolique (voir ci-dessous) ; le pouvoir symbolique, par l’évocation plus ou moins inspirée et exaltante de l’avenir  –  prophétie, pronostic ou prévision – peut introduire un certain jeu dans la correspondance entre les espérances et les chances et ouvrir un espace de liberté par la présentation de possibles plus ou moins improbables, utopie, projet, programme ou plan, que la logique des probabilités conduirait à tenir pour pratiquement exclus.

LE SYMBOLIQUE

Le mot « symbolique » appartient aussi à la psychanalyse lacanienne (distinguant le réel, l’imaginaire et le symbolique), mais Bourdieu lui donne un sens différent, qui se rapproche de celui que l’on trouve dans les expressions « franc symbolique de dommages et intérêts » ou « geste symbolique » : un geste qui, tout en étant réel, tire sa valeur du fait qu’il est signe d’autre chose. Le symbolique selon Bourdieu ne se comprend  pleinement qu’en opposition avec d’autres termes, principalement en opposition avec ce qu’il appelle « l’économie économique », mais en association avec plusieurs autres mots (biens, capital, force, lutte, pouvoir, révolution, violence…).

Tout en distinguant le symbolique de l’économie, Bourdieu semble avoir pris un malin plaisir à les associer dans l’expression « économie des biens symboliques » (où, il est vrai, le mot « économie » est pris dans son sens d’organisation, structure des éléments d’un ensemble, plutôt que dans le sens de production et consommation des richesses matérielles).

La domination

Le symbolique est pour lui un élément essentiel de la domination, concept sur lequel il a fondé une grande partie de sa réflexion sociologique qui distingue « dominants » et « dominés ». On peut trouver un peu sommaire cette distinction,  mais il l’a rendue complexe en analysant en profondeur ce qui est essentiel dans le couple dominant-dominé, c’est-à-dire non pas le dominant, ni le dominé, mais la relation entre eux, qui ne repose jamais uniquement sur la force nue, celle des armes ou de l’argent, et qui ne peut fonctionner vraiment que par le symbolique.

L’un des effets de la violence symbolique est la transfiguration des relations de domination en relations affectives, la transformation du pouvoir en charisme ou en charme dans un paradoxe apparent unissant soumission et « enchantement » affectif. Les rapports d’exploitation qui en résultent ne fonctionnent que s’ils sont doux.
Bourdieu est revenu sur ce sujet dans ses Méditations pascaliennes : « La violence symbolique est cette coercition qui ne s’institue que par l’intermédiaire de l’adhésion que le dominé ne peut manquer d’accorder au dominant (donc à la domination) lorsqu’il
ne dispose, pour le penser et pour se penser ou, mieux, pour penser sa relation avec lui, que d’instruments de connaissance qu’il a en commun avec lui et qui, n’étant que la forme incorporée de la structure de la relation de domination,font apparaître cette relation comme naturelle … Le pouvoir symbolique ne s’exerce qu’avec la collaboration de ceux qui le subissent…
La domination, même lorsqu’elle repose sur la force nue, celle des armes ou de l’argent, a toujours une dimension symbolique et les actes de soumission, d’obéissance, sont des actes de connaissance et de reconnaissance » (Méditations pascaliennes, chapitre 5, « Violence symbolique et lutte politiques », sous-chapitre « Le pouvoir symbolique », p. 246-248).

Les propriétés de l’économie des biens symboliques

Les propriétés (appelées ici caractéristiques) de l’économie des biens symboliques selon Bourdieu sont résumées à la fin du chapitre 6 de Raisons pratiques.
Première caractéristique : il s’agit de pratiques qui ont toujours des vérités doubles, économiques et non économiques.
Deuxième caractéristique : le tabou de l’explicitation, la forme par excellence de l’explicitation étant le prix.
Troisième caractéristique : les agents dépensent  beaucoup d’énergie dans l’échange symbolique. C’est une des raisons pour lesquelles l’économie économique est beaucoup plus économique. Par exemple, quand au lieu de faire un cadeau adapté aux goûts du destinataire, on fait un chèque, on s’économise les efforts nécessaires pour que le cadeau convienne à la personne, et les efforts nécessaires pour que sa valeur ne soit pas directement réductible à l’argent.
Autres caractéristiques : la dénégation, le refoulement de l’économie économique ne peut réussir que parce qu’ils sont fondés sur une sorte de méconnaissance collective partagée, produit d’une socialisation conduisant à l’incorporation des structures objectives du marché des biens symboliques, sous la forme de structures cognitives accordées avec ces structures objectives.

Les domaines où s’épanouit le symbolique 

Les domaines de prédilection du symbolique sont :
–         Les relations où s’exerce la domination masculine, en particulier dans la famille ;
–         L’enseignement ;
–         Le monde du religieux et du caritatif ;
–         Les relations de travail ;
–         L’art et la culture ;
–         La politique…

L’UNIVERSEL

En première approche, on peut définir l’universel selon Bourdieu de la manière suivante: quelque chose qui, bien que socialement produit, n’est pas réductible aux conditions particulières de sa production, dans le domaine de la science, mais aussi dans le domaine de l’éthique, de l’Etat et du droit, où il s’agit par exemple d l’universel des « valeurs » de la démocratie et des droits de l’homme, dans lesquelles il englober de grandes notions administratives : l’intérêt général, le service public…
Bien qu’il n’approfondisse pas cette question, on peut se demander dans quelle mesure l’universalité de ces valeurs est égale à celle de la science. Par exemple, le caractère universel de la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée en 1948 par l’Organisation des Nations Unies a été discuté dans le cadre de cette organisation.

Dans une première étape de sa démarche, l’étape de ce qu’il a appelé la « critique du soupçon », inspirée du marxisme, il a considéré l’universel surtout comme un faux- semblant destiné à masquer, en même temps qu’à mieux faire prévaloir, les intérêts particuliers de ceux qui l’invoquent. Par la suite, il a nuancé sa réflexion. Pour caractériser le dernier état de sa
pensée, on peut dire que:

– L’universalisation y est une réalité à double face, à la fois monopolisation dominatrice et évolution positive;

– Il existe un « intérêt au désintéressement » ;

– Il est possible à la fois de lutter contre l’hypocrisie de l’universalisme abstrait et pour l’accès aux conditions de l’universel.

 L’universalisation : impérialisme mais aussi progrès

 Le développement de l’Etat moderne, dont fait partie le système scolaire, est une réalité à double face : progrès vers un degré d’universalisation supérieure (délocalisation, dé-particularisation, etc.) et, dans le même mouvement, évolution vers la monopolisation la concentration du pouvoir, donc vers la constitution des conditions d’une domination centrale…

« L’avènement de la raison est inséparable de l’autonomisation progressive de microcosmes sociaux fondés sur le privilège, où se sont peu à peu inventés des modes de pensée et d’action théoriquement universels mais pratiquement monopolisés par
quelques-uns…
La même ambiguïté s’observe dans la relation entre les nations dominantes et les nations dominées – ou les provinces et les régions annexées à l’Etat central, à sa langue, à sa culture, etc. C’est ainsi que ceux qui ont porté l’Etat (français) à un degré d’universalité supérieur à celui de la plupart des nations contemporaines (avec le code civil, le système métrique, la monnaie décimale et tant d’autres inventions « rationnelles »), les révolutionnaires de 1989, ont immédiatement investi leur foi universaliste dans un impérialisme de l’universel placé au service d’un Etat national (ou nationaliste) et de ses dignitaires » (Méditations pascaliennes, chapitre 2 : « Les trois formes de l’erreur scolastique », sous-chapitre intitulé : « L’ambiguïté de la raison », p. 113).
« Si l’universel avance, c’est parce qu’il existe des microcosmes sociaux qui, en dépit de leur ambiguïté intrinsèque, liée à leur enfermement dans le privilège et l’égoïsme satisfait d’une séparation statutaire, sont le lieu de luttes qui ont pour enjeu l’universel… (Méditations pascaliennes, chapitre 3 : «les fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé : « L’universalité des stratégies d’universalisation », p. 178-179).

 L’intérêt au désintéressement

On peut tenir « pour une loi anthropologique universelle qu’il y a du profit (symbolique et parfois matériel) à se soumettre à l’universel… », écrit Bourdieu dans Raisons pratiques (considérations finales intitulées « Un fondement paradoxal de la morale », p.234-235). Et: « la sociologie des intellectuels fait découvrir cette forme particulière d’intérêt qu’est l’intérêt au désintéressement » (Science de la science et réflexivité, p.183-184).

La sociologie, dit-il, doit expliquer la constitution d’univers sociaux où s’engendre « du transhistorique ».  » Ce n’est pas parce que certains agents ont intérêt socialement s’approprier cet universel que cet universel n’est pas universel » (Raisons pratiques, chapitre 5, transcription de deux cours du collège de France donnés à Lyon en décembre 1988 ; cours du Collège de France en 1988-1989 ; cours Sur l’Etat du 15 février 1990, p. 159).

La lutte pour l’accès à l’universel

« Il n’y a pas de contradiction, en dépit des apparences, à lutter à la fois contre l’hypocrisie mystificatrice de l’universalisme abstrait et pour l’accès universel aux conditions d’accès à l’universel » (Méditations pascaliennes, chapitre 2, « Les trois formes de l’erreur scolastique », sous-chapitre intitulé « Le moralisme comme universalisme égoïste, p. 104).

Ce qui, d’après Bourdieu, rend possible l’accès à l’universel, c’est ce qu’il appelle l’état « scolastique », ou la skholè, suffisamment délivrée des urgences pratiques, dont bénéficiaient déjà les philosophes de l’antiquité gréco-latine.  Ce temps libéré des occupations et des préoccupations pratiques, dont l’école… aménage une forme privilégiée, le loisir studieux, est la condition de l’exercice scolaire et des activités arrachées à la nécessité immédiate, comme le sport, le jeu, la production et la contemplation des œuvres d’art et toutes les formes de spéculation gratuite, sans autre fin qu’elles-mêmes » (Méditations pascaliennes, chapitre 1, « Critique de la raison scolastique », sous-chapitre intitulé « L’ambiguïté de la disposition scolastique », p. 28).

« L’ambiguïté fondamentale des univers scolastiques et de leurs productions repose sur le fait que la coupure avec le monde de la production est à la fois rupture libératrice et séparation, déconnection, qui enferme la virtualité d’une mutilation: si la mise en suspens de la nécessité économique et sociale est ce qui autorise l’émergence de champs autonomes, elle est aussi ce qui menace d’enfermer la pensée scolastique dans les limites ou présupposés ignorés ou refoulés, qu’implique le retrait hors du monde » (Méditations pascaliennes, « L’ambiguïté de la disposition scolastique », sous-chapitre du chapitre 1 « Critique de la raison scolastique », p. 30-31).

« Nombre de professions de foi universalistes ou de prescriptions universelles ne sont que le produit de l’universalisation (inconsciente) du cas particulier, c’est-à-dire du privilège constitutif de la condition scolastique. Cette universalisation purement théorique conduit à un universalisme fictif aussi longtemps qu’elle ne s’accompagne d’aucun rappel des conditions économiques et sociales refoulées de l’accès à l’universel et d’aucune action (politique) visant à universaliser pratiquement ces conditions. Accorder à tous, mais de manière purement formelle, l’humanité, c’est en
exclure, sous les dehors de l’humanisme, tous ceux qui sont dépossédés desmoyens  la réaliser » (Méditations pascaliennes, chapitre 2 : « Les trois formes de l’erreur scolastique », fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé : «L’universalité des stratégies d’universalisation », p. 97).

Bourdieu pense d’abord à « l’institution scolaire, dans la mesure où elle est capable d’imposer la reconnaissance à peu près universelle de la loi culturelle tout en étant très loin d’être capable de distribuer de manière aussi large la connaissance des acquis qui lui est nécessaire pour lui obéir…» (Méditations pascaliennes, chapitre 2 : « Les trois formes de l’erreur scolastique », fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé : « L’universalité des stratégies d’universalisation », p. 103-105).

« Il faudra sans doute mobiliser toujours plus de ressources et de justifications techniques et rationnelles pour dominer, et les dominés devront se servir toujours davantage de la raison pour se défendre contre des formes de plus en plus rationalisées de domination (je pense par exemple à l’usage politique des sondages comme instruments de démagogie rationnelle). Les sciences sociales… devront plus clairement que jamais choisir entre deux partis : mettre leurs instruments rationnels de connaissance au service d’une domination toujours plus rationalisée, ou analyser rationnellement la domination… La conscience et la connaissance des conditions sociales de cette sorte de scandale logique et politique qu’est la monopolisation de l’universel indiquent sans équivoque les fins et les moyens d’une lutte politique permanente pour l’universalisation des conditions d’accès à l’universel » (Méditations pascaliennes, chapitre 3, « Les trois formes de l’erreur scolastique », sous-chapitre intitulé « La forme suprême de la violence symbolique », p. 121).

La raison n’étant pas enracinée dans une nature anhistorique, « on peut s’armer d’une science historique des conditions historiques de son émergence pour tenter de renforcer tout ce qui, dans chacun des différents champs, est de nature à favoriser le règne sans partage de sa logique spécifique, c’est-à-dire l’indépendance à l’égard de toute espèce de pouvoir ou d’autorité extrinsèque – tradition, religion, Etat, forces du marché. On pourrait ainsi, dans cet esprit, traiter la description réaliste du champ scientifique comme une sorte d’utopie raisonnable de ce que pourrait être un champ politique conforme à la raison démocratique…
…Dès que des principes prétendant à la validité universelle (ceux de la démocratie par exemple) sont énoncés et officiellement professés, il n’est plus de situation sociale où ils ne puissent servir au moins comme des armes symboliques dans les luttes d’intérêt ou comme des instruments de critique pour ceux qui ont intérêt à la vérité ou à la vertu (comme aujourd’hui tous ceux qui, notamment dans la petite noblesse d’Etat, ont partie liée avec les acquis universels associées à l’Etat et au droit) ». Ce qui est dit là s’applique en priorité à l’Etat qui, comme tous les acquis liés à l’histoire des champs scolastiques, est marqué d’une profonde ambiguïté (ambiguïté toutefois moins défavorable à ce qu’on peut appeler la justice, que ce qui est exalté, sous les couleurs de la liberté et du libéralisme, par les partisans du « laisser-faire » économique (Méditations pascaliennes, chapitre 3 : « les fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé : « L’universalité des stratégies d’universalisation », p. 182-184).

 

BOURDIEU ET PASCAL

 « J’avais pris l’habitude, depuis longtemps, écrit le sociologue, lorsqu’on me posait la question, généralement mal intentionnée, de mes rapports avec Marx, de répondre qu’à tout prendre, et s’il fallait à tout prix s’affilier, je me dirais plutôt pascalien » (Méditations pascaliennes, introduction, p.10)

Blaise Pascal, inventeur du calcul des probabilités, a été implicitement présent dans l’œuvre de Bourdieu depuis le commencement, par exemple dans les réflexions du sociologue sur les probabilités ou chances d’accès à l’université. Sa présence philosophique s’est affirmée à partir de la Leçon sur la leçon (1982), dont la fin fait entendre des accents typiquement pascaliens. Elle a atteint son apogée dans les Méditations pascaliennes de 1997.

Bourdieu s’est référé aux Pensées de Pascal pour traiter de nombreux sujets : les probabilités, les trois sortes de « libido », les ordres pascaliens et les champs sociaux, les « demi-habiles », le sens de l’existence et la question de Dieu.
Les citations de Pascal sont tirées des Pensées, éd. Brunschvicg, Paris, Hachette, 1912, en abrégé Br.

Les probabilités

Dans Les Héritiers, il est longuement question des « chances » d’accès à l’enseignement supérieur en fonction de l’origine sociale. Le thème « probabilités objectives et espérances subjectives » de La Reproduction est repris dans les Méditations pascaliennes (chapitre 6, sous-chapitres intitulés « La relation entre les espérances et les chances » et « Retour à la relation entre les espérances et les chances »).

« Pour que s’instaure cette relation particulière entre les espérances subjectives et les chances objectives qui définit l’investissement, l’intérêt, l’illusio, il faut … que l’agent dispose de chances de gagner qui ne soient ni nulles (à tous les coups l’on perd) ni totales (à tous les coups l’on gagne), ou, autrement dit, que rien ne soit absolument sûr sans que tout soit possible pour autant. Il faut qu’il y ait dans le jeu une partd’indétermination, de contingence, de « jeu », mais aussi une certaine nécessité dans la contingence, donc la possibilité d’une connaissance, d’une forme d’anticipation raisonnable,  celle qu’assure la coutume ou, à défaut, la « règle des partis », que Pascal tentera d’élaborer, et qui permet, comme il dit, de « travailler pour l’incertain ». Bourdieu évoque une « loi tendancielle des conduites humaines, qui fait que l’espérance subjective de profit tend à se proportionner à la probabilité objective de profit, commande la propension à investir (de l’argent, du travail, du temps, de l’affectivité, etc.) dans les différents champs » (Méditations pascaliennes, chapitre 6, « L’être social, le temps et le sens de l’existence », sous-chapitre intitulé « L’ordre des successions », p. 308-312)

 Les trois sortes de « libido »

Le sociologue a emprunté à Pascal les trois sortes de « libido » (désir des sens, désir de savoir, désir de dominer). Pascal lui-même les a empruntées à saint Augustin.

Pour Pascal, « tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi » (Pensées, 458). Et : « Il y a trois ordres de choses : la chair, l’esprit, la volonté. Les charnels sont les riches, les rois ; ils ont pour objet le corps. Les curieux et savants : ils ont pour objet l’esprit. Les sages : ils ont pour objet la justice » (Pensées, 460).

« Les philosophies de la sagesse, écrit Bourdieu, tendent à réduire toutes les espèces d’illusio, même les plus « pures », comme la libido sciendi, à de simples illusions, dont il faut s’affranchir pour accéder à la liberté spirituelle à l’égard de tous les enjeux mondains… C’est aussi ce que fait Pascal lorsqu’il condamne comme « divertissement » les formes de « concupiscence » associées aux ordres inférieurs, de la chair ou de l’esprit, parce qu’elles ont pour effet de détourner de la seule croyance véritable, celle qui s’engendre dans l’ordre de la charité » (Méditations pascaliennes, chapitre 3, « Les Fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé « Des points de vue institués », p.146-147).
Bourdieu souhaite sauver des condamnations pascaliennes le désir de savoir, qui peut être une forme sublimée du désir de dominer (voir le chapitre 2 du présent ouvrage):
« L’affrontement anarchique des investissements et des intérêts individuels ne se transforme en dialogue rationnel que dans la mesure et dans la mesure seulement où le champ est assez autonome … pour exclure l’importation d’armes non spécifiques, politiques et économiques notamment, dans les luttes internes ; dans la mesure où les participants sont contraints à ne recourir qu’à des instruments de discussion ou de preuve conformes aux exigences scientifiques en la matière…, donc obligés de sublimer leur libido dominandi en une libido sciendi qui ne peut triompher qu’en opposant une réfutation à une démonstration, un fait scientifique à un autre fait scientifique » (Méditations pascaliennes, chapitre 3, « Les fondements historiques de la
raison », sous-chapitre intitulé « Censure du champ et sublimation scientifique », p. 161).

Les ordres de Pascal et les champs sociaux de Bourdieu

Reprenant avec quelques modifications ce que dit à ce sujet la fin de la Leçon sur la leçon (p. 47), les Méditations pascaliennes (chapitre 3, « Les Fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé « Le nomos et l’illusio », p.140-141) réaffirment l’idée que chaque champ, « comme l’ordre pascalien », enferme les agents dans ses enjeux propres : « par exemple, écrit Bourdieu, les ambitions de carrière du haut fonctionnaire peuvent laisser le chercheur indifférent, et les investissements à fonds perdus de l’artiste ou la lutte des journalistes pour l’accès à la « une » restent à peu près inintelligibles pour le banquier… et aussi, sans doute, pour toutes les personnes étrangères au champ, c’est-à-dire, bien souvent, pour les observateurs superficiels ».

Ce texte est précédé par la pensée Br 793 de Pascal que cite Bourdieu pour  insister sur l’autonomie des différents champs les uns par rapport aux autres :
« Tout l’éclat des grandeurs n’a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l’esprit.
La grandeur des gens d’esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces gens de chair.
La grandeur de la sagesse … est invisible aux charnels et aux gens d’esprit. Ce sont trois ordres différents de genre. »

 Le corps dans le monde et le monde dans le corps

 Bourdieu, pour qui « le corps est dans le monde social, mais le monde social est dans le corps » (Leçon sur la leçon, p. 38), se réfère à « une très belle formule pascalienne, qui conduit d’emblée au-delà de l’alternative de l’objectivisme et du subjectivisme : « … par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. » (Pensées, Br 348). « On aura compris, précise-t-il,  que j’ai tacitement élargi la notion d’espace pour y faire entrer, à côté de l’espace physique, auquel pense Pascal, l’espace social… Le « je » qui comprend pratiquement l’espace physique et l’espace social (sujet du verbe comprendre, il n’est pas nécessairement un « sujet » au sens des philosophies de la conscience, mais plutôt un habitus, un système de dispositions) est compris, en un tout autre sens, c’est-à-dire englobé, inscrit, impliqué dans cet espace…
De cette relation de double inclusion se laissent déduire tous les paradoxes que Pascal rassemblait sous le chapitre de la misère et de la grandeur, et que devraient méditer tous ceux qui restent enfermés dans l’alternative scolaire du déterminisme et de la liberté : déterminé (misère), l’homme peut connaître ses déterminations (grandeur) et travailler à les surmonter. Paradoxes qui trouvent tous leur principe dans le privilège de la réflexivité : « … l’homme connaît qu’il est misérable …; mais il est bien grand, puisqu’il le connaît »… Et peut-être, selon la même dialectique, typiquement pascalienne, du renversement du pour au contre, « la sociologie, forme de pensée honnie des « penseurs »  parce qu’elle donne accès à la connaissance des déterminations sociales qui pèsent sur eux, donc sur leur pensée, est-elle en mesure de leur offrir, mieux que les ruptures d’apparence radicale qui, bien souvent, laissent les choses inchangées, la possibilité de s’arracher à une des formes les plus communes de
la misère et de la faiblesse auxquelles l’ignorance ou le refus hautain de savoir condamnent si souvent la pensée » (Méditations pascaliennes, chapitre 4, « La Connaissance par corps », sous-chapitre intitulé « Analysis situs », p. 189-191).

 Les « demi-habiles »

Selon Bourdieu, « la naïveté du premier ordre, qui consiste à accepter la représentation idéale ou idéalisée que donnent d’eux-mêmes les pouvoirs symboliques (Etat, Droit, Art, Science, etc.), appelle en quelque sorte une naïveté du second ordre, celle des « demi-habiles », comme aurait dit Pascal, qui ne veulent pas s’en laisser conter. Le plaisir de se sentir malin, démystifié et démystificateur, de jouer les désenchantés désenchanteurs, est au principe de beaucoup d’erreurs scientifiques : ne fût-ce que parce qu’il porte à oublier que l’illusion dénoncée fait partie de la réalité et qu’elle doit être inscrite dans le modèle qui doit en rendre raison …» (Raisons pratiques, chapitre 7 « Pour une science des œuvres », annexe 2, p. 93).

Face à l’étonnement de Hume qui s’interroge sur la facilité avec laquelle les dominants imposent leur domination, Bourdieu évoque Pascal (Pensées, Br 324 et Br 327) : le peuple a les opinions très saines… Les demi-savants s’en moquent, et triomphent à montrer là-dessus la folie du monde ; mais, par une raison qu’ils ne pénètrent pas, on a raison ». Et la vraie philosophie se moque de la philosophie de « ceux d’entre deux », qui « font les entendus » en se moquant du peuple, sous prétexte qu’il ne s’étonne pas assez de tant de choses si dignes d’étonnement…
Pour Bourdieu, « on peut lire comme un programme de travail scientifique et politique » les textes fameux de Pascal sur sa dialectique en spirale (Pensées, Br 328-337): « Renversement continuel du pour au contre. Nous avons donc montré que l’homme est vain, par l’estime qu’il fait des choses qui ne sont point essentielles ; et toutes ces opinions sont détruites. Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très saines, et qu’ainsi toutes ces vanités étant très bien fondées… le peuple n’est pas si vain qu’on dit ; et ainsi nous avons détruit l’opinion qui détruisait celle du peuple. Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition, et montrer qu’il demeure toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines ; parce qu’il n’en sent pas la vérité où elle est, et que, la mettant où elle n’est pas, ses opinions sont toujours très fausses et très mal saines » (Méditations pascaliennes, chapitre 5, « Violence symbolique et luttes politiques », sous-chapitre intitulé « Le pouvoir symbolique », p.257-259).

« Le « demi-habile », commente le sociologue, tout à son plaisir de démystifier et de dénoncer, ignore que ceux qu’il croit détromper, ou démasquer, connaissent et refusent à la fois la vérité qu’il prétend leur révéler. Il ne peut comprendre, et prendre en compte, les jeux de la self deception, qui permettent de perpétuer l’illusion sur soi, et de sauvegarder une forme tolérable, ou vivable, de « vérité subjective » contre les rappels aux réalités et au réalisme, et souvent avec la complicité de l’institution » (Méditations pascaliennes, chapitre 5, « Violence symbolique et luttes politiques », sous-chapitre intitulé « La double vérité », p. 273).

 Le sens de l’existence et la question de Dieu

« A travers les jeux sociaux qu’il propose, le monde social procure aux agents bien plus et autre chose que les enjeux apparents, les fins manifestes de l’action : la chasse compte autant, sinon plus, que la prise et il y a un profit de l’action qui excède les profits explicitement poursuivis, salaire, prix, récompense, trophée, titre, fonction, et qui consiste dans le fait de sortir de l’indifférence, et de s’affirmer comme agent agissant, pris au jeu, occupé, habitant du monde habité par le monde, projeté vers des fins et doté, objectivement, donc subjectivement, d’une mission sociale… Misère de l’homme sans Dieu, disait Pascal.  Misère de l’homme sans mission ni consécration sociale » (Leçon sur la leçon, p. 47-52. Voir aussi, avec quelques modifications de texte, les Méditations pascaliennes, chapitre 3, « Les Fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé « Le nomos et l’illusio », p.140-141).
Ce passage est explicitement inspiré de Pascal (Pensées Br 139) qui réfléchit à la raison pour laquelle on aime mieux la chasse que la prise : « Ce lièvre ne nous garantit pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse – qui nous en détourne – nous en garantit »).

« Avec l’investissement dans un jeu et la reconnaissance que peut apporter la compétition coopérative avec les autres, le monde social offre aux humains ce dont ils sont le plus totalement dépourvus : une justification d’exister ». Il faut, ajoute Bourdieu, « prendre acte d’une donnée anthropologique que les habitudes de pensée conduisent à rejeter dans l’ordre de la métaphysique, à savoir la contingence de l’existence humaine, et surtout sa finitude, dont Pascal observe que, bien qu’elle soit la seule chose certaine dans la vie, nous mettons tout en œuvre pour l’oublier, en nous jetant dans le divertissement, ou en nous réfugiant dans « la société » … » (Méditations pascaliennes, chapitre 6, « L’être social, le temps et le sens de l’existence », sous-chapitre intitulé « La question de la justification », p.343, et Pascal, Pensées, Br, 211).

Bourdieu termine à la fois sa Leçon sur la leçon et ses Méditations pascaliennes par ce genre de questions qui le fait passer de l’anthropologie à ce que l’on classe dans la métaphysique :
« La sociologie ne peut comprendre le jeu social dans ce qu’il a de plus essentiel qu’à condition de prendre en compte certaines des caractéristiques universelles de l’existence corporelle, comme le fait d’exister à l’état d’individu biologique séparé, ou d’être cantonné dans un lieu et un moment, ou encore le fait d’être et de se savoir destiné à la mort… Voué à la mort, cette fin qui ne peut être prise pour fin, l’homme est un être sans raison d’être. C’est la société, et elle seule, qui dispense, à des degrés différents, les justifications et les raisons d’exister… Misère de l’homme sans Dieu, disait Pascal. Misère de l’homme sans mission ni consécration sociale. En effet, sans aller jusqu’à dire, avec Durkheim, « la société, c’est Dieu », je dirais : Dieu, ce n’est jamais que la société » (Leçon sur la leçon, p. 50-52).
Bourdieu évoque encore, à la dernière page de ses Méditations pascaliennes, « cette sorte de réalisation de Dieu sur la terre qu’est l’Etat qui garantit, en dernier ressort, la série infinie des actes d’autorité certifiant par délégation la validité des certificats d’existence légitime (comme malade, invalide, agrégé ou curé). Et la sociologie s’achève ainsi dans une sorte de théologie de la dernière instance : investi, comme le tribunal de Kafka, d’un pouvoir absolu de véridiction et d’une perception créatrice, l’Etat,
pareil à l’intuitus originarius divin selon Kant, fait exister en nommant, et en distinguant. Durkheim, on le voit, n’était pas aussi naïf qu’on veut le faire croire lorsqu’il disait, comme aurait pu le faire Kafka, que « la société, c’est Dieu ».

***

ANNEXE
Les doubles vérités sociologiques de Bourdieu

 

 

Bourdieu s’est présenté lui-même comme un homme à l’habitus « clivé », et il a manifesté une prédilection pour l’analyse des situations où apparaît une « double vérité », par exemple dans le cas des institutions religieuses (à la fois économiques et non économiques) ou dans le cas de l’Etat, présenté par lui comme une réalité à double face, à la fois monopolisation impérialiste et progrès.

Pour se rappeler de quoi il est question quand Bourdieu parle de doubles vérités, qu’il dénomme aussi ambiguïtés, il est utile de parcourir la table des matières de Méditations pascaliennes. On y trouve plusieurs passages éclairants.

