Rondeau sur les marées vertes en Bretagne

 

C’est un rondeau pour plaindre la Bretagne
Intitulé la mer à la campagne
Un bref regard sur des plages couvertes
En large en long de salade et désertes

 
Où les engrais par lesquels semble offerte
En abondance une vie de cocagne
Ont afflué dans ce tableau de perte
Intitulé la mer à la campagne

 
On a gavé sans souci des alertes
Cochons poulets en batteries de bagne
Et le trop-plein ce poème en témoigne
A ruisselé pour nourrir l’algue verte
C’est un rondeau pour plaindre la Bretagne

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

Alexandre le Grand et la Macédoine antique. Auteur: Maryvonne Lemaire

La  Macédoine antique, royaume d’Alexandre: grecque ou barbare?
Réflexions sur l’exposition du Louvre (13 octobre 2011 – janvier 2012)

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Alexandre le Grand

Longtemps dans la culture scolaire, la Macédoine antique a été associée, en raison des écrits de Démosthène, les fameuses Philippiques, à la barbarie du roi Philippe II démolissant la démocratie grecque. Etait barbare  pour les Grecs celui qui ne parlait pas grec, l’étranger, le Perse. Philippe parlait un  dialecte grec, le macédonien: son nom se prononçait Bilippos. Mais il est vrai qu’il appartenait à une dynastie royale, celle des Téménides, et buvait le vin pur sans le couper d’eau, autant de vices pour les Grecs du temps de la démocratie. Faut-il alors le désigner comme semi-barbare, mixobarbaros ? Pourtant  c’est le même Philippe  qui fait appel au philosophe  Aristote, disciple de Platon, pour l’instruction de son fils Alexandre et de ses jeunes compagnons.  On rencontre aussi à la cour de Macédoine le dramaturge grec Euripide, le sculpteur Lysippe, le peintre Zeuxis, comme si Philippe, par son ouverture à la culture grecque, était plus grec que les Grecs.

En fait la Macédoine antique est particulièrement méconnue. De nombreux flottements rendent incertaine la représentation que nous nous faisons de l’espace macédonien, de son histoire et du personnage même d’Alexandre qui contribua à bouleverser  ces repères.

        On sait situer au Nord de la Grèce, entre Illyrie à l’ouest  et Thrace à l’est, la Macédoine antique telle qu’elle était  avant les conquêtes de Philippe. Le non spécialiste a peut-être davantage de mal à situer les capitales successives : Aigai, Pella et beaucoup plus tard, pendant la période romaine, Thessalonique,  cités qui se trouvaient dans l’antiquité sur les rives du même golfe. Philippe s’empare de la Thrace,  de l’Illyrie, d’une partie de la Grèce du sud.  A son époque, la Macédoine est une région de la Grèce du nord, où, comme on l’a vu, on parle un dialecte grec. Le régime politique est une monarchie, réceptive à l’influence orientale de la Perse. La conquête d’Alexandre ne fait que reprendre  le projet de Philippe qui est, en dépit de cette ouverture à l’Orient ou à cause d’elle, de conquérir la Perse pour venger l’affront des Guerres Médiques. Alexandre, pris au jeu, repousse jusqu’aux rives de l’Indus les limites de son empire, qui englobe l’Egypte, l’Asie Mineure, la Syrie, la Mésopotamie, la Bactriane (l’actuel Afghanistan). Il envisageait de conquérir ensuite le sud de l’Arabie et les régions de la Méditerranée occidentale quand il meurt prématurément.

De nos jours qu’en est-il de la Macédoine ? L’exposition du Louvre étant organisée par l’Office Hellénique de l’Archéologie et du Tourisme, il faut penser que les Grecs se considèrent actuellement comme les héritiers naturels d’Alexandre. Quel statut donner alors à la Macédoine actuelle, plus exactement à l’ancienne république  yougoslave de Macédoine, issue de l’éclatement de la Yougoslavie en  1991, avec son aéroport Alexandre et son port de Philippe ? La Macédoine antique apparaît en fait comme une sorte d’Alsace-Lorraine partagée de nos jours  entre la Grèce, la Bulgarie et l’actuelle Macédoine.

