Sonnet sur la politique. Par Dominique Thiébaut Lemaire

 

En politique on doit flatter l’oreille
De l’électeur sans trop le réveiller
Faire passer des idées qui se brouillent
Les vérités plutôt les bredouiller

Pour notre liesse annoncer des merveilles
Que par la suite il faudra bien payer
Quand c’est gagné partager les dépouilles
Trancher sans cesse ou ne pas se mouiller

Dissimuler mais ne pas tressaillir
Faire et défaire avant qu’on ne s’en aille
Dits et dédits c’est toujours travailler

C’est un spectacle où nous allons cueillir
Le bien promis sincère ou trompe-l’oeil
Et les espoirs qui seront effeuillés

 

Dominique Thiébaut Lemaire

Cérémonie, roman de Bertrand Schefer. Auteur: Martine Delrue

Bertrand Schefer,  Cérémonie   –  P.O.L.  , 2012

  

C’est une douceur déchirante qui vous envahit, une histoire triste baignée de mélancolie, dont les vagues avancent insensiblement par glissements progressifs.

Entièrement écrit à la première personne du singulier, sans aucun nom de personnage, ce court texte de 120 pages célèbre, sous le titre de Cérémonie, les moments intenses qui entourent la disparition des êtres chers. Une seule cérémonie, au singulier, constituée des actes que le jeune narrateur n’accomplit qu’une seule fois. Un rituel qui consiste à faire vibrer selon l’expression de l’auteur « les filaments de souvenirs », qui tournoient pour le cœur affligé. C’est terriblement triste, mais cette cérémonie vous enchante.

Dans une écriture très retenue, où les mots importants mais horribles, les gros mots, ne sont jamais prononcés, d’une voix douce et égale, qui ne fait pas de bruit, pas de cris, l’auteur, Bertrand Schefer  évoque  au sens propre, fait apparaître, ceux qui ne sont plus là. Cet homme de 40 ans, philosophe de  formation, s’est d’abord intéressé à Marsile Ficin et à Pic de la Mirandole ainsi qu’au Théâtre de la mémoire de Guilio Camillo; il s’est ensuite tourné vers  le cinéma. Tout cela est sous-jacent. Aujourd’hui l’écriture lui permet – et c’est la force de ce texte – d’atténuer la douleur; elle n’anesthésie pourtant pas les sensations,  bien au contraire, elle les  exalte, et surtout celle de la beauté des perceptions visuelles et du chant.

Nous voyons ainsi se dérouler cinq parties, cinq actes d’une tragédie, ou d’un chant élégiaque, d’un tombeau. Le lecteur est entraîné dans différents moments : juste avant,  le lendemain,  trois jours après, quelque part dans le temps d’après auquel se superpose l’avant, et enfin immédiatement après. Mais à l’intérieur même de ces parties ni numérotées ni  titrées, on assiste  dans un fondu enchaîné très maîtrisé, à des glissements: d’une phrase à l’autre on  quitte un lieu et il faut quelques secondes au lecteur pour comprendre qu’il est ailleurs, que des images  se sont succédé  dans la tête du narrateur. Ce glissement calme suscite des émotions : sensation de vertige due à un détachement flotté ou flottant, impression que tout se défait,  mélancolie du renoncement.

La seconde partie est formée d’un unique paragraphe long de 55 pages, qui vous happe et vous berce  en même temps. Dans une maison près de Paris, ou plutôt dans un «  carré de verdure pelé », quelques personnages réunis dans un jardin, pour une « mise en scène » (et une confrontation muette entre le jeune homme et son frère) permettent  de faire apparaître les autres morts de la famille, «  toute la procession des morts vivants », un cortège qui tombe dans l’escarcelle de la mémoire, la réunion de famille, un oncle qui boit trop. Ce jardin-échiquier, où les pions disparaissent au fil des ans, s’oppose  à un jardin d’une autre taille, le Luxembourg, que le narrateur traverse après avoir acheté son costume de cérémonie avec un ami de jeunesse. Il sait que chacun d’eux est le témoin de ces années passées ensemble et que « c’est cela aussi qu’on enterre et qu’on voit s’évanouir sur nos visages. » Le Luxembourg est maintenant  le jardin qu’il a toutes les raisons de haïr parce qu’immuable, figé dans l’éternité de ses statues.

La réflexion sur le temps est ainsi poursuivie avec beaucoup de délicatesse et de profondeur. Au Jardin des Plantes, dans les allées, il songe au passage, au gravier venu de la montagne transformée en grands blocs de pierre, puis en cailloux. Cette rêverie onirique sur le démantèlement du quotidien en moisissure et en décomposition précède  l’entrée dans la ménagerie du zoo. Il voit alors les loups et les serpents comme immortels dans leurs espèces, « un foisonnement de vie » au total apaisant, même si le spectacle d’ « un jeune gorille regardant sa vieille mère mourir dans un coin » lui arrache le cœur.

D’autres pages évoquent les objets, les bibelots  fatigués  de la maison d’enfance. A travers le monologue intérieur d’un des hommes de la famille, le passé resurgit: «  des enfants s’arrêtaient dans de longs corridors », plus loin  on voit les personnages devant les photos aux rebords dentelés face à une petite silhouette : « c’est elle, non ? »  .   

La première et la dernière partie du « roman », d’une extrême densité, sont magnifiques et poignantes. Une écriture dans le recul, faite pour être dite à haute voix,  dans une semi-absence à la Duras, peut-être, mais pas seulement, une écriture empreinte de cinéma, de Rome et de la Via Veneto,  qui se souvient d’ « Une femme disparaît », et aussi de « Dans le labyrinthe Comment c’est Là-bas La Douleur » et de « l’espace efface le bruit ».

C’est la beauté qui panse les plaies.

 

                                                  Martine Delrue

Chômage et inactivité des jeunes et des seniors en Europe. Par Dominique Thiébaut Lemaire

 

Les chiffres du chômage sont parmi les plus trompeurs, et c’est particulièrement vrai de ceux qui concernent le chômage des jeunes et des seniors, catégories à propos desquelles on omet trop souvent de prendre en compte l’importance de l’« inactivité », d’où des raisonnements faussés pourtant répétés à longueur de temps. «Inactifs» est le terme consacré, malgré sa connotation négative injustifiée : il prend son sens par opposition au terme « actifs », qui désigne à la fois les personnes ayant un emploi et les chômeurs.

 Pour suivre les développements du présent article, il convient de garder à l’esprit les définitions de quatre indicateurs, qui sont, pour une population donnée – par exemple celle d’une classe d’âge:
–         Le taux d’activité : rapport entre le nombre d’actifs (actifs occupés plus les chômeurs) et la population totale; c’est la somme du taux d’emploi et de la part de chômage ;
–         Le taux d’emploi : rapport entre le nombre d’actifs occupés et la population totale ;
–         La part de chômage (ou part des chômeurs) : rapport entre le nombre de chômeurs et la population totale, égal à la multiplication du taux d’activité par le taux de chômage;
–         Le taux de chômage : rapport entre le nombre de chômeurs et le nombre d’actifs.

Quelques observations de l’INSEE sur la définition du chômage sont reproduites en annexe.

 Les taux de chômage des jeunes: des chiffres trompeurs, à corriger en fonction des taux d’activité

 Deux chiffres permettent de donner d’emblée le sens des développements qui suivent: le taux de 21,7 % qui est censé être celui des sans-emploi chez les 15-24 ans en France au début de 2012 (et qui était de 23,5 % au début de 2011) est en réalité de l’ordre de 9 % (pourcentage correspondant à la part de chômage, définie ci-dessus).

Un taux de chômage de 21,7 % chez les jeunes de 15 à 24 ans ne signifie pas que 21,7 % d’entre eux sont au chômage, mais seulement que 21,7 % des « actifs » de cette tranche d’âge (ceux qui ont quitté le système d’enseignement) sont chômeurs. 