Ainsi, le chapitre premier de ce livre comporte un sous-chapitre intitulé: « L’Ambiguïté de la disposition scolastique ». Cette situation – dont l’ordre scolaire représente la forme institutionnalisée – repose sur le fait que la coupure scolastique avec le monde de la production est à la fois rupture libératrice et déconnection qui enferme la virtualité d’une mutilation; si la mise en suspens de la nécessité économique et sociale est ce qui autorise l’émergence de champs autonomes ne connaissant et ne reconnaissant que la loi qui leur est propre, elle est aussi ce qui menace d’enfermer la pensée scolastique dans les présupposés ignorés ou refoulés qu’implique le retrait hors du monde.

Dans le chapitre 2 et son sous-chapitre intitulé : « L’Ambiguïté de la raison », Bourdieu explique que le rappel des conditions sociales ayant fait émerger des univers où s’engendre l’universel interdit de sacrifier à l’optimisme naïvement universaliste des « Lumières » : l’avènement de la raison est inséparable de l’autonomisation de microcosmes sociaux fondés sur le privilège, où se sont peu à peu inventés des modes de pensée et d’action théoriquement universels mais pratiquement monopolisés par quelques-uns.

Dans le chapitre 3, le sous-chapitre intitulé : « Le Double visage de la raison scientifique » explique que les champs scientifiques, sous un certain rapport, sont des mondes sociaux comme les autres, avec des concentrations de pouvoir et de capital, des monopoles, des rapports de force, des intérêts égoïstes, des conflits, mais qu’ils sont aussi, sous un autre rapport, des univers d’exception, un peu miraculeux, où la nécessité de la raison se trouve instituée dans la réalité des structures et des dispositions. Fondés sur la distance scolastique à l’égard de la nécessité et de l’urgence économiques, ils favorisent des échanges sociaux dans lesquels les contraintes sociales prennent la forme de contraintes logiques. S’ils sont favorables au développement de la raison, c’est que, pour s’y faire valoir, il faut faire valoir des raisons ; pour y triompher, il faut faire triompher des arguments, des démonstrations ou des réfutations.

Le chapitre 5 comporte deux sous-chapitres intitulés respectivement : « La Double naturalisation et ses effets » et « La Double vérité », avec deux « études de cas : « La Double vérité du don » et « La Double vérité du travail ». L’un des mécanismes les plus puissants assurant le maintien de l’ordre symbolique est la « double naturalisation » qui résulte de l’inscription du social à la fois dans les choses et dans les têtes (« dans les corps », dit Bourdieu), aussi bien chez les dominants que chez les dominés, avec des effets de violence symbolique (contrainte exercée avec l’assentiment des dominés).

 

 

 

 

 

 

 

 

Billet: les conflits du Proche-Orient

 

Irak Syrie Liban Palestine s’agitent
et des peuples entiers y sont pris en otages
Aux crimes des tyrans mortellement s’ajoute
Une guerre des Dieux dont nul ne nous protège

Drapés dans leur bon droit vêtus de fausses toges
Israël Ismaël en lutte intransigeante
Invoquent leurs Très-Hauts pour cibler sans vertige
L’adversaire à tuer dans les foules sujettes

Pris dans l’ébullition des fureurs qui voient rouge
Sunnite ou bien Chiite aucun n’a de refuge
La bonne volonté n’essuie que des refus

Ce ne sont que chaudrons où la passion mijote
Et se met à bouillir où  se remuent des juntes
L’affamé de justice attend toujours à jeun

 

Bien que les Chrétiens n’aient guère de leçon à donner, les conflits actuels du Moyen-Orient incitent à citer les évangiles: « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté », et: « heureux les doux, car ils auront la terre en partage; heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu; heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés » (béatitudes du sermon sur la montagne, dans les évangiles de Matthieu et de Luc). Il ne s’agit pas seulement de religion, mais quasiment de morale politique sous une forme paradoxale déniant aux belliqueux la possession du monde.
Le Christ a poussé très loi la subversion de l’ancienne conception, celle du talion, présente dans la Bible et dans le Coran, et apparemment toujours à l’oeuvre dans les événements d’aujourd’hui :
– Matthieu, 5, 38-4: « Vous avez appris qu’il a été dit: oeil pour oeil, dent pour dent. Et moi je vous dis: … si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tend-lui aussi la gauche »;
– Luc, 6, 29: « Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un prend ton manteau, ne l’empêche pas de prendre encore ta tunique ».
Il s’agit d’une opposition radicale à la loi du talion, mais qui ne peut pas non plus, à elle seule, rendre viables et vivables les sociétés.

 

Dominique Thiébaut  Lemaire

 

 

Billet: la coupe du monde de football

Sur l’herbe du Brésil plus tendre que du chaume
Dans le grand stade ovale où le public s’échauffe
Les joueurs de football parfois nommés manchots
Car ils jouent sans les bras pourtant non estropiés
Ne marquent pas de but et les spectateurs piaffent
Chacun désire voir son équipe championne

Comme en long et en large aucun sportif ne chôme
Chacun sur les gradins croit à de grandes choses
Les nombreuses groupies aux côtés des machos
Voudraient que les meilleurs s’échappant du guêpier
Sur l’échiquier du jeu par leur forme olympienne
S’emparent du terrain sur l’adversaire empiètent

Dans la compétition l’ambiance devient chaude
On sent qu’il serait temps que l’un des sportifs chausse
Des ailes de géant pour le plaisir du show
Oubliant les crampons qui dans le gazon piochent
Mais rien n’aboutira sans invocation pieuse
A la règle à la chance au départ du bon pied

 

 

 

La vingtième Coupe du monde de football a eu lieu au Brésil du 12 juin au 13 juillet 2014, avec 32 participants qualifiés, et a vu la victoire de l’Allemagne. Les suivantes auront lieu en Russie en 2018 puis au Qatar en 2022. Ce dernier choix reste controversé pour plusieurs raisons, notamment le climat très chaud du Qatar et les accusations de corruption.

La FIFA (Fédération Internationale de Football Association), fondée à Paris en 1904, ayant déménagé à Zurich en 1932, a organisé en 1930 en Uruguay la première Coupe du Monde, créée par le Français Jules Rimet. Le choix de l’Uruguay a été critiqué, à une époque où l’Europe traversait alors une grave crise économique. De plus, la participation à une telle compétition outre-Atlantique impliquait une longue traversée maritime, qui obligeait les clubs européens à se passer de leurs meilleurs joueurs pendant deux mois.

La première Coupe du Monde a réuni 13 équipes (quatre européennes, huit sud-américaines et celle des Etats-Unis), et a opposé en finale l’Argentine à l’Uruguay, première nation tenante du titre.

De 1930 à 2014 inclusivement, les épreuves se sont déroulées en Europe ou en Amérique latine, à l’exception des Etats-Unis en 1994, de la Corée et du Japon en 2002, de l’Afrique du Sud en 2010.

Le vainqueur a toujours été un pays européen ou un pays d’Amérique latine. Seules huit nations ont remporté la Coupe. Le Brésil détient le record avec cinq succès. L’Italie et l’Allemagne en comptent quatre. L’équipe victorieuse de la première édition, l’Uruguay, a gagné deux fois l’épreuve tout comme l’Argentine. Enfin, la France, l’Angleterre et l’Espagne ont gagné chacune une Coupe du monde.
La configuration de la finale de 2014 opposant l’Argentine et l’Allemagne n’est donc pas fortuite, elle s’inscrit dans une longue histoire.

Au lieu de voir dans la victoire de l’Allemagne un événement principalement sportif, certains dans la presse française semblent accepter sans prendre de recul le lien qui est fait dans les média allemands avec le « modèle allemand » et avec « l’Allemagne décomplexée » (« A Berlin, une Allemagne décomplexée fête sa victoire en Coupe du monde »,  » et: « Lassée d’être montrée du doigt en Europe, l’Allemagne voit dans sa victoire une preuve de l’efficacité de son modèle »: d’après Le Monde daté de jeudi 17 juillet 2014, p.3).

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: la place de la République

 

La mairie de Paris a transformé la place
Où claquent désormais des planches sans souplesse
A roulette en zigzags sur un sol trop complice
Attention garez-vous

Les ré-aménageurs se creusant les méninges
Ont banni la voiture aux incessants manèges
Mais aussi supprimé presque tout jardinage
Et les squares d’avant

Pour dégager l’espace ils ont exclu les plantes
A hauteur de regard ce n’est que pierre plate
Et cette table rase est sujet de complainte
Naguère est en gravats

Le dallage massif qui s’étend tout d’un bloc
En gris sous la statue de notre République
Est à peine égayé par un miroir de flaque
Humectant ce pavé

De timides jets d’eau sur l’aire en faux granit
Ont des hoquets sans force et sans tenir la note
Pourquoi n’avoir pas fait carrément place nette
Pour créer du nouveau

Il faudra quand la chauffe ensoleillée s’annonce
Pouvoir la rafraîchir et même en permanence
Eviter que partout des zonards ne traînassent
En quête de leur vie

 

Les deux articles suivants, polémiques mais intéressants, ont été publiés lors de l’inauguration de la place rénovée dans les journaux Le Figaro et Libération.

Dominique Thiébaut Lemaire

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Lefigaro.fr 19-20 juin 2013 (Chronique d’Adrien Goetz)

Le débat est ouvert après l’inauguration de la nouvelle «place de la République » par Bertrand Delanoë et Anne Hidalgo dimanche: la banalité esthétique est criante, mais le plus grave est surtout la négation de la dimension historique de ce lieu de mémoire national. Baptisée en 1889, la place de la République répondait, en miroir, à la place de la Concorde: devant deux immenses façades rectilignes, les frères Léopold et Charles Morice avaient élevé une statue dédiée à la France nouvelle – la République triomphale, accompagnée de trois allégories, Liberté, Égalité, Fraternité -, entourée symboliquement de deux fontaines aux dauphins, images du pays entre ses rivages, faites pour répondre aux fontaines des Fleuves et des Mers qui encadrent l’obélisque. Sur cette place, le général de Gaulle, le 4 septembre 1958, proclama la Ve République… Ce lieu de mémoire associé aussi à tant de grandes manifestations et de combats à la fin du XXe siècle, s’était bien dégradé. Il était possible d’en restaurer le sens en restituant un superbe état XIXe, agréable, joyeux, festif, qui aurait été une des cartes postales de Paris les plus populaires dans le monde entier: sans voitures, avec les fontaines remises en eau et les hauts mâts portant les drapeaux tricolores, éliminés en 1988. Au lieu de cela, les dauphins ont été remisés au dépôt d’Ivry, le cimetière des éléphants du patrimoine parisien, les margelles de pierre jetées à la benne, la place livrée aux bulldozers.
Le résultat des travaux … est consternant de banalité. La place, avec ses petites dalles grises, ressemble à un centre-ville de métropole industrielle allemande de seconde catégorie: une esplanade sans âme, comme on en voit partout. Au centre, l’immense statue est entourée d’un étroit bassin ponctué de ridicules geysers de dix centimètres. Une sorte de pédiluve de piscine municipale où viennent se salir les enfants a été installé, mais d’un seul côté, pour surtout briser la symétrie de ce lieu qui n’est justement que symétrie.
Face à ce désastre, un maire d’arrondissement, Patrick Bloche, a eu le bon réflexe … de faire voter par son conseil municipal la reconstruction, sur une place ou dans un jardin, d’une des deux fontaines aux dauphins. Reste à savoir quand. Mais le problème va bien au-delà de la démolition de deux petites fontaines anciennes. Le propos n’est pas de plaider pour la restitution d’un état d’autrefois. L’erreur tragique est aussi d’avoir conçu un parvis qui n’est pas relié à un quartier: les voitures passent encore du côté le plus commerçant, et l’axe «rendu aux piétons» est, de manière absurde, celui qui longe la caserne. Les rues voisines, qui ne verront pas venir les promeneurs de la place, ne vont pas profiter de ce faux centre tape-à-l’œil qui n’est le centre de rien.
Triomphe ici une vision parcellaire de l’urbanisme, sans idée, sans réflexion pratique, sans esprit. Anne Hidalgo … menace de ravager ainsi la Bastille et la Nation. La recette est simple: un budget important – ici 24 millions d’euros -, un «modernisme » d’il y a vingt ans et, surtout, aucun sens de la grandeur historique de ces sites, qui ne peuvent pas être traités comme n’importe quelles places. La République, la Nation, la Bastille, c’est la France – avant d’être un enjeu municipal…

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Libération 27 juin 2013. (Auteur : Pierre Marcelle)
Et ça tournait, oui ça tournait… Des bagnoles, des bus, des deux-roues, des tramways jadis, des vélibs naguère et des piétons aussi, tout autour de la vieille place de la République, moche, assurément, mais d’une mocheté vivante. Peu de bancs, deux fontaines (dites «des dauphins»), quelques quadrilatères de pelouse, des esquisses de squares et des bouches de métro organisaient sur l’ilôt traversé par la chaussée, autour de la statue massive des frères Morice, une déambulation en forme de raccourci ; sauf bien sûr aux jours de grandes manifs-rassemblement ou dispersion, au long cours de la trilogie Répu-Bastille-Nation, c’était selon. Mais ça, donc, tout ça, cette mémoire de la rue et du pavé, c’était avant…
Avant, les voitures tournaient sur et à travers la place, irriguant comme une onde de métal son terre-plein central. Depuis le 16 juin, triste dimanche inaugural de sa rénovation, elles la traversent à double sens sur trois côtés seulement (dans l’axe du faubourg du Temple, le nord est perdu à la circulation), dans des hoquets de trafic que régulent une quarantaine de feux de signalisation. Les encombrements sont à l’avenant, assez dissuasifs pour constituer le dernier cauchemar capital de la corporation des taxis. Et ainsi le premier objectif de la Ville – écœurer le roulant – se trouve-t-il accompli.
L’écœurer est une chose, l’éradiquer une autre. De cet étrange partage de territoires plus que jamais frontiérisés, de ce compromis en forme de « on se supporte mais on ne se mélange plus », de cette ghettoïsation de tout l’espace, évoquant brutalement le Parvis des droits de l’homme ajouté à la place du Trocadéro, ne préjugeons pas le devenir, mais craignons la généralisation du concept de places de stationnement pour piétons comme il en est pour les véhicules.
On serait passé sur ça, si seulement l’aménagement du terre-plein central avait embelli l’ensemble, mais la beauté n’était pas inscrite au cahier des charges de l’agence d’archis Trévelo & VigerKohler (TVK), et le citoyen alibi, mi-incrédule, mi-frustré, se demande encore si l’affaire est vraiment achevée. Des mois durant à imaginer que quelque chose se conçoive derrière ces palissades qui, des mois durant, ont contrarié ses cheminements, et tout ça pour ça ?… pour découvrir, une fois tombées les barrières, une esplanade d’une infinie platitude, une dalle lisse pavée de trois nuances de gris minéral, avec pour seul relief, sur un seul flanc, une huitaine de marches, comme pour rattraper le niveau …
Le propos de cette chronique est de dire une stupéfaction devant le néant inauguré l’autre semaine, qui aurait pu relever d’une esthétique revendiquée, n’était son immobilier de furoncles. Car que faire sur une place à moins que l’on s’y pose – sur de rares bancs de bois (assez beaux, ma foi), sur la margelle du bassin qui ceint la statue centrale (petites éjaculations aqueuses en décoration), sur un plateau de planches (un solarium ?) – en regardant passer des cyclistes …
Alors, à l’enfant-roi, si cher à la ville, fut dévolue une «R (comme République ?) de jeux» en forme de très laide boutique où se distribuent quelques peluches, jeux de cartes et de société, imprimés et gadgets divers dont on usera assis sur des chaises rouges très laides aussi. Pour y faire pendant, à l’Ouest, et achever l’infantilisation des lieux, la promesse d’un « café Monde et Médias », dont l’appellation proclame la médiocre ambition électorale de séduire l’air du temps avec les classes moyennes. Un « miroir d’eau » la reflète et la jouxte, sorte de flaque à vocation de pédiluve qui affleure là et dont la municipalité semble très fière.
Ce jour-là qu’on l’a visitée, l’esplanade de la République, mal arborée, mal ombragée, s’échauffait à sa nouvelle et aseptisante fonction sous un soleil terne qui faisait craindre déjà un hypothétique cagnard estival. Ce qui l’écrasait, ce n’était pas le monument de bronze érigé en son centre et que sa solitude soudaine magnifiait si abstraitement ; ni même, sur quelque 300 mètres de flanc nord, l’immensité sublimée de la caserne de la garde, aux façades monolithiques. C’était, de l’une et de l’autre, la cohabitation minérale sillonnée de skateboards criards, et devenue soudain incompréhensible.

Uña Ramos (1933-2014), musicien des Andes et du monde

Uña Ramos, né le 27 mai 1933 à Humahuaca en Argentine, localité située à 3000 m d’altitude près de la frontière avec la Bolivie, est mort dans un hôpital de la région parisienne le 23 mai  2014.

Indien des Andes aux cheveux longs, compositeur et instrumentiste renommé, il était un virtuose des instruments de musique de l’”altiplano”, en particulier la flûte droite, la quena, et la flûte de Pan, l’antara, mot de la langue quechua.

Voici ce que sa femme Elisabeth Rochlin (poète et auteur de nouvelles, traductrice d’Erasme) a écrit sur sa musique en 2002 dans la présentation de son disque intitulé “El Pajaro de los Andes”, le pivert des Andes (d’après une légende amérindienne, le pivert ou pic vert, qui creuse le bois avec son bec, serait l’inventeur de la flûte) :

La flûte “fut le premier cadeau à l’âge de quatre ans qu’il demanda à son père. Depuis, chaque flûte dont il joue est d’abord fabriquée de ses mains, inlassablement polie et travaillée jusqu’à paraître, faite de roseau ou de buis, plus douce au toucher que la soie, plus veloutée à l’oreille que l’imaginaire mélodie des sphères célestes, chaque trou étant percé selon cette recherche d’équilibre parfait des proportions musicales. Alors le chant, la complicité, s’élèvent entre Uña et son instrument selon un accord parfait puisque doigts et souffle jouent à travers ce qu’on pourrait nommer leur nombre d’or…

“Ce qui a fait de lui un enfant prodige, enseignant la musique au conservatoire en Amérique latine dès l’âge de onze ans, ce n’est pas seulement un don exceptionnel d’interprétation ; déjà autour de lui les professionnels sentaient bien qu’il existait en cet enfant quelque chose de différent, qu’il avait quelque chose à dire – et à apprendre aux autres – que nous pourrions nommer le pouvoir de changer le monde sous forme d’une musique à laquelle tout homme, de toute culture et de toute origine, peut s’identifier ; un morceau composé par Uña, comme toute œuvre classique, défie le temps et l’espace. De la France où il vit, Uña a emporté ses rythmes et ses notes dans le monde entier.

“ … Sur scène, à le voir ou à l’écouter, au plus intime de nous-mêmes, nous sentons que la respiration humaine, grâce à sa flûte, transgresse ses limites.”

Dans sa jeunesse, son père et lui partaient ensemble, emportant leur flûte et de quoi se nourrir. Selon Uña Ramos, son père lui disait : va jouer ta musique dans la montagne, et la montagne te répondra. A l’âge de sept ans, il a donné son premier concert. A onze ans, il a commencé à enseigner la musique andine au conservatoire de Santiago del Estero. Au début des années 1970, il a fait une tournée internationale avec Paul Simon (du duo Simon et Garfunkel) et le groupe “Los Incas” (devenu ensuite le groupe Urubamba), interprétant de grands succès tels que « El Condor Pasa », le condor passe.

Venu s’établir à Paris en 1972, il a connu une célébrité mondiale dans les années 1970, 1980 et 1990, en France, en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en Italie, au Japon…

Il a reçu en France le grand prix du disque de l’Académie Charles Cros en 1979 pour « Le Pont de bois ». En 1980, il a participé à la “Symphonie celtique”, présentée par Alan Stivell au Festival interceltique de Lorient, associant les cultures andine, berbère, indienne, tibétaine…

Uña Ramos, dont l’un des guitaristes a été François Fichu, a proposé en 1981 à Bruno Ulysse Pauvarel de l’accompagner à la guitare sur scène et sur disque, et d’écrire les arrangements de son album « La Vallée des coquelicots » qui est sorti début 1982 et qui a été réédité en Amérique du Sud en 1991 sous le titre “La Magia de la quena”. A la suite de cette rencontre, on peut mentionner : de 1982 à 1985 : des concerts en Europe et une tournée en Argentine ; en 1986 : l’enregistrement du CD « La Princesse de la mer »; de 1987 à 1992 : des concerts dans toute l’Europe.

Le très grand succès rencontré en Allemagne par le duo flûte et guitare dans les plus grandes salles de concert classique a abouti à l’enregistrement en 1994 d’un CD en direct au fameux Philharmonique de Berlin :  » Una flauta en la noche -Volume 1  » chez Arton Records. A la même époque, Uña Ramos s’est aussi produit dans les pays de l’Est. En 1995, « Una flauta en la noche – Volume 2  » a été enregistré à Berlin.

D’autres concerts ont suivi en France ainsi qu’une tournée au Japon, pays où il a vendu au cours de sa carrière des millions de disques. En 1996, c’est l’enregistrement d’un nouveau CD en France, « Le souffle du roseau », chez Harmonia Mundi, et des concerts en Europe. Et le Philharmonique de Berlin a accueilli de nouveau Uña Ramos par la suite. Un nouveau CD intitulé « Live in France 2004 » (enregistrements en direct en décembre 2002) est sorti fin 2004. Les derniers récitals du flûtiste ont eu lieu en Allemagne à la fin de la première décennie des années 2000, principalement à Berlin en janvier 2007.

Uña Ramos, unissant subtilement la musique traditionnelle des Andes et la musique européenne, a créé des œuvres qui touchent tous les auditeurs, quelles que soient leur culture et leur langue. On peut écouter sur internet un grand nombre d’entre elles.

Les flûtes des Andes, animées par sa musique et son souffle, captivent par leur son voilé qui contraste de manière prenante avec la pureté des mélodies et des rythmes.

A la fin de sa vie, il a été affecté par le déclin de l’engouement pour la “flûte indienne”, qui avait marqué les décennies précédentes. Mais il laisse un très beau témoignage de vitalité et de joie musicale non dépourvue de gravité.

Maryvonne et Dominique Thiébaut Lemaire

Quatre familles dans les guerres (Vosges, Alsace, Bretagne), de Dominique Thiébaut LEMAIRE avec Maryvonne LEMAIRE SCAVENNEC

Ce livre peut être commandé aux éditions L’Harmattan (voir le site internet de ces éditions) au prix de 22,80 euros TTC plus 3 euros de frais d’expédition : paiement sécurisé par carte bancaire, ou paiement par chèque à L’Harmattan , 16 rue des Ecoles, 75005 Paris.

 COMMENT LIRE CE LIVRE

 On peut le lire de manière linéaire ou de manière non linéaire, par exemple à partir de la table des matières qui donne le choix entre plusieurs entrées (une introduction, cinq chapitres dont un par famille et les annexes correspondantes). On peut l’aborder comme un recueil de nouvelles, en commençant par les chapitres que l’on veut, et les annexes que l’on veut, qui ne sont pas moins intéressantes que les chapitres.

Des parties de l’ouvrage ont été publiées précédemment sur Libres Feuillets, sous la forme d’articles :
– Le 23 août 2012 : « Camille et Paul Claudel, leurs attaches vosgiennes » par Dominique Thiébaut Lemaire;
– Le 2 novembre 2012 : « Une famille vosgienne dans les guerres des 19e et 20e siècles » par Dominique Thiébaut Lemaire ;
– Le 10 novembre 2012 : « Une famille alsacienne dans les guerres des 19e et 20e siècles » par Dominique Thiébaut Lemaire ;
– Le 9 décembre 2012 : « Une famille bretonne, de la Révolution aux guerres du 20e siècle » par Dominique Thiébaut Lemaire ;
– Le 26 mai 2013 : « Petite Odyssée d’un marin breton, René Scavennec. I.1939-1943 ». Transcription et présentation par Maryvonne Lemaire Scavennec;
– Le 22 juin 2013 : « Petite Odyssée d’un marin breton, René Scavennec.II. 1943-1945 ». Transcription et présentation par Maryvonne Lemaire Scavennec ;
– Le 13 octobre 2013 : « La dénatalité en Europe : démographie et conflits » Par Dominique Thiébaut Lemaire;
– Le 5 mars 2014:  » Petite Odyssée d’un marin breton, René Scavennec. III.1945-1957 « . Par Maryvonne Lemaire Scavennec.

DES SOURCES VARIEES

Le genre littéraire est indiqué sur la quatrième de couverture : « Essai historique ». Ce n’est pas une généalogie. Ce ne sont pas seulement des récits de vie. En plus de sauver de l’oubli ce qu’ils ont appris et ce qu’ils savent de leurs ascendants, les auteurs ont voulu articuler les destins individuels et familiaux avec la grande histoire.

Il s’agit d’une histoire non romancée, d’une « enquête » où ils ont cherché à reconstituer de plusieurs points de vue le passé de ces familles dans les guerres – et à en tirer des enseignements de portée plus générale – en recourant aux témoignages et documents divers, aux registres d’état civil, aux articles et ouvrages historiques, et même à la littérature.
Dans les annexes sont cités ou mentionnés des discours, des récits transcrits par écrit, des lettres, et même, pour la période la plus récente, quelques poèmes servant de témoignages (annexe 5.1).

La multiplicité des sources permet d’appréhender le sujet sous plusieurs angles, comme dans un portrait où le visage serait vu à la fois de face, de biais et de profil. 

La disponibilité de nombreuses données informatisées, généalogiques et autres, donne aujourd’hui la possibilité de faire plus aisément le lien entre les générations, et de mieux enclencher le processus rattachant à l’histoire ce qui a été vécu, processus que l’on pourrait définir, même dans le cas des événements violents tels que les guerres, comme la pacification du souvenir.

Malgré la disparition de ceux qui ont vécu ces événements, il reste la transmission entre les générations, et il reste  l’histoire, celle des historiens et de tous ceux qui veulent tendre à l’objectivité.

LES GUERRES

De la Révolution de 1789 jusqu’à nos jours, ce livre est centré sur les moments cruciaux que sont les guerres, où les individus et les sociétés révèlent avec plus de force qu’à l’ordinaire une part de leur vérité. Publié à l’occasion du centenaire de 1914, il ne se limite pas à ce conflit. Celui-ci ne peut être compris indépendamment de ceux qui l’ont précédé et qui l’ont suivi, dans les enchaînements d’une fatalité tragique.

Les guerres européennes dans lesquelles la population française a été impliquée aux XIXe et XXe siècles, en particulier celles de 1870-1871, 1914-1918, 1939-1945, ont laissé des traces profondes, même si l’on dit que c’est du passé.

Nés à la fin des années 1940 au début de « l’après-guerre », les auteurs ont été confrontés, enfants, aux suites des guerres franco-allemandes dont le souvenir est resté présent dans les familles de leur ascendance, originaires de l’est et de l’ouest de la France. La proximité des lignes de front, le déroulement des combats sur le territoire français et les annexions de l’Alsace par l’Allemagne ont marqué l’est (et le nord) de manière plus proche, mais les mobilisations et les morts ont touché durement l’ensemble du territoire.

A vrai dire, ces guerres ne sont pas devenues tout à fait de l’histoire. Du côté français, la défaite de 1940 est encore douloureuse. Il suffit, pour s’en convaincre, de constater les manifestations du sentiment d’infériorité qui, au début des années 2010, s’exprime à nouveau dans les médias français face aux succès économiques allemands, bien que ceux-ci reposent sur des bases fragiles.

 LES LIEUX DES QUATRE FAMILLES

Les familles dont il est question (définies par leur patronyme : Lemaire, Hillenweck, Rivier, Scavennec), auxquelles sont consacrés les quatre premiers chapitres de l’ouvrage, ont vécu les mêmes événements nationaux, avec quelques nuances, deux d’entre elles dans les Vosges et en Alsace, et deux en Bretagne : ce sont, d’un côté, à La Bresse dans les Vosges lorraines et à Thann en Alsace, les ascendants paternels et maternels de l’auteur, de l’autre côté, en Bretagne dans le Finistère, principalement à Rosporden, les ascendants paternels et maternels de sa femme.

La guerre de 1914-1918 a fait se rencontrer des hommes de diverses provinces et leur a fait connaître des régions qui n’étaient pas les leurs. Le peintre d’origine bretonne Mathurin Méheut (Lamballe 1882-Paris 1958) a été incorporé en 1914 au 136e RI à Arras dont il a représenté les destructions. Il a connu le front (Artois, Somme, Champagne, Meuse…),  puis il a été affecté à partir de 1916 au service topographique et cartographique en raison de ses talents d’observateur. Il a réalisé de nombreux croquis de guerre qu’il appelait des « croquetons » et qu’il envoyait chaque jour à sa femme et à sa fille (voir au sujet de Méheut l’article de Libres Feuillets écrit par Maryvonne Lemaire, daté du 5 août 2013).

