Rondeaux sur trois adages d’Erasme. Auteur: Dominique Thiébaut Lemaire

Il s’agit de trois adages tirés des auteurs grecs et latins de l’antiquité (voir l’article d’Elisabeth Röchlin et de Maryvonne Lemaire). J’y ai ajouté mon grain de sel.

Adage 2.20
« Ne pisse pas face au soleil »
Auteurs: Hésiode, les Pythagoriciens, Pline…

Ne pissez pas face au soleil
Vers le couchant ni le levant
Devant ce dieu qui vous surveille
Dit Pythagore le savant
De même Erasme le conseille

Et le poète aussi le vieil
Hésiode a dit longtemps avant
C’est offenser l’astre vermeil
De face ou même en le bravant
Debout le dos vers le soleil

Ne l’écoutons que d’une oreille
Car contre un mur comme en rêvant
Se mouiller l’ombre des orteils
C’est pire encore et bien souvent
Mieux vaut pisser face au soleil

Quoi qu’il en soit lorsqu’on essaye
De n’arroser sans paravent
Que la lumière nonpareille
Il faut savoir d’où vient le vent
Sous le regard du dieu soleil

Adage 425
« Je tiens un loup par les oreilles: je ne puis ni le retenir ni le relâcher »
Auteurs: Plutarque,Térence,Suétone…

Dur de tenir un loup par les oreilles
Prise trop courte il faudra le lâcher
Non car alors pourrez-vous l’empêcher
De vous sauter à la gorge aux entrailles

Lever un lièvre est un moindre travail
Si l’on devine où il va se cacher
On le rejoint sans trop se dépêcher
Pour le saisir par ses longues oreilles

D’après Erasme il n’est pire tenaille
Que le dilemme aux babines léchées
Du loup qu’on prend sans pouvoir l’attacher
Tandis que grâce aux mots dont on le paye
On peut tenir l’homme par les oreilles

 

Adage 2203

« goutte obstinée troue le rocher »
Auteurs: Ménandre, Ovide, Galien… Il faudrait ajouter à cette liste d’Erasme les poètes latins Lucrèce et Virgile.

Goutte obstinée troue le rocher
La stillation perce le roc
C’est un adage en latin grec
De poésie non pour prêcher

L’eau peut cracher s’empanacher
Quelquefois casser la baraque
Mais sans furie ni chevauchée
La stillation perce le roc

Cet aphorisme est pour quiconque
Poursuit son rêve sans broncher
Persévérante et saltimbanque
En négligeant de s’épancher
Goutte obstinée troue le rocher

 

Dominique Thiébaut Lemaire

 

 

 

 

« J. Edgar », de Clint Eastwood: police, pouvoir et sexe

John Edgar Hoover (Washington 1895-Washington 1972) a été de 1924 à sa mort, durant 48 ans, le premier directeur du BOI (Bureau Of Investigation) puis du FBI (Federal Bureau of Investigation), le principal service américain de police judiciaire et de renseignement intérieur. Il est celui qui est resté le plus longtemps à la tête d’une agence fédérale américaine, ayant servi sous huit présidents (Coolidge, Herbert Hoover, Roosevelt, Truman, Eisenhower, Kennedy, Johnson, Nixon). Après sa mort, le Congrès a voté une loi limitant à dix ans la durée de fonction des directeurs du FBI. Lire la suite

Linda Lê: A l’enfant que je n’aurai pas. Auteur: Martine Delrue

Linda  Lê: A l’enfant que je n’aurai pas, NiL éditions, 64 pages                                  

La  Desdichada

(NDLR : par ce titre, Martine Delrue fait allusion au sonnet de Nerval : « El Desdichado »)

Je me suis trompée. J’ai cru, sur la foi du titre, que j’allais trouver, dans A  l’enfant que je n’aurai pas, des explications au refus de procréer, de bonnes raisons de ne pas souhaiter mettre un enfant au monde.