        Mêmes flottements dans la représentation chronologique. La conquête d’Alexandre a duré  moins de  treize ans, entre 346, assassinat de Philippe, et 323 sa propre mort. Pendant toutes ces années, il est roi de Macédoine sans être présent  dans son royaume. Les terres conquises constituent, comme on l’a vu, une « macédoine » orientale, une unité composite, vite désunie dans  la crise de l’époque hellénistique,  liée à la répartition entre ses généraux et compagnons des territoires conquis. L’Egypte revient à Ptolémée qui fonde la dynastie des Lagides ; l’Asie Mineure, avec Pergame, va  aux Attalides et devient province romaine d’Asie en 133 av. J.-C. ; la Mésopotamie va  aux  Séleucides et devient province romaine de Syrie en 69 av. J.-C. La Macédoine et la Grèce constituent alors un même royaume hellénistique, le royaume  des Antigonides, gouverné d’abord  par Cassandre,  jusqu’à la conquête romaine après la défaite du dernier roi, Persée, en 148 avant J.-C. Après 312 apr. J.-C., la Macédoine trouve une nouvelle identité dans l’empire chrétien  byzantin.

          La complexité et la plasticité du personnage d’Alexandre lui-même participent de cette interrogation sur l’identité macédonienne. D’un côté, il se présente à Darius, le roi des Perses,  comme général en chef des Grecs, quand il triomphe de lui en 333. De fait, son royaume s’étend alors, grâce à Philippe, jusqu’ à la Grèce du sud. De plus, éduqué avec ses compagnons pendant trois ans par Aristote, il possède une culture grecque. Il part à la tête d’une armée d’ingénieurs, d’arpenteurs et d’acteurs de théâtre et garde près de lui l’exemplaire de l’Iliade annoté par Aristote. Nouvel Achille, il aurait conduit le siège de Tyr en s’inspirant d’un siège décrit dans l’Iliade.

Mais s’il a rompu avec Aristote, n’est-ce pas parce que le philosophe lui reprochait son manque de mesure, son hybris ?  Olympias, mère d’Alexandre, proclame sa filiation divine. Il se fait confirmer  cette origine divine par l’oracle d’Hammon à Siwah, dans le désert libyen. Lui aussi est attiré par l’Orient au point de prendre pour épouse Roxane, princesse de Bactriane, et d’obliger ses compagnons et généraux à épouser une princesse orientale.

          Cette question des relations entre Grèce,  Macédoine et Orient fait du parcours de l’exposition  une aventure particulièrement stimulante, même si la qualité matérielle de l’éclairage n’est pas là pour simplifier l’entreprise.

Les objets sont  répartis en neuf sections alternant entre sections historiques et sections thématiques. Quelques espaces antiques sont plus ou moins reconstitués : la tombe que Léon Hausey découvrit dès 1855  sur ce qui se révéla être le site d’Aigai, première capitale doniens, et qui fait de Hausey le pionnier des fouilles en Macédoine. Le palais de Philippe à Aigai, reconstitution évoquant celle du film  d’Oliver Stone, Alexandre ; une chambre funéraire ;  une sorte de voie romaine bordée de monuments funéraires et de statues ; le portique de l’Incantada à Thessalonique dont le Louvre possède certains vestiges. Rien toutefois  sur le tombeau de Philippe découvert en 1977.
Que révèlent ces œuvres, ces sites  concernant notre question: La Macédoine antique,  grecque ou barbare ?

          Ce qui frappe d’abord, c’est que la Macédoine antique est restée longtemps méconnue et qu’elle offre une grande richesse d’objets, dont certains n’ont jamais été montrés. En tout, plus de cinq cents objets divers. De la première pièce macédonienne du Louvre, acquise en 1817, un combat de lion et de taureau, jusqu’à l’extraordinaire couronne de feuilles de chêne en or trouvée en 2008, que l’on suppose être la couronne mortuaire du dernier successeur d’Alexandre, Héraklès, fils de Barsine, assassiné par  Cassandre. «  Si j’avais une nouvelle jeunesse, j’irais fouiller en Macédoine», a dit l’un des archéologues invités par France-Culture lors de la série d’émissions consacrées à Alexandre en octobre 2011. Les fouilles ont commencé sous Napoléon III sous la direction de Léon Hausey et Honoré Daumet,  qui tombent  sur la capitale de Philippe, Aigai. Mais c’est en 1918 que le Service archéologique de l’armée d’Orient commence les recherches de façon systématique. Le nombre de fouilles actuellement engagées apparaît particulièrement prometteur en ce qui concerne les découvertes à venir.