Fin septembre 1918, la 151e division d’infanterie dont faisait partie le régiment d’infanterie d’Eugène Lemaire (grand-père de Dominique Thiébaut Lemaire), a pris d’assaut, avec l’aide des chars, les redoutables lignes allemandes de la zone de Souain-Perthes-lès-Hurlus dans la Marne (Quatre familles dans les guerres, p.55).
C’est dans cette même zone de combats qu’ont été réunis dans la mort en 1915 plusieurs personnes de Quatre familles dans les guerres : le Breton Joseph Kerhervé à Perthes-lès-Hurlus (p.121), soldat au 31e régiment territorial d’infanterie; le Breton Louis Rivière à Perthes-lès-Hurlus également (p.116), caporal au 116e régiment d’infanterie; le Breton Vincent Charles Rivier (p.119), soldat au 127e régiment d’infanterie, au Mesnil-lès-Hurlus, village anéanti par les combats, où est mort aussi pour la France (p.25 et p.169) l’Alsacien Daniel Scheurer, de la famille des industriels imprimeurs de tissus à Thann.

 Les ruines de l’église de Souain sont représentées dans l’un des tableaux de guerre du peintre et graveur Félix Vallotton, auquel une exposition a été consacrée à Paris au Grand Palais du 2 octobre 2013 au 20 janvier 2014. Comment évoquer la guerre ? Vallotton s’est interrogé sur cette question. Il écrit en 1917 : « D’ores et déjà je ne crois plus aux croquis saignants, à la peinture véridique, aux choses vues, ni même vécues. C’est de la méditation seule que peut sortir la synthèse indispensable à de telles évocations ». Cela dit, si Vallotton a vu et représenté la guerre et ses ravages, il ne l’a pas vécue comme combattant, au contraire de Méheut.

Des témoignages sur Thann en 1914-1918 (Quatre familles dans les guerres, p.26-27) ont été laissés par des artistes originaires de cette ville. Le milieu des dessinateurs industriels qui élaboraient les modèles pour l’impression sur étoffes a produit plusieurs créateurs dont certains sont connus, tels le peintre « nabi » Filiger (Thann 1863-Plougastel 1928) et Charles Walch (Thann 1896-Paris 1948). Moins connu, Robert Kammerer (1882-1965) élève de l’École de dessin industriel de Mulhouse, puis de l’École des Arts décoratifs de Strasbourg, peintre des Vosges, mérite mieux que l’oubli où il se trouve actuellement.
En 1937, Charles Walch a commencé à recevoir des récompenses (médaille d’or de l’Exposition universelle de Paris) et à vivre de son art. Il est très affecté par la débâcle de 1940. Son début de notoriété attire à lui d’autres peintres (Georges Rouault, François Desnoyer, Jean Bazaine, Marcel Gromaire). A partir de 1942, il joue un rôle important au Salon d’automne. Il réalise à la gouache un coq flamboyant qui sert d’affiche pour ce salon en 1945 et qui est considéré comme un symbole de la victoire sur l’Allemagne.

 RECITS ET PORTRAITS

 Quatre familles dans les guerres abonde en esquisses de récits et portraits mettant en scène divers personnages. Le sujet même de la guerre et les généalogies familiales fondées sur les patronymes placent au premier plan les hommes plutôt que les femmes. Pourtant, de beaux portraits de femmes se dessinent aussi dans ce texte.

 Les temps de paix

 Parmi les personnages, on trouve en particulier:

          un Rivier qui habitait au début du 18e au « Manoir de  la Rivière » au bord de l’Aven, qui a habité ensuite en des lieux où affleure une nappe phréatique, et qui est mort noyé dans un étang de la partie amont de l’Aven (annexe 4.1) ;

          une famille d’agriculteurs qui a « dépecé » le château de Rustéphan à l’abandon près de Pont-Aven dans le Finistère (p.90) ;

          Les maçons d’une entreprise de bâtiment qui se sont vengés d’un client en s’arrangeant pour que la cheminée refoule la fumée dans la pièce (p.113) ;

          la patronne de la même entreprise, qui avait l’habitude de tricoter en allant visiter ses chantiers (p.113) ;

           Plusieurs personnes prises ou impliquées dans le conflit entre l’Eglise et l’Etat : mères de famille, instituteurs, joueurs de football, industriels (p.42-44, et annexe 1.2) ;

      le fonctionnaire français (l’auteur) négociateur d’un traité à Berlin Est juste avant l’effondrement de l’Allemagne de l’Est qui croyait pouvoir survivre à l’effondrement de l’URSS (p.149-150).

Les temps de guerre

Sous cette rubrique, on peut mentionner :

– l’administrateur du Finistère (conseiller général), ascendant des  Rivier actuels,  guillotiné avec ses collègues « girondins » en 1794 (à un moment où la France était en guerre contre toute l’Europe monarchique) pour avoir  « attenté à l’indivisibilité de la République » (p.109);

le maire de La Bresse qui s’est caché plus de 15 jours sous le foin épais de sa grange pour échapper aux recherches de l’autorité d’occupation allemande après la guerre de 1870-1871 ( p. 50);

le jeune alsacien choqué par l’arrivée en 1870 des cavaliers prussiens qui se servaient en détachant avec leur lance les chapelets de saucisses à l’étal de la boucherie (p.76);

l’engagé volontaire alsacien dont l’entourage a été exterminé par un obus à la fin de 1915 sur le front de Belgique, et qui a été nommé caporal en remplacement de l’un des tués (annexe 2.2 p. 217) avant de monter en grade ; son frère tué en Indochine en 1917 ;

la mère de famille bretonne dont le mari est sous les drapeaux et qui, en plus de la ferme familiale, s’occupe de la ferme de son frère mort pour la France, dont elle a recueilli la fille (p.94) ;

le Vosgien dont le fils a été fusillé par les Allemands, et qui parlemente en allemand avec l’armée d’occupation pour sauver de la destruction un quartier de la commune (p.57-58) ;

les deux jeunes sœurs bretonnes portant au chef de la Résistance locale, en 1944, un message ou des brassards de FFI cachés dans leur pot à lait (p.122).

 LES COMBATTANTS

Dans la famille Lemaire (chapitre premier), trois générations ont fait successivement les guerres  de 1870-1871, 1914-1918, 1939-1945. Fils de Constant Lemaire – blessé en 1870-1871 et pensionné pour invalidité – Eugène Lemaire, père de plusieurs enfants, envoyé au front, a traversé la guerre de 1914-1918 sans blessure. L’un de ses fils, sous-lieutenant d’artillerie, décoré de la croix de guerre, a été fait prisonnier par un char allemand en mai 1940 alors qu’il se trouvait dans une jeep sur le front, et il est resté cinq ans  dans un camp en Poméranie, tandis que l’autre, adjudant des chasseurs alpins, maquisard, décoré de la légion d’honneur à titre posthume, a été fusillé par les Allemands en 1944. A la fin de la même année, Eugène Lemaire, expulsé d’Alsace-Moselle avec sa famille en 1940, a participé activement au sauvetage de la population de la commune de La Bresse dans les Vosges.

Dans la famille Hillenweck (chapitre deux), Jean Hillenweck, encore enfant, a gardé un souvenir pénible et indélébile de l’arrivée des Prussiens en Alsace en 1870-1871. Deux de ses fils,  bien que de nationalité allemande en 1914, se sont engagés dans l’armée française, et ont été envoyés en Indochine où l’un d’eux a trouvé la mort et a été décoré de la médaille militaire à titre posthume. Celui qui a survécu, décoré de la croix de guerre, a fait aussi la guerre de 1940 comme sous-lieutenant et a été expulsé d’Alsace par les Allemands. Le troisième fils, resté en Alsace, a été fait officier de la légion d’honneur pour ses actes de résistance en 1940-1944.

Dans la famille Scavennec (chapitre trois), René Scavennec, officier marinier, chevalier de la légion d’honneur, a vécu une petite odyssée d’une rive à l’autre de la Méditerranée de 1940 à 1943, entre la France, le Maroc, l’Algérie la Tunisie et l’Italie avant de pouvoir regagner la Bretagne où il a participé aux combats de la Libération à l’est et au sud de Quimper en 1944. Il a notamment entravé à Rosporden la retraite d’un convoi allemand qui, au début d’août 1944, se repliait vers le port de Lorient, en lui causant de lourdes pertes.

Dans la famille Rivier (chapitre quatre), le jeune ingénieur Albert Rivier, soutenu par sa famille et en particulier par son père François Rivier, entrepreneur, ancien combattant grièvement blessé pendant la guerre de 1914-1918, a été, de même que René Scavennec, l’un des chefs du maquis de Rosporden en 1944 en liaison avec Londres. Président de la délégation spéciale de Rosporden en 1944-1945 (autorité dirigeante de la commune à la Libération avant les élections municipales), il a été fait par la suite chevalier de la légion d’honneur.

L’ILLUSTRATION DE LA COUVERTURE

La gravure de Sergio Birga met en scène deux paysages symboliques réunis par les deux personnages du centre : à droite la collégiale de Thann, avec la « tour des sorcières », et un sapin ; à gauche, l’église de Rosporden avec un chêne. Au premier plan, de l’eau, plutôt celle des rivières, la Moselotte à La Bresse, la Thur à Thann et l’Aven à Rosporden, mais peut-être aussi celle de la mer où aboutissent les rivières. Les projecteurs de la DCA dans le ciel donnent un dynamisme particulier à l’image.

Sergio Birga, très influencé par l’Expressionnisme, a fait trois séjours en Allemagne (en 1965, 1966, 1976) pour y rencontrer plusieurs protagonistes de ce mouvement, plus particulièrement, Otto Dix et Conrad Felix Müller qui lui ont prodigué leurs conseils et qui ont échangé avec lui des portraits.

Otto Dix (1891-1969) s’est engagé comme volontaire en 1914, et a participé à plusieurs campagnes en Champagne, dans la Somme et en Russie. L’une de ses œuvres témoignant le plus fortement de ses expériences guerrières est le portefeuille de cinquante eaux-fortes, « Der Krieg », publié en 1924. Enseignant les beaux-arts à l’université de Dresde, il perd ce poste après la prise du pouvoir par les nazis en 1933, étant considéré par eux comme un «bolchévique de la culture ». En 1937, ses œuvres sont déclarées « dégénérées ». Beaucoup d’entre elles sont retirées des musées et une partie est brûlée ; d’autres sont exposées lors de l’exposition nazie « Entartete Kunst » (Art dégénéré). Il doit servir sur le front occidental en 1944-1945, et il est fait prisonnier en Alsace par les Français.

 

 

ANNEXE :  LES ECRIVAINS EVOQUES DANS CE LIVRE

 Il s’agit d’écrivains :

          qui ont connu les lieux où ces quatre familles ont vécu,

          et qui, pour certains, ont connu ces familles elles-mêmes.

 Montaigne à Thann en 1580 (p.22-23)

 En 1580, Montaigne entreprend un long voyage vers l’Italie, pour soigner dans diverses stations thermales sa gravelle (coliques néphrétiques) ; et pour s’éloigner des guerres de religion en France.
Il s’est arrêté pendant 11 jours aux eaux de Plombières près de Remiremont. A Remiremont, les chanoinesses, en conflit avec le duc de Lorraine qui voulait mettre fin à leur indépendance, ont demandé à Montaigne de plaider leur cause à Rome, le Saint-Siège les ayant constamment soutenues dans le passé. Mais, cette fois, Rome a tranché en faveur du duc, et le siège abbatial est devenu le monopole de la maison de Lorraine. En route vers Rome, Montaigne est passé à Thann dont le vignoble lui a inspiré des appréciations élogieuses :
« Tane…ville d’Allemagne, sujette à l’Empereur, très belle. Lendemain au matin, trouvâmes une belle et grande plaine flanquée à main gauche de coteaux pleins de vignes, les plus belles et les mieux cultivées, et en telle étendue, que les Gascons qui étaient là disaient n’en avoir jamais vu tant de suite. »

Chateaubriand et les chanoinesses de Remiremont (p.7-8), à la veille de la Révolution

Deux siècles après Montaigne, le chapitre de Remiremont a été un enjeu pour la famille de Châteaubriand. De ce Chapitre dépendait en grande partie la vallée de La Bresse.
La sœur préférée de Chateaubriand, Lucile, a essayé sans succès d’y devenir chanoinesse.
Sous l’Ancien Régime, ce genre d’institution, sorte d’abbaye mondaine, accueillait les filles nobles qui y étaient assurées d’un revenu et d’un statut social élevé. Pour y être admises, elles devaient faire la preuve de leurs quartiers de noblesse. Les Chateaubriand, en dépit de leurs grandes prétentions nobiliaires, n’ont pu remplir les conditions exigées à Remiremont, car il leur manquait des quartiers de noblesse du côté des ascendances féminines. Ces chanoinesses, qui habitaient en ville (d’où la beauté des maisons qu’on y trouve encore aujourd’hui), étaient libres de renoncer à leur condition pour se marier.

Hersart de la Villemarqué, le Barzaz Breiz et la famille Scavennec (p.91 et annexe 3.2)

Dans la famille des Scavennec, parmi les personnes apparentées, les chercheurs ont identifié des informateurs de Théodore Hersart de la Villemarqué, grâce auxquels celui-ci a composé son Barzaz Breiz, recueil de poèmes bretons chantés, traduits en français, annotés et publiés par lui au XIXe siècle. La résidence familiale de l’auteur du Barzaz Breiz, ancien élève de l’Ecole des chartes, se trouvait à Nizon (aujourd’hui Pont-Aven).
D’après les notes laissées par la mère de La Villemarqué sur les informateurs de son fils, des ascendants des Scavennec actuels lui ont chanté « Héloïse et Abailard », et « La Croix du  chemin ».
« Héloïse et Abailard » montre une Héloïse si savante qu’elle ne peut être qu’une sorcière.
« La Croix du chemin » met en scène un jeune homme renonçant à la prêtrise pour l’amour de celle qu’il aime, un thème naguère encore bien vivace.

Pierre Loti et Rosporden (p.37-38)

Julien Viaud (Rochefort 1850-Hendaye 1923), officier de marine, alias Pierre Loti, écrivain, qui s’est inspiré de ses voyages, a tiré parti, dans certaines de ses œuvres, de la connaissance qu’il avait de régions françaises telles que la Bretagne. Rosporden est le lieu auquel se rattache l’histoire de Mon frère Yves (1883), un ami marin qui s’appelait en réalité Pierre Le Cor. Celui-ci s’est marié à Rosporden avec une native du lieu. Il a fait construire à Rosporden une maison dont Loti a rédigé lui-même le descriptif. Passé premier maître en 1886 grâce aux relations de Loti, Pierre Le Cor a quitté la marine en 1892. Il s’est retiré à Rosporden en ayant tendance à oublier ses bonnes résolutions de tempérance.
L’écrivain ne laisse pas de doute sur le fait qu’il s’agit de Rosporden. Il évoque la flèche en granit de l’église au bord des étangs formés par l’Aven. Il évoque aussi les fêtes religieuses et paysannes, les pardons, tels que celui de Bonne-Nouvelle, ainsi que celui de Saint-Eloi, où venaient les chevaux à l’occasion d’une messe basse qu’on disait là pour eux.

La région de Thann vue par Henry Bordeaux (p.27-29)

En 1914-1918, plusieurs personnalités sont venues à Thann, le principal territoire alsacien reconquis dès le début de la guerre. L’un de ces visiteurs, le romancier Henry Bordeaux (élu à l’Académie française en 1919) a publié après la guerre La Jolie fille de Thann, qui évoque cette ville et les combats très meurtriers du «Vieil Armand », zone montagneuse près de Thann au-dessus de la plaine d’Alsace.
Propriétaire à Chapareillan près de Grenoble, la mère d’André Bermance, jeune officier tué au Vieil Armand le jour de Noël 1915, a été invitée par la fiancée alsacienne de son fils, Maria Ritzen, fille d’un ingénieur travaillant chez M. Helding, riche industriel de Thann. D’après ce que dit de lui le romancier, M.Helding est Jules Scheurer, imprimeur sur étoffes, dont les fils sont morts pour la France en 1915. Henry Bordeaux décrit Thann par les yeux de Mme Bermance :
« Elle connut Thann, si jolie au débouché de la vallée, à l’entrée de la plaine, au bord de la Thur, effilant, entre les derniers contreforts arrondis des Vosges, la flèche ajourée de Saint-Thiébaut qui se dresse en l’air si aiguë, si mince, si délicatement ouvragée qu’elle semble appeler les rayons du soleil pour les sertir dans ses pierres comme des diamants. Elle aima ses rues propres et étroites, … son aspect ouvert et aimable jusque dans les ruines, ses vieilles maisons aux toits pointus… »

 Roger Martin du Gard et l’été 1914 en Alsace (p.27)

Roger Martin du Gard, prix Nobel de littérature en 1937, termine la partie intitulée L’Eté 1914 de son roman Les Thibault par la mort de Jacques, l’un des deux fils Thibault, dans la région de Thann-Altkirch où s’est écrasé l’avion du haut duquel il voulait jeter des tracts pacifistes. Après l’accident, le blessé a entendu une discussion entre militaires français :
« On devait atteindre Thann, faire un mouvement de conversion, comme ça, un redressement le long du Rhin, pour aller couper les ponts. Mais on s’est trop pressé. On était mal engagé, tu comprends ? On avait voulu aller trop vite… Il a bien fallu battre en retraite…»
Finalement, Jacques Thibault, laissé en arrière dans la retraite précipitée des troupes françaises, est abattu par le gendarme qui le gardait et qui voulait fuir sans s’embarrasser de cet homme mal en point considéré comme un espion.

Stephan Zweig en Alsace entre les deux guerres mondiales  (p.29)

Un récit de Stephan Zweig, dont Quatre familles dans les guerres donne les références, commence par la cathédrale de Strasbourg, et se poursuit par Colmar, où l’auteur admire le retable d’Issenheim, avant de se rendre chez Albert Schweitzer qui lui joue à l’orgue une cantate de Bach.

« Sur les flancs des Vosges et sur l’autre versant, le côté allemand où, d’heure en heure, les canons crachaient dans un bruit sourd leurs projectiles toxiques, une lumière vespérale s’étend, paisible, écrit Stephan Zweig. On peut marcher en toute insouciance sur la route qui, il y a quatorze ans encore, n’était plus qu’un tunnel recouvert de paille.
« Une journée aussi achevée permet de retrouver la foi face à l’époque la plus hostile. Mais le train poursuit sa course à travers la terre d’Alsace et voilà que soudain on sursaute, car les noms des gares criés au-dehors éveillent des souvenirs oppressants : Sélestat, Mulhouse, Thann. Ils sont restés dans nos mémoires à travers les bulletins de l’armée : ici 10 000 morts, là 15 000, et là-bas dans les Vosges, dont la silhouette argentée évoque des fantômes errant dans les brumes, 100 000 ou 150 000, tombés sous les baïonnettes, sous les balles, gazés, empoisonnés, victimes d’une haine, d’une guerre fratricides. Et on se reprend à désespérer, incapable de comprendre pourquoi cette même humanité qui produit les chefs-d’œuvre les plus étonnants, les plus inconcevables dans le domaine spirituel, n’a pas appris depuis tant de milliers d’années à maîtriser le secret le plus simple : maintenir vivant l’esprit d’entente entre les hommes de tous horizons qui ont en commun d’aussi impérissables richesses ».

Camille et Paul Claudel, à La Bresse et dans les Vosges (annexe 1.5, p.199-208)

Dans une lettre du 6 décembre 1946, adressée à Eugène Lemaire maire de La Bresse détruite, Paul Claudel écrit ceci :

« Non, Monsieur Le Maire, je n’oublie pas La Bresse ! Comment l’oublierais-je, la chère petite cité de qui le nom de Claudel est inséparable depuis je ne sais combien de générations ? N’est-ce pas sur un de vos registres paroissiaux qu’un chercheur a retrouvé le nom du patriarche Jacques Elophe Claudel, décédé en 1530, et de qui sont issus ou à qui se rattachent presque toutes les familles de la belle vallée ? C’est là qu’au début du siècle dernier, ma courageuse aïeule, restée veuve à la suite du décès accidentel de son mari, éleva une famille de six enfants.
« Mon père, Louis Prosper Claudel, conservateur des hypothèques, n’oublia jamais sa petite patrie, et chaque fois que les vacances le lui permettaient, il emmenait sa famille au cimetière où notre nom se répétait aussi souvent sur les tombes que sur les enseignes de la localité… »

Paul Claudel et Eugène Lemaire grand-père paternel de Dominique Thiébaut Lemaire étaient apparentés, issus l’un comme l’autre de mariages qui ont eu lieu en 1726 et 1758.

D’après des souvenirs de Paul Claudel, ses soeurs et lui ont passé des vacances d’été vers 1875-1880 à La Bresse, où ils cueillaient des brimbelles (nom vosgien des myrtilles) et se baignaient dans le Lac des Corbeaux. Camille Claudel, en août 1885, a passé ses vacances à Gérardmer chez son oncle Isidore, Gegout, mari de Joséphine Claudel. A cette occasion, elle a dessiné au fusain une « femme de Gérardmer » qui se trouve aujourd’hui au musée Eugène Boudin à Honfleur.

 

 

 

Libres Feuillets

 

 

 

Billet: les tours à Paris après les élections de mars 2014

 

Précédemment chargée de l’urbanisme
Elle est élue maire des Parisiens
Mais son discours marqué d’imprécisions
N’a pas vraiment suscité l’enthousiasme

Elle voudrait montrer son modernisme
Outrepasser l’interdit malthusien
Dresser des tours car selon sa vision
Le passéisme est proche du marasme

Or l’électeur craint que le dynamisme
Immobilier soit surtout pharisien
Les gens d’argent prenant les décisions
Fric et pouvoir devenant pléonasme

Il ne faut pas laisser à l’affairisme
Aux promoteurs aux anti-cartésiens
Le beau Paris leur donner l’occasion
D’y implanter des gratte-ciel fantasmes

 

L’urbanisme a été, de manière peu bruyante, l’un des thèmes importants de cette campagne électorale qui a vu la victoire de la socialiste Anne Hidalgo. Lors du mandat du précédent maire, Bertrand Delanoë, le conseil de Paris avait déjà relevé jusqu’à 200 m et davantage les limites de hauteur des bâtiments fixée en 1977 à 37 m dans Paris « intra muros ». Cette modification est restée jusqu’ici sans conséquence – la « crise » étant passée par là – au grand soulagement de beaucoup de citoyens et d’amoureux de Paris, qui trouvent déplorables les expériences d’immeubles de grande hauteur dans le passé : le 13e arrondissement, la tour de Jussieu laborieusement « rhabillée », la sombre tour Montparnasse (qui offre  l’un des plus beaux points de vue sur Paris car, au moins, quand on se trouve à son sommet, on ne la voit pas).

Les promoteurs et leurs architectes complices reviennent sans cesse à la charge avec des mots d’une poésie primaire vantant leurs projets de gratte-ciel : « Tour totem », « Tour Apogée », « Tour Sans Fin », « Tour Signal, « Tour Phare » … Professionnels de la « com » plus que de l’architecture, ils savent bien que ces bâtiments sont ingérables, notamment pour le logement (quant aux tours de bureaux, on doit les refaire tous les trente ans), mais ils continuent à en vanter les mérites en les pimentant de développement durable et d’écologie. L’une de leurs récentes percées conceptuelles est la (re)découverte de l’escalier entre les étages. Ils essayent d’impressionner les politiques, en les taxant d’immobilisme, de passéisme, en les appelant à l’imagination et à l’audace ! Ils décrètent que, faute d’obtempérer, Paris est dépassé dans la « compétition » internationale.
Alors même que le quartier des tours de La Défense, le plus important d’Europe, se trouve juste à côté. Il est vrai que La Défense est tenue politiquement par la droite, alors que Paris est à gauche.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

Billet: la pollution de l’air à Paris

La pollution de fines particules
Que d’ordinaire un vent d’ouest évacue
S’aggrave en gris dans cet anticyclone
En fin d’hiver sous un ciel à huis-clos

Tous les diesels de l’aube au crépuscule
Crachent leurs gaz et trop peu convaincus
Les conducteurs continuent dans l’ozone
En s’asphyxiant les bronches les naseaux

Quel autre choix pour se véhiculer
Ce sera pire en temps de canicule
A des niveaux qu’on n’a jamais vécus

N’y a-t-il rien de meilleur à prôner
Dans l’air toxique oxydant les neurones
Que le vélo ou l’oppressant métro

 

Paris a connu un « pic de pollution » vers la mi-mars 2014, lors d’une période de soleil sans vent.
Le parc automobile français se compose désormais principalement de voitures dotées d’un moteur diesel. Cette motorisation anormalement répandue dans notre pays à cause d’une moindre taxation du carburant est la plus polluante de toutes, depuis que les moteurs à essence fonctionnent sans plomb.
Certes les voitures à essence produisent davantage de gaz carbonique (CO2), mais au moins celui-ci n’est pas nocif pour la santé, contrairement au diesel qui évacue par les pots d’échappement des particules d’hydrocarbures imbrûlés se combinant avec l’oxygène de l’air (O2) pour produire sous l’action du rayonnement solaire des gaz tels que l’ozone (O3) et les oxydes d’azote (NOx), corrosifs pour les organismes.
Pour limiter les émissions de gaz carbonique à effet de serre (mais le principal gaz à effet de serre n’est-il pas la vapeur d’eau ?), on a donc laissé se développer en France de manière irréfléchie et irresponsable, y compris sous des gouvernements mettant en avant des préoccupations écologiques – et incluant même des « écologistes » – des poisons gazeux beaucoup plus toxiques pour l’être humain.
On fait croire aux gens qu’il est possible d’y remédier par les pots  d’échappement dits catalytiques et par les « filtres à particules ». Mais les premiers  ne sont efficaces qu’à partir de 400 °C. Les trajets courts et les parcours en ville ne leur laissent pas le temps de chauffer suffisamment. Quant aux seconds, leur efficacité diminue avec la taille des particules. Or, les plus petites, celles de moins d’un micromètre, sont les plus nocives pour la santé en pénétrant plus profondément dans l’appareil  respiratoire.

Dominique Thiébaut Lemaire

Petite odyssée d’un marin breton, René Scavennec (3): 1945-1957

Récit de René Scavennec : le débarquement au Tonkin (3)

L’entretien avec René Scavennec a été mené par son neveu Alfred Scavennec et  son père Alfred Scavennec, frère de René. La transcription de l’enregistrement a été assurée par  sa nièce Maryvonne Lemaire, fille d’ André . Les deux premiers récits portent l’un sur les années 39-43: Petite odyssée en Afrique du Nord et l’autre sur les années 43-45: La Libération de Rosporden (43-45).

Une partie de l’enregistrement, au début, est inaudible.

Début de l’entretien:

…Après j’ai eu des missions à bord des bateaux plats qui servaient au transport du riz. C’était des chalands  cuirassés. Et on a fait des missions là-dedans sur des fleuves.

Il y avait déjà du grabuge en Indochine ? 

Oui.

Le Dong Nai, c’est un fleuve qui est parallèle à la rivière de Saigon, qui monte vers le nord. On est parti. La première mission s’est bien passée.  Ce n’est pas méchant. On avait contrôlé pas mal de bateaux qui descendaient le fleuve. On voulait savoir s’ils avaient des armes à bord ; il n’y avait jamais rien de méchant. Mais la deuxième mission a été coriace. Là, on est parti pour occuper, pour attaquer un chantier naval. Il y avait un chantier naval, où il y avait pas mal de constructions. A toute une armada, on arrive là haut, sous le commandement du capitaine Jaubert (qui a donné son nom à un commando), capitaine de frégate. Il est parti dans sa barcasse, sa vedette, avec pavillon blanc, pour se présenter aux autorités là-bas, pour dire que c’était plutôt une mission paisible. Il a été reçu drôlement, il a été reçu par une fusillade générale. Le pauvre gars, il est revenu avec une jambe en moins, à moitié écrabouillé quoi. Et la vedette avec  deux tués à bord. C’était le capitaine Jaubert.Ce jour-là, on a perdu le fils de l’amiral de Penfeunteuniou, un officier des services spéciaux, un officier parachutiste et encore un autre officier. On a perdu quatre officiers. Des pertes sévères. Plus les gars, il y en a eu de tués.

C’est à peu près à la fin de 45 ?

Non, début 46, ça s’est produit début février 46.

Donc la rébellion était déjà..

C’est bien enclenché.  En Cochinchine, ça devient calme ; en Cochinchine. Alors là  j’ai été cité, parce que j’ai eu un matelot radio tué et mon quartier maître radio qui eu une balle qui  est entrée par là près du bonnet, qui est sortie par le pompon. Les cheveux éraflés. Il était légèrement blessé à la tête. Il s’appelle Boivin. On a été cité tous les deux.

Tu étais toujours maître radio principal ?

Je suis toujours maître radio. Je n’ai pas encore de galons. Enfin là on était avec les Poncharlier. Vous avez peut-être entendu parler d’eux, des officiers Poncharlier ? C’est des grands résistants, le capitaine du vaisseau Poncharlier et Quillien. Quand on est monté à Tien Yen pour le chantier naval, ils ont débarqué, ils n’avaient pas froid aux yeux. D’ailleurs le Poncharlier a été commandant du porte-avion La Fayette après. Il a commencé son discours à bord du Lafayette : « Ceux qui n’ont pas de couilles au cul, qu’ils débarquent. »  C’est dire, c’était cru (rire) ! C’était un type, un dur.
Là, c’est terminé pour tout le Sud ; on est arrivé à peu près au calme. ça va être le débarquement au Tonkin le 6 mars. Le 1er mars le général Leclerc nous réunit, réunit toute la compagnie et  il commence son allocution. Il dit : « Ici c’est devenu à peu près calme. Maintenant nous allons remonter dans le nord. Et là, du travail nous attend. Il faudra être ferme et ne pas avoir peur » Voilà. Moi, je suis toujours bon pour une mission, j’avais toujours des bécanes :« Vous allez être le patron radio du général Leclerc. Sur le croiseur Émile Bertin » Moi, maître radio, j’arrive à avoir des officiers en sous-ordre !
Alors là j’avais quatre émetteurs, complètement indépendants du poste et puis des récepteurs. Les quatre émetteurs, c’étaient des ASP 59, qui étaient livrés par SFL, destinés aux Allemands. C’était un matériel plus ou moins saboté mais enfin, j’ai quand même réussi à les équiper normalement. Comme j’avais pas mal de rechange, j’ai réussi à les équiper. Les récepteurs étaient  des récepteurs japonais, que personne ne connaissait. On s’y est mis ; ça a marché. On a quitté donc Saigon le 2 mars et on est arrivé là-bas dans la Baie d’Along le 6 mars. On a roulé un peusur les côtes, on n’est pas parti brutalement comme ça  dans la gueule du loup.  Alors Baie d’Along : là grande conférence du 6 mars. Il y a Ho Chi Minh. Il y a le général Giap, qui était  à l’époque lieutenant.