Ce texte de  60 pages a la forme d’une lettre qu’on n’a pu envoyer, placée sous l’égide de la Lettre au père que Kafka a gardée dans son tiroir. Selon les règles de la collection, il s’agit de s’affranchir d’une vieille histoire, de s’en libérer. Ecrit d’un seul tenant ou plutôt d’un seul cri, ce texte se compose en vérité de plusieurs parties en fonction des différents destinataires. C’est  d’abord un règlement de comptes, féroce et sans appel, une lettre à la « Big Mother » qui observe tout : on y trouve, rédigée à l’imparfait, l’évocation de l’enfance de la narratrice. Sous la férule d’une mère très peu aimante qualifiée de  « parangon des vertus bourgeoises », cette jeune femme se remémore son éducation à la fois méchante et systématiquement conventionnelle. Ensuite apparaît un deuxième destinataire, l’enfant auquel – car c’est nécessairement un fils – la narratrice s’adresse au conditionnel. Elle lui dit ses raisons de ne pas le concevoir, elle voit son évolution sur différents chemins possibles, mais tous tracés d’avance et comme déjà écrits. Elle n’évoque pas de manière réaliste les difficultés qu’il y a à éduquer un enfant – l’un des trois impossibles, selon Freud, avec gouverner et psychanalyser.

En revanche, elle s’enfonce progressivement dans les délices du bien-écrire, dans l’alignement des clichés, des locutions toutes faites sur le devenir des enfants ou les types de réactions  des parents, dans des expressions figées. Sa langue se solidifie, se vitrifie même. Puis  vient, avec un imparfait flaubertien, le  tourbillon d’une hallucination due à tous ses refus, à ce qu’elle nomme « son délit de non-appartenance ». Elle se dit gouvernée par Thanatos, emportée par des visions effrayantes. Est-ce un fantasme ? Il s’agit peut-être de récits de rêves, de délires. Plus loin elle reconnaît n’avoir rien à transmettre, hormis son impuissance à être dans la norme : « Tout est risible ». Descente aux enfers, séjour à Sainte-Anne : elle repousse tout, la vie, le monde, son compagnon S., un comédien. Et le lecteur ne peut savoir s’il s’agit d’autobiographie, comme la référence à Kafka semble l’induire, s’il doit éprouver de la compassion, s’il s’agit d’autofiction, au cas où des éléments vécus auraient été remaniés, ou enfin s’il s’agit de fiction, ou d’exercice littéraire. Exercice nervalien sans doute : un personnage ou une personne est là, happée par la pulsion de mort, desséchée, « souffrant d’addiction aux archaïsmes » comme elle le dit elle-même. Sous sa plume la vie ne peut être imprévue, surprenante, inattendue. On ne peut plus trouver du nouveau. Non, tout est déjà figé par les mots devenus plus rigides que des rails ; passé et avenir ne sont vus qu’à travers un langage cuit. Non pas « soleil noir de la mélancolie », mais minerai extrêmement tranchant, cette personne (Personne est le titre d’un roman de Linda Lê paru en 2003) s’est minéralisée. Assurément, quelqu’un ici souffre, qui a cru que l’écriture la sauverait.

Il me semble pourtant que la compagnie des enfants ne mérite ni cet excès d’honneur (dans les phases claires et dans la vision systématiquement optimiste du père potentiel, S.), ni cette indignité. Ces caricatures sont peut-être dues au projet éditorial ; on s’en lasse, même si la narratrice, savante, reconnaît  ses modèles et exhale tour à tour les soupirs d’Electre, « la fille vengeresse », et les cris de Médée, la sorcière, « l’infanticide ». Elle se sait éternelle adolescente, dans l’excès et le morbide. En dépit d’une fin plus apaisée, le lecteur reste estourbi.

On enseignait pourtant encore au lycée français de Saïgon, où Linda Lê (née en 1963) a commencé ses études, aussi bien qu’au lycée Henri IV, où elle les a poursuivies au début des années 1980, l’art des nuances. Elle a  voulu les oublier.