         Une autre impression majeure est celle que donne la fraîcheur de certaines pièces exposées. Ce que l’on voit, c’est ce que les anciens Macédoniens avaient sous les yeux : tel vase au vernis noir, dont le col est ceint d’une couronne d’or peinte, semble comme neuf ; une statuette polychrome, cheveux bruns et lèvres rouges,  tunique rose et manteau bleu ; une statue funéraire dont le regard peint  garde un charme intériorisé et mystérieux. La fraîcheur préservée de ces objets permet d’imaginer l’apparence originelle  des autres œuvres grecques depuis longtemps exhumées, dont la peinture a passé. Plaisir esthétique et plaisir de l’imagination se conjuguent.

         On peut voir de très belles pièces d’inspiration  classique, par exemple une Athéna au casque de Méduse paisible ou une pièce de monnaie en argent  comme neuve figurant un cavalier à cheval portant deux lances, vêtu de la chlamyde(le manteau) et coiffé du pétase (le chapeau).

         Il est évident cependant que la civilisation macédonienne avait son originalité par rapport à la Grèce du sud. Collines boisées parcourues en particulier par les chevaux, fleuve aurifère, mines d’or et d’argent, tout cela contribue à produire une civilisation riche, guerrière et raffinée, qui suit son propre rythme de développement. La conquête d’Alexandre accentue ces traits.

Il est étonnant de voir dans les vitrines  des masques d’or  du VI° siècle av. J.-C comparables à ceux de l’époque mycénienne, chargés précisément d’affirmer l’ascendance argienne des Macédoniens. Ces masques sont coiffés d’un casque de bronze qui devait lui-même lancer de beaux reflets jaunes  (et non pas verts comme  sur le masque choisi pour l’affiche de l’exposition) ;  étonnant aussi de voir des fibules d’or immenses ;  les  parements d’ or de la Dame d’Aigai, peut-être ceux de la robe funéraire de la mère d’Alexandre, Olympias ; des couvre-bouche et des couronnes funéraires d’or , couronnes en feuilles de chêne, de myrte, de lierre. Des bijoux d’or chargés, utilisant toutes sortes de techniques (repoussé,  filigrane,  granulation).

Les portes tombales de marbre des tombeaux macédoniens  s’ouvrent sur des chambres voutées en berceau, contribution originale de la Macédoine à l’architecture grecque, peintes en trompe l’œil, ce que l’on retrouve plus tard à Pompéi. Elles laissent imaginer ce qu’étaient les portes de bois d’un palais. Mais surtout elles se sont ouvertes sur une profusion d’offrandes funéraires, qui ont permis de mieux connaître cette civilisation.

Une civilisation militaire, disposant d’une infanterie lourde et d’une cavalerie d’élite (même si l’on n’avait pas encore inventé l’étrier) :  pour l’infanterie, petits boucliers ronds, ornés d’un astre à douze rayons (protégeant l’épaule), cnémides  (protégeant les jambes) et sarisses (lances) de cinq mètres qui faisaient la force de la phalange macédonienne, littéralement  le « rouleau » : un carré offensif de seize lignes de seize soldats tenant à deux mains leur longue sarisse.  Philippe avait transmis à son fils l’art et le goût de la guerre. Alexandre était excellent cavalier, comme le rappelle Plutarque dans l’épisode d’Alexandre enfant domptant Bucéphale. Le cheval est un motif revenant régulièrement au revers des pièces de monnaie.

Une civilisation raffinée et orientalisante. La vaisselle du banquet, de terre, de bronze, parfois d’or ou d’argent  est largement représentée : cratères pour mélanger le vin, passoires pour filtrer, louches pour puiser, l’oenochoé pour verser, calices, skyphoi, canthares pour boire. On peut voir aussi des vases élégants au vernis noir en excellent état de conservation ou bien ces vases au décor dit « West Slope », encore mal défini. De l’albâtre aussi ; des alabastres en albâtre, comme leur nom l’indique, ou en verre filé coloré. Il semble toutefois que les verres transparents (invention macédonienne) étaient réservés aux offrandes funéraires.