De l’armée française ?

Non, de l’ennemi. Le Giap a fait toutes ses études en France et Hô Chi Minh, c’était un ancien ouvrier de chez Renault mais qui a gravi les échelons. Il a été fichu à la porte de la France en 36. Il est parti à Moscou. A Moscou, il a été éduqué et en 40 il a regagné son pays, le Tonkin : voilà le grand patron.

Entretemps, il a été au congrès de Tours en 1920.

Exactement

Il n’est pas encore dans la clandestinité quand vous le rencontrez ?

Non. Eux  sont les maîtres.Vous marchandez avec eux. Nous allons là-bas, comme c’était une colonie française, pour avoir un peu de poids mais eux, Ho Chi Minh et Giap, ils  défendent leur patrimoine ; ce sont quand même les enfants du pays ; ils cherchent l’indépendance.

Ils ont connu les Japonais entre-temps.

Bon, il y a Giap, le lieutenant, Ho Chi Minh bien sûr, qui est le grand patron, avec sa blouse aux pans coupés sur le côté. Et en face, il y a le général Leclerc. Il y a l’amiral Auboyneau, qui commande en somme toute la Marine Extrême Orient et puis le commandant du bateau évidemment,  je ne me rappelle même plus  son nom. Et alors il y a le capitaine qui était là-bas en Algérie, le barbu, comment s’appelle celui-là…

Un barbu ? Massu?

Massu . On a une réunion sur le bateau. Moi comme je suis lepatron radio  de Leclerc, évidemment je suis aux premières loges. J’ai le droit de m’approcher. Là il y a des journalistes, des journalistes américains, des anglais, des français, si bien que là j’ai quatre émetteurs et j’ai une liaison purement journal avec Saigon. Le journal est diffusé sur Saigon par un des émetteurs. Un autre est en liaison avec Tien Tsin, avec la Chine ; un autre en liaison avec Hanoi et puis l’autre qui est en Baie d’Along, c’était un petit poste clandestin.  Voilà j’avais quatre liaisons. Tout était correct. Tout le monde est content. Et voilà le débarquement, autorisé par HoChi Minh. S’il n’autorise pas le débarquement, que faire ?  Attendre ? Des pourparlers ? Toujoursest-il  qu’ils sont d’accord, le débarquement français a lieu.

Je pensais que la France était maîtresse absolue  même sur le Tonkin.

C’est toujours pareil. Ho Chi Minh est dans son pays. Il s’est dit : « Je suis maître chez
moi ». Il sait bien que c’est une colonie française mais on voit qu’il cherche l’indépendance.

Je ne savais pas qu’il était déjà considéré comme interlocuteur.

Si, à cette époque-là. Bon voilà le débarquement. Mais les Chinois ont refusé d’évacuer Haiphong. Les Chinois ont refusé. Ils voulaient  rester. Il y a eu les Japonais : eux, ils ont été prisonniers. Mais les Chinois, qui étaient nos alliés,  disent : « non nous restons là ». Et au débarquement, c’est les Chinois qui nous ont tiré dessus. Si bien qu’il y a eu, on a dit, plus de 100 tués. Il y a eu 77 tués, d’après mes chiffres.  Il y a eu 77 tués officiellement et  plus de 100 blessés, grièvement, parce que les Chinois ont tiré sur les LCI,  sur les bateaux de transport.

Donc c’est des militaires tués.

Tous des militaires tués. Si bien que les Chinois au bout de quelques jours ont décidé de partir. Mais ça a été dur. Moi j’ai vu les Chinoisdéfiler  vers Haiphong. Ils étaient en bleu horizon, comme en 14, d’ailleurs l’équipement des Français. Des bandes molletières, exactement comme les Français, et tous en espadrilles et une casquette avec une cocarde rouge, une étoile rouge. C’est tout ce qu’ils avaient comme habillement. Et je les ai vus : certains avaient des voletssous le bras, des couvercles de water – des couvercles de water, comme ça sous le bras ! Ils avaient tous quelque chose. Ils partaient tous avec quelque chose. Ils n’avaient pas de fusil.

C’était une sorte de pillage.

Exactement. D’ailleurs avant de partir ils ont, à Haiphong, tout démoli, tous les fours des boulangers. Il n’y avait plus rien. Les maisons… Une rue, je prends une rue comme ça. Eh bien toutes les maisons de la première à la dernière, il y avait un couloir, si bien que je n’ai jamais pu  les attaquer. Partout c’était des problèmes, c’était comme ça. D’ailleurs, à Haiphong, on a été trois mois sans pain, sans vin, uniquement des conserves. C’est dire… Chez eux il n’y a pas de viande, il n’y a que du poisson, des crevettes et des trucs comme ça. Notre premier pain a été fourni par les croiseurs qui sont montés en Baie d’Along pour nous ravitailler. Sans ça on n’avait aucun ravitaillement. Et autrement le vin nous a été apporté par une colonie portugaise qui se trouve là-bas , dans le coin de la Chine.

Macao ?

Macao, exactement.  Après, à Haiphong, j’ai été chargé du message sans terre. J’étais chargé du central radio, du P.C centre. Tous les messages me passaient entre les mains. Et tous les jours j’allais présenter ma collection au chef d’état-major d’Haiphong qui était le colonel Rey, commandant le vingt-troisième RI ; d’ailleurs, il a été tué, il a été descendu au cours d’une expédition en hélicoptère. Tous les jours j’allais le voir.

Tu as fait combien de temps en Indochine ?

Deux ans. Continuons. Nous en sommes  à ma collection. Mais en plus de ma charge, j’ai eu l’instruction d’apprentis radio. J’ai formé des apprentis radio là-bas. Si bien qu’il y a un gendarme, un adjudant-chef de  gendarmerie, qui vient me voir depuis deux ans de rang ; il était à l’époque au matériel radio, c’est moi qui l’ai formé, il est devenu radio mais il a continué radio dans la gendarmerie après. Il est en retraite, dans les Ardennes : René Pierre. J’ai formé six apprentis radio.
A Haiphong là-bas il nous est arrivé quand même des coups durs. On a été encerclé  pendant trois mois par les Viet. En plus ils nous avaient coupé l’électricité. Alors heureusement qu’on avait des groupes électrogènes et de l’eau. On a creusé des puits artésiens mais on n’a jamais réussi qu’à avoir de l’eau saumâtre et on avait de l’eau saumâtre pour tout.

La guerre est déclarée ?

La guerre va être déclarée plus tard officiellement. Ça va être au mois de septembre 46, seulement à 11:00 heures. Il y a d’abord les incidents. On commence par empêcher le chef d’état-major, le général commandant-en-chef, qui est à Hanoï, de sortir de chez lui, en creusant des tranchées, soi-disant pour mettre des lignes de téléphone mais non, c’était pour l’empêcher de sortir. Il s’est laissé faire, ça a commencé comme ça. Petit à petit, ça s’est envenimé et ça été la bagarre générale.

Il n’y a pas eu une réunion spéciale, entre Hô Chi Minh et Thierry d’Argenlieu?

Non. Ici, c’est le général Leclerc qui a tout fait. Thierry d’Argenlieu, c’était…

 Ce n’est pas Thierry d’Argenlieu qui a vraiment déclaré… qui aurait vraiment tiré, au fusil ?

Non, Thierry d’Argenlieu n’aurait jamais… avec un fusil. Non, en Indochine, non, rien. C’est le général Leclerc ! Quand le Général Leclerc a été rappelé en France, alors là c’était la débandade. La guerre à outrance. C’était fini. Parce  que Leclerc lui était arrivé à un équilibre. Il n’y avait pas à tortiller. Ils étaient appelés à avoir leur indépendance, un point, c’est tout. C’est comme les autres colonies, ça a été exactement pareil. Ils étaient chez eux, ils étaient chez eux, un point c’est tout.

Autrement dit l’ère des colonies, c’était dépassé.

C’était révolu.

Ça avait commencé avec la guerre.
Donc tu as fait deux ans en Indochine.

Deux ans en Indochine en premier. Puis deux ans après comme patron radio du port de Saigon.

Tu as fait deux séjours ?

Deux séjours. Alors à Saigon, deuxième séjour, j’étais chargé du contrôle de tous les bateaux passant par Saigon.

De quelle année à quelle année ton deuxième séjour ?

53 à 57. Là je contrôlais tous les bateaux, les paquebots. Tous les bateaux me passaient entre les mains. J’avais de grosses responsabilités et j’avais une équipe formidable. J’avais douze bonshommes. Des gars dévoués à tout, nuit et jour, quoi que ce soit, toujours prêts. Et s’il fallait travailler de nuit, pas de rechigne. Mais en conséquence aussi on ne regardait pas par exemple à l’heure, c’est l’heure. Il n’était pas question de ça.
Le Pasteur par exemple quand il passait à Saigon c’était pour amener des gars jeunes qui partaient au front, qui partaient au Tonkin, et il y avait un chargement de blessés qui descendait.
J’ai eu également deux patrons épatants à Saigon, vraiment épatants, deux lieutenants de vaisseau. Ils m’ont dit : « Scavennec, vous vous occupez de la partie radio. Moi je m’occupe de la partie sonar et radar ». Donc il y avait une barrière bien délimitée. Comme ça au point de vue des responsabilités, j’étais tranquille.
Ce qu’il y a de formidable, c’est que j’ai retrouvé à Saigon l’amiral Antoine qui était mon
patron à  Marine (Pareil)  quand j’étais à Houilles.  C’est lui qui nous notait tout. Là j’ai retrouvé l’amiral Antoine, en Indochine, comme grand patron. Si bien que s’il y avait n’importe quoi, je n’avais qu’à m’adresser à lui. D’ailleurs il m’avait appelé pour prendre la présidence du foyer des officiers mariniers, que j’ai assurée pendant six mois.

Combien de temps tu as fait à Houilles ?

Près de quatre ans,  48 à 52. Là, j’ai été désigné pour l’école des officiers de France, l’école des officiers de transmission, comme instructeur.

Fin du récit concernant l’Indochine.

Billet: les temps modernes

 

Bureaux à l’ouest et logements à l’est
Entre les deux l’express bondé s’enfonce
Trisyllabique acronyme RER
Dans les tunnels qui traversent Paris

En regagnant la firme esclavagiste
Et le quartier dénommé La Défense
Les galériens n’ont pas le cœur à rire
Leur cas est grave il ne fait qu’empirer

On leur promet plus de wagons plus vastes
A double pont l’annonce paraît fausse
Le matériel rénové reste rare
Trains moins fréquents que ce qu’ils espéraient

Trop comprimés dans les rames vétustes
Ils sont pressés de refaire surface
Mais dans les tours à la haute carrure
Le stress est là qui n’a pas disparu

Ils bossent dur attachés à leur poste
Le bénéfice est fait de sacrifices
Ils ne voient pas le couchant ni l’aurore
La paye au bout ce n’est pas le Pérou

 

Sur le RER A (métro est-ouest dénommé Réseau Express Régional qui traverse la région parisienne en passant par Paris), deux nouvelles rames inaugurées par Nicolas Sarkozy ont fait un premier aller-retour le 5 décembre 2011. Dans un discours à La Défense, Nicolas Sarkozy s’est félicité du confort et de la sécurité de ce matériel, tout en reconnaissant que des difficultés demeuraient et en suggérant de modifier la co-exploitation des RER A et B par la RATP et la SNCF.
La ligne A, l’une des lignes les plus fréquentées du monde, assure quotidiennement le transport de plus d’un million de voyageurs. L’augmentation de son trafic global, de 20 % sur les dix dernières années, est l’un des principaux aspects de la saturation des réseaux régulièrement dénoncée par les usagers. Il a été prévu qu’à partir de 2014, 60 à 70 rames à deux niveaux et dotés de caméras de vidéosurveillance vont remplacer des trains simples, faisant passer le nombre de places assises de 432 à 948 et la capacité de 1 684 à 2 600 personnes par train. La disparition totale des trains à un seul niveau du RER A étant programmée pour 2017.
Au sujet de cette opération, un rapport très sévère de la Cour des comptes a été révélé fin novembre 2012 par Le Monde. Au cœur des critiques : la pratique de la RATP  pour attribuer le marché du renouvellement de 130 rames du RER A. La commande passée en avril 2009 par la Régie à Alstom-Bombardier n’a pas permis de faire jouer la concurrence, d’après le rapport.  En cause : la volonté de la RATP de commander un matériel aussi proche que possible des trains déjà en service, et construits par le groupement Alstom-Bombardier, pour respecter la promesse présidentielle de livrer en un temps record 65 trains. Ce qui a pu favoriser ce groupement au détriment de concurrents potentiels, dont aucun n’a présenté d’offre alternative. La Cour des comptes a critiqué également la méthode de négociation de la RATP qui a dissimulé la vérité des prix à son conseil d’administration en diffusant « des coûts prévisionnels très inférieurs à l’estimation réelle», et ce « en toute connaissance de cause ».  Un leurre qui, selon la direction de l’entreprise, était censé dissuader les industriels de présenter des offres trop chères. Mais la Cour des comptes a considéré que le bas niveau de l’estimation a pu dissuader les industriels autres qu’Alstom-Bombardier de déposer une offre. Dans la lettre jointe au rapport, datée du 30 août et destinée à Gilles Carrez, président (UMP) de la commission des finances de l’Assemblée nationale, le premier président de la Cour a observé que cette absence de concurrence largement prévisible n’a pas été propice à l’obtention de conditions financières favorables à la RATP, qui, avec l’offre d’une seule entreprise, n’était pas en position de force pour négocier.
Alors que l’estimation établissait le coût par train à 20 millions d’euros, l’offre réelle d’Alstom a atteint plus de 25,8 millions d’euros par train lors de la signature du marché en 2009. Après s’être engagé à payer la moitié du marché sur la base du coût prévisionnel annoncé par la RATP en 2008, c’est-à-dire à verser 650 millions d’euros, le STIF (le Syndicat des Transports d’Ile-de-France, autorité organisatrice des transports dans la région), qui avait « pour la première fois accepté de cofinancer un programme majeur d’acquisition de matériel », a refusé de revoir sa contribution à la hausse quand le prix réel total a été réévalué à 2 milliards d’euros en 2012 et que l’offre réelle d’Alstom a atteint plus de 25,8 millions d’euros par train. La RATP a tenté d’obtenir une participation paritaire du STIF sur la base du coût réel. Elle a essuyé un refus, et s’est vue contrainte de prendre à sa charge190 millions d’euros supplémentaires.
Finalement, la RATP a confirmé fin juin 2012 l’acquisition auprès du groupement Alstom-Bombardier de 70 nouvelles rames pour la  ligne A du RER pour un milliard d’euros. « L’acquisition de ces 70 éléments supplémentaires va permettre, d’ici 2017, de remplacer le plus vieux matériel en service sur la ligne », a indiqué la RATP dans un communiqué, en précisant que cet achat s’inscrit dans un programme d’acquisition de 130 rames identiques représentant un coût total de plus de 2 milliards d’euros. Ce programme est financé à hauteur de 1,35 milliard d’euros par la RATP et pour 650 millions d’euros par le STIF.
Les informations qui précèdent sont tirées de plusieurs articles, publiés par le journal 20 minutes des 6 décembre 2011, 29 juin 2012 et 27 décembre 2012, et par le journal Le Monde sur internet (daté du 27 novembre 2012, mis à jour le 19 décembre 2012).
Le traitement de ce dossier donne l’impression que les autorités publiques, notamment celles qui sont responsables des transports en Ile-de-France, ont du mal à comprendre la gravité du problème.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: le travail du dimanche

 

 

 

Les jours ouvrés quand bourdonne la ruche

Guêpier parfois de la ville et des rues

Le travailleur turbine bosse ou buche

Dans les efforts il en est tant qui bronchent

Qui prennent l’eau qui ne tournent pas rond

 

Il est des soirs où celui qui se couche

Espère en rêve un réveil sans à-coups

Sans café noir trop amer dans la bouche

Tous les matins c’est à nouveau l’embauche

Et le turbin n’est pas forcément beau

 

Celui qui veut travailler le dimanche

Pour gagner plus va très étourdiment

Laisser son chef  lui retrousser les manches

Et les clients n’en seront pas plus riches

Ceux qui le croient mieux vaudrait qu’ils en rient

 

Il faut un jour pour faire un peu relâche

Et ralentir les corps et les cœurs las

Qui s’exténuent sous les coups de cravache

Ne pas toujours s’échiner sur la brèche

Mais prendre l’air dans une roseraie

 

***

 

Il est question de réformer à nouveau le régime applicable au travail du dimanche, pourtant déjà remanié en 2009. Un rapport sur ce sujet a été remis au premier ministre le 3 décembre 2013. L’idée serait, dit-on, de trouver un juste milieu entre trois objectifs:

          surcroît de souplesse pour répondre aux attentes des commerces et des consommateurs, y compris les touristes ;

          amélioration de la situation des salariés par l’octroi de contreparties au travail du dimanche et par la suppression des inégalités de traitement ;

     clarification afin de mettre fin à la confusion résultant de la grande diversité des régimes applicables…

 

Vaste programme, sachant que :

          les consommateurs favorables au travail du dimanche (pour les autres) sont aussi des salariés favorables au repos dominical (pour eux-mêmes);

  les salariés et les syndicats veulent des contreparties (salaire plus élevé, repos compensateur….), mais les employeurs ne veulent pas qu’elles mettent en difficulté les commerces ;

          le volontariat est posé en principe, mais on sait bien que dans les rapports inégaux entre employeurs et employés, le volontariat devient vite une obligation de fait.

 


Pour l’éditorial du Monde daté du 4 décembre, les groupes de pression risquent fort d’aggraver l’« imbroglio dominical », et le Parlement ne sera pas en reste : « quand il sera appelé à appelé à examiner le texte annoncé, nul doute qu’il sera, comme en 2009, le théâtre d’un intense lobbying ».

 Pour le journal Les Echos du 3 décembre 2013, « le principe du repos dominical est réaffirmé, mais le rapport veut étendre les zones où le travail sera autorisé ».

 

Bref, les exceptions vont confirmer la règle, et des dérogations encore plus larges vont la confirmer encore davantage !

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: ballade des putains de Paris

 

 

 

Fille de peine ou de joie mais putain

Belle escorteuse ou péripatétique

Faisant la ronde autour du libertin

Soi disant tel mais d’humeur putassière

Grand amateur de leurs corps élastiques

Il est douteux qu’elles soient jacassières

La vérité ne sera pas publique

 

Elles tiendraient le mac entre leurs mains

En dévoilant ses mœurs proxénétiques

Aucune hélas ne prendra ce chemin

Les mots rapport performance boursière

Vont prudemment rester anatomiques

Dans le déni des dessous pécuniaires

La vérité ne sera pas publique

 

Désir plaisir ne sont que baratin

La liberté prétexte pathétique

Aux transactions prestations de catins

Achats de sexe et de rondeurs fessières

Ventes de chairs aux formes pneumatiques

Traite trafics de putes sans frontières

La vérité ne sera pas publique

 

L’amour vénal est un mal vénérien

Mais on prétend qu’il peut être hygiénique

Et le client le pauvre galantin

Qui se croit mec se frotte à la misère

Du sexe usé dans ce commerce antique

Ce sont des faits dont nul ne sera fier

La vérité ne sera pas publique

 

 

Les journalistes Christophe Deloire et Christophe Dubois ont publié en 2006 aux éditions Albin Michel un livre intitulé Sexus Politicus qui a eu sans doute un certain nombre de lecteurs, mais beaucoup trop peu si l’on en juge par les péripéties qui ont agité depuis cette date la vie politique française. En particulier, on peut trouver ahurissante la campagne médiatique menée en faveur du pré-candidat DSK et les sondages obtenus par lui, alors que Sexus Politicus, même  pour un lecteur peu averti, annonçait clairement une catastrophe en cas d’élection.

Depuis cette affaire DSK, on a redécouvert la prostitution et le proxénétisme dans les hôtels, ainsi que l’hypocrisie glauque d’un  prétendu « libertinage ».

 

Il est question à présent d’une proposition de loi visant à sanctionner les clients des prostituées (sans interdire formellement la prostitution!).

Le journal Causeur (dans son numéro de novembre) et son site internet causeur.fr à partir du 30 octobre se sont « mobilisés » contre cette proposition de loi. Il a publié un manifeste des 343 « salauds » (« Touche pas à ma pute ») inspiré notamment par F. Beigbeder de Lui, et lancé une pétition, en utilisant les mots de précédentes campagnes pour l’avortement et contre le racisme. Causeur prétend que « sous couvert de protéger les femmes, c’est une guerre contre les hommes, considérés comme des délinquants sexuels en puissance, qui a été ouverte » par la proposition de loi. Il affirme : « Nous ne défendons pas la prostitution, nous défendons la liberté ».

 

Touche pas à ma pute!

Texte du « manifeste des 343 salauds »

 

« En matière de prostitution, nous sommes croyants, pratiquants ou agnostiques.

Certains d’entre nous sont allés, vont, ou iront aux « putes » – et n’en ont même pas honte.

D’autres, sans  avoir été personnellement clients (pour des raisons qui ne regardent qu’eux), n’ont jamais eu et n’auront jamais le réflexe citoyen de dénoncer ceux de leurs proches qui ont recours à l’amour tarifé.

Homos ou hétéros, libertins ou monogames, fidèles ou volages, nous sommes des hommes. Cela ne fait pas de nous les frustrés, pervers ou psychopathes décrits par les partisans d’une répression déguisée en combat féministe. Qu’il nous arrive ou pas de payer pour des relations charnelles, nous ne saurions sous aucun prétexte nous passer du consentement de nos partenaires. Mais nous considérons que chacun a le droit de vendre librement ses charmes – et même d’aimer ça. Et nous refusons que des députés édictent des normes sur nos désirs et nos plaisirs.

Nous n’aimons ni  la violence, ni l’exploitation, ni le trafic des êtres humains. Et nous attendons de la puissance publique qu’elle mette tout en œuvre pour lutter contre les réseaux et sanctionner les maquereaux.

Nous aimons la liberté, la littérature et l’intimité. Et quand l’Etat s’occupe de nos fesses, elles sont toutes les trois en danger.

Aujourd’hui la prostitution, demain la pornographie : qu’interdira-t-on après-demain ?

Nous ne céderons pas aux ligues de vertu qui en veulent aux dames (et aux hommes) de petite vertu. Contre le sexuellement correct, nous entendons vivre en adultes.

Tous ensemble nous proclamons :

Touche pas à ma pute ! »

 

***

 

En mettant de côté les soupçons d’intérêts mercantiles (faire vendre les journaux Causeur et Lui), on comprend l’idée de départ, qui est de s’opposer au conformisme moral et au politiquement correct. Mais le conformisme moral n’aurait-il pas changé de camp ? Il est de bon ton, désormais, de se poser en esprit libre, en détournant la formule de saint Augustin « dilige et quod vis fac » (aime et fais ce que voudras).

 

Causeur cause en proclamant : « Nous défendons la liberté ». Il faut mettre en cause, à ce sujet, le mythe de la « geisha », cultivée, libre de disposer d’elle-même, un mythe qui encombre la tête de beaucoup de « salauds ». S’il y a un domaine où la liberté n’existe pas, c’est bien celui de la prostitution. C’est évident pour la prostituée qui vit sous la contrainte, c’est vrai aussi pour le client, prisonnier du désir de fric qui anime la putain et son souteneur.

 

Quant à l’intimité (« Nous aimons la liberté, la littérature et l’intimité »), ce n’est que littérature, effectivement. La prostitution, loin de relever de l’intime, se déploie dans l’espace public, comme on le voit aujourd’hui à Paris, par exemple. Le comble, c’est que beaucoup de bien-pensants demandent qu’elle reste dans les rues et les espaces verts, et même qu’elle s’y étende, sous prétexte qu’elle doit rester visible pour que leurs associations compatissantes (qui sont aussi des « lobbies ») puissent mieux s’en occuper !

 

Donc, les pouvoirs publics ont bien raison d’intervenir. Mais ils devraient le faire plus vigoureusement contre une activité oppressive accaparant l’espace public.

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

L’Allemagne, la France, excédents et déficits: les analyses de Paul Krugman

Dans un article publié le 25 décembre 2011 sous le titre: « L’Allemagne, la France, l’euro : excédents et déficits », nous posions plusieurs questions au cœur de la crise européenne, et notamment celle des conséquences de la politique néo-mercantiliste de l’Allemagne.

Cette politique, qui, selon le Président de la Bundesbank, permet de répondre aux enjeux de la faible démographie allemande, est parfois présentée comme un « modèle ». Pourtant la recherche maximale d’excédents extérieurs a une contrepartie : les déficits des autres pays. Elles crée ainsi des déséquilibres déjà dénoncés par Keynes en son temps, et rend les ajustements « obligatoires pour les débiteurs et volontaire pour les créanciers »… Presque deux ans après, où en est-on ?

Le Trésor américain, comme auparavant le Fonds Monétaire International et l’Organisation Internationale du Travail, a fortement critiqué dans son rapport semestriel daté d’octobre 2013 la politique économique de l’Allemagne, l’anémie de la demande intérieure dans ce pays et la dépendance allemande envers les exportations, source de déséquilibres internationaux.

En novembre 2013, la Commission européenne a fini elle-même par reconnaître le problème des excédents commerciaux allemands. Lors d’une conférence de presse, le commissaire européen chargé des affaires économiques a souligné que l’Allemagne a dégagé un excédent de sa balance courante supérieur à 6 % depuis 2007. Selon ses prévisions, cet excédent devrait être de 7 % du PIB en 2013, avant de diminuer légèrement à 6,6 % en 2014 et 6,4 % en 2015. La balance commerciale de ce pays devrait être largement au-dessus de 6 % au cours de ces trois années. Or, parmi les critères européens prévus pour évaluer les déséquilibres macro-économiques, figurent les excédents dépassant 6 % trois années de suite. Dans ce cas, la Commission est en droit d’ouvrir une procédure pour inciter l’Etat concerné à corriger cet excès. C’est ce qui a été annoncé le 13 novembre 2013 par le président de la Commission européenne.

Il est surprenant, et pour tout dire anormal, que les institutions européennes aient mis si longtemps à découvrir que les excédents allemands constituent une source de déséquilibre pour l’Union économique et monétaire (UEM). Voici quatre ans, le Conseil européen a engagé une stratégie pour « réduire les déséquilibres », mais par la seule réduction des déficits. Ceux qui osaient en 2010 émettre l’idée que la réduction des déficits devait s’accompagner d’une réduction des excédents n’étaient pas entendus à Bruxelles. L’argument dominant était alors plus moralisateur que moral: Grecs, Portugais, Espagnols ou Irlandais – puis Italiens et Français- ont été déclarés fautifs en « vivant au-dessus de leurs moyens. » Il n’était pas question de faire payer pour ces cigales les fourmis qui ont fait, soi-disant, les efforts nécessaires. La stratégie alors engagée en Grèce, poursuivie en Irlande, au Portugal, faisait l’impasse sur le problème des excédents.

Alors que l’Allemagne continuait d’améliorer sa compétitivité, de réduire ses déficits publics et de modérer la hausse de ses salaires, les pays endettés devaient la rattraper. Les pays dits « périphériques » ont donc dû pratiquer une politique de «dévaluation interne» d’une grande violence, entraînant une baisse considérable de leur niveau de vie, mettant à mal leur stabilité sociale et politique et, surtout, ravageant la confiance et l’activité dans toute l’Europe et au-delà. Le processus est toujours en cours, toujours sur le même mode.

En conséquence, l’Europe est menacée par une déflation dont on doit craindre les conséquences, suite logique de cette stratégie à sens unique. Pire, la progression des exportations des pays dits périphériques – mécaniquement acquise à coup de baisse des salaires – n’a guère mené à une réduction des déséquilibres. Au contraire, ceux-ci se sont encore accentués. L’Allemagne a continué à gagner des parts de marché à l’exportation. Ses responsables annoncent que la situation va finir par se normaliser, mais dans combien de temps ? En attendant, l’économie européenne risque de se dégrader encore.

Dans ses chroniques du New York Times datées du 3 novembre et du 12 novembre 2013 (dont la traduction  ci-dessous suit à peu près celle qui a été faite par RTBF info), le prix Nobel Paul Krugman a remarquablement analysé la situation.

Entre autres observations de cet économiste, il en est trois, en particulier, qu’il importe de souligner:

  • Les «réformes structurelles» tant vantées pour sortir l’Europe de la crise sont surtout synonymes de déréglementation et de politiques déflationnistes, sous prétexte d’«austérité» et de «compétitivité»;
  • Des recherches du FMI démontrent que les hausses d’impôts temporaires font bien moins de mal que les coupes dans les dépenses;
  • En 2012, c’est l’Allemagne, et non la Chine, qui a connu l’excédent commercial le plus important au monde; et si on le rapporte au PIB, l’excédent allemand a été deux fois plus important que celui de la Chine.