Dans son dictionnaire en ligne, l’INSEE attire l’attention sur le fait que la part de chômage ou part des chômeurs permet de « nuancer le très fort taux de chômage parmi les jeunes de moins de 25 ans. Comme beaucoup de jeunes sont scolarisés et que relativement peu ont un emploi, leur taux de chômage est très élevé alors que la proportion de chômeurs dans la classe d’âge est beaucoup plus faible ».
C’est une observation de méthode – et même de déontologie – que font aussi depuis longtemps certains économistes, par exemple Eric Heyer et Mathieu Plane de l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques).
L’erreur en question n’en est pas moins obstinément répétée: voir les remarques des 14 et 19 avril 2012 intitulées: « Dis, Les Echos, c’est quoi un taux de chômage? », sur le site internet: blogs.univ-poitiers.fr d’Olivier Bouba-Olga, maître de conférences à la faculté de sciences économiques de Poitiers au sujet d’un article du 13 avril 2012 publié par ce journal économique.

 Taux de chômage

 On vient de voir que le taux de chômage est le pourcentage de chômeurs dans la population active (actifs occupés plus les chômeurs). Les taux de chômage des moins de 25 ans ont été les suivants en février 2012 (source : Eurostat, communiqué de presse 52/2012 du 2 avril 2012); le second pourcentage indiqué ci-dessous étant le taux de chômage pour l’ensemble de la population active :
–         Zone euro, 17 pays: 21,6 % (10,8 %) ;
–         Union européenne, 27 pays: 22,4 % (10,4 %) ;
–         France : 21,7 % (10,0 %).
En ce qui concerne les taux de chômage des 25-29-ans, les chiffres sont les suivants, d’après « Emploi et chômage des 15-29 ans en 2010 » de DARES Analyses (voir la référence 1 à la fin du présent article) :
–         Union européenne, 15 pays: 12,6 % ;
–         Union européenne, 27 pays: 12,5 % ;
–         France : 12,1 %.
Bien que la France se situe dans la moyenne de l’Union européenne, son taux de chômage des jeunes ne fait pas très bonne figure par rapport à ceux de l’Europe du nord, pour des raisons exposées dans la suite du présent article. Les taux de chômage des jeunes dans quelques pays de l’Union sont donnés en note 1.

Mais le taux de chômage des jeunes doit être corrigé notamment en fonction du nombre des actifs dans cette population. En France, comme on va le voir plus en détail, les actifs par rapport auxquels est calculé le taux de chômage sont relativement peu nombreux: leur pourcentage par rapport au total des 15-24 ans était de 40,6 % au quatrième trimestre 2011.

Taux d’activité

 Le taux d’activité est le rapport entre le nombre d’actifs (actifs occupés plus les chômeurs) et l’ensemble de la population considérée. La population active se définit comme l’ensemble des personnes en âge de travailler qui sont disponibles sur le marché du travail, qu’elles aient un emploi ou qu’elles soient au chômage, à l’exclusion de celles qui ne cherchent pas d’emploi, comme les personnes au foyer, les rentiers…

 S’agissant de l’ensemble des jeunes de 15 à 29 ans en France en 2010 (voir les références 1 et 2), 55,7 % sont actifs, un chiffre qui a peu varié de 1995 à 2010: 46,1 % d’entre eux sont en emploi et 9,6 % sont au chômage (46,1 + 9,6 = 55,7%) ; 37,3 % poursuivent des études sans travailler, les autres (7 %) sont inactifs tout en ayant terminé leurs études initiales.
De 1995 à 2010, le taux d’activité des 15-29 ans en France a peu varié, après avoir beaucoup diminué. L’allongement rapide de la durée de la scolarité entre 1985 et 1995 s’y est accompagné d’une forte chute du taux d’activité des jeunes, d’autant que l’exercice d’un emploi pendant les études y est moins fréquent que dans d’autres pays. Plus des trois-quarts des bacheliers français (représentant eux-mêmes 65 % d’une classe d’âge) poursuivent leurs études. Plus de 40 % d’une génération obtient désormais un diplôme de l’enseignement supérieur.
Les jeunes de moins de 25 ans présents sur le marché français du travail sont souvent des personnes moins diplômées qui ont des difficultés à s’insérer professionnellement.

Les taux d’activité varient fortement selon les pays. Tels qu’ils sont mesurés par les statistiques, ils dépendent de plusieurs facteurs, en particulier la durée des études, la possibilité d’exercer concomitamment un emploi, l’importance de l’économie parallèle ou non monétaire …
En 2010 (source : DARES, référence 1), alors que le taux moyen d’activité des 15-24 ans dans l’Union européenne à 27 a été de 43,1 %, le taux français s’est élevé à 39,7 % (Voir en note 2 les taux d’activité pour d’autres pays).
En ce qui concerne les taux d’activité des 25-29 ans pour la même année (source : DARES, référence 1), le taux moyen dans l’Union européenne à 27 a été de 82,5 %, et le taux français s’est élevé à 87,6 %. Seuls deux pays ont, dans cette tranche d’âge, un taux d’activité supérieur au taux français : 88,8 % au Pays-Bas, 87,7 % en Belgique (voir en note 3 les taux d’activité pour d’autres pays).
Le contraste est donc frappant entre les 15-24 ans et les 25-29 ans en France: alors que les premiers ont un taux d’activité inférieur à la moyenne européenne, la situation est inverse pour les seconds.

La part de chômage chez les jeunes : un indicateur plus pertinent que le taux de chômage

Le taux d’emploi et la part de chômage sont plus significatifs que le taux de chômage.
Le taux d’emploi d’une classe d’individus est calculé en rapportant le nombre d’individus de la classe ayant un emploi (actifs occupés c’est-à-dire non chômeurs) au nombre total d’individus de cette classe. Il mesure mieux que le taux de chômage la situation du marché du travail d’un pays. En effet, le taux de chômage, même défini selon la norme internationale du BIT, peut être modifié par différentes manipulations (chômeurs catégorisés à tort comme handicapés, incitation au renoncement pour les demandeurs d’emploi en fin de droits…) et peut dépendre des particularismes nationaux ou locaux (faible participation des femmes…). La part des chômeurs découragés, qui ne sont plus décomptés comme chômeurs, très variable selon les pays, fausse également les chiffres.
Cela dit, pour mesurer le chômage des jeunes, le meilleur indicateur est la part des chômeurs (encore appelée « part de chômage »), proportion de chômeurs dans l’ensemble de la population considérée. Cet indicateur est plus faible que le taux de chômage qui mesure la proportion de chômeurs dans la seule population active (actifs occupés plus les chômeurs).
Rappelons ici les formules: part de chômage = taux d’activité x taux de chômage; et: part de chômage = taux d’activité moins taux d’emploi.

 Les 15-24 ans

Dans son analyse de mai 2011 intitulée « Emploi et chômage des 15-29 ans en 2010 » page 10 (référence 1 à la fin du présent article), la direction de la recherche, des études et des statistiques (DARES) du ministère du travail et de l’emploi note que, si l’on rapporte le nombre de jeunes à la recherche d’un emploi à l’ensemble de leur classe d’âge (y compris les « inactifs » en cours d’études), la part des jeunes de 15 à 24 ans au chômage en 2010 a été de 9,0 % dans l’Union européenne à 27 ; et de 8,9 % en France.
–         Font mieux que la France : l’Allemagne à 5,1% ; l’Autriche à 5,2 % ; les Pays-Bas à 6,0 % ;la Belgique à 7,3 % ; l’Italie à 7,9 %; le Portugal à 8,2 % ;
–         Font moins bien que la France : le Danemark (9,3 %); la Grèce (10,0 %); la Finlande (10,6 %); Le Royaume-Uni (11,6 %); l’Irlande (11,6 %); la Suède (11,6 %); l’Espagne (17,8%).
Dans un article intitulé : « En Europe, le chômage des jeunes explose » paru dans le journal Le Monde daté du 14 avril 2012, Claire Gatinois écrit à juste titre:
« Les chiffres sont à manier avec précaution et les comparaisons sont délicates, prévient Mathieu Plane de l’OFCE. Le taux de chômage des 15-24 ans peut être gonflé par la faible proportion de cette classe d’âge sur le marché du travail…
« C’est le cas en France où l’on a tendance à rester sur les bancs de l’université. En 2010, par exemple, le chômage des jeunes pouvait paraître plus élevé chez nous (22,4 %) qu’au Royaume-Uni (19,6 %). En calculant le nombre de jeunes chômeurs par rapport à l’ensemble des 15-24 ans, l’image est différente : le taux s’élève à 8,6 %, contre 11,6 % outre-Manche. »
Les chiffres de la DARES mentionnés plus haut montrent que la France se trouve aussi dans une position plus favorable que les pays nordiques.