 

 

                                                             Martine Delrue

Erasme: Les Adages. Auteurs: Elisabeth Rochlin et Maryvonne Lemaire

Erasme: Les Adages, édition complète latin-grec-français (cinq tomes), Les Belles Lettres, 2011

En préambule, voici quelques remarques d’Elisabeth Rochlin, traductrice de plus de 130 adages, qui attire l’attention sur les points suivants :
–  l’indépendance d’esprit d’Erasme qui a rejeté la doctrine de Luther (contrairement au rôle qu’on voulait lui faire assumer par la suite) parce qu’il refusait la négation du libre-arbitre ;
–  son rôle d’intermédiaire précieux entre le juriste germanique Reuchlin et le pape Médicis Léon X, pape fou d’art et de livres; Johannes Reuchlin (oncle de Melanchton), catholique et érudit (le premier de l’Empire à avoir appris l’hébreu), s’est battu pour déclarer illégale la destruction annoncée de tous les livres juifs voulue par des antisémites forcenés; c’est finalement grâce à Léon X  (qui déclara même qu’il n’y avait point contradiction entre le Talmud et le Christianisme) -et indirectement donc à Erasme- que les livres juifs furent sauvés.
–  et quel régal que cet esprit sautillant qui part d’un adage pour nous conduire vers des cheminements inattendus, pleins de ressources et de pertinence…

                                                      Elisabeth Rochlin

 
Erasme, par Quentin Metsys, 1517

L’année 2011 a marqué le cinq-centième anniversaire de l’Eloge de la folie, œuvre écrite en latin par Erasme, le « Prince des Humanistes », en 1511, et largement connue, au moins par son titre. L’année 2011 a marqué également la publication de la première traduction en français des Adages. Ceux-ci, édités une trentaine de fois du vivant d’Erasme, mis à l’Index en 1557 lors de la Contre-réforme, n’avaient jamais été traduits dans notre langue. Depuis novembre 2011, grâce aux éditions Les Belles Lettres, grâce au maître d’œuvre Jean-Christophe Saladin et son équipe de 58 traducteurs, on peut les lire en français dans la collection Le Miroir des Humanistes.

Ce n’est ni un dictionnaire de citations ni une compilation de proverbes. Adage, proverbe, sentence, parole, le terme varie dans le texte pour désigner ces citations brèves, ces « dires », relevant de l’usage commun, caractérisés par la nouveauté du tour, qu’Erasme a puisés dans la littérature grecque et latine, sans souci de chronologie. Le pédagogue humaniste destinait au début ce florilège à ses élèves, en particulier à William Mountjoy, à la fois pour les rendre familiers d’une belle langue latine, pour favoriser activité de l’esprit et rigueur morale, enfin pour répandre la connaissance de la littérature grecque. Le succès de l’œuvre a été tel qu’il y eut de multiples éditions  jusqu’en 1536, date de la mort d’Erasme.

Les 4151 adages sont regroupés selon le sens en quatre chapitres tournant autour de l’amitié :  « Entre amis, tout est commun » ; de la méthode : « Hâte-toi lentement » ; des œuvres : « Les travaux d’Hercule » ; de la haine de la guerre :  « La guerre parait douce à ceux qui n’en ont pas l’expérience ». Ce sont là les grandes lignes de son portrait qu’Erasme trace dans la table des matières. De la même façon, l’adage « Les silènes d’Alcibiade » décrit de façon indirecte et inversée l’auteur, quand il s’en prend à ceux qui prisent la richesse, la célébrité du nom, les qualités physiques et dédaignent la préoccupation de l’âme. Erasme, lui, était pauvre ; il se donna lui-même son nom de «Desiderius Erasmus Roterodamus – l’aimé, le désiré- » ; il était malingre ; mais il consacra sa vie à l’épanouissement de l’âme et de l’esprit.