Cette dernière remarque mérite un commentaire. Manifestement, l’excédent allemand a atteint et dépassé le seuil de l’excès, de l’hubris, pour reprendre le terme employé par la sagesse antique, cette démesure qui est est l’un des ressorts les plus puissants des tragédies que nous ont léguées les dramaturges de l’antiquité…

Dominique T. Lemaire

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Ces Allemands dérangeants (« Those depressing Germans », texte publié dans The New York Times le 3 novembre 2013)

Les responsables allemands sont furieux contre l’Amérique et pas uniquement à cause de l’histoire du téléphone portable d’Angela Merkel. Ce qui les rend fous aujourd’hui, c’est un (long) paragraphe que l’on peut lire dans un rapport du Trésor américain à propos de l’économie étrangère et des politiques monétaires.

Dans ce paragraphe, le Trésor défend l’idée que l’énorme excédent de l’Allemagne dans ses comptes actuels – une estimation de sa balance commerciale – est dangereux, qu’il crée « une tendance déflationniste pour toute la zone euro, ainsi que pour l’économie mondiale » .

Les Allemands, très en colère, ont prononcé le mot « incompréhensible ». Un porte-parole du ministre des finances du pays a déclaré : « il n’y a pas, en Allemagne, de déséquilibre qui nécessite que l’on revoie notre économie favorable à la croissance ou notre politique fiscale ».

Mais le Trésor a raison et la réaction allemande est dérangeante. Tout d’abord, elle démontre ce refus continuel des responsables allemands, européens plus généralement et mondiaux, de regarder en face la nature même de nos problèmes économiques. Ensuite, elle démontre la tendance malheureuse de l’Allemagne à répondre à toute critique envers sa politique économique en criant à l’injustice.

D’abord, les faits. Vous vous souvenez du syndrome chinois, dans lequel la plus grande économie d’Asie ne cessait d’accumuler des excédents commerciaux faramineux grâce à une monnaie sous-évaluée ? Eh bien, la Chine a toujours des excédents, mais ils ont diminué. Pendant ce temps, l’Allemagne a pris la place de la Chine : l’année dernière, l’Allemagne, et non la Chine, a connu l’excédent commercial le plus important au monde. Et si on le rapporte à son PIB, l’excédent allemand a été deux fois plus important que celui de la Chine.

Cela dit, il est vrai que l’Allemagne a des excédents importants depuis presque une décennie. Cependant, au début, ces excédents étaient compensés par de forts déficits en Europe du sud, financés par d’importants flux de capitaux allemands. L’Europe dans son ensemble continuait à avoir une balance commerciale à peu près équilibrée.

Puis est venue la crise et les flux de capitaux dans les pays mineurs d’Europe ont cessé. Les nations endettées ont été obligées – en partie devant l’insistance de l’Allemagne – de mener une politique d’austérité très sévère, qui a éliminé leurs déficits commerciaux. Mais il s’est passé ceci. L’amenuisement des déséquilibres commerciaux aurait dû être symétrique, les excédents commerciaux allemands rétrécissant en même temps que les déficits des nations endettées. Au lieu de quoi, en fait, l’Allemagne a échoué à opérer le moindre ajustement; les déficits en Espagne, Grèce et ailleurs ont diminué, mais non l’excédent allemand.

Le résultat a été très mauvais pour l’Europe, parce que l’échec de l’Allemagne à s’adapter a amplifié le coût de l’austérité. Prenons l’Espagne, le pays le plus en déficit avant la crise. Il était inévitable que l’Espagne se trouve face à des années de vaches maigres en apprenant à vivre selon ses moyens. Par contre, il n’était pas inévitable que le taux de chômage espagnol atteigne presque 27%, et le chômage des jeunes presque 57%. Et l’immobilisme de l’Allemagne a été un élément important de la souffrance de l’Espagne.

Le résultat a été également mauvais pour le reste du monde. C’est de l’arithmétique pure et simple: puisque les pays du sud de l’Europe ont été forcés d’en finir avec leurs déficits alors que l’Allemagne n’a pas réduit sa marge commerciale, l’Europe dans son ensemble conserve des marges commerciales importantes, et contribue à ce que l’économie mondiale reste déprimée.

Les responsables allemands, comme nous l’avons vu, répondent par des déclarations pleines de colère, selon lesquelles la politique allemande est impeccable. Désolé, mais a) cela n’a aucune importance et b) ce n’est pas vrai.

Pourquoi cela n’a pas d’importance: cinq ans après la chute de Lehman, l’économie mondiale est toujours déprimée, souffrant d’un manque persistant de demande. Dans cet environnement, un pays qui engrange des bénéfices commerciaux est un pays qui, pour paraphraser la vieille expression, vole ses voisins. Cela… nuit aux emplois. Que ce soit fait avec méchanceté ou avec les meilleures intentions, c’est sans importance, cela revient au même de toute façon.

De plus, il s’avère que l’Allemagne n’est pas exempte de reproches. Elle partage une monnaie avec ses voisins, ce qui est très bénéfique pour les exportateurs allemands, qui se retrouvent à facturer leurs marchandises en euro faible à la place de ce qui aurait certainement été un Deutsche Mark très fort. Pourtant l’Allemagne n’a pas réussi à tenir sa part du contrat (européen): afin d’éviter une dépression européenne, elle devait dépenser davantage quand ses voisins étaient dans l’obligation de dépenser moins, et elle ne l’a pas fait.

Bien évidemment, les responsables allemands ne reconnaissent rien de tout cela. Ils voient leur pays comme un modèle, que tous les autres devraient suivre, et ce fait étrange que nous ne pouvons pas tous avoir des excédents commerciaux gigantesques ne semble pas entrer dans leur tête.

Ce qu’il y a, c’est que ce n’est pas uniquement l’Allemagne (qui est en cause). L’excédent commercial de l’Allemagne est dommageable pour la même raison que des coupes dans les coupons alimentaires et dans les allocations chômage en Amérique détruisent des emplois – et les politiques républicains (aux Etats-Unis) sont à peu près aussi réceptifs que les responsables allemands à tous ceux qui tentent de mettre le doigt sur leurs erreurs. Alors que nous sommes dans la sixième année d’une crise économique mondiale, dont l’essence même est qu’il n’y a pas suffisamment de dépenses, beaucoup de responsables politiques ne comprennent toujours rien. Et il semble bien qu’ils ne comprendront jamais. »

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« Le complot contre la France » (« The plot against France », article publié dans The New York Times le 10 novembre 2013)

Vendredi, la note de la France a été abaissée par Standard & Poor’s, l’agence de notation. Cette décision a fait les gros titres, avec beaucoup de rapports suggérant que la France est en crise. Mais les marchés ont à peine cillé : les coûts d’emprunts de la France, proches de leur niveau le plus bas, ont à peine bougé.

Que se passe-t-il donc ? La réponse, c’est qu’il faut considérer la décision de S&P’s dans le contexte d’une politique plus générale d’austérité fiscale. Et je parle bien de politique, pas d’économie. Car le complot contre la France – je suis un peu taquin mais il y a vraiment beaucoup de monde qui tente de discréditer ce pays – est la preuve éclatante qu’en Europe, tout comme en Amérique, les houspilleurs de la fiscalité ne se soucient pas vraiment des déficits. Ils utilisent plutôt les craintes liées à la dette pour mettre en place un agenda idéologique. Et la France, qui refuse d’entrer dans ce jeu, est devenue la cible d’une propagande négative incessante.

Laissez-moi vous donner une idée de ce dont il s‘agit. Il y a un an, le magazine The Economist déclarait que la France était « la bombe à retardement au cœur de l’Europe », avec des problèmes qui pourraient faire passer ceux de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal et de l’Italie comme minimes. En janvier 2013, les spécialistes de la finance sur CNN ont déclaré que la France était en « chute libre », que le pays « se dirigeait tout droit vers une prise de la Bastille économique ». On retrouve ces opinions dans bon nombre d’éditoriaux économiques.

Au vu de cette rhétorique, on s’attend à voir le pire lorsqu’il s’agit des chiffres français. Ce que l’on trouve, plutôt, c’est un pays en difficulté économique – qui ne l’est pas?  – mais qui va plutôt aussi bien ou même mieux que la plupart de ses voisins, à l’exception notable de l’Allemagne. La récente croissance française est très lente, mais bien meilleure que celle, disons, des Pays-Bas, qui a toujours son triple A. Selon les estimations standard, les travailleurs français étaient en fait un peu plus productifs que leurs homologues allemands il y a une douzaine d’années, et devinez quoi : c’est toujours le cas.

Pendant ce temps, les projets fiscaux de la France semblent vraiment peu alarmants. Le déficit budgétaire a fortement baissé depuis 2010 et le Fonds Monétaire International s’attend à ce que la dette par rapport au PIB reste plus ou moins stable dans les cinq ans à venir.

Qu’en est-il du fardeau à plus long terme que représente le vieillissement de la population? C’est un problème en France, comme dans toutes les nations aisées. Mais la France a un taux de natalité plus élevé que la plupart des pays européens – en partie grâce à des programmes gouvernementaux qui encouragent les naissances et qui simplifient la vie des mères qui travaillent – de sorte que ses projections démographiques sont bien meilleures que celles de ses voisins, y compris l’Allemagne. Pendant ce temps, le système de santé remarquable de la France, qui propose de la grande qualité à faible coût, va être un gros avantage fiscal pour l’avenir.

A la lecture des chiffres, il est donc difficile de voir pourquoi la France mérite un tel opprobre. Encore une fois, que se passe-t-il ?

Voici un indice : il y a deux mois, le commissaire européen des affaires monétaires et économiques, Olli Rehn – et l’un des principaux acteurs des politiques fortes d’austérité – a balayé d’un revers de main la politique fiscale apparemment exemplaire de la France. Pourquoi ? Parce qu’elle était basée sur une augmentation des impôts plutôt que sur des coupes dans les dépenses – et des hausses d’impôts, déclarait-il, allaient « détruire la croissance et handicaper la création d’emplois ». En d’autres termes, peu importe ce que j’ai dit à propos de la discipline fiscale, vous êtes censés démanteler le filet de la sécurité sociale.

L’explication donnée par S&P’s pour avoir baissé la note, bien que moins clairement énoncée, revient à la même chose: la note de la France a été baissée parce que « l’approche actuelle du gouvernement français face aux réformes budgétaires et structurelles vers la taxation, ainsi que vers les marchés de production, de services et du travail, est peu susceptible d’augmenter de façon substantielle les perspectives de croissance à moyen terme ». Une nouvelle fois, peu importent les chiffres du budget, où sont donc les baisses d’impôts et la déréglementation ?

On pourrait penser que Rehn et S&P’s basent leurs exigences sur des preuves solides selon lesquelles les coupes dans les dépenses sont bien meilleures pour l’économie qu’une augmentation des impôts. Mais ce n’est pas le cas. En fait, des recherches au FMI démontrent que lorsque l’on tente de réduire les déficits en pleine récession, le contraire est vrai: les hausses d’impôts temporaires font bien moins de mal que les coupes dans les dépenses.

Et lorsque les gens se mettent à parler des merveilles d’une « réforme structurelle », il nous faut  prendre tout cela avec de gigantesques pincettes. C’est surtout un nom de code pour parler déréglementation – et les preuves sur les vertus de la déréglementation sont décidément mitigées. Souvenons-nous de l’Irlande qui a reçu des compliments pour ses réformes structurelles dans les années 1990 et les années 2000 ; en 2006 George Osborne, aujourd’hui ministre des finances britanniques, la qualifiait « d’exemple brillant». Comment cela a-t-il tourné ?

Si tout cela semble familier aux lecteurs américains, c’est normal. Les houspilleurs de la fiscalité américaine se sont tous avérés, presque sans exception, être plus intéressés par le fait de sabrer dans Medicare et la Sécurité sociale que par le fait de s’attaquer aux déficits. Les « austériens » européens se révèlent être du même acabit. La France a commis ce pêché impardonnable d’être fiscalement responsable sans infliger de douleur supplémentaire aux gens pauvres et peu chanceux. Et cela doit être puni.

Billet: espionnage tous azimuts

A ce qu’on dit les murs ont des oreilles
Pas vu pas pris l’agent reste secret
Que cherche-t-il à mener des enquêtes
Manipuler des clés codes loquets

Percer à jour l’épaisseur des murailles
Mais sans prévoir ce qu’il y trouvera
L’indélicat des missions délicates
Voilà comment je définis son cas

L’ordinateur qui brouille et qui débrouille
Qui fait sauter n’importe quel verrou
Sert de cerveau pour gérer les écoutes
Qu’il analyse on ne sait pas jusqu’où

La fibre optique et toutes ses fibrilles
Livrent nos vies et nul n’est à l’abri
L’argos au ciel ne nous tient jamais quitte
Le satellite épie n’importe qui

L’électronique en masse en vrac recueille
Tant d’éléments mais sans tête ni queue
Sous le fardeau de données si nombreuses
L’espion de tout reste-t-il dangereux

 

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Depuis la fin du mois d’octobre, la presse parle abondamment de l’espionnage électronique que les Etats-Unis pratiquent vis-à-vis de leurs alliés. Un espionnage de masse, mais aussi au sommet, dont se plaignent notamment les dirigeants allemands et français, et qui peut faire penser aux nouvelles manières de pêche consistant à ramasser tout ce qui peut se trouver à la portée d’énormes filets, en raclant même les grands fonds.

Cela dit, à première vue, on pourrait être rassuré par quelques anecdotes qui montrent l’efficacité persistante d’anciennes méthodes encore en usage, d’où il ressort que l’électronique dernier cri à grande échelle est loin de suffire: par exemple l’utilisation des ambassades comme nids d’espions proches des cibles à espionner,  comme aux beaux jours de la guerre froide; ou encore l’usage de procédés rustiques comme le recours aux simples oreilles humaines pour écouter les conversations dans les moyens de transport collectifs, trains ou avions, où, bizarrement, même les plus avertis se sentent suffisamment en confiance pour s’épancher. On apprend aussi que dans leur nouveau monde sophistiqué, les nouveaux espions utilisent leurs moyens, de manière classique mais ridicule, pour espionner les appels téléphoniques et les courriers électroniques de leurs conjoints. Bref, « tout ça pour ça ! »

Plus sérieusement, en fin de compte, la question fondamentale qui se pose, au-delà de l’indignation facile, est de savoir si l’espionnage électronique de masse porte ou non en lui son propre étouffement par l’excès de données collectées mais impossibles à digérer tant leur volume est énorme.

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

 

 

 

 

La dénatalité en Europe: démographie et conflits. Par Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

La croissance impressionnante de la population mondiale suscite des discours généraux souvent déconnectés des problèmes économiques et géostratégiques précis qui se posent à notre continent.

Quand la démographie est évoquée, c’est en général dans l’idée qu’il faudrait limiter l’augmentation de la population, alors qu’en réalité, en Europe, il faudrait au contraire réfléchir sérieusement aux conséquences de sa diminution.

La mauvaise compréhension de cette situation n’est pas seulement due à de la myopie intellectuelle, elle résulte aussi d’une myopie affective. Dans le conformisme actuel, une partie au moins des Européens (y compris en France) considèrent les questions de natalité comme politiquement incorrectes.

Ce sujet commence néanmoins à susciter des réactions plus raisonnables, en ce qui concerne la place de l’Europe dans le monde, et la place de chaque pays en Europe.

 

Paul Krugman, prix Nobel d’économie, a  publié sur son blog du New York Times le 29 août 2013 un petit texte intitulé « La Gloire à venir » (« The Gloire to come », gloire en français dans le texte), où il attire l’attention sur un point qui, dit-il, n’est presque jamais mentionné, celui de la natalité en Europe:

« Au milieu du siècle, si nous supposons que les nations européennes les plus importantes auront un niveau semblable de PIB par habitant, ce qui semble raisonnable, alors c’est la France, et non l’Allemagne, qui aura la plus grande économie européenne… » Il mentionne à l’appui de son raisonnement les projections de population d’Eurostat jusqu’en 2060, d’après lesquelles la population française pourrait égaler la population allemande en 2045 et la dépasser à partir de cette date. Et de conclure en exprimant sa surprise qu’on ne prête pas davantage d’attention à la question démographique.

Il est revenu sur ce sujet dans son blog du 17 septembre 2013 en se fondant  sur des graphiques de l’OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Economiques, qui fait partie de la Fondation Nationale des Sciences Politiques)

Et le 25 septembre 2013 lors d’une cérémonie à Düsseldorf, le président de la banque centrale allemande Jens Weidmann a fait de la démographie la menace principale pour l’économie allemande.

 

Croissance économique et croissance démographique vont-elles de pair ? Malthus pensait le contraire, en considérant que la croissance démographique dilue la richesse. Mais, mis à part, peut-être, certains économistes allemands voyant dans la baisse de la population un moyen d’augmenter le PIB par habitant, la plupart des économistes aujourd’hui jugent fausses les idées de Malthus, en montrant que jusqu’ici, la croissance de la population a augmenté à la fois la demande intérieure et la capacité productive.

 

La démographie européenne par rapport au reste du monde

 

En 1950, l’Europe, y compris la Russie mais hormis la Turquie, représentait environ 22 % de la population mondiale (environ 550 millions d’habitants sur un total de 2,5 milliards). Soixante ans après, elle en représentait un pourcentage moitié moindre (environ 740 millions d’habitants sur un total de presque 7 milliards).

Au 1er janvier 2012 (source Eurostat), la population de l’Union européenne à 27 pays était de 504 millions d’habitants, derrière la Chine (1347 millions), et l’Inde (1210 millions), mais devant les Etats-Unis (315 millions).

 

L’Union européenne connaît une grave crise démographique. Le taux de fécondité y est inférieur au seuil de remplacement des générations depuis longtemps. Il est aujourd’hui de moins de 1,6 enfant par femme en moyenne, trop éloigné de l’équilibre pour être viable à long terme. Cette situation peut paraître suicidaire dans un monde où la population des autres continents continue à croître fortement.

 

Peut-on croire que la solution se trouve dans l’immigration? Des pays qui étaient naguère des terres d’émigration, comme l’Italie, ou plus anciennement l’Allemagne, semblent devenir des pays d’accueil. Cela dit, il y a quelque chose d’incongru dans l’idée d’envisager, comme on le fait actuellement, un flux migratoire important, notamment en provenance des pays en crise du sud de l’Europe assez faiblement peuplés (moins de 100 habitants/km2) tels que l’Espagne, la Grèce, le Portugal, vers les pays surpeuplés du nord de l’Europe (plus de 200 habitants/km2), tels que l’Allemagne, l’Angleterre, la Belgique, le record étant détenu par les Pays-Bas où vivent 447 habitants au km2 (voir pour ces chiffres le site insee.fr: population, superficie et densité des principaux pays du monde en 2011).

Comme on le constate aujourd’hui dans plusieurs Etats européens, l’arrivée d’étrangers, lorsqu’ils sont en grand nombre, notamment dans un contexte de crise économique, est fatalement une source de conflits entre allochtones et autochtones, dont les cultures sont de plus en plus différentes à mesure que les arrivants  viennent de plus loin.

De toute manière, même dans une situation économique moins crispée, l’immigration demeurera insuffisante dès lors que les femmes étrangères adoptent le modèle de basse fécondité des femmes du pays d’accueil (1,7 enfant par femme pour les femmes turques en Allemagne, par exemple).

D’après l’ONU, la contribution des migrations pourrait aussi faiblir du fait du ralentissement général des migrations internationales dues à la hausse des revenus dans les pays d’origine. Cela dit, les guerres dans ces pays sont une cause de migrations autant et plus que la pauvreté.

 

Les différentes évolutions démographiques en Europe

 

Au tout début du 21e siècle, l’Allemagne est l’Etat le plus peuplé de l’Union européenne devant la France. Mais la population allemande diminue à cause de ses très faibles taux de natalité (huit naissances pour mille habitants, le taux le plus faible du monde) et de fécondité (environ 1,4 enfant par femme, comme du reste en Espagne et en Italie).

Il apparaît que le déclin démographique de l’Allemagne est encore plus accentué que prévu, d’après les résultats, publiés en mai 2013, du premier recensement effectué depuis la réunification de l’Allemagne en 1990. Le nombre d’habitants au 9 mai 2011 y est de 80,2 millions, alors qu’il était évalué à 81,7 millions. En particulier, les chiffres du recensement montrent que l’Allemagne compte 6,2 millions de ressortissants étrangers (7,7 % de la population), soit 1,1 million de moins que les estimations.

Au-delà de la situation actuelle, l’Allemagne ne dispose probablement pas d’un réservoir important de main-d’œuvre externe, car elle a peu de liens historiques avec les principaux foyers d’émigration extra-européens, à l’exception peut-être de la Turquie. Certes, elle semble compter sur l’afflux d’Européens résidant dans les pays européens en crise, principalement ceux du sud et de l’est, mais les obstacles à cette mobilité sont nombreux (langue, climat, coutumes…)

 

Dans l’ensemble européen, à la différence de l’Allemagne, la France fait désormais partie, avec le Royaume-Uni, l’Irlande et la Suède, du petit groupe de pays qui atteignent le taux assurant le renouvellement des générations (deux enfants par femme) ou qui en sont proches. Notre pays revient de loin, comme le montre l’évolution de sa population depuis le début du 19e siècle.

Jusque vers 1800, La France comptait la troisième population mondiale derrière la Chine et l’Inde, et elle était le pays le plus peuplé d’Europe, Russie comprise. Dans la première moitié du 19e siècle, elle était encore en quatrième position mondiale derrière la Chine, l’Inde, et la Russie.

Pour s’en tenir aux comparaisons européennes, la France a été, en nombre d’habitants (s’agissant de la France métropolitaine) :

–          troisième derrière la Russie et l’Allemagne entre 1866 et 1911 ;

–          quatrième derrière la Russie, l’Allemagne et la Grande-Bretagne entre 1911 et 1931 ;

–          cinquième derrière la Russie, l’Allemagne la Grande-Bretagne et l’Italie, entre 1931 et 1991 ;

–          quatrième derrière la Russie, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, entre 1991 et 2000.

Depuis 2000, elle est à nouveau en troisième position derrière la Russie et l’Allemagne.

 

De 1850 à 1939, elle est passée de 36,5 à 41,5 millions d’habitants, une quasi-stagnation très éloignée du doublement de la population allemande au cours de la même période.  Puis le rapport des populations respectives est devenu nettement moins déséquilibré qu’à l’époque des deux guerres mondiales du 20e siècle. La population française, qui s’est élevée en 2012 à 65 millions d’habitants dont 63 millions en métropole (115 habitants/km2, la moitié de la densité allemande) représente aujourd’hui 80 % de la population allemande, contre 60 % à la veille de la seconde guerre mondiale dans les limites géographiques de 1937 (41,5 millions d’habitants contre 70 millions en 1937-1939).

 

La démographie et les comptes intérieurs

 

Les trajectoires démographiques ont des conséquences majeures sur les capacités productives, les marchés du travail, les comptes publics (niveaux des dépenses et recettes, « soutenabilité » des dettes…)

Pour prendre à nouveau l’exemple de l’Allemagne et de la France, la divergence démographique entre les deux pays nécessite la mise en œuvre de politiques publiques différentes de part et d’autre, en dépit du souhait politique d’une plus grande coordination.

Les conséquences de cette divergence sont lourdes en termes de croissance potentielle à moyen-long terme. Comme pour la population, la hiérarchie des PIB français et allemand pourrait s’inverser aux alentours de 2040.

 

En ce qui concerne les effets économiques de la natalité sur la population des jeunes, la France et le Royaume-Uni doivent dépenser (en congés de maternité, soutien aux familles, éducation…) autour de trois points de PIB de plus que l’Allemagne, d’après l’économiste Philippe Eskenazy, directeur de recherche au CNRS (voir notamment son article dans le journal Le Monde du 12 avril 2011). Structurellement, les économies britannique et française sont donc plus dépensières, mais les générations futures qui rembourseront la dette seront aussi plus nombreuses, si bien qu’à niveau identique du ratio dette/PIB en 2012, la dette publique française est plus soutenable à long terme que la dette publique allemande.

En France, il se dit que les « générations futures » françaises sont déjà trop endettées. Mais les Français qui composeront en 2040 le cœur des actifs chargés du remboursement de la dette présente sont les jeunes âgés de 0 à 25 ans aujourd’hui. Il faut apprécier l’endettement actuel par rapport à cette population. A la fin de 2010, toujours d’après Philippe Eskenazy, la dette par jeune de 0 à 25 ans était plus élevée en Allemagne qu’en France.

 

Les contextes démographiques expliquent logiquement que les perspectives des dépenses sociales liées à l’âge soient plus préoccupantes en Allemagne qu’en France. Le vieillissement alourdit les coûts de la sécurité sociale et de l’assurance-maladie.

Actuellement, 15,7 % de la population en Allemagne a moins de 18 ans contre 22,1 % en France. L’Allemagne compte 21,2 % de personnes de plus de 65 ans quand la France n’en compte que 17,7 %. Les plus de 65 ans en Allemagne sont désormais bien plus nombreux que les mineurs.

D’après les travaux de la Commission européenne, la part des dépenses de retraite dans le PIB passerait en France, entre 2010 et 2060, de 14,6 à 15,1 %, soit une hausse de + 0,5 point, alors qu’elle augmenterait de 2,6 points en Allemagne passant de 10,8 à 13,4 % du PIB (bien que ce pays ait prévu un report à 67 ans de l’âge de la retraite).

 

Sur les marchés du travail, le déclin démographique allemand contribue à modérer le taux de chômage. Mais dans un avenir proche, l’Allemagne va buter sur la difficulté d’accroître davantage ses taux d’activité. Sa politique familiale comprend aujourd’hui des dispositions, comme le congé parental, qui visent à inciter au travail féminin par une meilleure conciliation avec la vie de famille, mais les taux d’activité féminins sont déjà élevés, et la question est plutôt celle de l’augmentation de la fécondité que de l’offre de travail. La France qui part d’un taux d’activité plus faible, surtout à cause des « seniors » qui sortent du marché du travail nettement plus tôt qu’en Allemagne, dispose de réserves de hausse plus importantes. Depuis quelques années, du fait de la disparition des préretraites et de l’allongement des durées de travail requises pour obtenir une retraite à taux plein (quel que soit le jugement que l’on porte sur cette évolution), le taux d’emploi des « seniors » français augmente nettement.

Dans le même temps l’emploi de cette catégorie de population progresse également en Allemagne, mais à l’avenir, selon les projections de la Commission européenne, le taux d’activité allemand progresserait moins que le taux français. Celui-ci, à l’horizon de 2060, serait encore un peu inférieur au taux allemand (74,7 %  contre 78,9 %).

 

La démographie et les comptes extérieurs

 

Certains dirigeants allemands disent clairement que, face au vieillissement de la population, il est souhaitable de réaliser les excédents les plus élevés possibles pour épargner en accumulant des créances sur l’extérieur.

La situation allemande n’est pas sans ressemblance avec la situation chinoise caractérisée par un vieillissement inquiétant pouvant expliquer la recherche  d’excédents commerciaux très importants comme moyen d’épargne pour y faire face. Mais, pour les raisons exposées ci-dessous, il n’est pas bon de chercher à réaliser les excédents les plus élevés possibles.

 

La production privilégiée par l’Allemagne pour réaliser ces excédents est traditionnellement la production manufacturière. Ce pays garde aujourd’hui une industrie importante, notamment dans les secteurs de l’automobile et des machines-outils, dans un monde où, après être passée de l’agriculture à l’industrie, l’économie des pays avancés évolue de manière générale, et probablement inéluctable, de l’industrie vers les services.

 

Les excédents extérieurs, qui semblent être pour un pays un facteur de liberté, peuvent devenir une dépendance contraignante, comme on le voit dans le cas de l’Allemagne, qu’on pourrait croire en position de force, mais qui est en réalité très dépendante de ses partenaires économiques. Les plus proches, bien que fragilisés par les déficits, offrent des débouchés beaucoup plus larges que le marché intérieur allemand. La zone euro compte 250 millions d’habitants hors Allemagne, dont 130 millions dans les pays du sud (l’Italie, l’Espagne, le Portugal, et la Grèce). C’est un marché considérable et indispensable dans le cadre européen. Hors d’Europe, pour assurer sa balance commerciale, l’Allemagne semble amenée, notamment vis-à-vis de la Chine, à infléchir sa politique économique extérieure, comme on l’a vu dans l’affaire des panneaux solaires photovoltaïques, dans laquelle elle a préféré céder face à des pratiques chinoises anti-concurrentielles plutôt que de s’exposer à des mesures de rétorsion susceptibles de pénaliser son industrie automobile.

 

Il faut aussi s’interroger sur la rentabilité et la « soutenabilité » des investissements ou placements que permettent les excédents extérieurs. Il ne suffit pas de réaliser des excédents, encore faut-il que les montants correspondants soient investis ou placés dans des conditions telles que cette épargne puisse être sauvegardée. Or, la crise depuis 2008 a rendu peu sûrs beaucoup d’investissements ou placements extérieurs. L’excédent de l’Allemagne a surtout financé l’excès d’endettement et la bulle immobilière des pays du sud de la zone euro.

 

De plus, dans un espace économique commun, où les  interactions entre les différentes économies se sont intensifiées, la recherche par chacun des excédents les plus élevés possibles se heurte à une impossibilité, les excédents des uns étant les déficits des autres, alors même que les pays en déficit sont censés être des clients toujours plus accueillants pour les exportations des pays en excédent.

La « vertu » rejoint la logique économique, car la politique de l’excédent commercial maximum ne répond pas à l’impératif de la célèbre formule kantienne: « Je dois toujours me conduire de telle sorte que je puisse aussi vouloir que ma maxime devienne une loi universelle ».