Les 25-29 ans

D’après la même source (référence 1), la part des chômeurs calculée de la même manière dans la tranche d’âge des 25-29 ans en 2010 a été de 10,3 % dans l’Union européenne à 27 et de 10,6 % en France (pour un détail par pays, voir la note 4).
Cependant, si l’on considère les taux d’emploi des 25-29 ans (voir plus haut leurs taux d’activité), il apparaît que le taux d’emploi français (77 %) est supérieur de plus de 5 points à la moyenne de l’Union européenne à 27 pays (72,2%), et n’est inférieur qu’aux taux d’emploi de l’Autriche (80,5 %), de la Belgique (77,5%), des Pays-Bas (84,9 %), et du Royaume-Uni (77,4 %).

Chômage et inactivité chez les « seniors »

Beaucoup d’employeurs, notamment en France, ont réalisé des « ajustements » par la mise à l’écart des travailleurs vieillissants, orientation majeure des politiques d’emploi dans les années 90 (préretraites).

Les 50-64 ans

D’après l’INSEE (site internet : thème : emploi-population active), les données de 2010 sont les suivantes en ce qui concerne les 50-64 ans en France:
–     Nombre de chômeurs : 444 000 ; taux de chômage : 6,4 % ;
–     Population en emploi : 6 494 000 ; taux d’emploi : 53,9 %;
–     Population en activité (actifs occupés et chômeurs): 6 937 000 ; taux d’activité : 57,5% ;
–     Taux d’emploi (53,9 %) + part de chômage (3,6 %) = taux d’activité (57, 5 %).

Pour l’ensemble de l’Union européenne à 27 (voir la publication d’Eurostat en anglais, intitulée « Active ageing and solidarity between generations», 2012), le taux d’activité des 50-64 ans en 2010 a été de 60,9 %. Pour quelques pays de l’Union européenne autres que la France, les chiffres correspondants sont les suivants : Allemagne : 71,4% ; Espagne : 60,9% ; Italie : 50,4% ; Pays-Bas : 65,7% ; Royaume-Uni : 68,0% ; Suède : 79,5%.

Dans l’article du journal Le Monde cité ci-dessus, on lit que : « les moins de 25 ans trouvent un travail plus vite que les seniors. En France, cette tranche d’âge reste en moyenne 143 jours au chômage, contre 263 jours pour les 25-49 ans et 407 jours pour les plus de 50 ans» (voir aussi la note 5 sur le chômage de longue durée en Europe).

Les 55-59 ans

Un communiqué d’Eurostat n° 8/2012 du 13 janvier 2012 (voir la référence 4) présente des chiffres de 2010 sur le taux d’emploi des personnes âgées de 55 à 59 ans, et de 60 à 64 ans. Les chiffres de ce communiqué montrent qu’en 2010 le taux d’emploi des 55-59 ans en France a été de 60,6 %, à comparer à la moyenne de l’Union européenne à 27 (60,9 %). Le record est détenu par la Suède : 80,7 %. Pour la même année, les pourcentages calculés pour les pays les plus peuplés de l’Union européenne, autres que la France, ont été les suivants : Allemagne : 71,5 % ; Espagne : 54,4 % ; Italie : 52,7 % ; Royaume-Uni : 70,8 %.

On note toujours que la France a tendance à laisser en sous-activité cette tranche d’âge des 55-59 ans par rapport aux taux constatés pour cette même tranche d’âge dans des pays tels que la Suède, l’Allemagne, le Royaume-Uni, tout en affichant la volonté d’augmenter l’activité des 60-64 ans pour maîtriser les dépenses de retraite.

Les 60-64 ans

D’après le communiqué d’Eurostat n° 8/2012, le taux d’emploi des 60-64 ans dans l’Union européenne à 27 est passé de 23 % à 30,5 % entre 2000 et 2010. La France, quant à elle, est passée de 10,2 % à 17,9 %. Ce chiffre de 17,9 % est le plus bas de tous les Etats de l’Union européenne hormis la Hongrie (13,0 %), Malte (14,2 %), et la Slovaquie (17,2 %).Le taux le plus élevé est celui de la Suède: 61 %.
Pour les pays les plus peuplés de l’Union européenne, autres que la France, les taux d’emploi ont été les suivants en 2010: Allemagne: 41,0 % ; Espagne : 32,0 % ; Italie: 20,5 % ; Royaume-Uni : 44,0 %.

Illusions et erreurs de perspective concernant l’âge et le travail

Le découpage par catégories d’âge renforce l’illusion dangereuse d’une coupure entre jeunes et seniors dans la société, alors que leurs destins sont liés au sein des familles et des groupes sociaux, et devraient l’être aussi au sein des entreprises (sans même évoquer une évidence, souvent perdue de vue malgré sa simplicité de bon sens : les vieux ont été jeunes et les jeunes deviendront vieux).

En ce qui concerne l’emploi et le chômage, la politique, dans plusieurs pays, a joué et continue à jouer un rôle souvent négatif: manipulation des chiffres au niveau national, présentation faussement flatteuse des statistiques au niveau international, mise en opposition des tranches d’âge les unes contre les autres…
En France, l’idée de mettre rapidement les seniors à la retraite pour faire de la place aux jeunes, y compris dans le secteur public, a été malencontreuse, on s’en rend mieux compte aujourd’hui. De même, l’étiquetage des jeunes à gauche et des seniors à droite, sur lequel se fondent certains calculs électoraux, conduit à une instrumentalisation néfaste des âges de la vie en niant la solidarité des générations.

Si l’on entre davantage dans le détail des statistiques, on constate que les chiffres les plus significatifs sont souvent moins diffusés et plus difficiles à trouver que les autres.
Alors que les taux de chômage sont facilement disponibles, on a vu qu’ils sont beaucoup moins révélateurs qu’un indicateur dont on parle beaucoup moins et qui nécessite des recherches, celui des parts de chômage (calculés sur l’ensemble des 15-24 ans et non sur les seuls actifs).
A l’opposé de l’échelle des âges, il n’est pas aisé d’obtenir les taux d’activité des seniors, notamment pour les tranches d’âge les plus concernées par la manipulation courante qui consiste à dissimuler la situation réelle de cette population en transformant son chômage en inactivité.

Ces problèmes d’indicateurs faussent le jugement des médias et de l’opinion sur la situation de l’emploi. On a ainsi tendance, en France, à exagérer le chômage des jeunes, et à minorer les difficultés des 50-64 ans. Peut-être est-ce parce que les jeunes ont malgré tout l’avenir devant eux, et qu’on peut les plaindre sans trop d’angoisse existentielle en manifestant vis-à-vis d’eux (davantage que vis-à-vis des seniors) la passion triste mais « vendeuse » de la compassion (voir au sujet de cette passion l’article de Libres Feuillets intitulé « Descartes et Spinoza (I) »).