L’intérêt historique des Adages n’est pas leur moindre charme : ils nous immergent dans le monde disparu de l’antiquité, sur un mode mineur. L’histoire est présente. « Un vaisseau de Salamine » (pour parler de quelqu’un de rapide, ou, par dérision, de lent), « A Conon de s’occuper de la guerre » (occupez-vous de vos affaires), « Les silènes d’Alcibiade » (voir ci-dessous),  renvoient à des réalités antiques même si leur sagesse, fréquemment ironique, reste actuelle.

Le plus souvent, les adages sont  « les étincelles » « d’une vieille sagesse, qui fut bien plus clairvoyante dans sa quête de la vérité que les philosophes qui ont suivi » (Avant-Propos). On peut compter dans ce lot les exemples suivants, dont l’écho est universel : « Agressif comme un coq dans sa basse-cour », « Bien mal acquis vaut perte », «Tondre un chauve », «  Mener par le bout du nez », « Porter perruque » (être hypocrite), « Plus astucieux qu’un coucou » etc.

Certains adages sont des joyaux de vérité psychologique. Tel est le fameux exemple de grammaire grecque (illustrant un emploi du génitif pour désigner une partie du corps) : « Tenir un loup par les oreilles ». Comment mieux décrire la situation impossible où se trouve celui qui ne peut ni garder ni rejeter ce qu’il a entre les mains ?

« Une aveugle richesse » se dit d’un homme éloquent, d’une belle femme qui n’ont pas conscience de leur don. Ce n’est pas le moindre aspect du bonheur de reconnaître ses propres richesses, commente Erasme.

Certains adages ont gagné avec le temps une force inédite, comme le « jeter les sexagénaires du haut du pont ». De nos jours, ce sont les quinquagénaires qu’on licencie.

Les adages se font écho entre eux, par l’ironie, par le paradoxe. Ainsi « les Silènes d’Alcibiade », de façon apparemment contradictoire avec l’adage de l’aveugle richesse, évoque la richesse et la beauté cachées à l’intérieur des statuettes de silènes vils et ridicules. Il est alors question de Socrate évidemment mais aussi du Christ, des vrais chrétiens auxquels Erasme oppose les « silènes inversés » que sont les conquérants pleins de superbe, César ou Alexandre, mais surtout les princes et les papes contemporains. La digression se poursuit longuement sur des dizaines de pages comme un nouvel Eloge de la folie, donnant lieu à des évocations remarquablement traduites par Jacques Chomarat, comme ce portrait de Socrate : « Il avait le visage d’un rustaud, des yeux bovins, un nez camard aux narines morveuses. On aurait dit quelque clown balourd et stupide. Aucun souci de son apparence, un langage simple et terre à terre, celui du peuple et d’un homme qui ne cessait de parler de cochers, de gagne-petit, de foulons, d’artisans (…) » ou cet éloge du Christ : «  Quelle richesse dans l’extrême pauvreté et, dans une telle faiblesse, quelle force inestimable ! Dans l’ignominie la plus profonde, quelle gloire et quelle paix souveraine au milieu de telles souffrances ! Et pour finir, dans une mort aussi cruelle, une source éternelle d’immortalité. Pourquoi ceux qui se réclament à toute occasion du nom du Christ sont-ils si éloignés de cette image ? » Pour l’Humaniste qu’est Erasme, les Lettres humaines de la littérature gréco-latine vont de pair avec les Lettres divines des deux Testaments.