Il n’est pas vertueux non plus de vouloir gagner des parts de marché sur les autres par des mesures internes de « compétitivité » (austérité, diminution des coûts…) auxquelles chaque pays est tenté de riposter par des mesures équivalentes dans une course à la baisse. Les économistes – notamment Patrick Artus dans une note du 6 juillet 2012 (Flash Economie de Natixis n° 476) – ont noté que l’excédent chronique de la balance courante de l’Allemagne résulte, pour une part importante, du fait que le partage des revenus depuis 2008 a été très défavorable aux salariés allemands, et que les entreprises ont peu investi leurs profits en Allemagne. La situation de la zone euro aurait été meilleure si ce pays avait eu des excédents extérieurs plus faibles depuis 2002-2003, ce qui aurait pu être le résultat d’un partage des revenus plus favorable aux salariés, ayant pour conséquence un moindre excès d’endettement dans le sud de la zone euro, et une croissance plus forte en Allemagne.

 

Fragilité des acquis démographiques

 

Les politiques et les médias font de la démographie un usage trompeur. En particulier, en focalisant l’attention de manière répétée sur l’espérance de vie et sur la question des retraites, ils donnent une large publicité à des calculs présentant comme connue à l’avance la situation telle qu’elle pourrait se présenter dans des dizaines d’années. Ils s’imaginent pouvoir formuler des prévisions fiables sur la durée de la vie humaine, et tendent à persuader les citoyens que la démographie est du domaine du certain, sinon de l’immuable, sur une très longue période. De sorte que beaucoup croient que l’on peut prendre des mesures touchant à la démographie sans risquer de remettre en cause ce qui a été acquis.

 

Certes, on peut faire l’hypothèse que les individus, à partir de leur naissance, ont toutes les chances d’avoir un avenir démographique prévisible, c’est-à-dire notamment une espérance de vie s’inscrivant dans la ligne de l’évolution antérieure. Mais ce n’est qu’une hypothèse, parfois contredite, comme en témoigne l’exemple la population russe. Surtout, rien, absolument rien, ne garantit, en France par exemple, la pérennité de taux satisfaisants de fécondité et de natalité, qui peuvent connaître des retournements brutaux. Ainsi, l’Allemagne a connu un « baby boom » qui a culminé dans les années 1960, avant de connaître la dénatalité que l’on observe aujourd’hui. L’ancienne Allemagne de l’Est avait une natalité et une fécondité relativement élevées, mais la réunification y a entraîné un effondrement démographique, avec une convergence, au milieu des années 2000, vers les taux excessivement bas de l’Ouest. Autre exemple, celui de l’Espagne. En 1970, l’indicateur conjoncturel de fécondité dans ce pays était de 2,9 enfants par femme, le plus élevé de l’Europe occidentale après l’Irlande. Aujourd’hui, il n’est pas plus élevé que celui de l’Allemagne. Face à ces chiffres, on aurait tort d’évacuer la question en attribuant ces effondrements démographiques à la situation particulière de l’Allemagne de l’est et de l’Espagne soudain déstabilisées par la disparition de leurs régimes autoritaires.

 

Beaucoup de commentateurs et de décideurs réagissent comme si les tendances démographiques étaient désormais des données constantes, d’où l’idée fausse que l’on peut se passer aisément des mesures d’incitation qui ont été prises dans le passé, par exemple en ce qui concerne les politiques familiales. Si la France a actuellement une situation démographique privilégiée par rapport à ses voisins, il ne faut pas oublier la situation catastrophique qui a été la sienne sous la Troisième République, et qui n’a même pas encore été compensée après soixante ans de politique volontariste voulue avant et après la guerre de 1939-1945 par la majorité issue du Front populaire, le Conseil national de la résistance et le général de Gaulle. Si la France est dans une situation à peu près normale, du moins pour l’instant, elle aurait tort de prendre des mesures risquées sous prétexte qu’il ne faut pas succomber au « natalisme ». Elle aurait tort de tirer argument d’une relative bonne santé démographique pour se croire tirée d’affaire. Il est véritablement urgent de se préoccuper de la situation de nos voisins, en incluant notre pays dans cette préocupation, afin de ne pas avoir à citer d’ici quelque temps, à propos de l’ensemble européen dont notre pays fait partie, l’exclamation de Géronte dans Les Fourberies de Scapin : « Que diable allait-il faire dans cette galère ? »

 

L’histoire nous apprend que les déséquilibres démographiques entre les différents pays européens d’une part, entre l’Europe et le reste du monde d’autre part, ont été des causes majeures de conflits et de guerres. Si la France s’était davantage souciée de sa démographie dès le 19e siècle, les guerres franco-allemandes qui ont dévasté l’Europe au 20e siècle ne se seraient sans doute pas produites, car une population moins faible aurait fait réfléchir davantage les partisans de la force.

 

Face à ce genre de préoccupations, on trouvera toujours de bonnes âmes, sinon de bons esprits, pour compter sur la bonté nouvelle de la nature humaine, en se persuadant de la conversion récente de l’humanité à la douceur. Certes, nous dit-on, l’âme humaine a été capable de noirceur dans le passé, mais elle s’améliore – ce qui est aussi une façon pour ceux qui tiennent ce discours de se croire meilleurs que les humains des générations précédentes. Ce sentiment de supériorité est une illusion, comme le montrent toutes les guerres récentes et actuelles un peu partout dans le monde. De même qu’à l’intérieur des démocraties, ce n’est pas, contrairement à ce que beaucoup pensent, l’hypothétique bonté des gouvernants qui garantit le fonctionnement des institutions, mais principalement l’équilibre des pouvoirs, de même entre les Etats, ce n’est pas la gentillesse des uns envers les autres qui évite les empiètements et les coups de force, mais la limitation de la puissance par la puissance, dont l’équilibre démographique est un élément majeur.

 

Billet: au musée du Louvre, délinquance contre culture


De jeunes Danubiens dans le musée du Louvre
Entre les visiteurs se glissent pour la fouille
Bandes téléguidées rôdeurs à pas de loup

Ces voyous pickpockets qui se moquent des œuvres
Alias piqueurs-en-poche aiment les portefeuilles
Epluchés tels des fruits au contenu juteux

Dans ce temple de l’art qui devrait être un havre
On a vu les gardiens arrêter le travail
Excédés par les vols et parfois les crachats

Quelle est la politique enfin qu’il faudrait suivre
Afin d’arrêter ça faut-il qu’on embastille
Les  mineurs endurcis délit après délit

Narguant les surveillants dont la riposte est pauvre
Un mineur ne paie rien fût-il petit cow-boy
Il peut entrer gratis et piller le troupeau

Mais toujours la Joconde un fin sourire aux lèvres
Attire à elle en foule émus par la merveille
Ses dévots trop confiants dans un si beau palais

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Depuis le début de 2012, au musée du Louvre, les voleurs à la tire, pour la plupart originaires d’Europe de l’est, en bandes organisées, ont été de plus en plus entreprenants contre les touristes et de plus en plus agressifs contre le personnel. Les visiteurs, concentrés sur les grandes œuvres, sont en général peu conscients d’être guettés par des groupes de jeunes aguerris à ce type de larcins.

Un article du journal Le Parisien, daté du 22 juillet 2012, avait dès cette date lancé l’alerte : « Au cours de la seule journée du 12 juillet, pas moins de 56 portefeuilles vides ont été retrouvés cachés dans le musée.»
« Il ne faut pas sombrer dans le catastrophisme », a répondu imprudemment la direction du Louvre en réponse à une question du journal. « Les équipes de sécurité ont été renforcées, notamment à proximité des files d’attente », et « nous travaillons chaque jour avec la préfecture de police. » Mais, parmi les employés, le malaise était sensible, assorti d’un désagréable sentiment d’impuissance : « Même si on repère ces jeunes, comment leur interdire l’accès ? s’interrogeait un employé. Un agent de sécurité qui a tenté de le faire a été frappé à coups de ceinture. » La direction du Louvre a fini par déposer plainte auprès du parquet de Paris, qui aurait ouvert une enquête en octobre 2012.

Un nouvel article du Parisien, publié le mercredi 10 avril 2013, a permis de mesurer la dégradation de la situation, dont toute la presse a rendu compte, en France et à l’étranger, car le Louvre, mesure exceptionnelle, a dû carrément fermer ce jour-là. Sur le millier d’agents qui travaillent au musée, et les 470 présents quotidiennement, beaucoup ont exercé leur « droit de retrait ».
D’après cet article, les agents d’accueil sont de plus en plus victimes d’agressions de la part de voleurs en bandes, que rien n’arrête, ont dénoncé les syndicats. Très souvent, ils sont encore mineurs, et peuvent entrer gratuitement dans le musée, ce qu’ils font «à 20 ou 30». Plusieurs membres du personnel ont fait état de violences verbales et même physiques. Ils évoquent par ailleurs des «visiteurs dévalisés qui se retrouvent sans papiers, déboussolés, dont les agents doivent s’occuper auprès des instances consulaires afin de les aider, ce qui n’est pas leur mission».
Après une assemblée générale, et une rencontre de l’intersyndicale (CGT-FO-SUD) avec la direction du musée, une délégation a été reçue au ministère de la culture. La ministre de la Culture s’est engagée à contacter immédiatement son homologue de l’Intérieur, «afin de mettre en place un dispositif de sécurité adapté… et des moyens policiers supplémentaires à l’extérieur du musée». La ministre devait aussi «sensibiliser le ministère de la Justice» au sujet de plusieurs plaintes classées sans suite, déposées par les agents et les visiteurs.
La préfecture de police de Paris a rapidement annoncé une série d’arrestations. Les policiers auraient procédé dès l’après-midi du 10 avril au contrôle de 21 individus aux abords du musée et interpellé 11 d’entre eux, arrêtés pour « escroquerie à la charité publique » et « vente à la sauvette ».
Le Louvre a rouvert le lendemain en présence d’une vingtaine de policiers en uniforme. Comme l’a dit l’administrateur général du Louvre Hervé Barbaret, la recrudescence des vols à la tire dans le musée « est totalement contradictoire avec ce qu’est un musée, un lieu de sérénité, de plaisir. »

Dans le même sens que Le Parisien, Le Monde.fr  a publié le 13 avril  2013 (mise à jour du 11 septembre 2013) un article intitulé « Le « ras-le-bol » des agents du Louvre face aux vols des mineurs roumains ». Cet article présente plusieurs témoignages. « Nous sommes dépassés par les événements, à bout de nerfs », souligne un représentant du personnel (CGT). « Certains collègues, notamment femmes, viennent travailler la peur au ventre », ajoute une déléguée syndicale SUD. Les agents racontent que … lorsqu’ils interviennent, ils s’exposent à des crachats, des bousculades, des griffures, des insultes ou des intimidations. L’un d’eux évoque des tentatives de corruption. « On m’a déjà dit: Je te file 20 euros et tu me laisses travailler… » Un autre donne l’exemple de jeunes filles qui relèvent leur tee-shirt pour déstabiliser et faire diversion.
A force de fréquenter le musée, les pickpockets finissent par connaître les horaires, les noms et les matricules des salariés grâce aux badges. « Certains agents ont peur de les croiser à l’extérieur et demandent à être raccompagnés au métro après une nocturne », raconte la secrétaire de la section CGT au Louvre.
Les pickpockets n’hésitent pas à manger et fumer dans certaines salles. « Tout ce qui est règlement est bafoué », résume un représentant  du personnel, qui déplore se retrouver « dans un rôle de flicage et de secourisme… Nos fonctions premières d’accueil des visiteurs et de présentation des œuvres passent à la trappe. » Pour les syndicats, entre 30 et 50 pickpockets arpentaient chaque jour les salles du musée avant la journée de grève. Selon la police, ces bandes organisées, qui comptent de nombreuses filles, sont constituées de personnes originaires de Roumanie et vivant en Seine-Saint-Denis.

Il est difficile de savoir combien de visiteurs sont victimes de vols. Souvent asiatiques, ils ont l’habitude de garder sur eux des sommes importantes en espèces. Ils ne portent pas toujours plainte au commissariat et se contentent de signaler le méfait à l’accueil du musée. Les plaintes pour vol recensées ne reflètent donc pas la réalité de la situation, et peu d’interpellations ont des conséquences judiciaires. Les voleurs sont souvent mineurs, ou du moins le prétendent. Au-dessous de 13 ans, impossible de les poursuivre.

A la suite de la journée du 10 avril 2013, une vingtaine de policiers ont surveillé les abords et l’entrée du musée. « Ce dispositif doit être pérennisé », ont demandé conjointement syndicats et direction. Pour l’administrateur général du Louvre, qui dit avoir fait de ce dossier sa priorité, il faut « accompagner » les agents, par le biais de formations, et réfléchir à une organisation différente, « peut-être en faisant travailler les agents de façon moins isolée. » En accord avec le parquet, des mesures d’interdiction temporaire d’entrée ont été appliquées aux personnes raccompagnées de manière répétée à la sortie pour non respect du règlement.
Depuis avril 2013, la préfecture de police de Paris a déployé 200 policiers supplémentaires sur les zones touristiques les plus touchées de Paris. L’augmentation des patrouilles de police, la présence de policiers roumains, la sécurisation des points de dépose des touristes voyageant par autocar ou Roissy-Bus ainsi que la coopération avec les hôteliers et les commerçants ont permis de diminuer un peu le nombre de victimes, sur l’ensemble des zones touristiques de Paris. Au Louvre, les plaintes auraient fortement baissé.

Mais on ne s’est pas attaqué à la racine du mal. D’après la secrétaire de la section CGT, citée par Le Monde,  » quand on met quelqu’un dehors, il peut revenir un quart d’heure plus tard. Dans ces conditions, à quoi bon aller passer une demi-journée au commissariat pour signaler une agression ?… Les agents ont besoin d’une assise juridique pour leur tranquillité. Il n’est pas normal qu’un voleur pris en flagrant délit mis à la porte du musée par un agent revienne quelques minutes plus tard parce que son billet est valable toute la journée. »

Espérons que cette situation ne préfigure pas celle de la France dans son ensemble, qui doit éviter le destin d’un pays-musée impuissant entre culture et délinquance.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: été en Bretagne

L’or et le bleu rayonnent sur la plage
Et sans nuage une rêverie plane
La saison peint ses couleurs en aplats

Sauf le soleil il n’est rien qui surplombe
Cette journée rien dans l’ombre ne plonge
Un grand beau temps s’installe avec aplomb

Dans cette baie qui abrite les plantes
Nageur l’été le surfeur fait la planche
La brise est douce et la vague est en plan

Bien tempérés ce sont des jours qui plaisent
Hôtellerie et crêperies sont pleines
Pour le mois d’août le bonheur est complet

Lorsque la terre et la mer sont complices
Et que l’horaire admet l’indiscipline
Sous l’azur clair qui ne fait pas un pli

***

Comme l’indiquent les bilans de l’été 2013 publiés sur internet par Météo France et par La Chaîne Info, après un mois de juin très frais et peu ensoleillé, l’été s’est rattrapé en juillet et août (troisième mois de juillet le plus chaud depuis 1900, après 2006 et 1983).

Les hautes pressions du fameux anticyclone des Açores se sont maintenus tout au long de juillet sur la France, garantissant chaleur et soleil (+ 1,9°C par rapport aux normales en ce qui concerne les températures et + 20 % en ce qui concerne l’ensoleillement), avec toutefois de forts orages. Si, au cours de ce mois, aucun record de chaleur absolu n’a été enregistré (35°C à Paris contre près de 40°C en août 2003), une vague de chaleur s’est produite du 15 au 27 juillet, d’intensité relativement modérée, mais qui a duré treize jours, ce qui la situe parmi les événements de ce type les plus longs sur l’ensemble de l’historique disponible (depuis 1947). A Paris, on a dénombré 7 journées d’affilée (du 17 au 23 juillet) où la température a atteint ou dépassé 30°C, ce qui n’était plus arrivé depuis juillet 2006, dernière vague de chaleur en date avant celle de cette année. Depuis 1991, début des mesures par capteur électronique, juillet 2013 a été le mois de juillet le plus ensoleillé.

Au mois d’août, les conditions sont restées excellentes, avec un soleil globalement généreux (+11%) et des températures légèrement supérieures aux moyennes saisonnières (+0,2°C). L’excédent d’ensoleillement a dépassé 20 % de la Basse-Normandie au sud de la Bretagne et à la région Poitou-Charentes. Contrairement à l’été 2006 et à celui de 1983 où après la chaleur de juillet, le mois d’août avait été frais et humide, un tel contraste ne s’est pas produit cette année, d’où un important déficit de pluies (-25% à l’échelle nationale, -60 % voire plus en Basse Normandie, en Bretagne, dans les pays de la Loire). Quelques orages ont tout de même éclaté, notamment entre les 6 et 9 août dans le Sud-est; et de fortes pluies se sont abattues entre la Picardie, le nord de l’Île-de-France et la Haute-Normandie les 7 et 8 et surtout les 24 et 25 août dernier où la température est devenue très provisoirement automnale.

Cet été 2013 restera dans les annales comme le plus « estival » depuis celui de 2003, qui avait culminé en août avec une canicule historique. Avant l’été, la presse avait pourtant cité des prévisionnistes annonçant un été maussade, en se fondant sur l’idée (mais est-elle confirmée par des statistiques ?) selon laquelle, après un printemps frais, il est rare d’avoir un bel été.

Le site internet de Météo France présente une mise au point sur les limites de la prévision saisonnière qui consiste à prévoir la moyenne trimestrielle (température, précipitations) pour les mois à venir, à l’échelle d’une zone comme la France.
Il ne s’agit pas de prévisions classiques (limitées à 7 jours) décrivant dans le détail des situations météorologiques : le type de temps, la température minimale et maximale, la force et la direction du vent. La prévision saisonnière exprime seulement le plus probable parmi trois scénarios: proche, en dessous ou au-dessus de la moyenne. Ce qui donne pour la température « chaud », « normal » ou «froid », et pour les précipitations, « humide », « normal » ou «sec».
Les performances de ces prévisions sont très variables selon le lieu, la saison et le paramètre météorologique concerné. Elles sont meilleures pour la température que pour les précipitations, et pour la température, meilleures en hiver qu’en été. Elles sont très « informatives » dans la ceinture inter-tropicale, sur le pourtour du Pacifique. En revanche, la prévisibilité de la température en Europe de l’Ouest reste faible, ce qui est dû aux caractéristiques de la circulation générale de l’atmosphère au-dessus de l’atlantique aux latitudes tempérées.

Cela dit, on aura beau affiner les chiffres, la perception du temps qu’il fait restera très diverse selon les individus et leurs conditions de vie. Selon que les locaux où l’on se trouve sont bien ou mal climatisés ou chauffés, selon qu’on travaille ou que l’on est en vacances. Pour ma part, à Paris, je suis toujours agacé, prêt à « zapper », quand je vois à la télévision les présentateurs ou présentatrices de la météo prendre des airs réjouis de circonstance dès que la température dépasse 25 C, seuil à partir duquel les immeubles, les espaces publics, les transports en commun commencent à surchauffer désagréablement comme des radiateurs à accumulation. Ce phénomène ne peut que s’accentuer à l’avenir, si l’on continue, à Paris et ailleurs, à bétonner et à recouvrir tous les espaces publics de ces dallages en pierre épaisse et moche, importée d’on ne sait où (de Chine ?), trop chaude l’été, trop froide l’hiver, qui semble être actuellement le fin du fin de l’aménagement urbain, transformant les places en lieux où « la nature a horreur du vide ». Je pense alors au sable d’une  plage.

Dominique Thiébaut Lemaire

Billet: palmarès des nations (sport et universités)

On ne saisit qu’une ombre d’apparence
Quand on compare et que l’on met en rangs
Tous les pays pour un grand palmarès
Nous égarant dans l’illusion du vrai

Et derechef la presse fait chorus
Elle commente en long le dernier cru
Des classements aux finesses trop grosses
Où chaque Etat devient un numéro

Palmes lauriers récompenses de princes
Et de tous ceux qu’on aimerait sereins
Sportifs chercheurs la manie notatrice
Fait le total des médailles des prix

Dans ces concours au coude à coude aux trousses
Rivale en peine ou figure de proue
Chaque nation veut imprimer sa trace
Et gagne quoi malin qui le dira

***

Nous venons d’être informés du classement mondial des universités établi chaque année -en ce mois d’août 2013 pour la dixième fois- par l’université Jiao Tong de Shanghaï. Nous avons aussi eu droit à un championnat mondial d’athlétisme à Moscou, après les jeux olympiques de Londres l’an dernier.

Comme précédemment (voir le billet de Libres Feuillets du 19 août 2012 intitulé « Les résultats des JO de 2012 »), le palmarès sportif est faussé par le fait qu’on ne sait pas comment décompter les médailles, ou qu’on préfère ne pas en décider, peut-être à cause d’un scrupule hérité de l’ancienne idée selon laquelle l’important n’est pas de gagner mais de participer. Combien vaut une médaille de bronze ou d’argent par rapport à une médaille d’or? Sans réponse à cette question, à quoi bon présenter un classement?
D’après les seules médailles d’or de 2013, la Russie est première (7 médailles d’or, 4 d’argent, 6 de bronze), les Etats-Unis deuxièmes (6 médailles d’or, 14 d’argent, 5 de bronze), la Jamaïque troisième, où le contrôle anti-dopage est faible voire inexistant (6 médailles d’or, 2 d’argent, 1 de bronze), la France dixième (1 médaille d’or, 2 d’argent, 1 de bronze)…

S’agissant du palmarès universitaire mondial, dans l’ensemble des 500 établissements classés, on en compte 149 pour les Etats-Unis; 42 pour la Chine (mais aucun chinois dans les 100 premiers); 38 pour l’Allemagne; 37 pour le Royaume-Uni; 23 pour le Canada; 20 pour la France; 20 pour le Japon; 19 pour l’Italie.
Les défauts fondamentaux de ce palmarès restent obstinément les mêmes (voir le billet de Libres Feuillets publié le 19 août 2012 sous le titre « Universités, le classement de Shanghai »). En ce qui concerne la France et plusieurs autres pays, une part très importante de la production de recherche est escamotée, car il n’est pas tenu compte des résultats obtenus par les organismes autres que les universités: par exemple, en France, le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), pourtant au premier rang mondial pour les publications dans les domaines des sciences.
En outre, ce palmarès dépend beaucoup de la taille des entités classées (en fonction du nombre d’universitaires, du nombre d’articles publiés, du nombre d’articles cités …) C’est pourquoi plusieurs universités françaises se sont regroupées récemment: à Aix-Marseille, à Bordeaux, en Lorraine, à Strasbourg, grâce à quoi elles ont obtenu un rang meilleur, démontrant ainsi (par l’absurde?) l’importance de l’un des biais majeurs de ce classement.
Dans la mesure où celui-ci aurait l’ambition d’éclairer un étudiant désireux de faire le meilleur choix possible entre les universités de par le monde, il importerait de fournir des éléments sur le coût des études. De ce point de vue, les universités placées en tête du classement de Shanghai sont aussi bien souvent les plus chères, notamment celles d’Amérique du  Nord et du Royaume-Uni.

Dominique Thiébaut Lemaire

Tanguy Viel: La disparition de Jim Sullivan. Par Martine Delrue

 

Tanguy Viel,   La Disparition de  Jim Sullivan,  2013,  Editions de Minuit

            Tanguy Viel est né  à Brest en 1973. Il a publié son premier roman, Le Black note,  en 1998 aux Editions de Minuit, son  second  en 1999, Cinéma. En 2001 il reçoit le Prix Fénéon pour L’absolue perfection du crime.  Il est pensionnaire de la Villa Médicis en 2003-2004. Il écrit plusieurs fictions pour France-Culture et continue d’être publié aux Editions de Minuit. Il a également reçu  le prix de la Ville de Carhaix  en 2009 pour son roman, Paris Brest.

            Il aime jouer avec les codes de la littérature et du cinéma de genre. Son travail vise à rendre le lecteur/spectateur attentif à la représentation qui lui est offerte. Ici, d’entrée de jeu, dans le premier chapitre, il se déclare romancier: « Si j’écris quelque chose comme ça dans mon roman…. » ou : « il n’était pas question de déroger aux grands principes qui ont fait leurs preuves dans le roman américain… ou encore : « Je me suis dit que ça serait bien qu’un personnage… ». Il met  donc en place l’histoire d’un professeur d’université (en littérature américaine), Dwayne Koster,  divorcé, qui sombre dans une déchéance de plus en plus marquée. Tous les ingrédients du roman américain (roman noir ou thriller) sont là: longues errances sur les quatre-voies, motels vides et étouffants, serveuse de bar également étudiante du professeur-héros, adultère, et, bien sûr,  bouteille de whisky sur la banquette du passager et crosse de hockey dans le coffre de la voiture. L’action se déroule sur un fond historique de première importance. Dwayne Koster est dans une chambre d’hôpital psychiatrique quand il voit sur son écran de télévision les tours du World Trade Center s’écrouler, mais déjà c’est le jour de l’assassinat de Kennedy qu’ enfant, il a surpris dans le lit de sa mère un dénommé Lee Matthews, qui se révèlera  quelques chapitres plus loin trafiquant d’objets d’ art. 

             Le romancier parsème son récit  de commentaires sur la manière dont il écrit, sur le nombre de pages qu’il a noircies, les doutes qui furent les siens quant aux noms choisis, au passé des personnages, à l’ avenir qu’il leur a réservé, à l’ordre des événements et même à la quatrième de couverture. Sans vergogne, il expose son travail : « Sur Lee Matthews aussi j’avais une fiche ». Suivent, en style  télégraphique,  les notes qu’il a rédigées lorsqu’il a  construit son personnage. Ces jeux de style sont savoureux, car ils alternent avec d’autres passages de registre bien différent, par exemple avec des descriptions lyriques de la campagne du Michigan montrant «  la cime des arbres qui tamisent la lumière, branches de chênes parcourues d’ écureuils, chiens de prairies se faufilant dans les clairières… », avec un goût prononcé pour les généralisations et l’emploi du pluriel, qui déréalisent en partie ce qui est présenté.

            On est conquis d’abord, dans la première moitié du livre, par l’action racontée  avec une ironie légère sur un ton moqueur. On s’amuse à relever que le héros habite Romeo Street, à Detroit « ville pleine de promesses et de surfaces vitrées …  aussi dévastée que Pompéi ». On sourit en découvrant les clichés, l’univers fait de voisins aimables, de barbecues et de fous rires, de Texans convenus, dans une veine sociologique parodique. Le titre du roman est intrigant. Tanguy Viel fait référence à un chanteur un peu mystique des« late sixties », Jim Sullivan, dont la disparition, en 1975, au bord d’une autoroute dans le désert du Nouveau-Mexique est restée mystérieuse et dont le disque le plus connu s’appelle UFO (OVNI en anglais). Cette disparition fascine le personnage principal, mais au fond dans le roman elle n’a aucune importance, ce qui pourrait être une autre façon pour l’auteur de nous jouer un bon tour. Son roman est-il un ONVI ? A moins qu’il ne s’agisse de signifier que «l’évanouissement» du personnage principal  vers le non-être est calqué sur celui de son idole. Ou seulement d’évoquer un mystère, l’aspect nébuleux qui prime dans les romans policiers. Autre plaisir, le comble de la mise en abîme, dans le quatrième chapitre de la seconde partie: la jeune Milly Hartway lit du Thomas Pynchon, et Dwayne Koster l’engage à remarquer que leur histoire ressemble à un roman. « On dirait du Jim Harisson, tu ne trouves pas? Et elle répondait que non, que c’était une histoire pour Joyce Carol Oates…» Le prénom identique de Jim Sullivan  et Jim Harisson entraîne peut-être l’apparition des noms d’auteurs dont Koster et son amie Milly pourraient être les personnages, de Alice Monroe à Philip Roth pour terminer par une référence à Faulkner. Nous sourions, Tanguy Viel s’amuse bien.

            Cependant, à exhiber ainsi ses trucs et ficelles, ses recettes et l’arrière-boutique, il risque de lasser. On finit par se sentir agacé. Le montreur de marionnettes manipule à vue, et ne cesse de désamorcer son travail; nous commençons à douter. La fiction existe-t-elle encore? Les personnages ont-ils encore une chair ou une âme, de véritables émotions ? Ne sont-ils que des êtres de mots, un jeu sous la plume de l’écrivain qui se fait plaisir ? Car c’est la performance de Tanguy Viel qui prend le dessus. On pense parfois à Je m’en vais de Echenoz, autre auteur de Minuit, ou à La Disparition de Perec. C’est une performance aux deux sens du mot: tour de force et réalisation artistique à l’instar de ceux qui exposent des  images vidéo ou des sons, ici réalisation de mots et de phrases, enchaînement de clichés ou de « mythes »  que l’auteur fait tourbillonner devant ses lecteurs en les ponctuant de: « ai-je écrit précédemment »…

            Est-ce notre époque, déconstruction oblige,  qui pousse  ainsi à faire des  parodies de romans? A se lancer de tels défis? Pas nécessairement, puisque cette tentative évoque celle de Brecht. La distanciation obtenue par des adresses au spectateur est destinée à provoquer un effet de recul, à faire percevoir un processus et à rendre les personnages et les objets insolites. En prenant ses distances avec la réalité, la distanciation est censée politiser les spectateurs. Est-ce le  cas pour Tanguy Viel ? Veut-il provoquer une prise de conscience par rapport au «problème évoqué», la société américaine? On peut en douter. Il s’agit peut-être plutôt de relever le défi lancé par Diderot dans Jacques le Fataliste ou même auparavant par Laurence Stern. Dans Tristam Shandy, Stern brise les codes narratifs classiques par ses intrusions d’auteur. Tanguy Viel s’est bien amusé aussi à rompre «l’illusion référentielle», c’est à dire  l’illusion qu’a le lecteur d’être devant un monde réel. Pour preuve, cette  belle prétérition: «Je ne voulais pas faire un thriller politique…c’est pourquoi je n’ai pas mentionné le nom de Barak Obama.»