De même qu’ils tendent à séparer les jeunes des vieux, du moins dans l’utilisation qui en est faite, les chiffres de l’emploi occultent partiellement la réalité de l’ « inactivité ». Or, celle-ci est productrice de richesse, et elle est fondamentale du point de vue du « développement humain » et du bien-être. On a déjà remarqué plus haut que ce terme d’ « inactivité » est particulièrement mal choisi, car les inactifs sont loin d’être inactifs.
Jeunes, ils développent leurs connaissances. On peut mentionner à cet égard les analyses de Bourdieu sur ce qu’il appelle la skholè (qui n’est d’ailleurs pas seulement réservée aux jeunes), ce temps partiellement libéré des occupations et des préoccupations pratiques, qui, malgré ses aspects négatifs dus notamment à la tentation qu’il offre de s’abstraire du monde et de développer une vision élitiste, a rendu possible l’enseignement, la science, la culture, la liberté de penser (voir l’article intitulé « Bourdieu (II) dans Libres Feuillets).
Plus âgés, les prétendus « inactifs », mères au foyer, retraités, remplissent dans la société diverses tâches utiles et nécessaires que « l’emploi » ne permet pas de remplir correctement.

On notera, pour finir, d’après un communiqué d’Eurostat n° 60/2012 du 19 avril 2012 (voir la référence 5), que ce n’est pas dans les populations d’Europe du nord réputées les plus performantes économiquement et travaillant le plus longtemps que l’espérance de vie à 65 ans est la plus grande, mais en France, en Espagne, en Italie, en Grèce (voir la note 6). Est-ce à dire que ces populations devraient travailler plus longtemps? Ou qu’elles ont raison de ne pas se tuer au travail.

 

 Dominique Thiébaut Lemaire

 

Annexe : définition du chômage

Les précisions qui suivent proviennent principalement du site internet de l’INSEE (dictionnaire en ligne, et dossier « chômage » mis à jour en mars 2012)

Qu’est-ce qu’un chômeur ? Pour répondre à cette question, il faut tracer deux frontières au sein de la population en âge de travailler. La première sépare les personnes ayant un emploi des personnes sans emploi ; la deuxième, parmi les personnes sans emploi, sépare les chômeurs des inactifs.
Selon les termes mêmes de l’INSEE (dossier « chômage » de mars 2012) :
« En ce qui concerne la frontière entre chômage et inactivité, l’INSEE a défini un « halo du chômage »: ce sont des personnes sans emploi qui souhaiteraient travailler, mais qui ne sont pas classées comme chômeurs.
« Le plus souvent, c’est parce qu’elles ne recherchent pas d’emploi, quelquefois parce qu’elles attendent le résultat de démarches antérieures. Les autres recherchent un emploi, mais ne sont pas disponibles, généralement parce qu’elles poursuivent des études ou suivent une formation, ou parce qu’elles gardent leurs enfants…
« En ce qui concerne la frontière entre emploi et chômage, le Bureau International du Travail (BIT) a complété en 1998 sa définition du chômage par une définition du « sous-emploi » lié à la durée du travail. Ce sont des personnes ayant un emploi mais :
– qui travaillent à temps partiel, qui souhaitent travailler plus, et qui recherchent un emploi et/ou qui sont disponibles pour travailler plus,
– qui ont involontairement travaillé moins que d’habitude, pour cause de chômage partiel par exemple, qu’elles travaillent à temps plein ou à temps partiel ».

Notes

Note 1 : taux de chômage des jeunes dans quelques pays de l’Union européenne autres que la France
Les taux de chômage des moins de 25 ans ont été les suivants en février 2012 (source : Eurostat, communiqué de presse 52/2012 du 2 avril 2012); le second pourcentage indiqué ci-dessous étant le taux de chômage pour l’ensemble de la population active :
–         Allemagne : 8,2 % (5,7 %); Espagne : 50,5 % (23,6 %); Italie: 31,9 % (9,3 %); Pays-Bas : 9,4 % (4,9 %); Royaume-Uni (décembre 2011): 22,2 % (8,3 %); Suède : 23,5 % (7,5 %).
En ce qui concerne les taux de chômage des 25-29 ans, les chiffres sont les suivants, d’après « Emploi et chômage des 15-29 ans en 2010 » de DARES Analyses (voir la référence 1) :
–         Allemagne : 8,4 % ; Espagne : 25,2 % ; Italie : 14,7 % ; Pays-Bas : 4,4 % ; Royaume-Uni : 8,2 % ; Suède : 9,9 %.

Note 2 : taux d’activité des jeunes de 15 à 24 ans
En 2010 (source : DARES, référence 1), alors que le taux moyen dans l’Union européenne à 27 est de 43,1 %, et que le taux français s’élève à 39,7 % :
–         Les pays suivants ont un taux d’activité de cette tranche d’âge supérieur au taux français : 69 % au Pays-Bas, 67,4 % au Danemark, 58,8 % en Autriche, 59,2 % au Royaume-Uni, 51,7 % en Suède, 51,3 % en Allemagne, 49,4 % en Finlande, 42,7 % en Espagne, 42,1 % en Irlande,
–         Les pays suivants ont un taux d’activité des 15-24 ans inférieur au taux français : Portugal (36,7 %), Belgique (32,5 %), Grèce (30,3 %), Italie (28,4 %).

Note 3 : taux d’activité des jeunes de 25 à 29 ans
En ce qui concerne les taux d’activité des 25-29 ans en 2010 (source : DARES, référence 1), alors que le taux moyen dans l’Union européenne à 27 est de 82,5 %, et que le taux français s’élève à 87,6 % :
–         les Pays-Bas et la Belgique ont un taux d’activité des 25-29 ans supérieur au taux français : Pays-Bas (88,8 %), Belgique (87,7 %);
–         les taux d’activité inférieurs au taux français sont notamment les suivants: 87,4 % au Portugal, 84,9 % en Grèce, 83,3 % au Danemark, 85,6 % en Autriche, 84,7 % au Royaume-Uni, 84,8 % en Suède, 82,5 % en Allemagne, 82,9 % en Finlande, 86,8 % en Espagne, 83,0 % en Irlande, 68,9 % en Italie…

Note 4 : part des chômeurs (ou part de chômage) dans la tranche d’âge des 25-29 ans
D’après la DARES (référence 1), la part des chômeurs dans la tranche d’âge des 25-29 ans en 2010 a été de 10,3 % dans l’Union européenne à 27 et de 10,6 % en France.
–         Font mieux que la France : l’Allemagne (6,9 %) ; l’Autriche (5,1 %) ; la Belgique(10,2%) ; le Danemark (8,5 %) ;la Finlande (7,6 %) ; l’Italie (10,1 %); les Pays-Bas (3,9 %) ; le Royaume-Uni (7,0%); la Suède (8,4 %) ;
–         Font moins bien que la France : l’Espagne (21,9 %); la Grèce (16,7 %); l’Irlande (14,0 %) ; le Portugal (12,6 %)…

Note 5 : le chômage de longue durée en Europe
En 2010, 3,9 % des actifs en France étaient au chômage depuis un an ou plus. Ce pourcentage correspond à la moyenne de l’Union européenne à 27, mais les résultats sont dispersés. Les pays nordiques (Danemark, Suède, Norvège), les Pays Bas, l’Autriche et le Luxembourg ont des taux de chômage de longue durée inférieurs à 1,5 %. A l’inverse, les pays baltes, l’Espagne (7,3 %),la Grèce (5,7 %),la Slovaquie( 9,2 %), ont des taux élevés (Source : INSEE,site web, thème : travail-emploi, comparaisons internationales : chômage de longue durée dans l’Union européenne).
En France, dans la tranche d’âge des 50 ans ou plus, la proportion des chômeurs au chômage depuis 1 an ou plus a été de 53, 6 % en 2010, à comparer à 40,4 % dans l’ensemble des 15 ans ou plus (Source : INSEE, site web, thème : travail-emploi, France: chômage de longue durée).