C’est Elisabeth Rochlin, membre de l’équipe de traducteurs, qui m’a fait connaître ce projet ambitieux de traduction des Adages. Elle s’est vu confier la traduction d’environ cent trente éléments (17-35; 311-324; 2201-2300) dans l’ensemble des 4151 adages que compte l’œuvre. Ce sont ceux que j’ai lus de plus près, pour le moment, avec ceux de la précieuse présentation faite par Jean-Christophe Saladin pour la publicité de l’ouvrage, présentation disponible à la Librairie des Belles Lettres, boulevard Raspail. La traduction est très réussie par la variété des tonalités et registres employés. Cela va du poétique « Goutte obstinée troue le rocher » au plutôt familier «  Tu tartines le mort d’onguent » (se dit de soins qui arrivent trop tard ou d’une dépense superflue), avec une licence de traduction dans le texte amusant de « Home, sweet home ». Par cette belle traduction, le texte grec des citations ainsi que la traduction latine qu’en donne Erasme retrouvent, en français, naturel et vérité.

Ce travail implique la connaissance du latin, langue dans laquelle  Erasme l’Humaniste parla, dialogua, écrivit, correspondit jusqu’à son agonie – en cet ultime moment, d’après la biographie de Stephan Zweig, il prononça ses derniers mots en hollandais, la langue de son enfance. Mais comme la quasi-totalité des adages provient de la lecture faite par Erasme d’œuvres grecques, le travail de traduction implique aussi la connaissance du grec, même si Erasme en donne toujours lui-même une traduction en latin. Cependant le lecteur ne connaissant ni le latin ni le grec est charmé, du fait même de la qualité de la traduction  française. Qui connaît grec et latin voit son plaisir redoublé.

Ce qui est particulièrement émouvant, c’est de penser qu’Erasme écrit ce florilège au moment même où quelques humanistes à Venise s’attellent à la publication des œuvres de la littérature grecque. Platon et Plutarque, que cite abondamment Erasme, ne sont pas encore publiés. C’est du reste pour avoir « pondu l’œuf que Luther a couvé », en préconisant le retour aux sources grecques, en particulier pour les Evangiles, que les Adages furent mis à l’Index en 1557. C’est la folie qui parle, dirait Erasme.

Comment ne pas évoquer la vogue actuelle de l’étude des proverbes et des locutions figées ? Cette vogue nous rappelle que ces locutions sont souvent présentes dans le langage populaire et aussi, comme le montre Freud, dans le texte de nos rêves. Elles font partie de notre culture la plus intime et la plus archaïque. Les différentes figures de style, métaphores, énigmes, jeux de mots ou allusions, paradoxes, les différents comiques renvoient au travail d’écriture qu’une langue peut produire et par lequel elle élabore sa propre richesse.

Ouvrez ces Adages à n’importe quelle page et goûtez-y. Des condiments et non des aliments, disait Erasme en citant Aristote. Pour la conversation entre Humanistes, sans doute, mais pour nous lecteurs, ce sont des  aliments roboratifs.

N’oubliez pas de lire la biographie d’Erasme par Stephan Zweig !

                                           Maryvonne Lemaire

 

Alexis Jenni prix Goncourt 2011 (II). Auteur: Pierre-Paul Fourcade

Journal de lecture du prix Goncourt 2011

Sur son site internet « chaslerie.fr » (voir les « Liens » de Libres Feuillets), Pierre-Paul Fourcade a fait part de sa lecture de L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni, au cours du mois de décembre 2011. Libres Feuillets lui a demandé l’autorisation de reproduire ses impressions au jour le jour, en contrepoint de l’article de Martine Delrue sur le même sujet.

Le 07/12/2011

…Je suis allé faire un tour à la meilleure librairie de Caen, « Au brouillon de culture », où j’ai acheté le dernier Goncourt…

Le 09/12/2011       

Sur « Libres Feuillets » (où un lien renvoie à notre site favori), je lis le texte de belle qualité qu’a rédigé Martine Delrue à propos du Goncourt 2011. Je retrouve bien là mes premières impressions sur ce livre qui mérite, sans aucun doute, qu’on lui consacre un peu de son temps pour le déguster comme il convient.