            On a souri, admiré le style et l’adresse du romancier. Son roman pose indirectement des questions fondamentales: lit-on pour être ému? Pour s’identifier? Pour se laisser emporter par une belle écriture? Dans cette disparition, comme sur une radiographie où on ne voit plus que les os et le squelette,  par moments  je me prends à penser que la chair  a un peu trop disparu.

                                               Martine Delrue  

Petite odyssée d’un marin breton, René Scavennec (II): 1943-1945. Transcription et présentation par Maryvonne Lemaire

 Après un périple qui, de 1940 à 1943, l’a mené du port de Lorient jusqu’au Maroc, puis en Algérie et en Tunisie à Bizerte, René Scavennec, maître radio de la marine nationale, a pu regagner Rosporden près de Quimper au début de 1943, en passant par bateau de la Tunisie à la Sicile, en remontant en train par l’Italie jusqu’à Toulon, et en traversant la France de la Méditerranée à la Bretagne, muni de ses papiers de congé d’armistice.
Il a alors travaillé dans la ferme familiale de Rosanduc près de Rosporden, tout en espérant retourner en Afrique du Nord où se trouvaient sa femme et son fils, mais il n’a pu mettre à exécution ce projet risqué. En août 1944, il a joué un rôle important dans la libération de Rosporden, avant de participer, jusqu’en 1945, aux opérations contre les Allemands encerclés à Lorient.
Voici le récit des événements qu’il a vécus en Bretagne de 1943 à 1945, récit enregistré en 1994 par son frère Alfred, et par son neveu Alfred (fils du précédent).

 ***

J’arrive à Rosporden, tout le monde se demandait d’où je sortais. Aussitôt je me suis mis en civil. Et puis terminé. Le va-et-vient entre Rosanduc et Rosporden, c’est tout.

C’est en février 43 .

Je loge à Rosporden chez Soizic. Je fais le mort. Je ne fréquente personne. Je vais travailler tous les jours à Rosanduc. Il ne faut pas que je reste la tête en bas: ma famille est en Afrique du Nord, tout le monde le sait. Rester là ? A Rosporden, il y a eu des histoires. Un soir, il y avait un filet de lumière qui filait à la fenêtre de mon beau-père, il était complètement rhumatisant, il ne pouvait pas bouger, il n’avait pas bien tiré les rideaux.  Un gars de l’extérieur rentre là-dedans, me bouscule. Je ne sais pas ce qu’il m’a raconté. Je suis allé arranger le rideau, et en descendant il me fout un coup de pied dans le derrière. Je me dis : «  tu vas le payer plus tard celui-là ! ». Il l’a payé.

Pourquoi étaient-ils si virulents, déjà ?

La lumière… Il y avait des bombardements sur Lorient.

43, c’est déjà le commencement de la fin. Février 43, Stalingrad tombe, ça sentait mauvais.

Ca sentait mauvais. Alors, à Rosanduc,  je faisais tout, la moisson, le foin. Je m’occupais.

 Tu as assisté au mariage d’André Scavennec ?

Oui, en 43. Une fois à Rosporden, j’allais quand même toutes les semaines à Quimper parce que je connaissais bien le fusilier Priand. C’était un pilote du Rhin. Il connaissait bien  les Allemands, il parlait allemand. J’ai vu tout de suite que c’était un gars qui était dans le coup. Je lui ai dit que ma famille était en Afrique du Nord, que je désirais la rejoindre si c’était possible. Il m’a dit : «  Je vais m’occuper de ça. Je vais vous mettre en relation avec la Croix-Rouge ». Le départ devait être fin 43.
Je suis rentré dans la Résistance officiellement le 1er février 44. Avant, j’attendais d’avoir quelque chose de la Croix-Rouge pour partir et passer par l’Espagne. Mais c’était toujours scabreux, parce qu’il disait que pour les trois-quarts des gens, c’était interdit. « Je ne veux pas que tu risques ton temps ni ta vie. Il vaut mieux attendre. Mais seulement, il faut faire le mort. » S’il y avait des anciens marins qui désiraient entrer dans la Résistance, il fallait essayer de voir. Si bien que j’étais un peu délégué dans le coin pour sonder l’esprit des gars. C’était plutôt mollasse. On sentait très bien qu’ils avaient un esprit vichyssois. Oui, tout à fait.

Dans le secteur de Rosporden ?

Oui, à Rosporden. Je connaissais quand même pas mal de marins. Vraiment, je n’ai jamais trouvé de vrais sympathisants. Alors, le 1er janvier 44 : « Je maintiens quand même ton départ pour l’Afrique du Nord par la Croix-Rouge, mais, dit-il,  en cas de coup dur, il n’y a que le maquis, mais là aussi fais attention ». De février 43 jusqu’au 1er février 44, pendant un an, j’ai fait le mort.

Tu avais quel âge, tonton ?

J’avais 36 ans.

Tu ne risquais pas le S.T.O. ?

Non, non, non, je risquais plutôt d’être déporté automatiquement, ayant ma famille en Afrique du Nord.

Pendant un an, ça n’a pas dû être facile…

Tu n’allais pas trinquer tous les soirs ! J’étais toujours sur le qui-vive. Si bien que, il faut dire la vérité, mon beau-frère Eugène Donal, qui était dans la Résistance, qui était dans le maquis, n’a jamais su que je participais à quelque chose. Beaucoup ont été ramassés parce qu’ils étaient bavards, dans les  bistrots, ils discutaient.

Tu ne trouvais pas beaucoup de répondant ?

Ils n’avaient pas un esprit… Pour eux, les boches, c’étaient eux qui commandaient, ils étaient les maîtres, il y avait une confiance aveugle, ça se sentait très bien, ça. Le 28 juillet 44, jusque-là j’avais fait le mort, officiellement j’étais inscrit dans le groupe du commandant Pimodin…

C’était qui, le commandant Pimodin ?

 Je n’ai jamais su. D’ailleurs tout le monde s’ignorait.

Même après la guerre, tu n’as jamais su ?

Non. Le 28 juillet 44, un beau jour, sans dire rien à personne, ni à ma belle-sœur ni à Jos ni à personne, le matin, j’ai pris une petite musette, j’ai barboté un morceau de pain et puis voilà. Et un verre. Je n’ai même pas pris d’eau ni rien du tout. Je trouverai  bien de l’eau quelque part si j’ai soif. Je  suis parti sur le coup de 10 heures du matin et en route, jusqu’à Langolen. Je suis arrivé là-bas vers les 5 heures du soir. J’évitais quand même la route autant que possible. Il y avait des frisés  qui se baladaient en vélo,  il y avait des patrouilles partout. Je suis arrivé, j’ai passé Tourc’h sans voir personne. Il y avait un oncle là-bas à Tourc’h, Corentin. A Coray, j’ai pris la direction de Langolen. Alors là j’ai rencontré un gars : «Je suis de Rosporden et je cherche quelqu’un de Rosporden, dans le coin ». Il me dit : « Je ne connais personne de Rosporden ». Comme  on m’avait indiqué à peu près, d’après mes connaissances, d’après ce que j’avais entendu avant,  je me suis dit que Langolen  devait se trouver un petit peu à gauche de Coray, si bien que je suis arrivé au maquis sans avoir demandé de renseignement à part ce gars-là, c’était d’ailleurs un paysan. Là j’ai trouvé  Quénéhervé, un petit jeune, qui était là de faction à l’entrée du maquis.

Comment tu es arrivé, par hasard ?

Oui,  je voyais ça, j’avais un nom  en tête, Langolen: ce n’était pas loin de la route de Coray , donc je me suis basé sur ce que j’avais comme renseignement. C’était la route de Coray à Quimper. Si bien qu’on était dans une ferme: on voyait les camions allemands qui passaient sur la route au-dessus de nous. On était dans le trou et eux passaient là-haut. Tout le monde était surpris de me voir, tous, aussi bien René Gall que Lily Gall que… C’étaient tous des Rospordinois. Le petit jeune Quénéhervé (son surnom c’est La Plume, mon pseudonyme, c’est Radio dans la Résistance, c’est bizarre mais c’est comme ça) m’a conduit au PC. Alors au PC, il y avait un capitaine anglais, Blathwayt, un capitaine français Charron -un gars de Rennes- et puis un petit sergent radio, Wood, et le capitaine Mercier. Alors présentations. Et là, je trouve Albert Rivière. Au moins un qui m’inspirait bien confiance, parce que les autres, je me demandais à qui j’avais affaire.  Albert Rivière et puis l’instituteur,  « Y », Yves Corre. Yves Corre, c’était un cousin, du côté de Marie. Si bien que là, tout de suite, on a fait les présentations. Le capitaine Mercier : « Vous tombez à pic, vous serez le suppléant du radio anglais ». Si bien que,  de suite, j’étais mis dans le PC, j’étais le suppléant du radio anglais. Seulement je n’avais pas le droit de manipuler parce que mon machin n’était pas déposé à Londres. J’étais tout de suite suppléant du radio anglais, et adjoint au commandant du maquis. J’avais en sous-ordre tous les cuisiniers, toutes les branches qui n’étaient pas proprement militaires, par exemple René Gall. Tout ça tombait sous ma coupe. J’étais dans l’administration du camp, purement et simplement.

Vous étiez combien, René ?

On était dans les 130 à 140.Tout le maquis de Rosporden s’était retrouvé là. D’abord, il y avait de petits groupes ; à la fin, tous ces petits groupes  se sont assemblés. Ça formait une compagnie. Voilà jusqu’au 28 juillet. Le 2 août, il y a eu un parachutage, du côté de Coray. J’ai ramené le parachutage. Le 3 août, on est allé ramasser un parachutage à Quimper. On est allé donner un coup de main au maquis de Quimper.

Vous vous déplaciez comment pour aller de Langolen à Quimper ?

En camion. On avait des camions. René Gall avait des camions. Tous les gars qui avaient des moyens de transport s’étaient mis à la disposition du maquis.

Et les patrouilles allemandes alors, vous passiez entre ?

La nuit. C’était risqué. Ça se passait entre minuit et 4 heures du matin, en gros. Quant à dormir toutes les nuits, il n’y fallait pas compter. Comment s’appelle le ministre de la marine, là, celui qui était maire de Quimper à la fin – j’’ai oublié son nom- c’était un professeur de Quimper, il était ministre de la marine après. La première chose qu’il me dit là-bas quand on arrive chez eux : « On est nombreux maintenant, il va falloir creuser les feuillées ». « Les feuillées – on tombait des nues- qu’est-ce que c’est que ça ? » Il croyait qu’on allait rester là trois ou quatre jours (rire). Le soir même, on faisait route sur Kerdaner, une ferme de Rosporden. C’était le rassemblement général.

 Qu’est ce qu’il voulait dire par « creuser les feuillées » ?

Des waters. Chez nous, au maquis, il n’y a jamais eu de feuillées. Surtout pas de papier à la traîne. Nulle part. On arrivait à redresser l’herbe partout où on était passé. A la ferme, avant de partir, on a tout laissé impeccable, pas une feuille, pas un papier, rien, rien, on a redressé même l’herbe écrasée ; on effaçait toute trace.
Le 3 nous sommes arrivés à Kerdaner. Là nous avons passé la nuit. Le 4 août, on devait attaquer Rosporden. Là il s’agit d’un plan général. Il s’agit d’attaquer la sentinelle à l’arme blanche, pour ne déclencher aucune alerte. Ça a mal tourné, en ce sens qu’il y avait d’abord un train qui était  bloqué à Kerrest, Kernével, près de Rosporden, un autre qui était en gare de Rosporden. Alors évidemment on a essayé d’attaquer les sentinelles, on a balancé des grenades sur la Kommandantur mais ça a été presque un échec. On a montré quand même qu’on était là. On n’a pas perdu de gars.
Le 4 août, les gars tant bien que mal se sont repliés un peu partout et à Penalen près de Dioulan j’ai attaqué un machin allemand qui était au repos. Ou alors, ils cherchaient à réparer leur voiture. Ils étaient dans le petit chemin creux près de Dioulan. On les aperçoit. Le capitaine Mercier nous dit qu’il fallait quand même tenter quelque chose. Je suis parti, je leur ai balancé deux grenades. Je me suis replié à travers champs. Là ils avaient eu une première alerte sérieuse. Et ensuite on s’est replié, on est rentré ce soir-là à Rosporden, le 4 août. Moi j’étais à la mairie ; les autres étaient dispersés. On avait fait le défilé, sur la route de Coray, par le cimetière, disant que Rosporden était libéré. Les Allemands en effet étaient partis. Les Allemands avaient déjà quitté, mais ils sont revenus le soir, de Concarneau. Et c’est là qu’il y a eu l’attaque sur la route de Concarneau. Charlot Le Gall a eu le bras arraché. D’autres, sur la route de la Croix Lanveur, Pierrot Le Naour a été tué là. Moi j’étais à la mairie. C’était mon PC.

A la mairie, j’ai trouvé le capitaine Charron. Il y avait des convois allemands qui traversaient encore Rosporden sans s’arrêter, ils venaient de Quimper pour aller sur Lorient. Là il s’est produit une chose. Charron lui, il avait son pistolet-mitrailleur… On a vu des camions allemands passer. On avait pourtant ordre de ne pas tirer, pour ne pas les éveiller, mais le capitaine était plus fort que ça. Il a voulu tirer et voilà que son pistolet mitrailleur s’est enrayé. Moi, avec ma mitraillette, deux rafales, et il y a les casques qui ont volé. Les gars étaient à l’arrière des camions. Ils étaient casqués et tout, prêts à tirer. Si bien qu’il y a une  grenade de ce camion, une grenade offensive, qui est allée se loger sur le rebord de la vitrine Le Roy… Cette grenade est restée là 15 jours. Mais elle était inoffensive parce qu’elle avait été traversée par une balle. Il y avait des trous dedans mais personne n’osait la déloger. Le capitaine Charron disait que, heureusement, j’étais là. Oui, heureusement. Le capitaine Charron y avait été un peu fort, on ne devait pas attirer l’attention, d’autant plus qu’ils étaient armés. On les voyait avec leur fusil à l’arrière. C’était le 4 août, le vendredi soir.

Qu’est-ce qu’il y a eu après?

Le soir, – je ne sais pas où est parti  le capitaine – moi, je n’ai pas bougé de mon poste. Je suis resté  à la mairie, puisque c’était mon poste. Je n’ai pas bougé. Je ne suis même pas allé chez moi. Le samedi, comme Rosporden avait été libéré, comme il y avait eu l’attaque de Concarneau, l’attaque de Croix Lanveur, il y avait eu de la casse, d’accord, mais le soir, c’était l’accalmie. Le samedi  5, rien de spécial. Le soir, on nous avait signalé qu’il y avait de gros convois qui arrivaient, venant de Brest, vers Lorient, parce qu’ils avaient été refoulés sur la route de Saint-Brieuc, sur la nationale 12, et donc ils avaient pris le trajet Brest-Lorient. De gros convois avaient été signalés. On a alerté tout le monde. Guiscriff est venu en renfort, sous le commandement de de Carville, c’était un jeune. C’est moi qui les ai reçus à 9 heures du soir. Après, le capitaine Mercier est arrivé. L’officier d’état-major est arrivé. Et chacun donnait des directives. Donc la nuit se passe, calme.

Le lendemain, le 6 août, c’est le grand jour, le dimanche. Des compagnies de Rosporden, il y en a qui sont sur Saint-Yvi, sur la route de Quimper. Ils ont vu des Allemands qui bivouaquaient à gauche à droite. Les ont-ils attaqués ? Je n’en sais rien, je n’étais pas dans le coup. Il y avait Yves Corre, Albert Rivière. Ils étaient échelonnés tout le long. De Carville était au Pont Biais. Les troupes allemandes étaient déployées de Ker Lué jusqu’à la route de Saint Éloi : pour entrer dans Rosporden, il fallait  passer par le Pont Biais. C’est là où il y a eu de la casse. Quand ils ont passé le Pont Biais, Rosporden, pour eux, ça y est, Il n’y a qu’à aller. Et brutalement à 11 heures, 11 heures moins 5 exactement, les Allemands arrivent  devant chez Feunteun. J’en vois un qui est en tête, un autre à sa gauche, un autre à droite, l’escorte.

Ils étaient comment, eux, à pied ?

A pied. Sûrement ils encadraient le convoi, à deux mètres devant le convoi. Un en pointe, l’autre à gauche, l’autre à droite. Ils étaient prêts à tirer. Ils n’étaient plus qu’à quinze mètres. Je n’avais pas encore entendu un coup de feu de mes gars. Qu’est-ce que je fais ? Je veux faire une volte face, j’ai virevolté. J’ai fait le chemin montrant que je rentrais à côté de la mairie, que je partais par derrière. J’ai obliqué automatiquement sur la gauche, si bien qu’ils m’ont lâché deux rafales de balles explosives. Il y avait trois trous dans la serrure, dans la porte de la mairie. Mais oui parce qu’avec mon pied, j’ai poussé la porte en vitesse et je suis monté dans l’escalier. Il y a eu trois balles et j’ai senti qu’elles n’étaient pas passées loin. Dans la mairie, j’ai monté l’escalier en courant mais en me courbant. J’ai ramassé une rafale qui m’a déchiré le dos -j’ai été blessé là-  et qui m’a éraflé les cheveux, qui m’a fichu ma casquette en l’air. Arrivé là-haut, je mets ma mitraillette au coup par coup. J’étais bien lucide, parce que si j’avais tiré à la mitraille, c’était cuit, parce que ça aurait éveillé tout le monde. Mais au coup par coup… Le gars qui était en train de me chercher dans la cage d’escalier était encore là en train de chercher. Je le vise, je le vois, le fusil tombe par terre, il s’écroule. Bon, un. L’autre se demandait ce qui arrivait à son chef, la même chose. Il tombe également par terre au deuxième coup. Il n’y a pas eu de détonation, tu sais, la mitraillette coup par coup, il faut faire attention. Mon troisième larron, il est complètement dans la lune. Pareil, même motif, une balle a suffi. Donc avec trois balles j’ai abattu l’escorte.
Alors quand j’ai vu qu’on les traînait comme des pantins, comme des pantins, et que le premier camion reculait, j’ai bondi en vitesse et puis ma mitraillette en rafale. Un arrosage général. Là les pare-brise, tout volait en éclats, et alors là, ils reculaient mais reculaient l’un dans l’autre. C’était une vraie bousculade. Ça gueulait là-dedans, c’est inimaginable ! Ils avaient commencé à reculer. Ils n’ont pas dépassé le niveau de la mairie. Le premier camion était arrivé à la hauteur du coiffeur, de la route de Coray. Postic qui me voyait de chez lui: « Il est fou, Scavennec, il est  fou, il est fou » qu’il disait à tout le monde, il était au milieu de la rue, avec les bras en l’air. Quand les camions ont commencé à reculer, à rentrer l’un dans l’autre, il y a une grenade qui roule à mes pieds …,  c’était une grenade défensive, une grenade quadrillée. Si elle avait explosé, j’étais ratatiné. Comme un fait du hasard, elle n’a pas explosé.  Elle venait de chez Bébert S… Certainement elle venait de là. Elle a roulé comme ça, elle est venue sur le trottoir chez le coiffeur et il n’y a que lui qui ait pu faire ça. Il devait avoir un coup dans la pipe, il était soûl tous les jours. Cette grenade, je l’ai prise, j’ai vu qu’elle n’était pas dégoupillée. Je l’ai prise, je l’ai dégoupillée. Je l’ai balancée là-bas. Elle a atterri devant chez Feunteun, à peu près à vingt mètres. Je l’ai balancée de toutes mes forces. Ça a été un vacarme ! J’ai vu une lueur, j’ai entendu des cris, inimaginable, là, j’ai vu les camions qui étaient engagés sur la route nationale, qui reculaient et qui cherchaient à se dégager pour prendre la route de Pont-Aven.
Il y a un gars qui a tout vu, un tout jeune, il avait 13 ans à l’époque, c’est le fils de Lili Bourhis. Il était chez Herlédan, dans la librairie qui fait le coin, il était à la fenêtre en haut. Il était en retrait, il a vu toute la scène, c’est lui qui me l’a raconté et qui l’a dit devant son père, chez moi. Il n’avait jamais osé dire à son père. Son père était un homme de confiance  dans un camp de prisonniers, en Allemagne. Son fils n’avait jamais osé dire à son père. Son père lui a dit : «  Mais comment tu sais ça ? » « Parce que je l’ai vu », qu’il a dit. Il avait 13 ans à l’époque.

Tes gars à toi, ils étaient où ?

Personne, personne. Quand je suis monté à la mairie, je n’ai vu personne. J’ai su qu’ils étaient derrière les piliers, complètement paniqués, absolument paniqués. Il y avait le vieux Kerneléguen, il y avait Carrer, maître fourrier de la marine. Pfff, zéro. Il y avait Bébert S. qui a failli me bousiller avec sa grenade. Je n’ai vu personne.
Dans ce convoi,  il y avait deux P 45 qui sont des camions qui…sont restés chez moi : un 38 tonnes bourré de malles, de vivres, tout ce qu’on veut. Un 38 tonnes,  tu vois ce que c’est ? Tu aurais vu le linge qu’il y avait là-dedans ! Inimaginable, surtout du linge féminin. Les malles, des malles entassées les unes sur les autres et bourrées à bloc, et puis la Gestapo de Saint-Brieuc. La Gestapo de Saint-Brieuc, c’est moi qui l’ai prise, les types eux-mêmes, avec la voiture. Ils étaient coincés entre les deux P 45 et le 38 tonnes. Ils étaient coincés. Cette voiture légère nous a servi après à Rosporden.
La Gestapo de Saint-Brieuc, je les ai vus à la mairie : ils étaient trois, deux hommes élégamment vêtus,  chemise blanche mais décolletée  et la dame était boulotte, belle femme, on voyait qu’elle n’avait pas souffert des restrictions de l’Occupation. Ils ont été pris tout de suite en charge par le deuxième bureau, Quéau ou Dréau, un gars d’Audierne, qui les a pris en charge.

A ce moment-là, il y a des partisans qui sont arrivés quand même ? Tu  n’as pas fait tout ce travail tout seul ?

Ils sont allés ramasser. Les gars étaient là aux aguets, prêts à bondir.

Mais les résistants ?

D’ailleurs, je ne m’explique pas comment le deuxième bureau était tout de suite là à la mairie quand je suis remonté. Quand mon travail en bas a été terminé, je suis monté et j’ai  trouvé tout ce monde assemblé (silence).
Après, quand il y a eu Concarneau, je me suis retrouvé responsable à  Rosporden. Je suis  resté seul à la mairie, il y avait les bons d’essence, je faisais la surveillance partout, de la sûreté. Il y a eu des Allemands qui  se constituaient prisonniers. Pendant toute l’occupation de Concarneau, j’avais la responsabilité de Rosporden.

Il y a beaucoup de gars du maquis de Rosporden qui étaient allés sur Concarneau ?

Oui, tout le maquis de Rosporden est allé sur Concarneau. Ils n’ont laissé personne, je suis resté seul, comme responsable.

Ce n’était pas très prudent de te laisser là tout seul.

Il y avait juste Madame Nédellec, de la quincaillerie, qui a été très gentille, qui m’a donné une chambre. De la rue, j’enjambais la fenêtre pour aller dans la chambre ; ça fait que j’avais un lit là pour me reposer.

Ca s’est fini quand, le maquis, pour vous, à Rosporden ?

C’est fini après Concarneau. Le maquis de Rosporden était sur Concarneau.

Concarneau a été libéré après Rosporden ?

Fin août. La date exacte,  je ne pourrais pas te dire… Après ça a été la poche de Lorient.  Au mois de septembre…

Tu es resté combien de temps à Rosporden ?

Tout le mois d’août, jusqu’à la libération de Concarneau. Après ça a été … le front de Lorient. Sur le front de Lorient, les gars qui étaient des maquisards mais qui n’avaient plus rien à voir là-dedans, comme Lili Gall, sont rentrés chez eux, il n’y a en somme que les volontaires et les gars de l’active, ceux qui avaient leur service à finir, qui n’avaient aucun intérêt à quitter, quelques militaires de carrière comme moi par exemple. Le maquis de Lorient : au début j’étais chef de section.

Dans quel secteur étais-tu ?

De la plaine jusqu’au petit Letty. Avant Clohars-Carnoët.

 Vous étiez de ce côté-ci de la rivière, de la Laïta ?

De ce côté-ci.

On ne pouvait pas aller de l’autre côté ?

De l’autre côté, à partir du Poteau Vert, de Rédéné, c’était tenu par d’autres gars. Chacun avait son secteur.

J’étais à Caudan, pendant trois semaines, un mois. Avec une mitraillette que tu m’avais offerte, que j’étais allé chercher à Rosporden, tu t’en souviens ? (Intervention de son frère Alfred Scavennec)

Non je ne m’en souviens pas, je ne me souviens pas de t’avoir donné une mitraillette.

Je suis allé la chercher à bicyclette à Rosporden. Je t’ai dit bonjour et puis tu m’as donné une mitraillette comme je te le demandais.

Oui, j’avais des armes, j’avais mon colt. Mon colt, on me l’a réclamé mais je l’ai balancé dans le Scorff.

Qui te l’a demandé ?

Les gendarmes. Il y a eu une enquête après. Ils m’ont demandé ce que j’avais fait de mon arme. Je leur ai dit qu’il a été jeté dans le Scorff. En pièces détachées. A Lorient.

A quelle époque  les gendarmes t’ont demandé ça ?

Assez vite. J’avais quitté le front de Lorient. C’était donc avant mon départ en Indochine au mois d’août 45.

Le front de Lorient pour toi ça a fini quand ?

Le 8 mai 45, terminé. C’est la fin. Sur le front de Lorient, j’étais d’abord chef de section et puis ensuite à partir du mois de janvier, j’ai pris le commandement du Corps franc.

Qu’est-ce que c’est, le Corps franc ?

J’avais trente hommes. C’était  des gars qui étaient toujours appelés, s’il y avait un coin douteux, pour aller voir ce qui se passait.

A quel moment la création des Corps francs ?

Janvier 45. Trois mois, j’ai été commandant.

Et vous avez fait des coups  durs sur Lorient ?

On a été de l’autre côté de la Laïta. On a été dans les châteaux demander d’aller ouvrir la marche des compagnies. De crainte qu’il y ait des boches qui seraient restés embusqués. J’étais à Riec, j’étais complètement indépendant. A Riec-sur-Belon, sur la route de Ros Bras, dans  le café qui se trouve tout à fait dans le creux. On avait une grande grange pour la boustifaille, pour tout. Et après quand on me demandait de monter au machin, on y allait. Autrement, à Riec, réveil tous les matins à quatre heures. Impératif. On partait dans la campagne, pour entraîner les gars, de façon qu’ils soient toujours prêts physiquement et moralement.

C’est des sortes de commandos.

J’ai eu des histoires avec eux. Le matin, ils travaillaient, mais l’après-midi et le soir, fallait pas se remettre avec eux. Les bistrots de Riec en connaissaient quelque chose.  Mais je n’ai pas eu de sale histoire. Ils n’ont jamais blessé ni tué personne. J’étais logé chez l’ostréiculteur Cadoret. Dans sa grande villa, dans le bourg.

Il était maire en ce temps-là.

Non, j’étais chez le fils. Le maire était en plein bourg. Le fils était dans la grande maison à briques rouges en descendant, la grande maison à gauche au coin. J’avais ma chambre là-dedans, j’étais invité à prendre l’apéritif chez eux, j’étais bien vu à Riec. Les gars chantaient quand ils allaient en balade, au retour ils chantaient aussi.

Vous avez eu  des missions délicates à Lorient ? Tu n’as pas un exemple ?

On a été de l’autre côté de la Laïta, dans les châteaux … Je ne me rappelle plus leur nom, on était de passage. Quand on a bouclé la poche de Lorient, il a y fallu aller.  Il neigeait le 8 mai 45.
Après Lorient, j’ai eu le commandement d’un camp de prisonniers à Kerhuer, Ploemeur. C’était un château. Les Allemands avaient tout saccagé, coupé tous les arbres. Là les boches avaient installé des baraquements, ils avaient installé un tas de baraquements, si bien que les mille prisonniers étaient bien. Il y avait un médecin major avec eux, ils avaient leur cuisine à part et tous les jours ils partaient à Lorient déblayer. Huit heures le matin: rassemblement général, en colonne par quatre, direction Lorient, à pied.

A partir du 8 mai ?

J’ai pris ça début juin … Ils avaient leurs cuisiniers, leur docteur,  des infirmiers. Le soir, ils rentraient vers les 5 heures. Là c’était libre, mais ils regagnaient automatiquement leurs baraquements. Je n’ai eu que trois évasions : l’un a été blessé grièvement, les deux autres ont été repris à Vannes. D’ailleurs, j’ai eu des félicitations pour l’entretien de mon camp. C’est sur la route qui va attraper le terrain d’aviation civile, l’aéroport, Lann-Bihoué civil. Kerhuer est sur la gauche. Il y a une pancarte qui indique … le château de Kerhuer. J’avais deux adjoints, ce n’est pas beaucoup. Mille prisonniers. J’ai quitté le commandement au mois d’octobre 45. J’ai laissé les prisonniers.

Est-ce que tu as, entre guillemets, « visité » la base sous-marine quand tu étais là ?