Note 6 : l’espérance de vie
D’après le communiqué d’Eurostat n° 60/2012 du 19 avril 2012 (voir la référence 5), l’espérance de vie à 65 ans a été la plus longue en 2010 : en France (23,4 ans pour les femmes, 18,9 ans pour les hommes) ; en Espagne (22,7 ans pour les femmes, 18,6 ans pour les hommes) ; en Italie (22,1 ans pour les femmes) ; en Grèce (18,5 ans pour les hommes)… Les chiffres de l’Allemagne pour la même année ont été de 20, 9 ans pour les femmes et de 17,8 ans pour les hommes.
Ce communiqué d’Eurostat présente aussi l’indicateur des années de vie qu’une personne de 65 ans peut s’attendre à vivre « sans problème de santé grave ou modéré » (sic). Mais cet indicateur ne paraît pas fiable : comme l’indique Eurostat, vivre en bonne santé est défini « d’après les perceptions de la personne interrogée… » Et Eurostat précise: « Veuillez noter que, du fait de différences dans le libellé de la question selon les pays, les données ne sont pas totalement comparables ». Cet indicateur est donc subjectif et sans utilité pour les comparaisons interétatiques.

Références

Référence 1 : « Emploi et chômage des 15-29 ans en 2010 », DARES analyses, n° 039, mai 2011 (DARES: Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques, ministère du travail, de l’emploi et de la santé)
Référence 2 : « L’emploi des jeunes », DARES, document d’études n° 166, novembre 2011
Référence 3 : Eurostat, communiqué de presse 52/2012 du 2 avril 2012 sur les taux de chômage dans l’Union européenne
Référence 4 : Eurostat, communiqué de presse 8/2012 du 13 janvier 2012 sur le taux d’emploi des personnes âgées de 55 à 64 ans dans l’Union européenne
Référence 5 : Eurostat, communiqué de presse 60/2012 du 19 avril 2012 sur l’espérance de vie à 65 ans

Bourdieu (II): inconscient social, microcosmes, habitus, liberté. Par Dominique Thiébaut Lemaire

A la suite d’un article précédent de Libres Feuillets (Bourdieu I) consacré principalement à ce que Pierre Bourdieu a écrit sur lui-même, en particulier dans Esquisse pour une auto-analyse (2004), on se propose ici de présenter succinctement la pensée du sociologue en centrant cette présentation sur quelques-uns de ses concepts majeurs développés dans une œuvre de grande ampleur, marquée par un élargissement croissant des points de vue, et par une évolution vers la reconnaissance – toute réticente qu’elle soit – de certaines valeurs universelles.

Vivre toutes les vies

Sous une forme propre au 20ème siècle, cette œuvre semble être née d’une ambition analogue à celle des romanciers du 19ème siècle:
« C’est sans doute le goût de « vivre toutes les vies » dont parle Flaubert et de saisir toutes les occasions d’entrer dans l’aventure qu’est chaque fois la découverte de nouveaux milieux (ou tout simplement l’excitation de commencer une nouvelle recherche) qui… m’a porté à m’intéresser aux milieux les plus divers…
Jeune hypokhâgneux tout à l’émerveillement d’un Paris qui donnait réalité à des réminiscences littéraires, je m’identifiais naïvement à Balzac (stupéfiante première rencontre de sa statue, au carrefour Vavin !)… » (Esquisse pour une auto-analyse, p.86-87)

D’autres modèles – ou contre-modèles, ce qui revient souvent au même – ont pu inspirer le sociologue, par exemple Sartre (auteur, en particulier, d’un volumineux ouvrage sur Flaubert) :
« Je n’ignore pas, écrit Bourdieu, que mon entreprise peut apparaître comme une manière de poursuivre les ambitions démesurées de l’intellectuel total, mais sur un autre mode, plus exigeant, et aussi plus hasardeux : je courais en effet le risque de perdre sur les deux tableaux et d’apparaître comme trop théoricien aux purs empiristes et trop empiriste aux purs théoriciens… » (Esquisse pour une auto-analyse, p.89)

Cette œuvre est en partie le résultat d’un travail collectif (livres signés en collaboration, publications de nombreux auteurs dans les collections que Bourdieu dirigeait, et dans sa revue intitulée Actes de la recherche en sciences sociales…): « Le groupe que j’avais constitué, sur la base de l’affinité affective autant que de l’adhésion intellectuelle, a joué un rôle déterminant dans cet énorme investissement… » (Esquisse pour une auto-analyse, p.89)

Après des recherches ethnologiques, « la sociologie de l’éducation, la sociologie de la production intellectuelle et la sociologie de l’Etat auxquelles je me suis successivement consacré ont ainsi constitué pour moi trois moments d’une même entreprise de réappropriation de l’inconscient social qui ne se réduit pas aux tentatives déclarées d’ « auto-analyse… » (Méditations pascaliennes, chapitre 1, note 2).

La diversité de cette production ne tient pas seulement aux sujets, mais aussi aux différentes formes d’expression, diversité dont il attribue les caractéristiques à son « habitus » (voir plus loin le développement consacré à cette notion): « …je voudrais en venir rapidement à ce qui m’apparaît aujourd’hui, dans l’état de mon effort de réflexivité, comme l’essentiel, le fait que la coïncidence contradictoire de l’élection dans l’aristocratie scolaire et de l’origine populaire et provinciale (j’aurais envie de dire : particulièrement provinciale) a été au principe de la constitution d’un habitus clivé générateur de toutes sortes de contradictions et de tensions… » (Science de la science et réflexivité p. 213-214).
« Je pense au fait, écrit-il dans Esquisse pour une auto-analyse, d’investir de grandes ambitions théoriques dans des objets empiriques souvent à première apparence triviaux », comme « le rapport au temps des sous-prolétaires », ou la photographie …
…je me suis ingénié à laisser les contributions théoriques les plus importantes dans des incises ou des notes ou à engager mes préoccupations les plus abstraites dans des analyses hyper-empiriques d’objets socialement secondaires, politiquement insignifiants et intellectuellement dédaignés…
La première esquisse de toute la théorie ultérieure – le dépassement de l’alternative de l’objectivisme  et du subjectivisme et le recours à des concepts médiateurs, comme celui de disposition – se trouve exposée dans une brève préface à un livre collectif sur un sujet mineur, la photographie (NDLR : Un art moyen, 1965); la notion d’habitus est présente, avec ses implications critiques à l’égard du structuralisme, dans une postface à un livre de Panofsky que j’avais créé en réunissant deux textes qui avaient été publiés séparément en anglais et où le mot d’habitus n’est pas prononcé ; une de mes critiques les plus élaborées de Foucault est avancée dans la note finale de l’article intitulé « Reproduction interdite », que jamais aucun philosophe digne de ce nom n’envisagerait de lire (NDLR: article repris dans Le bal des célibataires); la critique du style philosophique de Derrida est renvoyée dans un post-scriptum de La Distinction ou dans un passage elliptique des Méditations pascaliennes. Seul le sous-titre donne parfois une idée de l’enjeu théorique des livres. Pareil parti pris de discrétion a sans doute à voir aussi avec la vision double, dédoublée (et contradictoire) que j’ai de mon projet intellectuel : parfois hautain et même un peu cavalier (dans la logique : comprenne qui pourra) et ascétique (la vérité se mérite et khalepa ta kala, « les choses belles sont difficiles »), il est aussi prudent et modeste (je n’avance mes conclusions – et aussi mes ambitions – que sous couvert d’une recherche précise et circonstanciée)… » (Esquisse pour une auto-analyse p.130-132),

L’inconscient social

Dans toute son œuvre, Bourdieu a insisté sur le caractère caché des mécanismes sociaux.

Le premier axiome, numéroté 0, de La Reproduction (1970), livre écrit avec Jean Claude Passeron et dont la première partie est présentée more geometrico à la façon de Spinoza, s’énonce ainsi :
« Tout pouvoir de violence symbolique, i.e. tout pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force, ajoute sa force propre à ces rapports de force » (p. 18).