 Le 09/12/2011       

J’essaye de lire le Jenni du Goncourt. Ma première impression : trop long, trop de mots. Ma seconde impression : long mais passionnant et fort bien fait…

Le 13/12/2011   

Tout ne me paraît pas merveilleusement rédigé dans L’art français de la guerre, le dernier Goncourt. Par exemple, page 186 (où j’en suis rendu), à propos des contrôles d’identité : « Le contrôle d’identité suit une logique circulaire : on vérifie l’identité de ceux dont on vérifie l’identité, et la vérification confirme que ceux-là dont on vérifie l’identité font bien partie de ceux dont on la vérifie » (sic).

 Le 14/12/2011      

Comme l’a noté Martine Delrue dans sa critique de L’art français de la guerre (citée ici le 9 décembre dernier), le roman d’Alexis Jenni se caractérise par un plan où alternent des chapitres dénommés « Commentaires » et des chapitres qualifiés de « Roman ». Ce choix me paraît astucieux car il permet à l’auteur de développer son ouvrage sur deux niveaux, ce qui introduit de la profondeur dans l’écriture. Dans ce stratagème, je verrais volontiers de l’art.
Toutefois, quand je me hasarde à la surface du texte, j’aperçois des grumeaux bien compacts, notamment dans les chapitres de « Commentaires ».

Ainsi, page 194 (la parenthèse est de moi, c’est mon commentaire sur les commentaires, par conséquent) : « Oh, ça recommence ! La pourriture coloniale revient dans les mêmes mots. ‘La paix pour dix ans’, il l’a dit devant moi. Ici, comme là-bas. Et ce ‘ils’ ! Tous les Français l’emploient de connivence. Une complicité discrète unit les Français qui comprennent sans qu’on le précise ce que ce ‘ils’ désigne. On ne le précise pas. (Là, on s’accroche) Le comprendre fait entrer dans le groupe de ceux qui le comprennent. Comprendre ‘ils’ fait être complice. Certains affectent de ne pas le prononcer, et même de ne pas le comprendre. Mais en vain ; on ne peut s’empêcher de comprendre ce que dit la langue. La langue nous entoure et nous la comprenons tous. La langue nous comprend ; et c’est elle qui dit ce que nous sommes. »

Je vois dans ce paragraphe ô combien poussif deux explications des raisons pour lesquelles Alexis Jenni vient d’obtenir le prix Goncourt. D’abord, une furia anti-colonialiste dont j’imagine que ces Messieurs-Dames du jury ont dû se délecter, la table de Drouant étant, de notoriété publique, un appui très confortable pour se hisser sur l’Olympe des grands sentiments et des nobles causes ! Deuxièmement, une nième incantation en faveur de la langue française et de la littérature du même tonneau, c’est-à-dire le chemin le plus direct pour décrocher un prix littéraire. Un peu mécanique, tout ça !

Autre exemple, page 197 : « Je parle encore de la France en parlant dans la rue. Cette activité serait risible si la France n’était justement une façon de parler. La France est l’usage du français. La langue est la nature où nous grandissons ; elle est le sang que l’on transmet et qui nous nourrit. Nous baignons dans la langue et quelqu’un a chié dedans. Nous n’osons plus ouvrir la bouche de peur d’avaler un de ces étrons du verbe » etc.
(N.D.L.R.: ne serait-ce pas une définition du politiquement correct?)

Le 16/12/2011  

Remarques de Dominique Thiébaut Lemaire reproduites sur le site « chaslerie.fr »:

…Il y a un aspect que Martine Delrue évoque brièvement à propos de Victorien Salagnon (N.D.L.R. : personnage du roman): « c’est un individu extrêmement ambigu ». Je m’interroge sur le succès actuel de l’ambiguïté, apparemment appréciée des jurys littéraires, ambiguïté qui est manifeste également chez Emmanuel Carrère où elle est toutefois assumée et expliquée ; et qui m’avait choqué à propos des Bienveillantes (roman lui aussi très copieux découpé en sept), mémoires imaginaires d’un SS, prix Goncourt 2006 et grand prix de l’Académie française 2006, grand succès en France, flop aux Etats-Unis.