Non, j’ai vu la base sous-marine, mais je ne l’ai jamais visitée.

Il y avait des sous-marins dans le port ?

Oui il y en a eu. (…)Moi, il  fallait que je regagne la marine. J’ai regagné la marine à Vannes, ils avaient un bureau à Vannes. J’étais de retour, incorporé définitivement. Fin octobre, j’ai eu ma désignation pour l’Indochine: Brigade Marine Extrême-Orient, BMEO.

Billet: le cycle des vêtements

 

Les vêtements circulent dans un cycle
Où le gaspi leur accorde un sursis
Quand un donneur les laisse en bon état
Bien généreux dans de grands réceptacles

Au coin des rues jetant de bons articles
Offerts au vol et qu’un chef répartit
Quand les enfants sans peur des cadenas
Les ont extraits de ces faux tabernacles

Au chef de bande un mari ou un oncle
Elle obéit sans oser dire non
Celle qui vend le butin de ces fouilles

Et l’acheteur qui referme la boucle
Acquiert content sans qu’elle vaille un clou
Sur le trottoir l’une de ces dépouilles

 

***

Au sujet des dons d’habits et des conteneurs où ils peuvent être déposés au profit des associations caritatives, le journal gratuit Direct Matin n° 1314 du jeudi 13 juin 2013 a publié le petit article suivant :

 « L’association « Le Relais » espère avoir mis au point un conteneur inviolable. Pour lutter contre le pillage de certains des bacs dans lesquels les donneurs déposent des vêtements, l’association installe en ce moment un nouveau modèle en région parisienne, a révélé hier France Bleu 107.1. Ces conteneurs de nouvelle génération fonctionnent « un peu comme un camembert : on met le sac d’un côté, on tourne, et il tombe de l’autre côté », explique Pierre Duponchel, le président-fondateur du « Relais ». Un système censé empêcher les voleurs, souvent des enfants membres de bandes organisées, de s’infiltrer à l’intérieur et d’en extraire les vêtements en bon état. M. Duponchel espère que, dans les mois à venir, les voleurs n’auront pas déjà « trouvé le moyen de contourner » ce système, sur lequel un salarié de l’association a travaillé pendant trois mois. Il estime que l’association en est déjà à son « cinquième, sixième, voire septième » modèle de conteneurs ».

France Bleu 107.1 (du groupe Radio France) a effectivement diffusé le mercredi 12 juin
2013 à 11 h 30, à la radio et sur internet, l’information que voici :

« Les conteneurs qui permettent au « Relais » de récolter des vêtements sont devenus une cible privilégiée de bandes organisées qui obligent des enfants à s’y introduire pour en ressortir les habits. Pour mettre fin à ce vol de dons, l’association installe en ce moment un nouveau modèle en région parisienne.
Sur les 3.000 conteneurs de la région parisienne, plusieurs sont régulièrement victimes de pillages. Les collecteurs s’en rendent facilement compte : quand ils viennent récolter les dons, les habits en meilleur état ont disparu, il ne reste plus que les plus abîmés. Et puis certains donneurs leur ont raconté les techniques de ces bandes organisées.
Elles interviennent à plusieurs adultes et un enfant. L’enfant est introduit dans le conteneur par l’orifice qui permet de déposer les sacs de vêtements. Une fois à l’intérieur, il choisit les meilleurs habits et les fait ressortir, toujours par le même système. Avant de lui-même ressortir par ce tourniquet.
Pour mettre fin à ce pillage, un salarié du « Relais » travaille exclusivement depuis trois mois à étudier les techniques de ces bandes organisées pour mieux les contrer. Avec des écoles ingénieurs, il a mis au point un nouveau modèle de conteneur qui est en train d’être installé en région parisienne. Un conteneur tout blanc, en hauteur, avec un tourniquet vertical à l’ouverture réduite et aux portes renforcées. Le « Relais » espère
que cela mettra fin à ces vols et évitera un drame. Une fois déjà un collecteur a retrouvé une adolescente dans un conteneur. »

 ***

 L’auteur de ce billet a lui-même assisté à une scène analogue à celle qui a été décrite par France Bleu. Il en tire quelques leçons:
–         Trop de gaspilleurs se débarrassent de vêtements en bon état, tout en voulant se donner bonne conscience;
–         On encourage la paresse négligente par l’installation dans la rue de conteneurs prétendument antivols, qui dispensent de l’effort minimum d’aller porter les vêtements directement aux associations ;
–         Bien que les conteneurs de collecte soient notoirement inefficaces, les associations caritatives les maintiennent en calculant que, malgré les vols, il en restera pour elles quelque chose, ce qui revient à tenter les voleurs en toute connaissance de cause;
–         La mairie croit pouvoir ainsi réduire le volume des déchets, mais tôt ou tard c’est bien à la poubelle que finissent les vêtements usagés, parfois plus vite qu’on ne le croit quand ils sont abandonnés sur la voie publique par les voleurs et revendeurs;
–         Les organisateurs des bandes de voleurs sont des exploiteurs qui manipulent les enfants et les femmes à leur service;
–         L’ « étiquette caritative » ne suffit pas à rendre le système vertueux.

 

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

Petite odyssée d’un marin breton, René Scavennec. (I):1939-1943. Transcription et présentation par Maryvonne Lemaire

 

Fils de Joseph Scavennec et de Marie Hervé, agriculteurs à Rosporden (Finistère), René Scavennec (Rosporden 15 septembre 1908-Quimperlé 27 avril 2007), époux de Marie Donal – sœur d’Eugène Donal, journaliste – a été maître-principal (radio) dans la marine nationale.

La guerre de 1939-1945, avant l’épisode de la Libération de Rosporden à laquelle il a participé comme protagoniste en 1944, l’a conduit sur différents rivages de l’Atlantique et d’un bord à l’autre de la Méditerranée, entre la France et l’Afrique du Nord, dans une véritable petite odyssée dont il a fait le récit, enregistré par son neveu Alfred Scavennec (fils de son frère Alfred) le 19 octobre 1994.

Sa nièce Maryvonne Scavennec-Lemaire (fille de son frère André) en a assuré la transcription que l’on peut lire ci-dessous.

 

***

 

Où étais-tu, René, en septembre 39, à la déclaration de guerre ?

     A la déclaration de guerre,  j’étais à l’école de radio comme instructeur. D’abord à Toulon et ensuite nous sommes venus à Port-Louis, à Lorient.

Que s’est-il passé pendant la drôle de guerre pour toi ?

     En 40, nous nous trouvons à Port-Louis.  Le 16 juin, nous décampons. Nous avons ordre de rejoindre Lorient, où nous devions embarquer sur le Commandant Dominé. Je dois embarquer sur le Commandant Dominé avec mes apprentis radio. Quand nous nous sommes présentés au Commandant Dominé, on nous a dit que nos places étaient prises  par l’Ecole des officiers des transmissions. Qu’est-ce que nous avons fait ? L’officier de marine qui était  à l’embarquement   nous a dit qu’il n’y avait qu’une solution, c’était de rejoindre le port de pêche, Keroman. A Keroman, on a trouvé un chalutier qui était en instance de départ. Quand nous nous sommes présentés à ce chalutier, on nous a dit : « Non, ce n’est pas prévu, nous n’avons pas de vivres pour vous ». Bon gré mal gré, nous avons embarqué. J’ai fait un papier, comme quoi je devais embarquer sur un chalutier sur ordre de la marine de Lorient.

Vous étiez combien ?

     J’étais avec trois apprentis radio.

Les Allemands n’étaient pas encore là ?

     Ils arriveront le 18. Nous sommes embarqués à bord, bon gré mal gré. On verrait bien ce qui allait se passer par la suite.  Mes trois matelots ( les trois apprentis radio) et moi, on est  à bord. Et puis on voit deux officiers mariniers de l’école, qui déambulaient, qui cherchaient quelque chose, qui n’avaient pas pu embarquer. Je leur fais signe. Ils sont venus. Ils ont embarqué en somme sur mes ordres, puisque c’est moi qui avais pris l’initiative de réquisitionner le bateau.

     Départ de Lorient vers les 10 heures du soir. Destination inconnue pour le moment, puisque le commandant avait une lettre cachetée qu’il n’avait droit de décacheter que sorti des eaux territoriales (les trois milles). Évidemment, arrivé au large de Groix, il a ouvert son enveloppe, où il y avait mis : destination Casablanca, avec ordre de prévenir, si on rencontrait en mer des marins-pêcheurs, de rallier autant que possible l’Afrique du Nord et non l’Espagne ou le Portugal , où  ils risquaient d’être internés. On a rencontré effectivement pas mal de bateaux de pêche, qui ont tous été consternés de savoir que les Allemands étaient chez nous. On a mis six jours pour rallier Casa. Mais entre-temps, après avoir prévenu les pêcheurs qu’on rencontrait en cours de route,   le commandant est entré à Tanger. C’était une erreur de route. C’était un enseigne de réserve. Pas beaucoup d’heures de navigation certainement, il s’était trompé. Alors à Tanger le bateau-pilote est venu à notre rencontre. Il a dit : «  Halte là ! Si vous allez plus loin,  vous risquez d’être internés ». Il nous a demandé : « Quelle destination ? » Le commandant a répondu : « Casablanca ». « Alors demi-tour et  longez la côte ». Donc nous avons quitté Lorient le 16 et nous sommes arrivés le 24 à Casa. Le 24 juin 40.

     Quand nous sommes arrivés à l’école, les gens ont tous levé les bras aux nues : nous étions tous portés disparus. Nous étions portés disparus parce qu’on nous croyait sur La Tanche. La Tanche a sauté le 17 au matin, à 6 heures du matin. Là il n’y a eu aucun rescapé. La Tanche était un chalutier, le même que le nôtre. A titre d’indication, notre chalutier s’appelait le Saint-Pierre d’Alcantara. Ça a été la joie générale à l’école. Quand nous sommes arrivés, ils n’étaient pas encore au courant de l’accident de La Tanche. Ils nous attendaient sur La Tanche. Nous avions l’ordre d’embarquer sur le Commandant Dominé mais quand nous sommes arrivés, notre place était prise par l’Ecole des officiers des transmissions, qui avait la priorité. J’aurais dû me retrouver en Angleterre, au lieu d’aller en Afrique du Nord.

Les Transmissions sont allées en Angleterre ?

     Oui

Ton école à toi, ce n’était pas l’Ecole des transmissions ?

     Si, mais eux, c’était l’Ecole des officiers. Nous, c’était l’école des apprentis radio. On a été bien reçu. Je m’attendais à  une engueulade, parce que prendre un bateau comme ça sans l’autorisation, hein ?… c’était la guerre… mais c’était une bonne initiative que j’avais prise, si bien que j’ai eu un témoignage officiel de satisfaction.

 Qui te l’a donné ?

      ça venait du ministère de la marine.

ça ne venait pas de Paris, en tout cas ?

     Le 16 juin 40, un témoignage officiel de satisfaction…

Vous étiez des rebelles ?

Le 16 juin 40 rien n’est encore fait. Ce n’est que le 18 juin 40 que Pétain va dire que c’est fini.

     J’ai quand même une petite anecdote. Pendant la traversée, comme il n’y avait pas de vivres à bord- il y avait du pain, il y avait du vin mais de viande, il n’y en avait pas-, il s’est trouvé que, parmi mes trois apprentis, il y en avait un qui avait fait la pêche au thon. Il a fait un crochet avec un fil de fer, il a trouvé un morceau de barbaque. On a pêché trois bonites pendant notre traversée, si bien qu’on a eu de sacrés biftecks de thon, formidable ! Il n’y avait pas de viande mais… si, il y avait  des conserves, des boîtes de singe. L’école de radio était au petit lycée Lyautey à Casa. L’instruction s’est déroulée normalement pendant  deux mois ; l’école de radio a continué en juin 40, en Afrique du Nord. En juin et juillet.

Vous avez continué à fonctionner en tant qu’école de radio ?

      En tant qu’école de radio, officiellement. De là, en août,  nous  sommes descendus à Mogador. À Mogador, j’ai continué l’instruction dans une école. L’école des radios a continué, je dirais jusqu’au mois de novembre, novembre 40, où l’école a été dissoute. Pour ma part, j’ai été désigné pour Dakar. J’ai dû embarquer sur un pétrolier, la Garonne.

Je connais la Garonne pour l’avoir vue en rade de Brest…

     La Garonne, c’est un pétrolier qui d’abord a été réarmé, en attendant une destination quelconque. En 41, on a pris un chargement d’huile d’arachide. La moitié, on l’a laissée à Casa, l’autre moitié on l’a envoyée à Alger, parce que les sous-marins marchaient à l’huile d’arachide. Il n’y avait plus de mazout, plus rien.

Les sous-marins français ?

     Oui, la Circé et compagnie. Après, quand on a laissé notre chargement à Alger, on a pris un chargement de balles de caoutchouc, qui était destiné à Michelin. Des balles de caoutchouc qu’on n’a pas pu mettre dans les cuves mais qui étaient sur le pont. Des masses de cinq ou six balles, l’une entassée sur les autres, si bien qu’on ne voyait plus la mâture.

Les balles de caoutchouc, c’est pour quel port ?

     Toulon. D’Alger nous somment venus à Toulon avec un chargement de balles de caoutchouc.

Vous êtes sous quel régime ?

     C’est Vichy.

La France du Sud n’est pas encore occupée.  Il n’y a pas de rupture encore…

     Là, à Toulon, on a désarmé le bateau. Je me suis trouvé sans affectation. Je connaissais le Major à Vichy, qui  était mon ancien patron à Toulon en 1930-31. Je le connaissais, alors je lui ai écrit. Je lui ai dit dans quelle situation je me trouvais : je me trouvais à Toulon, mon bateau désarmé, sans affectation. Je lui ai expliqué que ma famille était à Casa. Tout de suite il a fait le nécessaire pour me redésigner pour Casa. Je suis donc retourné à Casa, à la marine de Casa. Je vais rester jusqu’en septembre 42. Là je suis désigné pour Bizerte, pour la préfecture maritime de Bizerte.

Tu avais quel grade, tonton?

     J’étais second maître. Non, j’ai dû passer en avril 41 maître. J’étais maître radio. J’arrive à la préfecture. Pour aller du Maroc à Bizerte, on a  pris le tortillard, on a fait toute la côte jusqu’à Tunis. Arrivé là-bas, à la préfecture maritime, on me dit…  Non ce n’était pas la préfecture maritime, c’était un coin de Bizerte… on me dit: « Vous allez former des apprentis radio ». Donc c’était une école clandestine. /Ah ?/Mais oui, puisque l’autre déjà était dissoute, à Casa. En  principe, c’était interdit par les conventions d’armistice.

     Nous sommes déjà en 42, quand je rejoins Bizerte, septembre 42. « Non, ce n’est pas pour la préfecture maritime, c’est pour vous occuper d’apprentis radio ». Il y avait un capitaine de vaisseau et un capitaine de frégate : «  Vous allez vous organiser. Vous allez tout faire : le son, la procédure, les conférences d’électricité, expliquer ce que c’est que l’électricité, la radio et tout ça ». J’avais 11 apprentis, ça marchait bien. J’avais 11 élèves, qui étaient fils de fonctionnaires de là-bas ou bien qui étaient en Tunisie depuis très longtemps. Ils avaient bien sûr de la famille en France mais ils étaient de là-bas. En somme ils faisaient leur service militaire. Il y en avait six qui avaient leur bac et les cinq autres avaient le niveau du brevet. Donc  ce n’était pas des imbéciles, c’était des gars bien disciplinés, qui ne demandaient qu’une chose, c’est de travailler un petit peu. Entre-temps, comme j’avais trouvé un logement à Bizerte, on ne voulait pas me donner l’autorisation de ramener ma famille. Je suis allé voir le chef d’état-major,  lui  expliquer mon cas. Il me dit : « Il n’y a pas de raison majeure ». Allez ! J’ai fait tout le nécessaire pour ramener ma famille là-bas. Puis voilà le débarquement du 6 novembre 42 en Afrique du Nord !

     Les Américains débarquent à Alger, cherchent à débarquer à Casa et ils cherchaient également à débarquer  à Tunis mais là c’était la vraie course. Parce que Rommel arrivait en Tunisie /Il venait de Libye ?/ Il venait de Libye.  Et les autres étaient bloqués à Alger. Évidemment automatiquement tout est coupé. Je me suis trouvé dans une situation … y avait qu’à attendre, quoi ! Je faisais même du ciment pour faire des abris provisoires, on passait notre temps. Moi, je m’occupais de mes apprentis au maximum mais sans plus. C’était l’attente. Moi, j’attendais les Américains et Rommel nous arrivait sur le dos.

Par le sud de la Tunisie…

     Par le sud de la Tunisie. Voilà que Rommel arrive début janvier en Tunisie, à Bizerte.

Rommel est venu jusqu’à Bizerte ?

     Un beau jour, fin janvier 43… On avait des bombardements tous les jours. Les Allemands n’étaient pas encore là. Mais les Américains bombardaient  les bateaux qui étaient  pour Rommel, les bateaux allemands, tout ce qu’on veut. Ils cherchaient à neutraliser au maximum Bizerte, de façon qu’elle ne tombe pas entre les mains de Rommel. Fin janvier, voilà les troupes de Rommel qui arrivent. Je les vois encore  arriver avec leurs bottes, leurs  kakis, tout flambant neufs.

     Un beau jour, on nous affiche : « Vous êtes priés de vous mettre sous l’autorité des occupants, de l’autorité occupante ». Qu’est-ce que je constate ? Je constate qu’il n’y a plus aucun officier  français,  dans l’entourage,  dans mon service. Il y avait encore les sous-marins, la base sous-marine, mais, dans mon service, ils avaient tous mis les bouts. Quand on est libre et de sa propre initiative… Sans me prévenir, évidemment.  On a vu ce papier : « Dès demain vous êtes priés  de vous mettre aux ordres de l’autorité occupante ». On a compris. J’ai dit à mes apprentis : qu’est-ce qu’on va faire ? On savait qu’à la Baie des Carrières, de l’autre côté du goulet, étaient retranchés tous les gars de la préfecture maritime et les gars qui n’avaient plus rien à faire de ce côté-ci. C’était une base arrière en somme. Qu’est-ce qu’on a fait ? On a pris une barcasse et puis avec les 11 bonhommes, nous sommes allés là-bas. Il y avait un service. Une barcasse chargée de ramener en somme des types au hasard, une navette, qui fonctionnait à heures fixes. Pour embarquer sur cette navette- là, il fallait un papier. Nous n’avions pas de papier. Qu’est-ce qu’on a fait ? Bon gré mal gré, on a embarqué sur la navette et puis là-bas nous sommes arrivés.

     On a été accueilli  à peu près comme un chien dans un jeu de quilles. Il y avait un capitaine d’armes, c’était un Alsacien : «  Vous n’avez rien à faire ici, on ne veut pas de vous, vous n’avez pas de paquets ». Après concertation avec mes petits gars, ils parlaient l’arabe, comme ils avaient un certain bagage et qu’ils connaissaient bien le coin, « Ne vous en faites pas, patron, on va se débrouiller ». Très bien. On était logé dans des cuves à mazout,  qui n’avaient jamais servi, c’était immense ! C’était des machins galvanisés, ça pouvait recevoir des milliers de tonnes. C’était propre et à l’abri et sous terre.  Il faisait chaud là-dedans ! On est arrivé là-dedans, on a trouvé les gars de la préfecture maritime. On leur a dit qu’on arrive comme un chien dans un jeu de quilles. Ils nous ont dit : «  Ici, c’est la pagaille, ne vous en faites pas. »  Mes apprentis… Le lendemain matin, qu’est-ce que je vois, cinq ou six sont partis dans le djeb,  je ne sais pas où, ils se sont ramenés avec des poulets, des œufs, un tas de choses. Quand le cuisinier a vu ça (il n’y avait que des boites de singe à manger), il a dit : « on va s’arranger ». Tout de suite, le capitaine d’armes, à midi, on avait notre rôle de plat et tout et tout. Ça a été casé comme ça.

     Là, on va rester huit jours. Le huitième jour, il y a un papier, une affiche : « Ce soir, trois torpilleurs italiens vont accoster. Ceux qui désirent rentrer en France sont priés de donner leur nom ». Je consulte mes 11 gars. D’accord on va rentrer en France. On met tous nos noms. Les torpilleurs italiens sont arrivés à 11 heures du soir. On est arrivé à 3 heures du matin à Palerme. Ils avaient mis la gomme. Je ne vois pas bien la distance, ce n’est pas tellement large mais enfin il a fallu qu’ils marchent. Et en effet ça marchait. On entendait les turbines qui tournaient à toute gomme. Tous les jours, il y avait des torpillages, il y avait les sous-marins qui torpillaient et puis l’aviation qui donnait / L’aviation alliée ?/l’aviation allemande, même alliée. Les Italiens déjà avaient abandonné la guerre. Les soldats italiens- finie la guerre !-  avaient lâché prise. C’était en 43, janvier 43.

Les torpilleurs italiens n’étaient pas pro-allemands ?

     La preuve, c’est qu’ils mettaient leur bateau à la disposition des Français. Les Italiens étaient déjà avec nous. Ils avaient viré casaque.

Et Rommel ?

     Rommel était toujours en Tunisie. Je suis arrivé à Palerme début février 43. À Palerme, on est resté deux jours. On était dans une caserne. Il n’y avait rien à manger. Ils n’avaient que des maquereaux salés, pas de pain, des fruits peut-être. Quand nous sommes arrivés, ils ont été très heureux d’avoir une miche de pain.

     Voilà ce qui s’est encore produit. Les gars avant d’embarquer avaient mis des sacs de pain et des sacs de conserve pour embarquer à bord. Seulement les gars n’ont pas eu peur de crocher : ils ont pris des sacs de pain au maximum, ils ont pris des sacs de conserves, ils étaient chargés comme des bourriques et d’autres n’avaient rien, rien. Mais quand on a pris le chemin pour rentrer, le 5-6 février, quand on a embarqué dans le train -c’était des trains à banquettes en bois- à Palerme, il y avait déjà des ferry-boats qui traversaient là, des trains qui passaient, comme exactement la traversée d’Angleterre à ici /Entre la Sicile et la Calabre ?/ Oui. Il y a les ferries. On a pris les ferries pour arriver de l’autre côté. On continue  le long de la côte italienne, dans les wagons, dans le train,  avec des banquettes en bois, des wagons de marchandises  où il y avait de la paille-  on pouvait coucher là-dedans. On va mettre huit jours pour aller de Palerme à Nice. A chaque instant, il fallait s’arrêter pour laisser passer les trains allemands qui allaient au front. Les Italiens avaient  déjà décroché. C’était la misère chez eux. Avec nos pains et nos conserves, on a fait des heureux ! On avait des fruits à gogo…

René, vous étiez en civil ou en militaires français ?

     En militaires, on était resté en tenue, quoi !

Les chleuhs vous laissaient passer ? Vous n’avez pas eu de problèmes pour traverser l’Italie ?

      On était dans des wagons italiens. Les Italiens avaient déjà décroché. / Vous n’aviez pas de mal à passer en tenue ?/ A chaque instant nous étions obligés de nous arrêter et les trains allemands avaient priorité absolue. On voyait des trains allemands bourrés d’hommes,  de canons, qui allaient vers le front, vers la Sicile. Ils faisaient l’inverse de nous.

Vous étiez en militaires dans les wagons ?

     On était bien vu, on nous applaudissait. On nous donnait des fruits à gogo. Nous, on leur donnait du pain,  des conserves, tout ce qu’on avait. Arrivés à Nice, on a été bien reçu par la Croix-Rouge : café, croissants,  tout ce qu’on veut. De Nice on a été dévié vers Toulon, nous les marins. À Toulon, on nous a mis de suite en congé d’armistice. Il n’y avait personne. Comme gens qui stationnaient là, il n’y avait personne. J’ai dû arriver en Bretagne  vers le huit ou 10 février 43, je ne me rappelle plus très bien.

En janvier, tu es  à Palerme; en février 43,  tu es revenu en Bretagne…

      En congé d’armistice. J’étais démobilisé.  J’étais en tenue. Je suis arrivé à Rosporden en tenue. Si bien que j’ai traversé toute la zone libre en tenue, traversé Paris en tenue. Tout le monde me regardait. A Paris, en grande tenue, au mois de février 43, hein… Tout le monde disait : « Qui c’est ce gars-là, d’où il vient ? »

Aucun Allemand ne t’a rien demandé?

     Il y a juste eu le passage de la zone libre à la zone occupée, un contrôle. Donc j’ai montré mon papier de congé d’armistice, ils m’ont fouillé et ils ont regardé ce qu’il y avait dans ma valise. J’étais en règle. J’arrive à Rosporden, tout le monde se demandait d’où je sortais. Aussitôt je me suis mis en civil. Et puis terminé. Le va-et-vient entre  Rosanduc et Rosporden, et c’est tout.

Billet: situation de la France

L’Europe admet de plus forts déficits
Pendant deux ans la France en attendant
S’enfonce encor c’est ce que nous récitent
Ceux qui voudraient des excès d’excédents

Si les prêteurs néanmoins plébiscitent
L’emprunt français maintiennent cependant
Leur appétence et leur satisfecit
La presse en parle à son corps défendant

France dit-on n’est plus un très bon site
Car trop d’enfants y grèvent la dépense
Et trop de vieux trop de gens dépendants

Ces coûts pesants que rien ne nécessite
Allégeons-les c’est ce que d’aucuns pensent
Mais l’avenir est aux cœurs plus ardents

***

Samedi 4 mai 2013, gros titre du Figaro: « Déficit: le grand dérapage de la France », et en plus petits caractères: « Bruxelles, qui prévoit une récession de – 0,1 % du PIB en 2013, accorde deux ans supplémentaires au gouvernement pour respecter le pacte de stabilité ».
Selon l’article, la Commission de Bruxelles a été conduite à anticiper un « dérapage » du déficit public français à 3,9 % du PIB en 2013, et à « offrir au gouvernement un sursis » de deux ans pour ramener son déficit sous la barre des 3 %. En réalité, la Commission n’ « offre » rien au gouvernement français. Il y a des raisons de penser qu’elle a été fermement priée de prendre cette mesure de bon sens par le FMI, l’OCDE, les Etats-Unis, sans même parler de plusieurs Etats membres de l’Union européenne, dont la France.

Notons l’habileté avec laquelle une même mesure peut être utilisée en deux sens opposés. En l’occurrence, ce qui peut être considéré comme une bonne nouvelle (le desserrage d’une contrainte trop dure) est interprété comme une mauvaise nouvelle (l’impossiblité d’atteindre l’objectif).

Le sonnet ci-dessus évoque quelques autres aspects du sujet: à quoi servent les déficits: à financer des dépenses inutiles ou des dépenses utiles, à quel horizon temporel ? L’éducation et l’espérance de vie, sources de dépenses, ne sont-elles pas considérées pourtant comme des critères de développement humain, dont une natalité raisonnable devrait aussi faire partie? A quoi peuvent servir les excédents: à préparer l’avenir ou à réaliser des excès d’excédents? Et pourquoi les « marchés  » continuent-ils à prêter à taux réduits à une France que certains voient au bord de la faillite ?

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

 

Bourdieu (III): l’universel. Par Dominique Thiébaut Lemaire

Cet article fait suite à deux articles précédents de Libres Feuillets, qu’il complète par la présentation d’une notion à laquelle Bourdieu a consacré des développements importants à partir de la fin des années 1980, lorsque après la sociologie de l’éducation puis celle de la production culturelle, il a entrepris sa sociologie de l’Etat (voir ses Méditations pascaliennes, chapitre 1, note 2, page 356).

En première approche, on peut définir l’universel selon Bourdieu de la manière suivante: quelque chose qui, bien que socialement produit, n’est pas réductible aux conditions sociales de sa production, dans le domaine de la science, mais aussi dans les domaines de l’éthique, de l’Etat et du droit, où il s’agit par exemple de l’universel des « valeurs » de la démocratie et des droits de l’homme, dans lesquelles il convient d’englober de grandes notions administratives trop négligées aujourd’hui : l’intérêt général, le service public….
A l’universel, Bourdieu associe notamment le désintéressement (voir infra : « L’intérêt au désintéressement »).

 L’EVOLUTION DE LA PENSEE DE BOURDIEU SUR L’UNIVERSEL

 Dans une première étape de sa démarche, l’étape de ce qu’il a appelé la « critique du soupçon », inspirée du marxisme, Bourdieu a considéré l’universel surtout comme un faux-semblant destiné à masquer, en même temps qu’à mieux faire prévaloir, les intérêts particuliers de ceux qui l’invoquent. Cette conception était en accord avec ses orientations de l’époque. Originaire d’une région caractérisée par un particularisme marqué s’opposant aux valeurs dominantes de la France centrale (voir à ce sujet les précédents articles de Libres Feuillets sur Bourdieu), il se consacrait alors à des sujets – l’ethnologie, la sociologie de l’éducation – où le pouvoir exercé sur les « agents sociaux » est au moins aussi important pour la compréhension sociologique que le savoir permettant à ces agents sociaux d’avoir prise sur la réalité (appelée ainsi faute d’un meilleur terme). L’époque était alors celle du « tout politique » et le poussait dans ce sens, d’où l’importance qu’il donnait (et qu’il a d’ailleurs continué à donner) à la distinction entre dominés et dominants, avec une prédilection pour la question des « dominés de la classe dominante », catégorie dans laquelle il place les intellectuels.

Par la suite, il a nuancé sa réflexion. Il y a été conduit par l’élargissement de ses sujets d’étude, qui se sont étendus à l’art, au droit, à la science. Il y a été conduit également par un retou