On peut citer aussi les passages suivants :

Leçon sur la leçon (1970):
« …la connaissance exerce par soi un effet – qui me paraît libérateur – toutes les fois que les mécanismes dont elle établit les lois de fonctionnement doivent une part de leur efficacité à la méconnaissance, c’est-à-dire toutes les fois qu’elle touche aux fondements de la violence symbolique. Cette forme particulière de violence ne peut en effet s’exercer que sur des sujets connaissants, mais dont les actes de connaissance, parce que partiels et mystifiés, enferment la reconnaissance tacite de la domination qui est impliquée dans la méconnaissance des fondements vrais de la domination. On comprend que la sociologie se voie sans cesse contester le statut de science, et d’abord évidemment par tous ceux qui ont besoin des ténèbres de la méconnaissance pour exercer leur commerce symbolique » (p.20-21).
« Une bonne part de ce que le sociologue travaille à découvrir n’est pas caché au même sens que ce que les sciences de la nature visent à porter au jour. Nombre des réalités ou des relations qu’il met à découvert ne sont pas invisibles, ou seulement au sens où « elles crèvent les yeux », selon le paradigme de la lettre volée cher à Lacan… » (p. 30-31).

Méditations pascaliennes (1997) :
« … lorsqu’il fait simplement ce qu’il a à faire, le sociologue rompt le cercle enchanté de la dénégation collective : en travaillant au retour du refoulé, en essayant de savoir et de faire savoir ce que l’univers du savoir ne veut pas savoir, notamment sur lui-même, il prend le risque d’apparaître comme celui qui vend la mèche …
« Je sais assez bien à quoi on s’expose en travaillant à combattre le refoulement, si puissant dans le monde pur et parfait de la pensée, de tout ce qui touche à la réalité sociale. Je sais que je devrai affronter l’indignation vertueuse de ceux qui récusent, dans leur principe même, l’effort d’objectivation : soit que, au nom de l’irréductibilité du « sujet », de son immersion dans le temps, qui le voue au changement incessant et à la singularité, ils identifient toute tentative pour le convertir en objet de science à une sorte d’usurpation d’un attribut divin… ; soit que, convaincus de leur exceptionnalité, ils n’y voient qu’une forme de « dénonciation », inspirée par la « haine » de l’objet auquel elle s’applique, philosophie, art, littérature, etc. » (p.15-16).

Les champs ou microcosmes sociaux

Bourdieu conçoit le monde social comme un ensemble de « champs » qu’il dénomme aussi « microcosmes ». Pour lui, « les champs sociaux sont des champs de forces mais aussi des champs de luttes pour transformer ou conserver ces champs de forces » (Leçon sur la leçon, p.46).

Comme on l’a déjà vu plus haut, il a étudié plus particulièrement les champs de l’enseignement, de la production intellectuelle et de l’Etat, dans l’ordre de la connaissance (ou de la science), dans l’ordre de l’éthique (ou du droit, et de la politique), et dans l’ordre de l’esthétique (la littérature, l’art) : voir ses Méditations pascaliennes, p. 76.
Un essai de généralisation pour la constitution d’une théorie des champs se trouve dans Les règles de l’art (deuxième partie, p.351 et suivantes).

A propos de la sociologie de l’éducation, je dirai peu de choses des Héritiers, livre publié en 1964 avec J.-C. Passeron, qui a connu un grand succès public. Fondé notamment sur des statistiques de l’INSEE par catégories socio-professionnelles, sans doute peu adéquates (comme les  auteurs le reconnaissent en partie dans La Reproduction), cet ouvrage a eu des effets négatifs sur la manière de penser le système d’enseignement dans la société française (comme système reproducteur des inégalités plutôt que des connaissances), et des effets négatifs sur la réputation même de Bourdieu, auquel on a collé l’étiquette de « déterministe », alors qu’il s’est évertué à concilier déterminisme et liberté (voir plus loin la partie consacrée à ce sujet).

Pour caractériser un champ selon Bourdieu, la notion d’autonomie est importante. La loi ou nomos de chaque champ peut s’énoncer sous la forme d’une tautologie significative de sa clôture: « c’est particulièrement visible dans le cas du champ artistique dont le nomos tel qu’il s’est affirmé dans la seconde moitié du 19ème siècle (« l’art pour l’art ») est l’inversion de celui du champ économique (« les affaires sont les affaires ») » (Méditations pascaliennes, p.139).

Les champs, y compris les plus purs, comme les mondes artistique ou scientifique, ont chacun leur nomos. Chacun d’eux enferme les agents dans ses enjeux propres qui, du point de vue d’un autre jeu, peuvent être considérés comme insignifiants :
« Chacun sait par expérience que ce qui fait courir le haut fonctionnaire peut laisser le chercheur indifférent et que les investissements de l’artiste restent inintelligibles pour le banquier. C’est dire qu’un champ ne peut fonctionner que s’il trouve des individus socialement prédisposés à se comporter en agents responsables, à risquer leur argent, leur temps, parfois leur honneur ou leur vie, pour poursuivre les enjeux et obtenir les profits qu’il propose et qui, vus d’un autre point de vue, peuvent paraître illusoires, ce qu’ils sont toujours aussi puisqu’ils reposent sur la relation de complicité ontologique entre l’habitus et le champ qui est au principe de l’entrée dans le jeu, de l’adhésion au jeu, de l’illusio » (Leçon sur la leçon, p 47).

Bourdieu se trouve ainsi proche de Blaise Pascal, qu’il cite souvent dans ses Méditations pascaliennes, notamment p.140 (chapitre 3 : « Les fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé « le nomos et l’illusio »): « Tout l’éclat des grandeurs n’a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l’esprit. La grandeur des gens d’esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair. La grandeur de la sagesse est invisible aux charnels et aux gens d’esprit…» (Pascal, Pensées et Opuscules, 793, éd. Brunscvicg, Paris, Hachette, 1912, en abrégé Br. dans la suite du texte).

S’agissant des champs de l’enseignement et de la production intellectuelle, il a beaucoup réfléchi sur ce qui les rend possibles, à savoir l’état « scolastique », suffisamment délivré des urgences, dont bénéficiaient déjà les philosophes de l’antiquité, et dont les caractéristiques sont telles qu’elles permettent «  ce regard indifférent au contexte et aux fins pratiques, ce rapport distinct et distinctif aux mots et aux choses, (qui) n’est autre que la skholè. Ce temps libéré des occupations et des préoccupations pratiques, dont l’école… aménage une forme privilégiée, le loisir studieux, est la condition de l’exercice scolaire et des activités arrachées à la nécessité immédiate, comme le sport, le jeu, la production et la contemplation des œuvres d’art et toutes les formes de spéculation gratuite, sans autre fin qu’elles-mêmes » (Méditations pascaliennes, p.28). Pour Bourdieu, les universités anglo-saxonnes, dans une atmosphère studieuse et retirée, sont la skholè faite institution (Méditations pascaliennes, p. 63).

« L’affrontement anarchique des investissements et des intérêts individuels ne se transforme en dialogue rationnel que dans la mesure et dans la mesure seulement où le champ est assez autonome (donc doté de barrières à l’entrée assez élevées) pour exclure l’importation d’armes non spécifiques, politiques et économiques notamment, dans les luttes internes; dans la mesure où les participants sont contraints à ne recourir qu’à des instruments de discussion ou de preuve conformes aux exigences scientifiques en la matière…, donc obligés de sublimer leur libido dominandi en une libido sciendi qui ne peut triompher qu’en opposant une réfutation à une démonstration, un fait scientifique à un autre fait scientifique » (Méditations pascaliennes, p.16).
Pour mieux faire comprendre la notion de barrière à l’entrée, on peut mentionner la critique suivante de Bourdieu contre la télévision : « elle abaisse le droit d’entrée dans un certain nombre de champs, philosophique, juridique, etc. : elle peut consacrer comme sociologue, écrivain, ou philosophe, etc., des gens qui n’ont pas payé le droit d’entrée du point de vue de la définition interne de la profession. D’autre part, elle est en mesure d’atteindre le plus grand nombre. Ce qui me paraît difficile à justifier, c’est que l’on s’autorise de l’extension de l’audience pour abaisser le droit d’entrée dans le champ » (Sur la télévision, p. 76).