Le 22/12/2011

(N.D.L.R. : les appréciations suivantes de Pierre-Paul Fourcade, qui a vécu à Dakar de 1959 à 1962, ont pour point de départ un décret en dix-neuf articles, reproduit sur son site, du Président de la République du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, sur l’emploi des majuscules dans les textes administratifs, décret fait à Dakar le 10 octobre 1975)

Avec cela, qui oserait prétendre que tout était mauvais dans les colonies françaises ?

C’est pourtant ce qu’affirme Alexis Jenni dans L’art français de la guerre dont je viens de terminer la lecture (ouf !). Il explique même que les idéaux de la Révolution étant intrinsèquement incompatibles avec la ségrégation induite par la colonisation, le ver était dans le fruit dès le départ. Je trouve que cet argument est loin d’être stupide, même s’il est sans doute bien réducteur.

Ceci dit, je n’ai pas aimé la tonalité générale de l’ouvrage car finalement, seul, côté français, le dénommé Paul Teitgen trouve grâce aux yeux du romancier couronné.

Au-delà de cette thèse qui me paraît simpliste…, je suis, pour m’en tenir ici aux aspects purement littéraires, gêné que l’ouvrage, bien qu’édité par Gallimard sous l’illustre jaquette de la N.R.F., comporte plusieurs fautes d’orthographe et tant de passages selon moi médiocrement rédigés (nouvel exemple, page 233: « Tous ces gens qui passaient autour de moi se ressemblaient entre eux et ne me ressemblaient pas. Là où je vis, je perçois l’inverse : ceux que je croise me ressemblent et ils ne se ressemblent pas entre eux. » Si quelqu’un comprend ce genre de transitivité que je trouve bancal, de grâce, qu’il me l’explique !).

Pour rester néanmoins sur un bon souvenir, je recommanderais deux passages qui me semblent particulièrement réussis :
– une scène de rupture rédigée dans un style « gore » fort cocasse, pages 113 à 131 ;
– une description de la neige qui tombe, pages 317 à 320.

 Allez, un troisième bon passage (page 327), à propos des déjeuners du dimanche en famille…
(N.D.L.R. : Qui est le « on » de ces bombances dans des phrases où les sujets s’embrouillent un peu: « On prend place devant l’assiette que l’on nous a désignée », « l’on serait mortifié si l’on ne nous invitait pas » ? Ce passage a évoqué à Pierre-Paul Fourcade les repas de fin d’année, thème d’actualité à la date où il a écrit son commentaire):

« C’est dimanche, les souliers font mal, on prend place devant l’assiette que l’on nous a désignée. Tout le monde s’assoit devant une assiette, tout le monde a la sienne ; tout le monde s’assoit avec un soupir d’aise mais ce soupir ce peut être aussi un peu de lassitude, de résignation, on ne sait jamais avec les soupirs. Personne ne manque, mais peut-être voudrait-on être ailleurs ; personne ne veut venir mais l’on serait mortifié si l’on ne nous invitait pas. Personne ne souhaite être là, mais l’on redoute d’être exclu ; être là est un ennui mais ne pas y être serait une souffrance. Alors on soupire et l’on mange. Le repas est bon, mais trop long, et trop lourd. On mange beaucoup, beaucoup plus que l’on ne voudrait mais l’on ressent du plaisir, et peu à peu la ceinture serre. La nourriture n’est pas qu’un plaisir elle est aussi matière, elle est un poids. Les souliers font mal. La ceinture s’enfonce dans le ventre, elle gêne le souffle. Déjà, à table, on se sent mal et on cherche de l’air. On est assis avec ces gens-là pour toujours et on se demande pourquoi. Alors on mange. On se le demande. Au moment de répondre, on avale. On ne répond jamais. On mange. »

 

Pierre-Paul Fourcade