Enfin les statuettes hellénistiques de terre cuite (ce qu’on appelle la choroplastie) ont la fragilité des moments qu’elles évoquent : un vieil acteur de théâtre comique en action, une danseuse, un amour endormi, le baiser d’Eros et de Psyché, un enfant accroché à la tunique de sa mère. Un jeu d’osselets, le jeu de stratégie des onze lignes aux pions de pierre bleue, une écritoire cylindrique avec ses godets réservés aux pains d’encre ou aux stylets. Quelques curiosités : Des vases mastoïdes (en forme de seins) ou en forme de phallus ; une lanterne ; un jeune homme au chapeau afghan comme celui du commandant Massoud nous plongent dans ce monde hellénistique disparu.

        Ce qu’on peut regretter, c’est qu’Alexandre ne soit pas assez présent dans l’exposition. Devant la reconstitution du palais d’Aigai, un buste de marbre nous rappelle le portrait que fait de lui Plutarque :  le mouvement de torsion du cou, une chevelure abondante avec le fameux épi (l’anastolê). Les yeux levés au ciel de la statue de marbre ne peuvent que nous laisser imaginer la particularité de son regard : un œil bleu-vert et l’autre sombre. Rien de cette odeur forte et agréable qui émanait d’Alexandre. Dans la neuvième et dernière section, la petite statue, imitée de Lysippe, d’Alexandre à la lance ajoute à ces particularités la posture de conquérant : un glaive tourné vers la terre figure la conquête d’Alexandre ; la lance tournée vers le ciel représente le domaine laissé aux Dieux, à Zeus dont il est le fils selon l’oracle de Siwah. Le trou sur le sommet de la tête rappelle que la statue portait une couronne égyptienne et qu’ainsi  Alexandre faisait le lien entre  Grèce et Orient. « Kalos kagathos » pour les uns (idéal humain des Grecs : beau et bon), dieu pour d’ autres.

        Pour apporter des éléments de réponse à la question de départ, il apparaît que l’opposition grecque  entre Grecs et Barbares perd  sa pertinence après Alexandre. Alexandre  avait des modèles grecs et même des modèles perses, valorisés déjà par Hérodote, en dépit de l’opposition entre les deux civilisations. Dans l’empire qu’il conquiert, les frontières de l’empire de Darius sont maintenues ainsi que la diversité linguistique et culturelle. Mais les échanges sont rendus possibles grâce à la monnaie macédonienne, qui servait principalement à payer l’armée et qui devient la monnaie internationale de l’époque ; grâce à la langue grecque commune, la koinê, dont on ne sait si c’est le dialecte macédonien ou le grec parlé par le peuple. Notons qu’ on a retrouvé aussi jusqu’en Bactriane,  où  Cléarque, disciple d’Aristote, est venu, des inscriptions  grecques attiques ;  grâce à un réseau impérial de cités, dont l’organisation est plus ou moins inspirée par la polis grecque, avec une agora,  des  sanctuaires, un gymnase, et qui sont fondées sur des valeurs communes, la justice et la paix grecques. Alexandre a élargi le monde connu des Grecs, déplaçant la frontière entre eux et Barbares.

Alexandre s’est mis en route poussé par la conception panhellénique de l’opposition aux Perses. S’est-il imaginé aussi que la colonisation militaire apportait la civilisation ? A-t-il rêvé d’être celui qui unifierait  le monde connu, l’Hellade rationnelle et l’Orient des mystères ? Nous savons qu’il voulait ensuite conquérir la partie occidentale de la Méditerranée mais il n’en a pas eu le temps. S’est-il senti  l’étranger (par rapport au centre de la Grèce) qui répand  la civilisation rêvée, qui hellénise l’Orient,  comme Moïse l’Egyptien aurait selon Freud repris à son compte le monothéisme des Hébreux ? Visait-il une politique idéaliste de métissage ? Alexandre n’est pas mort, dans la mesure où son histoire, ses ambitions façonnent encore l’imaginaire contemporain, ce qui apparaît nettement dans le film d’Oliver Stone.

Ce qui est sûr, c’est qu’il a tracé les voies  qu’emprunteront  la colonisation romaine et  les cultes venus d’Orient, puis plus tard la christianisation et l’islam.