Habitus

Bourdieu a défini l’éducation « comme processus à travers lequel s’opère dans le temps la reproduction de l’arbitraire culturel par la médiation de la production de l’habitus producteur de pratiques conformes à l’arbitraire culturel … » (La Reproduction, livre 1, 3, scolie 2 (pages 47-48).
L’expression d’ « arbitraire culturel » qui apparaît dans cette citation peut prêter à confusion. Dans l’avant-propos de La Reproduction (p. 10-12), le sociologue définit l’arbitraire par le fait qu’il ne saurait être déduit d’aucun principe, comme le point de départ axiomatique (dépourvu de référent sociologique et psychologique) d’une réflexion menée more geometrico (voir plus haut).

Plus concrètement, l’habitus désigne chez Bourdieu un ensemble inculqué, inconscient et pour une large part incorporé au corps, de « dispositions durables et transposables qui, intégrant toutes les expériences passées, fonctionne à chaque moment comme une matrice de perceptions, d’appréciations et d’actions, et rend possible l’accomplissement de tâches infiniment différenciées » (Esquisse d’une théorie de la pratique, p. 261).
Bourdieu a insisté notamment sur deux aspects:
–         Le caractère corporel de l’habitus ;
–         Le lien entre habitus et champ social.

En ce qui concerne le caractère corporel de l’habitus, il insiste sur ce point de façon quelque peu surprenante, comme si l’habitus n’était pas aussi une disposition de l’esprit. Peut-être s’agissait-il, pour une raison de terminologie, de remplacer par le mot « corps » des  mots tels que « personne » ou « individu » jugés inadéquats, trop idéalistes ou trop « individualistes ».
« Si les sociétés attachent un tel prix aux détails en apparence les plus insignifiants de la tenue, du maintien, des manières corporelles et verbales, c’est que: « traitant le corps comme une mémoire, elles lui confient sous une forme abrégée et pratique, c’est-à-dire mnémotechnique, les principes fondamentaux de l’arbitraire culturel. Ce qui est ainsi incorporé se trouve placé hors des prises de la conscience » (Esquisse d’une théorie de la pratique, p.297-298). Et :
« Les injonctions sociales les plus sérieuses s’adressent non à l’intellect mais au corps, traité comme un pense-bête » (Méditations pascaliennes, « la connaissance par corps », p.204).
Cela dit, ce que le sociologue a révélé sur lui-même en évoquant son « habitus clivé » (voir plus haut) montre bien que l’habitus est pour une large part une tournure d’esprit influant profondément sur l’activité intellectuelle.

En ce qui concerne le lien entre habitus et champ/microcosme, Bourdieu explique dans sa Leçon sur la leçon (P 37-38) l’importance de la relation « entre l’histoire objectivée dans les choses, sous la forme d’institutions, et l’histoire incarnée dans les corps, sous la forme de ce que j’appelle l’habitus ». Il considère comme une rupture décisive par rapport au mode de pensée traditionnel « le fait de substituer à la relation naïve entre l’individu et la société la relation construite entre ces deux modes d’existence du social, l’habitus et le champ, l’histoire faite corps et l’histoire faite chose. »
Il explique le lien entre habitus et champ social en se référant notamment à Pascal : « il suffit de prendre comme point de départ un constat paradoxal, condensé dans une très belle formule pascalienne, qui conduit d’emblée au-delà de l’alternative de l’objectivisme et du subjectivisme : « …par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends » (Pascal, Pensées, Br, 348)…On aura compris que j’ai tacitement élargi la notion d’espace pour y faire entrer, à côté de l’espace physique, auquel pense Pascal, ce que j’appelle l’espace social… Le « je » qui comprend pratiquement l’espace physique et l’espace social (sujet du verbe comprendre, il n’est pas nécessairement un « sujet » au sens des philosophies de la conscience, mais plutôt un habitus, un système de dispositions) est compris, en un tout autre sens, c’est-à-dire englobé, inscrit, impliqué dans cet espace : il y occupe une position, dont on sait (par l’analyse statistique des corrélations empiriques) qu’elle est régulièrement associée à des prises de position (opinions, représentations, jugements, etc.) sur le monde physique et sur le monde social » (Méditations pascaliennes, chapitre 4 : « La connaissance par corps », p.190).
« Si l’agent a une compréhension immédiate du monde familier, c’est que les structures cognitives qu’il met en œuvre sont le produit de l’incorporation des structures du monde dans lequel il agit, que les instruments qu’il emploie pour connaître le monde sont construits par le monde. Ces principes pratiques d’organisation du donné sont construits à partir de l’expérience de situations fréquemment rencontrées et sont susceptibles d’être révisés et rejetés en cas d’échec répété » (Méditations pascaliennes, « la connaissance par corps », p.197).

Déterminisme et liberté

Bourdieu a été accusé d’être excessivement déterministe, bien qu’il ait proposé plusieurs perspectives de liberté:
–         En reprenant le raisonnement philosophique classique selon lequel la liberté tient d’abord à la mise en évidence et à la juste connaissance des déterminations sociales et autres;
–         En montrant comment l’autonomie des différents champs ou microcosmes peut favoriser l’indépendance d’esprit et une sorte de séparation des pouvoirs ;
–         En développant l’idée qu’entre les causes externes et les agents sociaux exposés à ces causes externes s’interposent non seulement le microcosme, mais aussi l’habitus, qui font écran à une causalité automatique.

La Leçon sur la leçon, notamment, met l’accent sur la liberté comme juste appréciation des déterminations sociales :
« …Ceux qui déplorent le pessimisme désenchanteur ou les effets démobilisateurs de l’analyse sociologique lorsqu’elle formule par exemple les lois de la reproduction sociale sont à peu près aussi fondés que ceux qui reprocheraient à Galilée d’avoir découragé le rêve de vol en construisant la loi de la chute des corps » (p. 19).
« Du fait que la connaissance des mécanismes permet, ici comme ailleurs, de déterminer les conditions et les moyens d’une action destinée à les maîtriser, le refus du sociologisme qui traite le probable comme un destin se justifie en tout cas… » (p. 20-21).
« Lorsque…le sociologue enseigne à rapporter les actes ou les discours les plus « purs », ceux du savant, de l’artiste ou du militant, aux conditions sociales de leur production et aux intérêts spécifiques de leurs producteurs, loin d’encourager le parti pris de réduction et de démolition dont s’enchantent l’aigreur et l’amertume, il entend seulement livrer le moyen de dépouiller de son impeccabilité objective et subjective le rigorisme, voire le terrorisme du ressentiment ; à commencer par celui qui naît de la transmutation d’un désir de revanche sociale en revendication d’un égalitarisme compensatoire » (p.28).
Dans ce texte, Bourdieu dit aussi que la sociologie peut contribuer au moins à faire progresser la conscience des mécanismes qui sont au principe de toutes les formes de fétichisme. A cette époque (1982), il rangeait sans nuance parmi les formes de fétichisme le « culte de l’art et de la science qui, au titre d’idoles de substitution, peuvent concourir à la légitimation d’un ordre social pour une part fondé sur la distribution inégale du capital culturel » (p.33).

Bourdieu n’a jamais abandonné le thème de la liberté comme connaissance, et d’abord comme connaissance du fait que : « Le corps est dans le monde social, mais le monde social est dans le corps » (Leçon sur la leçon, p.38, et Méditations pascaliennes, chapitre 4 : « La connaissance par corps », sous-partie intitulée « La rencontre de deux histoires », p.218). « De cette relation paradoxale de double inclusion se laissent déduire tous les paradoxes que Pascal rassemblait sous le chapitre de la misère et de la grandeur, et que devraient méditer ceux qui restent enfermés dans l’alternative scolaire du déterminisme et de la liberté : déterminé (misère), l’homme peut connaître ses déterminations (grandeur) et travailler à les surmonter. Paradoxes qui trouvent tous leur principe dans le privilège de la réflexivité : …l’homme connaît qu’il est misérable ; il est donc misérable, puisqu’il l’est ; mais il est bien plus grand, puisqu’il le connaît » (Pascal, Pensées, Br. 416) ; ou encore : «…la faiblesse de l’homme paraît bien davantage en ceux qui ne la connaissent pas qu’en ceux qui la connaissent » (Pascal, Pensées, Br. 376)… Et peut-être, selon la même dialectique, typiquement pascalienne, du renversement du pour au contre, la sociologie, forme de pensée honnie des « penseurs » parce qu’elle donne accès à la connaissance des déterminations sociales qui pèse sur eux, donc sur leur pensée, est-elle en mesure de leur offrir, mieux que les ruptures d’apparence radicale qui, bien souvent, laissent les choses inchangées, la possibilité de s’arracher à une des formes les plus communes de la misère et de la faiblesse auxquelles l’ignorance ou le refus hautaine de savoir condamnent si souvent la pensée » (Méditations pascaliennes, p.190, chapitre 4 : « La connaissance par corps », partie introductive).