Lisez, pour prolonger ou pour préparer la visite de l’exposition, La Vie d’Alexandre par Plutarque : texte bref, très vivant, racontant mille anecdotes.

                                                                                           Maryvonne Lemaire

(Lire aussi dans Libres Feuillets l’article du 7 octobre 2021 intitulé La conquête d’Alexandre jusqu’en Afghanistan).

Dominique Thiébaut Lemaire: AEROGRAMMES (2010) et COURTS POEMES LONG-COURRIERS (2011) : un tour du monde en deux fois 80 poèmes.

Dominique Thiébaut Lemaire a publié chez Le Scribe L’Harmattan Aérogrammes en 2010 et Courts poèmes long-courriers en 2011. Né en 1948, il est devenu haut fonctionnaire après des études littéraires à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm. Il a eu l’occasion de parcourir le monde.

Reliant ces voyages à l’histoire personnelle de l’auteur, le premier de ces deux recueils de sonnets illustrés par Sergio Birga (dont le site internet est accessible à partir de la rubrique Liens de « Libres Feuillets ») rassemble  les aérogrammes inspirés par l’Europe, l’Afrique du Nord, le Proche et Moyen-Orient.

Le second recueil est consacré à de plus longs voyages, vers l’Afrique noire, les Amériques, l’Asie et l’Océanie. Il se prolonge par une méditation sur une destination intitulée « Ailleurs », à la fois plus lointaine et plus intérieure.

La quatrième de couverture de Courts poèmes long-courriers reproduit une appréciation du poète Bernard Noël (grand prix national de la poésie en 1992) à propos d’Aérogrammes: « J’aime beaucoup la forte simplicité de l’image en couverture et de celles qui ponctuent le livre: toutes d’une belle évidence. Et j’apprécie le risque couru par Dominique Thiébaut Lemaire avec ses alexandrins et ses sonnets. Cela me touche par la construction de bruits de langue dont la sonorité fait sens au-delà de l’immédiate signification ».

Après avoir lu Courts poèmes long-courriers, Bernard Noël a écrit à l’auteur ce mot daté du 3 juin 2011: « Merci, cher Dominique Thiébaut Lemaire, de ces nouvelles pages où je retrouve avec plaisir des élans et des sonorités réglés par la forme du sonnet. Il fallait oser ce risque et, dans un même mouvement, l’assumer avec une obstination qui en renforce le choix. Le poème introductif: « Il faut de tout pour faire un monde » est une belle déclaration pleine d’allant et d’ironie: j’en partagerais volontiers les implications. Vous savez que j’apprécie la contrainte de la forme parce qu’elle libère l’invention. J’espère que vous allez poursuivre sur cette lancée et vous souhaite d’en obtenir le meilleur. »

 

Aérogrammes, sonnet I

Nul besoin d’un bouteur pour aplanir le sol
Ni d’engins pour sabrer les feuillages qui cèlent
Des pièges d’eau qui dort coulant au bord des saules
Avec une lenteur désespérante et soûle

Lorsque tout fait obstacle à l’impatience lasse
Il suffit de partir où les avions s’élancent
La mer ne bouge plus tranquille entre ses laisses
A perte de regard les océans sont lisses

La terre simplifiée en surfaces de loess
Pures géométries décapées jusqu’à l’os
Où ne subsistent plus de traces qui font sale

A ce point clarifiée devient autre et bien plus
Dans l’écarquillement sans paupières ni cils
D’un regard de hublot qui voit l’épure seule

 

Aérogrammes, sonnet LXXX

Je parle d’une terre habitation de l’homme
Sans chercher dans le feu dans l’eau mère ou l’air pâle
Comme une éternité qui cacherait de l’âme
Loin de la foule humaine et loin des acropoles

Je parle d’une terre où l’esprit se révèle
Non dans le vent qui mime un discours sur les cimes
Des monts et des forêts mais dans le bruit des villes
Rumeur pleine de voix que l’éphémère sème

Le poète aimerait prêter aux mots la force
Que la nature donne à la flamme à la source
De sorte que le temps jamais ne les disperse

Mais peuvent-ils durer plus longtemps que les torches
De cités si perdues que nul ne les recherche
Au bord de fleuves secs dont les ponts n’ont plus d’arches

 

Rondeau en ouverture de Courts poèmes long-courriers

Il faut de tout pour faire un monde
Il faut d’abord l’idée du tout
Se dire aussi la terre est ronde
Mais on ne peut en voir le bout

Des hauts des bas du plein des trous
Des jours de joie des nuits profondes
Il faut de tout pour faire un monde
Il faut d’abord l’idée du tout

De la violence et des yeux doux
Sous un ciel qui s’ouvre en rotonde
Le bien qui donne un espoir fou
Le mal qui bruit avec faconde
Il faut de tout pour faire un monde

 

Illustration de la dernière partie de Courts poèmes long-courriers: « Ailleurs » (dessin de  Sergio Birga)

Alexis Jenni prix Goncourt 2011(I). Auteur: Martine Delrue

                                              Comment peut-on être para ?  

 L’  art français de la guerre     d’Alexis Jenni    –     Gallimard, 634 pages

 

Si l’on regarde la trame, celle des chapitres pairs, c’est un roman d’aventures ou un roman historique, raconté à la troisième personne. Objectif ? Neutre ?  Le lecteur est entraîné du monde feutré et doucereux de Lyon, en 1942, un « univers de  rats »,  jusqu’ à Saïgon et HanoÏ, puis en Algérie. Le personnage principal, Victorien Salagnon,  a dix-sept ans ; il va quitter le monde des versions latines pour la vraie vie, celle de la « Guerre de Vingt Ans », qui se terminera en 1962.

Le long de cette trame se trouve entrecroisée une chaîne de commentaires.  Sont nommés ainsi les chapitres impairs, et cela à sept reprises, comme dans les sept livres de César. Mais cette fois-ci la nouvelle guerre des Gaulois est racontée à la première personne, depuis notre quasi-présent, par « un enfant de la première république de gauche », un  jeune narrateur qui, en 1991, se lie d’amitié avec l’ex-parachutiste Victorien Salagnon. Celui-ci lui remet bientôt un cahier gris. Le baroudeur sent son incompétence à transmettre ce qu’il a vécu, sait que les mémoires qu’il a tentés sont plats et ennuyeux. Il demande à son jeune ami d’écrire le récit. En contrepartie il lui enseignera l’art de la peinture à l’encre de Chine. Art du fugitif et de l’instantané. La question de la représentation est vite posée. Celui qui se nomme lui-même le narrateur (et qui n’a pas de nom) prend donc le relais de l’écriture. Et ça commence comme ça, à la première personne, dans la banlieue lyonnaise, à Voracieux-les-Bredins, où il vit, quasi clochard, inactif, débranché, regardant « Tempête du Désert » lors du départ des spahis de Valence pour la guerre du Golfe.

L’auteur, Alexis Jenni, né en 1963, n’est pas un historien. C’est un véritable romancier, quoiqu’il enseigne les Sciences et Vie de la Terre. Son évocation de la forêt  de la Haute – Région par exemple, « faite de haillons mal cousus » est vertigineuse. Il donne à voir, bien au-delà du pittoresque : brouillards ombreux autour de Lyon, Indochine (mot qui met en branle l’imagination),  forêt tonkinoise, djebel algérien. Il donne aussi à penser, car «les événements posent une question infinie qui ne répond pas ». De fait, en France, dit A. Jenni, l’armée est un sujet qui fâche : que penser de la perpétuelle  obéissance des militaires, des raisons qui les ont menés là? Qui sont ces hommes ? Et puis le récit, passionnant, est également entrecoupé de réflexions sur l’écriture de la guerre et sur les mots. Comment la dire ? Que signifient «  violence ? ordre ? les nôtres » ? Comment tout cela détermine-t-il notre présent ?  Le lecteur est emporté. Pas de point de vue surplombant : causes proches ou lointaines, idéologies, vision officielle sont absentes. Nous voyons au ras du sol des gestes, des bonds, non dénués d’émotions, des hommes  qui avancent, poussés seulement, dirait-on, par l’action précédente. Et cet enchaînement est saisissant.

Les mots de Pascal Quignard, placés en exergue, nous le rappellent : « Le héros, ni vivant, ni mort, est quelqu’un qui pénètre dans l’autre monde et qui en revient. » De fait, Victorien Salagnon  a, dans le monde réel, une Eurydice vieillissante qu’il a précipitamment rapatriée d’Algérie, et son Homère qu’il relit et récite sans cesse. Guerrier cultivé, c’est un individu extrêmement ambigu. Fascinés, irons-nous jusqu’à le comprendre, lui et ceux dont la torture fut le métier ?