Cela dit, la liberté selon Bourdieu ne tient pas seulement à la connaissance des contraintes et limites, elle résulte aussi d’une « séparation des pouvoirs », qui, « bien différente de celle que préconisait Montesquieu, est inscrite dans les faits sous la forme de la différenciation des microcosmes et des conflits actuels ou potentiels entre les pouvoirs séparés qui en résulte… Les pouvoirs qui s’exercent dans les différents champs… peuvent sans nul doute être oppressifs sous un certain rapport, et dans l’ordre qui est le leur, donc propres à susciter de légitimes résistances, mais ils disposent d’une autonomie relative par rapport aux pouvoirs politiques et économiques, offrant du même coup la possibilité d’une liberté par rapport à eux…
Il y a tyrannie, par exemple, lorsque le pouvoir politique et le pouvoir économique interviennent dans le champ scientifique ou dans le champ littéraire, soit directement, soit à travers un pouvoir plus spécifique, comme celui des académies, des éditeurs, des commissions ou du journalisme (qui tend toujours davantage à exercer aujourd’hui son emprise sur les différents champs, politique, intellectuel, juridique et scientifique notamment), pour y imposer leurs hiérarchies et pour y réprimer l’affirmation des principes de hiérarchisation spécifiques » Méditations pascaliennes, chapitre 3 : « Les fondements historiques de la raison », p.148-150).

 « Dès que, cessant de nier l’évidence historique, on accepte de reconnaître que la raison n’est pas enracinée dans une nature anhistorique et que, invention humaine, elle ne peut s’affirmer qu’en relation avec des jeux sociaux propres à en favoriser l’apparition et l’exercice, on peut s’armer d’une science historique des conditions historiques de son émergence pour tenter de renforcer tout ce qui, dans chacun des différents champs, est de nature à favoriser le règne sans partage de sa logique spécifique, c’est-à-dire l’indépendance à l’égard de toute espèce de pouvoir ou d’autorité extrinsèque – tradition, religion, Etat, forces du marché. On pourrait ainsi, dans cet esprit, traiter la description réaliste du champ scientifique comme une sorte d’utopie raisonnable de ce que pourrait être un champ politique conforme à la raison démocratique…
« …Dès que des principes prétendant à la validité universelle (ceux de la démocratie par exemple) sont énoncés et officiellement professés, il n’est plus de situation sociale où ils ne puissent servir au moins comme des armes symboliques dans les luttes d’intérêt ou comme des instruments de critique pour ceux qui ont intérêt à la vérité ou à la vertu (comme aujourd’hui tous ceux qui, notamment dans la petite noblesse d’Etat, ont partie liée avec les acquis universels associées à l’Etat et au droit).
Tout ce qui est dit là s’applique en priorité à l’Etat qui, comme tous les acquis historiques liés à l’histoire relativement autonome des champs scolastiques, est marqué d’une profonde ambiguïté : il peut être décrit et traité simultanément comme un relais, sans doute relativement autonome, des pouvoirs économique et politique qui ne s’inquiètent guère d’intérêts universels, et comme une instance neutre qui… est capable d’exercer une sorte d’arbitrage, sans doute toujours un peu biaisé, mais moins défavorable, en définitive, aux intérêts des dominés, et à ce qu’on peut appeler la justice, que ce qu’exaltent, sous les fausses couleurs de la liberté et du libéralisme, les partisans du « laisser-faire », c’est-dire l’exercice brutal et tyrannique de la force économique » (Méditations pascaliennes, chapitre 3 : « les fondements historiques de la raison », sous-chapitre intitulé : « L’universalité des stratégies d’universalisation », p. 182-184).

La liberté, favorisée par l’existence de champs sociaux autonomes, résulte aussi de l’habitus qui donne aux agents sociaux une certaine latitude d’action. « Une des fonctions majeures de la notion d’habitus est d’écarter deux erreurs complémentaires qui ont toutes deux pour principe la vision scolastique : d’un côté, le mécanisme, qui tient que l’action est l’effet mécanique de la contrainte de causes externes ; de l’autre, le finalisme qui, notamment avec la théorie de l’action rationnelle, tient que l’agent agit de manière libre, consciente… Contre l’une et l’autre théorie, il faut poser que les agents sociaux sont dotés d’habitus, inscrits dans les corps par les expériences passées : ces systèmes de schèmes de perception, d’appréciation et d’action permettent d’opérer des actes de connaissance pratique, fondés sur le repérage et la reconnaissance des stimuli conditionnels et conventionnels auxquels ils sont disposés à réagir, et d’engendrer, sans position explicite de fins ni calculs rationnels des moyens, des stratégies adaptées et sans cesse renouvelées, mais dans les limites des contraintes structurales dont ils sont le produit et qui les définissent » » (Méditations pascaliennes, « la connaissance par corps », p. 200-201).

Dans l’hommage qu’il a rendu en 2002 à l’occasion du décès du sociologue (Hommage à Pierre Bourdieu, sur le site internet du Collège de France), son collègue le philosophe Jacques Bouveresse a rappelé à quel point Bourdieu, à la fin de son enseignement, insistait sur l’autonomie des champs du savoir. « Le dernier cours qu’il a donné au Collège de France peut être considéré, à bien des égards, comme un plaidoyer en faveur de l’autonomie de la science et de la cité savante, et un appel à la défendre contre les dangers qui la menacent de plus en plus. Il y a une singulière ironie dans le fait que lui, qui a été accusé régulièrement de pratiquer une forme de réductionnisme sociologisant et même sociologiste, ait terminé son enseignement par une réaffirmation de la croyance qui a toujours été la sienne à la capacité qu’a le monde de la science de s’autoréguler selon des principes qui lui sont propres et qui ne sont pas réductibles à des déterminations économiques, sociales et culturelles qui s’imposent à lui de l’extérieur…
« Mais il est important pour nous, me semble-t-il, ajoute Jacques Bouveresse, de nous rappeler également la deuxième partie de son message. Si la science doit être autonome, ce n’est pas pour rester enfermée dans sa propre maison, mais pour pouvoir être réellement au service de tout le monde ».

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– Bourdieu (III):l’universel (27 avril 2013)

Dominique Thiébaut Lemaire

 Oeuvres de Bourdieu d’où sont tirées les références du présent article

 1970  La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Editions de Minuit (avec J.-C. Passeron)
2000  pour l’édition française : Esquisse d’une théorie de la pratique, Paris, Editions du Seuil, collection Points (1ère éd. : Droz 1972)
1982  Leçon sur la leçon, Editions de Minuit
1992  Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Le Seuil, collection Points
1994  Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Le Seuil, collection Points
1996  Sur la télévision, Paris, Liber/Raisons d’agir
1997  Méditations pascaliennes, Paris, Le Seuil, collection Points
2002  Science de la science et réflexivité, Liber/Raisons d’agir.
2004  Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir Editions

Le vrai visage de Jules César? Découvertes archéologiques dans le Rhône

Exposition au Musée du Louvre : « Arles, les fouilles du Rhône » (9 mars-25 juin 2012)

Depuis plusieurs années, le progrès des techniques de plongée a permis de nombreuses découvertes archéologiques, qu’il s’agisse par exemple des ruines du port d’Alexandrie à l’embouchure du Nil, ou plus modestement des  vestiges de la ville antique d’Arles près de l’embouchure du Rhône Lire la suite