Quantité de pages sont époustouflantes. Et les amateurs de littérature seront sensibles à l’hommage rendu au verbe : De Gaulle est salué ici non comme homme politique mais comme créateur d’histoire : « En 58 le Romancier revint à la tête de l’Etat….il manoeuvrait les mots, il avait le souffle romanesque…Les Français furent son grand roman. »  Ainsi, les sensations, les descriptions et récits emportent, les réflexions sur la peinture et les mots charment. Comme l’a dit Pierre Nora, la frontière entre histoire et roman passe bien par l’écriture.

                                                                          

                                                                                                     Martine Delrue

Théâtre: L’homme inutile, de Iouri Olecha. Auteur: Martine Delrue

                                       Théâtre ou mise en théâtre ?

 

L’homme inutile,  de Iouri Olecha,  mise en scène Bernard Sobel , La Colline. Du 9 septembre au 8 octobre 2011.

Voici un homme entre deux siècles, né à la charnière, au tournant, en 1899, suspendu entre deux mondes, écartelé entre l’Ancien – le bourgeois- et le Nouveau – l’homme à créer. Lorsqu’il écrit, à Moscou, dans les dernières années de la Nouvelle Politique Economique, Iouri Olecha incarne cette opposition fondamentale dans une confrontation mythique : Abel et Caïn s’affrontent dans  l’Homme inutile ou la confrontation des sentiments, pièce qu’il a tirée  lui-même, en 1929,  de son  roman L’Envie, publié deux ans auparavant. Et en effet tout  oppose ces deux personnages.

 Andreï est l’aîné. L’union du socialisme et de la technique va permettre de réaliser la Grande Utopie. Ordonné, méticuleux, froid, sec et maigre, homme de maîtrise, à la mèche raide, Andreï gère le combinat alimentaire qui produira  bientôt des millions de saucissons à 35 kopecks. Nous le voyons, dès l’ouverture, dans son bureau haut perché, au sommet du praticable, à l’image des tours du décor, qui dressent vers le ciel leurs carreaux rouges. Sa prestance en impose. Tandis que ses costumes de plus en plus blancs disent sa transformation en capitaine d’industrie capitaliste, son humanité décroît. Pas de temps à consacrer à la jeune fille qu’il a ravie à son frère. Elle a beau tournoyer autour de lui, léger faune dansant, automate gracieux, elle ne le touche pas. Trop occupé déjà par le pouvoir sur les cités terrestres, il est séparé de tout attachement.

Face à lui, Abel l’homme à l’existence précaire, ici nommé Ivan, le frisé au chapeau melon, aux bonnes joues rebondies, apparemment le galeux, le sanguin, se fait remarquer par l’oreiller jaune qu’il promène partout. Diablotin qui affirme son goût pour le dieu des morts, à savoir les sentiments qui régnaient dans l’ancienne humanité, la vanité, l’envie, la jalousie, l’amour et que l’homme nouveau dédaigne ou ignore. Outrancier et désordonné, il endosse aussi le costume de l’auguste face au clown blanc sérieux et rationnel.

Autour d’eux gravite l’étudiant romantique traditionnel, incapable d’agir et désespéré.

C’est un spectacle qui regorge d’idées d’intéressantes. Pourtant le débat philosophique, l’opposition qui est au fondement même de la pièce, les allusions historiques (un médecin en blouse blanche, des ouvriers à la casquette emblématique) ne suffisent pas. Il manque à cette réflexion un milieu, une fin  et une intrigue plus resserrée. Pourquoi l’écrire sous forme théâtrale ? Malgré la gymnaste au ruban rouge, malgré les figures de clown, malgré des décors très réussis, malgré même la nef des fous qui apparaît au centre de la pièce et la présence remarquable des deux acteurs principaux, le temps paraît  long.  Or Olecha aimait écrire : «  Pas un jour sans une ligne », note-t-il dans son Journal. La farce grotesque des frères ennemis se lirait  plus volontiers dans un fauteuil.

 

                                                                                  Martine Delrue